[Texte] Kiev en 1931 vue par Cummings (Jacques Demarcq)

[Texte] Kiev en 1931 vue par Cummings (Jacques Demarcq)

mars 3, 2022
in Category: Création, UNE
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[Texte] Kiev en 1931 vue par Cummings (Jacques Demarcq)

Extrait de EIMI, journal d’un voyage en Union soviétique de E. E. Cummings en 1931, publié en 1933. Après avoir passé trois semaines à Moscou et rencontré entre autres Vsevolod Meyerhold, Ossip et Lili Brik et la fille de Jack London, l’écrivain prend le train pour Kiev afin de rejoindre Odessa où trouver un bateau. Il ne fait que traverser l’Ukraine, mais après l’enfer, la misère intellectuelle et matérielle ressentie à Moscou, il voit Kiev et ses nombreuses églises comme un purgatoire sur le chemin de Paris, son paradis d’alors. EIMI, « je suis » en grec, est construit sur le modèle de la Comédiede Dante. /Jacques Demarcq/

 

Lun. 1er juin

… le pays a une façon-à-lui de prendre-soin-de-lui
dans les gares dominent les mendiantes pieds nus
& — ecco — apparaît au loin (balourde au soleil) une ville
Kiev !
— adieu, gentil.
Intrain, adieu

non, aucun porteur en vue. Me mets donc, avec la fierté d’un enfant qui a appris son alphabet, à lire les panneaux ; finalement me décide pour Vers La Ville. Ecco — 2 tovaritchs, dont 1 soldat — La Ville ? j’implore — ils opinent assoupis. Je descends alors, avec valise et sac à dos, un long sentier rachitique. À gauche aperçoit une file de haridelles plus que mal en point. Puis une ex-voiture de tourisme démantibulée vers laquelle (elle est plus près) me dirige. De la démantibulation germe alors une pousse ; qui devient un camarade — me dévore de regards noirs — et bondissant de son invéhicule attrape ça mes ceci. « Hôtel Continental ?[i] — Dadadadada. — Combien ? — Douze » (c’est ce qu’il veut, il ne peut rien vouloir d’autre). À quoi cède ma meilleure nature. Ma pire accepte
bom bim beum bam bem boum (clopine cabossément le bizarre engin puis attaque en solitaire sur un seul cylindre si pas moins ce qui semble une côte raide je n’en sais rien le toit défoncé bouche la vue) BOUM — une secousse hideuse.
Extirpe… non sans mal… ma per(due)sonne ensemble ; me désaccroupis, m’élève ; jusqu’à : Une, Rue.
Vraiment une (petite) rue. (Le conducteur, regardant partout ailleurs, ne fait pas le moindrissime geste pour mes bagages ; alors pr-og-res-siv-ement j’extrais lesdits moi-(perdu)même de la démantibulation. Payé, aucun sourire, ni se renfrogne, paraît ne pas exister). Je — hisse — mes affaires par un petit porche brunâtre… dans ce qui pourrait avoir été jadis un petit hôtel… au calme. Jusqu’à ce qui pourrait avoir été le comptoir duquel. Où un oiseau est quelque chose (quelqu’un ?) à sourcils gris et maigre moustache, est l’essence se levant de la politesse et (apparemment) couvait ce surpris de se trouver lui-même un garçon vivant ? L’oiseau et (m’ayant lancé à perte des mots russes) le garçon s’annoncent l’un à l’autre avec ravissement Un Étranger. Da, j’acquiesce à mi-voix. Presto ! apparaît le télégramme du Turc [ii] — voyez ça ! notre Étranger est un Écrivain américain… de quoi ils sont énormément stupéfaits pour ne pas dire satisfaits (et, puisque « ya nié magou [iii] » remplissent ces formulaires, après quoi je et les bagages et le garçon bégayons vers le jadis ascenseur).
Voilà sous-dimensionné, haute ficelle tombant bas le tovaritch directeur, qui semble une version plus jeune (et bien moins authentique) de l’oiseau. Parle allemand, comme pas moi. Aussitôt emporte mon passeport. (Pressé par moi, il promet à contrecœur ce qui dans certaines langues signifierait Demain ; en russe, N’Importe Quand)
(le garçon alors les bagages et moi tremblant pour « zaftra [iv]» reprenons le bégayant ascenseur… qui tangue-flanche horriblement et
cesse). Un ex-nid d’amour de 3,50 m sous plafond. Avec un miroir de 60 cm. Et un paravent de 2 m en faux acajou tendu de toile bleue : derrière quoi. Avec précaution. Scrutant, K semble… presque… entrevoir un minuscule — dans les ténèbres — non-lit. … Le Garçon Après Pourboire Décampe.
& de fatigue comme ma per(due)sonne s’effondre (Et Comment) s’écroule sur cette grande chaise étrangement solitaire qui Puissamment Promptement Précisément (contre la vitre par chance déjà cassée de la bibliothèque ouvragée) me jette… par terre, riant… à quatre pattes qui tâtonne vers le microscopique balcon… essaie prudemment sa surface brûlante : saisissant alors la rambarde cuisante, se tire lent ; ement mon moi ? de-bout : & respire ; rEsPiRe, RESPIRE
un air
doux : très doux. Chargé d’acacias
presque comme Faial,[v]

Oh comment une surface plate peut-elle contenir des montagnes ? comment ? Mais la planéité que j’ai en main contient les montagnes que j’escalade avec mes cuisses ; le silence du morceau de papier couleur caca contient des bas et des hauts, je (sur la carte déchirée) monte et (tombe le long de rues qui mènent hors de la circonférence d’un ciel au centre d’une terre)[vi] et je n’ai peur (ReSpIrAnT
un air
doux : très doux)
de rien-de-personne-de-moi-même-de-zaftra, ni
tiens — d’un étonnant bosquet ; d’une riche verdeur inexcusable, ici & ici de paresseux tovaritchs (errant parmi les ombres dans un cAlMe) adviennent : rêvent… alors dans ce cAlMe nouveau parmi les ombres et heureusement j’avance détendu : je suis. Advenant qui poursuis rêveur un chemin ; peu à peu déroulant tranquillement un chemin qui me conduit moi(retrouvant)-même vers (soudain s’ouvrant immense) un ESPACE —
l’océan ?
— niet ; cette distance des plus miraculeuses ne débouche sur aucun océan ! je me tiens au bord d’une colline entourée de terrasses [vii]  

tout en bas,

une rivière bleu pâle à plusieurs bras serpentant dans l’air prodigieux s’étend éternellement et de larges radeaux de rondins chacun doté d’une maison jouet y glissent petitement et foncent de minuscules bateaux à la proue pointue tandis que montent la musique de musiciens invisibles
… (ici je m’arrête ; au calme. Les moucherons ne me dévorent pas. Je découvre peu à peu un genre de forum une sorte de pergola de rêve et — avec rien de prodigieux derrière que le lointain — de vieux hommes en paix parlent tranquillement au bord du monde). … Toujours la vue s’ouvre au-delà de la vue comme de nouveau je marche… atteignant tout doucement une rue étroite que remplit un camarade-homme solitaire à la barbe noire jouant de l’accordéon — et passé son immobilité passé sa silencieuse coupelle vide en métal passé alors qui caracole merveilleusement un air joyeux ma (plus que par toute vision désir ou rêve vivant) personne explose
dans un royaume d’églises.
Les églises sont submergées d’étoiles [viii], partout des étoiles fleurissent, nettes, vives et dorées. Au milieu de ces miracles étoilées le temps s’arrête, vit un silence que la pensée ne peut saisir. Alors (touché par l’écho de formes sexuellement célestes) la petite aventure assassinée qu’on appelle Humanité devient un symbole altruiste (recule l’affirmation vouée à l’échec de son impermanence ; la braillarde intrusion insensée vacille) là où ces étoiles à jamais et toutes leurs cathédrales progressent vers une certaine harmonie les dépassant (ici meurt l’étoile unique du socialisme ; vaincue par toutes les étoiles)
à l’intérieur des grandes formes sur-étoilées, des voix chantent
K entre : d’obscurs pans frénétiques en lambeaux enferment ce grand homme en or et ces 3 plus petits en vert. Des arbres — qui partout en ce moment sont en fleurs (dont le parfum tel un désir se glisse dans chaque instant) blanchissent le crépuscule — les fleurs, serrée par cette maigre main désespérément ou par cette énorme main, vivent ; tremblent
… dehors, tout tout autour, sales sont les gens allongés dans la crasse qui fut herbe…
alors je rencontre ce qui pourrait être une nouvelle cathédrale plus grosse que d’autres [ix] ; je me mets à monter des escaliers ; croisant une beauté descendante qui fait rêveusement tournoyer un cadenas et qui, avance, comme si on avait fermé, pas cette seule forme, mais des centaines de formes de formes. Vers un couchant je me tourne. Sous moi, une rue (oui) dégringole vertigineusement — au-dessus : l’incroyable tranquillité de flammes mûres qui s’enflent ; qui in-(se mélangeant à l’édifice)croyablement grandissent (inimaginables) et surmontent l’écrasement… tout cela dans un air très doux soulevant un millier (retentissant dans l’esprit vivant) de lisses millions d’explosions perdues jusqu’à ce qu’autour de moi la ville de ces dômes avec leurs étoiles nouvelles et jusqu’à ce que les rues les arbres et même moi (nous tous) se tordent, bouillonnent avec forfanterie — sévères peut-être et éternels dans cette agonie trépidante de couleurs.
À propos (passé la musique la coupelle l’accordéon et le tovarich-tchélovek[x] (à travers des bosquets s’assombrissant, des camarades et des ombres)
j’entre) d’intrusion, pén
ètre dans le voué à l’échec

altruiste… Kiev est pleine de fontaines à soda
— on paie avec le ticket délivré à la caisse
fatigué de faire la queue je vais m’acheter sous le ciel une nazann[xi] payée au comptoir

à côté de « mon » camarade hôtel il y a une porte éclairée. Il y a un camarade passage. Il y a 1 injardin d’été avec quelques non-personnes inconfortablement assises et au centre 1 fontaine (non fontainante) avec un tas de grandes fleurs en papier pleines d’embarras.
Mais j’ai dîné d’un coucher de soleil.

Traduit de l’anglais par Jacques Demarcq

 

[i]. L’hôtel Continental était situé rue Khreshchatyk, grande artère de Kiev renommée rue Vatslav Vorovsky entre 1923 et 1937. L’hôtel, ainsi que des bâtiment voisins, a été miné par les Soviétiques et a explosé lors de la prise de Kiev par les troupes nazies en septembre 1941.

[ii]. Charles Malamuth (1899-1965), universitaire californien, qui a hébergé Cummings à Moscou. Il remplaçait, au début 1931, Eugene Lyons, correspondant de United Press, avec qui il avait interviewé Staline en novembre 1930.

[iii]. Mots russes translitérés : « je ne peux pas ».

[iv]. « Demain ».

[v]. Une île des Açores où Cummings et Dos Passos ont fait escale en avril 1921, entre New York et Lisbonne.

[vi]. Allusion à la topographie du Purgatoire selon Dante.

[vii]. Sans doute la place de la troisième Internationale, en 1931, désormais place de l’Europe, à l’extrémité nord-est de la rue Khreshchatyk. Elle est située au pied de la colline Volodymyr et donne en contre bas sur le parc Khreshchatyi bordant le Dniepr.

[viii]. La cathédrale Saint-Volodymyr, au sud-ouest de Maïdan, possède encore des dômes extérieurs étoilés d’or sur fond bleu. Mais d’autres églises pouvaient avoir des dômes étoilés avant leur reconstruction après l’Indépendance en 1991, notamment le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d’Or à mi-pente du parc Volodymir.

[ix]. Sans doute l’église Saint-André, au sommet du parc et de la colline Volodymyr.

[x]. « Camarade-homme ».

[xi]. « Bouteille d’eau minérale ».

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