[Chronique] Amélie DURAND, Grammaire pour cesser d’exister, par Ahmed Slama

[Chronique] Amélie DURAND, Grammaire pour cesser d’exister, par Ahmed Slama

octobre 25, 2022
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[Chronique] Amélie DURAND, Grammaire pour cesser d’exister, par Ahmed Slama

Amélie DURAND, Grammaire pour cesser d’exister, éditions Le Sabot, septembre 2022, 40 PAGES, 8 €, ISBN : 978-2-492352-08-9.
[RV ce jeudi 29 octobre à 19H, Café-Librairie Michèle FIRK (9, rue François Debergue à Montreuil – 93)].

 

Créée en 2017, la revue littéraire de sabotage, Le Sabot c’est depuis 2021 une maison d’édition également qui a à son catalogue 6 ouvrages, entre recueil de poèmes, récits ou encore romans. La maison se situant dans la lignée contestatrice de la revue. Bien évidemment, nous ne sommes pas du côté d’un engagement de surface, mais c’est bien au travers du traitement de la langue, de l’écriture que va se situer le sabotage littéraire. Illustration avec Grammaire pour cesser d’exister, d’Amélie Durand.

L’assignation, c’est les autres

L’enfer, c’est les autres ; le poncif est (trop) bien connu, on pourrait dire que dans cette Grammaire pour cesser d’exister, le poncif est actualisé, on pourrait se risquer à résumer la chose ainsi : l’assignation, c’est les autres. Ce sont bien ces fameux autres et qui fixent – figent ? – non pas notre être, mais notre manière d’être. Être là, soi et sa manière, parler, échanger, interagir ce carcan qui progressivement se referme sur nous. Inséré·e dans un milieu (social), on n’est pas si maître·sse de sa parole qu’on voudrait bien le croire ; il existe alors tout un ensemble de codes, chaque milieu social disposant des siens ; Proust – pour ne citer que lui – a mis en lumière l’ensemble des codes qui régissaient la société aristocratique dans laquelle évoluait son narrateur. Bien évidemment ces règles et ces codes se conjuguent aux assignations auxquelles nous pouvons être confonronté·e·s que l’on soit racisé·e·s, femmes, hommes, transgenre, non-binaires ou même assigné·e·s à une classe sociale déterminée. Emmanuel Beaubatie a montré dans Transfuge de sexe [La Découverte, 2021] la manière dont des personnes ayant transitionné du genre féminin au masculin (ou inversement) ont de suite vécu ce changement d’assignation. Comment alors échapper à l’ensemble de ces assignations ? Disparaître ? Et pourquoi pas ? C’est du moins ce que nous propose ici Amélie Durand dans cette Grammaire pour cesser d’exister.

« C’est terrible, mais il faut bien que je me le dise : ma mère n’était, sans doute, que quelqu’un d’effacé. Je suis la première, finalement, à concevoir l’idée d’une disparition scientifiquement programmée, minutieuse mais totale, s’étendant, en tache d’huile, à toutes les échelles de la vie » (p. 36).

Automation de l’interaction

Au travers de ce court recueil, nous est livrée la recette (langagière) de l’effacement parfait, de la disparition radicale. Ainsi s’ébauche au fil des 19 fragments qui composent ce recueil cette « disparition scientifiquement programmée ». Mais pour disparaître, il faut bien le faire aux yeux de quelqu’un… vis-à-vis d’une entité – quelle qu’elle soit – ; ici ce sont les colocataires. (Il faut préciser l’acception qui est donnée au terme : en effet, dans Grammaire pour cesser d’exister, tout personnage peut être désigné comme colocataire, ne le sommes-nous pas toutes et tous, des colocataires de cette organisation sociale ?

« Une fois que j’ai répondu à mon colocataire, tout s’enchaîne, comme j’en ai déjà parlé : je suis là. Alors il faut que je m’attache à continuer d’être là tandis que je lui parle, parce que, n’ayant pas de rideaux, je n’ai encore trouvé le moyen indiscernable de m’absenter tandis que je suis là et que donc, par le simple pouvoir de sa parole, mon colocataire m’assigne à vivre dans mon propre appartement. Tout en lui répondant je suis donc là, à lui parler, et le soir j’ai juste le temps, avant de m’endormir, de me figurer, très brouillon, un immense système de pilotage automatique » (p. 9).

On pourrait se poser tout de même cette question, la disparition (ou le désir de disparaître) ne constitue-t-elle pas, somme toute, une interaction ? Ainsi la disparition évoquée n’est pas tant celle de la personne, que l’annihilation de l’interaction opérée par l’entremise de l’idée d’un « pilotage automatique » des interactions sociales, idée qui ne cessera de se déployer, se préciser ; désir, de la part de la narratrice, de l’automatisation des échanges à l’instar d’un programme de machine à laver :

« Choisir un programme et pouvoir s’absenter :

Au début d’une très longue conversation pendant laquelle il faudra seulement dire qu’on comprend, trouver une façon de dire « Je comprends » qui durera très longtemps et disparaître » (p.13).

Ainsi, me semble-t-il, ce qui est visé, ce n’est pas tant la disparition ou non de l(a manière d)’être que l’ensemble de ces codes et des règles qui régissent nos interactions, ce que nomme Karl Marx les masques de caractère, à savoir les masques sociaux que revêtent les gens au-delà des rapports de production. Pourtant, en l’absence de telles considérations chez Amélie Durand, il est possible que le recueil soit lu comme une vision nihiliste des rapports humains.

Écriture diaphane

Il s’agirait désormais de scruter la manière dont nous est rapporté ce désir de disparition, car si ce désir anime la narratrice vis-à-vis de ces colocataires multiples, sa voix, à elle, est présente, elle (se) raconte, à la première personne, elle rapporte ses tentatives – et ses échecs – dans son désir de disparaître ; mais n’est-ce pas là un paradoxe ? Disparaître en écrivant, en s’écrivant ? Ainsi est-ce bien par ce que je nommerai une écriture diaphane que va s’articuler cette disparition, écriture qui laisse passer à travers elle le flux de pensées, les souvenirs sans pour autant laisser distinguer les contours de la narratrice.

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