[Chronique] Sébastien Ecorce, Le cas Madoff, le ressort psychologique

[Chronique] Sébastien Ecorce, Le cas Madoff, le ressort psychologique

février 1, 2023
in Category: chronique, UNE
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[Chronique] Sébastien Ecorce, Le cas Madoff, le ressort psychologique

Il faut regarder le documentaire sur « l’arnaque du siècle » de Bernie Madoff. (La série n’est pas exactement un documentaire car la plupart des scènes sont reconstituées, mais cela est fait d’une très bonne manière, et plutôt discrète, en combinant les images réelles et la reconstitution, de sorte que l’on est encore en droit de parler de documentaire). Dans le film, plusieurs professeurs reconnus de finance et spécialistes de Wall Street expliquent très clairement le mécanisme de la fraude (j’ai particulièrement apprécié D. Henriques, auteur d’ailleurs d’un livre remarqué sur Madoff).

 Mais le film ne parvient jamais à expliquer le « pourquoi » de la fraude. Le fondement. Nous connaissons le « comment », mais pas réellement le « pourquoi ». L’explication banale selon laquelle Madoff a agi dans le but de voler l’argent ne fonctionne pas entièrement, et le film, pour en donner le crédit aux producteurs, n’essaie jamais de la mettre en exergue. L’explication ne tient pas pour au moins deux raisons. L’encours de la combine au moment où Madoff a été appréhendé était de 65 milliards de dollars. Ses biens, qui sont mis en évidence à quelques reprises dans les quatre épisodes, sont infimes par rapport à ce montant : un penthouse à New York, une villa dans le sud de la France et une maison en Floride. Les lecteurs peuvent probablement vérifier sur le Web la valeur de ces propriétés, mais il est peu probable qu’elles valent plus de 20 à 30 millions de dollars au total. Comparez 20-30 millions de dollars à 65 milliards de dollars. Par ailleurs, Madoff a toujours dirigé deux entreprises : une entreprise légitime très prospère et, deux étages plus bas, l’ombre de la pyramide de Ponzi. Son activité légitime générait d’énormes revenus, sûrement plus que suffisants pour l’acquisition des trois propriétés. Il n’avait donc pas besoin de la chaîne de Ponzi pour être riche.

Les paiements versés aux autres personnes impliquées dans l’entreprise « secrète » du 17e étage étaient également peu élevés. Par exemple, le salaire de l’une des assistantes de l’escroquerie s’élevait à la somme dérisoire de 60 000 dollars par an, et Madoff ne lui versait que des petites compensations. Ainsi, rien dans la combine secrète n’a l’air de rapporter beaucoup d’argent – pour ceux qui l’ont fait : pour Madoff et ses assistants.

Mais pas pour ceux qui ont investi. Le film montre en effet que les quatre principaux investisseurs, qui avaient chacun des milliards (oui, des milliards) investis auprès de Madoff, et qui ont reçu des rendements annuels réguliers de 10 %, ont à leur tour gagné des milliards grâce à la combine de Madoff. L’un des quatre grands investisseurs, selon le film, s’est rendu compte assez tôt que tout ceci n’était qu’une grosse arnaque, mais son intérêt était que l’arnaque continue aussi longtemps que possible, c’est-à-dire aussi longtemps qu’il continue à recevoir des rendements exorbitants. À un moment où Madoff est en grande difficulté, ce gros investisseur a déposé des milliards dont Madoff avait besoin pour rembourser les personnes qui, à mesure que le marché boursier s’effondrait, ont commencé à retirer de l’argent. Le gros investisseur a fait cela pour aider Madoff à survivre à la panique et, bien sûr, à poursuivre la chaîne de Ponzi. Cet investisseur était sur le point d’être inculpé en tant que co-conspirateur, mais il a été retrouvé mort dans la piscine de sa maison en Floride.

Alors pourquoi Madoff a-t-il fait ça ? La raison, à peine évoquée dans le film, pourrait être liée au besoin, au désir et à la volonté de Madoff d’être aimé, voire adoré, et – oui – d’obtenir indirectement cette dévotion en offrant à ses amis des dons et rétributions peu communes, en termes de rendement financier, qu’ils ne pourraient jamais obtenir ailleurs. La cause de la fraude se situe donc au plan psychologique : elle n’a pas besoin d’être étudiée seulement par des financiers ou des économistes. Ce dont nous avons besoin aussi, en l’état, ce sont de thérapeutes fins.

Et la lumière se déplace de Madoff vers ses investisseurs. Pourquoi ont-ils  réclamé avec autant de fermeté et d’acuité pour investir avec lui ? Pourquoi ont-ils fait la queue, l’ont-ils quasiment  supplié de prendre leur argent, l’ont-ils intercepté sur la plage pour lui donner des millions ? La réponse est évidemment la cupidité. Non seulement parmi les grands investisseurs qui, comme je l’ai écrit, auraient pu savoir ce qui se tramait depuis le début, mais aussi parmi des centaines d’investisseurs moyens et même plus petits. Pourquoi Elie Wiesel avait-il besoin d’une opportunité d’investissement spéciale qui générerait 10% par an ? N’existe-t-il pas des centaines de fonds de gestion de patrimoine et d’investissement qui accepteraient son argent ? N’a-t-il pas entendu parler de Fidelity, Vanguard, Chase ? Et la même chose est vraie pour beaucoup d’autres.

Bien sûr, dans l’affaire judiciaire, et même dans une certaine mesure dans le film, les concepteurs insistent sur les investisseurs « normaux », dont beaucoup sont pourtant extrêmement riches selon les normes habituelles, même s’ils ne sont pas milliardaires. Même pour eux, on se demande pourquoi ils l’ont fait. N’avaient-ils pas d’autres opportunités, plus normales, plus légales ? Je sais que beaucoup de gens diront que c’est blâmer la victime, et s’il ne fait aucun doute que, sur le plan juridique, Madoff était coupable, sur le plan éthique, on peut se demander si la culpabilité des victimes n’était pas aussi à caractériser. Si Madoff faisait tout cela pour être admiré et aimé, n’ont-ils pas exploité sa faiblesse psychologique pour gagner de l’argent ? Madoff n’a-t-il pas été utilisé par ses « victimes » ? Était-il victime de son orgueil et elles victimes de leur cupidité ?

Voilà des questions aussi essentielles que le mécanisme assez rustique de la fraude.

 

 

Sébastien Ecorce, Ancien responsable de recherche en finance,
professeur de neurobiologie Salpêtrière, co-responsable du neurocytolab,
bricoleur de mots, créateur graphique.

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