[Chronique] François Crosnier, Requiem des martyrs (à propos de Véronique Bergen, Écume)

[Chronique] François Crosnier, Requiem des martyrs (à propos de Véronique Bergen, Écume)

juillet 5, 2023
in Category: chronique, livres reçus, UNE
0 1121 37
[Chronique] François Crosnier, Requiem des martyrs (à propos de Véronique Bergen, Écume)

Véronique Bergen, Écume, ONLIT Éditions, Bruxelles, printemps 2023, 416 pages, 24,99 €, ISBN : 978-2-87560-159-9.

 

Véronique Bergen se lance hardiment sur l’abîme (Melville, Moby Dick, chapitre XXII) avec ce livre « à visée mystique et rock’n’roll », poème écologique et désespéré. Le projet d’écriture : « ode à l’océan, aux êtres qui le peuplent (…), lettre d’amour à l’une de ses créatures, se double d’une plongée introspective incarnée par un personnage féminin qui interagit avec le narrateur

Illustration de Rockwell Kent pour Moby Dick

masculin. L’anti-modèle de ce projet est énoncé avec humour : les podiums pour poètes botoxés, pour toutous romanceros passés par des ateliers d’écriture manne de dollars. »

Formellement, le livre est présenté comme un roman, même si quelques passages en versets s’intercalent entre les pages de prose : « davantage qu’un livre-amphibie, il me faut inventer un roman vortex ». Le vortex est un tourbillon obtenu lors d’un écoulement turbulent au voisinage d’un obstacle. Nous formons l’hypothèse que l’obstacle, ici, est constitué par le chef-d’œuvre de Melville, contre lequel le présent texte, dont il constitue une variation, ne finit pas de lutter, tout en en reprenant certains éléments :

« Herman Melville, tu n’as rien compris à la complexité des cachalots (…) Dans les filets de ton écriture, tu n’as remonté que des corps morts
Melville … petit presbytérien, tu es resté captif du judéo-christianisme
Saleté d’Herman Melville ne t’invite pas dans ma vie
Ismaël ta vie n’imite pas les pages d’un chef-d’œuvre »

Le narrateur, Ismaël, parcourt les mers du globe sur son voilier La Mirabelle, à la recherche de la baleine « Moby Dick » qu’il a pris l’habitude de retrouver chaque année depuis 20 ans. Le périple s’effectue en solitaire ou en compagnie d’Anaïs, une jeune stripteaseuse, travailleuse du sexe masochiste et junkie, laquelle tient un journal dont les pages alternent, dans le livre, avec la voix d’Ismaël. Si ce dernier, militant lyrique, est hanté par la destruction de la planète et la mort des baleines, Anaïs est plus joueuse. Elle a connu bien des vicissitudes, abandonnée par son père, anorexique, délaissée par une mère accro aux tranquillisants, violée dans son enfance par l’amant de celle-ci, trouvant son salut dans les substances notamment l’héroïne, mais aussi dans la littérature. Comme la baleine blanche dans le roman de Melville elle fuit, elle aussi, ce prédateur de jadis, « Achab II ». Mais tout en s’y étant incrustée, elle renâcle à ce voyage. Capricieuse, instinctive, enfantine (elle ne se sépare pas de son doudou), elle ne cesse de s’échapper du navire, aux escales, pour rejoindre telle ou telle amante, puis se livrer, avant de supplier Ismaël de la reprendre à bord, à ses activités d’escort de luxe, soumise spécialisée SM, à Phuket ou ailleurs, dans des scènes décrites crûment, comme des moments de fantaisies sadiennes où les grands seigneurs des 120 journées auraient été remplacés par leurs équivalents contemporains, dealers du pétrole, pollueurs-massacreurs des écosystèmes.

Les 72 chapitres d’Écume forment ainsi une narration fuguée, avec les voix alternées d’Ismaël et d’Anaïs. Celle du premier est apocalyptique, centrée sur les destructions, les massacres, tenant tout au long du voyage (périple dans l’Atlantique Sud, mirages de l’île de Sainte-Hélène, divagations en Namibie, errances dans l’océan Indien) un discours de déploration : l’homo sapiens, le dernier arrivé, détruit méthodiquement le grand œuvre de Gaïa, le terminus pour l’aventure humaine n’est qu’une question de temps. Son mode favori est l’invective, principalement à l’encontre de l’ennemi juré, le capitaine Achab : « Tu n’as rien compris à la vie, Achab. Tu as engendré des fils à qui tu as légué ta rancune, ta malveillance, lesquels ont donné naissance à des rejetons sanguinaires (…) tu as propagé des légions de descendants, frayé la mode de centaines de millions d’Achab qui pullulent de nos jours, détruisant la planète. »

Anaïs, en revanche, fille au nom de parfum Cacharel, s’attache à la remontée de sensations infantiles, son journal relève du dépôt clandestin, du dépotoir pour souvenirs, il exorcise les réminiscences des sévices vécus dans l’enfance, des soi-disant secrets orphiques révélés par le prédateur, Roi des Aulnes, ou plus exactement, comme le rappelle l’autrice, des Elfes. Elle y place ce qu’elle appelle son œuvre onirique, ses romans-rêves. Dans les chapitres consacrés à cette créature de papier, inconnue chez Melville, Véronique Bergen introduit de nombreuses références qu’on peut supposer autobiographiques, notamment une réjouissante topographie de Bruxelles et de ses environs, de ses « faux coins », maisons formant un museau en triangle dont elle fournit une liste non exhaustive, tout en plaignant le pauvre lecteur, surtout s’il n’est pas bruxellois, de se farcir cette page. Mais il a tout le loisir de la sauter. De cracher des glaviots qui en effacent les lettres.

À l’instar des baleines, l’autrice est aussi ludique, facétieuse, et à côté d’épisodes angoissants, le Journal d’Anaïs ne manque pas, à l’occasion, d’humour :

« Pauvres lecteurs qui veulent nager avec Moby Dick et qui font trempette avec une escort qui se prend pour la Nana de Zola du XXIe siècle
orgasmes hydrocarburés
Qu’on leur donne des giclures de gaz, de méthane et d’éthane au petit déjeuner, de propane, d’hexane et de butane pour le dîner »

Relève également de cet humour le caractère franchement composite des thèmes abordés parallèlement au thème principal. Le lecteur passe en effet de la mythologie scandinave à la conquête spatiale, des réflexions sur le transhumanisme à l’histoire de la création d’Israël. Saturé de références parfois allusives, le récit est très informé, que ce soit sur le plan de la biologie marine, de la culture pop, de la littérature, de la préhistoire des camps de concentration en Afrique du Sud et en Namibie, du génocide des Hereros et des Namas en 1904-1908. Se dessine ici un panthéon personnel : Anaïs Nin, Artaud, Marianne Faithfull, Jean de Breteuil, Jim Morrison, Grisélidis Réal (au passage, un éloge de la prostitution : une société totalement privée de nous, soumise à l’éradication des fleurs de bordel, coulerait plus vite que le Titanic). Et naturellement, en accord avec le thème principal, Donna Haraway et Vinciane Despret dont l’Autobiographie d’un poulpe est évoquée.

Le chapitre Absalom nous semble mériter une attention particulière, car il surgit au centre du livre sans lien explicite avec ce qui le précède ou le suit, sinon le fait qu’Ismaël est un fils du désert égaré sur la mer : il s’agit, relayé par la voix de ce dernier, d’un discours très émouvant sur – et dans cet ordre – le rêve sioniste et le premier Kibboutz (Degania), l’histoire de la création d’Israël et les conflits qui en découlent, l’insurrection du ghetto de Varsovie et la résistance juive en Europe. Énigmatique, témoignant d’une évidente sympathie pour les foyers laïcs du judaïsme, cette partie pourrait bien constituer, avec Moby Dick, la matrice de l’œuvre qui distille par ailleurs, de manière discrète, des références au monde Juif : « Massada aquatique », « Je devrais dire adieu à la longue tradition interprétative dont nous avons hérité » …

Enfin, ce tableau catastrophique de notre planète au XXIe siècle est soutenu par une conviction fortement exprimée : « la propension de l’Occident à idolâtrer les grands transgresseurs, à voir dans Faust, en ta personne [Achab], l’incarnation de l’homme qui s’affranchit des dieux, des lois du monde, fut notre plus grande faiblesse (…) Prométhée, Faust, de pauvres types qui, par une aberration de l’esprit, ont incarné des figures héroïques, en guerre contre la finitude humaine. »

Ville-fantôme de Kolmanskop, Namibie

Au terme d’une lecture haletante, un peu submergé par les références et les dérives d’un thème à l’autre, le lecteur hésite finalement à caractériser ce livre. Déploration de l’époque et de son nouveau catéchisme, requiem pour les cétacés martyrs, cri de rage, cours de biologie marine, catalogue de toutes les catastrophes écologiques des deux derniers siècles, manifeste en faveur d’une révolte de Gaïa … Il me semble toutefois plus intéressant de le resituer dans la perspective d’une tradition littéraire bien établie, celle du voyage allégorique qui, de Rabelais aux Voyages extraordinaires en Translacanie de François Perrier en passant par Bunyan et le Jarry de Faustroll (pour citer des exemples extrêmes), prend prétexte d’un déplacement fictionnel dans l’espace pour affirmer des positions intellectuelles ou spirituelles.

Plus subtilement, le lecteur attentif peut repérer au détour d’un chapitre la voix en nom propre de l’autrice, ayant ôté le masque d’Ismaël ou d’Anaïs :

« Pas la peine de te rallier à la mode usée jusqu’à la corde des poètes du XXIe siècle, écriture éclatée parataxe, agencement typographique qui se croit révolutionnaire, appositions sans ponctuation ni verbe / dispositifs usés

La littérature, les arts pensent vivre alors qu’ils sont morts depuis quelques décennies ; le paysage des Lettres sauvages, c’est comme la banquise, il fond. Les Lettres domestiquées, pondues par des écrivains d’élevage se portent par contre fort bien. »

, , , , , , , , , , , , , , , , , ,
librCritique

Autres articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *