[Chronique] Séverine Daucourt, Décharge, par Fabrice Thumerel

[Chronique] Séverine Daucourt, Décharge, par Fabrice Thumerel

janvier 13, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Séverine Daucourt, Décharge, par Fabrice Thumerel

Séverine Daucourt, Décharge, Lanskine, novembre 2025, 56 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-171-5.

Ce qui compte n’est pas ce dont tu témoignes,
mais la forme que tu inventes, ton choix possible,
pour arrêter l’hémorragie, les générations sacrifiées,
cesser de consentir au meurtre, avec solennité,
arrêter de vendre des contes de fées. Ce texte
aux allures mythologiques est la vérité, celle de
la fin d’une époque où l’on ne pouvait pas parler.

Décharge, p. 54.

 

Quelle décharge électrique reçoit le lecteur ! Comment expliquer son foudroiement ? Par cette écriture à la deuxième personne qui a ceci de singulier que la distance de soi à soi propre à l’autrice te parle à toi dans le même temps : « Tu te demandes pourquoi les femmes violentées ont comme arme le silence alors que les hommes violentés ont comme arme la violence » (40). Et quand le « tu » s’ouvre au « vous », le cri se fait provocation : « Aujourd’hui tu ouvres la bouche, fini la dilution des sévices, fini le souci d’autrui. Chacun sa charge. Va falloir retirer vos boules Quiès (…) » (10). Comment rester sourd à une telle dé-charge, qui parfois se fait litanie ? À une telle sommation implicite lancée à l’autre sexe (décharge-toi de ton attribut viril et tiens-toi coi !) ?

La charge vise une drôle de famille, « une famille d’incestueurs » (38), le mot-valise s’avérant des plus justes : quels mots pour désigner une mère suicidaire qui la livre à un père-médecin tout-puissant qui gère sa sexualité adolescente jusqu’à organiser des infanticides ? Sans oublier le frère, cet autre auxilliaire de la domination – cet autre prédateur… Cette réalité qui resurgit au bout de plusieurs décennies est innommable, donc inénarrable : « Tu ne comprends rien, ni qui sont les personnages ni quels sont leurs liens, tu confonds les générations, les fonctions, impossible d’aboutir à une narration » (29). D’où cette façon de l’appréhender indirectement : Imagine(-toi) que tu as vécu l’invivable, l’irréalisable… D’où le choix de la poésie, seule à même de dire l’indicible, de suggérer la faille du réel plutôt que de l’expliquer.

Imaginez Séverine au pays des ogres ou des loups… Séverine ou la dévoration… À commencer par celle de son patronyme. Écrire, c’est un lâcher-prise… plus exactement une entreprise de dé-charge, à savoir un « lâcher de merde empaquetée » (51) pour donner un peu de consistance à ce Moi que le duo tutélaire a jeté à la décharge – un moi-déchet en somme. Et par là même, pour celle qui observe dans la cellule familiale les ravages du capitalisme pulsionnel, écrire c’est se réapproprier son nom afin de rejoindre « une ribambelle d’allié.es » dans un mouvement de désaliénation.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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