Les mêmes noms reviennent. Les mêmes visages occupent l’espace, à Paris et ailleurs. Toujours les mêmes postures, les mêmes silhouettes qui saturent l’horizon littéraire comme des panneaux publicitaires
On ne vend plus des livres : on vend des figures. On vend des visages filtrés, des « voix » calibrées, prêtes à l’emploi, estampillées Insta-poètes – ces gourous du slogan qui confondent la poésie avec la petite phrase partageable, le mantra cul-cul à forte valeur virale. Une esthétique du like, du smiley et de l’émotion tiède.
La poésie, telle que je la conçois, n’est ni gesticulation, ni promotion, ni performance. Elle ne se met pas en scène : elle se creuse. Elle se gagne. Elle tient dans l’introspection, le travail de la langue, le silence, l’attention, la lenteur des lectures qui engagent.
Elle naît du déplacement, du voyage, de l’errance, de ce que l’on traverse sans toujours le comprendre.
Loin des stratégies de visibilité, loin du politiquement correct devenu norme marchande, loin de cette démagogie littéraire qui consiste à offrir au lecteur ce qu’il attend avant même qu’il ait appris à désirer autre chose.
Pendant ce temps, les maisons d’édition « les plus en vues » formatent. Elles aplanissent, lissent, repassent. Elles produisent des « auteurs » comme on fabrique des produits dérivés, interchangeables, modulables, vendables.
Les libraires – pas tous, mais trop – jouent le jeu. Ils remplissent leurs tables des mêmes objets identifiés, des mêmes têtes d’affiche recyclées, complices malgré eux d’un appauvrissement de la langue, d’une réduction de la littérature à sa tranche visible.
La marge, elle, n’a plus d’espace. Elle n’a jamais été autant indispensable.
C’est pour cela que je fais des entretiens : pour ouvrir des brèches, déjà une cinquantaine. Pour faire entendre d’autres voix que la mienne : des voix souterraines, marginales, qu’elles aient choisi la marge ou qu’on les y ait repoussées.
Des voix nourries par la vie autant que par les livres, des voix qui ne trichent pas, qui ne posent pas, qui ne cherchent pas à être « inspirantes ». Ceux-là n’ont rien à vendre. Ils ont quelque chose à dire.
Autour de moi, des gens tombent dans les abîmes du temps. Je salue au passage le camarade poète Jacques Viallebesset, qui vient de nous quitter l’arme à la main, en jurant sur ce milieu et ses apparatchiks, je le cite : « pathétique ». Mon cercle se resserre de fait. Je ne cherche plus la surface des relations, ni leur confort social. Je cherche autre chose : une nécessité, une exigence, une fraternité éprouvée dans le temps et le déplacement. Je n’ai jamais cru aux groupes, aux chapelles, aux bandes.
J’avance seul, en roue libre, porté par ce que j’ai vécu, vu, perdu en chemin.
Une chose pourtant m’oriente depuis toujours : la puissance des œuvres d’art – relire Wolfe, Fante, Zola, Céline, Maïakovski… – et ce qui leur est indissociable : l’amour (je m’apprête à devenir papa). Pas celui qu’on exhibe, pas celui qu’on raconte, mais celui qui brûle au point de laisser des traces.
Grégory Rateau, Bucarest (zone de résistance), le 6 janvier 2026

![[TEXTE] Grégory Rateau, Mise au point, 2026](https://t-pas-net.com/librCritN/wp-content/uploads/2025/09/band-Caricature_poeteAsterix.jpg)