[Dossier] Emmanuel Regniez, Jacques-Henri Michot, ou la mélancolie à la boutonnière [Variations autour de J-H Michot, 3 / 12]

[Dossier] Emmanuel Regniez, Jacques-Henri Michot, ou la mélancolie à la boutonnière [Variations autour de J-H Michot, 3 / 12]

avril 11, 2026
in Category: chronique, UNE
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[Dossier] Emmanuel Regniez, Jacques-Henri Michot, ou la mélancolie à la boutonnière [Variations autour de J-H Michot, 3 / 12]

Ça commence à Lille. Je suis enseignant et j’ai des heures de détachement pour m’occuper de la promotion de la poésie contemporaine dans l’académie de Lille. Vaste projet, vaste programme. Je tente donc de mettre en lien des enseignants, des élèves avec la poésie contemporaine. J’organise des rencontres. Je fais la connaissance de deux auteurs qui vont être importants pour moi : Emmanuelle Pireyre et Jacques-Henri Michot. Je lis un ABC de la barbarie, et je suis sous le choc. C’est tout ce que j’aime. Des citations, encore des citations. Une organisation millimétrée de celles-ci. Un ensemble qui fait sens et qui donne du sens. Une réflexion sur le langage, quotidien. Je tiens assez vite ce livre pour un livre important de la poésie contemporaine, de la littérature. Je ne peux m’en séparer, si bien que lorsque je pars vivre à Tokyo pour cinq ans, je n’emmène qu’un livre, pas celui de Michot, mais un roman de Thomas Bernhard. Cependant très vite ce livre me manque, comme peut manquer un ami, et je le fais venir à Tokyo. Un ABC de la barbarie est avec moi.

 

À Tokyo, j’erre, je me promène, découvre des quartiers, dont celui des bouquinistes, où je trouve des livres en français. Beaucoup de livres en français. À Tokyo j’avais les œuvres complètes de Bataille, par exemple, que je n’avais pas en France.

Et puis un jour je tombe sur la thèse d’état de Maurice Lévy sur le roman gothique, en deux volumes, très gros. Une thèse à l’ancienne, fournie, pleine. Je la lis avec passion et amusement, le style y est très académique, mais elle fourmille de citations de romans gothiques, connus et inconnus.

Je m’amuse à les noter, à les disposer. Cela deviendra L’ABC du gothique, mon premier livre. Bien sûr le titre est un clin d’œil à l’ouvrage de Michot. Et comme lui j’essaye de démonter le monde (du gothique) pour le remonter ensuite, en un geste poétique et littéraire. Politique.

 

Je corresponds avec Jacques-Henri Michot et une partie de nos discussions, en clin d’œil encore, rentre dans mon livre.

C’est une drôle d’époque pour moi, où je me sens loin de tout et de tout le monde, et où je suis proche, si proche de quelques personnes chères et importantes, dont Jacques-Henri Michot.

J’étais loin, mes amis étaient proches. J’étais loin, mais je sentais la présence de mes amis, avec moi, dont celle de Jacques-Henri Michot, là, toujours là, comme une ombre bienveillante, en présence derrière moi, à me guider, à m’aider. J’avance dans l’écriture et je pense à Jacques-Henri Michot. Me dis que je veux faire quelque chose comme lui, cet ABC qui est un monde en lui-même. Je veux aussi par le livre, objet fini, dire le monde, mon monde.

Ces quelques remarques biographiques, non pas pour raconter ma vie, mais pour essayer de dire l’importance d’Un Abc de la barbarie, qui fait partie de ces livres qui ne me quittent pas, auxquels je pense tout le temps, quand je lis et quand j’écris. Un livre-guide, un livre phare, qui me donne la balise de ce que doit être l’écriture, l’acte d’écrire, le besoin d’écrire. Je pourrais aussi parler des autres livres de Jacques-Henri Michot, mais ce premier rencontré est celui qui m’a fait la plus forte impression, est celui qui continue, oui, à me fasciner.

 

Ce que j’aime et admire dans le travail d’écriture de Jacques-Henri Michot, c’est son éthique, héritée de Brecht, de Breton, de Leiris, de Perec, et j’en passe. Une éthique de l’écriture qui passe par le besoin de dire, bien dire, toujours bien dire, et de ne pas oublier l’autre, celui qui lit, celui qui vit. Un lecteur, un non-lecteur, qui est là et qui avance dans les brumes opaques de notre époque, qui n’est pas si drôle que cela. Pour moi, Un ABC de la barbarie est aussi un ABC de la lecture, un guide des lectures possibles, un guide qui ouvre un monde dans l’univers de la littérature.

Car le livre de Jacques-Henri Michot est un livre qui donne envie de lire, les auteurs qu’il cite, bien sûr, mais aussi, et surtout, le monde tel qu’il se déploie devant nous dans son langage. Ce que montre Jacques-Henri Michot, dans ses listes, dans ses analyses, dans ses retours, dans ses notes, c’est que le monde a son langage et que ce langage il faut l’apprendre pour ne pas en être esclave. Cette attention si particulière, si fine et si acérée au langage du monde est pour mieux nous ouvrir les yeux.

 

Un ABC de la barbarie serait-il alors un ouvrage d’éthique. On peut y penser. Une éthique à la Spinoza. Une éthique si bien menée qu’elle en devient vertigineuse. Une éthique qui ouvre autant de questions qu’elle y répond. Une éthique qui prend par la main et qui laisse le lecteur, non pas en chemin, mais au bout du chemin, qui le laisse se retourner et voir le chemin parcouru.

 

Cette citation de Walter Benjamin, tirée du Livre des passages, pourrait parfaitement s’appliquer au travail d’écriture de Jacques-Henri Michaux : « Méthode de ce travail : le montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. Je ne vais rien dérober de précieux, ni m’approprier des formules spirituelles. Mais les guenilles, le rebut : je ne veux pas en faire l’inventaire mais leur rendre justice de la seule façon possible : en les utilisant. »

Ce que j’ai retrouvé, plus tard, dans les ouvrages de Georges Didi-Huberman, quand il parle de « dysposition » dans Quand les images prennent position, cette manière de démonter et de remonter. Donner à lire autre chose, donner à lire une autre possibilité de voir le monde. Didi-Huberman partant de Brecht, comme Jacques-Henri Michot. (Brecht est du reste aussi l’auteur d’un ABC, celui de la guerre : ABC de la guerre). Car il s’agit de démonter l’ordre. L’ordre établi, l’ordre des choses, le « tout est en ordre », et arriver au constat de Shakespeare que le monde est bien en désordre.

 

Un ABC est un ouvrage qui se veut pédagogique. Qu’il soit de la lecture, de la guerre ou de la barbarie. Un ABC est un ouvrage qui classe le monde en un ordre aléatoire, mais ordonné, qui est celui de l’alphabet. Un ABC est un ouvrage qui nous permet de retourner en enfance et d’ouvrir les yeux, naïvement, sur le monde.

Un ABC nous apprend à lire, mais est aussi le premier élément d’une science, d’une technique, d’un art, d’une activité. Un ABC nous donne les premiers outils pour maîtriser, pour se guider dans un univers dont nous ne sommes pas familiers. Univers de la lecture, de la guerre ou de la barbarie.

Pas une barbarie. Mais la barbarie. C’est ce qui intéresse Jacques-Henri Michot, la barbarie.

En 2009, sur mon blog, j’écris ce petit texte pour lui :

« Il allume un cigarillo.

Le sixième, donc, de la journée.

Il boit un troisième café.

Il pense au whisky de ce soir. Ou peut-être de la fin d’après-midi.

Il lit, il écrit, il écoute de la musique, il regarde un film, il répond à des mails, il lit, il écrit, il écoute de la musique et regarde encore un film…

Il me dit : « l’écrivain le plus important, pour moi, c’est Bertolt Brecht. »

Il me dit : « Je crois que j’ai tout lu, de Brecht. Et quand je dis « lu », je veux dire « lu » et relu. »

Il parsème ses textes de bandits.

La vie, l’amour, la mort.

« Le communisme est la sauvegarde de l’individu », pense-t-il.

Et tous les matins il remet son désespoir au revers de sa veste, l’ajuste avec soin, autant de soin que d’autres le font avec leur nœud de cravate. »

 

J’aime bien la dernière phrase, et je crois qu’elle correspond le mieux à qui est Jacques-Henri Michot, à sa place dans la poésie : un dandy. Pas au sens péjoratif du terme, pas dans son sens bourgeois, mais dans celui, presque spinoziste, de celui qui a décidé de lui et qui affronte le monde avec ses armes, affûtées et prêtes. Le dandy comme sommet de la poésie, comme erreur de Dieu. Et si mélancolie il y a, et il y a, c’est aussi une mélancolie spinoziste, une mélancolie qui met des mots et des notes, des mots pour moduler, pour montrer la diversité de la personne, pour montrer qu’il n’est pas un, mais plusieurs, des notes en bas de pages, des notes sur une partition, car chaque livre de Jacques-Henri Michot est, ne l’oublions pas, composé, comme un morceau de musique.

Je crois que c’est pour cela que Jacques-Henri Michot aime tellement la musique, car tout mélancolique aime la musique, car tout mélancolique sait que seule la musique pourra le sortir de son état : Bach, Beethoven. La musique classique, le jazz, aussi. Je me souviens avoir vu chez lui le coffret d’Albert Ayler. Mais aussi Dolphy, que j’aime tant. Et d’autres. Qu’elle seule, la musique, peut le libérer de tous ses délires interprétatifs, qu’elle seule, la musique, peut le faire entrer dans un grand monde, détaché.

Jacques-Henri Michot, pour continuer à filer la mélancolie, est comme Richard Burton, l’auteur de L’Anatomie de la mélancolie, un homme qui redresse le monde par la citation, par les citations.

Et puis il y a Beckett, que cite souvent Jacques-Henri Michot, qui fait partie de son panthéon des auteurs lus et relus, Beckett qui nous aura appris quoi faire de notre malheur. Qui nous aura appris que l’on peut tout recommencer, que l’erreur permet d’avancer et de tracer notre sillon, patiemment. Car si on ne peut être heureux, il faut bien faire quelque chose de notre malheur. Et Jacques-Henri Michot le montre aussi, que si notre malheur est notre malheur, on peut malgré tout en faire quelque chose.

La poésie de Jacques-Henri Michot, c’est le sourire de La femme en bleu lisant une lettre, de Vermeer, lisant sans doute une lettre d’amour, lisant dans toute la délicatesse que peut apporter la lecture, lisant et souriant. Un sourire qui dit oui au monde malgré ses lourdeurs et ses horreurs, un sourire qui n’est pas carnassier et dévoreur, un sourire qui veut juste, du bout des lèvres, dire oui, encore oui, toujours oui…

 

Le monde n’est qu’abusion, disait déjà Villon. Et j’attends le prochain texte de Jacques-Henri Michot qui en fera encore la démonstration parfaite, comme il sait si bien le faire, depuis des années.

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