[Chronique] Nathalie B. Plon, Faire le mort et aboyer, par Christophe Stolowicki

[Chronique] Nathalie B. Plon, Faire le mort et aboyer, par Christophe Stolowicki

juillet 18, 2021
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Nathalie B. Plon, Faire le mort et aboyer, par Christophe Stolowicki

Nathalie B. Plon, Faire le mort et aboyer, Isabelle Sauvage, coll. « présent (im)parfait », printemps 2021, 82 pages, 14 €, ISBN : 978-2-490385-15-7.

 

De Nathalie B. Plon, née en 1969, Faire le mort et aboyer, une première plaquette (au diable les premiers romans) paraît à la cinquantaine aboutie ; d’avoir tant amassé avant jaillir coupe le souffle. À flux tendu, pis serré dans la machine à traire, taire soi où faire le mort abonde dans le désir de maman. Par cagnard, sous la constellation du Chien, l’aile du cynisme la frôle dans cet aboi. 

« Quand je serai grande j’aboierai / Quand je serai grande j’aboierai //// Quand je serai grande j’aboierai //// On m’a dit de la pluie – Elle se suicide quand elle tombe ». Sur les brisées d’Agnès Rouzier, de même souffle implacable. Se promenant pieds nus où le cynisme mord. Non celui des mots crus mais la crudité passée en langue. Quand « la pluie se tord comme du chien mouillé ». La langue d’abois seule à pouvoir jaillir parmi les débris de celle de bois, « bouches cousues plein les poches à crever les yeux ». Insoutenable, cinglant toute connaissance de soi par le travers.

À lire à très petites gorgées sur le long cours, afin qu’au plus ténu cela s’immisce et s’imprègne. Une double page matin et soir – de lecture sauvage dans ma virginité reformée.

« Avoir pleuré même dans le ventre à coups de hache », « veine ébréchée », « la mélasse des marais en cage tisse la diagonale des fous / Des pieds de grue dans un huis clos », « à la marelle à contre-sens, à contre-allée », « mordre les nœuds à la glaise », « toute la tête en friche des saisons » de celle qui ne meurt pas sur les saisons.

Amours conjugales de la mère « venir vomir corps usé sans alphabet tout cela à jongler après le film du soir quand l’enfant dort / Après au plus vite aller droit et faire tête de bakélite » – le catleya du pauvre.

Se profile la folie qu’on enferme : « Des sonnettes pour la nuit des blouses bien lavées blanc comme linge des ordonnances pour dire au revoir / Des visites au pavillon des fous / Des milliers de pattes blanches à double tour », « s’orienter en chaussons dans la nef des fous ».

Enfant peu désirée (« me centrer avec ses aiguilles à tricoter le fer dans le rouge de la cible si elle avait pu soustraire dans son ventre la gêne »), surnuméraire d’un premier lit à qui est interdit le deuil, « on fait semblant d’être née avec les autres ». Quand « c’est fête du quartier des reines mes sœurs sur une gondole de papier mâché / Marche derrière et avale les confettis ». Avant de vendre le lopin aménagé pour les vacances par le père de Nathalie (« la baraque en parpaings construite pour des étés la fierté de mon père »), sa mère l’emploie avec « une faux pour couper l’herbe haute et monter la balançoire rire au ciel ». Nathalie B. Pion : l’initiale au cœur d’un nom d’autrice.

« Bâtir un appui-tête et regarder le soleil de biais » : entre psychothérapie de confort et vraie psychanalyse, le pur poème – qui a fait son plein d’années.

La compression, la condensation du rêve chère à Freud et passée en poésie française, notamment par la grande boucle québécoise de Roland Giguère (1929 – 2003), en première pression à froid contractant deux syntagmes en un hybride ternaire (« forêt vierge folle »), fonction vitale du rêve et de la poésie, denrée première, seconde – ici irrespirable comme il est rare : « il pleut des cordes vocales sur la tôle plastique » , « Pas vu pas pris dans les bras », « Des rêves noirs à vomir les agrafes à poings fermés ». Les métaphores se rétractent se soudent comme si c’était sa propre vie qu’on expulsait.

À cette « sosie du pain noir germé », réduite à « exister tant bien que mal sur le rebord », cette enfance sous pression existentielle n’est pas sans conséquence : « vasculariser au bloc ses propres aboiements pour tenter l’irrigation d’une cage thoracique » ; « ma bouche se recoud sous les grimaces des AVC […] / souffle au cœur […] // Des bêtes à bon Dieu grondent contre les parois du ventricule gauche […] de la gouaille plein la plèvre ». L’amour les amours qui la réparent mal en portent la marque indélébile : « Les venelles de lit ont le goût de la chute les reins laminés au scalpel ». Mais « quand la vie se vieillit toute seule se sevrer le jour même à naître », de Zola la lumineuse Faute de l’abbé Mouret reste l’éclaircie dans les friches du réalisme, fût-ce pour Ouvrir le baiser qui asphyxie.

Lisant « de biais pour ne pas suffoquer » – ainsi devenue bibliothécaire, l’un des rares métiers compatibles avec la noblesse du poème.

Pour cette petite plaquette je donnerais toute l’œuvre de Thérèse Leduc que pourtant j’aime bien.

Sur les chemins du deuil, « avec une poignée de terre dans la main déplier son sang en tenant sa parole […] repassé à la javel un costume dans un fantôme tuteur […] il – lui – du biologique à la courte échelle bouchée de pain dur […] Du sillon sans récolte à venir […] émietter devant nous de la vérité fanée […] pister l’alphabet des cimetières », l’authentique, cruelle tâche de la poésie, la violence contenue ne permettant autre ponctuation que quelques grands tirets dans le vers à vers et tout ce blanc ; tirant un à un les mots justes à la courte paille, par grappes à l’arc d’une vie ceux transmutés de l’enfant (« compter sur le dos des coccinelles », « aller avec le mors à cloche-pied »).

Au jeu des sept erreurs (« Quand je serai grande je demanderai le père »), à bout de bras de décennies (une ou deux sur divan ? ou le divan des siècles ?) tenir la promesse faite à l’enfant.

« La comtoise grippe aux tempes la contraction du temps quelqu’un mènera son ventre par le bout du nez », non la poésie n’est pas poétique mais précise comme l’huisserie du temps pris à la gorge des seuls mots qui font foi, de densité sans répit.

Et, bien évidemment, « Elle du bloc à lâcher prise elle s’impasse son regard vert doré ses heures tombées à terre sa panoplie guerrière l’enfant éponge dans le bras console », un « je t’aime au museau – aimer maman – pleurer maman – juste l’idée de la colère ». Pour réparer « Suivre maman à peine marcher Petit Poucet avec des pinces à linge […] être enfant docile […] coller aux basques  coller sur cahier de belles images […] greffer ses baisers sa joue pour mieux s’endormir »  quand la déchirure n’est plus reprisable.

« Naître à bout portant »

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Fabrice Thumerel
Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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