[Chronique] « J'étais-là-telle-chose-m'advint » (à propos de Anne Roche, Terrhistoire), par Marie-Josée Desvignes

[Chronique] « J’étais-là-telle-chose-m’advint » (à propos de Anne Roche, Terrhistoire), par Marie-Josée Desvignes

février 27, 2024
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[Chronique] « J’étais-là-telle-chose-m’advint » (à propos de Anne Roche, Terrhistoire), par Marie-Josée Desvignes

Anne Roche, TERRHISTOIRE, éditions Les Chemins de ronde, octobre 2023, 256 pages, 22 €, ISBN : 978-2-905357-16-8.

 

Comment se construisent nos vies, nos paysages et nos imaginaires ?
Terrhistoire s’ouvre sur une citation de Benjamin dans Chronique berlinoise, où l’auteur évoque l’idée d’une cartographie de la vie à partir de la géographie, de territoires. « Depuis longtemps, je caresse l’idée d’organiser graphiquement sur une carte, l’espace de ma vie – bios… »
Cette citation en exergue place l’ouvrage sous l’égide de Walter Beniamin et annonce d’emblée, à l’instar du titre énigmatique de Terrhistoire, l’importance que vont occuper dans l’ouvrage les lieux, l’espace et le temps traversés dans une vie.

Et si ce texte n’est pas exactement une autobiographie comme le souligne l’auteure, cette vie racontée par éclats de souvenirs, plus ou moins bien fixés, et surtout de lieux, supports essentiels au déroulement de la trame, c’est bien celle de la narratrice. Et en effet, dès les premières pages, le projet est énoncé. L’autrice, elle-même spécialiste de l’écriture de récits de vie, parle d’un vaste projet qui, de fait, en contient plus d’un. Il s’agissait bien au départ de raconter une histoire, plus exactement son histoire, à partir des villes traversées qui, placées dans une époque, englobait celui de reproduire l’imaginaire occidental des années 40-50.
Un troisième projet se dessine et relie les deux, par l’énigme constituée de la révélation d’une toute première phrase : « En 1934, mon oncle André a traduit Mein Kampf ». Le lecteur attendra au fil de sa lecture une réponse à cette énigme qui s’effacera et n’en sera une que par le regard porté par l’enfant qu’elle a été sur celui surnommé « l’ogre » pour lui avoir dérobé son cousin adoré Paul.

Le projet est ample. Il exige le rappel de souvenirs depuis l’enfance à la manière d’un Je me souviens perecquien – objets, choses vues entendues, listes, sensations. Sensations sur lesquelles elle reviendra en toute fin : « La sensation ? Qu’est-ce qu’elle nous apprend ? Ou : Qu’est-ce qu’elle nous empêche d’apprendre ? »
Sont ainsi traversés – à travers images personnelles, voyages culturels et curiosité des choses, des gens, des lieux restés sans réponse – des espaces nombreux, des pays, tout autant où l’autrice a déambulé, vécu, qu’elle a visités. Tous paysages urbains.
Sont rappelés le Danemark et sa langue « étrangère », celle de l’oncle, l’Allemagne – pourquoi l’Allemagne ? Question restée en suspens et qui peut-être trouve sa réponse dans le déroulé de l’Histoire collective traversé par la narratrice et son regard sur l’oncle énigmatique, la guerre vécue et vue à travers les yeux d’une toute petite qui avait peur des bombardements mais qui plus tard écrit : « Mais je ne suis pas juive et je mange à ma faim ».
Berlin ainsi occupe une place dominante avec des références littéraires, artistiques et politiques.
Et avec Berlin, Marseille tout aussi importante, cadre de l’enfance, de l’adolescence et jusqu’à aujourd’hui. Dans l’imaginaire de la narratrice, ce sont villes apparentées par la destruction et les bombardements dont elle garde pour souvenir ces mots de sa mère : « Ta grand-mère m’a dit, la petite a eu trop peur, je l’emmène. »
Varsovie, Minsk la ville juive, Katyń ; Cracovie et Poznan, la Pologne vue comme un pays cruel à cause des contes lus.
Puis Paris, celui de la Guerre d’Algérie, Khorsabad, la Finlande, Prague, le Danemark encore, Jérusalem et la Russie à différentes époques, Berlin Est, la Sibérie, Londres mais aussi Carcassonne et Marignane. Elle y dit aussi détester les voyages et surtout : « je ne sais à quoi me servent les voyages : à me dé-rober, jusqu’à l’os, de ce que j’appelle moi dans le temps ordinaire. »

Se raconter à travers des villes, « c’est bien toujours une histoire de traces. Je ne suis pas architecte ni paysagiste, je ne sais pas lire les traces de l’histoire dans les pierres et les terres, mais malgré tout revenant de Berlin, j’avais en mémoire fraîche, le champ de stèles d’Eisenmann. Rencontré presque par hasard en allant vers la porte de Brandebourg. »

Au milieu des souvenirs éparpillés, jaillit alors la mémoire intime, les souvenirs de la petite fille puis ceux de la jeune fille (mode, etc), les études et les arts. La composition de l’ouvrage, de fait, est musicale. Des partitions éclatées jusque dans l’usage de la langue. On se laisse surprendre par les incises familières au milieu de passages érudits, qui ajoutent une émotion particulière au récit, nous le rend plus proche, surtout quand on n’a connu ni l’époque ni les lieux.
Se raconter donc à travers les lieux pour éviter l’écueil autobiographique et retrouver une mémoire, sinon la sienne, celle du monde pour la transmettre. Un beau projet réussi même si…
« J’ai cherché les traces des autres, parcouru des ruines. J’ai cherché des traces : au même endroit mais dans des temps différents, il y en avait trop, elles s’effaçaient les unes les autres, je n’avais pas l’outil délicat de l’archéologue qui frôle à peine l’objet de terre pour faire apparaître les contours, les teintes. »

Qu’avons-nous trouvé finalement quand on a fait retour sur les souvenirs que la mémoire a conservés de manière parcellaire ? Seulement des traces, des sensations, des images que l’imaginaire a parfois reconstruit de manière à en digérer l’absence ou la violence.
« J’ai cru que collecter des images, des histoires finirait par faire sens. Les images sont là, et les histoires, mais elles ne me disent plus rien. Elles sont à moi pourtant, ou elles ont été à moi, mais devant elles, je suis comme le visiteur du temple d’une religion perdue, sans signification… »
Pour tous ceux qui tentent de laisser trace, recréer un univers, des êtres disparus, des époques révolues, tout projet biographique mené à son terme convoque ce questionnement, me semble-t-il. Voilà tout de même une belle idée que celle de rappeler la mémoire par les lieux.
En spécialiste de l’œuvre de Georges Perec, Anne Roche ne pouvait en ignorer l’issue.
Dépassant le seul projet de se raconter, Terrhistoire constitue un beau document à la fois personnel et collectif qui relie les mondes entre eux, celui d’hier et celui d’aujourd’hui, convoquant l’histoire et la géographie. Terre et histoire tout ensemble.

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