[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre à Eric Clemens au sujet de La mort existe pas

[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre à Eric Clemens au sujet de La mort existe pas

avril 19, 2026
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[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre à Eric Clemens au sujet de La mort existe pas

Paimpont, le 30 mars 2026

Cher Éric Clemens,

Quand un ancien TXTien1 comme vous, publiant de manière très pondérée, publie un livre, c’est en soi un petit événement sur lequel il convient de s’attarder ; dont acte.

J’aime regarder de près son titre avant de plonger dans un livre, surtout quand il est atypique et fait appel à l’attention du lecteur, et le vôtre, de fait, sollicite l’entendement du lecteur en raison du possible palimpseste qu’on croit deviner, du poème de Jean Tardieu, « La môme Néant ». Et puis, quel sens avait d’ôter l’adverbe « ne » ? Était-ce, en employant un registre semi-oral et semi-enfantin, une manière de dénégativiser la mort ? Sinon de souligner, par le langage semi-enfantin, l’infantilisation que fait subir la mort à l’humain ?

Le premier texte eut tendance à répondre à ma primeraine question puisque son titre, « Memento Morire », nous fait entrer dans une comédie du langage et est une invitation à mourir de rire, « croâ croâ croire croque à mort croit plus d’espoir partant plus d’amour damné des dames effacé cheums jouir à grand peine éjacule en coincoin rabutine la morve remedium triste », et puisque « eh

Dessin de Christian Prigent, 1971

bien/non/trois fois non/je faisais je ferai je fais/encore et encore/le gai singe/arboricole ». Partant du principe de réalité, du principe de la fiction et du principe du réel (les trois parties du livre), non seulement vous nous faites assister à une comédie du langage, mais aussi, dans le même élan foutraque, nous entraînez au cœur d’un carnaval verbal dont sont friands nombre de gens de l’ère TXTienne (Prigent, Verheggen), un carnaval macabré et enjoyeusé égayant l’esprit et désennuyant la langue triste de tous les jours. Il y a du zutique là-dedans, non, du zutrique, de qui bande pour la langue en la merdrant, afin de moquer les trop sérieux poètes de la mort sinon du trop-sérieux du poétique. (Le lecteur avisé remarquera des hommages déguisés à ce grand foutraqueur de mort qu’était Jean-Pierre Verheggen.) Après quelques déclinaisons autour du mot « ossuaire » en tant que mises en bouche, arrive (dans le texte) le fou rire, celui qui prend de manière incongrue, lors d’un enterrement, provoqué par le comique involontaire des péripéties funéraires relatives à la mort du grand-père du narrateur, digne d’une mauvaise comédie du cinéma français.

Tel comme dans un carnaval, ça danse dans tous les sens, on remue ici un ossuaire mental (les morts qui s’accumulent dans la mémoire), là le bilan comique de son propre vieillissement amenant à la conclusion « qu’être mort n’est rien mais vieillir envahit que c’est rien mort mais vieillir turlupine que rien c’est mouru mais vieillir nom d’un chien vieillir ça boîte ça nous aboie aux basques jour après nuit », à quoi s’ajoute la diversité des formes ou des genres dansant sous nos yeux (nouvelle, récit, poème, tragi-comédie, etc.) : tout concourt à une belle procession poétique. Il y a la vivacité de votre phrase ou de votre vers, reposant sur de multiples enchaînements sonores (allitératifs et assonantiques), sur l’absence de ponctuation, sur une parataxe précipitée, accumulant les jeux de mots vides de sens comme la mort l’est, vide de sens, cette vivacité fait de tout ce fatras une joute contre la mort : vous lui destinez le néant, c’est pour cela qu’existe pas. La mort n’existe que parce qu’on la nomme or qu’elle est irréelle, contrairement aux morts. Le philosophe se glisse dans l’encre du poète pour poser moult questions relatives au nominalisme derrière son masque carnavalesque (de même qu’on trouvera de multiples références aux philosophes de la mort). Constatant votre propre vieillissement dans un texte de prose magnifique et drôle, vous prouvez que l’écriture régénère ce qui dégénère, et qu’il vaut mieux la poésie que le puzzle pour maintenir l’esprit éveillé. Mens sana in senescente corpore.

En ce livre qui est mépris de la vieillesse et consolation contre la mort, vous actionnez, ou du moins tentez d’actionner, l’aspect performatif du langage en martelant que « la mort existe pas », comme si, donc, le disant, c’était le faire. C’est le plus désespéré des combats, mais il vaut la peine d’être mené. Tant que le rire reste le propre du vivant.

 

Éric Clemens, La mort existe pas, L’Âne qui butine, 160 pages, 22€.

 

 

1 TXT : revue publiée de 1969 à 1993, fondée par Christian Prigent et Jean-Luc Steinmetz, et qui eut pour éminents activistes Jean-Pierre Verheggen, Éric Clémens, Philippe Boutibonnes, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Pierre Le Pillouër, Valère Novarina.

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