[Dossier] Arno Bertina, Jacques-Henri Michot dans l’Histoire [Variations autour de J-H Michot, 4 / 12]

[Dossier] Arno Bertina, Jacques-Henri Michot dans l’Histoire [Variations autour de J-H Michot, 4 / 12]

avril 16, 2026
in Category: chronique, UNE
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[Dossier] Arno Bertina, Jacques-Henri Michot dans l’Histoire [Variations autour de J-H Michot, 4 / 12]

Au travail sur des pages de Daewoo que François Bon a fait paraitre en 2004. Ce livre est connu : il documentait la fermeture d’une usine qui s’était implantée dans l’Est de la France huit ans plus tôt, à grand coup de subventions publiques. Avant que l’écrivain ne donne ce roman aux éditions Fayard, il avait d’abord écrit une pièce de théâtre pour quatre comédiennes, à l’invitation de Charles Tordjman, dont certains passages se retrouvent dans le roman. Copiant des passages à tort et à travers, pour le séminaire que j’anime, je relève aussi cette tirade – de la pièce, justement –, tout en me demandant pourquoi : « Naama : – Ce que j’aurais voulu jouer ici, au théâtre c’est Les Suppliantes d’Eschyle, une pièce avec seulement des femmes. Ces femmes sont assaillies par les barbares, elles fuient, se présentent dans cette ville, sur ce rivage : si on les accueille, c’est toute la communauté d’ici qui est mise en péril. Les demandeuses le savent, celles qui leur répondent depuis la ville, en venant sur la rive, le savent. La pièce c’est juste ce moment, une bascule. Ce qui soude une communauté humaine, et peut à chaque instant totalement disparaître. Après les licenciements, une fois nous sommes carrément entrées dans l’usine, sans autorisation, avec un beau sourire aux vigiles : qui nous craindrait, nous, des filles ? Le bâtiment bleu maintenant vide, les bureaux avec des papiers par terre et les avertissements encore placardés aux murs. Il y avait eu ici des luttes, les filles de l’usine avaient séquestré leur patron, s’étaient assises devant les grilles, et maintenant plus rien. Les Suppliantes, oui, le jouer ici ce soir, cela aurait eu du sens, pour une actrice. Et puis, se dire que ce qui s’est passé ici, dans l’usine maintenant vide, cela nous concernait toutes, et qu’il nous fallait le dire. »

Depuis le texte « Comment Parking et pourquoi » publié dans le mince volume Parking, en 1996, on sait que François Bon aura souvent eu recours aux tragiques grecs pour se mettre en état d’écrire, y trouver des ouvroirs, des démarreurs. Dans le passage ci-dessus, c’est tout une pièce d’Eschyle qui fait irruption dans l’actualité des délocalisations et des crimes sans traces commis par les néo-libéraux. Les guerres de l’antiquité invitent à relire le monde dont nous sommes les contemporains sans en être les acteurs, par lequel nous sommes plus souvent dévorés.

Il me faudra de longues minutes, à regarder la Normandie grise et mouillée depuis le train qui me ramène de Caen, avant de comprendre pourquoi ce passage m’a retenu. C’est qu’il convoque la description faite par l’écrivain libanais Camille Ammoun, le 28 octobre 2024. On se retrouve dans un bar près du marché Brancion, je l’interroge sur son état d’esprit alors que l’armée Israélienne bombarde Beyrouth et tout le sud du Liban depuis plus d’un mois, à la recherche des dirigeants du Hezbollah mais en se moquant, comme à Gaza avec le Hamas, de tuer, pour ce faire, des milliers de civils innocents. Camille : « Les Libanais de confession chiite sont visés par Israël pour leurs liens avec le Hezbollah. Ils fuient donc les zones bombardées. Lors de la guerre de 2006 entre le Hezbollah et Israël, la solidarité était totale. Aujourd’hui, les missiles israéliens et les drones visent des individus où qu’ils soient, donc tout réfugié peut être une cible. Ils font donc peur à leurs potentiels hébergeurs. En fait Israël a réussi à rendre radioactifs des individus juste parce qu’ils appartiennent à une certaine communauté. Imagine : tu es à côté d’un gars, tu apprends qu’il est chiite, tu te dis « Il faut que je m’éloigne, il risque de se prendre un missile haute précision. » C’est le summum de la terreur, et un moyen de semer la discorde dans une population déjà extrêmement fragmentée. »

Les Suppliantes ne décrit pas autre chose : quand ton voisin ou ton compatriote ou ton semblable tu ne veux plus le recevoir par crainte qu’il attire la mort, quand tu le laisses seul avec cette mort qui vient, quelque chose est cassé de la communauté.

Eschyle, Daewoo, le Liban de 2024, ou la Palestine.

J’additionne ces trois moments et là encore c’est un aiguillon pour la mémoire ; ces trois guerres me font penser à quelque chose, mais quoi ?

Le train quitte Bernay, le prochain arrêt ce sera la gare de Paris Saint-Lazare. La réponse à ma question se trouve-t-elle dans le paysage et son ciel de neige sale ?

Et ça me revient. Un souvenir extraordinaire, que j’ai raconté quelques fois.

C’était en 2003, le 23 octobre précisément. Un ami (Pierre Parlant) montait quelques jours à Paris et m’avait proposé de le suivre à Lille pour aller au Fresnoy voir quelques films rares de Straub & Huillet. Jacques-Henri Michot se trouvait dans la salle, il saluera Pierre. J’apprendrais plus tard l’amitié entre Jacques-Henri et le couple de cinéastes. Montrés ce soir-là : Toute révolution est un coup de dés, un court métrage de 1977, et un long métrage de 1991, Antigone, d’après la version pour la scène de Bertolt Brecht (1947) de la traduction par Friedrich Hölderlin (1803) de la tragédie de Sophocle. Parce que c’est un film en costume (des toges ?), cet Antigone installe le spectateur dans une zone étrange de la sensibilité. Mais quelque chose fonctionne puisqu’une rupture de ton m’a sidéré : la caméra positionnée à hauteur d’hommes va soudainement s’élever et donner à voir toute la vallée en contrebas du tertre où se trouvent les comédiens. Vaste, cette vallée est parcourue (lacérée ?) par une autoroute sur laquelle, fin lacet lointain, on aperçoit de tous petits parallélépipèdes que l’expérience décrète voitures et camions (ce clin d’œil à celle des médiations métaphysiques dans laquelle Descartes parle des manteaux et des chapeaux car Pierre Parlant a écrit tout un recueil à partir de ce texte, Modèle habitacle (Le Bleu du ciel, 2004).)

Cette autoroute, je crois que je vais d’emblée la voir comme ce coup de feu dont parle Stendhal dans Armance, dans Le Rouge et dans La Chartreuse de Parme : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d’une raison, nous voudrions taire ; mais nous sommes forcés d’en venir à des événements qui sont de notre domaine, puisqu’ils ont pour théâtre le cœur des personnages. »

Sans trop me tromper puisqu’une fois les deux films projetés et les lumières revenues, un temps d’échange avec la salle étant prévu, un jeune homme va demander le micro pour interroger les cinéastes sur cette apparition, précisément : « Ce mouvement de caméra, cette autoroute, dans quel but ? » S’ensuivra une scène d’anthologie qui sera un peu notre gimmick, à Pierre et moi dans les messages qu’on pouvait se laisser sur nos répondeurs respectifs : Jean-Marie Straub va reprendre cette question, « Dans quel but ! » en s’énervant de plus en plus « Dans quel but, dans quel but ! » Les noms d’oiseaux n’étaient pas prononcés mais on les entendait comme en musique on peut entendre les harmoniques. « Dans quel but, dans quel but ! » A cet instant, je n’aurais pas voulu être ce jeune homme alors que j’aurais pu poser la même question.

Danièle Huillet, murmurant : « Calmez-vous. Votre cœur, Jean-Marie. Calmez-vous. »

Est-ce dû à l’intervention de Danièle Huillet ou parce qu’il venait de trouver une réponse, on ne saura jamais. Le fait est que cette question traitée comme une question débile occasionna une réponse d’une grande puissance : « Hölderlin se sert des guerres grecques pour parler des guerres napoléoniennes, Brecht se sert des guerres grecques et napoléoniennes pour parler des crimes épouvantables du XXe siècle, et nous nous servons de Sophocle, Hölderlin et Brecht pour parler de la destruction du paysage. »

Les dates, les siècles et les guerres s’empilent. Les époques forent les strates du temps, elles communiquent entre elles, bousculant furieusement la chronologie académique.

La guerre économique (Daewoo, la destruction du paysage par le capitalisme) est une guerre comme les autres, avec ses criminels, ses collabos et ses victimes.

Quid de Jacques-Henri Michot, qui n’apparait que furtivement dans ce dernier souvenir ? Je ne sais pas. Cette brutalité criminelle et ces souterrains qui réinventent notre rapport au temps, il me semble que l’auteur de L’ABC de la barbarie(Al Dante) et d’Au jour dit (Les presses du réel)… J’imagine qu’il s’y retrouvera – sans pouvoir l’affirmer bien entendu.

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