Céline Hersant et Fabrice Thumerel, Dictionnaire Valère Novarina, HDiffusion, en librairie depuis fin mars 2025, 424 pages (grand format), 35 € ; ISBN : 978-2-3634-5187-3.
Parcourir par monts et par vaux l’univers d’un écrivain et peintre originaire du Valais, quoi de plus naturel ? Cela valait bien ce drôle de dictionnaire qui bat en brèche toute clôture pour favoriser une dynamique d’écriture capable de donner le vertige tout en orchestrant le chaos d’une œuvre polymorphe, mais également les sauts et gambades ou caprices et zigzags des lecteurs et spectateurs novariniens.
Ce dictionnaire précise des contours tout en laissant libre court à la nature sauvage de l’œuvre de Novarina. Il propose, par des entrées sous forme de vues cavalières et de stations, d’approcher une œuvre minérale et animale, un maëlstrom esthétique visant à l’union des contraires.
Objet par nature plurifocal, le dictionnaire appelle par son feuilletage à retrouver les croisements et les tissages polyphoniques qui font l’œuvre de Novarina. Il permet, par bonds et rebonds, d’inventer des parcours pour saisir des terrains d’écriture complexes où se mêlent une pluralité de gestes esthétiques et de discours : théâtre, mise en scène et jeu d’acteur, sciences du langage, philosophie et mystique, compositions picturales.
Ce dictionnaire à part réunit une quarantaine de passionnés – chercheurs, penseurs, écrivains, comédiens et metteurs en scène – pour traiter de façon singulière et non exhaustive plusieurs centaines d’entrées dans des notices dont les formats sont variés (entre 500 et 15 000 signes) : de « Accessoires » à « Zébrage » – en passant par « Apocalypse », « Caillou », « Chèvre », « Disparaître », « Frontière », « Identité », « Juvenilia », « Kénose », « Mômo-Artaud », « Opérette », « Pornoléum », ou encore « Trou » – tourbillonnent des noms d’œuvres, de lieux, de personnes et de personnages, ainsi que des entrées les plus diverses (poétiques, thématiques, dramaturgiques, philosophiques et même curieusement anecdotiques).
EXTRAITS
Chèvre
Novarina et les chèvres… une plus longue histoire que l’on ne croit. Christian Paccoud crée Le Discours aux animaux au Festival des fromages de chèvre en 2016, qui se tient à Courzieu (Rhône) et dont il est le fondateur ; Novarina l’y rejoint plusieurs fois, y donne des lectures accompagnées à l’accordéon, habitude et plaisir de la fréquentation des foires et fêtes populaires de villages qui sentent bon le terroir.
Avec ce portrait en dieu Pan, les gens de théâtre rapprocheront le berger Novarina d’autres allégories. Vertus de la parodie, qui nous emmène de la chèvre de Monsieur Novarina au bouc sacrificiel : emblème de la liturgie théâtrale, souffre-douleur expiatoire chargé de toutes les fautes et offert pour la purge collective (« pharmakos »), c’est l’infâme patron, « Bouc = Boucot » de L’Atelier volant, qu’il faut évacuer pour sortir de l’oppression. Un animal thérapeutique, comme possible résolution de la crise dramatique.
Cent chemins sont à trouver pour lire Novarina, naviguer dans les références savantes, théologiques, métaphysiques ou philosophiques, goûter le drame de la parole ou les contrefaçons rabelaisiennes, rester en suspens devant la dépense des acteurs, tenter de tout plier à l’ordre d’un dictionnaire ; encore faut-il se souvenir que la chèvre domestique, une fois échappée dans l’alpage, redevient sauvage. /Céline Hersant/

Valère Novarina et Aimé Stehlin, Trécout, 1998. Tirage argentique, 18 x 24 cm. © Virgile Novarina
Disparaître
En même temps que l’exposition « Disparaître sous toutes les formes » (peintures et dessins), qui s’est tenue au printemps 2017 au musée de l’Abbaye Sainte-Croix (Les Sables d’Olonne), est paru un superbe catalogue structuré en deux temps. (…)
Comment rendre compte d’une telle « épopée du geste » ? Chaque critique choisit sa formule synthétique : « art proliférant » pour Gaëlle Rageot-Deshayes, « art excentrique » pour Olivier Dubouclez, « radicalisme antipictural » pour Vicenç Altaió, « chimie pneumatique » pour Robin Sevestre.

Valère Novarina, Possession, 2016
Disparaître sous toutes les formes, qu’elles soient scripturales ou picturales… En milieu novarinien, quel que soit le geste créateur – celui de l’écrivain, du peintre ou du comédien –, faire c’est être habité par la matière (du langage comme de la peinture), c’est se dé-faire, se perdre, disparaître. Créer, c’est être dépossédé de soi, s’abandonner à la furor, aux forces surgissantes – corporelles, pulsionnelles ou esthétiques. Créer, c’est se mesurer à la démesure du monde, dépasser les limites pour s’ouvrir à l’infini.
La puissance transfiguratrice du geste novarinien est régie par le couple antinomique apparition/disparition, matériel/spirituel, Un/Multiple, chaos/méthode… Dans cet espace de la métamorphose où ça travaille, règne la tension entre rouge et noir, matière et antimatière, présence et absence, humanité et animalité… L’œuvre novarinienne est un creuset dynamique où apparaissent et disparaissent des formes emportées dans un tourbillon… /Fabrice Thumerel/