Libr-critique

31 mars 2021

[Chronique] Raoul Vaneigem, Retour à la base, par Christophe Esnault

O pou à la prunelle recroquevillée, remember souviens-toi, tu as appris à lire et à penser avec le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations. Lointainement tu t’es souvenu avoir été de gauche en lisant Siné Hebdo, et depuis quelque temps déjà tu as été avalé (funèbre entonnoir) par la soupe qu’on t’a donné à manger. Tu as délaissé les textes de Raoul Vaneigem et tu es devenu de droite, comme tout le monde.

Ne compte pas sur moi pour un résumé, une apologie poisseuse, une petite synthèse ou encore un argumentaire de vente. Je t’offre un cut-up maladroit, l’autre main sur mon Ducasse, pour me guider et mieux t’éviter l’agacement que causent mes intéressantes élucubrations.   

Vertu thérapeutique de la joie d’être ensemble, de se rencontrer, de se toucher sans « geste barrière ». / L’existence non lucrative est un délit /

L’autodéfense environnementale

est une autodéfense

de la joie de vivre.

…. une économie fondée sur l’exploitation de la nature / abolir le règne des chefs, sans distinction de sexe / Le calcul égoïste assèche la pensée, l’entraide la revivifie / La manipulation a pour but de détourner notre attention / Violer notre liberté de vivre / la bouffonnerie électorale / Il nous est donné d’apprendre à renaître dans … / une agriculture renaturée / La flore a été pillée, brevetée … / Ce que l’État et les mafias pétrolières ont détruit / L’autonomie des individus est la base de l’autogestion / un pouvoir qui ne doit sa survie qu’à la répression / collectivités libertaires espagnoles de 1936 / zapatistes du Chiapas / insurgés du Rojava / Gilets Jaunes / la peau du Léviathan / Mark Twain gagne chaque jour en pertinence / expérimenter des sociétés du vivre… / Qui ne fait fête au plaisir d’exister fait fête à la charogne /…       

Raoul Vaneigem – Retour à la base, Cactus inébranlable éditions, février 2021, 8 € – moins cher que la pinte de bière que tu ne peux pas boire…

28 mars 2021

[Chronique] Amandine André, Anatomique comme, par Ahmed Slama

Amandine André, Anatomique comme, Les Presses du réel, coll. « Al dante », hiver 2020-2021, 48 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-214-2.

 

Anatomique comme, Amandine André. Trois A mis en exergue par la couverture et auxquels on pourrait ajouter – comme une sorte de prolongement – celui du nom de la collection : Al Dante, en gras, figuré sous Les presses du réel. Ça peut paraître anodin une couverture ; il n’en est rien. Pas que du paraître, une couv’, ça participe de l’élan de quelque livre que ce soit. Et ces trois A – nom, prénom de la poétesse et le titre du recueil donc – signalent de manière sobre et subtile, dès le premier contact visuel avec le recueil, sa composition singulière, son rythme et son enveloppement : ternaire.

Un jeu à trois, subtil

Passées la dédicace puis l’épigraphe, il y a cette page, trois accolades ouvrantes énumérées de I à III, chacune figurant, en deux ou trois vers, une situation. Des scènes ou des repères, des esquisses de tableau, en quelques mots on a croqué trois des situations. Il s’agira de les explorer, de leur donner, dans et par le trait de l’écriture, matière et épaisseur.

 

 

 

 

 

 

C’est un jeu singulier auquel nous invite Amandine André tout au long des 5 parties du recueil, ces trois esquisses de tableau, il faut les garder dans un coin de sa tête, y revenir – pourquoi pas ? – au fil de la lecture. Elles sont et font clé de voûte du recueil, il s’agira par les poèmes qui se succéderont de les mouvoir. Chaque poème portant un chiffre [I, II, III] correspondant à la situation, du même chiffre, exposée en début de recueil. Le poème même vient alors épaissir et {donner vie} à la situation énoncée. Ces parties et ces chiffres se trouvent être par ailleurs les seuls repères dont nous disposons pour nous déplacer dans le livre, les pages n’étant pas numérotées, le recueil faisant ainsi surgir et inventant son propre paratexte, un code qui lui serait singulier.

« III

Écartement des jambes corps maintenu au sol bruit de pas.
Six s’activant vers et. À la mi-nuit six jambes
s’activant vers prenant le corps neutralisant lui. A la face
écrasée a l’odeur de pisse de béton plein les narines. Du
corps ce corps aux bras extension souffle court entre-
coupé accéléré respiration à peine contraction de nerfs cœur
battant à tout rompre temps battant les chairs à tout rompre
le corps ce corps ne cédant pas. Encore. Cédant presque (…)
[poème III de la partie 1] »

Par cette composition et ce montage, Anatomique comme procède d’une bien singulière manière, deux temps donc, d’abord exposer le référent, le contexte – le dequoi-s’agit-il ? – comme pour s’en « débarrasser » au plus vite ; s’attaquer et s’atteler alors à la matière même du poème. Parce que de la matière cet Anatomique comme n’en manque certainement pas, matériau dense et haché, c’est d’une manière toute particulière qu’Amandine André meut la langue, la fait se mouvoir. Plus qu’un flux, c’est d’un influx qu’il s’agit, tendu et que nous allons ensemble explorer.

La matière de la langue, tordre

Manière, le terme nous vient du latin manus [main], la manière d’un·e écrivain·e, d’un·e poète·sse, c’est cet effort, constant et répété, de manier (tiens, un autre terme dérivant de manus) la langue, la malaxer, la mouler pour non pas simplement la faire sienne – écrire dans une sorte de langue à soi – mais la tendre et la plier vers l’expression désirée. Ici, ça se traduit par cette syntaxe hachée, hachurée, cadencée — distinguer le rythme de la cadence – avec cette ponctuation particulière, juste des points, simples ou d’interrogation, pas de virgule, c’est la lecture qui fera figure de guide. Avancer pas à pas, phrase par phrase d’abord, comme pour la mer, ses remous et son courant, on s’y fait lentement et patiemment, jusqu’à ne faire qu’un avec les vagues et sa mer. C’est qu’il y a, ici, dans le poème d’Amandine André, un code langagier, singulier à portée d’œil. Une fois que l’on s’y fait, le code découvert, ça s’ouvre, tout s’ouvre, on l’entend, on la perçoit alors la cadence qui anime et traverse le poème.

« I
(…)
Empreinte sans le corps. Odeur sans. Elle l’écrivant
métabolise l’information. Transmission inhibée synapses au
repos alarmer et connecter et. Faire vibrer tout ça. Secouer
son crâne à tout fendre elle. Le chasser du lit chaud. Horde-là
hors et. Maltraiter son langage l’offendre. Bad trip baadassss
encore lui il encore wanted male inside mouth wanted inside
lui il. Plein la bouche pleine. Observés scannés coupe
transversale élongation à venir ne sait ni lui il encore ne
savent cela que. Anatomique comme. Cependant elle
s’abaisse arrache les corps leur corps déverse le matériel sur le sol lui il elle s’abaisse étend son corps à eux ouvre la chair écoute big bang la plus petite cellule univers avalé là.
(…) »
[Poème I de la partie 3]

Pourquoi ce code ? Pourquoi cette singularité ? Effet de manche ? Ostentation ? Il n’en est rien, l’agencement n’est là que pour mieux nous affecter, nous, lectrices et lecteurs. C’est la gageure réalisée, faire, dans et par l’écrit, que tout soitcomme anatomique, anatomique comme… l’écrit. Écrit-anatomie – du latin anatomia ; dissection – poème-anatomie ; par l’écrit disséquer non pas simplement le corps ou le mouvement, mais la mouvance des corps.  Le mouvement est achevé, à l’inverse de la mouvance qui est « le caractère de ce qui est changeant, instable » ; la mouvance, c’est l’instant du mouvement, le mouvement en train de se faire et c’est ce que parvient à envelopper, ici, le poème par ses vers et ses phrases en tout influx, toujours dans le surgissement, elles bondissent, hachées-fauchées dans leur élan, ce point qui se place devant le « et », pas de conjonction pas de coordination, on l’avorte, ce mouvement, on le suspend, on en fait, dans et par l’écrit, de la mouvance.

« II

Bondir la distance. Vers la fin du rêve le sommeil engorgé de
lui-même s’effondrant sur lui-même. Lui au cerveau
séquencé par le rêve dans la vision de celle qui écrit. Se
retourne encore une fois dans la foule vers elle l’autre se
retourne encore une fois. En sa gorge bat son corps tremble
son cœur sourit. »
[II, 4]

In situ x2

Pas sans nous rappeler, tout ça, du Michaux, Henri Michaux et ses deux frères géants, Barabo et Poumapi, dont la fantastique geste se déploie tout au long des vers, corporéité des vers chez Michaux, les corps saisis dans leurs mouvements, leur puissance, mais là où chez Michaux se déploie une histoire, saisissable au premier abord, celle d’une sorte de cycles de combats sans fin entre les deux géants Barabo et Poumapi, la recherche d’Amandine André est tout autre, si peu – ou pas du tout – de fiction ou de « narration ».  Et ce n’est pas là de l’extra/ordinaire qui est saisi, mais de l’ordinaire dans sa singularité. D’où le recours, pour le saisir, à cette langue et cette syntaxe particulières.

Nous ne sommes pas simplement plongé·es, in situ, dans ces situations que nous avons, plus haut, qualifiées d’esquisses de tableaux, il ne s’agit pas simplement de tenter d’en restituer la mouvance dans et par l’écrit, mais il y a inclusion, mouvement dans la mouvance, celle qui écrit se mêlant, s’incorporant elle-même à la situation, s’inclut alors dans la circulation et la mouvance du poème. On est à la fois devant la situation, la scène, le tableau (appelez-ça comme vous le voulez) et derrière la toile ou la page, saisissant celle qui peint-écrit.

« … au tracé noté par elle a l’écriture observée et scannée… » [Poème 1, partie 1]
« Elle l’écrivant métabolise l’information. » [Poème 1, partie 3]

Et tout ceci devient d’autant plus sensible, perceptible, palpable, avec le dernier poème, celui qui clôt le tout. Là où, sorte d’apex, l’envers des situations (re)prend le pas, pas simplement, elle qui écrit les situ(ation)s, la voix, pas simplement celle gravée dans les vers, surgit. Cette intrication qui surgit, subreptice, à la toute fin, mémoire, vision, langue (phrases). La mémoire, oui, est vision, image avant d’être durée. Et ce que fait Amandine Andrée, elle imag(in)e, fait mouvoir des images – de la mémoire ? –  par la langue. Anatomie de la mémoire ? Anatomie de la langue ? Anatomie de l’image ? Trois fois oui, et voici comment on retombe sur notre cadence ternaire.

23 mars 2021

[Chronique] Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, par Bruno Fern

Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, sonnets contemporains, Tarabuste éditeur, 176 pages, 2021, 16 €, ISBN : 978-2-84587-523-4.

 

Encore une fois, Laurent Fourcaut a joué du sonnet avec ce nouveau livre de plus de 160 poèmes adoptant cette forme, cette longue suite constituant comme le journal intime d’un narrateur autant désigné par la première personne du singulier[1] que par les deux premières personnes du pluriel ou un on.

Parcourant lieux maritimes ou champêtres (la plupart situés dans l’ancienne Basse-Normandie) et urbains (essentiellement Paris, avec une prédilection pour restaurants et bistrots), ce personnage aussi central que décentré entremêle subtilement perceptions, sentiments, souvenirs et réflexions dans des textes qu’on pourrait qualifier de circonstance à condition de ne pas les réduire à des petits tableaux clos sur eux-mêmes – cette dimension picturale étant marquée dès le premier sonnet affirmant que l’objet visé est « le labyrinthe convoité où tout vous prive / vous comble à l’aide de la brosse ou du stylo ». Au contraire, entre la « roseraie profuse » qu’est le monde selon Dominique Fourcade et l’intériorité du poète observateur, ce qui est éprouvé sensoriellement se trouve sans cesse débordé par des jeux de pensées, pour reprendre la fameuse formule d’Arno Schmidt. En témoignent notamment les nombreux échos, diversement explicites, faits à la littérature (de La Fontaine à Verheggen en passant par Baudelaire et Proust), à la musique (de Bach à Eric Clapton) et à la peinture (Le Caravage, Watteau, Van Gogh, Pissarro, etc.), cette érudition éclectique n’étant pas là pour épater le lecteur mais parce que c’est ainsi qu’on écrit – ou plutôt qu’on devrait écrire, à rebours des adeptes de la tabula rasa trop souvent raplapla – « Quand on a une vision fixe, non historique de la langue, on écrit ‘plat’, langue plate, littérairement dominante » (Pierre Guyotat, in Cahier Critique de Poésie, n°1, 2000). Face à cet univers de signes, « le monde muet » (Ponge) est surtout ici celui de milieux naturels de plus en plus menacés par une humanité envahissante, tapageuse (« et le silence un luxe aujourd’hui hors de prix ») et obnubilée par le storytelling du profit à tout prix : « La violence on la sent jusque dans l’air des rues / chaque pouce de l’espace est sous la pression / du forcing de la marchandise vile et brute »… Cela dit, Laurent Fourcaut ne cède pas pour autant à une quelconque tendance néo-bucolique car ce grand dehors qu’est la nature, s’il est préféré aux activités humaines qui le dégradent, ne saurait être entièrement bon : « c’est la cruauté de l’été et son larcin : / il vous dépouille du vieux fantasme du sein / maternel et plus rien où l’on puisse se prendre » De plus, il sait qu’un écart entre les sphères naturelles et humaines demeure irréductible, comme l’illustre ce sentiment océanique contrarié : « voilà le grand théâtre cosmique il vous venge / vous vous sentez prêt à le rejoindre à la nage / mais la conscience (c’est l’ennui) joue l’objecteur ». Enfin, il ne masque pas certaines de ses dépendances envers cette société décriée, une simple panne d’électricité suffisant pour en attester : « vous voilà humilié d’être à ce pont accro / à une anti-nature que vous pourfendîtes / comme groupie du bio intoxiquée aux frites ».

Au-delà de cette disjonction nature / humanité, Laurent Fourcaut n’ignore pas que si les expériences non-verbales échappent peu ou prou au langage l’écrivain peut jouer de ces vides dans la trame : « La jouissance c’est de VOIR les dessous absents / de tout ce creux que rien ne sait remplir ça sent / le parfum sulfureux de l’absence éhontée » – autrement dit par Christian Prigent : « On bâtit une fiction où le réel n’est pas touché, mais arraché en négatif à l’organisation des significations et dessiné en creux : en tant qu’intouchable » (in La peinture me regarde, écrits sur l’art, 1974-2019, éditions L’Atelier contemporain, 2020). Dans cette optique, le sonnet devient l’intersection entre un dedans (sa forme fixe en 14 alexandrins rigoureusement comptés et rimés) et un dehors sensible à travers les acrobaties métriques : enjambements multiples où l’auteur n’hésite pas à couper les mots non seulement entre deux syllabes mais même en deux parties dont l’une est imprononçable, le poème pouvant aller jusqu’à déborder sur un quinzième vers fragmentaire : « ça ne fait pas toujours l’affaire à son léza / rd » ; élisions et amputations : « le désir de durer se rêver Poléon » ; syntaxe plus que bousculée : « le monde se les gants donne d’être immobile » Ces tensions entre « le clos et l’ouvert » (titre de l’un des sonnets) se traduisent également par une ouverture lexicale grand angle, loin de tous ceux qui croient encore que la poésie imposerait de se cantonner à un certain registre – heureusement, ici l’on traverse toutes les strates de la langue, aussi bien sociales qu’historiques, de  « pertuiser » et « orde »  à « bide » et « lousdé » en passant par « iPhone » et « dilection ».

Enfin, Laurent Fourcaut mêle étroitement une mélancolie de fond (« acédie » est l’un des mots récurrents) et un humour qui tente de sauver la mise malgré tout : « rêve d’échapper à l’abjecte compression / pour rejoindre les prés y poursuivre l’étude / du paître et du néant » ou bien « car c’est à ça que ça sert d’écrire / on soustrait un chouïa de sens (et son radis) / à l’absolu recyclage et puis on peut rire »… Par ailleurs, le désir amoureux permet parfois, même si c’est provisoire, d’atténuer cette mélancolie : « pas geindre pas pleurer le leurre féminin / remplit une vie d’homme toujours sur la brèche ».

Avec ces diverses tonalités et un tel travail formel, le sonnet fourcautien finit par constituer l’un des lieux privilégiés où « entre dedans et dehors ça tire un trait ».

 

[1] Et, quand il l’est, c’est souvent pour souligner en quoi son identité ne peut être que fluctuante – ainsi dans le poème justement intitulé Mon hôte l’autre.

19 mars 2021

[Chronique] Le narrateur perfide (à propos de Mathias Lair, Aucune histoire, jamais), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Lair, Aucune histoire, jamais, Les éditions Sans Escale, 2021, 166 pages, 13 €, ISBN : 978-2-95643-049-0.

 

Mathias Lair a choisi un narrateur idéal (nul en effet n’est jamais mieux servi que par soi-même). Non seulement il devient le contradicteur obligé mais satisfait du « Vieux » (pas n’importe lequel) mais il permet de faire bouillir la machine romanesque selon des circuits aussi intégrés que déphasés.

Dans de telles histoires sans histoire ou en cent histoires (à vue de nez) qui n’en seraient pas, le « Vieux » possède un rôle majeur. Sparring-partner il devient le dindon d’une farce qui qui à mal autant la psychanalyse que le roman.

Un tel coup double est parfait. En un fantastique retour de langue et de la fiction, Lair engage et propose un « dialogue » entre deux zigomars qui sont – chacun à leur manière – de fieffés menteurs. Le narrateur, énivré d’histoires qui en principe n’en sont pas, espère « châtrer de partout » et laisser K.O. « sans descendance et sans voix » son contradicteur.

Si bien qu’une telle fiction interroge le roman comme la cure psychanalytique dans ce qui s’impose par l’échange des deux lascars dont le dialogue n’est pas toujours amène. Chacun estime ce dialogue provisoire et qu’ils ne s’y croisent jamais deux fois au même point. Voire…  Mais cela permet au discours de se poursuivre. Des questions s’élargissent. Elles-mêmes ouvrent la fiction et la cure à l’épreuve du temps.

Le narrateur au soliloque préfère le duo ou le duel dans un dialogue particulier au nom de « L’Echange » cher à Claudel au moment où autour des deux auteurs le silence devient le plus profond. Mais ce qui ne les empêche pas de poursuivre d’autant que « jamais aucune histoire n’aurait convenu ». Mais le mal est fait au grand profit du lecteur. L’objet fiction donne au roman une autre manière d’être vécue dans cette marche commune dont la communication restera douteuse.

Mais c’est par le deux que le un progresse et que sa fiction avance, même si l’auteur fait figure de traîner les pieds. Même si l’histoire se disperse en fragments. Dès lors, que pourrait-on reprocher à l’auteur ? Tout semble prêcher en sa faveur.  Ce n’est pas de sa faute s’il doit travestir la fiction et faire porter une perruque à la réalité de son entretien avec ce « vieux » plus roué que sage mais qui finit par rester sans voix.

Le narrateur lui aussi semble avoir perdu la partie puisque son « personnage retourne d’où il ne vient pas ». Mais la chose est entendue. L’entendant est roulé dans la farine et le parlant aura fait le ménage dans ce dérangement où la fiction est bien moins avare et obstruée que Lair veut nous le faire penser.

Reprenant en filigrane la fameuse formule de Lacan « Là où ça parle, ça jouit, et ça sait rien », le romancier prouve que si parler au « vieux » est un martyr, écrire leur aventure n’a rien d’une radicale ascèse. Peu ou prou la partie de plaisir n’est jamais loin et elle offre au roman un moyen de sortir d’une expérience mélancolique au moment où son porte-voix plutôt que de s’ouvrir à perte-pied sur la rumeur de l’inconscient, pulvérise les histoires quelle qu’en soit la nature.

Voilà ce sur quoi l’auteur appuie sa morale – si morale il y a. La fiction quoique pas vraiment hédoniste – voire un tant soit peu masochiste – crée une ligne de vie tendue par l’exigence d’un gai savoir lucide qui fait tomber au fur et à mesure bien des illusions qui nous habitent tant sur le plan littéraire, affectif, idéologique, épistémologique et psychanalytique, là où jaillit le seul hubris possible, celui de la liberté.

16 mars 2021

[Chronique] Cécile Guivarch, C’est tout pour aujourd’hui, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

Cécile Guivarch, C’est tout pour aujourd’hui, La tête à l’envers, peinture de couverture de Jérôme Pergolesi, 2021, 84 pages, 16 €, ISBN : 979-10-92858-42-6.

 

« Nous sommes en bonne santé et espérons que vous de même. » « Venez demain, ce sera dimanche. » « Nous profitons qu’il ne fait pas bon travailler pour te donner de nos nouvelles, car ce n’est pas le travail qui manque. » « Vous êtes gentils quand vous m’écrivez une carte ». « C’est tout pour aujourd’hui. » Quelques lignes qui sont les pauses, les respirations d’un dur labeur. Un « je pense à toi, je t’aime ».

De ces lettres et cartes postales de sa famille trouvées dans un carton à chaussures, datées du siècle dernier surtout à ses débuts, écrites par ceux qu’avec la longévité présente elle eût pu côtoyer dans ses premières années, Cécile Guivarch s’est imprégnée longuement. « Je descends les années comme j’irais au jardin. » « Je viens le cœur battant à petits coups. »  On la lit volontiers comme du bon pain, farineux, celui de deux livres des temps durs où tout était bio. Apaisante sur le long cours. Tout un passé d’aimance substantielle amassée, patient de temps retourné comme la terre, et les années, rejaillit ici avec une simplicité trompeuse. Élémentaire de grande culture, cette culture de soi, ce travail de mémoire accompli depuis quinze ans que sont publiés ses recueils, ses ouvrages, la poésie épurée non à l’os mais aux larmes d’émotion.

C’est tout pour aujourd’hui : tout vrai poème, épuisée sa matière, coupe court, précipite sa fin. La parole se retire dès que l’aimance a tout dit, l’écriture n’élève pas la voix.

C’est tout pour aujourd’hui : l’hui bien rempli, de ce trop plein de la vieille carte postale, de la lettre jaunie, l’hui qui ouvre sur du passé à tour de bras, des bras de fille femme, ceux de la grande affection.

Dans un sizain « étable » appelle « lard » appelle « hâte », et décalé d’un saut dans le monostiche final, finit en « marge ». La rime aussi pauvre que les ancêtres paysans, paronomase d’assonance par défaut. D’art pauvre, de grand travail, de grand repos.

Elliptique dans le ravalé : « Les mains [croisées, on imagine] au coin du feu » ; « un ciel où pleuvoir ne retire rien » ; « la vie au travail, à la sueur ».

« Peut-être vais-je vous réveiller si je fais le bruit qu’il faut. / Me rejoindre, respirer de nouveau, invisibles mais bien là » : de syntaxe affective comme la ponctuation peut l’être, une syntaxe qui abrège toute distance entre les générations et les personnes, tout en raccourcis de grand fond qui coupent par la brèche, dans l’abandon de toute préséance grammaticale.

Ainsi que banal, au sens d’indifférencié, nous vient de ban, la proclamation seigneuriale, ces lettres simples ont un pouvoir d’évocation qui résume ici un siècle. La respiration de ces poèmes les épure comme on ne le lit chez aucun. En regard, Le Petit Prince de Saint-Exupéry est sophistiqué.

C’est tout pour aujourd’hui, ou l’envers aimanté de la recherche : priorité donnée à l’affectif sur l’intellect, mais un affectif si vaste qu’il accueille tout l’intellect ; l’écriture en vers qui sont des phrases construites au plus direct, de grand souffle égal, quand la longue phrase proustienne prend rhizome dans un souffle d’asthmatique retenu en gageure.

Ancêtres paysans – si le nom est breton, on sait par d’autres livres de Cécile Guivarch (Vous êtes mes aïeux, 2014, Renée, en elle, 2015) que les ascendants ont voyagé. Mais sur le cours du vingtième siècle, l’évolution est sensible. « Ils recevaient des lettres et surtout leur silence » – un « tout va bien » de détenu d’un camp de la dernière guerre. À un grand chasseur, « Vos foulées dans les bois […] / les ardeurs affairées » : en deux vers résumés plusieurs chapitres de Pagnol d’un âge gras du passé. « Se reposer, écrire à votre mari, des consignes pour la bonne », l’ascenseur social intervenu. « Vu une circonstance particulière, je ne pouvais pas me baigner », authentifiant une pudeur. « Les yeux brillaient vers le même mouvement de cœur / sans mesurer la quantité de bleu de vent de soleil » – d’un si récent paradis perdu nous séparent tant d’années lumière que seule peut les franchir à tire d’elle, de quelques licences la poésie.

En couverture Jérôme Pergolesi fait rouler, sur fond de bandeau noir, une lune cabossée peuplée de forêts, pierre qui roule amassant du non-caduc. Ou un atoll de lune photographié sur fond noir de la bande passante des nuits.

 

 

11 mars 2021

[Chronique] Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, par Guillaume Basquin

Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, coll. « Freaks », en librairie ce jeudi 11 mars 2021, 112 pages, 16€, ISBN : 978-2-491517-08-3.

 

Cette Lettre au recours chimique est la longue adresse, en mode « poésie centrée » et (presque — hors points d’interrogation, deux-points transitifs et deux ou trois virgules sur un « vers ») déponctuée, de Christophe Esnault à ses psychiatres mêmes. Est-ce le patient, ou le personnage du poète, qui parle ? Allez savoir… Esnault a toujours avoué dans nombre de ses livres être dépendant des neuroleptiques, sans pouvoir s’en libérer, sauf en écrivant. L’écriture, comme thérapie ? vengeance ? C’était déjà la théorie de Tolstoï… On écrit souvent pour se venger du Mal qu’on vous a fait… des souffrances et des humiliations. « Et le psy est un personnage de fiction / Un personnage secondaire / Qui a juste été un mauvais public ». Car voilà : « on » (les psychiatres, ces « branquignols » selon le poète) a mal écouté la souffrance du poète ; « on » lui a prescrit des médocs (des neuroleptiques), au lieu de le bien écouter, comme Freud le prescrivait. Le microbe n’est rien ; mais le terrain, tout. « Autres normes : la surprescription / Éliminer la médication : compte pas trop là-dessus / Aborder les causes de la souffrance : pas le temps / Surconsommation de médicaments : où est le problème ? » Soixante mille personnes meurent chaque année en France suite à la surprescription médicale chimique : où est le problème ? « Je te parle de la mafia / Une mafia qui a des médicaments à te vendre / Et des moyens dissuasifs pour que tu les avales » : le passeport sanitaire ? « Puis pas longtemps après / pour que tu les réclames / De ton propre chef » : le vaccin !? la thérapie génique contre la « liberté » ?

« Les multinationales ont besoin des psychiatres et médecins / Pour effectuer des placements de produits / Tout le monde sait cela / Est-ce un cliché / Ou une photographie ? » Qu’en pense mon lecteur ? « Ça a été », ou pas ? Clic-clac : vérité de la parole du poète.

« Ça n’existe pas un lieu où l’on peut être écouté » : le constat d’Esnault est sévère ! Il lui faut donc écrire et réécrire sans cesse cette aporie dans laquelle il est constamment engagé : il n’y aura pas de recours chimique ! juste quelques instants de répit dans la souffrance… surtout dans la vie amoureuse… qui vaut plus que vingt ou vingt-cinq livres publiés. Esnault est lucide : tout a déjà été dit… Pas grave, recommencer, et rater mieux : « Tu veux écrire quoi de plus / Après Artaud et Sarah Kane ? / Remanier les traductions / […] / Rien de neuf n’est possible / Hors ton cri / Et tes capteurs sensibles » : Esnault écrit / il crie. S’il crie, il peut alors déranger « l’autre », l’atteindre : « Si je pense comme l’autre/ Exactement comme l’autre / Il n’y a pas de pensée / Car la pensée a été emmenée si peu loin / Qu’elle n’existe pas ». Eh bien poussons un peu la pensée en avant : l’heure est grave : il y a urgence : il y a l’homme, il y a ses défenses immunitaires innées, il y a la Nature ; et on veut détruire (ou tout du moins le mettre en danger) son système immunitaire — pour le plus grand profit des laboratoires pharmaceutiques (qui ne voit pas « ceci », ma foi, me semble faire le jeu des vrais comploteurs, ceux qui complotent dans notre dos pour faire des profits). Telle est la nouvelle banalité du Mal. Esnault : Et on me reproche de parler fort / Comme il a été reproché à Hannah Arendt de parler fort / À Jérusalem ». Même banalité ; l’on voulait alors que les trains arrivassent à l’heure…

Sans humour, les récits-poèmes de Christophe Esnault passeraient sans doute moins bien ; ils en sont en réalité truffés, jusqu’à l’autodérision, parfois : « […] pour cinq lecteurs / Qui se taperont si j’ai de la chance un gros rire / Je trouve plus drôle de me foutre de ma propre gueule ». Cet humour peut aller jusqu’à l’ironie, voire l’auto-ironie : « Un texte centré pour un homme égocentré / C’est hyper raccord ». Parfois, pour faire diversion (digression ?), le poète suture son texte avec des petits « trucs » de typographie : rectangles noirs sur tous les noms techniques de neuroleptiques (comme autant de tombeaux ?) ; texte barré : « Dans ce texte poétique », etc. La forme pense ; la pensée forme… « Vous allez voir que le texte va s’éclater sur la fin / Monde de fragmentations / Innovation spatiale au service d’une pensée ».

In fine, c’est l’écrivain-dramaturge lui-même qui donne le genre de son texte : du théâtre (comme Sarah Kane, son modèle absolu) : « Vous l’aviez remarqué / C’est une pièce de théâtre / Un long monologue ».

Au sortir de ses nombreuses dépressions, le poète a choisi la vie :

La vie vive

La seule

Et là se dessine

Le ressort du texte

Écrire, c’est très connu, c’est bondir hors de la meute des meurtriers ; ce pourquoi Esnault a composé ce vers tout spécial : « T’opposer à la foule » : tout son ressort est dans l’italique apposée sur le phonème « fou ». Par l’écriture, le « fou », le dépressif, s’individualise ; car s’il peut y avoir des individus fous ou sains, il n’y a pas de foule non hystérique (ce « vieux fond des meutes de multiplication » selon Elias Canetti dans son chef-d’œuvre Masse et Puissance), c’est-à-dire non folle.

« Et le fou crie »…

9 mars 2021

[Chronique] Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, par Dan Ornik

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Frédéric Forte,Nous allons perdre deux minutes de lumière, éditions P.O.L, février 2021, 80 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-5049-1.

 

Reposé le livre, et ce n’est pas si souvent, un sourire – oh, à peine – aux lèvres, en se disant : voilà, c’est ça. Ni plus ni moins. Perfect ! Bien joué ! Un livre dont on se sent d’un bout à l’autre proche, le sentiment de comprendre les rouages, la place du moindre boulon, le jeu des allusions, la trace dans la suite des jours. Tout en sachant bien qu’il n’en est rien, le livre est là et fait bloc, il garde son mystère, son épaisseur. Amical mystère.

Classe et modestie.

Et puis l’on se demande… qu’y a-t-il ? Si peu, dirait-on. Une forme, un ton, le quotidien, des ellipses, une démarche. Ouais, pourquoi ça marche, pourquoi ça marche aussi bien ? Quand tant d’autres livres de poésie qui prétendent partir du quotidien me tombent des mains. Manque de classe, manque de modestie.  Mauvaise lorgnette, qu’on la prenne par un bout ou par l’autre. Ou c’est le quotidien qui n’est pas le bon. Ou moi pas le bon lecteur.

Pas grave, car avec Nous allons perdre deux minutes de lumière, j’ai trouvé une pépite.

Livre faussement naïf. Qui avance tranquille, les mains dans les poches. La construction est réglée au cordeau, et c’est ce qui permet au texte d’avancer avec autant de naturel et de désinvolture. C’est léger : ça plonge au cœur des choses. (Et si c’était ça qui manque à tant d’autres, les lourds qui retombent sur place, les creux d’avance dégonflés ?).

Avec Frédéric Forte, les phrases toutes faites, les menus propos,  les gros titres n’ont qu’à bien se tenir. Il a inventé une machine à décaper l’ordinaire – mais avec tendresse, l’air de ne pas y toucher. Nous laisse la musique de l’époque, le film abstrait de nos jours.

4 mars 2021

[Chronique] Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, par Jean Renaud

Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, P.O.L, novembre 2020, 352 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-4826-9.

 

Quoiqu’il se présente, par instants, comme un “journal”, ce livre ne ressemble pas vraiment à ce que nous connaissons sous ce nom. Ce sont 350 pages écrites en dix jours (du “2/12/16” au “11/12/16”), l’ensemble divisé, d’autre part, comme le jeu de l’oie, en 63 “cases” – “ce qui fera de moi un équivalent d’oie absolument gavée de sa propre pensée”. Texte “ni corrigé ni relu” (seuls, ici et là, quelques mots biffés). Une écriture torrentueuse, sans repos, sans précautions, sans prudence. Parce qu’il ne faut “s’interdire aucune hypothèse ni stationner lâchement paresseusement dans le même cercle à l’instar du cochon d’Inde dans sa cage, à bouffer la même carotte marron flétrie”. Parce qu’il s’agit d’“ouvrir d’un bon coup de pied, de poing ou de tête le vasistas de son âme ou de sa névrose pour aérer les coins les plus empoussiérés moisis  puants de ses parois osseuses”. D’où cette adresse au lecteur : “À tout de suite, donc, pour cette visite (guidée ?) des marécages de ma pensée (= bayou).”

Mais, plus que d’une visite, il s’agit d’une explication – au sens que prend le mot quand il s’agit de bagarre – avec soi et le monde.
Et, comme dans toute bagarre, il y a désordre, reprise, insistance, jusqu’à l’épuisement – tant qu’on ne vous a pas “enfermé dans une pièce aux parois de liège”. Ce que charrie, accumule ce journal, si on tente de le décrire, ce sont d’abord des morceaux de vie – d’une vie “colonisée”, ratée, insurgée, angoissée – : histoires de femmes, de copains, de père-mère-sœur, de déménagements… C’est ensuite tout un attirail d’appareils électroniques (quoique ce journal, est-il répété, soit écrit sur des cahiers) : écrans digitaux, logiciels, algorithmes, jeux vidéo, plateformes de téléchargement, films violents, pornographiques le plus souvent (N. Bouyssi invente toute une filmographie), dans lesquels des techniques permettent de s’introduire. Ces situations, ces films, ces extensions fictives de la vie donnent lieu à toutes sortes de considérations sur la honte, la culpabilité, l’excitation, l’angoisse, à des tentatives désordonnées, obscures ou demi-obscures, emportées par une inépuisable véhémence, de théorisation : définitions, distinctions innombrables, données au présent gnomique (cinq “points de démence”, par exemple, précisément numérotés). À quoi s’ajoutent des déclarations rageuses : “Ou on fait péter quelque chose, cabine téléphonique, vitrine, flic, immigré, joue de sa femme/fille, cul du chien/fils ou bien quelqu’un d’important symboliquement en l’enfermant dans les toilettes pour lui faire entendre par la métaphore sadique anale infantile qu’il est du caca.”

Notons que l’auteur de ce journal, qui a de la culture, se réfère aussi, rapidement ou non, et sans aucun respect de convention, à Burroughs, Courbet, Cronenberg, Poe, Sade (liste non dépourvue, évidemment, de signification). Quant à l’histoire d’Œdipe, souvent évoquée, c’est “un synopsis écrit sous Périclès”. On lit aussi, un peu plus loin, à propos d’un personnage de fiction : “Dans son bled comme à Thèbes tout le monde est dégénéré, tout le monde est de la même famille.”

Mais le plus intéressant ici est le sort fait à Lacan. Lequel n’est jamais nommé, mais dont les notions de réel, d’imaginaire et de symbolique (que Lacan dit liées d’un “nœud borroméen”) sont constamment agitées, et de la façon la plus hasardeuse, la plus confuse, la plus hallucinée, par l’auteur du journal. Particulièrement les “deux machins habituels (S et I)”, en liaison avec l’irruption massive du virtuel porno. On lit des formules comme : “Le conflit entre l’I et le S continue d’être déclaré, la partouze (ou triolisme) aussi par conséquent, et ils se passent en temps réel à l’intérieur dans ton crâne.” Ou encore : “Le symbolique est de l’imaginaire factice figé comme une veste à épaulettes ou un building Chrysler.” Quant au “réel”, il semble n’être, bien loin de Lacan, que ce que nomme le sens commun, soit l’ensemble des objets, des personnes, des lieux auxquels le sujet a affaire : rues,  parkings, square, Franprix, appartements, fenêtres, table en faux chêne, métro, bus, sandwichs…

Ce qu’on garde de ce livre – les citations qui précèdent le montrent sans doute –, ce qui emporte la lecture, ce sont d’abord ces phrases bizarres, souvent longues, entassées, égarées, obsédées, compliquées, précipitées – “phrases qui tarabiscotent comme des vrilles sèches ou des dreadlocks” –  dans lesquelles l’auteur du journal semble sans cesse se perdre, s’enfermer. Elles sont la pensée même du texte, bien plus que ses affirmations incessantes. Pensée tordue, insurgée, hautaine, arrogante, impuissante malgré sa rage – et, à ce titre, émouvante –, dressée devant le monde, interrogeant sans fin la possibilité de s’y tenir. Soit cet exemple, encore : “Ce qui donne, en résumé, un système informationnel phobique consanguin fonctionnaliste et sans tendresse qui préconise le voyeurisme, les insultes, les coups de matraque, la branlette et le masochisme chirurgical orthonormé pour supporter.”

On admettra que ce livre confus, violent, n’est pas “clair”. Mais il est exact. Ce dont il a conscience : “Comment pourrait-on être exact si on est contraint de rendre son imaginaire narratif et rocambolesque et attractif, avec début, milieu et fin en guise porte-jarretelles, etc.” On peut, assurément, le préférer à bien des récits qu’on résume à loisir et qu’on déclare “bien écrits”.

3 mars 2021

[Libr-relecture] Emilson Daniel Andriamalala, Ma promise, par Ahmed Slama

Emilson Daniel Andriamalala, Ma promise, trad. Johary Ravaloson, Dodo Vole, 2020 [1954], 208 pages, 10 €, ISBN : 979-10-90103-57-3.

 

Il aura fallu plus d’un demi-siècle pour que l’œuvre d’Emilson Daniel Adriamalala (1918-1979), figure majeure de la littérature malgache, soit accessible au lectorat francophone. Et c’est aux jeunes éditions Dodo Vole que l’on doit cette première traduction en français de l’un des chefs-d’œuvre de la littérature malgache, si peu représentée dans le paysage éditorial français. Entre révolution, lutte anticoloniale et amour déchu, avec, pour toile de fond, les insurrections malgaches de 1947 et l’impitoyable répression du pouvoir colonial français.

La traduction n’est pas seulement cette translation d’une langue à une autre, quand elle concerne le passage d’une langue dominée, peu valorisée littérairement, à une langue fortement pourvue en capital symbolique, la traduction se fait alors transmutation littéraire ou littérarisation. Opération « par laquelle un texte venu d’une contrée démunie littérairement parvient à s’imposer comme littéraire auprès des instances légitimes »[1]. De ce point de vue, le cas d’Emilson Daniel Adriamalala  est à la fois emblématique et particulier. Que son nom soit, encore aujourd’hui, inconnu en France est dû à cette absence de traduction dans l’une des langues qui domine l’espace littéraire international. Le paradoxe étant que la première traduction de cet écrivain singulier nous parvienne par l’entremise d’une structure éditoriale ne bénéficiant pas, malheureusement, de la visibilité dont elle devrait jouir. Le roman – et sa traduction française – se confrontant à une double domination, langagière et éditoriale, dont souffre un certain nombre d’œuvres issues des littératures africaines, notamment.

Paru en 1954, et maintes fois réédité depuis, Ma promise a influencé plusieurs générations d’écrivain·es Malgaches. Roman hybride, inclassable, à la croisée de la romance et du conte, du récit et du roman historique, prenant la forme d’une lettre écrite par le narrateur, Lala, à destination de Lisy, un temps son épouse, l’ayant quitté depuis. Il revient sur la genèse de leur histoire, cette rencontre fortuite du côté d’Andekaleka, petite localité située sur la côte Est de Madagascar. Lisy y ayant fait escale à la recherche de la sépulture de son ancien amant qui y aurait été enterré, pourtant personne dans la région ne semble en mesure de lui indiquer l’emplacement de la tombe. La composition du roman, 34 courts et denses chapitres, se fait alors circulaire, retour dans et par l’écriture sur leur histoire donc, avec cette double énonciation singulière qui traverse les pages. Adresse directe à Lisy qui se matérialise par l’usage de ce « tu » intermittent, jouant dans et par ce pronom personnel sur le paradoxe de sa présence à elle, dans la diégèse, son absence alors que s’écrit cette lettre qui nous est indirectement destinée. Lettre-livre, roman épistolaire, où cette rencontre inopinée (d’apparence) donne lieu à une attirance réciproque, Lisy et Lala décident de faire un bout de chemin ensemble, se trouvant alors très vite pris·es dans les remous des insurrections malgaches de 1947, au sujet desquelles il nous faudra dire quelques mots.

« Finie la camaraderie. Brisée l’amitié née du sang versé ensemble sur le sol européen au nom de la liberté. Ce fut à qui des deux côtés serait le plus bestial, le plus impitoyable dans l’affrontement… » (p. 101).

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le peuple malgache, comme nombre de colonies, se soulève contre le pouvoir colonial. Il ne s’agit pas là de la première revendication indépendantiste au sein de l’île, celle-ci est déjà active au travers du MDRM [Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache] qui prône alors la voie diplomatique et pacifique en vue d’obtenir l’Indépendance de Madagascar. Mars 1947 marque un tournant et voit des milliers d’insurgés munis de sagaies et de coupe-coupe contester le pouvoir colonial français : les colons français (près de 35.000 installés sur l’île) seront pris pour cibles, même les Malgaches qui vivent et travaillent alors avec ces derniers. L’armée française fait d’abord appel aux régiments de tirailleurs sénégalais et marocains. Elle opère une répression aveugle : exécutions sommaires, torture, regroupements forcés, incendies de villages. Ce fut également l’occasion pour elle d’expérimenter de nouvelles techniques de guerre « psychologique » qui seront réutilisées et « perfectionnées » en Indochine ou en Algérie. Le bilan oscille, selon les différentes sources, entre quarante et cent mille victimes ; cette insurrection, trop méconnue en France, a laissé des traces encore aujourd’hui palpables à Madagascar[2].

À la publication du roman, les insurrections sont encore dans tous les esprits : six années seulement nous séparent alors de leur fin tragique, sans oublier qu’à cette époque Madagascar est toujours une colonie française, l’État insulaire n’ayant pas obtenu son Indépendance avant 1960. Ainsi la composition circulaire du roman, évoquée plus haut, permet également de faire un retour sur l’Histoire. Les insurrections malgaches de 1947 y tiennent une place majeure, le narrateur Lala y participe de manière active, se trouvant pris bien malgré lui dans le cours des événements. Se trace alors un parallèle entre le récit de l’amour déchu et les insurrections qui font office, à quelques années de distance, de Révolution avortée. Par l’entremise du roman nous avons un accès direct aux événements, aux répressions bien évidemment dont ont été victimes les malgaches, la terreur des tirailleurs sénégalais, mais également ces techniques d’action psychologiques entreprises par l’armée française, notamment la manière dont elle manipulait certains maquis.  Stratégies et manœuvres dont elle généralisera l’usage contre les différentes luttes anticoloniales qui essaimeront au cours de la seconde partie du XXèmesiècle.

« Pendant ces périodes troubles, les crimes commis par les Malgaches étaient désignés par les insurgés comme des actes commis par des Vazaha[3] et les actes de folie des Vazaha dénoncés par eux-mêmes comme bestialité de l’ennemi ! La sagesse consistait seulement à écouter sans rien dire, car on n’avait aucune possibilité de vérifier et la seule vérité était que les deux nations étaient revenues au temps des grottes et des tanières primitives » (p. 126).

L’immersion dans cette insurrection donnera lieu à plusieurs interrogations au sujet de la lutte anticoloniale pour l’émancipation du peuple malgache. Comme nombre de peuples colonisés, ce dernier s’interrogeait collectivement sur la manière de porter cette lutte.

« – Non ! Exiger son indépendance n’est pas folie, mais passer de la discussion à l’affrontement par les armes, où l’on ne risque pas de gagner, ça l’est ! Je ne suis pas politicien, Lizy, mais je ne crois pas à la folie de nos dirigeants qui ont dû y réfléchir, et c’est pour ça que j’ai de la peine à croire que ces événements aient une origine malgache !… Nous avons commencé à demander notre indépendance selon la voie légale, nous devions rester sur ces positions… » (pp. 73-74).

Il ne faudrait pas pour autant réduire Fofombadiko à une simple fresque historique, l’écriture d’Emilson Daniel Adriamalala se distinguant par son inventivité. À ce sujet il faut saluer le travail de traduction entrepris par Johary Ravaloson, écrivain malgache bilingue à l’œuvre singulière, qui retranscrit avec justesse les nuances de la langue malgache. Quelques notes explicatives permettent de donner la définition et l’usage des quelques termes malgaches qui parsèment le texte. Certaines expressions sont parfois littéralement traduites du malgache, permettant ainsi de retranscrire, en français, les singularités de la langue malgache et de l’écriture d’Andriamalala :

« Comme un seul homme, les Malgaches sans distinction de cheveux, s’unirent derrière leurs représentants, et exigèrent le retour à la souveraineté de la nation » (p. 101).

Traductions littérales qui parfois prennent la forme d’aphorisme : « Quel bénéfice tirerait-on à vouloir mesurer l’eau répandue, qu’on ne peut récupérer ? » (p.191).

Une évocation de la littérature malgache, si sommaire soit-elle, ne peut s’écrire sans en passer par l’un de ses maîtres, Jean-Joseph Rabearivelo dont l’un des poèmes ouvre le roman :

« Quand l’Heure-qui-change sonnera,
rappelez-vous, ô très aimée, que le legs
laissé jusqu’ici par mon cœur
pour vous, dans la profondeur de son silence,
est ceci : — Quelques vers à mettre en musique,
De frêles rubans où l’on a attaché les souvenirs… »

Oui, c’est peut-être l’heure qui sonne pour Adriamalala, l’heure d’être lu en français.

 

[1] Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Le Seuil, coll. « Points Essais », Paris, 2008 [1999], p. 203.

[2] Voir Jacques Tronchon, L’Insurrection malgache de 1947, Karthala, Paris, 1988 [1986].

[3] Étrangers ; les blancs en général.

26 février 2021

[Chronique] Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, par Guillaume Basquin

Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, La Barque, en librairie depuis le 19 février 2021, 48 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917504-47-5. [© Chris Marker]

 

Il est à peu près certain que, profitant de cette crise d’hystérie et d’hygiénisme de 2020-2021 qui tend à exterminer tout contact (voir le dernier texte du philosophe italien Giorgio Agamben publié sur le site de son éditeur Quodlibet, Filosofia del contatto, encore inédit en français, tout du moins jusqu’à sa prochaine parution dans Les Cahiers de Tinbad – n° 12), toute friction, les zélés serviteurs du virtuel et du distanciel ont dû effacer jusqu’aux dernières traces de toute l’ancienne chaîne mécanique et photochimique du cinématographe (plus grande machine jamais construite par l’homme selon le cinéaste et théoricien Hollis Frampton) : fini les planches-contact, les tirages, les bains d’acide polluants (je souligne), les traces de doigts sur les bandes perforées ; enfin débarrassés de la pénible vision en commun de cet art, faut-il le rappeler, né en même temps que la psychanalyse et les transports en commun !

Il ne nous reste plus que quelques traces écrites qui nous rappellent les « dernières traces de la souffrance » (selon Godard), dont ces incises sur le matériau de Jacques Sicard, dans son dernier opus en date, que publient les éditions La Barque : « La forme ignore la motricité du corps vivant, […] elle est animée […] comme un panoramique de cinéma dont la vitesse excessive brouille les limites des objets et des êtres, effrange plus qu’à l’accoutumée le halo des couleurs, les mélange dans la vibration d’un continuum…. » On se souvient alors de ces effrangements, de ces vibrations, de ces halos, de ces flous filandreux… quand aujourd’hui tout n’est plus que sauts de pixels, trop plein et « trop de réalité » (ainsi que le pense et écrit Annie Lebrun)… Ou bien, l’écriture du poète réanime en nous de curieux souvenirs d’étranges procédés : « Jour produit par des temps de tirage différents, blancs pâles et profondeur sans cesse augmentée des noirs » : résurgence des anciennes formes de pathos… Ou encore, on « révise » avec Sicard l’ontologie de la photographie (car rappelons que le film de Chris Marker qui déclencha l’écriture de ce livre, Si j’avais quatre dromadaires…, fut composé au banc-titre à partir de 800 photographies fixes) : « Être au bord de ce qui est à venir, […] est-il une situation compatible avec la photographie ? […] Non. Rien ne vient jamais, pas de hors champ. Tout est dans le cadre et dans l’imaginaire du cadre. »Ça a été, point. On ne dépassera jamais cette formule de Roland Barthes. « Ça a été » du présent – définitivement passé désormais. Mélancolie automatique…

« Rêver, c’est entrer dans le domaine des formes » : ici, au bord coupant d’un pont sur la Neva, Sicard rêve mieux que jamais : « Avec son cheval lipizzan / Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein / Divisa le monde un matin / Il fit ce qu’au secret je sens / Si j’avais un cheval lipizzan ».

P.-S : On regrettera, pour d’absurdes mais bien réelles histoires de droits (et alors que les auteurs ne devraient avoir que des devoirs (Godard, encore)), que Sicard n’ait pas eu la possibilité économique de reproduire les 25 photographies élues pour écrire ses ciné-rêveries ; voici cette contrariété de lecteur ici en partie réparée.

25 février 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Le dehors du dedans (Claude Louis-Combet)

Claude Louis-Combet, Aube des chairs et viscères, Illustrations de Nomah, coll. « Scalps », Fata Morgana, en librairie depuis le 19 février 2021, 56 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37792-074-7.

 

Passant du statut de praticien chirurgical à celui de peintre, Nomah s’est doté d’un Å“il ou plutôt d’un regard qui échappe à l’écriture. Car si les mots coulent, apparemment intarissables, sans se déprendre du secret obscur qu’ils ne peuvent cerner, la peinture permet d’aller plus au fond de ce secret.

Et Louis-Combet évoque comment la main de l’artiste prolonge celle du chirurgien pour compresser, ouvrir et mettre à nu l’énigme irrésolue de la vie. Sortant de la fente, de l’interstice de l’horizon de chaque toile, émanent des « Ã©tendus plus sombres, moins éclatantes » qui laissent entendre néanmoins que l’existence l’emporte. Et c’est « comme tirer une âme de la constellation des organes » dans une reconquête.
Sur « la lumière des tripes », Nomah lève le voile. Il s’est enfoncé en passant du rouge sang à « la blanche ouverture de l’être qui préside aux enfantements et aux figurations » pour de nouveaux accouchements. Sans prétendre épuiser l’indistinction et le chaos, il accorde à l' »informe » ce que Louis-Combet nomme « l’infinité des compositions de la vie ». Et ce pour permettre de rentrer davantage dans le rêve comme dans la profusion de la nuit originaire de l’être : celle qui enveloppe la création et la protège.
Dans la saisie par le tableau de la chair, quelque chose se produit qui n’est pas de l’ordre du simple point de vue mais qui constitue une sorte de mise en rêve du corps et du rébus qui l’habite par l’Å“il qui se cherche en lui, comme on disait autrefois que l’âme se cherche dans les miroirs.
C’est pourquoi, chez le peintre mais aussi chez le poète, deux opérations ont donc lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ. Avec en plus un effet de réflexion : le regard s’éprend, s’apprend, se surprend, alors que l’Å“il butinant et virevoltant reste toujours pressé.

23 février 2021

[Chronique] Claude Minière, RIMBAUD, PARCE QU’IL N’EST PAS LU

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Arthur Rimbaud est un bon objet de librairie, parce qu’il n’est pas lu.  Le nombre de livres auquel son nom donne le titre est impressionnant.  Il est aussi désormais l’objet de films.  On pouvait (ou plutôt pas) mercredi soir 3 février sur une chaîne publique voir « Rimbaud, jeune et maudit ».  On ne fait pas mieux ! Rimbaud est forcément jeune, sinon il n’intéresserait pas la jeunesse. Et vous devriez savoir depuis plus de cent ans qu’il est l’un des « poètes maudits ». Les poètes évidemment sont plus émouvants et plus géniaux quand ils sont maudits. Maudits par QUI ? mystère. A l’écart de tous ces bafouillages et barbouillages (qui trahissent une incapacité de lecture), on se souviendra de la lucidité immédiate de Claudel : « Je l’ai cru sur parole ».  Et en effet, c’est sur la question de la parole que se joue le coup de torchon du poète aux « rythmes instinctifs ». Avec Rimbaud la parole ne doit plus se confronter au monde ; c’est le monde qui doit se confronter à la parole.

18 février 2021

[Chronique] François Crosnier, Avec une force épouvantable (à propos de Fabienne Létang, Chambre froide)

Fabienne Létang, Chambre froide. Textes d’Amandine André, A. C. Hello et Liliane Giraudon. Les Presses du réel, collection « Al Dante », hiver 2020-2021, 96 pages, 20 €, ISBN : 978-2-37896-205-0.

 

Mars, avril, mai 2020 : en pleine période de confinement, Fabienne Létang conçoit et réalise dans son studio les performances photographiques qui composent la partie visuelle de Chambre froide. La polysémie du titre (la « chambre » est également un appareil photographique de grand format) oriente le lecteur vers une réception des images comme partie d’un dispositif industriel
(le lieu de conservation) que confirme l’omniprésence, parmi la trentaine de photographies présentées, d’une ouvrière en bleu de travail. « La mamelle de l’ouvrière », « Machines à nourrir les machines à manger » : les corps féminins sont d’emblée inscrits dans une relation fonctionnelle, qui ne tarde guère à devenir agonistique (« Le procès », « L’accusation »). Deux corps s’affrontent, dans une série de variations sur le thème de la contrainte – et placées sous l’invocation de « Surveiller et punir », livre figurant dans l’une des photographies –, donnant lieu à la mise sous le regard du lecteur de situations de nourrissage ou de refus d’alimentation, de domesticité, d’imposition (« Les mesures économiques »), pour culminer avec l’image de la « mort ouvrière » représentée par une Pietà effectuant l’ostension du vêtement de travail. Pour autant, ce n’est pas un chemin de croix qui est donné à voir, mais bien plutôt la « description d’un combat » dont, qui sait, l’issue pourrait être à l’avantage de l’exploitée (la photographie « Déconfinement » montre l’ouvrière reprenant le dessus avec ses poings). L’iconographie religieuse classique est ici détournée au profit d’une vision matérialiste (« dialectique » comme l’indique le titre de deux photographies), dont le paratexte donne la clé : « Fabienne Létang … considère l’art comme la production de gestes, de conduites et d’actions participant d’une tentative toujours renouvelée de questionner le monde ».

À la traversée de cette « chambre froide », trois auteures : Amandine André, Liliane Giraudon et A. C. Hello ont été invitées à participer. Les textes réunis ici entretiennent un rapport différent aux images : celui de Liliane Giraudon, Ce qu’il reste d’Eurydice, dont le découpage suit l’ordre des photographies, s’y réfère explicitement. En revanche, les textes d’Amandine André (Agôn) et d’A. C. Hello (La fabrication d’une bombe, Désobéissance à la lumière et Sa mère la pute), dont certains sont antérieurs au travail de Fabienne Létang, laissent à l’imagination du lecteur le plaisir d’y retrouver ses propres échos.

Amandine André, dans sa très dense ouverture, joue sur l’opposition (ou plutôt la lutte, Agôn) entre la souffrance et la douleur pour caractériser les régimes d’existence et d’intensité de l’une et de l’autre : « l’état particulier », formule qui revient en leitmotiv de ce texte fort, est un « état d’absolu au monde et à soi » en ce qui concerne la douleur, tandis que la souffrance est un « état de confusion une sorte d’état qui totalise la somme du négatif » :

On le sait la douleur est une intensité de la vie. Elle vient l’habiter et la rend palpable à celui qui la ressent.

(…) La douleur s’apprivoise jamais la souffrance qui est un état sauvage et qui ensauvage.

De cette lutte, au moins sur le plan esthétique, sort vainqueur la douleur :

La douleur est utile à la beauté c’est un besoin qu’elle a c’est un besoin et un outil que la beauté a utilisé dans l’histoire.

Beaucoup moins abstraits, les trois textes d’A. C. Hello font surgir des figures de femmes dont la première, « aux réactions élémentaires jusqu’à un certain point », est décrite comme « noire de pensées tout à son excès de penser fort » dans un récit lui-même excessif dont les termes (« chatte cuite et brisée », « morceau de mort collé sur le bout de ses doigts dont il étudiait le mécanisme avant d’enserrer son cou ») renvoient à la perpétration d’un viol indéfiniment réitéré (La fabrication d’une bombe). Dans Désobéissance à la lumière, la figure qui prend la parole sous le nom de Babak énonce, dans une forme de ressassement, la condition immémoriale d’accusée, de condamnée[1], de maudite, de « tout en bas », de celle « qui n’a plus de Nom » :

Bête immobile

Je parle sans bruit.

Ils n’ont pas détruit en moi

Ce qui annule leur langue.

Ma parole est encore lente.

Enfin, dans Sa mère la pute (2016), A. C. Hello interroge, avec un humour certain, la fabrication du féminin dans un récit mêlant description du bas-corporel maternel :

Une mère se rompt. Presque la moitié de son corps tombe au pied du lit. Elle la scrute. Elle n’y voit rien qu’un œil ouvert dans un gros dos surmonté de trois dents

et discours de la fille « émergée à la surface du monde crevé », laquelle commente sa position dans le monde et son statut de « fille périssable ». La narration, comme la mère, « déconne sec », faisant appel aussi bien au registre de l’imaginaire surréaliste qu’à celui du polar, mais un polar décalé où les forces de l’ordre se livreraient à des considérations grotesques sur l’éducation :

De manière générale, les gens qui réussissent leur vie, ont eu la télévision depuis la naissance. Et ceux qui lisent des livres, ont tendance à la rater, croyez-moi.

Démentant le constat ici énoncé sur « le fin mot de tout ceci, à savoir que nous sommes foutus et que nous ne sommes pas prêts », les textes d’A. C. Hello manifestent « avec une force épouvantable » la résistance par l’écriture.

Liliane Giraudon, on l’a dit plus haut, inscrit son texte dans l’espace ouvert par les photographies de Fabienne Létang, mais choisit de manière subtile le détour par le mythe. Ainsi, pour prendre un exemple, Ce qu’il reste d’Eurydice commente « Pietà : mort ouvrière », image déjà citée, de la manière suivante :

Quelle scène non jouée et pour quelle dépouille (…). On peut toujours bégayer les gestes d’une inusable Pietà. Sans cesse les corps s’effacent. Eurydice, par exemple, sur le point de quitter les Enfers. Tandis que hors champ, les nichons de Tirésias scintillent comme des calamars.

Ici, l’attention littérale portée au sujet, qui n’omet aucune des caractéristiques de la photographie, se double d’une interprétation qui permet au lecteur de convoquer tout un savoir stratifié : la mythologie (l’histoire d’Orphée et d’Eurydice), l’histoire de l’art (l’iconographie de la mère du Christ dans la peinture et la sculpture), l’histoire littéraire et musicale (« Les mamelles de Tirésias », avec la nuance comique et bien apollinarienne, pour le coup, de « nichons »). L’image qui sert de support est ainsi élargie au « hors champ » propre au poète.

Les vingt photographies sur lesquelles intervient Liliane Giraudon (soit la majeure partie du travail de Fabienne Létang) forment une série à une ou deux (exceptionnellement trois) figures féminines se détachant sur fond noir ou neutre, ce qui accentue l’importance du geste. La grammaire de celui-ci est déterminée par la position du bras, de la main gantée ou non, et de la posture verticale ou inclinée des corps sobrement vêtus, à dessein (mais lequel ?) de bleu, blanc ou rouge. Cette syntaxe très simple n’en est pas moins d’une grande puissance d’évocation : accusation, soumission, imposition, dérision, révolte… émergent des « tableaux vivants » ici mis en scène. Dans sa sobriété, le texte qui s’en empare accroît encore ce sentiment grâce aux fulgurances dont il fait preuve :

Pas besoin de tuer un être parlant pour le faire taire (…)

Gavage par le vide (…)

Poussé à l’extrême, le mépris du corps ne peut manquer de rencontrer une banalisation de la mise à mort (…)

Pour ce qui est du passé, on passera sous silence l’avortement intellectuel de siècles entiers de femmes artistes et l’infanticide des œuvres de femmes écrivains.

C’est donc à Liliane Giraudon qu’on empruntera la conclusion de cette chronique, tant son commentaire de la photographie de la page 61 « Misérablement… » – comme une rime presqu’identique à celui de la photographie de la page 45 « Liberté, égalité… » – pourrait valoir pour l’ensemble de ce livre à la beauté duquel concourent à égalité photographe et auteures : « entre splendeur et lamentation, rapport d’un instant d’histoire sans aucune trace d’explication ».

 

[1] La citation qui clôt le texte, Ad omnia citra mortem, renvoie, selon l’Encyclopédie, à une condamnation au fouet, à être marqué et envoyé aux galères.

16 février 2021

[Chronique] FREEING (Our Bodies), #6 spécial Jean-François Bory, par Carole Darricarrère

FREEING (Our Bodies), #6 spécial Jean-François Bory, Les Presses du réel, 1er trimestre 2021, 240 pages (avec illustrations), 14€, ISBN : 978-2-9566171-7-4. [Précommander]

 

« Longtemps j’ai cru être écrivain… »

Comment attraper un oiseau, par l’aile ou par la queue, puisqu’il a un corps, encore qu’il s’agisse d’un corps de lettres, tendez-lui son image et ne le prenez ni au mot ni au sérieux, car il n’a pas de nombril mais un génie espiègle de lutin farceur, menton pointu nez croche, en première de couverture son profil traversant rentre tout juste dans la case.

*

« Envoyage [et Letraset ‘sous canabis’ à l’encre de Chine] j’ai voyagé voyageur dans cette GALAXIA de charadie vers la vers là où dort l’enfance de l’ENface que je de mots CETTE NUIT jusqu’à l’oubli… au rêve [lune] succède un NÉANT (…) » (extrait linéairement revisité de « Spot 2 », 1964) qui l’œil absorbe, tel empilage d’empreintes de ronds de verre pillant le contenu jusqu’au sens – « CORTÈGE D’un instant des pensées » -, rognures de réminiscences, rémanences minuscules du besoin bouillonnant d’expérimenter des enfances, idées fixes – en échappées belles – de l’alphabet d’un sac de billes roulant spirale dans le mil tel un dé en un éclair, ailleurs une pataphysique de petits soldats de plomb, d’inoffensives figurines irruptant à la lettre dans l’âge adulte ?… Jean-François Bory, ce « français du dehors », se souvient que « l’Orient vit dans le temps du cercle » et admet qu’« en toute écriture se dissimule sinon plus, du moins autre chose que ce qu’elle veut transmettre. » (JFB)

FREEING (Our Bodies), la revue d’arts corporels et de littératures en noir & blanc & en illustrations de couleurs-à-lire créée par l’artiste Yoann Sarrat en 2018, publie aux éditions Les presses du réel son numéro 6, un hommage collectif  dadasophe à 78 mains soit 39 contributeurs & amis consacré au « bien n’hommé »[1] Jean-François Bory, « grand irrégulier »[2] et personnage clé dans l’ordre de l’encyclopédie des avant-gardes, soit autant de façons d’aimer et de le dire : ce livre-objet ciné(hap)tique crée du lien, invite au rebond et convoque l’esprit mutin du don hétéroclite de la réplique réparti – parité oblige – dans une grande liberté d’expression. Bloc à fendre solide d’un ricochet de dés restituant étal le tic-tac horloger d’un homme, son je et son nous – « Le plus intime en nous ce sont les autres » dira-t-il -, l’état et l’étant d’une passion – avant tout le livre -, son revenir et son devenir, celle d’une vie – « mais comme on n’en a qu’une autant en vivre plusieurs à la fois » -. Ainsi un mur ventile un aplat dans les spirales tout bien tricoté avec la malice d’un jeu de balle, chaque intervenant emboîtant le pas du précédent selon une logique féline propre aux effets de résonance comme aux intuitions, plaisir voltige volage freeing Jean-François Bory de lui-même dans toutes les langues : « Il n’est pas nécessaire, bien entendu, de considérer l’identité comme un fait essentiel. » (JFB)

Défi s’il en est, l’hommage, le bouquet garni, le nous du je, presque poème d’une cinquième saison gravée sur une éternité manquante, le dispositif non compassé, le trou de mémoire, son rebond, ses ratés, le déclic, l’effet de surprise, le gratté-roulé-emballé, la liste, le chaînon manquant, l’affection vraie, l’humour, champagne !, la règle du jeu, les peaux de banane, les échelles de concordance, l’irruption de la couleur, les clins d’yeux, les autours, les regrets, un doigt de nostalgie, le temps qui passe, l’ennui, les connivences, les affinités, les complicités, l’esprit de sérail, les indésirables, les essentiels, l’étoffe d’une vie, la vie qui fout le camp, ce qui reste de ce qu’il en advient, les amitiés qui repoussent dans les bois morts, la pudeur, les maladresses, les malentendus, les déductions, les projections, l’énergie, le lien, les non-dits, les mal-dits, les allusions, les mots en marge, les attentes, les dates, les époques, les inspirations, les biffures, les dessins, les années 60, les pas de côté, les zones sensibles, les pirouettes, les portes que l’on enfonce, la théorie des ensembles, la peur de la page blanche, la quête – souvent – de la première fois, ce mouvement réflexe signant la longévité du lien à l’épreuve de la durée, l’élan du cÅ“ur du corps du ciel, le sommaire.

Est un tapis roulant multipiste à 39 entrées – le couvert est dressé d’une table à rallonges -, le sommaire de ce qui ressemble à première vue au catalogue d’exposition d’une galerie à vocation cosmopolite – l’image faisant texte -, le sommaire en lui-même pourrait être lu d’un trait comme une longue phrase, le sommaire d’une tablée anniversaire de gai.e.s luron.ne.s, le sommaire comme un portrait qui dit ‘World’, dit ‘intranquille’, dit que ceci est et n’est pas Jean-François Bory, dit que Jean-François Bory s’éclate, que le cinéma, que la poésie, « pour JFB c’est un sport », dit « poésure » et « peintrie », dit que Jean-François Bory est peut-être un djinn, soit un incessant créateur qui hait la perfection et une créature aussi improbable qu’imprévisible, une créature polymorphe qui ne laisse personne indifférent, un essayiste, un poète visuel, un artiste, un humaniste, un performer, un phénomène.

Cela et des documents d’archives, des photographies, la retranscription d’une conférence de l’auteur à lire délire et relier, à traverser comme la nuit une fête une réponse à la main allant esquissant de l’un à l’autre dans le désordre un pas de reconnaissance n’épuisant jamais ni l’œuvre ni l’homme en ses multi-facettes à déclinaisons, Bory land, body bande, certaines espèces d’oiseaux ne se laissant pour autant jamais enfermer, busy now, toujours déjà autre ailleurs.

« In history terms , Bory has killed Gutenberg : Gutenberg is finished. Like capitalism set aside to be discovered and debated in a few century times. » (Sarenco, Liber Scriptus).

De mot-analphabète en mot-spectacle, du commencement au recommencement de l’apprentissage sculptural de la langue, images-mots, images-monde, mots-clés, entretenant quelque parenté racine avec le cahier d’images de l’écolier, la colle et la pâte à modeler, l’articulation de soi à la découverte de l’autre, jusqu’aux installations de mots investissant l’espace performé de l’homme debout de la parole palpable, un hommage universel à l’esprit du jeu en action de se réinventer dans une perpétuité patalittéraire d’instants intempestifs pansensoriels : dans Bory côte à côte se trouvent les lettres OR.

Quel lyrisme récréatif pigment & touché de lettres ne se manifeste-t-il pas encore en présence de cet alphabet d’aimants polystyrène, sorte de paternité s’accomplissant amoureusement à la lettre comme progéniture « toute cette fête mouvante et sans raison » guerre ou paix, carambolages de gestes, fourches et couteaux, petits soldats puissants ou poupées mannequins immensément fragiles ? A dansé équerre, I antenne, 2 à dada, O soleil, & enlacé, E donne ce que U reçoit, voyelles spatiales, vigies callipyges aussi ‘visives’ que viveuses enfantées frontalement corps à corps, figurations concrètes du texte sortant du livre, chair de l’intellect, personnages, filiation, affects, procréation humaine en forme de déclaration d’amour ? Ces expressions proportionnées pourraient être perçues comme autant de manifestations de l’enfant intérieur d’un petit prince grandissant joueur en son for espiègle en la compagnie des lettres – des autres -, création du lien, interaction, on et nous : chez Jean-François Bory la sobriété ne s’accommode jamais de la sécheresse et le foisonnement, une génération spontanée d’idées, est un cordon ombilical comme en témoignent les nombreuses illustrations qui alternent ici en miroir de chaque collaboration.

Pique et pioche, l’on rit du « Portrait charge de Jean-François Bory écrasé par sa bibliothèque » d’Anne-Leïla Ollivier, on s’attarde sur les mots de Nicole Caligaris – « Bory est en réalité un auteur de vanités, et la plupart du temps de vanités cocasses » -, on se demande en lisant Pierre Tilman si les lettres n’existent pas pour apprendre à voir comme à penser, on s’émoticône et on vocalise des oh!-é-ah! en lisant la notation de Jacques Demarcq au sujet du travail de l’auteur « Écriture et vie couchent ensemble séparément. », on s’aventure à la loupe dans les « antisèches » de Jean-Pierre Bobillot « (…) qu’est-ce que ça peut bien VouloiR dire au fond « c’est » // & au fond : est-ce que ça serait pas ça, au bout du bout de l’Hommage et de l’ironie, si fin mot il Y a, ou devait Y aVoiR, le fin mot ? », « Lumière, soleil, reflets, miroitements : lire, ou mieux faire l’expérience du livre (…) » on savoure l’hommage de Jérôme Duwa qui signe :

« L’ « apaisement » n’est pas le mot de la fin, mais il est le résultat concret de ce que l’on hésite à appeler simplement une lecture. »

*

Question subsidiaire d’Hortense Gautier peau nue dans « Projection / Objection » : « les avant-gardes, bien qu’expression au féminin, sont[-elles] une expression masculine » ?

On ne reçoit jamais un livre par hasard.

 

[1] Christian Prigent, in « La poésie, c’est du sport (pour Jean-François Bory) ».

[2] Jacques Demarcq, in « L’auteur empêché ».

11 février 2021

[Chronique] Liliane Giraudon, Sade épouse Sade, par Ahmed Slama

Liliane Giraudon, Sade épouse Sade, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 2021, 88 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-204-3.

 

On connaît Liliane Giraudon, sa poésie, sa prose – qui n’existe pas –, on connaît plus particulièrement cet art du montage qu’elle déploie dans ce Sade épouse Sade, une nouvelle fois[1]. Deux parties, deux montages. Ici, pas le Sade écrivain, Sade dans son devenir écrivain. Pas seulement le fameux marquis, son épouse aussi, « l’épouse Sade » plus connue sous le nom de Renée-Pélagie de Montreuil. Ainsi s’esquisse tout au long de ces 83 pages un rapport, ce n’est pas une femme ou un homme qui sont saisi.e.s, mais un rapport certes singulier qui ne manque pourtant pas d’obéir aux schèmes de la société patriarcale. Ce qui prime ici, c’est le mouvement imprimé. Ce premier montage qui figure un enchaînement de fragments – nommés sections –, une phrase pour le moins, un paragraphe tout au plus, le tout numéroté, des chiffres romains ; ça fait en tout CXI ou 111 ou cent onze – à vous de voir.

LXVIII

« Pourquoi 111 ? Parce qu’en 1926, un premier juin, ressurgissaient dans une vente 111 feuillets de diverses grandeurs, écrits au recto, constituant un petit in-18 pour la reliure. Ce précieux document se composait des notes préparatoires (sans doute pour une Nouvelle Justine). Elles se présentaient comme l’armature d’un travail d’adaptation, son canevas. Des notes sèches, frontales, montrant que Sade travaillait avec ce qu’on appellera plus tard des fiches… une équivalence » [p. 27].

 

Montage de l’expérience de lecture

Et c’est un peu à ça qu’on a affaire, ici, des notes parfois sèches, souvent frontales, montrant que Liliane Giraudon travaille – comme  à son habitude – par juxtaposition et superposition. On y retrouve également ce rapport à la lecture qui s’esquisse dans les écrits de Giraudon. Pour ne parler que de l’un de ces précédents livres – l’excellent Travail de la viande (P.O.L, 2019) –  où ressurgissent dans et par la langue de ses montages les lectures de Meyerhold ou de Reverdy, ici ça sera donc Sade.

IV

« Un auteur qui n’apprend rien aux écrivains n’apprend rien à personne.

Comme Brecht, Sade fut metteur en scène et comédien. Dans les deux cas le théâtre s’appliquait à présenter des états de chose plutôt qu’à développer des actions » [p. 8].

Dernière phrase que l’on pourrait aisément appliquer aux poèmes de Liliane Giraudon. La lecture – du moins chez elle – n’est jamais clôture ou achèvement. La lecture n’est pas ce monde séparé de la vie. On n’en finit jamais vraiment avec une lecture, nous l’incorporons, elle fait corps avec nous. Partout et nulle part, elle nous accompagne, elle est mouvement, celle de Sade chemine du côté de  Lacoste, des geôles de Vincennes ou de la Bastille, les lieux de l’écriture, les lieux d’où le marquis lançait ses lettres, sa correspondance avec Renée-Pélagie de Montreuil. Puisqu’incorporée, la lecture est aussi mouvance, elle (res)surgit aux moments les plus inattendus, déroule et enroule ses fils. Et c’est bien par sa langue et son montage que Liliane l’explicite.

XXX

« Croquant une dragée je retrouve l’amande de la fleur cueillie il y a quelques jours sur les hauteurs de Lacoste, ignorante à cet instant de ce qui allait venir – moi me souvenant des recommandations de ma grand-mère à propos des bonbons offerts par un inconnu – Passant de la fleur au fruit surgit alors une autre image, celle d’un passé enseveli mais qui ouvert sous ma dent scintille dans un présent où se mêlent dans un même décor (Marseille, le Vaucluse) une histoire ancienne tressée à une autre, survivance sexuelle enrobée sous friandise et masquée jusqu’à aujourd’hui » [p. 16].

 

« Une singulière conjugalité »

Un billard à trois bandes se joue par le montage, le rapport à la lecture donc et ce rapport particulier, celui de la « singulière conjugalité » qui liait Renée-Pélagie de Montreuil et Donatien Aldonse François de Sade. Elle qui quittera le marquis dès sa sortie des geôles en 1790 – et avant qu’il n’y retourne quelques années plus tard – demandant et obtenant non pas le divorce, mais « la séparation de corps »… séparation de corps, cela pourrait prêter à sourire si le parcours du marquis n’était pas pavé de corps suppliciés et mutilés aux fins que l’on connaît. Le corps de Rose Keller, cette veuve à qui il a fait miroiter une place de gouvernante afin de l’amener vers sa maison d’Arcueil – louée sous le nom de sieur Lestargette – pour l’attacher à un lit, la flageller avec un fouet à nÅ“uds, l’inciser avec un canif, enduire les blessures de Rose Keller de cire brûlante et recommencer « l’opération » en lui intimant l’ordre de ne cesser de crier sous peine de la tuer. Ceci fait, Sade l’enferme et s’en retourne auprès de prostituées, Rose Keller parviendra à s’enfuir par la fenêtre, dénoncera les supplices dont elle a été victime au village, provoquant un attroupement.

Que l’on apprécie (ou pas) l’œuvre du marquis, il est indispensable d’avoir à l’esprit que sa sulfureuse réputation n’était pas simplement (et uniquement) le fait d’une société toute pénétrée de piété et de moraline. Sade cristallise la violence patriarcale, la domination et la réification des femmes. La « singulière conjugalité » du couple Sade est elle aussi empreinte de cette violence patriarcale, de par sa position et les pouvoirs que lui conférait la société d’Ancien Régime (et celle d’après) le marquis de Sade disposait de toutes les largesses pour se comporter comme il l’a fait. D’une certaine manière Sade n’a fait qu’aller au bout de la logique d’une société qui octroyait tous les droits aux nobles et aux hommes tous les droits, moins hypocrite – ce qui n’excuse rien – que ses contemporains se réfugiant derrière la morale caduque.  Il ne faut pas oublier également l’influence des Lumières dont le marquis se réclamait. Plus que dans sa vie, ceci est perceptible dans l’œuvre de Sade. Ce rapprochement a été établi par Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison [1947], tous deux ont perçu que l’œuvre de Sade « montre l’ “entendement non dirigé par un autre”, c’est-à-dire le sujet bourgeois libéré de toute tutelle. »[2] Faisant de l’œuvre de Sade une application concrète et rigoureuse de la philosophie Kantienne – constat que Jürgen Habermas contrastera quelque peu.

Renée Pélagie de Montreuil a dû faire avec cette société patriarcale où l’ensemble des pouvoirs se trouvaient – se trouvent encore, mais disons qu’il y a tout de même quelques nuances de mieux – entre les mains de l’homme. Tentant du mieux qu’elle pouvait de dissimuler et d’étouffer les atrocités de son « époux », de le défendre, souvent, avec véhémence. On pourrait ici appliquer à la lettre la fulgurance d’Angela Carter au sujet des personnages féminins dans l’œuvre de Sade : « Être une femme libre dans une société qui ne l’est pas, implique un comportement monstrueux »[3] et peut-être serions-nous tentés de transposer cette fulgurance et l’appliquer à cette « singulière conjugalité ».

 

Montage épistolaire

La seconde partie de ce Sade épouse Sade est composée d’une sélection de lettres du marquis s’étendant de 1779 à 1788, correspondance avec son épouse, Renée Pélagie de Montreuil, depuis les geôles du donjon de Vincennes et de la Bastille. C’est par cette épistolarité conjugale – et la réclusion qui l’a suscitée – que le devenir écrivain du marquis s’épaissit, on y éprouve déjà la plume du marquis, ses goûts aussi, l’estime qu’il porte à Jean-Jacques (Rousseau) et l’aversion à sa Némésis – dépourvue quant à elle d’intérêt littéraire – Restif de La Bretonne.

« Par le choix de lettres ou billets que le marquis adresse à sa femme, j’ai tenté de crayonner le dessin de cet étrange lien conjugal. Le choix apparemment arbitraire de ces lettres ou billets pourrait s’intituler « Épouse Sade ». Car ce qui se trame dans cette correspondance (…) c’est non seulement ce qui se joue de puissant dans un lien conjugal énigmatique mais c’est aussi l’angle mort de la littérature, là où en quelque sorte il apprend à écrire »  [p.45].

[1] Pas si nouvelle, puisqu’il s’agit de la réédition d’un recueil paru du côté de D-Fiction en 2014.

[2] Max Horkheimer & Theodor W Adorno, Dialectique de la raison, traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974 [1947], p.134.

[3] Angela Carter, La Femme sadienne, traduit de l’anglais par Françoise Cartano, Paris, Henri Veyrier, 1979, p. 50-51.

9 février 2021

[Chronique] Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible (mini-dossier 2/2), par Jean Renaud

Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible, Al Dante / Les Presses du réel, hiver 2020-2021, 54 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-203-6.

 

C’est ici un livre bref, de cinquante pages seulement, et constitué de trois parties, ”Mémoire 1”, “Mémoire 2”, “Mémoire 3”.

“Mémoire 1”, qui est la partie la plus longue, se présente comme une suite de quarante-cinq paragraphes, petits blocs de mots de dix à vingt lignes, numérotés, qui rassemblent chacun des souvenirs (comme le titre impose de le penser), deux ou trois, quelquefois un peu plus. De l’un à l’autre, comme à l’intérieur de chacun d’eux, aucun classement, aucun lien sensible, aucune progression. Le propos n’est pas de reconstituer une vie ou un morceau de vie.

Il s’agit de scènes très brèves, d’images, données au présent de l’indicatif, sortes de pures et éphémères présences. Toutes placées sur le même plan, qu’elles viennent de la peinture (fragments de tableaux), de chapiteaux d’églises, de rues, de paysages, d’événements – minces choses vues. Données en quelques mots ou quelques lignes. Tantôt juxtaposées : “Il y a des taches de cuivre sur le drap. L’homme à grands pas traverse la ville en vociférant. Le chanteur humilié quitte la salle. Quand les combats sont terminés on insulte la joue noircie des gardes morts.” Tantôt glissant l’une dans l’autre selon une syntaxe assouplie, cette pratique notamment qui fait du complément d’un verbe le sujet du verbe suivant : “Les hautes façades qui bordent le quai dissimulent des cris d’enfants circulent dans le tissu serré des rues vieilles.” Ou bien : “On enlève le corps inerte et pèse sur le brancard.”

Si on reconnaît quelquefois, si vite qu’ils passent, tel objet, tel tableau, telle citation (Platon, Rimbaud, Apollinaire), et si on croit deviner la personne de l’auteur, sa culture, ses goûts (en quoi se rassemblent tels fragments), cette mémoire ne vient pas à nous, ne cherche pas à venir à nous : elle se tient là, fragmentaire, intense, brute, le plus souvent énigmatique, dépourvue pour nous non seulement de suite, mais de “sens”. Cela pour deux raisons. D’abord, ce qu’on peut nommer son laconisme. Elle écarte toute explication, tout développement. Par exemple : “De grandes boîtes de médicaments s’empilent sur la table et me dit qu’elle est seulement fatiguée. Le canon prend en enfilade… ” De ces boîtes, de cette table, de cette personne fatiguée, nous ne saurons rien de plus. La seconde raison, comprise dans la précédente, consiste dans le caractère très privé – et souvent, à ce qu’il semble, très mince – de ces souvenirs : un escalier, un restaurant, un morceau de paysage, une prostituée dans la lumière des phares…

Notons que nous éprouvons, par là même, ce plaisir que donne la poésie qu’on dit objective ou littérale : “L’homme au ciré verdâtre s’appuie sur sa pelle sous les grues arrêtées. De grosses lettres rouges placardées sur le mur de l’usine annoncent qu’elle est : occupée, quelque chose de clos, de noir s’allonge dans l’eau près du bord, le reste à marée basse, le brouillard.” Et ajoutons qu’il arrive qu’Alain Frontier, non sans humour (par exception dans ce livre grave), imite l’objectivité de Robbe-Grillet (dont, au demeurant, le nom se trouve mentionné). Par exemple : “On a donc : au centre, depuis le bas jusqu’aux terrasses qui le couronnent, la double hélice d’un escalier qui se développe autour d’un axe vertical d’où rayonne, à chaque étage, la croix rectangulaire de quatre salles éclairées par de hautes fenêtres, puis…”

Viennent ensuite “Mémoire 2” et “Mémoire 3”. Il semble, de prime abord, que, de “Mémoire 1” à “Mémoire 3”, on ne cesse de s’éloigner de la littérature. Que “Mémoire 1” était la poésie même, et que les deux parties suivantes, la troisième davantage encore que la deuxième, lui sont étrangères.

“Mémoire 2” se présente comme une suite de notes (telles exactement qu’elles figurent dans les éditions savantes) qui accompagnent, numérotées comme eux, chacun des paragraphes de la première partie, indiquant (sèchement, comme font les notes) ce que sont et d’où procèdent les souvenirs qui en constituent la matière. Par exemple : “(15) Le convoi militaire : Berlin, mars 1986. (16) Plusieurs fusils : vu du train Paris-Bruxelles, avril 1989. (17) L’homme s’esclaffe : Jérôme Bosch, l’Escamoteur (huile sur bois, 53 x 65 cm, musée municipal de Saint-Germain-en-Laye).” Si ces notes ne sont pas exhaustives (laissant de côté certaines scènes, sans qu’on sache pourquoi), s’il arrive qu’elles avouent leur ignorance (“date incertaine”, “date oubliée”), la fonction, incontestable autant qu’étrange, de cette partie consiste à garantir, autant qu’elle peut, la vérité des souvenirs.

Quant à “Mémoire 3”, on y verrait, si le titre ne nous l’interdisait, ce qu’on trouve souvent à la fin des recueils de poésie, la simple liste des lieux où ont été donnés antérieurement les textes qu’ils réunissent. Cette partie, en effet, se divise en deux : “Publications en revue” et “Récitations publiques”. Il faut admettre (penser) qu’il ne s’agit pas là, malgré les apparences, de la simple honnêteté de qui énumère ses publications. Ces indications ont valeur intime. Elles sont mémoire elles-mêmes.

À quoi il faut ajouter qu’on trouve, dans “Mémoire 3”, si l’on ose dire, la non-explication du titre du livre. La dernière phrase du premier paragraphe de “Mémoire 1”, laquelle paraît dépourvue de tout lien avec ce qui précède et de tout écho dans la suite, dit étrangement : “Le mauvais père fuit dans la double enfilade des lampadaires.” On lit dans “Mémoire 3” : “Les premières ébauches de ce travail ont d’abord été intitulées Je suis un mauvais père, ou simplement Le mauvais père, ou bien encore Mémoire du mauvais père, Critique du mauvais père.” Il n’en est pas dit davantage.

Ainsi faut-il prendre l’ensemble du livre, ses trois parties, comme répondant à un désir unique. Un sujet s’y rassemble, sans se rassembler. Il fixe, sans les fixer, les images d’une vie, ce qu’il nomme, reprenant Beckett, ses “possessions”. S’il reste du jeu dans cet étroit édifice, si ce dernier comporte des manques, des oublis (on peut le supposer), il procède assurément, comme dit l’une de ses formules, d’un “effort exact et pathétique”. On comprend que l’helléniste qu’est Alain Frontier ait évoqué, discrètement, dans une des notes de “Mémoire 2”, ce qu’on nomme communément “catharsis”. Mais on citera, pour finir, cette autre phrase, qu’on trouve dans le paragraphe 38 de “Mémoire 1” : “Pas d’autre certitude que celle de la phrase puisque le reste est mort.”

 

 

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