Libr-critique

21 novembre 2020

[Création] Joël Hubaut, Epidemik (20)

Filed under: Non classé — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:01

Pour votre Noël 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le dix-neuvième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

………………………………… et le mur de la télévision épidémique est sans rock sans art moderne sans imagination avec les grosses vaches patriotiques papa maman des bibliothèques conservatrices anti-rock-and-roll dans Vatican-Guy Lux avec peste purulente de langue-Dieu-verrou musée messe normale du dimanche du tiercé normal dans la langue-verrou sous-hommes torturés avec les motards Pape-Pape de la censure normale arrachant la langue technologique / sauvage / sauvage croisée des poètes émancipés dans les pneus compulsifs de la morale police-musée-verrou chien-loup hyper gonflée par les gros flics sénateurs préfets normaux loterie nationale du mariage normal verrou et les professeurs-verrous tiercé-musée conseil général de merde inspecteurs du travail- verrou normal mairie commissariat pustules colonels sergent-chefs magma fatma branle-bas cardinaux pasteurs brigade de curés conservateurs vierges marie-salopes contre l’avortement chefs adjudants abbés pédophiles rabbins bonnes sÅ“urs sado-gouines anti-homo moines-verrous sado-pédés anti-homo sado-travelos anti-travelos beefsteacks avariés sacerdotaux taxes inspecteurs juges critiques d’art branchés au goutte à goutte d’impôts sur la cathédrale de la mafia mosquées des temps sectaires ultra intolérants de la soumission/ fascination / superstition / du fanatisme maladif borné aux Dieux-fétiches-verrous caleçons de tous les orthodoxes normaux marrons communistes-chrétiens-islamiques – sionnistes doctrinaires moralisateurs totalitaires social-régionalistes corses basques bretons MLF-syndicalistes-corporatistes supra-verrouillés avec l’épidémie normale des billets de banques normaux classiques des putes du contrôle-culture anti-prostituées crachant les censures paraboliques dans les virages des langues technologiques mondiales des guerres nationalistes normales des mairies normales-censures kommandantur invariablement intoxiquées mélangées aux globules idéologiques politico-virus infectés de la parole contaminée du fond du magma peinture normale verrouillée censure molle chimique marché de l’art normal censure blanchiment d’argent normal avec l’épidémie académique censure extra-humaine mafia normale pro-patriotique fasciste accidentée par la cohésion normale censure des noyaux instables en activité intra utérine morale dans la cervelle épidémique occupée par les cocos butés de l’oeillère normale des recteurs-censeurs avec les orvées du dogme moral travail-patrie -verrou de corvée insupportable coinçant violant cognant enfilant les jeunes filles libérées dans les chiottes universitaires pour nettoyer le service contrôle-morale lavage de cerveau lavement d’anus en branlant les minettes avec les Staline-godes scouts-maoïstes d’extrême-droite poujadistes cathos puritains Gaullistes d’Europe pour les amadouer et les plier et les téléguider avec la sodomie des ambulances de l’école normale corporatiste fonctionnaire-verrou de l’ordre-censure pour jouir dans le fric-fric de la censure en jouissant avec les lingots-flic dans l’cul friqué de la censure morale avec l’addition successive des angoisses de la guerre-télévision normale marron…..
Joël Hubaut, 1976

Visuel : fragment de  » Chirurgie épidémie », de la série peinture cut-up grise exposée galerie noire à Paris en 1975 (acrylique sur toile), Joël Hubaut, 1975

29 juin 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Galland ou Mardrus ?

Filed under: chroniques,Non classé,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 20:27

Les rivages sont ceux à tout jamais de l’Arabie heureuse. Il est peu de livres qui happent, absorbent autant que Les Mille et Une Nuits dont on ne peut se détacher, non tant comme le sultan Schahriar pour connaître la suite du feuilleton emboîté en poupées russes, que pour le charme, qui ne se laisse pas lever. On ne retrouve pas la flèche enchantée, tant elle a de loin outrepassé sa cible.

Soit un corps de récits comme il est des corps de légendes, d’antiquité persane et arabe comme il en est une hindoue ou grecque, Homère décidément multiple – elle a en Galland et Mardrus son Sophocle et son Euripide français, après cinq à sept siècles. Littérale, conforme aux textes premiers la version de Mardrus, tel Euripide mettant en scène la prostitution de Silène au Cyclope, qui n’omet pas un détail des copulations (Mardrus restant toutefois discret dans le conte le plus pédérastique où l’amoureux accomplissant les destins perce par malchance, au quarantième et dernier jour, le cœur du garçon de quinze ans enfermé dans un caveau pour le préserver de lui) ; elle conserve les parties lyriques en vers arabes agréables aux auditeurs d’origine mais que nous recevons comme des longueurs cassant la poésie des rêves, ceux rendus avec un taquin plaisir, temps et distance abolis, dix ans en une nuit (histoire de Noureddin Ali) ; toutefois plus riche en couleurs (« notre histoire, si elle était écrite avec des aiguilles sur le coin intérieur de l’œil », ou « à cette vue le monde noircit sur son visage » ou djinn ou efrit que Galland a traduits en génie, calife resté khalifat).

En ces temps bénis où le b a bah de l’enrichissement était encore de commencer par dissiper ses biens, l’histoire de Sindbad le marin nous est contée comme le paradigme de l’esprit d’entreprise, à inscrire en lettres d’or au fronton du medef, de celles qui ne parlaient pas encore la langue de bois. Hindbad le portefaix et Sindbad le capitaliste du quitte ou décuple, ne diffèrent que d’une consonne, comme on a peine à le faire entendre à ceux qui peinent à aspirer le h.  

Récits de tiers état, d’un comique moins populaire que n’est Molière, où plus encore que dans les tragédies de Racine, adressées à un roi-soleil, la puissance souveraine est évoquée au travers de personnages princiers, mais où le quotidien, tant des conteurs que du public, est de richesse marchande, de bonne foi mercantile, de bonnes manières dont la matière est le commerce, des gens, des denrées, des étoffes, des joyaux, où joailler tutoie vizir, où seul l’amour d’Allah tricote le lien social avec les rustres et les rois, mais où la condition normale, normative, est celle d’entrepreneur en bagatelles, en bagues à telle enseigne que les massacres y sont occultés, que chrétien et juif, davantage que juif en chrétienté, y sont tolérés, que tôt les rais et les rayons de chalandise l’emportent sur les rêves, gâchent du rêve mais en structurent comme élément premier des contes l’immarcescible empreinte.

Si Versailles m’était contée comme le sont ici Bagdad et Damas, Mossoul, Le Caire, bien avant le romantisme et tous nos ismes en cascade, et l’invitation au voyage, de Châteaubriand et Byron à Mérimée sans l’intériorité baudelairienne – jamais Galland n’eût fait sensation, obtenu succès de Cour et de librairie (celui-ci relatif faute seulement de tirages et d’alphabétisation) avec son bienséant orientalisme. Ce qu’il traduit, et que traduisent ses lecteurs en Comment peut-on être persan, sont de politesse à politesse avec un à deux siècles d’avance (le premier volume de ses contes paraît en 1704), les degrés de l’Histoire. Et quand Mardrus y reviendra, avec des affectations dignes de Bloch du Temps perdu, un érotisme de pacotille à la Pierre Louÿs, un lyrisme de Nourritures terrestres, tant de philologues ayant martelé de leur exigence le drap d’or des lettres, les mille et une nuits dans leur version première auront si fort imprégné notre littérature, de Stendhal à Proust, que malgré son lancement à grands éclats par La revue blanche, son tour sera passé.

Poésie. Sous le pinceau de Delvaux l’esplanade de la Défense semée de palais de marbre en guise de tours, au coin de la rue entre deux collines à quelques années lumière, des poissons de quatre couleurs nageant dans un vaste bassin, est une cité figée dont est banni le végétal irrégulier, tous ses habitants statufiés à l’exception du roi, lui seulement à mi-corps – je condense deux trois contes.

La plupart, alternant comique et tragique, marqués par un climat d’enfance (Histoire des amours de Camaralzaman), sont datés du douzième siècle, soit des rayons bas d’un âge d’or, d’un paradis perdu de l’Islam, époque des philosophes Averroès et Maïmonide, avant qu’il ne décline sous l’assaut des Croisés et de Gengis khan également barbares, et ne se radicalise bien avant les fanatismes contemporains.     

7 juin 2020

[Création] Daniel Cabanis, Essor de la fourmilière d’art (4/6)

Cette nouvelle série proposée par l’incorrigible Daniel Cabanis devait accompagner la soirée « Poésie et humour » le 22 avril dernier à la Maison de la poésie Paris (soirée organisée par REMUE.NET) – mais une figure de l’innommable appelée Covid-19 nous en a privé en ce printemps 2020 (espérons qu’elle puisse être reportée en un temps meilleur). [Lire/voir le troisième volet de la série]

 

ESSOR DE LA FOURMILIÈRE D’ART

Exposé / 4

Avec l’autorisation de la galerie Browne & Khalassian (réf. : EZS71M).

Il est rare que l’art tue. Oui, je sais : quelques peintres à la peine se sont bel et bien suicidés, mais je pense ici aux victimes de l’art par accident. Voici deux ou trois cas remarquables dans le domaine de la sculpture : Mlle Jantot écrasée par un bronze de Maillol, M. Brett décapité par une machine de Tinguely devenue folle, Mme Sawours net coupée en deux par une plaque d’acier Corten de Richard Serra. Sur ces faits divers macabres, la presse d’art s’est tue. Délicatesse ? Non, éthique : pendant le drame le marché continue. Mardi dernier (ou plutôt lundi, non c’était bien mardi), j’assistais aux obsèques de Guy Fascari, un ami (et un bon client). En général, j’évite de perdre mon temps aux enterrements des autres mais LÀ, étant donné Marta, sa veuve également une amie, et même plus, je me suis senti obligé. D’ailleurs, cette cérémonie minimaliste a été si vite expédiée qu’au bout du compte, il eût été plus coûteux de mentir une excuse que de faire le déplacement. Donc j’y étais. Et à la fin, planté là, j’attendais pour partir avec elle que Marta se délivre d’une dizaine de faiseurs de condoléances qui l’accaparaient. Et ça durait. Ces pleurnicheurs, ils ne la lâchaient pas. J’ai fini par me tirer. En sortant du cimetière, un inconnu m’a interpelé, se disant enquêteur de police et désireux de me poser quelques questions. Pas l’temps, j’ai dit. Il a insisté. Ce fouille-merde en savait long sur mes activités d’agent d’art. Il a dit que la fourmilière que j’avais vendue à Guy Fascari était peuplée de fourmis tueuses du Brésil et que je pourrais bien être responsable de sa mort. Vicieux, le type. Monsieur, j’ai dit, le défunt était un grand cardiaque. Seul chez lui, il a succombé à une crise. En dix jours, les fourmis l’ont entièrement nettoyé : il n’en est resté que le squelette. C’est cruel. Merci de respecter la douleur de sa femme. Et des amis.

 

4 mars 2020

[Chronique] Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre, par Christophe Stolowicki

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Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre, dessin de couverture de Florence Manlik, Lanskine, automne 2019, 80 pages, 14 €, ISBN : 978-2-35963-006-0.

 

Deux siècles et demi séparent l’Éthique de Spinoza du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein dont les angles aigus malmènent la rondeur de l’opticien poète. Le siècle qu’y rajoute Virginie Poitrasson, à hoquets conceptuels résolutoires (Une position qui est une position qui en est une autre), ouvre large des perspectives autotéliques, totologiques, aporétiques où abstrait d’abstrait le suprématisme pique en vrille – installe une soutenable légèreté de l’être sur les margelles de la nuit, à fleur de rêve ou de trottoir. Entre corollaires et scolies, les propositions se passent de démonstration quand l’autrice, entre « répartition autre », « unité autre » et « temps autre », décline le « Désir » aux trois temps du syllogisme et que les protagonistes a priori d’une Critique de la raison pure « s’éclatent » en tessons de lemme, « positions » came à soutras, tempête transcendentale.

« Le parcours aller-retour oscille du boisé ténébreux à l’ombre flottante jusqu’aux rayons lumineux et inversement »  – au « bout du chemin, l’accroche au bitume […] fait signe et désigne. Les cailloux ne sont que des présages. » Autre rêve : « Avec agilité, elle s’est entourée du peu de silence nécessaire […] installe sa sauvagerie […] restée lovée bien profondément en moi, jusqu’à se rendre invisible et être oubliée pendant longtemps. Elle est de ces colères formées par un choc sourd et imprévisible […] Une sorte d’arrêt sur image, tranchant, et l’énigmatique en guise d’arrivée. » Décrits avec une sobre méticulosité des limbes, articulés avec justesse au plus labile, nets de tout onirisme. Laissant aux oubliettes ceux d’André Breton.

Des calligrammes se tête-bêchent à angle droit, à qui perd pend. Un col y maçonne deux decrescendos. Soit « un éclaircissement rond entouré / si gigantesques, les rayons / du soleil illuminant le sol à / s’asseoir dans la lumière / barre chocolatée encore / une fois comment / chaque seconde / je sentais / le chemin / du soleil ». Une intensité s’y devine. Une, intense, y tait si devine. Le sens s’y perd, la forme un peu.

Poésie opérative, implacablement désubstantiée en « protocole[s] ». Immersion en poésie américaine, dont Virginie Poitrasson est traductrice. Dada a pris un coup dans l’aile, ne crie plus, ne profère plus, émet. « Être tout contre » : à bout touchant, de tir à blanc. Modes d’emploi, évacué Georges Perec. Une nouvelle ère glaciaire succède au réchauffement climatique. Toutefois « On peut choisir d’emprunter (alias Dürer) la voie sans issue de la mélancolie. Une mélancolie qui prend la forme la plus élevée de gourmandise. » On respire à l’ébauche de canular. « Le fragmentaire domine », voire le vermiculé. Mais « C’est là à venir. Là. Encore un peu plus là. Au plus près. De plus en plus prêt. Ça s’apprête. Alors je m’apprête. Ce n’est pas le moment que ça s’arrête. Tout net. » Ça se précipite et l’on respire enfin l’air conditionné à pleins poumons.

« À regret presque le déroulement de l’histoire / et ses décors peints ».

Où l’on sait « s’adonner à la collection de scrupules. Comme on collectionne des scarabées » jusqu’à ce qu’Ernst Jünger y reconnaisse son travail ; quand « Sans démangeaison, les indices sont bons à jeter » ; où, quand « la matière à s’étonner se fait sans nous » – tout en « diversions emmaillotée » désencalaminant le poétiquement correct, abondant, se rétractant toujours un cran en deçà, au-delà, à son dévers, Virginie Poitrasson fraye dans le paysage de la poésie contemporaine, d’Alphaville en continent perdu, une uchronique voie de crêtes.

29 septembre 2019

[Chronique] Sicard-san, par Guillaume Basquin

Jacques Sicard, Ozu-san, Z4 éditeur, coll. « La Diagonale de l’écrivain », septembre 2019, 112 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-490595-60-0.

Si les philosophes sont ceux des penseurs qui inventent des nouveaux concepts, ainsi que le disait Gilles Deleuze, « les artistes précieux sont ceux qui inventent de nouveaux mouvements en vue d’un repos insoupçonné », clame Jacques Sicard dès l’amorce de son nouveau livre consacré en partie au cinéma d’Ozu, qui sort chez Z4 dans la collection dirigée par Philippe Thireau : Ozu-san. Sicard étant deleuzien (il a même écrit un Abécédaire (publié par La Barque) en hommage évident au philosophe), ce n’est sûrement par un hasard s’il entame son nouvel opus avec cette incise. En cinématographe, la morale étant (presque) tout entière affaire de travellings, de « nouveaux mouvements » (de caméra, de montage, d’acteurs ?) inventent de nouveaux gestes (à moins que ça ne soit l’inverse ? et que ce ne soient les nouveaux gestes qui inventent de nouveaux mouvements (comme en danse, et exemplairement chez Merce Cunnigham) ?). L’Esthétique (et Dieu aussi, que Sicard n’accepte pas…) gisant dans les détails, le ciné-poète (quel autre mot ? l’auteur, dès la 4ede couverture, soutenant qu’il « écrit une Poésie de Cinéma (de – et non pas du) »), dans ses toujours courts textes très ciselés et explosifs, cherche toujours le punctumdans le mouvement, ou le geste où le plan (ou le montage) pour lui achoppe ou fait saillie ; ainsi à propos du Journal d’un curé de campagnede Bresson : « Sur la route, l’engin mécanique qui file est une flèche qui a refermé les aiguilles du temps, c’est un trait mélodique des plus doux malgré sa raucité froide. » Mécanique d’écriture de haute précision, toujours ! On a à peine le temps de souffler que le passager, hop !, grisé, a déjà oublié « l’ouverture angulaire du fer de la flèche – qui se fiche aussitôt dans l’os du front, rose et frais et tout droit contre le vent ». Mécanique implacable comme les griffes du projecteur…

Ozu-san est, pour moitié, une suite de notes têtues sur le geste nouveau du cinéaste Ozu (au sens de Jean-Claude Biette dans Qu’est-ce qu’un cinéaste ? (P.O.L, coll. « Trafic », 2000), c’est-à-dire pas un metteur en scène ni un réalisateur, mais un artiste d’un nouveau type, qui travaille avec le film et invente de nouveaux gestes artistiques (comme par exemple poser sa caméra à hauteur de tatami) qui n’eurent jamais lieu dans aucun autre art auparavant, ni dans le théâtre ni dans l’opéra ni en littérature) : « Ozu filme ce qui ne passe pas dans ce qui se passe. » Le geste d’Ozu est essentiellement musical ; ce sont des variations sur ce qui se passe dans le plan quand apparemment il ne se passe rien : « une folie de clavecin » : « Il n’y a que des notes tempérées » ! Jacques Sicard a-t-il lu le numéro inaugural de la revue Trafic, autrefois créée par Serge Daney (et plus belle revue de cinéma du monde) ? Ces Notes sur le geste de Giorgio Agamben qui y figuraient le laissent à penser : « Le cinéma a pour élément le geste et non l’image » ; et aussi : « Ayant pour centre le geste et non l’image, le cinéma appartient essentiellement à l’ordre éthique et politique (et non pas simplement à l’ordre esthétique »). Le titre du deuxième volet de ce petit livre, « Poélitique », qui se termine sur un hommage à Pasolini (« Je suis l’abcès. Je suis l’abeille. Je suis le suc. C’est la vie qui est fasciste »), fore sur ce même thème jusqu’à la « terreur » (dans les lettres) : « Il ne sera plus question que de se battre, et se battre encore. Tu seras l’ennemi. »

11 septembre 2019

[Création] Gauthier Keyaerts & Vincent Tholomé, Mon épopée, chant 27

Et voici MON ÉPOPÉE des extraits sonores de MON ÉPOPÉE un livre en 33 chants constituant le volume 13 des 38 volumes recueillant les propos tenus au jour le jour par Konstantin Peterzhak à la cafétéria du centre atomique de Dubna il y a quarante ans en Union Soviétique. C’est à Georgy Flyorov ami et collègue de Konstantin Peterzhak que l’on doit MON ÉPOPÉE que l’on doit la compilation en 38 volumes des propos tenus au quotidien par Konstantin Peterzhak. C’est à Georgy Flyorov que l’on doit aussi la traduction et adaptation française de MON ÉPOPÉE.

Nous ne faisons nous autres que mettre en sons et en voix des extraits de MON ÉPOPÉE. Ce que nous donnons ici à entendre ce sont des improvisations des choses enregistrées dans l’instant sans concertation préalable. Nos mises en sons et en voix sont livrées brutes sans montage sans retouche. Elles sont des bouteilles lancées à la mer. Des façons de redonner corps aux voix singulières de Georgy Flyorov et Konstantin Peterzhak.

Gauthier Keyaerts : electronics + sound design

Vincent Tholomé : electronics + voix

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MON EPOPEE / CHANT 27. / HOW TO VIVRE VIVANT CHEZ LES MORTS /

 

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c’est à dubna / à la cafétéria du centre atomique / c’est le matin / le deux avril / ceci a lieu avant le travail /

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il y a konstantin peterzhak / il se passe les mains à l’eau tiède / il se passe les mains au savon de marseille / il est à dubna / à la cafétéria du centre atomique / il porte déjà sa combinaison blanche / ses bottines de feutre / son bonnet en tulle / il dit / à mesure qu’il passe ses mains à l’eau tiède :

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georgy flyorov / tu dois savoir : des fois je vis chez les vivants / des fois je vis chez les morts / je sais comment faire / je sais comment vivre / chez les vivants comme chez les morts / je répète : je sais comment vivre / chez les vivants comme chez les morts / c’est inné / instinctif / sans le savon de marseille on ne se débarrasse pas du fromage / georgy flyorov / le sais-tu au moins ? / le sais-tu au moins ? /

dit konstantin peterzhak / passant ses ongles à la brosse dure / laissant couler tiède / plus que de raison / puis disant :

georgy flyorov / je sais que sans le savon de marseille le fromage persiste sur les doigts / sur les ongles / dans les shorts et les chemises / c’est un fait / un constat / on dégage alors une odeur de mort / des jours durant / c’est un fait / un constat / ceci est un mode d’emploi pour ne pas l’oublier / ceci est un mode d’emploi pour ne pas vivre mort / ceci vise à faire vivre un vivant chez les morts / ceci vise à faire vivre un vivant dans la vie / il suffit de passer tes mains à l’eau tiède / georgy flyorov / il suffit de passer tes ongles à la brosse / dure / au savon de marseille / pas oublier / georgy flyorov / pas oublier / un fromage persistant sous tes ongles peut ruiner ta vie / georgy flyorov / un fromage persistant peut ruiner ta vie / au bureau / chez toi / dans les autobus / pas oublier / georgy flyorov / pas oublier / ne jamais sortir à la main le beurre du beurrier / ne jamais l’étaler sur la nappe / ne jamais laisser le fromage persister / sous tes ongles / dans tes shorts / tes chemises / ce serait vivre mort chez les morts / ou / vivre mort dans la vie / gâcher ainsi ta vie / ou / tes amours naissants / flyorov / tu comprends ? / tu comprends ? / tu comprends ? / flyorov ? /

dit encore peterzhak / achevant de se rincer les mains à l’eau tiède / au savon de marseille / me décochant des clins d’Å“il / comme s’il ne venait de dire rien que pour moi / comme s’il ne parlait rien qu’à moi / me regardant à mesure qu’il se lavait les mains / se les passait à l’eau tiède et au savon de marseille / insistant lourdement sur mon nom / le disant sans le dire dès qu’il relevait la tête / me regardait droit dans les yeux / me décochant un clin d’Å“il dès qu’il relevait la tête / m’apostrophant ainsi / par mon nom / sans avoir à le dire / ne le disant pas mais le disant sans le dire / comme s’il avait quelque chose à me dire / en raison d’un rendez-vous nocturne / samedi deux avril / à dubna / en raison d’une sortie en ville / à dubna / d’un cinéma et d’une sortie en ville / dans les bars / ou dans un restaurant / chinois / ou coréen / en raison d’un amour / peut-être naissant / je ne sais pas / je ne sais pas / je ne sais pas /

///

rien ne comptant / en tout cas / autant / pour konstantin peterzhak / que de vivre vivant chez les morts / aimait toujours à dire konstantin peterzhak quand konstantin peterzhak tenait des propos à propos de ses steppes / de ses pelouses intérieures / disant des choses comme :

ici

dans mes pelouses

dans mes steppes intérieures :

jamais encore on ne m’a vu pondre un Å“uf

ou :

des fois je profère un chagrin / j’embrasse des lèvres un enfant neuf / ici mon nez frétille / je varie peu avec l’âge / ce que j’ébauche est vieux comme le monde / j’admire le dos des apparences / etc. /

etc. /

puis ajoutant encore : / c’est vivre vivant chez les morts / georgy flyorov /

///

c’est vivre vivant chez les morts

///

compris ?

compris ?

compris ? / georgy flyorov ? / compris ? /

6 juin 2019

[Chronique] Destination de la poésie : marche arrière… (à propos du livre de François Leperlier), par Fabrice Thumerel

François Leperlier, Destination de la poésie, éditions Lurlure, Caen, mars 2019, 192 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-17-7.

L’interrogation sur la destination de la poésie (ses objectifs comme son devenir) est devenue un topos. Le livre de François Leperlier n’en est pas moins utile, ne serait-ce que pour sa critique salutaire d’une posture moderniste hégémonique qui a pour inéluctables corollaires toutes sortes d’impostures en plus de l’arrogante et insensée ignorance du passé. Aux antipodes du discours dominant sur la poésie, pleurnichard et aquoiboniste, François Leperlier a raison de juger problématique l’actuelle grande visibilité de la poésie, n’hésitant pas à emprunter la voie polémique, excessive mais drôle : « La moindre commune n’a-t-elle pas droit à un service public de la poésie ? N’a-t-elle pas vocation à bénéficier du label « Villes et villages en poésie », à l’instar des « Villes et villages fleuris » […] » (p. 106)… Et de souligner ce premier paradoxe : « Voilà une activité que l’on a vue animée d’une ambition sans pareille, qui sut porter la contradiction un peu partout, qui s’est distinguée par un fort indice d’asocialité, de résistance et de défi, qui inventa des mondes et fit parler les dieux, qui voulut à elle seule décider du sens de la vie… Et voilà qu’elle doit solliciter les encouragements de l’État, qu’elle doit veiller à sa bonne santé institutionnelle, justifier de son action, rendre des comptes, après qu’elle s’est recyclée dans le déballage littéraire, l’animation culturelle et le vivre ensemble ! » (136). Et cet autre, tout aussi essentiel : jamais la poésie n’a suscité autant d’intérêt et d’investissement financier, et pourtant elle est décrétée en déclin. Et l’essayiste de s’attaquer à un nouveau type de poète, animé par la « fièvre de légitimation » : « La vie d’un poète qui en veut vraiment a fini par s’apparenter à celle d’un petit entrepreneur, chargé d’affaires ou, si l’on y tient, de missions. CV et agenda remplis à bloc. Il sait diversifier ses talents et consent volontiers à certaines tâches complémentaires, telle l’animation des « ateliers d’écriture », eux-mêmes en constante extension » (111-112). Désormais, tous les coups sont permis : s’autoproclamer « subversif » et re-clamer à l’envi que « la poésie est inadmissible » (sic !) fait partie des « bons plans » – comprendre : est une façon efficace de créer puis gérer sa surface de visibilité. Pourquoi « une telle boulimie de représentation » (135), alors même que très souvent il y a incompatibilité entre les types de production et les circuits de médiatisation choisis ?

On se gardera toutefois de se réjouir trop rapidement. En effet, une lecture un peu attentive conduit le lecteur à déplorer tout d’abord le recours au name dropping et à l’affirmation aussi péremptoire que hasardeuse : comment peut-on voir triompher au XVIIIe siècle « l’autonomie de la poésie par-delà les distinctions de genre » ? (83)… Mais surtout une tactique des plus malicieuses, que l’on pourrait synthétiser en appliquant à son auteur cette mise en garde : « sous la phraséologie progressiste, qu’elle soit morale, sociale ou esthétique, il faut plutôt s’attendre à trouver une passion conformiste et régressive bien caractérisée » (135). C’est ainsi que François Leperlier adopte une posture moderniste, prônant une conception élargie de la poésie (favorable à une « hybridation généralisée des pratiques »), pour mieux s’attaquer au fétichisme textualiste – qu’il fait passer pour une restauration -, au littéralisme, à la poésie scénique comme numérique. Sa cible principale est la poésie contemporaine, « ce label chargé de couvrir non pas, tout bonnement, l’art actuel, l’art d’aujourd’hui, mais un vaste et interminable chantier de retraitement institutionnel des avant-gardes » (38) : « Notons qu’on est déjà passé, après la « postmodernité des années 70, à « l’extrême contemporain », ça fait bien une quinzaine d’années, et qu’on ne recule pas devant « l’ultra », le « néo » ou même le « post-contemporain » » ! Exit Prigent, Espitallier, Hanna… Rien que cela. Et pour quoi ? Aboutir à la restauration d’une poésie métaphysique fondée sur la métaphore… Remétaphysiquer la poésie, car, vous comprenez, sa « désublimation est sa liquidation pure et simple » (53). CQFD !

Vous comprenez… la Dualité… la Réversibilité des contraires… la Poésie des essences… la Poésie des profondeurs !
Destination de la poésie : marche arrière…
Basta, et en avant toute !

2 février 2019

[Chronique] PISE (Poésie Indéfinie Sans Emphase – Hommage à Emmanuel Hocquard), par Fabrice Thumerel

Dimanche dernier 27 janvier disparaissait l’une des figures majeures de la modernité négative, Emmanuel Hocquard (1937-2019) : Libr-critique avait eu l’occasion de présenter le Colloque international qui s’était tenu sur son Å“uvre en juin 2017 à la Sorbonne ; la réédition de ses Élégies en 2016 dans la collection « Poésie » de Gallimard ; sa Terrasse à la Kasbah
L’impressionnante somme parue au printemps dernier est l’occasion de saluer un parcours singulier.

Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, 2018, 616 pages, 23,90 €, ISBN : 978-2-8180-4188-8.

« Ã‰crire, c’est aussi une école de lecture » (p. 304).

« Je crois avoir bien saisi dans son ensemble ma proposition à l’égard de la philosophie, quand j’ai dit : la philosophie, on ne devrait l’écrire qu’en poésie » (Wittgenstein, Remarques mêlées, cité p. 406).

De 1993 à 2005, Emmanuel Hocquard a enseigné à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux : à partir de 1998, son cours « Langage & écriture » s’est transformé en ARC (Atelier de Recherche et de Création), auquel on trouve un nom grâce à un autre acronyme, PISE (Procédures Images Son Ecriture). D’emblée, le poète arbore deux prises de distance. D’une part, aux termes de « création » et de « procédure » il préfère ceux d' »expérimentation » et de « dispositif ». D’autre part, il ironise sur la mode, importée des USA, des « creative writing » : comme si l’on devenait écrivain à coups de recettes… En fait, pour lui, ces ateliers d’écriture « sont surtout récréatifs : on y joue à l’écrivain » (p. 12).

Penchons-nous un peu sur PISE. C’est grâce à David Lespiau que nous pouvons disposer rassemblés en un volume des notes de cours (dont les fameuses leçons de grammaire, structurées par les trois notions : Ethique, Logique et Poétique – ELP), textes de création et lettres aux Pisans qui composent cette imposante somme placée à l’enseigne de Wittgenstein et de Deleuze. On y trouve bien entendu des exercices caractéristiques de ce type d’atelier : « procédure de fabrication du poème collectif » (323), « procédure expérimentale d’écriture : l’éponge » (371)… Sans oublier cette invitation adéquate : « Je me souviens de Pise. Trouver une forme » (221). En piste, les étudiants pratiquent le cut-up et le cut-out, mènent à bien leur tour de Pise jusqu’à produire un « voyage à Pise« … Et l’auteur n’est pas avare de jeux de mots : « Pise & Love », « Let it Pise »…

L’intérêt d’une telle somme réside dans les sujets traités : analyse critique du langage ordinaire (distinctions personnel/privé, morale/éthique, notion/concept…), écriture objectiviste, écriture discontinue, idiotie, séries répétitives/séries différentielles, ponctuation… Mais surtout dans les prises de position fondamentales. Tout d’abord, on ne peut être surpris que, dans un cours sur la tautologie – ce « modèle logique de vérité » (Wittgenstein) -, il préfère à la métaphore « la plénitude de la littéralité » (287). On est avant tout admiratif devant l’indépendance d’esprit du héraut de la modernité négative, qui a toujours su résister aux mots d’ordre, à commencer par ceux constitutifs de l’avant-garde : « La notion d’avant-garde ne peut se comprendre et s’expliquer que dans une perspective historique liée à l’idée de progrès, qui a marqué l’ensemble de notre culture depuis plusieurs siècles et fondé, au siècle dernier, ce qu’on a appelé la modernité » (408). L’histoire littéraire n’est pas en reste : « L’Histoire de la littérature est un agencement de mots d’ordre. Ça n’a rien à voir avec les faits : j’écris, je peins, je sculpte, je photographie, je filme, etc. L’Histoire littéraire, c’est la troisième personne du discours indirect, avec les verbes au passé : il a écrit, elle a peint, ils ont sculpté, elles ont photographié, etc. » (262). La Poésie même « est une réserve d’élection pour les mots d’ordre et les gros mots. Ils y pullulent et y prolifèrent ouvertement. Denis Roche avait raison de dire que la poésie est inadmissible, mais il avait tort d’ajouter d’ailleurs elle n’existe pas. Il est pratiquement impossible d’échapper aux mots d’ordre et aux gros mots quand on écrit de la poésie, parce que poésie est déjà un mot d’ordre. Quand vous voyez, imprimé sur une couverture de livre, le mot Poésie, Poème, ou, pire, Poèmes ou Poésies, vous êtes d’emblée confronté à un mot d’ordre » (246).

20 décembre 2018

[Chronique] Eugène Guillevic, Euclidiennes (réédition), par Matthieu Gosztola

Eugène Guillevic, Euclidiennes, dossier par François Mouttapa, Gallimard, collection Folio+Collège (n° 46), 2018, 160 pages, 5 € 50.

François Mouttapa, dans son édition commentée, didactisée à destination des collégiens, des Euclidiennes de Guillevic (qui, en mêlant poésie et mathématiques, a inventé une « poémathique »), nous invite, de manière sous-jacente, à repenser l’enseignement des Lettres.

Anne Armand, dans L’Histoire littéraire, Théories et pratiques [1], pose les cadres de référence : « Pour l’élève d’aujourd’hui, qui manque des repères traditionnels proposés par les manuels, par le discours scolaire, « toutes » les Å“uvres du passé, c’est-à-dire qui n’appartiennent pas à son temps personnel, apparaissent globalement comme lointaines, dans une perspective écrasée qui mêle au moins trois siècles de littérature ».

L’enseignement des Lettres qui traite d’objets patrimoniaux doit « relever un défi », commente François Mouttapa dans « L’histoire littéraire au lycée : retour ou nouveau départ ? » [2] Quel est ce défi ? « [F]aire face au « régime d’historicité », pour reprendre la formule de François Hartog, à la manière dont les jeunes générations pensent leur rapport au passé. Il y a d’un côté le présent auquel ils appartiennent, et de l’autre un bloc informe, celui du passé, écrasant toutes les Å“uvres sans approche linéaire, séquencée ou hiérarchisée.

Plusieurs raisons l’expliquent, au premier plan desquelles la désynchronisation des progressions disciplinaires parallèles en Lettres et en Histoire et une approche universalisante des objets littéraires qui leur retire toute singularité historique. Voltaire s’engage contre le fanatisme de même qu’Hugo s’engage contre la misère. D’autres raisons s’ajoutent à celles-ci : le traitement de l’Histoire dans les nouveaux genres littéraires, comme les sagas de l’heroic fantasy qui reposent sur le brouillage et l’hybridation des formes, le régime de muséification dans lequel on installe les œuvres littéraires et artistiques du passé ou encore l’éloignement inéluctable des jeunes générations des cadres de référence d’œuvres comme celle de Camus ou de Sartre, perçues jusqu’à une date récente comme centrales et modernes. » Conséquemment, les œuvres sont perçues comme « séparées du réel et des pratiques sociales ».

Et que dire de « l’effacement de la figure de l’auteur » ? Cet effacement, « envisagé pour des raisons théoriquement valables, prive les adolescents de figures littéraires médiatrices et les expose à les chercher ailleurs. Dans leurs pratiques de lecteurs, ils ne développent quasiment aucune démarche d’appropriation personnelle et collective. On suivra donc volontiers Florent Coste dans Explore, investigations littéraires [3] pour qui l’entrée par les codes littéraires – catégorisation par genre, choix de textes (trop) typiques, réduction de l’œuvre à des procédés esthétiques – réduit les compétences du lecteur dans son appropriation et son questionnement des œuvres. »

« À l’inverse, écrit Mouttapa, quand on privilégie les entrées anthropologiques qui enracinent à nouveau textes et œuvres dans l’histoire humaine, le statut même de l’histoire littéraire devient plus stimulant. Il s’agit alors de comprendre, à travers une époque et dans des contextes variés, les usages vivants de la littérature : les expériences de vie qu’elle procure (sensibilité, imaginaire, idéation) ; les nouveaux contextes qu’elle produit par le changement des modes, des sensibilités et des valeurs ; la démarche de connaissance et l’unité des savoirs qu’elle permet ; sa capacité à transmettre. L’enjeu est bien de concevoir la création littéraire comme un geste et non comme un texte.

On veut ainsi construire une histoire littéraire plus incarnée, excédant le seul domaine littéraire pour s’ouvrir sur tous les autres domaines du savoir, repolitisée puisque repensée comme action sur une société et une époque, et comme pouvoir à travers les nouveaux langages et la mémoire qu’elle permet. […] »
Oui, « [u]n mouvement littéraire et culturel n’est pas un fossile que l’on retrouve au bord du chemin, la seule preuve du passé, mais un futur encore vivant et palpitant, capable d’ouvrir des perspectives et de faire frissonner. »

[1] Paris, Bertrand-Lacoste, Toulouse, CRDP Midi-Pyrénées, collection Didactiques, 1993.
[2] Nouvelle Revue Pédagogique lettres lycée, numéro 81, septembre 2018.
[3] Paris, Questions théoriques, collection Forbidden beach, 2017.

25 mai 2018

[Chronique] Olivier Apert, Si et seulement Si, par Christophe Stolowicki

Olivier Apert, Si et seulement Si, Lanskine, printemps 2018, 112 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-61-8.

Mi-secret mi-stère mi-mètre, plus assertorique qu’apodictique fantôme de l’Opéra il niche « l’Ange B » en variations en dents de scie, al dente, plutôt rubato qu’andante, dans (dandysme) la distance à la langue prise, déprise en reprises, en rifs, en chorus pâlissant les notions de rehaut et d’aplat ; en surprises de ponctuation ; en humeurs, gaîtés de la mémoire, de l’escadrille du joyeux équarri drille à retours de scorpion nous tenant en haleine de ce que seule sait dire la poésie. Savant et virulent il progresse sur les pointes, rat d’ô tell se faufile au droit de la falaise mortelle où « l’ange B » le lange dans son linceul à pic & pic & colle, engramme sa haute définition. Il joue avec nos nerfs, verbe haut vertébraux nous dessoude et cajole à bris de glace, à prix d’or sa caresse fait tressauter encore et dore lémure notre carcasse. Hors les murs en dents de scie, si et seulement Si.

Litaniques versets que récurrente éclaire une ampoule « (75 W/970 lumen) » jusqu’aux rituels, simples ou redondants deux points annonçant la chute en capitales de fin d’(apo)strophe. « Vénus anadyomène callipyge voire stéatopyge » côtoyant l’encadrement d’une aile d’ange « au format a3 (29,7 x 42) », se compose le « madrigal uchronique : : : » à deux temps, trois points d’orgue d’une compression de Satan. D’« une main gantée de rose » effleurée Gertrude Stein en ses tendres boutons.

D’une gaîté funèbre funambule, foisonnant de registres, nous devançant aux deux pôles de son « inadvertance » et, restant sibyllin, de « savoir s’arrêter // juste au bord de l’intelligence ». Parenthèses retournées comme gant en onguent, épaissies en croissants de lune, ouvrant sur la clarté d’ajour leurs ténèbres intérieures. Limbes surexposés. À contrepied, à contretemps de sa rigueur de traducteur connu (récemment de Mina Loy, poésies complètes), repoussant les frontières du sans genre où l’hydre s’entête. Maître verrier dans la débauche de manières, pompier pyromane à sautes de jubilation, batifolant à strates, à trois points en triangle esquivant une virgule, dans l’élégance du triplet d’astérisques appelant non appelé, entre citations et proverbes appendu haut & court.

Une maîtrise, une vélocité, une féroce érudition. Et puis & puis, dans un hommage funèbre (à Jean-Noël Vuarnet), sous tant d’esprit de sel de raillerie, changeant de ton au prix du change, du commerce d’émaux, la personne se révèle, celle dont le nom est pair sonne, sa promesse sonne. Encore qu’y « con » serve cinquante fois.

17 mai 2018

[Livre] « Double royaume ». Élégie pour P.O.L, par Fabrice Thumerel (à propos de Dominique Fourcade, Deuil)

En ce même jour où, de 19H30 à 22H, aura lieu à Nantes (Le Lieu unique) la projection du film Éditeur de Paul Otchakovsky-Laurens, suivie d’un entretien avec Jean-Paul Hirsch et Frédéric Boyer, paraît l’élégie de Dominique Fourcade dédiée "à tous ceux qui ont connu Paul Otchakovsky-Laurens et en garderont à jamais le souvenir".

Dominique Fourcade, Deuil, P.O.L, 17 mai 2018, 64 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-4580-0.

"Il y a enfin l’infini rilkéen, c’est-à-dire cette manière de voir
qui est in-finie au sens où elle n’est pas unilatérale,
manière de voir le double royaume, donc (en un mot en allemand :
Doppelbereich), c’est-à-dire le royaume où vie-et-mort s’entre-appartiennent" (p. 54).

Comme les 256 auteurs POL, pour le premier cercle, et bien au delà comme des dizaines de milliers de lecteurs, Dominique Fourcade – lui dont la grande affaire est la mort même – est frappé de sidération par la disparition accidentelle de Paul Otchakovsky-Laurens, éprouvant une double douleur, "l’une causée par la réalité de sa disparition, l’autre due au sentiment que tout cela est irréel" (44). Le "désordre lyrique" qui s’empare de lui provoque inévitablement des "appels d’écriture", et en particulier le projet de "faire quelque chose comme L’Écorchement de Marsyas de Titien" (cf. la reproduction en arrière-plan).

Paul Otchakovsky-Laurens est présenté comme l’homme des paradoxes : calme et emporté, "à émotion lente, à émotion rapide, ouvert au récit comme à l’absence de récit" (17)… Un éditeur passionné dont la "méthode était le plaisir" : "un narguilé de littérature" (14)… Dont le rapport à l’écriture est ainsi décrit :
"le livre un galop sans avoir pris d’élan c’était ça qu’il aimait
l’instant où l’écriture s’épanouissait pleinement en littérature, autant dire en abîme, juste ça
verglas à l’appui
zéro théorème" (16-17).
Un éditeur qui entretenait avec chacun de ses auteurs une relation singulière et inoubliable.

16 mai 2018

[Chronique] Gilles Weinzaepflen, Soleil Grigri, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilles Weinzaepflen, Soleil Grigri, éditions Lanskine, février 2018, 112 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-49-6.

Gilles Weinzaepflen n’est pas de ceux qui laissent la poésie  à l’état de prolégomènes et d’expériences d’écriture sans que l’on sache encore où cela peut bien mener. Il  permet à l’inverse de comprendre divers types d’animaux machines – communément nommés être humains. Tous montrent une certaine ivresse pour des flacons interdits.


Cela n’empêche pas – bien au contraire –  de transformer les chauds lapins en  lupins de garenne sans que l’articulation entre les deux soit forcément visible là où telle poésie tire souvent sa force d’éléments biographiques. La représentation du monde y explose en quatre temps et quatre voyages entre cécité et voyance, tourisme et sexualité, cinéma et métaphysique. Mais l’humour reste toujours présent.


Redevenant vernaculaire la poésie ne se contente pas de constater que qui embrasse trop, mal éteint. La lumière vient d’ailleurs. De l’attrait d’une écriture radicale à l’intersection de diverses influences géographiques (Yémen) qu’humaine (Klaus Kinski ou père de l’auteur). Se mélange, dans un travail dynamique et halluciné, une foule de figurations hétéroclites et souvent drôles.


S’éloignant de la représentation purement réaliste, l’artiste mixte Pasolini, La Reine de Saba et divers motocyclistes au sein de fragments qui deviennent des meringues flottantes. Elles interrogent la perception du réel. Métamorphoses, distorsions, anamorphoses trompent les habitudes de lecture là où l’auteur se fait le magicien d’os de ses propres illusions d’optique comme de celles des autres (Rimbaud compris). 


Elles offrent en outre l’occasion de poser les problèmes fondamentaux de la représentation humaine en formats déformants au sein d’une réflexion sur le « devant-être » des choses et de ceux qui les agitent (motos comprises). Sont donc mis à jour le pour et le contre, le tout et le rien là où la finalité n’est que peu de chose par rapport à ce va-et-vient entre deux états opposés. Parfois, en effectuant quelques pas, ou parfois par le reflet d’un miroir, une tête se renverse pour regarder les choses se défaire et se reconstruire. Cela revient à vivre des moments d’indécision qui en définitive font le peu que nous sommes tout en laissant parler autrement le quotidien. Le tout par ce qui devient dans ce livre non seulement des passages obligés mais des aventures.

13 mai 2018

[News] News du dimanche

En ce deuxième dimanche de mai, vos nombreux RV : avec la revue IF (n° 46), le festival international Lettres nomades, Cyrille Martinez, Jean-Marie Gleize, Sandra Moussempès…

â–º IF n°46 vient de paraître. Au sommaire : Philippe Artières, Rebecca Bournigault, Hubert Colas, Sandra Moussempès, Jeanne Moynot & Anne-Sophie Turion, Claire Astier, Éric Plamondon, Claudia Imbert, Alex Huot.

https://www.solitairesintempestifs.com/revues/664-if-n-46-9782846815499.html

â–º Le mai de Frank Smith :

â–º Du 14 mai au 2 juin, Festival international Lettres nomades, avec notamment Nina Yargekov.

â–º Mardi 15 mai, 18H30, Cyrille Martinez au Monte-en-l’air :

â–º Mercredi 16 mai à 19H30, rencontre avec Jean-Marie Gleize à la Librairie Texture (01.42.01.25.12 / 94 avenue Jean-Jaurès 75019 Paris) à l’occasion de la parution de Trouver ici. Reliques et lisières (Seuil).

Ici sans liens, sans lieu.
Epeler une révolution possible.
Le récit commence avec la rivière.
Nous n’avons pas de noms.
Les morts reviennent quand il pleut.
Une écriture à fragmentation.
La politique, comme une gorgée d’eau.
Ici aux lisières, avec les restes brûlants.
Faire pousser des ronces. Le présent simple.
Un communisme sensible.

â–º Jeudi 17 mai de 19H30 à 22H, Le Lieu unique à Nantes : la projection du film Éditeur de Paul Otchakovsky-Laurens sera suivie d’un entretien avec Jean-Paul Hirsch et Frédéric Boyer.

â–º RV avec Sandra Moussempès : deux lectures de textes inédits et de ses deux derniers livres, Colloque des télépathes (l’Attente, 2017) et Sunny girls (Poésie/Flammarion 2015)

Le 22 mai : Ivy writers (lectures bilingues français/américain), (Café Delaville 34 bd Bonne Nouvelle 75002)

Le 31 mai : pour la parution de la revue Rehauts (lecture commune à la librairie Tschann)

â–º EcritStudio et la Boucherie littéraire présentent les poèmes sonores réalisés lors de la session  de  création qui  s’est déroulée à Monteux en avril dernier. Poèmes diffusés de Guillonne Balaguer, Béatrice Brérot, Patrick Dubost, Estelle Dumortier, Antoine Gallardo, Béatrice Machet, Esther Salmona, Cédric Lerible, Natyot.

Organisée dans le cadre de la Périphérie du 36ème Marché de la Poésie de Paris et du Festival Poésie Nomade en Provence, cette diffusion aura lieu samedi 26 mai  à la Maison de la poésie d’Avignon (6 rue Figuière 84000 Avignon).

â–º Samedi 26 mai à Caen, rencontre autour de la Grande Guerre : Fern/Lhiver

18 février 2018

[News] News du dimanche

En cet avant-dernier dimanche de février, à vos agendas : RV avec le nouveau site des éditions Rencontres, Chaos de M. Brosseau… au Lieu unique à Nantes pour un concert-lecture, à Tourcoing pour un Hommage à P.O.L, à Villerbanne pour une soirée poétique… à Paris avec B. Fern et L. Fourcaut, à La Colonie autour de Lectures de prison

â–º Réapparition du site des éditions RENCONTRES, où l’on trouvera des joyaux : coffret DVD Aymé/Pey, livres de Blaine, Gleize, Pazzottu, etc.

â–º Avant que la chronique d’Alain Jugnon ne soit publiée cette semaine, voici les dates à retenir autour du roman de Mathieu Brosseau, Chaos :

– une rencontre à la librairie Charybde avec Hugues Robert le jeudi 8 mars à 19h30 ;

– lecture performance avec Jean-marc Bourg : le 14 mars au Trempolino à Nantes ; le 15 mars à la médiathèque de Herbignac ; le 16 mars au Dôme de Saumur ; et le 30 mars
à la Maison de la Poésie de Paris, une lecture musicale avec Olivier Mellano.

â–º Mercredi 21 février à 19H30, Le Lieu unique à Nantes :

Concert-lecture avec Éric Arlix (poète), Serge Teyssot-Gay (guitare) et Christian Vialard (synthés). Présentation : Yves Arcaix.

Golden Hello est le terme utilisé en anglais pour « prime de bienvenue », cette dernière concerne uniquement les managers de très haut niveau. Les textes, aux sujets très différents, dressent un portrait du monde contemporain et d’individus qui luttent, chacun à leur manière, pour leur survie.

â–º Jeudi 22 février au Fresnoy de Tourcoing (59) : Hommage à P.O.L !

En hommage à Paul Otchakovsky-Laurens, une projection de "Editeur", son dernier film sorti fin novembre 2017, aura lieu dans la grande salle de cinéma du Fresnoy à Tourcoing. Celle-ci sera suivie d’un échange avec Jean-Paul Hirsch, proche collaborateur de Paul Otchakovsky-Laurens, et les auteurs P.O.L Kiko Herrero, Patrice Robin et Patrick Varetz.
Il s’agit ici d’honorer la mémoire d’un grand éditeur, mais aussi d’un homme de cinéma : Paul Otchakovsky-Laurens a été pendant plusieurs années président de la commission d’avance sur recettes du CNC, et la maison P.O.L publie depuis 1992 la revue de cinéma Trafic, créée par Serge Daney.
Après "Sablé-sur-Sarthe, Sarthe", "Editeur" est son second film.

â–º Dimanche 25 Février 18h, à Bubble Art (28 rue Anatole France 69100 – Villeurbanne) : soirée poétique avec Guillonne Balaguer, Alice Calm, Georges Chich, Patrick Dubost, Isabelle Pinçon, Brigitte Baumié, Claude Yvroud, Laure Viel, Béatrice Brérot, Pierre-Alain Gourion.

Prix d’entrée : 10€ – tarif réduit : 5€

â–º Jeudi 1er mars à 19H, Bruno Fern / Laurent Fourcaut : lectures croisées (Café de la Mairie : 8, place Saint-Sulpice 75006 Paris).

Bruno Fern lira des extraits de "L’air de rin" (Louise Bottu, 2016) et de son prochain livre à paraître aux mêmes éditions, "Suites". Laurent Fourcaut lira des extraits de "Joyeuses Parques" (Tarabuste, 2017) et de "Or le réel est là…" (Le Temps des cerises, 2017).

â–º Mercredi 14 mars, rencontre à La Colonie de 19h à 21h (128, rue Lafayette 75010 Paris) autour de Lectures de prison (éditions Le Lampadaire), ouvrage consacré à l’histoire des bibliothèques de prison et à l’accès (ou au non-accès) des personnes détenues à la lecture. Au cours de cette rencontre, il sera question des problématiques liées à la lecture en prison, mais aussi des choix éditoriaux qui ont présidé à la conception du livre ‒ archives, documents bruts, inventaires, listes – et de leur effet sur la réception de l’ouvrage.

Programme du 14 mars

Lectures de prison. De la recherche documentaire à la poétique du document

Intervenants
. Jean-Lucien Sanchez, historien : La pratique de la lecture en prison, XIX-XXe siècle
. Séverine Vincent, comédienne et collaboratrice d’Olivier Brunhes : Théâtre en prison, documenter le vivant
. Muriel Pic, écrivain : Le démon fugitif des minutes heureuses. Poésie (et) documentaire
. Philippine Chaumont et Thomas Bellegarde, graphistes : Design des Lectures de prison

Lectures de prison
Contributeurs
Préface : Philippe Claudel. Postface : Jean-Lucien Sanchez. Ouverture des chapitres : Philippe Artières, Jean-Louis Fabiani, Guillaume de la Taille, Marianne Terrusse, Claude Poissenot.

23 janvier 2010

[Rencontres] Les écritures du web

Filed under: Non classé — Étiquettes : — rédaction @ 21:38

LES ECRITURES DU WEB
Sonde 01#10

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30 juin 2009

[Expoésie-vidéo] Lecture de Sébastien Lespinasse [1/2]

Filed under: Non classé — Étiquettes : , , , — rédaction @ 9:00

  Deuxième extrait des lectures de la première soirée : Sébastien Lespinasse. Sébastien Lespinasse est une des voix les plus importantes à notre sens de la poésie sonore actuellement, mais dans la lignée, non de l’usage de la médiation technologique, mais dans le sens d’un travail bruitiste, d’une exploration étendue du son possible par la bouche, la gorge … Ce qu’il exprime avant sa lecture, à partir de John Cage, expose parfaitement la lignée dans laquelle il se situe, et qui, ce soir-là, hormis avec André Gache, était en absolue hétérogénéité avec les autres poètes, notamment Valérie Rouzeau.

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