Libr-critique

8 juillet 2020

[Entretien] Lancement d’un OVNI, COCKPIT : trois questions à Christophe Fiat, par Fabrice Thumerel

Avant ma chronique qui paraîtra dans La Revue des revues, on découvrira l’OVNI COCKPIT VOICE RECORDER grâce à l’un des deux pilotes à bord, Christophe Fiat, dont on lira dans AOC un article éclairant : « Ã‰crire dans une période de collisions ». [Une épopée de Christophe Fiat]
Commander la revue : troisccc@free.fr (5 € le numéro papier ; 2 € en format numérique).

 

Pourquoi ce titre et ce support cheap et pop ?

Le COCKPIT VOICE RECORDER est la boîte noire placée à l’arrière d’un avion qui enregistre les conversations des pilotes pendant le vol. Elle est conçue pour résister aux chocs, à l’incendie et à l’immersion. À une époque où l’art et la culture sont sans cesse dégradés, menacés, attaqués, la métaphore de la boîte noire est le lieu adéquat pour rendre possible une création nouvelle qui serait à l’abri des coups mais à l’affut du monde et de ses convulsions. Et aussi le COCKPIT VOICE RECORDER est un espace d’écoute et de son, un espace où les voix des invités de la revue peuvent se faire entendre comme si chacun d’eux était pilote ou co-pilote. D’ailleurs chaque invitation est une « carte blanche » au propre et au figuré : chaque page de la revue est un fond blanc avec un cadre noir dans laquelle les invités ont la liberté de publier ce qu’ils veulent. Quant au support (la revue en version papier ressemble à un journal), il est adapté à la fréquence de publication : un mensuel. Comme nous avons une économie modeste et qu’il faut publier vite et bien, nous avons eu recours au DIY dont l’origine est plus à chercher du côté du Punk que de la Pop, cette dernière se caractérisant par son univers multicolore et pétillant. Ici que des pages en noir et blanc, accompagnées du bandeau :

« jeveuxquemapoésiepuisseêtrelueparunejeunefillede14ans ».

 

Quel parallèle établis-tu entre cette nouvelle expérience revuiste et ta première, avec Anne-James Chaton, intituléeTIJA (The Incredible Justine’s Adventures) ? 

COCKPIT VOICE RECORDER est né pendant le confinement de la crise sanitaire du Covid. Le premier numéro est paru le 1er mai 2020 en version uniquement numérique. C’est pour moi une aventure incomparable et pour Charlotte Rolland, une aventure inédite. Revue de crise. Donc nous sommes deux dans le COCKPIT à conduire ce que j’appelle ce zing : Charlotte Rolland, directrice de la publication et moi qui m’occupe du rédactionnel. C’est une revue de création par le choix des invités (ils viennent du théâtre, de la poésie, de la littérature et de l’art et aussi de la musique et de la culture) et par la liberté des formes mais par son rythme de parution, elle est mensuelle, cette revue peut s’apparenter à un journal qui fait état, tous les premiers vendredis du mois de l’état de la création en France et à l’étranger (nous publions des écrivains italiens, espagnols, mexicains, américains et bientôt japonais). Et chaque numéro est accompagné du poster du mois : en mai, Regine Kolle, en juin, Hyppolite Hentgen et en juillet Août, Rainier Lericolais.

Voilà, c’est important pour Charlotte Rolland et moi ce rythme mensuel qui est assez dingue à tenir mais qui participe de l’énergie de la revue : ouvrir un espace où un nouvel imaginaire est rendu possible.

 

Vu le caractère offensif de l’édito de juin, dirais-tu que cette boîte noire est impliquée (ou engagée ?) dans notre monde ou que simplement elle en témoigne ?

Chaque page de la revue est accompagnée du bandeau
#jeveuxquemapoésiepuisseêtrelueparunejeunefillede14ans.

C’est une citation de Lautréamont que j’interprète ainsi : plus tôt on lit de la littérature et plus tôt on est armé et outillé pour comprendre la violence du monde dans lequel on vit et le nôtre n’en manque pas, assurément. Cette revue est plus un écho des convulsions de notre époque qu’une réponse. Implication ? Engagement ? Témoignage ? Depuis 20 ans, comme tu sais, j’écris des livres qui sont tous des épopées et à présent j’essaye dans cette revue de donner à l’épopée un espace collectif. Il n’y a que l’épopée pour dire ce qui se passe aujourd’hui mais des épopées critiques, satiriques, caustiques, parfois. Revue « à vif » comme je l’ai écrit dans l’édito du premier numéro.

3 janvier 2019

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (Entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel, 2/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la seconde partie, centrée sur la posture critique. /FT/ [Première partie]
[Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Quels que soient les sujets traités, les formes et les supports choisis, ce qui est frappant c’est ta posture critique, et souvent même politique – sans vouloir évidemment ici reparler d’ « art engagé »… En fait, l’évolution esthétique que tu viens de retracer n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec la volonté de mieux saisir ton objet ?
Dans un monde postpolitique où les effets politiques sont annexés par la sphère spectaculaire, quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ?
Quel regard portes-tu sur le retour progressif du politique dans le microcosme poétique, notamment au travers de la déconstruction du discours médiatique, des problématiques de la guerre, de la domination économique, des flux migratoires, etc. ? (Que l’on songe à des auteurs d’âge et de poétiques différents comme Patrick Bouvet, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Christophe Hanna, Emmanuèle Jawad, Sébastien Lespinasse, Juliette Mezenc, Marina Skalova, Frank Smith…).

JCM. Je me souviens d’une table ronde avec Paul Otchakovsky-Laurens, Jean-Jacques Viton, Marie Darrieussecq et Jean Rolin à Marseille organisée à l’occasion des vingt ans des éditions P.O.L. Pour présenter une des particularités de mon travail (je cite de mémoire, ce ne sont pas les termes exacts), il disait (en substance donc) que ce qui l’avait intéressé dans mes livres, c’était ma manière de saisir le politique avec une forme singulière, la relation entre la forme et le politique… En gros 🙂 Une fois la table ronde terminée, il m’avait demandé si ça m’avait ennuyé qu’il ait présenté mon travail sous cet angle en évoquant cette dimension politique (il savait que je commençais à être agacé par le fait qu’on m’invite souvent à la radio pour parler de cette seule dimension en gommant ce qui faisait l’essentiel du travail… Ce qui me fera dire des années après que pour We Are L’Europe, j’avais plus été invité pour l’Europe que pour « We Are »). Je lui avais répondu qu’à partir du moment où l’on soulignait ce qui constituait la dimension majeure du processus d’écriture, ça ne me dérangeait évidemment pas. Au début des années 2000, à ces questions tournant autour de mon supposé engagement politique, je répondais en insistant sur trois aspects : D’abord si les écrivain(e)s avaient encore quelque chose à dire et si elles et ils avaient (encore) les moyens d’être entendu(e)s comme ça pouvait être le cas dans la première partie du vingtième siècle, ça se saurait. J’avançais ensuite l’argument que grosso modo mes livres n’apprenaient rien à personne d’un point de vue politique, que tout lecteur, toute lectrice de gauche lambda ne pouvait qu’être d’accord avec ce qui était raconté dans France guide de l’utilisateur ou United Emmerdements of New Order, que le travail se situait ailleurs, dans le dispositif de mise à distance de l’objet raconté, dans la manière de faire – vivre – avec, de le remettre à sa place, de représenter les mécanismes et les logiques qui le produisent, etc. Je travaillais (enfin j’essayais) les processus, les logiques de production de ce sens visé, de ces instrumentalisations mises en Å“uvre par des logiques économiques, financières, politiques, idéologiques… un travail au cÅ“ur du langage donc, mais au sens large, pas au seul sens littéraire (le paradigme de celui-ci m’intéressant au fond assez peu dans le sens où le littéraire n’est qu’un outil pour Å“uvrer sur quelque chose qui l’excède). Enfin et surtout, je répondais en disant que si l’un des enjeux du travail consistait à représenter les conditions d’être ici et maintenant, à travailler ce qui nous anime et nous constitue, à représenter, à critiquer, à mettre à distance et en perspective le sens de nos existences, alors il fallait opérer avec les logiques, les conditions, les dimensions, etc. qui sont à l’œuvre dans ces mêmes existences, ces mêmes conditions… qu’on ne les choisissait pas, elles étaient là… c’est une donnée, point (et là d’utiliser la fameuse image du « miroir qui se promène sur une grande route » de Stendhal).

Mais il y a quand même d’autres raisons, plus lointaines, moins intellectuelles qui sont certainement à l’origine, non pas de l’importance que j’ai souvent accordée au politique dans mon travail, mais au moins à l’origine de certaines obsessions qui touchent à des questions politiques… Ces raisons sont familiales et elles remontent à mon enfance. Déjà, je passais presque tous mes mercredis après-midi et une grande partie de mes vacances d’été entre une grand-mère ultra-catho et une grande tante qui avait été proche des Croix-de-Feu et qui avait une idée assez particulière de l’éducation qu’il fallait dispenser aux enfants, comme celle qui consistait à me confisquer mes jouets pour me mettre en main des récits illustrés des exploits coloniaux de Lyautey afin que j’apprenne à lire tout en apprenant l’histoire de « la France » (le tout en ayant pris soin de me briefer quelques jours avant mon entrée au CE2 où les enseignants sont « tous cocos » que si plus tard j’étais comme elle ça serait bien, mais que si j’étais « coco », elle me « mettrai[t] en tôle »… Parfois, le samedi, mon père me ramenait à la réalité contemporaine en m’emmenant sur des chantiers de terrassement pour le voir tutoyer « ses » ouvriers nord-africains en bon paternaliste blanc occidental sûr de l’évidente supériorité de sa culture (alors que depuis que j’étais entré au collège du Val Fourré (Mantes-la-Jolie) mes potes étaient majoritairement les enfants de ceux à qui mon père parlait mal ou que ma grand-tante nostalgique de la France telle que la concevait Lyautey désignait par des termes immondes)… Dans ces mêmes années, j’ai également progressivement pris conscience que ma mère remplissait toutes les cases de la non-existence et du refus de toute conscience de soi et de ses désirs pour répondre à la seule loi de l’effacement, de la soumission et du sacrifice à (la carrière de) son mari et à (l’éducation de) ses enfants (mâles) voulue par l’Église. Dans la foulée, vous commencez à comprendre que l’absence de sentiments dans votre vie familiale tient uniquement à et par des codes, des choses qu’il faut faire et des choses qu’il ne faut pas faire, que tout ce qui occupe une journée est une succession de devoirs… que « c’est comme ça parce que c’est comme ça »… Et aussi, quand vous avez douze ans, en plus de voir ses ami(e)s du collège traité(e)s comme des moins que rien par votre grand-tante et grand-oncle d’extrême droite, c’est très dur d’observer chaque dimanche ses grands-parents maternels condamnés au silence et à des postures d’humilité en bout de table parce qu’ils viennent d’un milieu populaire où l’on quitte l’école à 14 ans pour aller travailler et que par conséquent ces deux grands-parents doivent être déjà contents d’être là et que de toute façon il et elle ne peuvent rien à avoir à raconter ou à dire qui puisse être digne d’intérêt pour des gens qui jusqu’à ce mariage problématique auraient au mieux pu être à leur service… Et que dire de ce jour où, jeune homme j’ai vu mon père parler « de » « sa femme » à un ami devant elle comme si elle n’était pas là et surtout n’était pas un sujet puisque la conversation tournait autour du fait que la femme de l’autre ami et « sa » femme à lui pourraient éventuellement se rendre visite… Au-delà de la honte et de la colère d’assister impuissant à ces scènes très représentatives d’un certain ordre du monde et de la connerie de la culture et des croyances qui ont failli vous former, cette accumulation d’expériences familiales vous forge très vite et sur un mode totalement épidermique une conscience politique de petit résistant certes, pas encore très équipé, mais fermement convaincu de l’urgence et de la nécessité d’en finir avec cet ordre et cette culture là…

Enfin, quand malgré certaines paroles et certains actes (commis par la faction d’extrême-droite de la famille) que vous jugez odieux à l’endroit de vos proches, de vos amis ou de vous-même alors que vous n’étiez encore qu’un enfant votre père vous demande de « respecter » la famille et faire profil bas parce que « la famille, c’est sacré », c’est clair que quand vous êtes en âge d’envoyer balader la famille et de vous barrer… vous vous barrez. Je me suis ainsi brouillé très jeune (avant le moment « normal » de la crise de l’adolescence on va dire) avec mes parents et une partie de ma famille pour des raisons essentiellement politiques, des raisons de forte opposition à leur idéologie catholique romaine, bourgeoise postcoloniale paternaliste que mon père incarnait terriblement et bêtement dans la transmission de la loi et ma mère dans son exécution sans la moindre conscience critique. Je les ai surtout vus comme pris dans des logiques, une culture qui les agissaient, les parlaient, écrivaient leur vie ; plus que comme des parents avec lesquels on entre en conflit sur des motifs intimes, familiaux, etc. En même temps, je peux être reconnaissant à cette famille de m’avoir évité quinze ans de psychanalyse… Et la lecture de Bourdieu…

FT. Mais tu viens là de parler en bourdieusien élémentaire, agi par sa langue… (rire)

JCM. Exact ! Disons que j’ai senti Bourdieu avant de le lire… 🙂 Bref, la nécessité d’intégrer dans mon travail la conscientisation de ces dimensions constitutives de l’aliénation ordinaire, de ce qu’elles produisent et ont produit sur nos imaginaires et nos pratiques de vie, vient certainement plus de ce que j’ai vécu enfant que de ma fréquentation des milieux militants d’extrême-gauche pendant mes années étudiantes.

Ensuite, pour revenir à l’évolution esthétique que j’ai retracée à grands (voire gros 🙂 traits, elle a effectivement à voir avec la volonté de mieux saisir mon objet, c’est même sa seule raison, son seul moteur. Je n’ai pas décidé de devenir artiste ou réalisateur ou je ne sais quoi… J’essaye toujours de trouver une forme juste, une forme nécessaire… C’est la visée qui justifie la forme, qui donne telle ou telle forme. C’est le rapport de nécessité qui fait art (ou « Å“uvre » pour reprendre un terme qui renvoie à une conception prémoderne de l’art, mot que je n’emploie évidemment pas, mais ça c’est une autre question). Une forme n’est jamais donnée, elle est toujours à trouver, non pas dans une logique qui consiste à trouver de l’inédit, de l’inconnu, de l’inouï ou je ne sais quel cliché de cette conception de l’écriture qui réduit une démarche artistique ou littéraire à une démarche formelle et décorative sans autre objet que sa propre apparition. Même lorsqu’au début des années 90 j’écris mon premier livre, en l’occurrence Gangue son, initialement publié par feu les éditions Méréal et récemment réédité par La Ville Brûle, alors que tout dans ce texte tend vers la volonté de faire des phrases inédites où le rythme et le son composent des fondamentaux, la visée consistait à trouver la forme la plus juste pour transmettre les sensations, les expériences et les idées formulées à propos de ce qui pouvait poser question dans certaines caractéristiques intimes, culturelles, sociales ou politiques de nos existences. Ce qui fera dire à Marcelin Pleynet à qui j’avais envoyé le manuscrit qu’il y avait trop de sociologie dans mon texte, que la littérature c’était des montagnes qui se parlaient, comme Heidegger et Céline [je cite de mémoire]… Si mon but n’a jamais été de dialoguer avec les géants (mâles) de l’histoire de la littérature (masculine) occidentale, j’avoue avoir cherché dans ce livre à travailler la langue, la sculpter… j’avoue avoir rêvé de phrases inédites taillées dans une gangue sonore… Sorte de naïveté certainement, mais qui me poursuit encore, surtout quand certains de mes proches ou ami(e)s découvrant ce texte des années après, me disent que c’était peut-être là un livre où j’inventais une langue… Je me demande toujours s’ils ou elles me disent ça par sympathie, provocation ou volonté de me dire que j’ai peut-être fait fausse route. En tout cas, Gangue son est un peu ma mauvaise conscience, mon Å“il de Caïn.

FT. Avec Gangue son, en quelque sorte, tu commences par où TXT finissait…

JCM. Je ne sais pas, je n’en avais pas la prétention en tout cas, même si Gangue son est alimenté ça et là d’extraits de textes ou d’idées de TXT – qu’il s’agisse de Christian Prigent ou de Jean-Pierre Verheggen. Ce qui reste certain pour moi, et j’ai toujours travaillé en ce sens : il n’y a pas de formes, de médiums ou de genres permanents, inscrits dans l’Histoire for ever. Pour reprendre Walter Benjamin que je cite souvent quand j’interviens dans des écoles d’art ou des universités, « À de grands intervalles dans l’histoire, se transforme en même temps que leur mode d’existence le mode de perception des sociétés humaines. La façon dont le mode de perception s’élabore (le médium dans lequel elle s’accomplit) n’est pas seulement déterminé par la nature humaine, mais par les circonstances historiques » [1]. De fait, une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit. La première et seule question est donc de savoir ce qui peut constituer un enjeu sur le plan littéraire et esthétique aujourd’hui (qu’est-ce qui peut faire sens ici et maintenant en 2018 dans nos contrées et sociétés contemporaines ?). Après le travail commence.

Maintenant, pour répondre à la question « quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ? », et même si comme je viens de le dire au sujet de mes travaux dans l’espace public, je rêve de questionnements critiques à visée émancipatrice que l’on emporte chez soi après avoir fait l’expérience de ces propositions… je crois en fait qu’il ne nous reste plus (beaucoup ?) de marge de manœuvre. Et je pense même que la plupart des passant(e)s sont passé(e)s… devant mes affiches sans les voir, sans vraiment « imprimer »… Pareil pour l’installation sonore à Auchan. Le principe de la masse d’informations noyant tout dans le bruit a gagné la partie contre l’art (critique) depuis longtemps. On peut toujours dire que l’on opère dans les interstices de la machine de l’ennemi, qu’on grippe un peu cette même machine le temps d’une intervention, mais bon… « dans tes rêves »:). D’abord ça n’a aucune efficace et ensuite, ça ne « touche » que celles et ceux qui sont déjà convaincu(e)s de la chose et vont chercher ce type de propositions critiques. Once again, si l’art pouvait changer le monde, ça se saurait.

Alors évidemment je continue à être particulièrement sensible au travail d’auteur(e)s que je suis depuis longtemps comme Espitallier, Bouvet, Pireyre, Brossard, Cadiot, Arlix, Lefebvre, Adely, Quintane, Jallon ou encore à ceux et celles que je découvre aujourd’hui, comme Skalova. Curieux aussi de ce que tentent, dans des registres auxquels je n’arrive pourtant plus à adhérer, mais qui me posent question quand même, des auteurs comme Desbrusses, Coupland, Bertina, DeLillo, Fiat, Ostende (d’autres encore, mais je ne cite là que ceux et celles dont je me sens proche dans certaines visées). Et je suis surtout heureux que ce type de travail existe et se poursuive encore (déjà parce que nous partageons souvent beaucoup de choses dans nos travaux respectifs… parfois à des années d’intervalle). Mais bon, ce que je vois c’est que nous sommes toujours peu nombreux et nombreuses en termes de lecteurs et de lectrices de nos travaux respectifs, que les « grands livres » français restent les livres des prix littéraires et vendus dans et par les médias (le nouveau P.A.F), que ce sont ces mêmes productions qui sont traduites et vendues à l’étranger comme « la littérature » française… Bref, que nous n’avons aucune force, aucune puissance… aucun respect surtout – et à terme aucun sens reconnu d’utilité publique 🙂 Nous sommes des clowns sympathiques et tristes (remplacés depuis longtemps par des « personnalités » qui parlent d’elles-mêmes entre elles et du monde au monde sans autres compétences que celle d’être connues) à qui l’on offre ici un coin pour exposer à l’ombre des regards qui pourraient être concernés, là un éditeur pour publier des livres qui se vendront à quelques lecteurs et lectrices assidu(e)s de nos pages Facebook ou des quelques rares pages critiques que les principaux journaux daignent encore accorder aux journalistes qui essayent de faire le job, mais qui doivent se battre pour placer un papier sur un travail pertinent au milieu du tout-venant commercial (spéciale dédicace aux très bon(ne)s essayistes, critiques, journalistes qui se reconnaîtront et que j’admire pour leur ténacité… Déjà parce qu’ils et elles liront peut-être cet entretien 😉
Reste que quand j’interviens dans une école ou une université et que je lis d’une traite sur le mode d’une quasi performance un passage d’un texte d’Emmanuel Adely ou la totalité d’un livre de Patrick Bouvet, que je donne à lire, à voir, quelques pages d’un livre de Nathalie Quintane ou d’Emanuelle Pireyre ou que je donne à voir une vidéo de Noémi Lefebvre dans le cadre d’un atelier d’écriture ou de théâtre et que je vois des regards soudain s’allumer, comme si quelque chose était passé (pour la suite de leur existence ?), ça me fait un bien fou… et ça me procure un plaisir bien plus fort que celui que j’essayais de repérer dans l’assistance quand je lisais mes propres textes à la fin des années 90 ou au tout début des années 2000.

FT. Le problème, c’est que dans le champ littéraire français l’étiquetage a la vie dure… Derechef, il est encore difficile pour un créateur de varier les formes, ça nuit à sa « visibilité »… Quelles que soient les formes choisies – livres, films, pièces sonores, performances, ou encore campagnes d’affichage -, je vois dans ton travail deux lignes de force, la première étant pour l’instant majoritaire : d’une part, la déconstruction des discours et représentations dominants ; d’autre part, la monstration de la parole des dominés à partir de prélèvements bruts, comme dans Under The Resultats. En tant que monteur/montreur, ton travail critique – souvent ironique – me semble plus proche des Modernes que des postmodernes, non ? (Cela dit, sans vouloir tomber dans des classifications et taxinomies rigides…).

JCM. Jusqu’à a cauchemar is born en 2007, la « déconstruction » des discours et représentations dominants est effectivement une tendance forte dans mon travail, mais ensuite – et on en revient à ce moment de rupture dont je parle plus haut – la question devient plutôt, « comment faire avec » ici et maintenant, dans les conditions qui nous sont données, imposées ou proposées (et non continuer à dire et redire que ça craint)… Il a donc fallu laisser de l’espace aux possibles, aux autres aussi… laisser de l’espace à l’usage… aux points de suspension… (ces questions à emporter dont je parle plus haut par exemple). Depuis We Are L’Europe (2009), cette déconstruction n’apparaît plus. Idem pour les prélèvements bruts (de paroles) que je rapporte effectivement dans une campagne d’affichage comme celle de la Biennale de Rennes en 2008, dans des documentaires fictions radio comme celui que nous réalisons en 1997 avec Vincent Labaume (La Vie qui va avec, France Inter 1997) et où nous mixons des paroles rapportées sur des expériences et pratiques de vie avec la maison individuelle, la voiture, l’alimentation, les animaux, les plantes vertes avec des paroles prélevées dans les représentations-projections publicitaires ou cinématographiques, les chansons, les reportages et bulletins d’informations, etc. J’ai retravaillé cette dimension une fois dans un film « documentaire de création », Call Me Dominik, film (qui je ne sais pas s’il sortira un jour en salles dans sa forme finalisée comme il en fut question à un moment donné) où je laisse parler de leur vie, de leurs rêves si elles en ont encore, les personnes travaillant dans des centres d’appel en France et au Maroc. Mais hormis ce film, là non plus je ne travaille plus cette dimension de la parole brute rapportée.

En fait, depuis la fin des années 2000, ce que j’essaye de travailler a plus à voir avec une esthétique du faire avec, une esthétique des possibles (ouvertures, appropriations, détournements à des fins d’émancipation, etc.). Comment on fait dans telle ou telle situation donnée pour vivre mieux la, les chose(s). Le tout, doublé – évidemment – de protocoles, de fictions (ou plutôt de reconstitution) de situations de mises à distance critiques des conditions et des logiques d’aliénation, des forces contraires de l’épanouissement possible on va dire. Par exemple, l’installation vidéo Ad Valorem Ratio (2015) – montrée pour la première fois au MAC VAL dans l’exposition « Chercher le garçon » – rejoue la manière dont les corps de cadres hommes et femmes se mouvant dans l’espace des bureaux, des couloirs d’entreprises et des salles de réunions, peuvent exercer, imposer, assouplir, jouer avec l’exercice du pouvoir. Cette double projection nous mettant face à une salle de travail ou de déplacement d’une entreprise où l’on voit évoluer un ou plusieurs cadres pendant qu’un autre écran sur le côté nous montre un hors champ, un « ce qui se passe ailleurs dans un autre endroit de l’entreprise pendant que… », tente par la manière dont elle dilate le temps de travail, d’insérer un temps de pause, ou plutôt de ralentissement du temps de production pour reprendre du temps à soi et pour soi (sur celui de l’entreprise). Le travail des quatre pistes sonores qui accompagnent la double projection amplifiant ou assourdissant certains bruits de bureaux, certaines rumeurs de paroles provenant des bureaux voisins, certains pas, certains rythmes de pas masculins ou féminins, des pas de décideurs ou décideuses, des pas d’exécutant(e)s, permet d’intérioriser cette appropriation, on va dire déformante, de l’expérience du temps de travail en entreprise. La possibilité de la sensualité et de la séduction entre deux temps de stress, de moments de production est également très présente dans cette installation. L’autre facette de cette proposition artistique étant l’usage de la métaphore des jouets « de petits garçons » (camions, tractopelles) et des attitudes de jeux de ces mêmes petits garçons transposés dans la vie professionnelle adulte où le rapport enfants maman vient troubler le rapport managers (hommes) N+1 femme… etc.


Ad Valorem Ratio, installation sonore et vidéo – 17 mn loop (Avec Emmanuelle Lafon, Emmanuelle Vérité et Pierric Plathier)

Si l’on prend l’exemple des dessins vectoriels (pensés pour la salle d’exposition ou l’affichage public), ceux-ci tentent de représenter des situations de vie, de travail où soudain, au milieu d’un moment où notre corps et notre concentration sont occupés par une occupation professionnelle ou une activité sociale, une phrase, un éclair de conscience viennent faire un trou dans la manière dont on vit habituellement ce moment en énonçant (conscientisant ?) une pensée philosophique critique (de base :), une pensée qui permettrait de vivre autrement ce moment, ou de le mettre à une place qui permette d’ouvrir d’autres places, d’autres rapports au monde auquel soit l’on n’avait jamais pensé, soit qu’on avait jamais osé envisager, etc. Ce travail qu’on pourrait appeler du trou critique dans un moment professionnel ou social (ou plus intime) est très présent dans ce que j’essaye de fabriquer actuellement.
Dans mes récentes séries de photographies (notamment Less Men is More – Le protocole de Pierric – 2016), la possibilité de se construire un corps moins projeté par les logiques et les besoins de l’entreprise, un corps plus « approprié » quand bien même il est en complet noir ou en veste de tailleur est également très présent. Ou encore ce mélange d’espoir et d’inquiétude d’une mère cadre voyant sa petite fille fascinée par les tours de verre de la Défense dans la série de photos Don’t tell me she… (the Child and the Towers), 2017 où l’espoir d’une émancipation (la petite fille plus intéressée par les tours de verre d’un quartier d’affaires que les tours d’un château de Princesse) laisse progressivement apparaître sur les traits du visage de la mère la peur d’une nouvelle forme de soumission à d’autres logiques.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

FT. Tu évoques parfaitement l’évolution concrète de tes pratiques, mais avec un certain refus du théorique… Moderne / antimoderne : ces concepts te paraissent-ils pertinents pour rendre compte de l’évolution de ton travail ?

JCM. Je crois surtout à la dimension d’historicité, c’est-à-dire à ce qui peut constituer un enjeu ici et maintenant. En fait, l’histoire et la succession, l’enchaînement logique ou non, des pratiques, des écoles, etc. je m’en fous totalement… dans la mesure où je suis fermement convaincu qu’une démarche artistique (littéraire, poétique or whatever) se mesure à sa pertinence au moment où elle essaye de s’énoncer et dans les conditions (historiques) de son énonciation, dans son rapport aux questions, aux objets (et à leur pertinence) et non par rapport à une histoire de l’art et de la littérature. Donc, le rapport anciens/modernes… I don’t know… ça ne me parle pas du tout. Tout comme la croyance dans un art intemporel et universel, relève me semble-t-il de la plus grande naïveté ou de la volonté gentiment réactionnaire de conserver le même ordre du monde, toujours, croire que les questions sont toujours les mêmes (au-delà des grandes questions de la mort et du sens de nos existences)… Ce rapport maladif au « grand art », aux « grands textes », c’est non seulement faire l’économie de la difficile question du qu’est-ce qui peut constituer un enjeu littéraire et esthétique aujourd’hui en rêvant de représentations de mondes et de manières d’être qui ne sont plus, qui n’existent plus que dans les mémoires (nostalgiques), mais c’est surtout manquer totalement l’époque, c’est refuser de voir que les conditions d’expérience du monde ne cessent de changer et qu’il faut à chaque fois chercher des formes et des outils ad hoc pour les appréhender… Pour prendre un exemple très simple ; m’intéresse plus ce que sont en train de produire dans ma conscience la modification de nos rapports aux animaux ou la prise en compte de ce que signifie être un homme cis blanc que ce que mon prochain opus pourrait apporter de plus par rapport à la poésie ou à la littéraire contemporaine. J’aime bien le bricolage et la technique, mais pour moi ce ne sont que des moyens pour… pas des fins.


Ad valorem Ratio

FT. Dans tes fictions, ton texte avait du corps – comme l’on dit d’un vin ! – grâce à la performance de l’écrivain. De tes performances et autres créations, quelle(s) fiction(s) se dégagent-elles ? Quelle pensée critique ?

JCM. Des performances, si on s’en tient à la définition, disons historique (celle du début des années 70 dans le champ des arts dits « visuels », avec les figures également historiques comme Marina Abramović, Chris Burden, Vito Acconci (cf. photo à gauche), Barbara Smith, Michel Journiac, etc.), il s’agit d’une forme basée sur la présence face ou avec un public qui ne se produit qu’une seule fois et qui se joue souvent sur le mode de l’improvisation… Donc, sauf à prendre l’aventure fictionnelle de Jean de La Ciotat dans l’espace réel (et l’imaginaire tout aussi réel) du cyclosport français et européen, je n’ai jamais fait de performances. En revanche, oui j’ai fait quelques solos ou duos écrits et joués avec ma propre voix préenregistrée ou exceptionnellement avec un partenaire (Pascal Sangla ou Yves Pagès)… Mais ces prestations scéniques sont rares et ce sont plutôt des minis spectacles où je chante aussi parfois… Bref, des plages de détente et d’émotion dans ma trajectoire, pas plus… Je ne mets donc pas cette partie de mon travail au même niveau que le reste. Seules les « performances » de mon corps de fiction, Jean de La Ciotat peuvent-être placées au niveau des propositions que je revendique comme faisant pleinement partie intégrante de mon travail. À l’origine, la reprise de la pratique cycliste de manière ludique et littéraire était une tentative de mise en crise de ce en quoi je croyais en tant qu’auteur dans les années 90 par une pratique critique en actes, physique et opérant dans un espace et une communauté non artistique, une communauté de pratique de loisir très éloignée des questionnements qui m’animaient en tant qu’écrivain. La première mise en crise était celle d’une croyance qui m’occupait beaucoup dans les années 90, celle qui considère qu’il n’y a plus d’expériences possibles en dehors des expériences de pensée, que le corps s’est déporté du côté de ses représentations spectaculaires… Mais quand vous êtes à la limite de la rupture avec une nuée de moucherons dans la gueule sur les derniers kilomètres du troisième col à plus de 2000 mètres d’altitude sur une pente à plus de 12 % de dénivelé dans une épreuve de 200 km avec la menace d’être repris par la voiture balais, c’est clair que le retour du corps dans votre vie, vous le prenez en pleine tronche. Plus sérieusement, toute cette aventure avait aussi à voir avec l’exploration d’une pratique et des imaginaires qui s’y agglomèrent dans un moment où la réalisation de soi et l’épanouissement dans le travail salarié sont désormais souvent perçus comme une fiction dans laquelle peu de personnes marchent, l’investissement se faisant alors ailleurs, notamment dans des pratiques de loisir.

Mais pour répondre plus précisément à ta question concernant la ou les fiction(s) qui se dégage(nt), il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux d’un travail artistique, littéraire, cinématographique, whatever, est de travailler contre les fictions dont nous sommes saturés : fictions politiques, religieuses, idéologiques, collectives ou conçues à l’échelle de nos habitudes de vie ou de consommation, etc. Il s’agit donc surtout de ne pas produire une fiction de plus ou même de « contre-fiction » ! Dans le cours de notre entretien, je crois que j’ai trouvé, ou plutôt retrouvé le terme qui me convient le mieux… « retrouver » car je l’avais déjà employé quand j’avais réécrit une partie de La Société du Spectacle de Guy Debord dans La Leçon de Stains, le petit livre qui accompagnait l’exposition de l’installation The Third Memory de Pierre Huyghe en 2000 au Centre Georges Pompidou à Paris et à la Renaissance Society à Chicago, ce mot c’était « reconstitution », comme je parle plus haut de « reconstitution de situations ». Dire ici au passage que la fréquentation de Pierre Huyghe [2] et de son travail dans ces mêmes années est un moment très stimulant dans ma démarche et mon rapport à certains protocoles d’expérience du monde que lui travaille alors à merveille, avec une liberté que je ne me donne pas encore pleinement à l’époque. D’ailleurs dans The Third Memory, tout l’enjeu du travail proposé par Pierre à John Wojtowicz – l’auteur du premier casse médiatisé et suivi en direct à la télévision – dont s’était inspiré Sidney Lumet pour réaliser son Après-midi de chien, était de reconstituer une scène clé du film dans laquelle l’homme explique ses motivations que Sydney Lumet avait totalement occulté dans le film (John Wojtowicz avait fait ce casse pour que son compagnon d’alors puisse réaliser son rêve : se faire opérer pour changer de sexe). À l’époque du casse, des militants homosexuels étaient même venu soutenir John Wojtowicz, voyant en lui un porte-drapeau médiatique. En l’occurrence Pierre Huyghe lui offrait la possibilité de reconstituer la personne et une partie de son existence dont la fiction de Sydney Lumet (et le jeu de l’acteur jouant son rôle, Al Pacino) l’avait dépossédé. Donc là aussi, la fiction était plutôt la forme à combattre ! Aujourd’hui, la fiction – toutes les formes de fiction – sont des instruments d’aliénation auxquels il faut opposer des outils (d’émancipation) résolument autres.
Donc écrire, penser, imaginer, construire des formes, des moyens d’échapper à ce sempiternel besoin de fiction, de projection dans des croyances, des partitions, des projets, des trajectoires de vie qui nous dépossèdent de nos capacités à nous projeter ailleurs que dans des logiques servant des intérêts pensés à des échelles qui ne sont pas les nôtres et qui ne penchent en tout cas pas du côté de l’émancipation et de l’épanouissement, oui ! La fiction est certainement le pire ennemi de l’émancipation, de l’épanouissement, de la pensée de possibles autres que ce qui nous arrivent. On a besoin d’outils, pas de récits de sorties de soi (d’instruments de divertissement et de diversion), de fictions de prêt-à-vivre et penser sans passer par la case qu’est-ce qu’on peut faire ensemble, ici… qu’est-ce qui peut nous modifier dans nos croyances, dans ce qui continue de nous arriver, ce qui continue de faire en sorte que ce qui (nous) arrive est cet état du monde que nous combattons (les logiques de guerre ou de haines ; l’inégalité des sexes, les fonctions et les manières d’être genrées, etc.) ou qui se révèle soudain problématique (exploiter, tuer, manger les animaux)… Ce ne sont là que quelques exemples, mais ce sont là des enjeux d’être autrement plus signifiants que le confort (de la conservation de ce qui est) des fictions. Les pensées de l’amélioration, de la modification, de la possibilité d’autrement passent par des opérations de prise de conscience, de changements de paradigmes, de mises en crise de ce qui arrive, pas par des plages d’occupation du temps (libre) pour ne plus y penser (l’aliénation).

FT. Que cherchais-tu en reprenant le vélo avec la plume pour un diptyque sur les aventures de ton double, Jean de La Ciotat ? De ton point de vue, quelles interactions dynamiques perçois-tu entre écriture et performance, corps et plume, théorie et pratique, Moi et Autre ?

JCM. Certainement une réconciliation. Déjà d’un point de vue personnel et peu intéressant pour les lecteurs et lectrices (d’ailleurs ce point de vue n’apparaît que sous la forme de quelques détails dans les deux livres), c’est peut-être une mini – et très relative – réconciliation avec, disons, la part « sauvable » de mon père après sa mort, père avec qui je n’ai rien partagé ou ne voulais rien partager depuis l’âge de onze ans pour les raisons évoquées précédemment. Enfant, il avait été passionné par le Tour de France, ses mythes, ses coureurs de légendes… Ce rapport au mythe du Tour de France, nous le partagions. Aussi, autant il ne m’a pas soutenu dans mes études et mes choix de vie privés et professionnels qu’il méprisait, autant, adolescent il m’a accompagné et encouragé à pratiquer le cyclisme au niveau où je cherchais à le pratiquer. Mais c’est surtout une réconciliation avec ma part « non intellectuelle » qui est en jeu dans ces « aventures » de Jean de La Ciotat, cette part que j’avais délaissée au sortir du lycée pour vivre exclusivement dans une sphère sociale et professionnelle qui, pour le dire simplement, dénigre souvent ou ne considère pas du tout les pratiques de vie, les pratiques culturelles qui constituent le cadre de ce que vit et raconte Jean de La Ciotat. Au premier degré, c’était une façon de passer du côté de ou plutôt dans les posters qui ont décoré nos chambres d’adolescents… Au second degré, il y avait la volonté, à la fois de participer à une fiction collective (la vivre plutôt que l’écrire) et ensuite de la penser, de penser ce que cette participation modifiait. J’aimais aussi les ponts qui pouvaient se construire entre des imaginaires, des projets de vie aussi différents que ceux qui peuvent se croiser sur les routes un dimanche matin. Faire entrer Guy Debord aux côtés d’Antoine Blondin, écrire des devenirs-autres sur les routes du Tour de France, travailler la question de l’être-ici-et-maintenant-pleinement sur l’asphalte et de l’en-commun dans un moment de perdition sur des pentes très raides d’un col italien pour cause de fringale, c’était déjà quelque chose, mais aussi et peut-être surtout, avant de devenir un puis deux livres, ça a commencé à s’écrire sur un mode d’échanges collectifs sur des forums de discussion dédiés au cyclosport et au cyclisme (certains de ces échanges constituent des passages entiers du livre). Ce que j’écris ensuite dans Jean de La Ciotat confirme et Jean de La Ciotat, la légende c’est un peu la consignation (par écrit) de ces quatre années vécues en milieu cyclosportif, de ce que ce temps vécu différemment (à faire des milliers de kilomètres d’entraînement par an pour être capable d’arriver dans les délais à défaut d’être compétitif, à avoir une certaine hygiène alimentaire, à traverser la France et une partie de l’Italie, de l’Espagne ou de la Suisse pour aller finir souvent dans les profondeurs du classement, à aménager sa vie en fonction de ces « objectifs » relativement dérisoires en regard de ce qui m’animait dans ma vie d’écrivain, puis par la suite d’artiste). Mais la grande différence entre cette fiction à échelle 1/1 dans l’espace-temps « réel » et celles représentées, projetées et condensées dans les pages de l’espace littéraire, c’est effectivement d’abord une expérience de corps, et une tentative d’écrire des états de corps dans l’effort, des sensations… autres que celles que peut généralement nous offrir la littérature, plus tournée vers ce que ses auteur(e)s connaissent… donc des états de corps liés au sexe, au travail, à l’usage des drogues, à la déambulation, à la vie pratique mondaine, etc. En clair : le vélo et ce qui se joue dans le corps sur un vélo, c’est pas un sujet en littérature.

FT. Le corps comme support de pensée critique, c’est plus limité, non ? J’aime l’expression « trou critique »… N’y avait-il aucune trouée critique dans tes agencements répétitifs ?

JCM. Le « corps » qui a beaucoup occupé les écrivains mâles français (de Bataille à Sollers ou à Prigent) ne m’a jamais paru véritablement critique de quoi que ce soit de majeur. C’est un « standard » au sens d’un standard de Jazz qui a donné lieu à de belles compositions, mais pour la dimension critique je préfère l’usage véritablement critique qu’en ont fait des artistes dans le champ de la performance au début des années 70, notamment le corps féminin objectivé et assigné à résidence par le « male gaze » pendant des siècles d’histoire de l’art et de la littérature non émancipés. Là, le corps devient un espace, une forme, un organisme potentiellement et politiquement support d’une critique des plus pertinentes. Mais pour mon modeste Jean de La Ciotat, non, évidemment. Le corps est juste un médium (entre le réel et la conscience écrivante) et une forme d’expérience : celle qui consiste à repousser les limites de ce même corps et surtout les limites mentales. Il s’agissait pour moi de transcrire des expériences de corps et de mental, de raconter ce qu’elles modifient en nous, des expériences de corps et de mental que seul le sport pratiqué à une certaine intensité peut procurer. Nulle visée ou prétention critique ici ; simplement un médium ou un support au sens artistique du terme… l’interface entre un contexte et une conscience qui me manquait pour raconter « ça ». C’était aussi une façon de vivre aux côtés d’am(i)es rencontré(e)s sur les routes pendant quatre années. J’ai vécu de formidables moments, parfois très intenses sur les épreuves. Évidemment, au départ, penser qu’on va éprouver un grand bonheur dans une Pasta Party d’après course, c’est sûr que c’est pas gagné quand on est plus habitué aux dîners d’après vernissages. 🙂

FT. Même si tu ne te sens pas concerné au premier chef, quel regard portes-tu sur l’espace contemporain de la performance ?

JCM. Encore une fois, ma fréquentation du champ de l’art dit contemporain et mes rencontres avec des artistes majeurs de la scène nord-américaine du début des années 70 font que je n’arrive pas à nommer « performance » ce que je vois nommé comme « performance » sur la scène littéraire contemporaine, mais disons que j’ai pu prendre et prends encore un immense plaisir à écouter Noémi Lefebvre, Anne-James Chaton, Louise Desbrusses, Antoine Boute, Jean-Pierre Ostende, Emmanuel Adely, Thibault Croisy, Yves Pagès ou tout dernièrement Yoann Thommerel – dont j’ai découvert le travail à Nantes dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie #18 – lire à voix haute des textes adaptés ou conçus spécifiquement pour l’exercice… peut-être parce qu’elles et ils nous disent à voix haute quelque chose sur certaines caractéristiques, certains aspects de notre aujourd’hui de manière drôle, avec une pertinence et une distance critiques qui « me parlent » et que je ne sais pas ou plus porter moi-même de manière aussi forte.

FT. Jean-Charles, et maintenant ? Des projets, des intuitions sur le devenir de ton travail en relation avec le devenir de notre monde ?

JCM. Ouais, mon producteur et moi attendons que les hautes instances du cinéma français acceptent de déplacer légèrement leur regard et leurs attentes quant à ce que doit être un film d’auteur(e) et nous donnent enfin une chance pour que je puisse tourner mon projet de long métrage Le verre et le sable (une sorte de comédie d’anticipation portée – entre autres – par deux petites filles qui tentent de faire ce que leurs prédécesseurs mâles n’ont jamais voulu, pu ou su faire… En attendant, je travaille sur Les personnes renouvelables (un film plus court avec Emmanuelle Lafont) ; Transition attentionnelle – Volet 1 L’enfouissement de la puissance (une exposition monographique au centre de la photographie de Genève), une installation vidéo pour « 100 artistes dans la ville » organisée par Nicolas Bourriaud à Montpellier. L’année théâtrale 2019 verra également la reformation de notre team avec Benoît Lambert pour une collaboration sur l’écriture et la mise en scène de How Deep is Your Usage de l’Art ?… Et puisqu’on en est au stade des confidences, cher Fabrice, disons que mon éditeur va peut-être (ten years after) pouvoir ouvrir sa boîte de réception avec des sortes de phrases assez courtes, isolées et posées sur et entre beaucoup d’espaces blancs, à assembler dans un livre…


Ad Valorem Ratio (vue d’installation) – 2017. Casino Luxembourg / Forum d’art contemporain

[1] « L’Å“uvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », in Écrits français, Bibliothèque des idées, Gallimard, p. 143.

[2] Jean-Charles Massera avec Pierre Huyghe sur le tournage de The Third Memory dans les studios de Stains en 2000. © Christine Van Assche (Alors commissaire de l’exposition au Centre Georges Pompidou).

21 décembre 2018

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel 1/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la première partie. /FT/ [Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Je voulais commencer notre entretien, si tu le veux bien, par la présentation de ta récente contribution au quotidien en ligne AOC : tu as donc été longtemps sans publier ce qu’on appelle un « texte »… Pourquoi tout ce temps ?

JCM. Pour trois mauvaises raisons et une bonne !
Les mauvaises (rapidement)… : Vivant à plein temps à Berlin au moment où j’écris We Are L’Europe (qui au début de sa rédaction ne devait pas être aussi un livre, mais simplement un matériau pour la pièce de théâtre mise en scène par Benoît Lambert), je vis de plus en plus mal le fait de lire ici ou là (en Allemagne notamment) que la littérature française ne se renouvelle pas, qu’elle est centrée sur quelques thèmes intimistes et ou franco-français etc. Quand on a écrit United Emmerdements of New Order, A cauchemar is born ou qu’on est en train d’écrire We Are L’Europe, on le vit assez mal, surtout au lendemain des foires de Francfort quand les éditeurs reviennent avec des contrats signés dans plusieurs langues et pays pour un certain nombre d’auteur(e)s de la maison, mais jamais pour vous… Ajoutez à cela que vous vivez entouré d’artistes « internationaux » et « internationales » dont le travail ne connaît pas de frontières, vous finissez par vivre très mal votre statut d’écrivain local, régional… franco-français. Idem pour le nombre de ventes qui ne vous permet pas de « passer en poches » et par conséquent condamne votre travail à ne pas être lu par des étudiant(e)s. Ces deux raisons ont certainement joué dans mon ras-le-bol et mon envie d’arrêter brutalement d’écrire. Le relatif succès d’estime et de presse de We Are L’Europe (le livre) en 2009 et le nombre d’entrées et de représentations de We Are L’Europe (la pièce) en 2009-2010 ne changera pas la donne à cet endroit.
La bonne, c’est que cherchant de plus en plus la forme, le format, l’outil ou le « langage » le(s) plus juste(s) – nécessaire(s) – par rapport à la visée de mon travail, je me heurtais de plus en plus au constat que pour telle ou telle visée, le livre n’était plus efficace (pour moi). De fait, si l’on considère qu’une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit, alors il ne faut plus chercher « ce que je peux dire avec le texte ou le livre », mais quelle est la forme, le format, l’outil, le(s) médium(s) à trouver « pour travailler ça ». En pensant en termes de formes nécessaires et non plus en termes de formes données et naturelles, à un moment donné la question de la sortie du livre (même temporaire, le temps d’un ou plusieurs projet(s)) se posait nécessairement. Si pour opérer dans les textes de loi, les dépêches d’agence de presse, le discours de management, les plaquettes d’entreprise, les rapports annuels, etc. (United Emmerdements of New Order) je pouvais opérer dans des matériaux textuels… si pour faire rayonner un titre de section comme « Le mec qui lui voit rien qu’au niveau d’Vigneux on l’sent » et la seule phrase de cette même section « – Moi j’vois rien qu’au niveau d’Vigneux on l’sent. » j’ai besoin du reste de la blancheur vide de la page pour en faire résonner le sens (We Are L’Europe), quand je veux travailler la manière dont les corps de cadres femmes et hommes et leur image occupent les espaces d’entreprises, j’ai besoin de travailler avec des actrices, des acteurs, avec leur corps et avec des images… à même et dans l’image, pas « en parler » dans un texte. L’usage de la vidéo, du son, de la mise en espace dans un lieu d’exposition ou dans l’espace public, de la photo, du film, du dessin, etc. se sont imposés pour des raisons de nécessité, non de choix, de mode, ou d’envie de devenir « artiste ». Disons plus justement que le texte est devenu pour moi non pas une forme révolue à laquelle je ne voulais plus toucher, mais une forme, un format, un outil possible(s) parmi d’autres… en fonction des visées, de l’objet de telle ou telle démarche, de tel ou tel travail, de telle ou telle question qui pouvaient constituer un enjeu sur le plan artistique (au sens large, incluant le « littéraire »).

FT. Remarque, la sortie du livre remonte à un demi-siècle, et depuis la forme « livre » coexiste avec de multiples formes, dont les dernières en date se nomment « créations multimédia » et « performances poétiques »… Et ces autres supports t’ont-ils apporté ce que tu cherchais au plan formel ? institutionnel ? Et du point de vue de la réception ?

JCM. Concernant cette sortie du livre – ou plutôt cette possibilité de sortie du livre – qui, effectivement, date de plusieurs décennies et en aucun cas n’a constitué un enjeu ou une visée pour moi dans la mesure où il s’agissait juste d’une possibilité actée depuis fort longtemps, il faut peut-être et quand même dire que le travail de Vito Acconci à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix m’a certainement influencé (à ce sujet, j’avais même écrit un article dans le second numéro de la RLG paru chez P.O.L en 1996), notamment sur le point suivant :

Je m’intéressais à des choses du genre, comment aller du côté gauche au côté droit de la page ? Comment passer d’une page à la suivante ?… La page représentait une étendue à parcourir… C’était impossible d’utiliser arbre, chaise ; ils renvoyaient à un espace d’une autre nature. Pour préserver la littéralité de la page, les seuls mots que je pouvais utiliser étaient des expressions comme en ce moment, à cet endroit. Il y avait donc un saut à faire, et il fallait que ce saut me conduise quelque part, hors de la page. [1]

Ce qui donne par exemple dans ses derniers poèmes avant qu’il ne bascule hors de la page :

Sometimes I draw the line on what I have dun.

– Poème sans titre, 1968.

.
I have made my point
I make it again
It
Now you get the point
.

– Poème sans titre, 1968

.

Encore une fois cette dimension formelle de la visée de ce travail de la fin des années soixante ne constitue évidemment pas – plus du tout – un enjeu pour moi quand j’écris (encore) des « livres », cependant, la fréquentation répétée de l’atelier d’Acconci (nous nous voyons régulièrement tout au long des années quatre-vingt-dix, puis plus irrégulièrement jusqu’en 2012… date à laquelle il me propose que l’on imagine une œuvre en collaboration pour l’espace public (je devais me charger du « son »), ce que je déclinerai… je ne sais plus pour quelle raison, mais ce que je sais c’est qu’accepter cette belle proposition m’aurait permis de le revoir plusieurs fois avant sa mort…). Le fait d’avoir ici ou là, dans différentes expositions, fait l’expérience de ses premières installations ont clairement eu une très grande influence sur mon travail. Notamment celles qu’il conçoit au tout début des années 70, où justement rien ne renvoyait à autre chose que les éléments, les composantes sensibles de la proposition qui étaient présents autour de moi et ce qu’ils agençaient, activaient (le refus d’un espace « d’une autre nature ») sous mes pieds ici et maintenant – dans un lieu où la frontière entre l’espace d’exposition et l’espace de représentation a été aboli pour ne plus faire qu’un seul espace, un espace « praticable », dans lequel je circule, dans lequel mon corps et ma conscience spectatrices sont désormais littéralement inclus. Ma volonté de toujours essayer de trouver une forme qui activait, travaillait à même son objet et qui travaillait les conditions d’expérience inhérentes au format, à l’outil choisis, doit beaucoup à la fréquentation des expositions et de l’atelier de Vito Acconci… et aussi, et de manière peut-être beaucoup plus profonde, de nos échanges. Sa façon de se libérer des codes d’appartenance à une histoire inhérente à un médium spécifique (l’histoire de la poésie qui est son premier terrain de travail, de la performance, de la sculpture, du théâtre, du cinéma, de la photographie puis de l’installation (dont il est l’un des « inventeurs ») pour chercher à chaque fois les formes, les dispositifs, les modes d’agencement – de possibilités de construction du sens – plus justes et aussi les plus improbables, les plus impensables (et irréalisables parfois) m’ont clairement transmis quelque chose d’essentiel dans ma démarche, quelque chose qui depuis, m’accompagne dans mon rapport à la forme et aux médiums, aux outils utilisés en tout cas.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

Ainsi, quand je travaille dans l’espace d’un panneau JC Decaux, Clear Channel ou Astral visible le temps d’un arrêt à un feu rouge, je travaille évidemment dans la logique d’une « lecture », d’une image ou d’un texte ou des deux qui se donnent immédiatement, qui essayent de faire sens dans la forme et la durée d’énonciation du slogan publicitaire ou du message institutionnel, soit un rapport très différent de celui de la page où des éléments, des phrases, des paragraphes s’enchaînent et où le sens se développe dans un temps de lecture bien plus long que les 30 secondes de station à un carrefour ou les 5 minutes d’attente à un arrêt de bus. Idem quand je propose quelque chose à 16 heures un dimanche après-midi sur France Inter ou juste avant le flash info de midi sur France Culture où en l’occurrence j’ai souvent joué (seul ou avec Emmanuelle Pireyre lorsque nous avons conçu une micro fiction en 5 épisodes faisant jouer des journalistes de l’info généraliste de la station et de RFI) avec les conditions d’expérience, de réception du médium utilisé. En clair, je n’ai jamais voulu « adapter du texte » ou « mettre en ondes », mais écrire, faire « jouer » dans et avec les spécificités du médium choisi.
Mais très vite, j’ai oublié de penser en « écriture »… Au début de mon travail radio ou de mes premières photo-textes, oui, je pensais clairement en termes d’écriture, ou plutôt, c’était un processus d’écriture qui était à l’œuvre, mais aujourd’hui quand je fais une image, je pense à faire sens, à travailler au mieux la visée, l’enjeu, que je me suis donné pour ce travail spécifique, point.


Projections Années Zéro – IAC Villeurbanne/Rhône-Alpes – 2010

Maintenant, savoir si ces autres supports m’ont apporté ce que je cherchais au plan formel… je ne sais pas. Je pense que mes dernières installations, mes images (photos ou dessins) ou mes films ne sont pas encore au niveau d’un United Emmerdements of New Order et que j’ai encore du boulot, mais là il faut introduire un autre aspect de ma recherche qui a été essentiel dans le basculement dont on parle : un texte comme United joue comme une machine à enfoncer le clou sur un état (de misère) du monde… On se laisse prendre à son rythme martelant différentes facettes de la catastrophe, apportant progressivement les éléments témoins dont elle a besoin, jouant des effets de ritournelle et de collage d’éléments hétérogènes dans la forme, mais liés dans le contenu (du temps vécu et rapporté par Monsieur et Madame Tout-le-monde et des résolutions ou dispositions internationales rédigées dans des bureaux d’expert(e)s, du parler et de l’écrit institutionnel, de l’affect et des données chiffrées, du personnel et du géopolitique, etc.)… mais une fois que l’on s’est laissé emporter par la lecture ou l’écoute de ce flux… à part dire « putain c’est vraiment fort et ça dit des trucs tellement vrais » (que tout le monde sait, mais bon) et que « ouais c’est vrai ça craint »… So what ? Qu’est-ce qu’on fait une fois qu’on s’est bien remis le nez dans la merde ? Me posait problème aussi avec une écriture comme celle de United Emmerdements of New Order, cette position d’auteur en surplomb des « problèmes » désignés et dézingués de toute sa hauteur bien écrite, au-dessus de l’état du monde… Ça pue un peu cette position (genre tou(te)s des con(ne)s sauf… »). Bref… Le travail de We Are L’Europe avec Benoît Lambert a pour cela été salutaire (même si le changement radical de « l’écriture » qu’il propose par rapport à mes livres précédents a fait dire à beaucoup de mes lecteurs et lectrices que mon écriture n’était plus aussi pertinente, radicale, etc. J’entends encore Pascale Casanova me dire à propos de We Are L’Europe « Jean-Charles Massera, on n’entend plus votre voix ! » Non effectivement dans We Are L’Europe, on n’entend plus ma voix, mais de nombreuses voix : celles d’expert(e)s, de beaufs, de politiques, de managers, de syndicalistes, de trentenaires, de post-ados, de quadra, de cyniques, de désabusé(e)s, de gens qui essayent d’y croire, de blasé(e)s, de croyant(e)s dans de nouveaux possibles, et au passage de celle de Benoît Lambert de moi-même, soit une voix, deux voix, parmi d’autres. Ce passage de la position de l’auteur en surplomb avec sa langue qui cartonne à celle de l’auteur montant, articulant des voix, des propositions dans une polyphonie beaucoup plus modeste quant à l’effet « poétique » produit, est le début d’un changement important : celui qui consiste à penser qu’il est plus important de repartir chez soi (après l’expérience d’un travail artistique, littéraire, whatever) avec des questions, des interrogations, des envies, des désirs de faire des choses dans la continuation de son existence qu’avec des certitudes confortées du style « ah ouais ça craint vraiment et c’est super bien dit »… et basta. En termes de valeur d’usage d’une proposition artistique je préfère le truc à prolonger que le truc clos sur soi et définitif. Ça m’éloigne peut-être du chef-d’œuvre et de la postérité littéraire, mais ça donne il me semble plus de sens au boulot.


We Are L’Europe – Mise en scène : Benoît Lambert © Clément Bartringer

Dans mes premières image-text works (en utilisant même, je l’avoue un peu trop littéralement les points de suspension qui permettent à celle et celui qui vient de lire la phrase posée sur la photo de poursuivre le raisonnement dont le travail donné à voir / à lire n’est que le déclencheur), c’est cette caractéristique même que je vais développer : des questions à emporter plutôt que des textes dressant le portrait définitif de la merde ambiante.
Quant au plan institutionnel et à celui de la réception… je commence seulement à pouvoir (un peu) rêver d’un travail opérant au-delà des frontières de ma langue… Pour les expos, c’est pas encore trop ça :), pour les festivals ou les plateformes de distribution de films, c’est évidemment intéressant de voir son travail circuler dans d’autres contextes, d’autres cultures artistiques ou visuelles (en Amérique du Sud ou en Amérique du Nord notamment). Mais contrairement à mon âge d’écrivain, je suis encore « jeune » artiste et encore plus jeune réalisateur, donc ça me laisse un peu de champ (et d’espoir) »…:)

FT. Pour le dire autrement, que gagne l’écriture, et dans le même temps que perd-elle, à se déterritorialiser, à se délocaliser dans la rue ? Quels espaces autres et quelles nouvelles interrelations inédites avec le monde social ces nouvelles formes créent-elles ?


Under The Résultats – Biennale de Rennes, Les Ateliers de Rennes, 2008

D’abord, il faut préciser que si au début de « ma sortie du (seul) livre » en 2008 – 2010, ma démarche continuait à travailler des processus relevant de l’écriture, progressivement, j’ai directement pensé et opéré dans d’autres formes, développé d’autres processus qui n’ont plus rien à voir avec l’écriture. Mais pour les travaux qui effectivement restaient ou restent « de l’écriture », la question que tu poses est essentielle. En fait, cela dépendait à chaque fois du contexte d’exposition, d’énonciation et de réception de la proposition. Par exemple, lors de la Biennale de Rennes en 2008, transposer des paroles de personnes salariées ou non sur le sens qu’elles donnent ou pas à leur ou une activité professionnelle dans un JC Decaux de 4 m x 3 dans lesquelles une « image » reste quelques secondes après une publicité et avant de laisser la place à une autre publicité, on raisonne en termes d’occasion de donner à voir une parole qui se situe non seulement sur le versant de la production des produits ou services représentés dans le circuit de l’affichage public, mais aussi et peut-être surtout une parole que l’on n’entend plus. On entend beaucoup parler du travail ou du rapport au travail en termes massifiés, chiffrés, en termes de secteurs, voire en termes de maux… très rarement (aujourd’hui) en termes d’expériences singulières. À une époque où peu de personnes se sentent concernées ou croient encore au sens de leur activité professionnel, en particulier dans le rôle qu’il joue en termes de construction de soi et de « réalisation » ou « d’épanouissement », à une époque où l’imaginaire de la consommation de produits et de services tend à gommer, faire oublier le temps (perdu ? de la peine ?) de travail, à le noyer… faire émerger, poindre, cette parole tue et désormais peu audible, cette parole critique – souvent lucide, proférée par des personnes au travail ou sans travail et non par un(e) auteur(e) ou quelque personne parlant à la place de, dans la forme, le format, le cadre « de l’ennemi » a certainement plus de force que dans un livre ou un film lu ou vu par quelques centaines de convaincu(e)s dans des endroits et à des horaires méconnus ou dénigrés du et par le plus grand nombre parce que perçus comme pensés par et pour une « élite »… et majoritairement situé(e)s socialement dans des milieux socioprofessionnels qui ne sont pas ceux dont ces paroles rendent compte. Idem quand en 2011, je conçois trois messages de formes lisses, standardisées, promotionnelles avec une voix connue du paysage audiovisuel français dans un hypermarché Auchan, mais distillant trois appels à l’émancipation quant à la surdétermination « genrée » des rayons de jouets ou encore du sens que peut prendre nos achats dans le rayon lingerie. Dans ce cas, comme dans celui de la campagne d’affichage dans les panneaux JC Decaux de Villeurbanne à l’occasion de ma première exposition personnelle à l’IAC (Institut d’Art Contemporain) où pour la première fois je travaille avec des photos et où il s’agissait de distiller dans l’espace urbain deux ou trois questionnements « de base » sur le sens de nos désirs (travaillés par les publicitaires) par le biais de trois petites phrases jouant avec un jeu de six images reprenant la construction et les codes de la communication institutionnelle et publicitaire, non seulement « le public » potentiellement touché est beaucoup plus important que dans les circuits et cercles culturels consacrés et convaincus, mais surtout ce type d’intervention permet de jouer comme le déclencheur possible de quelque posture critique et émancipatrice, comme une mise en crise en direct des outils d’aliénation les plus puissants. C’est ce que j’appelais travailler dans la forme, le format, le langage et l’outil de l’ennemi. Comment communiquer autre chose qu’une injonction dans la forme même de l’injonction ? Il ne s’agissait jamais là d’une transposition de la parole littéraire dans un autre champ de réception, mais de travailler avec les conditions même de réception de ce type de message… comment faire passer du sens le temps que le feu passe au vert ou que le tram redémarre ? Mais surtout, et c’est peut-être la dimension la plus importante de ce type d’intervention dans l’espace public, ce mode de diffusion et de réception permet de lancer des questions, des interrogations que l’on emporte avec soi, le feu passé au vert… et qui (en tout je l’espère et le conçois aussi) continuent de trotter dans la tête plus tard… des questionnements dans – et pour – l’espace de pratique de vie ordinaire en quelque sorte. C’est dans cet esprit également que j’ai travaillé mes dessins dans les panneaux publicitaires à Dijon en 2015 ou lors de la Biennale de Québec en 2017. Penser les conditions de moments d’existence commune dans leurs conditions. /À suivre…/


Speed Reinventing – Biennale de Québec / Manif d’Art 8, 2016-2017

[1] « Entretien avec Jean-François Chevrier », Galeries Magazine, février-mars 1992, PP. 77-79 et 126-128.

29 avril 2018

[Entretien] Chaos Brosseau (entretien avec Jeanne Bacharach)

Voici, en partenariat avec Mediapart.fr, un entretien de Mathieu Brosseau avec Jeanne Bacharach, critique à En attendant Nadeau, non seulement sur son dernier livre, Chaos, mais encore sur une œuvre animée par la tension entre poésie et prose, parole et silence, plein et vide, identité et altérité…

Voir/écouter : ici.

Libr-critique suit le travail du poète depuis ses débuts. On peut en suivre les principales étapes :

– entretien avec Fabrice Thumerel : "Portrait d’un travailleur perdu de la langue".

La Nuit d’un seul, La Rivière échappée, 2009.

La Confusion de Faust, Dernier Télégramme, 2011.

UNS, Le Castor Astral, 2011.

Ici dans ça, Le Castor Astral, 2013.

Data transport, éditions de l’Ogre, 2015.

L’Animal central, Le Castor Astral, 2016.

7 mars 2018

[Entretien] Les poètes contemporains et le cinéma : 1. Jean-Michel Espitallier (entretien avec Fabrice Thumerel)

Agenda de Jean-Michel Espitallier :

• SHE WAS DANCING (chorégraphie Valeria Giuga)
. Jeudi 8 mars 21h, Le Point Éphémère (Paris Xe) (version performance)
. Mercredi 21 mars 20h, Le Cent-Quatre (Paris XIXe) (version courte)
• Jeudi 15 mars, Ecole des Beaux-Arts, Angers, 18h30. « La Musique Espitallier ». Conférence et lecture (dans le cadre du cycle Texte/Voix/Son initié par Anne-Laure Chamboissier).
• Vendredi 30 mars, 18h, Médiathèque Michel Crépeau, La Rochelle. Pop Poésie (une expérience), textes (Didier Vergnaud), batterie (Jean-Michel Espitallier)
• Dimanche 1er avril, 17h, Mac/Val (Vitry-sur-Seine), rencontre et lecture de « Les Incipits de maman », texte de commande en résonnance avec « Mon père » de Claude Closky.

 

FT. Dans « Toc show » (Le Théorème d’Espitallier, 2003), De la célébrité (2012), ou encore « En guerre » (Salle des machines, 2015), tu t’attaques à notre société spéculaire-spectaculaire qui nous plonge dans un jeu de miroirs infernal, faisant imploser tous les écrans de représentations fausses au moyen d’une mécanique tout aussi infernale – une logique paradoxale-aporétique, spiralique jusqu’à l’absurde.

Quelques exemples :

« Acteur de l’événement montré en acteur d’événement » (« Toc show one », Flammarion, p. 55).
« Témoin montré témoignant. Expert filmé expliquer. Homme vu ne se voyant pas vu. Témoin montré racontant ne pas avoir entendu. Témoin montré ayant vu un proche témoin. […] Homme écouté dire avoir entendu. Groupe d’enfants se montrant montrés montrant. Individus montrés se montrant vus » (« Toc show two », p. 88).

 

« Nous surveillons les vedettes sur le petit écran tandis que nous sommes nous-mêmes surveillés par d’autres petits écrans […]. On peut imaginer que les surveillants, dans leurs cabines de surveillance, jettent parfois un coup d’œil à la télévision qui tourne en boucle pour les distraire dans leurs cabines de surveillance. La télévision doit bien proposer de temps en temps des reportages sur les surveillants des cabines de surveillance. Lesquels, parfois, doivent bien voir passer sur leurs écrans de surveillance des équipes de tournage de télévision. Qui parfois sont en route pour aller filmer des surveillants dans leurs cabines de surveillance » (De la célébrité, 10/18, p. 57-58).

 

La boucle ad libitum dévoile un monde saturé dans lequel nous nous égarons, nous donne à voir le monde spectacularisé :

« "We got him" (On l’a cravaté). Moteur ! Sadman fondu. Dissous. Gommé. Flash de 20 heures 28 à Weldon. Moteur ! Disparition totale avant liquidation. Encore quelques secondes. Moteur ! Quelques secondes encore. La guerre comme vous ne l’avez jamais vécue. "We got him" (On se l’est fait). Montré. Quelques secondes encore. Flash de 20 heures 14 » (« En guerre », Flammarion, p. 143).

 

Ta cible privilégiée est la télévision. On enregistre très peu de références au cinéma… De même, dans ta Caisse à outils (2014), tu consacres une section aux « montages, agencements, dispositifs »… mais rien sur le cinéma ! Comment expliques-tu cette quasi-absence de tout bouquin ? Ne crois-tu pas que le cinéma joue un rôle fondamental dans/pour la poésie actuelle ? En constitue une pierre de touche ?

 

J.-M. Espitallier. Tu as raison, le cinéma est un objet manquant dans mon travail qui se nourrit pourtant tellement de la culture pop. En fait, je n’ai jamais été un grand amateur de cinéma. Ni de télévision. Enfant, je la regardais assez peu, je m’ennuyais vite devant l’écran et je n’ai plus la télévision depuis au moins trente-cinq ans. Idem pour le cinéma. Bien sûr, j’ai vu beaucoup de choses, d’abord au lycée et à la fac, notamment tout le cinéma italien que j’adore, mais quelque chose semblait me maintenir à l’extérieur de ça. Aujourd’hui encore, j’éprouve comme une petite sensation d’asphyxie quand je m’installe dans une salle obscure, je me sens coincé, même si j’y ai vécu, comme tout le monde, des expériences éblouissantes. Tout de même, j’ai été traversé par quelques films qui ont sans doute façonné ma sensibilité d’écrivain, je pense par exemple au cinéma expressionniste allemand, Lang, Murnau ou l’extraordinaire Berlin : symphonie d’une grande ville de Ruttmann ; je pense aussi à Duvivier, Franju, aux Quay Brothers, notamment leur si onirique Institut Benjamenta qui joue de plusieurs formes narratives et plastiques. Ou à David Lynch, dont la structure de la plupart des films – ses mises en abyme, effets de miroir narratif, boucles spatio-temporelles, etc. – a pu m’inspirer dans la construction de certains de mes livres, notamment pour Le Théorème Espitallier. Et bien sûr Jean-Luc Godard pour qui j’ai une passion totale. Par exemple Les Carabiniers est à mes yeux le film qui parle le mieux de la guerre, et du crime de guerre, j’ai été très impressionné par la justesse dans cette façon d’aborder la guerre, avec une grande économie de moyens et cette malice propre à Godard. Ou la scène finale du Mépris, ce « Silencio » contre-performatif qui est pour moi l’un des moments les plus éblouissants du cinéma et qui dit tout du génie de Godard. Je pourrais encore évoquer le trailer de Pierrot le Fou, authentique poème multimédia qui atteint à une certaine perfection. J’aimerais écrire quelque chose qui soit aussi parfaitement construit, aussi puissant dans son apparente légèreté ; en fait presque tout le cinéma de Godard agit sur moi. Par exemple, la citation ou l’autocitation (comme chez les Beatles !), ce sont des figures qui me parlent. Et puis Godard le dit lui-même : ce qui compte c’est le montage. Et ça, ça dépasse le cinéma, c’est la grande question du geste artistique depuis un siècle, dans la musique, la littérature, les arts plastiques, etc. Enfin, Godard sait filmer la littérature, la peinture, peut-être même la pensée. Comme dans le magnifique Liberté et Patrie qui fut un vrai choc esthétique. C’est ça qui m’intéresse. Par ailleurs, je dois dire que j’ai regardé beaucoup de films de guerre pour écrire Army. Puis plus tard, pour une création radiophonique sur France Culture, au sujet du crime de guerre. Plutôt d’ailleurs pour analyser les façons dont la guerre est représentée, mise en scène, etc. Mais au fond, je crois que le modèle littéraire m’a beaucoup plus inspiré sur cette question du spectaculaire que tu évoques. Dans Les Illuminations, Rimbaud se fait poète-opticien, les poèmes, comme il le confie, sont des sortes de « vues » (des « painted plates »), l’équivalent des « vedute » des Vénitiens. Rimbaud invente le vidéo-clip ! Idem pour La Prose du Transsibérien qui déroule des centaines de petites vignettes, parfois introduites par « J’ai vu ». La Chartreuse de Parme est aussi le roman des angles de vue et des sortilèges du réel qui m’a beaucoup inspiré pour Le Théorème d’Espitallier. Ce pauvre Fabrice Del Dongo qui ne voit rien à Waterloo (il n’aurait rien vu à Hiroshima !), ou qui épie Clélia depuis sa cellule de la tour Farnèse en un jeu et des variations de regards, de points de vue, etc. J’ai davantage été nourri de ça il me semble pour aborder cette question du spectaculaire. On retrouve ça chez Duras aussi. Et il me revient cette phrase de Louis Zukofsky : « Toute la poésie c’est cela : soudain, on voit quelque chose. »

 

FT. Mais quelle place précise pour le cinéma dans ton panthéon artistique ? Ton imaginaire ? Ta pratique poétique ?

 

J.-M. Espitallier. J’ai un peu répondu plus haut. Je citerai, plutôt comme des agents de sollicitation artistique, des agents provocateurs, Godard, donc, Chris Marker, Win Wenders, mais aussi David Lynch, Jim Jarmusch, les Quay Brothers, le cinéma réaliste de l’entre-deux-guerres, Fellini, Pasolini, les frères Coen, Stanley Kubrick, surtout pour Shinning qui est l’un de mes films cultes – et qui m’a d’ailleurs inspiré une installation, Overlook’s Poems, que j’ai exposée dans quelques galeries –, certains Hitchcok (Rebecca est aussi l’un de mes films cultes), Lars von Trier, et Méliès, et Tati, et Tex Avery, bien entendu ! Et aussi un grand nombre de films générés par la pop culture, Easy Rider, plastiquement exemplaire, et fondamental dans ce qu’il raconte, Las Vegas Parano, d’après le roman culte de Hunter S. Thompson, l’immense Buffalo 66 de Vincent Gallo, avec cette scène extraordinaire dans la boîte de nuit sur fond de Heart of The Sunrise de Yes, 24 Hours Party People, so british, drôle, corrosif, autotélique, sur le Manchester post-punk, celui de la Factory et des débuts de l’Haçienda, Downtown 81, sur le New York de Basquiat et de la no wave, à mi-chemin du conte et du documentaire, Tarnation, ce film extrêmement dérangeant de Jonathan Caouette, un coup de poing dans l’estomac, etc. J’ai également un grand souvenir de Des pôles à l’équateur de Gianikian et Ricci Lucchi, montage très onirique à partir de films d’un explorateur italien du début du XXe siècle, etc. Ou bien le cinéma documentaire, je pense par exemple aux films du groupe Medvekine ou de Rithy Panh, et bien sûr l’universel Shoah. J’en oublie évidemment des centaines ! Et puis, à chacun sa filmographie… En fait, j’attends d’un film qu’il bouscule mes certitudes, mais aussi qu’il m’ouvre la voie à de nouvelles expériences formelles, de nouvelles façons de travailler dans et avec la langue. Tenter de faire passer la grammaire filmique dans la grammaire littéraire. Dans un film, ce qui m’inspire le plus est sans doute sa construction, ses équilibres ou ses asymétries. Je me souviens par exemple de Fellini Roma qui est un modèle d’un cinéma transgenre, entre fiction et documentaire, temporalité dilatée, mises en abyme (film sur le film, qu’on retrouve chez pas mal de réalisateurs de cette génération), etc. Ou encore ce chef-d’œuvre qu’est La Commune (Paris, 1871) du très politique Peter Watkins, qui s’autorise notamment des anachronismes pour dénoncer le pouvoir des médias, etc. Le cinéma dit expérimental a pu parfois m’autoriser à plus de liberté – je pense au trouble qu’a pu provoquer en moi un film comme L’Ange de Patrick Bokanowski, dans les années 1980 ou, un peu plus tard, le cinéma de Guy Maddin. Et sans doute aussi la radicalité (Old Boy de Park Chan-wook) ou la poésie (Printemps, été, automne, hiver et printemps de Kim Ki-duk) du cinéma asiatique Toute expérience esthétique est bonne à prendre. Elle nous traverse, elle fait bouger des choses, dérange le matériel, fait voler les papiers et on ne sait pas trop où elle va se fixer. Parfois nulle part. Mais pas toujours…

29 avril 2017

[Entretien] L’Intranquille Agneau, entretien de Françoise Favretto avec Fabrice Thumerel

Avant que de présenter quelques titres de la collection "Architextes", nous remercions la passionnée Françoise Favretto d’avoir bien voulu répondre à cinq questions sur les éditions de l’Agneau, leur revue L’Intranquille et leurs collections.

 

FT : On commencera par le commencement : pourquoi avoir choisi ce nom, l’Atelier de l’agneau ? Il est vrai que la Bergerie française de l’édition est envahie par les loups…

FF : N’étant pas à l’origine des éditions, je les ai reprises avec leur nom que je n’ai pas modifié. C’est dans l’ancien atelier d’un peintre que l’Atelier de l’agneau a vu le jour. Dans une rue au centre-ville de Liège, la rue de l’agneau. Je n’ai pas connu ce lieu mais je sais qu’il y avait une presse à gravure, des artistes, des écrivains, et comme figure fondatrice et unifiante Jacques Izoard. L’écrivain Eugène Savitzkaya fait partie des fondateurs, il devint assez vite un auteur reconnu publié chez Minuit et il apprécie que j’aie pu continuer les éditions.

 

FT : Pourriez-vous retracer votre itinéraire personnel, puis votre parcours au sein de cette maison ?

FF : Diplômée en littérature et linguistique, je n’ai enseigné que de façon sporadique, trouvant davantage de liberté dans le travail des revues (j’en ai réalisé 4), plus spontané, qui privilégie les échanges. J’ai donc commencé avec la revue 25. Puis l’édition. J’ai beaucoup écrit de critiques de livres et de revues, et je continue, lisant toujours un crayon à la main… Parler de lectures… Annoter les manuscrits… J’écris aussi des textes personnels, je dessine, voyage, photographie et crée des livres d’artistes… organise des lectures publiques. J’essaie de créer un espace pour la littérature exigeante.

 

FT : Sur votre site éditorial est indiqué que vous préférez des textes qui privilégient la « forme » … Qu’entendez-vous par là ? De quelle « forme » s’agit-il ?

FF : Je ne parle pas, bien sûr, des formes fixes comme le sonnet, la ballade… Par exemple, si j’aime les arbres, c’est surtout pour leur forme, ovale ou ébouriffée. Et leur ombre fantomatique dans la nuit, effrayante. L’impact, l’ombre, le contour… Je regarde d’abord cela et ensuite ce qu’ils produisent : des cerises, des kiwis…

De même pour les textes, la narration ne m’intéresse pas vraiment, n’étant pas lectrice de « romans ». La « forme » pour moi c’est au sens spécifique de gestalt en allemand, qui vient du verbe gestalten, « mettre en forme mais en donnant une structure qui donne du sens ».

La poésie n’advient qu’avec le travail de la forme, qui peut s’adjoindre le son. Qu’on me raconte n’importe quoi, je n’y suis sensible que si je vois/sens/entends une construction, un mouvement, une intention, un rythme. Quelque chose de structuré. En ce sens, cela peut être de la prose, je ne vois pas de grande différence entre ces genres s’il y a un travail de la pâte, soyez de bons boulangers…

A part quelques textes d’art brut, directs, tellement bouleversants, où l’on ne peut que s’incliner – mais ils sont très rares – je ne crois pas à la poésie spontanée, au « jet fulgurant ». Le poète doit trouver « sa » forme. Je dois parfois expliquer cela aux jeunes poètes : écrire est un travail…

 

FT : Le nom de votre revue, L’Intranquille, convient parfaitement à votre projet éditorial, non ?

FF : Agités du bocal, poissons rouges dans une écume blanche, rejetons de l’impossible, traducteurs du miroitement, décalés du corps et de l’âme, revisités à l’aune de l’intrépide, remués et remuants, troublés et troublants, les auteurs de l’intranquille vous saluent.

Le livre de l’intranquillité de Pessoa a donné son nom à la revue. On a aussi penché pour « Le sel des Garamanthes », symbole des longues marches des peuples du désert qui ne vivaient que de vente de sel. L’image âpre qui y était connotée révélait une nostalgie première et un peu trop ascétique, alors que « l’intranquille » dit bien l’époque. Des thématiques ont surgi d’emblée : « dégage » en 2011, « le triple A » (pour amuser les artistes visuels), « genres d’après », « servitude volontaire », « concrétisez ! » par exemple. Présenter de nouveaux poètes nous a semblé indispensable et aussi des traductions de tous pays : indiens d’Amérique (sioux), langue de Mauritanie, femmes d’Iran et tous pays européens. Une partie critique abondante termine le numéro après un passage dans l’histoire littéraire, du XVIIIe à nos jours, en essais ou journaux intimes (Michel Valprémy, Ford Madox Ford, Flaubert, Doris Lessing, etc.). Des artistes actuels illustrent ces 90 pages, surtout de dessins.

 

FT : Pourriez-vous maintenant esquisser l’archéologie de votre collection « architextes », qui a une place particulière dans votre maison ? Quel a été son fil rouge ? Quels liens établissez-vous entre des auteurs aussi différents que Edith Azam, Jean-Pierre Bobillot, Jacques Demarcq, Sébastien Dicenaire, Philippe Jaffeux, Marius Loris, ou encore Sylvie Nève ?

D’autres collections aussi : « transfert », « 25 », « Litté-nature » (Virgile, Rousseau, Thoreau, Reclus), « archives », « géopoétique », « ethnopoésie »…

Pour « architextes », donc : une annonce parue dans un journal comportait une coquille « cherche architextes » au lieu de « architectes ». Alors je me suis mise à en chercher… avec un pochoir (encore la forme), un critère : archi = excès, débordement…

J’ai établi une règle interne et personnelle que voici :

Les textes doivent déborder de la norme jusqu’au syntagme. Le mot doit donc être attaqué dans le procès de démolition de l’ordre langagier établi. A partir de cela, s’est formé (oui, encore la forme) un collectif de 29 auteurs, « ARCHITEXTES 2 », préfacée par Guilhem Fabre. Puis une collection du même nom : 26 livres à ce jour et plusieurs autres en cours.

Les auteurs que vous citez dans votre question remuent les mots, peuvent casser à outrance ou pas, mais s’activent dans la destruction/recomposition.

Azam est l’invention même, achoppe sur les mots, tourbillonne et refait. Demarcq à partir des bruits d’oiseaux retrace des itinéraires poétiques. Jaffeux qui scinde, troue et perce. Dicenaire imagine une « potentiologie » où la poésie peut sauver le monde. Marius Loris tend à l’excès dans la retranscription sonore de ses textes : les lisant, il dégrade les syllabes par sa vitesse d’élocution et finit sans plus pouvoir respirer…

Et Sylvie Nève qui a toujours joué du langage comme d’une scie, Bobillot, théoricien savant,  allant à l’extrême du verbe relooké…

De mon point de vue, ils ne sont donc pas différents. Tous passent par la voix, le sonore. J’en ajouterais quelques autres : les logorrhées surinvesties du si discret Denis Ferdinande (5 livres), le multilinguisme de Christoph Bruneel « ga’goes’ goet’ gro groins », les indépassables narrations de L.M. De Vaulchier envahies de dessins, Jandl et Mayröcker traduits par Lucie Taïeb pouvant passer allègrement de la collection « transfert » (traductions donc) à « architextes » tant les expériences comiques pour l’un, sensuelles pour l’autre, donnent modèle aux nouveaux auteurs.

 

 

18 janvier 2017

[Entretien] À propos de Janis Joplin, entretien de Véronique Bergen avec Emmanuèle Jawad (2/2)

Suite à la chronique de Fabrice Thumerel sur Janis Joplin, voix noire sur fond blanc, voici l’entretien passionnant que Véronique Bergen a bien voulu accorder à Emmanuèle Jawad pour Libr-critique – et nous la remercions chaleureusement.

Emmanuèle Jawad : Janis Joplin est ton quatrième livre publié aux Editions Al Dante après Edie. La danse d’Icare (2013), Marilyn. Naissance année 0 (2014) et Le Cri de la poupée (2015). Un autre livre Gang blues ecchymoses sur des photographies de Sadie von Paris est prévu. Le choix thématique s’est opéré sur un personnage féminin comme dans les précédents livres, d’une icône également. Comment précisément ce choix d’un livre sur Janis Joplin s’est-il effectué et s’insère-t-il dans ton parcours d’écriture ?

Véronique Bergen : Mon élection d’un personnage vient de très loin. Certains personnages me fascinent, m’accompagnent depuis l’adolescence, d’autres surgissent au fil des années. Choc en miroir, phénomène d’échos entre eux et moi, appel, envoûtement. Ils frappent à ma porte comme si leur existence appelait leur mise en mots, en voix. Le mouvement de genèse est composite. La présence du personnage me taraude selon des coordonnées qui lui sont propres (Edie Sedgwick, Marilyn, Unica Zürn, Janis Joplin en ce qui concerne mes fictions publiées par Laurent Cauwet chez Al Dante, mais aussi Kaspar Hauser, Ulrike Meinhof, Louis II de Bavière…), je lui donne un abri langagier, je plonge dans un travail d’archivage. À partir de cette collecte de documents déjà orientée par la mise en forme que je vois se dessiner, je greffe ma création, mes inventions, j’opère une ventriloquie de l’époque à laquelle appartient le personnage, j’injecte des questions métaphysiques, des blocs de sensations, des rugissements poétiques, la sève d’une langue qui cherche de nouveaux espaces. Le personnage que je choisis est souvent féminin, mais pas exclusivement, parfois une icône, une anti-icône, mais ce n’est guère un parti pris. Je ne choisis pas ceux et celles qui me raptent. Un souci de leur rendre justice me poursuit, me guide. Dans mon parcours d’écriture, je pense que je vais bifurquer vers d’autres modalités de création fictionnelle. Ne plus faire fond sur un personnage donnant lieu à ce qu’on appelle la biofiction (même si je ne me reconnais pas dans cette dénomination ; toute création faisant éclater les catégories, subvertissant les genres, les codes de l’écrire). Dans mes deux dernières fictions inédites, une autre forme s’est imposée, qui ne congédie pas entièrement l’appui sur des êtres ayant existé mais le porte à ébullition sous d’autres guises. Cela se fera viscéralement, sans passer par une réflexion théorique dictant la modalité de l’écriture, laquelle réflexion édulcorerait le sentiment d’urgence, le largage des amarres.

Emmanuèle Jawad : La contre-culture est très présente dans tes livres. Dans Janis Joplin : « Et si je n’avais pas envie de quitter les sixties, de vivre dans une décennie qui enterra tout ce que les années soixante ont expérimenté ? La contre-culture commence à rentrer dans le rang (…) ». Peut-on dire que ton livre s’apparente autant à un texte sur une période historique – les années 60 – que sur un personnage, Janis Joplin ? Certains énoncés semblent relever quasi du documentaire, bien qu’il s’agisse d’une fiction. Quelle documentation est-elle nécessaire en amont de l’écriture ? Quels rapports fiction/ document ?

Véronique Bergen : Le questionnement de l’époque, ici en l’occurrence les Sixties, m’importe autant que la focalisation sur Janis. Comme Deleuze parle, en art, d’une conversion des perceptions (vécues, intimes) en percepts (impersonnels, non humains), des affections en affects, le personnage de Janis Joplin que je construis excède le référent « Janis » résumé par un ensemble de paramètres identitaires. La construction du personnage implique son devenir impersonnel au sens d’extra-personnel, l’érosion de la division entre agencement privé et agencement public, entre flux de désirs individuels et flux de désirs collectifs. Chez Proust, les personnages sont pris dans des paysages, dans une nébuleuse nominale, un fond géographique dont ils se décollent peu, bien qu’ils soient sondés dans les plis d’une psychologie aiguisée. C’est ce que Julien Gracq relève magnifiquement dans Proust considéré comme terminus en parlant de l’art proustien du bas-relief : « frappé que je suis, que j’ai toujours été, de l’écart minimum de densité et de relief qui sépare les personnages de son livre de la masse foisonnante vivante dont le livre est fait, et dont ils émergent tout juste. Ils sont comme des bas-reliefs de faible saillie, pris dans l’épaisseur, et qui se détacheraient à peine, non d’une paroi lisse, mais d’un grouillement déjà animé, comme celui des murs des temples hindous ». Merveille de la phrase gracquienne et de ses visions inouïes qui percent les couches cachées, captent le souffle de la création littéraire…

Exhumer Janis Joplin, sa formidable soif de vie, c’est exhumer les mouvements de contestation des Sixties, de libération sexuelle, socio-politique, esthétique, l’aventure du Flower Power, la sécession par rapport au système, le refus du consumérisme, le grand élan d’optimisme, le pari pour un autre vivre ensemble lancé par les hippies. S’est imposée à moi la nécessité d’établir, de réfléchir à un jeu de contrastes entre les promesses de liberté des Sixties et les nouvelles formes du biopouvoir mondial actuel, les nouveaux dispositifs répressifs qui, sous le signe de TINA (« There Is No Alternative », « il n’y a pas d’alternative » au capitalisme déchaîné, dévastateur des corps, des puissances de pensées, des écosystèmes, de la planète) signent la mort des utopies hippies et tendent de mettre à quia les mouvements alternatifs, les luttes, les propositions d’autres formes de société. Comme je le mentionne ci-dessus, le nouage entre documentation et fiction est placé sous le signe de la liberté : à partir d’une fidélité à la matière historique, aux faits, aux données biographiques, politiques, je lance mon imaginaire qui a peut-être besoin, pour ne pas s’hyperboliser, de se resserrer sur un ancrage précis, de se donner un périmètre. Le choix de partir d’Edie Sedgwick, Marilyn, Unica Zürn, Janis Joplin… me permet aussi un jeu quasi-borgésien de masques, de mixer, au sens musical du terme, des pans de mes sensations, de mes obsessions, de mes fêlures aux voix des personnages, de brouiller les frontières entre autofiction, biofiction, exofiction. D’illimiter le « je » (celui de Janis Joplin, de l’auteure…) par son évanouissement dans une matière langagière où il n’y a plus de propre.

Emmanuèle Jawad : Des sections intitulées « interludes », graphiquement marquées (en italique), s’insèrent dans le récit proposant une approche plus précise du contexte social, politique, historique dans lequel a vécu Janis Joplin. Quel est le statut précisément de ces différents interludes entrant dans la composition ? Comment la construction du livre s’est-elle effectuée ?

Véronique Bergen : La partition du livre s’est imposée d’emblée au niveau de sa construction : alterner les voix de Janis Joplin, la mise en fiction de sa vie, de ses rencontres, de ses espoirs, de ses dévastations, de son manque abyssal, de sa voix noire, de sa faim d’intensités vitales, de ses pulsions destructrices avec des interludes rompant la fiction, où montent les voix de la guerre du Vietnam, de l’héroïne, de Jim Morrison, des guitares électriques, des écrivains de la Beat Generation, des punks, des personnages des romans qui fascinaient Janis… Non pas à proprement parler un opéra rock, non pas une cathédrale psychédélique mais un agencement vocal qui soit comme la lanterne magique de La Recherche : proposant les facettes du cristal des Sixties, de la contre-culture, disposant une descente dans le monde des sensations, des lignes de faille (privées, publiques, cosmiques), une exploration de tous les funambulismes, des régions des excès où, l’air se raréfiant, la griserie déferle. Au niveau du contenu comme de la forme, je ne puis expérimenter que ce qui se déterritorialise, ce qui danse sur les crêtes, ce qui sort des rails, ce qui trace des lignes de fuite qui font fuir l’ordre aliénant, qui dynamitent le conformisme.

Emmanuèle Jawad : La voix de Janis Joplin est qualifiée de « militante, politique, aphrodisiaque, chamanique » (p. 87). Aussi dans l’avancement du livre « j’ai ouvert dans un monde d’hommes une place pour les femmes, une autre manière de chanter ». Pour faire lien avec notre précédent entretien (cycle « création et politique »), ce livre Janis Joplin couvre-t-il des enjeux politiques ? D’autre part, quels sont tes projets d’écriture ?

Véronique Bergen : L’acte d’écriture tel que je le pose et le vis est porteur d’un enjeu politique. Un enjeu de résistance, d’insistance des luttes comme le dit Dork Zabunyan, de contre-pouvoir, de sécrétion de lignes d’indiscipline, de transversalité, de lignes de fuite minant, à leur très modeste échelle, le Léviathan, le système broyant nos puissances de vie. Le geste est politique dans son désir d’opposer un contre-feu. Parmi mes projets d’écriture, un essai sur Horses de Patti Smith qui sortira dans la collection Discogonie des Éditions Densités. Au printemps 2017, je sors un essai sur Hélène Cixous, Hélène Cixous. La langue plus-que-vive aux Éd. Honoré Champion et un essai sur Visconti, Luchino Visconti. Les promesses du crépuscule aux Éditions Impressions nouvelles. J’espère que le livre Gang blues ecchymoses, composé de mes textes poétiques et des sidérantes photos de Sadie von Paris verra le jour également au printemps, je lance ici un appel à tous les amis, donateurs, aficionados de l’art de Sadie von Paris, de mes textes afin que le livre voie le jour…

Je suis plongée dans une fiction romanesque dont je préfère ne rien dire, viens de terminer un roman autour de la Renaissance italienne et j’entame un recueil poétique. Je vais peut-être peaufiner, revoir quelques romans inédits qui montent la garde dans mes tiroirs. Laisser aussi à jamais inédits bon nombre de fictions, de recueils de poèmes, de textes divers achevés. Ne pas les faire circuler dans un monde où l’excroissance des informations, leur médiatisation, leur publicité les égalise dans un « inférieur clapotis quelconque ». L’opération de soustraction par rapport à une époque dopée à la multiplication métastasique et frappée d’idiotie me requiert de plus en plus. Il est devenu de plus en plus difficile de croire en l’espace littéraire au sens d’accorder une valeur au geste de publier. Il y a une schize entre l’urgence de créer, d’écrire qui m’habite, qui ne fait qu’un avec mon existence, et le monde du dehors, l’espace public, l’échiquier de la production-consommation des biens (livres, etc.). Le geste de publier me paraît de plus en plus problématique. Au niveau de sa place. De ses puissances dans un monde régi par le non-esprit d’une centrifugeuse-broyeuse. Écume de surface, clapotis médiocre d’egos bouffis, miroirs de vanités, jeu de dupes, abdication et règne de la littérature-marketing, de la non-littérature produite par les histrions de service composent le visage dominant du présent. Mais je conserve aussi la confiance en une « littérature mineure », séditieuse, inventive, en des passeurs de créations sauvages, en des communautés de lecteurs, en des archipels d’écritures, d’éditeurs exploratoires, de pensées, de musiques, d’événements qui font barrage à la ruine. Je rêve de livres qui déferlent comme des forêts en marche. Au clan des capitaines de navires prenant un aquarium pour un océan, à côté des écrivains-Ulysse qui, se bouchant les oreilles de cire afin de ne pas entendre le chant des sirènes, ne prennent aucun risque esthétique, existentiel, il y a le clan frère de Boutès comme l’a écrit Pascal Quignard (dans Boutès), ceux qui plongent, sautent au milieu de flots, pour rejoindre les sirènes, sans jamais les domestiquer, laissant les filles-fleurs à leurs danses échevelées.

10 juin 2016

[Entretien] Entretien avec David Lespiau (Critique et création 4, par Emmanuèle Jawad)

Série "Critique et création" : 1. entretien avec Jean-Marie Gleize ; 2. avec Jean-Philippe Cazier ; 3. avec Sylvain Courtoux.

 

Emmanuèle Jawad : Dans un article sur la question de la Critique de la poésie1, tu écris « La lecture dans la nuit, par exemple, à différents réveils, d’un même passage, prend tour à tour leurs voix. Présence-absence de monde (récit ?), rythme interne pressenti, prosodie rejouée mentalement – à chaque fois, autrement. Récupérer le sommeil qui permet d’en parler ; sa forme. Réellement, et analogiquement (nuit-critique ou sauvée sommeil-lecture…) ». Un nouveau livre de création portant ce titre Récupération du sommeil (éditions Héros-Limite) vient de paraître. Des liens apparaissent ici entre le texte critique qui évoque la « nuit-critique » et la nécessité de « récupérer le sommeil » et le titre même de ce nouveau livre. Quels passages, liens et écarts, ruptures s’opèrent entre le texte critique et le texte de création ?

 

David Lespiau : L’idée centrale est que le poème modifie la pensée, provoque en elle des mouvements nouveaux. L’article dont tu parles reprend certaines formulations testées auparavant dans un livre hors-commerce, [Autocuiseur] 2, livre qui essaie de donner des pistes sur ce qui se joue, ou une auto-observation de ce qui se passe, pendant l’écriture. Ces phrases que tu cites, tirées de là, modifiées et complétées ensuite, évoquent l’intériorisation d’un matériau, rejoué plusieurs fois mentalement, pour parvenir à une forme juste, finie, qui semble pouvoir ensuite vivre toute seule sur le papier.

Rejouer plusieurs fois une forme mentalement, cela passe par des phases plus ou moins conscientes, notamment celles de la rêverie, du sommeil, voire de l’oubli momentané et de la remémoration ; avec une tendance personnelle à considérer que les phrases les plus justes s’oublient le plus facilement — elles glissent ; et il faut alors se débrouiller pour les retrouver, sans savoir à la fin si on les a vraiment retrouvées. Cette phase de travail, qui évolue sur un temps assez long, ne diffère pas beaucoup d’un travail d’écriture critique, si ce n’est que le matériau de départ est alors complètement extérieur ; c’est un texte, un livre, lu et relu. Et ce livre, ce texte à critiquer ou à chroniquer, est un problème, devant lequel apparaît à chaque fois la nécessité de tout reprendre à zéro. C’est un moment où vont s’affronter des esquisses de commentaire sur la forme et la structure du texte, et la sensation prégnante que l’essentiel n’est pas là, que le poème est complètement réfractaire à toute approche discursive — un temps, justement, où l’intériorisation du texte va s’opérer naturellement, ce qui va régler le problème, autrement. Après quelques jours et nuits à se déplacer avec ce problème à résoudre, des éléments s’en détachent, qui vont ressembler à des débuts de solutions, des fragments qu’il faudra bientôt essayer de coudre ensemble, puis remonter vers une forme continue qui constituera le texte critique. C’est aussi un temps et un espace où le poème va jouer sa propre guerre, c’est-à-dire produire un effet sur la pensée, la modifier, la contrer.

Récupération du sommeil est effectivement un livre qui se tiendrait sur ce seuil-là, entre différents modes de pensée qui se rencontrent, se mêlent, s’échappent vers quelque chose d’autre, où la complexité est dépassée par une espèce d’évidence intégrant les contraires, les faisant jouer, tourner. Mais Récupération du sommeil n’a pas à remonter vers la forme articulée du discours, de l’essai ; il tente des équilibres flottant, des articulations fugitives, des agencements…

Oui, dans une forme d’écriture critique possible, souhaitée, il s’agit de récupérer un mode de pensée où tout est fluide, où l’intuitif et le discursif sont mêlés, où les motifs des textes et de leurs commentaires sont tressés, où il devient possible de fabriquer des petites machines qui ressemblent à des concepts sur-mesure, où peuvent se produire des courts circuits pour prendre la pensée de vitesse, et accompagner les micro-mouvements, la forme, l’effet d’un texte poétique, pour écrire quelque chose sur lui sans le trahir ni le réduire, capter en lui ce qui échappe de façon essentielle à la préhension.

Les termes de nuit-critique, de nuit sauvée, de sommeil-lecture, sont des repères personnels. Les deux premiers évoquent toute l’œuvre critique de Walter Benjamin, son refus de liens trop rationnels, de fixation dans une logique, un système, et toute la recherche à partir d’un matériau documentaire et de fragments de pensée réunis, collectés, repris dans une composition qui, par refus de tout savoir figé, préétabli, invente quelque chose de nouveau dans l’ordre de la compréhension des œuvres, et au-delà. Le troisième évoque la pensée de Maurice Blanchot, dont les lignes sur le sommeil et la nuit soulignent l’intimité avec un centre, le rassemblement tout entier de l’esprit en un point, le déploiement de la pensée dans un espace apaisé de pur possible. Ces nuits-là sont des zones où ils s’avancent, en toute confiance, pour abandonner et reprendre une pensée, continûment travaillée de façon contrôlée ou non, et se transformant en permanence.

Quelque chose est passé, ou s’est passé, dans cette nuit ; le « s’ » fait le lien, en miroir, entre le texte et son lecteur. C’est ici, d’abord, une nuit contenue dans le poème, toute la négativité que le poème comprend, nécessite pour sa combustion. Et c’est une nuit de la compréhension du lecteur, une traversée nécessaire, en aveugle, sans repère, qui durera autant que nécessaire, jusqu’à pouvoir lire enfin ce qui se passe dans un texte ; et en parler, au moins en partie, aussi nettement que possible, dans un autre texte. Ces deux formes de nuit peuvent se toucher, avec un peu de chance et de travail.

Les phrases règlent ça. Alors que le vers ouvre l’espace, trace des lignes, des directions…, la phrase arrive facilement à constituer des limites, des frontières, des murs. Le vers peut tout intégrer. Les phrases sont au contraire particulièrement finies, et c’est dans leur enchaînement que quelque chose d’autre va jouer ; chaque phrase, par la grammaire, la ponctuation, le rythme, étant réglée pour tenir son rôle dans cet enchaînement. Dans un texte en prose, critique, c’est une sorte de labyrinthe qui se met en place, où chaque phrase trace à la fois ce qui semble su, connu, compris, et marque la frontière avec le reste, les zones plus floues, incomprises ou non abordées par manque de savoir, d’outils, de temps. Et l’on est en permanence, de phrase en phrase, à courir sur ou entre ces espèces de murets, au bord du vide, un peu comme à la fin d’un film d’aventure, où le dénouement sera vécu après l’accumulation des éléments dans une accélération qui les résume et les dépasse. On se retrouve ailleurs.

 

EJ : De nombreux éléments, référents d’ordre iconique ou textuel entrent en amont dans la construction de tes textes de création. Dans quelle mesure cette démarche au sein de la création participe-t-elle d’un geste critique ?

 

DL : Non, ces éléments font partie du travail, l’initient ou le relancent. Ce qui est interrogé, questionné, utilisé, c’est la perception d’une œuvre plastique, d’une photographie, d’une séquence de film, d’une phrase dans un journal. Cette perception produit des bribes de phrases par réaction, et ces bribes deviennent du matériau. Ce que je critique, en fait, si l’on veut garder cette notion-là, c’est moi. C’est ma perception et les notes que je prends qui sont un problème, que je vais traiter. Pas du tout le référent, qui va retomber dans l’ombre. Une ombre bienveillante, parce que tout part de là, mais très vite oubliée parce que séparée des nouvelles préoccupations. Ici, les seuls soucis critiques sont : qu’est-ce que je suis capable de faire avec ça ? où est-ce que cela va me mener ? est-ce que cela en vaut la peine ? Et devant le texte en cours, à l’intérieur de son travail, de sa critique, de son réglage, il n’y a plus aucune image, plus de référent initial ; il n’y a que du présent.

 

EJ : Le texte critique se rapprocherait d’une «  réponse formelle » à ton « aventure de lecture » ou encore à ton « expérience de lecture ».3 Cette approche du geste critique en prise étroite avec le travail de lecture (et non nécessairement avec « des outils plus précis, méthodologiques »), peut-elle également se retrouver au sein du travail de création ? Le travail de lecture (en amont, au cours de l’écriture) peut-il être ce qui fait lien entre le travail de critique et de création ?

 

DL : La lecture attentive, la lecture pour écrire, ou en écrivant, n’a peut-être pas grand chose à voir avec la lecture. Les livres de poésie que je lis vont embrayer des mots, des phrases, des bribes que j’essaie de noter. Parfois aussi les romans, où il s’agit le plus souvent d’une partie de phrase recopiée. Heureusement, le rendement est faible, de l’ordre d’une ligne ou deux notées par livre. J’ai plusieurs fois travaillé à partir de la presse écrite, lue beaucoup pendant un temps, davantage pour les effets de fiction qu’elles produisaient chez moi que pour la recherche d’informations… Là, ce qui se passait, c’est qu’au détour d’un article du journal, une phrase ou un morceau de phrase se mettait à clignoter, une tournure qui n’avait rien à faire là, qui apparaissait complètement inattendue, magique, et à sauver, donc. Ce que je faisais, en la prélevant. Ainsi, avec un peu de chance, j’aurais presque pu acheter une phrase quotidienne chez le kiosquier. Pour les romans aussi, prélèvement. Pour les livres de poésie, sans parler de notations, leur lecture fait fonctionner une espèce de rumeur, qui me permet d’écrire plus facilement, ou de m’y remettre – parfois à tort, mais au moins le travail reprend. Pour un texte critique, plusieurs lectures attentives deviennent de l’intériorisation, comme j’en parlais plus haut, et tout le système se tord jusqu’à aboutir à une forme. Cette forme est encore différente de celle que l’on partage ici, dans cet entretien, où j’ai l’impression de retranscrire un discours intérieur, comme si nous conversions en silence. L’article critique, tel que j’essaie de l’écrire, est pourtant aussi de cet ordre. C’est une forme, en partie adressée. Le poème n’est pas adressé. Une forme en prose, adressée au lecteur, qui essaie d’intégrer une expérience de lecture de poésie. Dans ces cadres légèrement différents, le travail d’écriture est tout entier réglage pour faire fonctionner à plein ces régimes de transmission — transmission d’une forme, d’une pensée, pas d’une information ou d’une opinion ; transmission d’une pensée, dans le cas du texte critique, qui pourrait constituer une chambre d’écho au poème, de façon à le replacer, un peu paradoxalement, dans un réseau d’échange social, un réseau d’échange de pensée, où le livre se trouve déjà mais souvent de façon inactivée.

Ce travail pour écrire des articles critiques, enfin, m’apparaît de plus en plus difficile, et je suis de plus en plus lent. Il n’est pas impossible que ce que j’essaie d’écrire ait un peu abîmé ma pensée discursive, rationnelle ; je me sens plus fragile de ce côté-là, maintenant. Mais le plaisir d’un article critique réussi est particulièrement pur, et il est lié à l’évidence d’avoir appris quelque chose. Et, par réaction, à chaque fois, parce que c’est insupportable à faire, le texte critique en cours provoque des notations multiples, qui n’ont rien à voir avec le texte chroniqué ; ces notes sont autant de pistes pour reprendre ensuite un travail d’écriture poétique.

Très concrètement, cela a à voir avec ce que sont les phrases, comment elles travaillent. Plus on travaille avec elles, plus on voit comment leur système est lié à une sorte d’humilité formelle, qui va s’emballer dans l’enchaînement, la progression. Et l’on a envie tout d’un coup de travailler complètement à l’envers – avec le vers donc, qui est une espèce d’infini en une ligne, dont les agencements, au contraire, peuvent calmer le jeu jusqu’à revenir à la pure littéralité, à la pure immédiateté et matérialité du texte écrit. Certaines phrases peuvent contenir ce mouvement inverse là, en être minée, fissurée. Et là, on ne sait plus où on est, si ce n’est dans l’entre-deux, où l’on apprend beaucoup ; où tout apparaît presque possible, dans l’ordre de la compréhension comme de l’expression. C’est parfois vrai, parfois un leurre, le tout est rapide et changeant, et parfois juste en phase avec le mouvement d’un poème que l’on essaie de capter. J’essaie de récupérer ça, tout le temps…

 

EJ : Le travail de création nécessite t-il la pratique conjointe d’un travail critique ? Quelle répartition dans ton travail entre l’écriture critique et l’écriture de création ? Quel pôle privilégies-tu ?

 

DL : Le travail des textes de création est le mouvement naturel, continu, comme une exploration qui se poursuit ; il est essentiel, donne un sens à tout ce que je fais. Mais la réflexion théorique m’importe beaucoup, et elle me manque parfois dans l’écriture poétique. Poursuivre un travail critique permet de me poser des questions sur des textes que je découvre, sur leur fonctionnement, sur la perception que j’en ai, et de tenter ou tester des façons de les approcher ; c’est une contrainte que j’ai essayé de m’imposer depuis une quinzaine d’années maintenant, beaucoup dans CCP et ailleurs, parce que je me suis rendu compte que cet effort particulier de lecture était une façon d’accélérer un apprentissage, à la fois des textes, des auteurs, et des modes de lecture, de réflexion, d’analyse.

C’est aussi l’idée qu’il est peut-être possible de penser poétiquement, c’est-à-dire d’appliquer à d’autres champs le mode de pensée à l’œuvre dans l’écriture de création. Et ainsi : penser poétiquement un texte, par sa critique ; ou penser poétiquement un texte étranger par sa traduction, individuelle ou collective ; ou encore, penser poétiquement un événement, un fait, une situation, une rencontre… je ne sais pas de quelle façon. Tout cela ne doit surtout pas être un programme. Plutôt des potentialités, qui apparaissent ; et des tentatives qui fonctionnent, ou non.

 

EJ : Dans ton dernier livre Récupération du sommeil, la structure repose dans une forme de discontinuité, sur un agencement de bribes, notations, fragments en juxtaposition composant ainsi un matériau textuel hétérogène où le travail de montage reste fluide. Comment situes-tu ce nouvel ensemble dans ton parcours de création ? Quels projets dans le domaine à la fois de création et critique ?

 

DL : En fait, je n’arrive plus à voir la part de montage dans ce texte, que je lis maintenant comme une forme continue et neuve, alors que son écriture s’est échelonnée sur près de six ans. Les sections se sont ajoutées les unes après les autres sur un temps assez long, mais il n’y a jamais eu de blocage ; c’était juste réjouissant. Aujourd’hui, reste le plaisir pur de ce nouveau livre, et la sidération de le relire comme une forme extérieure. Récupération du sommeil vient donc d’être publié par les éditions Héros-Limite, avec lesquelles j’avais déjà travaillé pour Ouija Board puis indirectement pour L’intérieur du jour.4 Et un texte pour L’Ours Blanc, revue éditée par Héros-Limite, est en préparation. D’autres projets sont en cours, mais je ne sais pas du tout quand ni comment ils se termineront… 

Par ailleurs, je voudrais rassembler la plupart de mes textes critiques, voir s’ils fonctionnent ensemble ; je sais qu’il y a parfois eu des motifs qui ont traversé des textes très différents, ou qui ont articulé le passage d’un article à un autre. Je voudrais voir aussi des auteurs contemporains très divers cohabiter dans un même livre, et quels dialogues inattendus vont se jouer là. Je me demande si l’on peut en tirer un ensemble de gestes, répertorier des mouvements mentaux, dans ces textes, dans leurs lectures, et quel espace théorique cela peut bien dessiner… 

 

 

 

1 Article intitulé [Autocritique], CCP cahier critique de poésie n°22, cipM, 2011.

2 [Autocuiseur], éditions de l’Attente, coll. Vade-mecum, 2004.

3 Lire article précédemment cité et écouter l’entretien mené par Jean-Michel Espitallier et Emmanuel Rabu sur le thème « Fabriquer la poésie » avec Yves di Manno, David Lespiau et Gaëlle Théval, RADIO, Fondation Vuitton, décembre 2015.

4 Ouija Board, Héros-Limite, 2009 ; L’intérieur du jour, Head – Genève, 2012.

26 mai 2016

[Entretien] Valeur du politique, politique des valeurs. Entretien avec Sylvain Courtoux (Critique et création 3, par Emmanuèle Jawad)

C’est avec un immense plaisir que nous publions ce troisième entretien avec Sylvain COURTOUX, qui vient enrichir les précédents grâce à la problématique retenue par Emmanuèle Jawad. [Lire le dernier]

La seule chose dont on est sûr,
c’est que l’on perd toujours à la fin.

Jérôme Bertin

Emmanuèle Jawad : Le travail sur le sample qui prélève des énoncés dans le flux des textes contemporains et les agence dans un montage à la fois serré et fluide semble contenir dans les choix opérés et le montage de ces échantillonnages une dimension critique. La technique des samples ne participe-t-elle pas ainsi au sein du travail de création d’une recherche critique ? Les pratiques d’écritures « inventives » ne se développent-elles pas dans et par le geste critique ?

 

Sylvain Courtoux : Est-ce que l’échantillonnage à lui seul, comme sampler une liste de noms de rues dans un plan, suffit-il à lui seul pour placer un point de vue critique sur le monde ? Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre positivement à cette question… Cela dépend de deux choses : ce que l’on échantillonne et comment on le « monte ». Pour moi « sampler », plagier, ne se dépare pas d’un travail de montage… C’est la totalité du geste qui en fait un instrument critique. Plus votre visée discursive. Cela peut sembler paradoxal mais le sample m’intéresse moins pour sa visée plasticienne que pour ce qu’il « m’aide » à (pouvoir) dire… J’ai l’habitude de me dire, d’après Frédéric Lordon, qu’un texte, c’est d’un côté les « structures », et, de l’autre, les « affects » : les structures – ce qu’est ontologiquement un sample (l’Autre qui nous structure, fait de nous ce que l’on est…), les affects – ce qui me pousse à utiliser ce sample-là. Le sample, l’échantillon ne me sert que pour autant qu’il dit mieux mon « je » que "je" ne pourrai jamais le faire… Les pratiques d’aujourd’hui qui m’intéressent le plus ont toutes à faire et à voir avec la théorie ou/et la critique. Je ne peux même pas concevoir, pour n’importe quel type d’écrivain, que l’on puisse ne pas s’intéresser au politique, au social, à la théorie littéraire, etc. L’« art pour l’art », qui, soit dit en passant, est toujours défendu par tout un pan des poésies plutôt lyriques (mais aussi par des « modernes » et des « contemporains »), est, en ce sens, une ineptie… Non seulement une défaite de la pensée, mais une méconnaissance, une in-connaissance sciemment revendiquée des enjeux (culturels, sociaux, politiques, économiques, symboliques) de la pratique scripturale. Les avant-gardes comme Dada, ou plus tard les Lettristes, ou la triade Tel Quel-Change-TXT avaient bien compris cela. La présence de discours « spéculatif » ne vient pas asseoir l’activité créatrice mais en est la concomitance même. Je sais qu’une œuvre « intéressante », de mon point de vue, ne peut se passer de théorie, ne peut pas se passer de réfléchir à la fois sur sa propre pratique, sur celle des autres, et sur le « pourquoi » et le « comment » de ce que nous faisons face au réel. Le « sample » est un marchepied parfait pour le méta-littéraire et la théorie littéraire ou philosophique. C’est parce que je sample que la théorie ne peut que me sauter constamment à la figure (si le sample est du côté de la « structure », qu’est-ce cela qui nous structure, et si nous sommes bien dans un « monde toujours-déjà légendé » comme dit Prigent, et si nous sommes bien façonnés par les multiples discours qui nous entourent, comment on fait pour s’en extirper, qu’est-ce que la « novation », qu’est-ce qu’un « sujet », … Vous voyez ! Les questions théoriques, philosophiques, ne peuvent que s’enchaîner à la vitesse du clavier…). Par ailleurs, il y a une forme de « responsabilité » de l’écrivain à laquelle je crois ; à ajouter au reste. La justesse de l’adresse.

 

EJ : La dimension critique au sein de votre travail de création semble se référer conjointement à la technique donc même du sample (le travail de montage élaboré sur la réappropriation de références) et à un regard politique (porté sur le milieu poétique lui même et dans une position d’avant-garde). La critique prend-elle en charge des affinités ou des liens qui pourraient être à la fois d’ordre individuel, intellectuel et littéraire, ou doit-elle s’en écarter dans une visée descriptive ? La dimension politique de votre travail n’est-elle pas ce qui fait le lien entre critique, théorie et pratique ?

 

SC : Il ne peut jamais y avoir d’analytique pur, tout est axiologique, tout discours, même s’il se veut le plus « neutre » possible, descriptif comme vous dites, est toujours chargé d’affects et de jugements de valeurs. On n’y échappe pas. Il y a toujours du « normatif » quelque part, même quand c’est, dans un livre de sociologie, sous des couches de précautions oratoires ou sur une tentative de désamorçage des problèmes liée au « normatif ». Quand je lis un livre de philosophie ou de sociologie, je préfère toujours quand l’auteur est en accord (même précaire + dissonant) avec ses arrière-pensées. C’est le B.A.ba de la sincérité pour moi. Après, c’est une question de positionnement. Car si la question est la lutte des points de vue et donc des valeurs liées à ces points de vue (comme il y a lutte des classes), c’est le positionnement de votre travail, au sein du champ poétique, positionnement autant artistique qu’esthétique, qui importe. Et ce positionnement est autant choisi que subi, pourrait-on dire. « Subi », car on est tous le jeu d’influences et de ce que notre socialisation a fait de nous (par le biais des capitaux : économiques, culturels, sociaux) ; « choisi » car c’est à partir de cette « donne » de départ que nous mettons en œuvre les valeurs artistiques, esthétiques, philosophiques, que nous mettons en jeu dans nos œuvres. Valeurs et « influences », affects et structures, est ce qui fait le lien entre l’individuel, le littéraire, le socio-politique. Et nous revenons au « tout axiologique » du début… Question de valeurs et donc de positionnement sur un échiquier de luttes. Les valeurs que je défends ne me sont aucunement personnelles : l’autobiographie et la question du champ littéraire, le montage, le travail de sample, l’expérimentation visuelle – c’est sans doute par ce mélange, qu’on pourra dire énergumène, ou en tout cas peu usité dans le champ littéraire (quelques-uns m’ont précédé, d’une façon ou d’une autre, appuyant sur un point ou sur un autre, Michel Leiris, le Michel Vachey de Toil, Manuel Joseph, Jean-Marie Gleize, Kathy Acker, Raymond Federman, le Michel Deguy du Comité, Chloé Delaume) que la dimension politique affleure ou déborde… Ou plutôt disons qu’elle est présente deux fois, l’une à cause de ce mix, l’autre grâce à mon "habitus" de rebelle… Car, certes, le positionnement implique des valeurs (certaines plutôt que d’autres), mais on ne joue ces valeurs au maximum que si on est prêt à se battre contre celles que nous trouvons dangereuses et putassières…

 

EJ : L’émission radio POETES/VESTIAIRES dresse un panorama de la Nouvelle Poésie Française que vous situez entre 1989 et 2004-2008. Vous en formulez ainsi les caractéristiques : travail sur la frontière poésie/ non poésie, réappropriation de la Pop culture (BD, musique, cinéma), plasticité des textes (dimension visuelle/conceptuelle avec rôle des logiciels informatiques dans le travail de création), ancrage performatif, influence de la musique (notamment électronique), filiation avec le cut-up. Si certains travaux poétiques semblent relever transversalement de plusieurs de ces caractéristiques (ainsi votre propre travail, ou celui encore de Sandra Moussempès associant références au cinéma et ancrage performatif notamment, ou le travail de Jérôme Game), comment inscrivez-vous au regard de ces marquages caractéristiques de la Nouvelle Poésie Française les travaux poétiques des années plus récentes (2008-2016) ? Quels axes actuellement privilégiés (performatif, plastique, etc.) dans votre propre travail et dans ce que vous percevez des travaux poétiques d’aujourd’hui ?

 

SC : Nous sommes dans un « trou » qui a dû ressembler pour pas mal d’auteurs expérimentaux des années 70 au « trou » des années 80. C’est ce que je ressens en tout cas. La révolution symbolique de la NPF est passé… Certes, institutionnellement (éditorialement), nous en sentons encore les à-coups, et il y a une grande partie du public qui en est encore à découvrir ses auteurs, mais artistiquement, je trouve qu’il n’y a pas encore de relève, aussi importante symboliquement et démographiquement (puisque c’est aussi bêtement une question démographique)… Nous sommes bien peu en 2016 … Même s’il y a des « jeunes » dont j’aime et dont j’ai envie de suivre le travail futur, comme Marie de Quatrebarbes, Amandine André, Emmanuel Reymond, Caroline Zekri (dans le Nioques 15), Elodie Petit, Justin Delareux, Noémie Lothe (dans le Nioques 15), le travail sonore/musical de Thomas Dejeammes, par exemple. Ce que je vois tout de même, c’est l’arrivée d’un certain paradigme « contemporain » dans les poésies expérimentales. Je dois cette sorte d’« analyse » (un peu sauvage) à Nathalie Heinich (dans Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard, 2014) qui, elle, parle d’un paradigme « contemporain » dans le champ des arts plastiques, mais je pense que maintenant il commence à pointer son nez dans les pratiques d’écritures… Paradigme né certes à la faveur de la NPF mais qui re-questionne plus radicalement peut-être le rapport clé de la tradition avant-gardiste : la question art/non-art, dans un jeu constant de subversion de l’acte d’écriture au nom d’une dé-définition de cette acte d’écriture… C’est le sens du travail récent d’un Christophe Hanna, par exemple, qui m’influence beaucoup (même si je reste plus « moderne » que lui)… Mais on trouvait déjà des prémices de ce questionnement chez Vanina Maestri, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Nathalie Quintane, ou Jean-Michel Espitallier – tous ceux qui déjà travaillaient sur l’échantillon et dans une certaine envie de dépersonnaliser le sujet de l’écriture… On voit aussi ça dans le renouveau de la thématique du « ready-made » chez Gaëlle Théval, l’arrivée de ce concept de « factographies » créée par Marie-Jeanne Zenetti, comme dans le domaine du roman, la reconnaissance importante dont commence à jouir, chez le grand-public, l’œuvre de Annie Ernaux, ou dans le domaine poétique, l’œuvre de quelqu’un comme Jean-Marie Gleize, le fait (enfin) que le Pragmatisme philosophique (à travers les notions de « document » et d’« enquête ») se fasse de plus en plus commun dans les milieux expérimentaux (remplaçant peu ou prou le « deleuzisme » qui était à la mode à la fin des années 90)… Tout cela est le signe que ça théorise encore, même si par ailleurs nous sommes dans un « trou » qui a des allures de champ de mines … Même si, l’ultime limite (paradoxale) de l’incursion de ce paradigme « contemporain » dans le champ poétique reste le mur de l’« objet-livre » (dans l’art « contemporain », l’œuvre ne réside quasiment plus dans l’objet, alors que dans le cas de l’écriture, impossible de se départir du texte) et reste aussi le mur du « nom de l’auteur »… Tout cela mériterait sans doute d’être détaillé ou d’être, plus avant, analysé, je ne fais ici qu’un rapide état des lieux…

 

EJ : La question du politique présente ou non au sein des pratiques d’écritures, des ouvrages théoriques (vous évoquez J.-M. Gleize …), des lieux également où la poésie se rend visible, la question de l’engagement plus ou moins prégnante selon les périodes, pourrait-elle contribuer d’une façon ou d’une autre à combler cet écart (« trou ») que vous notez présent depuis la Nouvelle Poésie Française des années 1989-2004/2008 ?

 

SC : Vous avez raison de parler de la question de l’engagement… Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Je trouve que le « créer, c’est résister » de Deleuze a fait beaucoup de mal à l’engagement critique explicite. Car si toute œuvre est une résistance, alors pourquoi ne pas bénir directement le plus putassier des romans ou des positionnements artistiques, puisque à ce régime-là, on sera toujours (dans le) politique !? 90% de ce qui se publie sous le nom de poésie aujourd’hui n’a rien à voir avec une critique du monde explicite. Et, à cause de ce « trou », on ne peut plus se permettre de louvoyer avec le système. Il faut explicitement revendiquer nos valeurs. Prenons un poète comme Anne-James Chaton qui appartient de plein fouet au paradigme « contemporain » dont je parlais ci-dessus1 : effacement de la notion d’auteur, renoncement à l’expressivité, écriture qui n’aurait pu exister sans les logiciels de traitement de texte, prédominance du « conceptuel », eh bien je peux dire que c’est parce que son travail a fini par nier toute expression, qu’il peut aujourd’hui frayer, sans que ça lui pose de problèmes de conscience, avec le pire du capitalisme le plus outrancier représenté par LVMH, le « leader mondial des produits de luxe », faisant ainsi (je reprends la critique de Pierre Alféri) de la « poésie contemporaine » un produit de luxe pour dominants. L’assomption de sa « critique » des signes du capitalisme (dans les Evénements) dans un dispositif formel plastique a, avec le temps et la notoriété aidant, tout simplement produit un désengagement face à la question du réel : à force de critique « effacée » ou au « second degré », ne reste évidemment plus qu’un simulacre de critique. Je n’attaque évidemment pas le paradigme « contemporain » en tant que tel puisque je fais partie, par mes « outils », de ce paradigme-là, et qu’à l’inverse des poètes très « contemporains » comme Christophe Hanna, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Olivier Quintyn, Emmanuel Rabu, Stéphanie Eligert, Nathalie Quintane, Pierre Alféri, Stéphane Bérard, eux, sont explicitement politiques et n’ont pas peur de dire quelles sont leurs options. Disons que c’est le « formalisme », allié à la dissolution de toute expression et donc de toute sincérité, du paradigme « contemporain », qui est ici le problème : certains auteurs en viennent simplement à oublier qu’ils sont dans un « réel » qui demande in fine de prendre position, surtout si on vient des « marges » de ce réel comme Chaton. Quand je revendique la notion de « post-poésie » dans Consume Rouge, je revendique un expérimentalisme qui n’oublie pas l’expression et la mimesis (c’est ma différence avec la critériologie gleizienne, même si chez moi ça se joue avec les phrases, les propositions, les énoncés plagiés dans le texte des autres). Au moins, le paradigme « contemporain » a eu quelque chose de bon dans sa "volonté" de « dé-subjectivisation » : déplacer le regard des gens non plus seulement sur l’œuvre, mais sur la personne même de l’auteur, dans un genre de paradoxe dont est friand l’histoire de l’art, c’est maintenant l’attitude entière, complète, de l’artiste qui fait œuvre, et non plus uniquement et/ou intrinsèquement l’œuvre en elle-même. Dans un même geste, ça donne, au pire, le triomphe du « nom » de l’artiste sur son œuvre, et tout ce que le show-business médiatique peut impliquer : autour du « nom de l’auteur » comme « marque », mais, au mieux, ça nous permet de nous interroger sur une trajectoire et le positionnement conséquent ou non, « éthique » ou non, cohérent au regard de ce que nous dit l’œuvre ou non, de l’artiste…

 

EJ : Dans un texte intitulé « Actions politiques/actions littéraires »2, Christophe Hanna (se référant au livre de Jacques Sivan Le bazar de l’hôtel de ville, ed. Al Dante, 2006) affirme « Quand j’essaie d’imaginer un autre espace littéraire, qui ne serait plus un lieu replié sur ses valeurs esthétiques, capable d’assujettir toute forme de fonctionnalités qui lui seraient étrangères, me vient l’image d’un BHV textuel-politique, un endroit où de nouveaux objets verbaux seraient proposés à expérimenter pour changer nos façons d’être exposés ou disposés au pouvoir. » Dans quelle mesure vous rapprochez-vous de cette conception d’« un autre espace littéraire » ?

 

SC : 1. La « prophétie » de Christophe Hanna a bien eu lieu ou plutôt on est en plein dedans, du moins dans le versant « expérimentaliste » des poésies. Ça s’appelle le paradigme « contemporain ». Le « contemporain » a tellement joué avec les frontières (entre les différents genres de l’écrit et entre les différents arts) et les cadres d’appréhension & d’appréciation qui leur sont liés, dans une mixité et une dilution, dont, du reste, je me réclame, que je ne suis pas totalement d’accord pour abandonner in fine toute « valeur esthétique » comme le dit Hanna. Je vois bien ce qu’il met "dedans" : les valeurs esthétiques traditionnelles (« classiques » ou « modernes »). Si on prend aujourd’hui la globalité de ce qui se publie sous le nom de « poésie », ce qui est donc symboliquement dominant, il a absolument raison et il faut continuer à subvertir les cadres dominants (l’histoire de l’avant-garde est aussi l’histoire de cette dilution des catégories esthétiques, artistiques). Mon commentaire de cette citation, je ne l’oublie pas, est le commentaire de quelqu’un qui essaie de penser son travail comme en connexion constante avec tout ce qui n’est pas « poésie », ou tout ce qui n’est pas « littéraire », donc, d’entrée de jeu « hannaienne » si l’on veut… Je l’ai dit plus haut, une œuvre, une trajectoire, un positionnement, c’est, de toute façon, quoi qu’on y fasse, des « valeurs ». Esthétiques, artistiques, politiques, même quand on feint de s’en écarter ou de les mettre à distance. Et même un auteur qui se voudrait hors des valeurs les plus communément admises par tel ou tel groupe serait quand même un auteur qui, de fait, défend des valeurs minoritaires. Donc autant revendiquer à plein ce que sont les valeurs à défendre (je les récapitule) : l’autobiographie, le sample, le montage, le mix entre pratique et théorie, la visée mimétique, la sincérité, l’autonomie éthique via l’hétéronomie formelle, etc. C’est pour ça que je me bats. Une grande partie de ces valeurs sont tout à fait communes et même traditionnelles, mais c’est leur métissage qui rend problématique leur ancrage générique/génétique.

 

2. Dans la seconde partie de la citation on reconnait bien le tropisme « pragmatiste » de Hanna. Que je ne peux que faire mien (rires). Ce qui m’intéresse le plus dans la philosophie de l’art pragmatique, c’est l’« intégration du contexte » de production. En cela, ça rejoint mes recherches actuelles sociobiographiques sur le champ littéraire, la façon dont « se fabrique » un poète (en l’occurrence, puisque je suis autobiographe, moi-même)… Un poète, c’est certes un texte mais c’est également tout un ensemble de médiations matérielles (capital économique) comme symboliques (capital social, capital culturel) qui permette au texte non seulement d’être « écrit », mais d’être publié, puis d’être reconnu et enfin d’être reçu – cette réception engendrant une nouvelle façon d’écrire, etc. Il ne faut pas se mentir, le projet d’un auteur, comme de n’importe quel être humain, c’est d’abord de se faire « reconnaître », et « reconnaître » par le/les groupe/s auquel/s il veut appartenir : ici, dans mon cas, les autres poètes. Ensuite, dans un second temps (premier et second temps sont certainement enchâssés) de produire des objets « intéressants » en fonction de notre complexion, de nos valeurs, de nos possibilités (cognitives, matérielles, institutionnelles). En sachant tout de même qu’il y a autant de publics différents, en fonction de l’origine sociale et du diplôme, que de manières de trouver un texte « intéressant ». Et, même si j’en reste à ma seule expérience, qui est évidemment partiale et partielle, « intégrer le contexte » veut dire parler, du moins autant que faire se peut, de ce qui se passe derrière le rideau de la couverture d’un livre. Evidemment, le sujet est tellement complexe, que chez moi ça se fait de manière tout à fait hétérodoxe et pas très « sociologiquement correct ». C’est une sorte de justice : nous n’écrivons que ce qu’on est capable d’écrire, non ? Et faire un texte « intéressant » de mon point de vue, c’est se rebeller contre les normes communes, les catégories dominantes dans le champ littéraire en général. Se rebeller contre les valeurs dominantes, c’est « subvertir », tout en faisant en sorte que je sois conséquent avec ce que j’écris, que le texte dise, montre, la même chose que ce que je fais, que ce que je suis (le principe de sincérité est un principe d’identité, au double sens du terme). Ça nécessite une bonne dose d’indestructibilité contre l’implémentation de toutes ces logiques (hétéronomes) économiques et marchandes qu’on retrouve dans le champ littéraire comme dans le champ de la vie ordinaire. Ça nécessite une lutte constante, ça nécessite des principes et une position. Et je ne pose pas des questions de lecture, mais des questions de vie ou de mort sociale…

 

EJ : L’hétérogénéité dans la construction des textes et le montage restent des préoccupations centrales et structurantes dans votre travail. Comment situez-vous les écritures aujourd’hui au regard de cet axe ainsi défini ?

 

SC : Quelque chose qui n’en finit pas de m’étonner : c’est la minorité (voire la défection), dans le champ poétique "versant" expérimentaliste, et d’un point de vue institutionnel, des « écritures de montage » se revendiquant comme telles. Cette question du « montage » est revenue à la mode dans les années 90 ― avec non seulement la Revue de Littérature Générale (L’Art poétic’ de Cadiot est l’un des premiers livres de montage de la Nouvelle Poésie Française) mais aussi les travaux de M. Joseph, J-H Michot, C. Hanna, R. Federman, Thibaud Baldacci, C.Fiat, E. Sadin (qui avait théorisé brillamment tout cela dans Poésie_atomique, éc/artS, 2004), Olivier Quintyn, Jacques Sivan ― et j’ai appris à écrire, à « sampler » et à « monter » en lisant ces auteurs comme certains autres, Joseph Guglielmi et son génial La préparation des titres, Rolf Dieter Brinkmann avec son Rome, regards, Kathy Acker, Hubert Lucot, Terminal de Jean-Jacques Viton, les deux Roche (Denis et Maurice), Alain Jouffroy, le Biographies de Mathieu Bénézet, Liliane Giraudon, tous plus ou moins en connexion avec une pratique de montage et/ou de cadrage. C’était aussi le développement grand public de l’informatique, du traitement de texte, la question de l’hypertexte, l’étendue virtuelle et interactive du web, j’ai eu mon premier ordinateur personnel en 1999 et ça a eu un fort impact sur ma pratique (Action-Writing est né comme ça)… Ce qui ne cesse de m’étonner (donc) c’est pourquoi, malgré le développement domestique des logiciels de montage (son, vidéo, image) et leur utilisation de plus en plus facile, n’y a-t-il pas plus de poètes-monteurs – y compris dans la « jeune génération » ? Alors même que le roman a déjà une sorte de tradition avec le « roman postmoderne » américain apparu dans les années 1960 (c’est Malraux qui "inventa" l’expression « Littérature de Montage » dans les années 30, soit juste après qu‘ont paru les romans « montés » de Alfred Döblin ou de John Dos Passos). Aujourd’hui, en 2016, je serai bien embêté de vous dire quels sont les poètes qui travaillent sur cet axe, à part Emmanuel Rabu, Manuel Joseph, Patrick Beurard-Valdoye, Anne Kawala, Frédéric Léal, Frank Leibovici avec Portraits Chinois (qui date de 2007), un peu Nathalie Quintane avec Grand ensemble, un peu Frank Smith dans Surplis et quelques autres (la liste, à ma grande déconvenue, n’excèderait pas une dizaine/quinzaine d’auteurs). Quand je parle de « montage », ce n’est pas seulement la juxtaposition d’énoncés hétérogènes qui m’intéresse, car ça, c’est relativement "courant" dans nos esthétiques à la croisée du « moderne » et du « contemporain » (juxtaposition et énumération comme le montrait déjà Gertrude Stein sont les deux mamelles de l’esthétique « moderne »), c’est plutôt « l’impression », en regardant un texte, que le poète n’aurait pas pu se passer des logiciels informatiques pour produire son texte (ici le Part & de Kawala ou la deuxième partie de Dire ouf de Frédéric Forte serait un très bon exemple) ― évidemment, ça ne suffit pas à faire un « bon » texte, mais ça a au moins l’intérêt d’aguicher mon regard + de titiller mon intérêt ―, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé trouver dans un livre : cet aspect visuel, qui aime faire exploser la page, pour autant qu’il ne soit pas un « formalisme » et que le contenu soit aussi intéressant que sa forme… Si ma question d’ensemble, celle qui est à l’œuvre depuis Still nox puis dans Consume Rouge puis (surtout) dans mon livre actuel3, est la capacité du texte à produire un discours le plus réaliste et mimétique possible (sincère, donc, et qui produit des « effets de vérité »), et que le « réel » reste bien un « impossible » à figurer (car trop « complexe » – et c’est à cause de cette « complexité »-là que je ne crois pas à la possibilité de la « fiction » pour le faire), c’est la multiplicité des formes qu’on peut « synthétiser » par « montage » amplifiée par la technique du « sample » qui structure "mon" « autre », qui peut le mieux, je le crois, parvenir à ce réalisme mimétique expressif. Quand on travaille comme moi sur un sujet aussi ambitieux que le « champ littéraire », comment se construit une trajectoire, pourquoi x est plus reconnu que y alors qu’ils sont de la même génération et chez le même éditeur, quels types de socialisation peuvent affecter une trajectoire, pourquoi et comment peut-on dire que certaines valeurs artistiques (littéraires) sont dominantes et d’autres pas, quelles sont les résistances qui s’opposent institutionnellement à ma (ou à certaines) pratique(s), etc., et qu’on essaie de lier toutes ces questions à des problèmes politiques, sociaux (autobiographiques et concrets) et littéraires/poétiques, pour communiquer une expérience, faire expérience (faire réel, être comme un moyen de connaissance), face aux lignes de puissances du champ social & dans le bruit incertain du réel, je n’ai pour ma part, trouvé que le montage pour combiner, assembler ensemble tout cela (questions, réponses / valeurs, positions). Il y a cette phrase de Bernard Heidsieck que je donnerai en temporaire conclusion : « nous sommes tous dans le même bain, quant à moi, voici ma thérapeutique, puisse-t-elle vous être de quelque usage » …

1 Paradigme « contemporain » dont on pourrait tout à fait aligner les critères, pour l’écriture, sur la définition que donne Jean-Marie Gleize de la « post-poésie » dans Sorties, p. 59-60.

2 in « Toi aussi, tu as des armes » poésie &politique, éditions La Fabrique, 2012.

3 Dont le titre sera : L’avant-garde, tête brûlée, pavillon noir… Que j’espère donner à Al Dante pour la fin de l’été 2016…

19 mai 2016

[Entretien] Entretien avec Jean-Philippe Cazier (Création et critique 2, par Emmanuèle Jawad)

Emmanuèle Jawad. Votre travail s’articule autour de différents pôles de création et critique. Sous l’angle de la création : Ce texte et autres textes (Al Dante, 2015) est précédé de divers ensembles, notamment Voix sans voix (Sils Maria, 2002), Ecrires précédé de Poémonder (Inventaire/Invention, 2004, réédité en 2009 aux éditions Publie.net), Le silence du monde (Publie.net 2009, transformé et publié en plusieurs fois dans Diacritik en 2016), C’est pourtant Joseph K. qui est là (Publie.net, 2009), Désert ce que tu murmures (La Cinquième Roue, 2006). Vous êtes également membre du comité de rédaction de la revue Chimères et votre travail critique après Médiapart se développe aujourd’hui dans le magazine numérique Diacritik. Dans cette activité dense, comment s’opère l’articulation entre ces différents domaines de travail ? Y a-t-il un axe que vous privilégiez ?

Jean-Philippe Cazier. Je ne sais pas s’il y a une articulation. Peut-être qu’il n’y en a pas ou qu’il y en a plusieurs qui ne se recoupent pas toujours. Pourquoi devrait-il y en avoir? Est-ce que le présupposé ici ne serait pas celui, métaphysique, de l’unité, de l’identité, du sujet ? Si je disais « voilà comment s’articulent ces différents moments et activités », je ferais semblant de savoir précisément comment advient ce que je fais, à tel moment et pourquoi. Il y a de la pensée consciente qui accompagne ce que nous faisons mais aussi de l’inconscient, des affects, des choses qui s’imposent à nous sans que l’on sache véritablement de quoi il s’agit. Il y a une impersonnalité de la vie, une dimension impersonnelle de nos vies qui les rend, justement, vivantes. Et cette vie impersonnelle, en tant que telle, est nécessairement plus large que le « je », et plus large que la langue, que les mots. S’il y a une articulation entre tout ce que vous citez, elle n’est pas toujours décidée rationnellement. Je fais ce que j’ai envie de faire, ce que j’ai besoin de faire à un certain moment et tout cela s’agence plus ou moins, se juxtapose ou coexiste sans que j’en voie toujours clairement le lien. Parfois un lien m’apparaît après-coup et parfois non – mais c’est peut-être parce que je ne me pose pas la question de manière systématique ni très précise. Tout ça existe dans le vague et l’obscur et j’essaie d’avancer avec cette obscurité plus ou moins dense.

Je pourrais aussi donner des indications biographiques mais qui ne permettraient pas de penser une cohérence et ne suffiraient pas à dire quelque chose d’intéressant du désir d’écrire et d’écrire de la poésie ou des textes de réflexion…

En fait, tout dépend de ce que l’on entend par « articulation ». S’il s’agit d’une cohérence prévue, construite selon une démarche rationnelle en vue d’une fin déterminée, alors ce n’est pas le cas. Pour reprendre une notion qu’emploie Frank Smith, je parlerais plutôt de co-errance, une errance commune où les choses s’agencent mais sans véritable unité, sans point de vue surplombant ni unificateur. Mes textes poétiques fonctionnent ainsi, ils agencent des fragments, des morceaux qui co-errent et ouvrent le texte plutôt qu’ils ne le ferment sur un sens, une intention, une unité. Mes différentes activités pourraient relever de la même logique d’un agencement d’un divers qui tend à demeurer divers, qui co-fonctionne. Moi-même j’ai l’impression d’être un agencement qui fonctionne comme il peut, avec ses dimensions co-errantes et évolutives, changeantes, vagues, floues. Même s’il y a aussi un moi social avec ses points fixes, ses formations plus rigides…

Si je résume, pour chercher des éléments de réponse à votre question, je pourrais dire que la logique serait celle de l’agencement, que l’articulation implique l’hétérogénéité, avec des parties qui se correspondent, qui résonnent entre elles, et d’autres non.

Il faudrait aussi évoquer le hasard des rencontres – rencontres avec des livres et des auteurs. A douze ans, treize ans, je lisais André Breton, Eluard, Prévert. Je n’y comprenais pas grand chose mais ça me fascinait, que ce langage existe me fascinait. Et Rimbaud, qui me fascinait encore plus. Je ne sais pas pourquoi j’ai reconnu immédiatement le langage de Rimbaud comme mon langage, pourquoi ce paysage m’a attiré, pourquoi je m’y suis installé pour y vivre. Le rapport n’était pas réfléchi, intellectualisé, mais de l’ordre de la fascination, de l’adhésion immédiate, de l’affect. En découvrant la possibilité de ce langage, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire, que je voulais écrire. Et je l’ai fait. Comme si être avec ce langage impliquait que j’écrive, impliquait la production d’une écriture. Une sorte d’injonction, d’évidence, de mouvement naturel.

Il y aurait aussi les rencontres avec les gens, et le hasard de ces rencontres. Lorsque j’ai découvert les livres de Gilles Deleuze, je lui ai envoyé certains de mes textes, de la poésie, et il les a transmis à Michel Butel qui en a publié un dans L’Autre Journal. Et Deleuze a fait la même chose avec Chimères. C’est comme ça que je suis arrivé à Chimères, que je ne connaissais pas, j’avais 22 ans. Ensuite, Danielle Sivadon m’a fait entrer au comité de rédaction de Chimères. Je ne me souviens plus comment j’ai rencontré Patrick Cahuzac qui dirigeait Inventaire/Invention, mais il m’a proposé de faire un livre qui est devenu Ecrires. C’est en parlant avec Frank Smith que j’ai évoqué le manuscrit de Ce texte et autres textes, comme ça, au fil d’une conversation informelle. Il m’a suggéré de l’envoyer chez Al Dante, ce que j’ai fait, et quelques jours après Laurent Cauwet m’a dit ok, je le prends. Ceci pour dire que c’est surtout le hasard qui a fait que j’ai rencontré telle personne, que je me suis retrouvé dans telle revue, en situation d’écrire ceci ou cela ou de publier tel livre. Comme les personnes sont diverses, je me retrouve à faire des choses elles-mêmes diverses. En un sens, c’est l’extérieur qui me conduit, le hasard qui existe dans le monde. On pourrait dire que la logique qui articule ce que je fais est une logique du hasard auquel je fais confiance.

Finalement, si la question de l’articulation ne se pose pas vraiment pour moi, c’est sans doute parce que j’ai un rapport assez innocent et immédiat à ce que je fais, un rapport un peu bête peut-être. Je ne me suis pas demandé si je pouvais ou devais écrire de la poésie, si je pouvais ou devais écrire des textes de réflexion. J’ai eu envie d’en écrire, la possibilité était là, une forme de nécessité aussi, alors je l’ai fait. A chaque fois, il y a eu un mouvement que je n’ai pas vraiment initié et je me suis inscrit dans ce mouvement, dans les possibles qu’il impliquait. C’est la même chose, aujourd’hui, avec Diacritik où j’ai suivi Christine Marcandier et Dominique Bry, que je connaissais de Médiapart – là encore une histoire de hasard, de rencontre et de confiance. Tout ceci relèverait peut-être d’une sorte de disponibilité au monde que les grecs appelaient Kairos : savoir s’inscrire dans les mouvements du monde, les suivre, savoir bifurquer, ce qui implique une disponibilité aux hasards du monde, de faire confiance au monde et à son obscurité. Les noms des personnes que je cite sont aussi les noms de bifurcations, de chemins sur lesquels je suis tombé un beau jour, et dans lesquels je me suis engagé, comme Alice et son lapin…

Il faudrait dire aussi que rencontrer des gens, ou des œuvres, c’est rencontrer des mondes : autrui en tant qu’autre monde possible, comme l’écrivait Deleuze. Je crois que c’est vrai. Derrière les noms que je cite, derrière ces activités diverses, il y a des mondes possibles, des points de vue sur le monde que je rencontre, qui pluralisent le monde et qui m’altèrent, me transforment. Je est un autre, comme disait l’autre. Ces rencontres que j’ai faites et que je fais – des rencontres avec des animaux aussi bien, et les voyages, le fait de vivre longtemps à l’étranger – n’ont cessé d’ouvrir des mondes possibles, d’ouvrir des mondes dans des dimensions et directions diverses, plus ou moins compossibles, dans lesquelles je me suis engouffré. Etre à Chimères ou à Diacritik est aussi une façon de provoquer des rencontres, d’entrer en rapport avec des points de vue hétérogènes, de multiplier les possibles du monde, de vouloir être en situation d’errance. La diversité que vous soulignez vient sans doute du fait que je suis entre plusieurs mondes possibles, donc que je suis plusieurs. On veut trop être quelqu’un, écrivait Michaux. Mais être quelqu’un n’est pas vraiment mon problème, et être écrivain n’est certainement pas être quelqu’un. Peut-être que mon problème n’est pas d’être quelqu’un mais de devenir quelque chose, plusieurs choses en même temps, qui ne se recoupent pas forcément.

On pourrait dire que mon monde est kaléidoscopique et que la logique sur laquelle vous m’interrogez est la logique d’un kaléidoscope. Je me définirais peut-être comme un kaléidoscope, de manière un peu schizophrène sans doute. Vous me questionnez sur l’articulation des différentes choses que je fais et je finis par vous répondre par une logique de la désarticulation, du divers, une logique des possibles incompossibles, du mouvement, de l’affect et de l’obscur. Je ne sais pas si on est bien avancés avec ça…

Quant à savoir s’il y a un domaine que je privilégie par rapport aux autres, la réponse est évidemment non.

Ce qui me plaît surtout dans ce que je vous dis là, c’est que j’y découvre quelque chose qui rejoint et définit ce que j’écris, en particulier les textes que l’on peut qualifier de poétiques qui obéissent à la même logique autant en ce qui concerne les occasions qui les ont suscités que dans leur logique interne. C’est surtout cette mise au clair qui m’intéresse…

 

Emmanuèle Jawad. Ce texte et autres textes (Al Dante, 2015) est un texte réflexif que l’on pourrait qualifier également sous certains aspects de texte gigogne à mouvement giratoire incluant de nombreuses références littéraires et artistiques (P. Reverdy, M. Duras, O. Mandelstam, Mallarmé, M. Rothko, Malevitch notamment). Dans cet espace réflexif et intertextuel, y aurait-il des liens à établir avec la dimension critique de votre travail ? Le texte de création serait-il un lieu permettant d’ouvrir des espaces critiques et de références ?

 

Jean-Philippe Cazier. Ce texte et autres textes est resté longtemps dans mes fichiers, personne n’en voulait et j’avais laissé tomber l’idée de le voir publié. Comme je l’ai dit, il a finalement été publié un peu par hasard, grâce à l’intérêt de Frank et à la confiance de Laurent Cauwet.

Ce livre se construit à partir d’une logique du divers et de la dispersion, et le titre pourrait être lu comme : ce texte est autres textes, ce texte est d’autres textes. Les références qui s’y trouvent l’inscrivent dans une certaine généalogie, également pour une sorte d’hommage, d’exercice d’admiration. Mais surtout ces références ont pour fonction de pluraliser l’écriture, d’ouvrir le livre et les textes, de faire du livre un espace multiple. Les noms de Duras, de Mandelstam, de Pollock, de ce point de vue, sont moins des références que l’occasion de brancher ce qui s’écrit sur d’autres mondes, de produire des relations qui font bifurquer l’écriture et l’entraînent où elle ne savait pas aller. Ceci est pour moi emblématique de l’écriture, c’est le mouvement de l’écriture : créer des mouvements à partir de l’autre, à partir d’un autre qui est altérant et entraîne dans l’inconnu et l’obscur. Pour cette raison, les références, explicites ou implicites, ne concernent pas que des écrivains mais aussi des peintres comme Pollock ou Hartung, ou des psychanalystes comme Freud ou Lacan. On pourrait dire que je me suis posé les questions : qu’est-ce que serait l’écriture si l’écriture était de la peinture, ou relevait d’une logique de l’Inconscient? qu’est-ce que serait ce texte si j’y introduisais Duras ou Reverdy ? qu’est-ce que serait l’écriture si j’en faisais une chose qui concerne les animaux ? Il ne s’agit pas de questions rhétoriques ou d’hypothèses abstraites. Je crois qu’effectivement l’écriture est de la peinture et de la musique, a à voir avec l’Inconscient, concerne directement les vies animales. Donc, dans le livre, j’ai multiplié les rencontres improbables, les relations a priori absurdes, les agencements incohérents. Pour la même raison, j’ai privilégié la répétition comme principe de composition et processus de production : les textes sont répétés et, à l’intérieur de chaque texte, des parties en sont également répétées. Mais la répétition n’est pas la reproduction du même puisque s’introduisent à chaque fois des déplacements, des altérations, des bifurcations. J’ai essayé de mettre en place un processus de variation par lequel le texte devient sans cesse autre chose, est un devenir qui implique l’autre et le mouvement, l’incohérence. D’ailleurs, pour pousser plus loin ce mouvement de répétition et de variation, j’ai par la suite repris la logique de ce livre que j’ai déplacée dans un autre texte mais qui est une fiction, pour composer une sorte de rencontre improbable, un agencement là encore entre hétérogènes. Le résultat est bizarre et, logiquement, aucun éditeur n’en a voulu…

Dans Ce texte et autres textes, ce sont la répétition et la variation qui engendrent le mouvement giratoire dont vous parlez, le mouvement lancinant qui devient plus important que la signification. Ce qui est apparu de manière plus claire pour moi que dans mes quelques livres précédents, c’est que le mouvement s’inscrit dans le texte comme sa limite constitutive : le langage tend vers une limite qui est un mouvement sans signification, mouvement qui constitue le texte lui-même, comme la limite ou l’autre du texte mais internes, dans le texte, constitutifs et producteurs du texte. Celui-ci n’est pas en relation avec autre chose que lui-même mais il devient cette relation à l’autre, indissociable d’un mouvement qui le détruit, l’abolit – l’idée d’une destruction immanente au texte, d’un écroulement du texte sur lui-même étant un des thèmes récurrents de ce livre.

Du coup, bien sûr, je trouve des résonances avec un livre récent d’Amandine André, intitulé justement De la destruction, qui pour son compte et selon ses moyens propres invente quelque chose qui rejoint cette logique et insiste sur l’importance du mouvement, sur la relation interne de l’écriture avec des mouvements asignifiants qui, chez Amandine, sont du corps, d’une dynamique désarticulante du corps. Ce qui est commun à nos deux livres est une tension de la langue vers la musique et le rythme comme surgissement et insistance de l’asignifiant, du bruit, du mouvement – surgissement et conservation que le texte produit lui-même. Produire du bruit, des mouvements sans signification, de l’incohérence, produire une vie de cette incohérence, c’est une drôle d’idée pour un texte, pour du langage – mais c’est, aujourd’hui, une idée qui me paraît intéressante pour la poésie, une idée de ce qu’elle pourrait être. Je pourrais aussi citer les textes d’A.C. Hello et les lectures étranges qu’elle en fait, lectures ou performances dont on voit bien qu’elles sont le surgissement d’un bruit, d’un chaos, l’événement d’une espèce d’animal qui dit le texte dans son langage animal, intensif, qui ne peut l’articuler qu’à la limite de la désarticulation, sur la limite de l’écrit et du cri. Et c’est déjà ce mouvement qui est présent dans ses textes eux-mêmes. Il y aurait d’autres auteurs encore à évoquer, mais ce serait peut-être un peu long…

En tout cas, je peux dire que c’est ce que je retiens d’abord de ce que vous évoquez lorsque vous qualifiez ce texte de « réflexif » : un texte qui revient sur lui-même mais pour s’ouvrir, se reprendre et devenir autre. J’ai essayé, par ce mouvement de retour et de reprise, d’altérer le texte plutôt que de le refermer sur lui-même puisque ce qui m’intéresse, c’est de produire des textes ouverts, en déséquilibre, qui existent selon une errance, une ignorance d’eux-mêmes, une obscurité qui est le contraire de l’hermétisme ou du texte savant. Il y a des poètes qui écrivent des textes poétiques supposés dire ce qu’est la poésie, ce qu’est ceci ou cela, ce qui donne le plus souvent des choses très plates, banales, assez chiantes en fait. Il me semble plus intéressant non de dire ce qu’est ou serait la poésie, mais de le faire : produire le mouvement plutôt que dire le mouvement, produire la poésie plutôt que dire la poésie.

Ceci rejoint une autre signification possible de votre question : est-ce que Ce texte et autres textes n’est pas aussi de la réflexion sur la poésie, en particulier par la mobilisation de telle ou telle référence ? Je ne pense pas. Ou alors tout dépend de ce que l’on entend par là. Il ne s’agit pas de tenir un discours sur la poésie, discours qui aurait une forme poétique mais dont le propos serait de fournir une sorte d’analyse ou de théorie de la poésie ou d’autre chose. Je ne pense pas que l’écriture poétique doive ou puisse être un prétexte pour autre chose qu’elle-même. S’il y a ces références, comme je l’ai dit, leur fonction est surtout d’ouvrir le texte, de le faire bifurquer. Evidemment, je n’ai pas choisi n’importe quels auteurs mais certains parmi ceux qui, pour plusieurs raisons, m’intéressent. Duras ou Mandelstam me plaisent, entre autres choses, car ce sont des auteurs qui écrivent sans graisse, comme du Bouchet ou Deleuze. Il s’agit d’être au plus près du mot, du rythme, de l’image, et de ce qui en même temps leur échappe et les déplace ailleurs. C’est une façon de dire que l’important est le texte, ce qu’il implique, son cadre et son propre dehors. Ces auteurs illustrent, pour moi, moins une certaine idée de la littérature qu’une certaine passion de la littérature. Je constate aussi que les auteurs ou artistes que j’utilise dans ce livre ont interrogé de manière radicale leur pratique : ce qu’ils font est pour eux inséparable d’une destruction et recréation incessantes du fondement même de ce qu’ils font. On voit bien ça chez Freud, Pollock, Lacan, Duras, etc. Même Reverdy, qu’on a un peu oublié, réfléchit à une conception radicale de l’image. Tout ceci pour dire que leurs œuvres respectives sont indissociables d’une insécurité, d’un risque toujours repris et approfondi qui est le risque du mouvement, de l’absence de sol stable. Les œuvres qui en résultent sont comme des monuments de ce mouvement, de cette instabilité, qui sont selon moi inhérents à l’écriture. Donc, oui, on pourrait dire que toutes ces œuvres sont emblématiques de ce qui m’attire dans la création. Mais ce n’est pas la même chose que de vouloir prendre la poésie comme prétexte pour écrire une thèse avec des notes de bas de page.

Ceci dit, je crois que la poésie parle d’elle-même, qu’elle est un discours sur elle-même – même si le terme de « discours » ici ne convient pas tout à fait. Un tableau, par exemple, dit ce qu’il est, montre ce qu’il est, et il le montre en tant que tableau, en lui-même, par les moyens de la peinture. Un livre de philosophie traite de telle ou telle chose mais dit en même temps ce qu’il est en tant que livre de philosophie, ce qu’est la philosophie telle qu’elle existe dans ce livre. Mais ce qu’il dit de lui-même, il ne le dit pas à partir d’un point de vue extérieur, il le dit de manière inhérente, immanente. La poésie dit ce qu’elle est mais elle le dit par la production effective du texte, du mouvement qui est le texte. Pour le dire autrement : le discours dont je parle, ce discours muet, est indissociable d’une performance, d’une auto-performance. Chaque texte poétique performe la poésie, se performe lui-même, performe la poésie qu’il est. C’est ce processus qui traverse Ce texte et autres textes : chaque texte est sa propre performance, dans le sens anglais du terme, to perform, comme le performatif chez Austin. Je crois qu’il y a dans cette logique une forme d’immanence matérialiste radicale. On peut alors dire que mon livre est aussi son propre objet, non dans le sens où il énoncerait sa propre théorie – quoique pourquoi pas ? –, et en tout cas pas dans le sens où il produirait une analyse critique de la littérature, de la poésie, ou des auteurs et artistes qu’il convoque. C’est un livre qui se performe lui-même et qui performe la poésie. C’est ce que je pense avoir essayé de faire : un livre au plus près de ce que je crois être la poésie, de ce qu’implique l’expérience de l’écriture poétique, ses dynamismes et processus, son errance fondamentale. J’ai essayé de ne pas parler sur la poésie mais de m’y enfoncer, m’y égarer autant que possible, concentré sur l’existence de ce mouvement, sur sa production, sa durée à travers tout le livre. Un de mes amis, le sculpteur Stéphane Gantelet, m’a dit qu’il avait aimé le livre car il y était complètement perdu. Je crois que c’est ce que l’on peut en dire de plus juste…

 

Emmanuèle Jawad. A partir de là, quels liens établiriez-vous entre le langage poétique et le langage théorique ? Quelles combinaisons possibles entre le poète et le critique ?

 

Jean-Philippe Cazier. J’insisterai sur le fait que la critique est de la création, c’est-à-dire qu’elle ne parle pas de ce qui lui serait extérieur pour en énoncer le sens ou émettre un jugement. La critique crée autant que la poésie ou la peinture, en tout cas c’est ainsi que je la comprends et qu’elle m’intéresse. Ce qui veut dire qu’elle a ses propres outils, qui ne sont pas ceux de la poésie. Par critique j’entends critique littéraire mais aussi critique dans le sens de pensée critique, philosophie critique, car dans ce que j’essaie de faire, les deux vont ensemble. Je retiens de ce que font Blanchot ou Deleuze que le discours critique n’est pas un discours surplombant, certainement pas un discours qui juge : c’est un discours qui se construit avec la littérature, avec cet autre qu’est l’écriture. La philosophie n’a pas à dire ce qu’est la poésie, ni à en livrer le sens : elle peut, et en un sens doit, travailler avec elle, produire des agencements, mais elle ne peut pas parler à la place de la poésie ni se confondre avec elle. L’inverse est également valable. Si la poésie peut avoir quelque chose à faire avec la philosophie, l’idée qu’elle pourrait lui être identique ne tient pas. Les deux sont deux hétérogènes qui peuvent s’agencer, et dans cet agencement les frontières et limites entre les deux ne peuvent que se transformer, devenir poreuses, flottantes, mais pas disparaître. Derrida a travaillé de manière importante sur ces questions, et Deleuze aussi, en particulier dans Qu’est-ce que la philosophie ?, écrit avec Guattari. Et ce qui se rejoint dans ce que Derrida et Deleuze en disent, et qui est en même temps différent, est que la littérature est une puissance de bifurcation pour la philosophie et, même s’ils théorisent beaucoup moins cet autre aspect, je crois que la philosophie est aussi une puissance de bifurcation pour la poésie.

Ce que je peux dire donc, sur cette question du rapport entre poésie et critique, c’est qu’il n’y pas d’identification possible de l’une avec l’autre mais qu’il y a des rapports possibles, agencements, des possibilités de co-errance pour reprendre ce terme, ou pour le dire avec Deleuze : des devenirs.

Il me semble alors que j’essaie de créer des agencements entre poésie et philosophie. Je ne suis pas du tout un critique littéraire, si on entend par là quelqu’un qui rend compte des parutions, qui émet un avis sur les livres, etc. Faire de la critique, pour moi, est d’abord un exercice de pensée, la rencontre d’un livre, d’une œuvre étant l’occasion, là encore, de bifurcations, d’une rencontre véritable. Il s’agit, à mon niveau, de suivre des lignes, de voir où elles conduisent, ce qu’elles dessinent, permettent de reconfigurer et d’inventer, et pas du tout de juger ou de favoriser la logique marchande, libérale, du livre et de l’édition. La critique est davantage un exercice de cartographie qu’une herméneutique ou une espèce de tribunal, et surtout pas une agence de pub. C’est à cette condition, je crois, qu’elle est créatrice : elle crée à partir de rencontres et crée elle-même des rencontres, des déplacements, des dérives de la pensée puisque les cartes qu’elle trace sont les cartes de dérives, d’errances, les tracés d’un égarement. Et il en est de même pour la poésie, l’écriture poétique. Comme il en est de même dans les rapports possibles de la poésie à la philosophie : celle-ci ne dit pas à la poésie ce qu’elle est ou devrait être, elle n’en révèle ni le sens ni la finalité mais elle permet des rencontres nouvelles.

Ce serait donc un point sur lequel, selon moi, la critique et la poésie peuvent se croiser et s’agencer. Pour mieux me faire comprendre, il faudrait peut-être poser la question de la finalité de tout cela. Je crois que la poésie, la philosophie, créent des mondes, ouvrent le monde, en déplient la multiplicité, créent cette multiplicité, créent sans cesse des points de vue pour multiplier le monde et les possibilités d’existence du monde et dans le monde. La notion de vérité ne m’intéresse pas beaucoup, ce qui m’intéresse, c’est la création et le multiple, le dépliement chaotique, pluriel et imprévisible, de la pensée et du monde. Pour moi, un texte m’intéresse moins par ses significations que par le monde qu’il construit et par les possibles du monde qu’il fait advenir et exister. Et les textes qui m’attirent le plus sont peut-être ceux où je repère le plus clairement ce processus, ce rapport du texte à lui-même et au monde. Lorsque je dis qu’un texte est en un sens son propre objet, je ne veux pas dire qu’il se referme sur lui-même, dans une espèce d’enfermement dans la langue, puisque au contraire le texte est en lui-même ouverture sur le monde, agencement avec le monde et par lequel le monde varie comme, en même temps, le texte varie en fonction de ses rapports au monde, ses rapports au chaos du monde. Le texte chaotise le monde et réciproquement. Et la poésie chaotise la philosophie et inversement. C’est de cette façon, à peu près, que je peux définir les rapports entre la poésie et la critique tels que je les comprends et que j’essaie de les expérimenter. On retrouverait ici votre première question sur l’articulation de ce que je fais, et cette articulation générale se situerait peut-être à ce niveau : construire un chaos du monde à partir d’un rapport entre poésie et philosophie. C’est aussi pour cette raison qu’il y a de la philosophie dans mes textes poétiques et que la critique telle que je la conçois implique un rapport entre littérature et philosophie. Mon premier livre, Voix sans voix, qui est un texte poétique, a d’ailleurs été publié chez Sils Maria, qui est une maison d’édition qui publie de la philosophie. Au fond, peut-être que ce qui m’intéresse ce n’est pas d’être poète ou philosophe, et sans doute que je ne suis ni l’un ni l’autre : j’essaie d’exister entre les deux, là où les deux s’agencent, dans une sorte de zone hybride un peu monstrueuse.

 

Emmanuèle Jawad. Dans ce rapport du texte avec le monde, vos affinités avec un texte qui construise le monde  et qui vous intéresse «  par les possibles du monde qu’il fait advenir et exister », y a-t-il une place faite à une forme d’engagement que l’on retrouverait à la fois dans le texte de création et la critique ? Pour le dire autrement, la pratique de l’écriture et le travail critique défendent-ils quelque chose ? Auraient-ils en commun une forme d’engagement, d’ordre esthétique, intellectuel, politique, etc.?

 

Jean-Philippe Cazier. Plutôt que d’engagement, je préfèrerais parler d’affirmation. La notion d’engagement, en raison de son contenu historique et de ses implications logiques, ne paraît plus pertinente, en tout cas si on la rattache à l’engagement des intellectuels tel que Sartre l’entendait. La critique de cette position a été faite, par exemple, par Foucault, je crois que ce n’est pas la peine d’y revenir. On a compris que l’idée selon laquelle l’intellectuel devrait s’engager relève, d’une part, d’une sorte de mauvaise conscience qui m’est un peu étrangère, d’autre part de présupposés qui renvoient à la vieille idée de l’intellectuel qui éclaire le peuple, de la raison qui guide l’ignorant et l’écervelé – tout ceci étant politiquement et philosophiquement très douteux. Ce qui m’intéresse dans l’engagement, c’est lorsqu’il implique une affirmation du monde, c’est-à-dire une bifurcation du monde, d’autres possibles encore incalculables du monde. Lorsque j’écris une critique sur le dernier livre de Rada Iveković, c’est évidemment un choix politique, c’est en un certain sens un engagement : les migrants font irruption dans le monde et l’entraînent dans leur sillage, mettant au jour la pourriture de la politique européenne et déplaçant l’Europe vers un autre visage d’elle-même qu’elle pourrait être. Mais c’est la même chose lorsque j’écris une critique sur Safe, une fiction de Lucie Taieb : surgit dans la pensée et dans le monde une logique du rêve qui les redistribue complètement, avec les implications éthiques et politiques de cette redistribution. Avec Liliane Giraudon, Amandine André et Frank Smith, nous avons écrit un texte dont le titre est « C’est comme une guerre », qui a d’abord été publié dans la presse puis repris par Alain Jugnon dans un livre collectif intitulé Redrum. C’est un texte que nous avons écrit il y a deux ou trois ans, au moment où tous les réactionnaires s’en donnaient à cœur joie contre l’égalité des droits, contre l’avortement, contre les gender studies, contre la possibilité de sexualités non assignées, etc. Cette situation, la jouissance que ces connards éprouvaient à s’exhiber partout, nous étaient insupportables. Nous n’avons pas fait un texte pour démonter leurs propos, ce qui est somme toute très facile, nous avons écrit un texte affirmatif : nous affirmons nos corps, nous affirmons les sexualités, nous affirmons nos propres jouissances et nos propres désirs, nous affirmons les mille sexes et les mille bouches de chaque femme et de chaque homme. C’est-à-dire : nous affirmons le monde et la vie du monde, les différences immanentes du monde, les innombrables bifurcations qui le constituent et toutes celles qui peuvent advenir. Faire ça, c’est faire de la politique. Deleuze appelait de nouvelles façons de croire au monde, c’est-à-dire de nouvelles façons d’affirmer le monde, de dire oui à l’hétérogenèse infinie qu’il implique. C’est ce mouvement affirmatif, politique, que l’on trouve de manière très évidente chez un écrivain comme Alban Lefranc. Ou bien, de différentes manières, chez Oliver Rohe ou Mathieu Larnaudie, ou Arno Bertina. Chez Claro, cette affirmation est le centre de ses livres, leur sujet même. Ce sont des auteurs au sujet desquels j’écris quasi systématiquement. C’est aussi quelque chose comme ça que l’on retrouve avec Nuit Debout, l’affirmation d’une nouvelle forme de communauté, d’une nouvelle façon de produire du commun par l’agencement d’une foule qui n’a rien de commun, d’une nouvelle façon d’investir l’espace de la ville, de faire de la politique ici et maintenant, de produire du discours, une nouvelle façon de ne pas réclamer le pouvoir et de ne pas se compromettre avec l’Etat ou les syndicats ou les partis. Une nouvelle façon de ne pas s’opposer mais de faire advenir la vie. C’est cette dimension qui m’intéresse dans le politique et qui appelle une forme d’engagement qui n’est pas du tout le seul fait de l’intellectuel ou de l’esprit éclairé.

Si je reviens à votre question, ce qui me dérange aussi avec l’idée habituelle de l’engagement de l’écrivain, c’est qu’il s’agit justement de l’engagement de l’écrivain et pas d’un engagement de l’écriture. Dans ce cas, c’est la personne de l’écrivain qui s’engage et l’écriture n’est qu’un moyen de cet engagement : la dimension politique, ici, est ajoutée de l’extérieur à l’écriture et ne lui appartient pas en propre. L’écrivain engagé pourrait écrire des livres de cuisine, ce serait pareil.

Or, il me semble que l’écriture est en elle-même politique. D’abord dans le sens où elle ne peut être qu’un agencement avec des minorités, avec du mineur, ce que Deleuze et Guattari ont théorisé dans leur livre sur Kafka. Ils ont fait de Kafka un écrivain politique et pas tellement car il aurait dénoncé à l’avance les institutions staliniennes mais dans le sens où son écriture est un agencement avec ce qui ne correspond pas à la majorité, à un modèle établi, fixe, dominant. Kafka écrit avec des animaux, avec des souris, avec une taupe, avec des puissances inaperçues du corps, avec des minorités linguistiques qui font fuir le monde, ses significations, sa logique et en affirment d’autres possibles. Ce n’est pas non plus un hasard si ces minorités sont socialement et institutionnellement dominées, soumises à de la violence : violence totale contre les vies animales, violence contre tel groupe culturel ou « ethnique », etc. On peut constater la même logique chez un écrivain tout aussi incroyable que Kafka et qui est Jean Genet, lorsqu’il écrit avec les Palestiniens, avec les Black Panthers, avec les voleurs et les putes, avec leur monde, leur logique, leur langage. Il ne se contente pas de dire : « les Palestiniens sont opprimés par l’Etat israélien », ce qu’ils sont effectivement, mais il va chercher avec eux une autre logique des corps, une autre logique du rêve, de la langue, du désir, une autre logique du monde qui le fait fuir de tous côtés et en fait naître une autre carte. Son écriture devient en elle-même ce rapport, inséparable de ce que Deleuze nomme un devenir-révolutionnaire par lequel le monde s’affecte d’un automouvement qui le déplace irrémédiablement. Pour moi, c’est le mouvement le plus radical et le plus beau de l’art, qui affecte le plus fortement, qui tétanise et exalte en même temps, et qui à chaque fois m’émeut profondément. Pour donner un dernier exemple, on voit bien comment tout ceci constitue un livre particulièrement beau comme Katrina de Frank Smith, avec les Indiens de Louisiane, leur parler franco-anglais qui fait fuir le modèle majoritaire du français et de l’anglais, leur rapport au capitalisme qui les détruit, leur rapport aux forces de la nature, au temps, à l’histoire. Tout fout le camp dans ce livre et invente de nouvelles directions de tout. Je pourrais aussi parler du rapport à l’Afrique chez Arno Bertina, de ce qu’il fait avec un passager des frontières comme Johnny Cash, ou de la logique de la rencontre et du choc chez Claro. Ou encore de l’instabilité et des devenirs chez Liliane Giraudon et son écriture si particulière, du rapport de cette écriture à ce qu’il y a de mineur dans le corps des femmes, etc. Ce sont des choses qui m’intéressent beaucoup. Ce qu’il y a de commun à tous ces exemples, à tous ces écrivains, c’est que l’on retrouve dans ce qu’ils font ce qu’est selon moi l’écriture en elle-même, la poésie en elle-même et qui bien sûr ne renvoie pas à un genre littéraire. L’écriture y est pratiquée comme un agencement avec le monde et avec ce qui, dans le monde, le déterritorialise, permet d’affirmer sa puissance de bifurcation, sa puissance d’invention, qui se traduit bien sûr dans le traitement même de la langue, dans ses résonances dans la pensée. Encore une fois, je n’invente rien en disant cela, Deleuze et Guattari l’ont parfaitement dit à travers leur concept de « littérature mineure ». Et de fait, si l’écriture n’est pas mineure, si elle ne recherche pas des alliances avec les animaux, avec ce qui échappe au majoritaire, si elle n’est pas en ce sens politique, je ne vois pas bien quel en serait l’intérêt.

Je crois que l’on arrive alors à un deuxième sens dans lequel l’écriture est en elle-même politique. Elle l’est en tant que négation de tout modèle, de tout fondement donné, de tout sol fixe. Elle l’est en affirmant l’incohérence, la déterritorialisation sans fin. Elle l’est comme affirmation pure de l’autre. Jean-Luc Nancy rapproche l’écriture du cri, l’écrit et le cri. Je crois que c’est vrai, qu’il n’y a pas d’écriture si l’écrit n’est pas un cri, ce qui veut dire : si l’écrit n’est pas pris dans un devenir avec ce qui le détruit, l’inarticulé et le silence, avec d’autres zones de la langue et de ce qui peut l’habiter d’étrange et de non identifié. Comme je l’ai indiqué auparavant, ce rapport est l’objet de ce que fait A.C. Hello dans ses performances, mais déjà dans un livre comme Naissance de la gueule où il y a un rapport singulier à l’animal – puisque la gueule c’est la bouche envahie par l’animal –, où il y a des brouillages incessants de la langue et du monde, des territoires du rêve et du réel, des devenirs sans cesse repris du corps et de la pensée. Il me semble que c’est quelque chose comme ça que Derrida a repéré lorsqu’il définit l’écriture par la différance ou la dissémination, et que Deleuze et Guattari ont transformé dans le concept de « littérature mineure ». Ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne définissent pas l’écriture ainsi sans montrer en quoi ce mouvement qu’est l’écriture implique en lui-même un mouvement du monde et de la pensée. L’écriture en elle-même est rapportée à autre chose qu’elle-même qui participe de ce qu’elle est, qui agit sur elle comme elle agit sur lui. Un rapport radical à l’autre dans lequel l’autre est le centre. Bien sûr, cette puissance chaotique de l’écriture ne va pas sans création mais une création en déséquilibre, toujours ouverte sur un ailleurs et autrement. L’écriture ne produit pas d’ordre, une réconciliation apaisée des choses, une sérénité de l’esprit, mais toujours elle chaotise. L’écriture est par définition non réconciliée et résistance. Ce serait aussi en ce sens qu’elle est radicalement politique, politique et donc éthique, impliquant une forme de délire qui accompagne toute politique. Et l’on pourrait dire que c’est précisément ici que l’écriture croise la critique comme déstabilisation de l’établi, comme mise en crise, qu’elle rejoint le processus de la critique pris en lui-même, à la racine, lorsque la critique devient cri et donc écriture, pour reprendre là encore une série suggérée par Jean-Luc Nancy.

Tout ce que je raconte là ne vaut, évidemment, qu’à condition de redéfinir le politique. Mais ce sera pour une autre fois…

12 mai 2016

[Entretien] Entretien avec Jean-Marie Gleize (Création et critique 1, par Emmanuèle Jawad)

Emmanuèle Jawad. Le texte littéraire est illisible « c’est un fait que nous devons nous- même accepter, que surtout nous devons sans cesse justifier : l’illisibilité n’est qu’une forme particulière de la lisibilité, c’est le mode de lisibilité spécifique aux objets écrits qui se donnent pour littéraires, pour être reçus comme tels… »1. « L’opaque est aussi une arme critique. Une arme critique poétique et/ou politique »2. D’autre part, l’activité d’écriture s’apparente à un travail que vous qualifiez « d’investigation-élucidation ». Comment s’opère le travail sous ces angles, travailler à l’élucidation/travailler dans l’opacité ? Peut-il se rapporter aux deux régimes de textes théoriques et poétiques ou se réfère-t-il plus à l’un qu’à l’autre axe d’écriture ?

Jean-Marie Gleize. De fait, j’ai été conduit à m’interroger sur ce qu’on désigne comme « l’illisible ». Et parce que c’est une accusation courante, et parfois violemment stigmatisante à l’égard de l’écriture poétique, (accusation dont il faut sans cesse se justifier), et parce qu’il fut un temps non si lointain (les années soixante-soixante-dix, l’époque des néo-avant-gardes triomphantes) où l’illisibilité était l’objet d’une revendication et d’une théorisation liées au désir de subversion des usages normés, au travail de transgression des codes génériques. Le textualisme telquelien et ses prolongements théoriques adjacents n’avaient d’autre sens que d’explorer et de chercher à imposer les voies d’un « scriptible » généralisé, impliquant dévalorisation du lisible. Enseignant la littérature, donc essentiellement la lecture de notre tradition littéraire, et tentant d’expliciter cette expérience partagée dans un travail de reprise écrite, j’ai été simplement conduit à ce constat que j’ose à peine formuler en raison de son évidence : l’illisibilité (dans tous les cas, même en dehors des moments ou des œuvres où elle est stratégiquement présentée comme un outil ou une arme) n’est qu’une forme particulière de lisibilité, spécifique aux objets conçus comme « littéraires » et donc issus d’un travail formel, quel qu’il soit. Racine n’est pas plus lisible que Gongora, Nerval pas plus lisible que Mallarmé, Ponge pas plus lisible qu’Artaud, etc. Tous les textes littéraires sont illisibles, ils supposent tous que le lecteur fasse l’effort d’accéder à leur régime de lisibilité particulière. Reste que chaque projet d’écriture entretient, en effet, avec l’opacité ambiante (le caractère in-sensé du réel, la réalité comme « totalité de signes noirs ») une relation singulière qui infléchit, instruit, une certaine relation au langage, une relation plus ou moins directe, plus ou moins complexe aux éléments constituants de ce réel, de ce présent, de ce qui se présente, de ce qui fait obstacle. Pour ce qui me concerne, de même que je considère la lecture comme cheminement vers le lisible (le devenir lisible du texte illisible), de même je considère l’écriture (ceci n’est peut-être valable que pour mon propre projet), comme processus d’élucidation (fragile et provisoire, donc sans doute « interminable ») d’une réalité douteuse, obscure, opaque, insaisissable. Ecriture et lecture conçues ainsi comme les deux faces d’un même geste, d’une même confrontation critique avec le réel et la langue. A cet égard, donc, pas vraiment de différences entre les deux pratiques (théorique et de création).

EJ. Dans Tarnac, un acte préparatoire3, la section 11 intitulée « construire des cabanes » (titre repris partiellement dans votre dernier livre Le livre des cabanes4) se structure notamment dans la réitération de trois propositions : « il faut construire des cabanes » / « utiliser les accidents du sol »/ « Faire de chaque phrase un poste de tir » (avec des modifications lors des différentes reprises de cette dernière proposition dans la section). Dans quelle mesure ces propositions et en particulier la construction de cabanes, relèvent-elles à la fois d’un engagement de l’écriture et du champ politique ?

J. – M. G. « Faire de chaque phrase un poste de tir » serait en quelque sorte la proposition qui condense ce qu’impliquent trois autres propositions récurrentes en effet dans mes deux derniers livres. Ces trois propositions « poétiques-politiques », si vous voulez, sont les suivantes :

Oui, nous habitons vos ruines, mais

Il faut construire des cabanes

et : – J’utilise pour écrire les accidents du sol

Les deux premières formules ont à voir avec la problématique de l’habiter, et du déshabiter.

La première (« oui, nous habitons vos ruines, mais ») s’achève abruptement sur un « mais ». Il faut considérer d’abord l’origine factuelle de cet énoncé : une inscription à la peinture rouge à l’intérieur d’un bâtiment abandonné. On peut imaginer que ce sont des squatters qui ont inscrit sur le mur cet énoncé correspondant littéralement à leur présent immédiat : l’abri provisoire dans une bâtisse en ruine. Constat littéral, et socialement généralisable : oui, certains d’entre « nous » habitent l’inhabité-inhabitable, sous les ponts des périphériques, dans des bâtiments insalubres, des friches et des terrains vagues, des bidonvilles auxquels on donne le nom de « jungles » (comme à Calais). Plus généralement encore, il s’agit du constat selon lequel « nous » habitons, oui, un certain système économique et social caractérisé par l’inégalité, l’injustice, l’exploitation, la ségrégation, l’exclusion, etc., une certaine organisation des choses et de l’espace qui nous est donnée comme inéluctable (il n’y a pas d’alternative au règne du marché, au pouvoir de la finance, au capitalisme mondialisé), en un mot un certain ordre des choses qu’il nous est permis de regarder, de façon critique, comme un vaste champ de ruines. Le « mais » qui clôt ce constat et reste en suspens, indique qu’il y a, qu’il y aurait, pour « nous », peut-être, sans doute, une autre façon d’habiter. Que d’abord il s’agit, peut-être, sans doute, de déshabiter ces ruines, que ce ne sont pas les nôtres.

C’est le point, ce « mais », où peut s’articuler le second des énoncés : « il faut construire des cabanes ». Il sonne comme un mot d’ordre. C’est en tout cas quelque chose comme une injonction intérieure qui peut s’entendre aussi comme un propos plus général, un encouragement à donner une consistance, une dimension de résistance, à ce « mais » de la formule précédente. Que sont alors ces cabanes ? Des constructions provisoires et éphémères, des lieux d’accueil et de passage, des seuils. Je ferai ici rapide arrêt sur deux expériences extérieures au matériau du cycle, mais non sans liens forts avec lui :

Sur le terrain « académique », j’ai considéré le Centre d’Etudes Poétiques dont j’étais responsable à l’Ecole normale supérieure de Lyon, comme une cabane à l’intérieur d’une institution dont les structures sont relativement rigides et le mode de fonctionnement assez conventionnel ou traditionnel. Dans ce cadre je savais que la liberté, la pleine autonomie, dont jouissait cette cabane, était fragile et pouvait un jour être détruite. Elle fut détruite, effectivement.

Un autre exemple direct pour moi de cabane ce sont les revues, les structures éditoriales autonomes et parallèles, qui accueillent les pratiques d’écriture mineures ou marginales, comme la poésie par exemple. Ces cabanes sont des abris nomades. Ma revue Nioques a connu une existence discontinue, cinq éditeurs successifs en vingt-cinq ans d’existence…

Ce mot d’ordre « Il faut construire des cabanes » se trouve d’abord dans le volume Tarnac, un acte préparatoire, en écho à l’installation dans ce village de Tarnac, en Haute Corrèze, sur un plateau au centre de la France, d’une communauté ou « commune » de militants libertaires, en rupture d’organisation politique, travaillant dans cette marge, une marge géographique et idéologique, à imaginer, à expérimenter, très concrètement, des formes-de-vie alternatives, à tenter de penser ou de re-penser les termes d’une perspective révolutionnaire. La notion de cabane, dans le contexte forestier et reculé de Tarnac, dialogue avec cette pratique communautaire, très explicitement politique ou alter-politique.

De même, dans une certaine actualité française, concernant le territoire et un certain nombre de décisions autoritaires, voire arbitraires, concernant son aménagement, nous pouvons avoir à l’esprit les cabanes qui ont proliféré par exemple à Sivens, dans le département du Tarn, à l’occasion d’un projet de barrage, ou à Notre Dame des Landes, en Loire Atlantique à l’occasion d’un projet d’aéroport, cabanes construites et défendues par des centaines d’opposants à ces projets.

De ces cabanes je dirai aussi qu’elles sont des lieux d’autonomie, des lieux aussi autonomes que possible, autonomes dans les limites du possible, mais en aucun cas des lieux de fuite ou d’isolement, des « refuges » au sens tristement passif et défensif de ce terme. Elles sont au contraire des lieux pour inventer de nouvelles façons d’agir et d’être, des lieux d’échange et de partage, ou si l’on veut des bases de résistance à partir desquelles penser et préparer des actions à venir, des lieux pour penser le présent qui vient.

Il y a enfin cette troisième formule, qui complète les deux précédentes :

J’utilise pour écrire les accidents du sol

Cette formule substitue à la notion d’objet (de l’écriture), celle de trajet, de l’écriture comme projet-trajet. L’écrire est ici conçu comme un parcours, une traversée, une traversée du réel, de l’opacité du réel, dont la forêt est une figure essentielle dans ces textes. La formule « il faut construire des cabanes » a pour corolaire « il faut détruire les cabanes ». Elles ne sont pas seulement susceptibles d’être détruites par l’ennemi (alors on les reconstruit aussitôt ailleurs, plus loin), elles doivent aussi pouvoir être détruites ou abandonnées par ceux qui les ont construites, parce que l’important est de se déplacer, de faire en sorte que la cabane ne se transforme pas en demeure. Que les portes ne se ferment jamais. Ou ne soient jamais que des points de passage. De même que l’écriture ne saurait être confondue avec le figement dogmatique d’un discours (fût-il poétiquement immédiatement reconnaissable comme tel, fût-il politiquement acceptable comme tel). Utiliser pour écrire les accidents du sol implique que ce déplacement permanent tienne le plus grand compte du terrain, des obstacles, des contextes, des irrégularités du réel, de ce qui survient et s’interpose, en un mot des circonstances. D’où la prose, une prose irrégulière, hétérogène, circonstancielle. Impliquée.

EJ. Votre cycle d’écriture se construit dans l’assemblage, l’agencement et le montage d’un matériau hétérogène. La mise en place de dispositifs de montage s’apparente-t-elle à un geste critique ? Plutôt qu’une théorie vous évoquez « une recherche en actes ». Cela pourrait-il faire lien entre réflexion critique et pratique d’écriture ?

J-M.G. Oui, je ne suis pas très enclin à désigner ma réflexion critique sous la catégorie « théorie » ou « pratique théorique ». Cette dimension de mon travail est sans doute fondée sur une imprégnation théorique (qui s’est constituée au cours de la période dite structuraliste, dans le contexte où nous reconsidérions notre corpus littéraire à la lumière des sciences humaines, linguistique, sémiotique, marxisme, psychanalyse…), mais si je parle d’imprégnation c’est qu’il s’agit de fondations, de données avalées, assimilées et comme nécessairement « oubliées » pour travailler utilement dans ce que je désigne plus volontiers comme un travail de recherche : une fois encore « recherche critique », « recherche en acte » et écriture comme « actes de recherche » sont indissolublement liées. L’écriture comme suite d’actes, pensés comme tels, comme « actes préparatoires », soumis à de fragiles mots d’ordre (ceux d’une littérature impliquée) : « faire de chaque phrase un poste de tir », « utiliser pour écrire les accidents du sol », « construire/détruire les cabanes », « habiter/déshabiter », « aller vers un arbre », « manger un poisson de source », etc., cette écriture en mouvement (en permanente transformation-conversion) est donc, en effet, comme on peut le constater en lisant à la suite la séquence inachevée que constitue le cycle (inauguré par le livre Léman en 1990), sans doute essentiellement une écriture de montage, prenant en charge et les disposant, en les réécrivant ou pas, un matériau hétérogène déjà là, intérieur au texte ou extérieur, prélevé sur le « chant général » des êtres et des choses, sur les « dépôts », comme les nommait mon ami Denis Roche, de savoir, de techniques, d’informations diverses s’imposant comme notre contexte.

EJ. Pourrait-on parler d’un travail d’écriture qui mettrait en jeu deux axes de recherche : un axe « documental » qui se rapporterait à ce travail en prise avec un matériau hétérogène, le travail de montage, et un axe qui relèverait de la simplification ?

J-M.G. Ces deux axes sont en effet essentiels, mais il me faut ici préciser qu’ils se succèdent, dans la chronologie de mon travail, avant d’être mis en jeu simultanément. Dans cette histoire, l’opération « simplificatrice » a sans doute un peu changé de sens et de fonction. En 1987 j’ai publié aux éditions Seghers, dans une collection que dirigeaient alors Mathieu Bénezet et Bernard Delvaille, un livre intitulé Simplification lyrique. Il s’agissait (du moins je voulais le croire) d’une liquidation de ce qui pouvait rester pour moi de gestes accomplis en référence à quelque chose comme « la poésie » : le poème, le vers, le double jeu de la prose et du vers. Les armes que je mettais en œuvre, pour « attaquer » (comme à l’acide un métal) ce qui pouvait subsister des « charmes » séduisants du lyrisme (poésie et lyrisme étant supposés radicalement synonymes), étaient la réduction syntaxique, la compression du vers et du phrasé, la condensation minimaliste et atonale, l’effacement autant que possible des repères référentiels, des noms propres (même si, je m’en aperçois aujourd’hui en relisant ces pages lointaines, cet effacement était très loin d’être radical). Dans ce titre Simplification lyrique, le substantif jouait donc contre l’adjectif, il y avait à mes yeux comme une alliance de mots, la « simplification » devait avoir pour conséquence une « sortie » du territoire « poésie », me permettant d’aborder un nouvel espace, d’ouvrir un chantier de prose(s) hors qualification générique. Comme si ce livre avait eu pour signification première d’être un exorcisme inaugural. Pour autant la « simplification » n’a pas cessé d’agir comme opération de base dans mon travail ultérieur : elle a été associée à tout ce qui se présente au titre de la « nudité », considérée comme un principe. Le second volume du cycle aux éditions du Seuil a pour titre Le principe de nudité intégrale, et se définit explicitement comme une suite de « manifestes ». La nudité dans ce que je tente de faire, est un autre nom de la simplification, qui elle-même est un autre nom de l’intention littérale. Nudité, procédures de dénudation (tendanciellement « intégrale » mais comme telle impossible) accompagnent la visée réaliste (ou plutôt « réeliste », comme je préfère dire, pour éviter toute assimilation aux procédures de la représentation réaliste élaborées par les romanciers du XIXe siècle). Simplification, littéralité, nudité viennent donc s’allier à cet autre ensemble de procédures qu’on peut en effet comprendre comme des gestes de montage. Les sept livres du cycle sont d’abord des « journaux d’expériences », ou encore des dispositifs consignant (légendant) un certain nombre d’  « actes » de recherche (tentatives d’élucidation, procédures enquêtrices) et des résultats (ou des bribes de résultats incertains). L’enquête se construit par regroupement de données ou pièces (textes, documents divers, informations puisées à des sources diverses, hétérogènes) en dossiers (cf. par exemple dans Néon, le chapitre « Ouverture du dossier le réel »). Actes : recueils de procès-verbaux, de témoignages. Un peu comme les dossiers de l’art conceptuel, ou encore les documents (écrits, photographiés ou filmés) décrivant et enregistrant les actions de certains body artists (Gina Pane par exemple). Le problème est pour moi d’inventer un système de notation adéquat à la démarche en cours. Collage, montage, échantillonnage sont dans ce contexte des procédures privilégiées : manipulation d’éléments prélevés dans une archive textuelle ou autre, image photographique ou dessinée (graffitée), multiplication des procédures de saisie (ou de description) du réel en autant de dispositifs ou d’ « installations » que de situations en cause. « Dans tous les cas / les distinctions courantes du dedans et du dehors disparaissent / & la liaison des choses (idées, mots) / (…) seuls maintenant comptent / les lois du montage / et le jeu (théâtral) des roues » (Néon, p. 51). Ce que j’appelle « prose en prose » est en somme l’ensemble de cette action enquêtrice ou de témoignage, et les gestes et procédures souples et provisoires tendant à « se conformer » à ce qui a lieu (faits, circonstances, accidents et incidents). Dans ce travail, les blocs se rencontrent un peu comme les plaques tectoniques sous l’écorce terrestre, ou les masses d’air chaud et d’air froid dans l’atmosphère ; plaques et masses dont on nous dit que leurs points de rencontre sont des lieux de crise (plis, tremblements, soulèvements, orages, ouragans…). Il est clair que j’attends quelque chose de ces frottements, de ces collisions, que cela modifie quelque chose et donne accès à ce qui resterait, autrement, sans doute inaccessible. Les deux axes (simplification/montage) ne se contredisent pas, ils se soutiennent l’un l’autre, ils s’entre-tiennent.

EJ. Dans un entretien avec Benoît Auclerc intitulé « Quelque chose a lieu dont le sens est inaccessible » (L’illisibilité en questions, p. 141), vous évoquez votre rapport à Christian Prigent dans ce qui vous lie (« même espace de références – idéologiques, politiques, littéraires », « engagement critique » semblable) et dans ce qui fait différence, écart, divergence (vos textes de création). Cette distinction fortement marquée ne correspondrait-elle pas à la présence de deux pôles distincts de recherche : vers une torsion et vers une simplification de la langue ?

J-M.G. Oui, je me suis souvent étonné de cette proximité que j’ai objectivement avec Christian Prigent, nous avons le même âge, nous avons été nourris aux mêmes sources vives, Tel Quel, Francis Ponge, Denis Roche, l’engagement politique à l’extrême gauche (ceci dit trop vite), et nous en avons, semble-t-il, tiré des conclusions pratiques (quant à l’écriture) très différentes. Christian Prigent part d’un double constat : le premier est que toutes les langues dont nous pouvons disposer sont étrangères, la première de ces langues étrangères étant notre langue dite maternelle, celle qui nous est donnée, c’est-à-dire imposée, qui existe avant nous, hors de nous. Corollaire : je n’ai pas de langue propre, ma relation à cette langue maternelle est d’emblée une relation de mal-être ; cette langue est inapte à exprimer ce qui me spécifie ou me constitue ou me traverse, je ne puis m’exprimer en cette langue, exprimer ce qui en moi fait appel ou poussée, inconscient corps, désir, pulsion… Le second des constats est que les formes (littéraires) héritées, codifiées, sont inaptes à dire l’expérience du réel (du chaos du réel, de l’informe et de l’innommable). Ces constats je les partage absolument. Mais pour Christian il en résulte une théorie de l’écriture comme « mécriture » ; il s’agit de maltraiter cette langue et secondairement ou parallèlement ces conventions littéraires héritées, génériques, rhétoriques. Il va donc scander, en vers ou en prose, physiquement travailler la voix de l’écrit, tordre (vous parlez de torsion, oui, il s’agit bien d’une relation violente à cette langue imposée), jusqu’à épuisement du rythme. Pour ce qui me concerne au contraire, je ne mets pas (du tout) l’accent sur la nécessité de travailler la langue dans le sens de sa défiguration, de sa transfiguration violente ou ludique. Il ne s’agit pas de faire bouger la langue en la mettant sous transfusion archaïsante, ou patoisante, ou dialectale ou argotique, de la ré-animer en la forçant au rythme ou en la branchant sur des rythmes corporels plus ou moins sauvages (les « sauts d’harmonie inouïs » de Rimbaud), il s’agit, au contraire, de tendre à ce que la bande dessinée a théorisé comme la « ligne claire » : « En littérature, écrit Hocquard, la ligne claire correspond au texte immédiatement lisible, à la syntaxe simple, aux mots et aux tournures déjà investis d’une signification familière. Bref, une technique minimale de représentation qui donne l’impression de la transparence et propose une lecture irrécusable. » Soit un usage de la langue qui nous conduise au bord de l’insignifiant-énigmatique. Il y a sans doute beaucoup plus (ou au moins autant) de violence dans cette littéralité-là (neutralité ou platitude littérale descriptive, constatative, notative, factuelle) que dans les torsions ou contorsions verbales du lyrisme pulsionnel. La ligne claire est toujours doublée par la ligne noire. « Plus le texte est clair, plus on y sent le poids d’une obscure menace. » Deux voies qui sont également légitimes, bien sûr. Je crois qu’on ne choisit pas vraiment. Je ne fais que constater que seule la seconde était pour moi praticable. J’écris un français neutre, ou neutralisé, simple, ou simplifié, qui ressemble au français standard, c’est mon dialecte (et mon idiolecte).

EJ. Le travail semble se poursuivre dans la pratique et l’examen des opérations de simplification vers des écritures littérales, objectives : poésies « documentales », poésies « sans qualités », postpoésies. Christophe Hanna situe Littéralité (livre qui rassemble en un volume le dyptique Poésie et figuration et A noir. Poésie et littéralité) dans une « histoire littéraire alternative », et suggère dans sa préface que « l’articulation poésie et figuration/poésie et littéralité montre chez leur auteur un effort pour échapper à cette dialectique poétique-critique ». Les écritures se rapportent à des « processus », des « opérateurs » permettant de «capter ou susciter du discours » et de le « retraiter ». De quelle manière vous rapprochez-vous de cette analyse de votre travail et des enjeux qui le traversent ?

J. – M. G. Oui, un acheminement engagé « vers » des écritures documentales-dispositales, revendiquant un héritage « objectiviste ». Ainsi effectuant une « sortie » interminable hors des frontières d’un genre (où l’on est incessamment reconduit par l’institution, d’où la formule paradoxale d’une « sortie interne », jamais décisive), pour un après (c’est pourquoi je parle de « postpoésie »). Ce que j’entends dans le regard que Christophe Hanna porte sur mon travail (Christophe Hanna dont je veux rappeler qu’il est à mes yeux non seulement un théoricien des nouvelles écritures mais un inventeur de formes d’une originalité radicale), c’est qu’il y décèle une postulation qui ne s’est révélée pour moi que progressivement, chemin faisant, celui de l’abandon de la posture « poéticienne » (supposant une formalité poétique instituée et de type « ontologique rétrospective ») au profit d’une observation de pratiques « en acte » et en contexte, conçues comme autant de « disciplines personnelles », singulières, au profit, donc, d’une prise en compte de la « multiplicité des usages locaux » (et non de « La Langue »), et d’un ensemble de pratiques plurielles (et non de « La Poésie »). Geste impliquant une reconfiguration et une redistribution du champ « poésie » et l’attention à ce que l’on pourrait appeler ses « pouvoirs » de multiplication ou d’intensification de notre rapport aux choses, au monde, aux autres ; il s’agit dès lors moins de poétique que de pragmatique, voire de politique. Cette inflexion, pragmatique-politique, appartient à la fois au travail théorique de Christophe Hanna et aux mutations (que j’appelle aussi en un sens très concret « conversions ») de mon travail d’écriture : Tarnac et Le Livre des cabanes sont en effet tournées vers l’évocation de nouvelles « formes de vie », vers l’inscription du possible ou des possibles, vers ce qui peut se comprendre comme le présent actif de notre désir d’émancipation, l’à venir, un présent qui vient et fait trace dans nos brouillons acharnés. Je voudrais insister sur le fait d’un travail collectif, même si ce collectif n’est pas constitué ou revendiqué comme tel (nous avons quitté les eaux de l’avant-gardisme tardif des années soixante et soixante-dix) : la communauté des enjeux est patente, entre ce que j’essaie d’avancer et ce que cherchent à formuler tous ceux qui pensent une poétique alternative, et plus largement une autre théorie de l’art, du côté des éditions Questions théoriques. Christophe Hanna est de ceux-là. Ainsi nos « actes ou textes » (c’était un titre générique que donnait Francis Ponge pour l’ensemble de ses écrits, contre « charmes ou poèmes » de l’académicien Valéry) peuvent-ils être entendus comme des « actes préparatoires », ou encore comme les témoins d’un « activisme » impénitent.

1 GLEIZE, Jean-Marie, « Obscurément », in Bénédicte Gorrillot et Alain Lescart dir., L’illisibilité en questions, Presses Universitaires du Septentrion, 2014, p. 37.

2 Id., « Opacité critique », ibid. , p. 48.

3 Id., Tarnac, un acte préparatoire, Le Seuil, coll. « Fiction&Cie », 2011.

4 Id., Le Livre des cabanes, ibid., 2015.

6 mai 2016

[Dossier] Création et critique, un cycle d’entretiens, par Emmanuèle Jawad

Avant de publier de très riches entretiens avec Jean-Philippe Cazier, Sylvain Courtoux, Jean-Marie Gleize et David Lespiau, Emmanuèle Jawad présente ci-dessous la problématique qui les sous-tend.

Pour le poète, l’espace de création serait-il un lieu permettant d’ouvrir des espaces de réflexion critique ou ces différents espaces s’apparentent-ils à des champs distincts les uns des autres ? Les pratiques d’écriture au sein de la création sont-elles conduites, en prise avec des gestes critiques, à produire des formes réflexives ? Ou encore le travail de création est-il porté dans ses pratiques par un regard et une démarche politiques vers des formes innovantes ? Quels liens entre pratiques d’écriture, théorie et critique ? Quelles filiations (notamment de la sphère critique vers la création) s’établissent entre le champ de la critique et le champ de la création1, interrogeant le poète et le critique, la création du poète au regard de son travail critique ? Pour Nathalie Quintane, « le spécialement poétique ne se niche pas uniquement dans l’affectueux de l’anecdote, mais dans le démarrage critique qu’elle peut provoquer » (« Astronomiques assertions », « Toi aussi, tu as des armes »… Poésie & politique, La Fabrique, 2011). Pour ce qui fait lien entre critique littéraire et politique au regard de la création, Nathalie Quintane, dans un article intitulé « Critique des nous », affirme ainsi : « On ne risque pas trop de se perdre, à tenter de dégager ce qu’il peut bien y avoir aujourd’hui sous le & de Critique (littéraire) & Politique : il n’y a pas grand monde au portillon. Mon propre travail fait que je suis plutôt pour une critique intégrée – à la Antin » (Cahier critique de poésie, n°22 : dossier sur la « Critique de la poésie », 2011). Posant précisément la question du « double régime », poète et critique, Jérôme Game dans un entretien avec Christian Prigent interroge ainsi : « Comment gères-tu ces deux régimes ? Comment passes-tu de l’un à l’autre sans que le normatif déteigne sur le créatif ? Peut-être l’oublies-tu ? Comment te libères-tu de Christian Prigent essayiste quand tu écris de la littérature ? ». Interroger les rapports entre création et critique ne peut se faire sans se référer aux travaux de Jean-Marie Gleize (essais et textes de création) et aux enjeux théoriques traversant les livres de création.

1 Cf. Fabrice Thumerel, La Critique littéraire, Armand Colin, 2002, p. 29-39. Sur Libr-critique, voir le dossier « Critique et poésie » : articles de Lionel Destremau et d’Emmanuel Ponsart, en plus de l’entretien avec Christian Prigent, "De TXT à Fusées".

9 février 2016

[Chronique – entretien] André Gache, Dogons, Emme Wobo, par Emmanuèle Jawad

A la jonction du travail anthropologique et du texte poétique, Dogons, Emme Wobo brasse les matériaux documentaires et les voix dans un texte particulièrement dense.

André Gache, Dogons, Emme Wobo, éditions L’Atelier de l’Agneau, hiver 2015-2016, 210 pages, 20 €, ISBN : 978-2-93044-091-0.

 

Au cours de la rédaction de cette chronique, différentes questions notamment terminologiques se sont posées. Des réponses ont pu m’être apportées par André Gache lui-même, Sébastien Lespinasse nous ayant alors mis en relation. Précédant cette chronique, les réponses citées d’André Gache à ces interrogations.

André Gache.  La question des moyens techniques de transcription : la base, ce sont les prises de notes et, secondairement, le magnétophone le moins perfectionné possible (en ai perdu un à cause de la chaleur et du sable !) pour les textes « figés », les chants, et selon le type d’interlocuteur à qui j’avais à faire, les conditions, le temps… 

— Il y a effectivement plusieurs langues en pays dogon, au moins une quinzaine (au marché de Banks, qui était ma résidence de base, on en entend une dizaine !) ; en plus des « langues » dogons s’ajoutent les grandes langues régionales (Bambara, Peul, Moré, Songhai, Bobo…). C’est dire la complexité linguistique… Dialectes ou pas? A ce terme connoté qui renvoie à la situation coloniale, je préfère « langues locales » comme le "tomo kan" du cercle qui m’intéressait… En gros, d’un village à l’autre, il peut y avoir une variation telle que les gens utilisent le Bambara pour se comprendre ; mais la situation la plus courante est constituée par une série de glissements vocaux (par ex., entre le b et le p, etc.).

— « Groupes dogons », oui parfaitement, c’est le terme communément utilisé par les « spécialistes », et au pluriel car les groupes sont constitués sur une base territoriale, mais englobent plusieurs clans et/ou « morceaux » de clans différents…

— Au départ, je n’ai pas voulu explicitement et consciemment que mon travail se situât à la jonction entre document et poésie, mais à la réflexion – a posteriori -, je me suis dit qu’il avait, quant à son résultat, une dimension poétique par plusieurs aspects : il contient des incrustations de moi-même (VESTIBULE est un poème que j’avais écrit en hommage à tous ces gens et qui, par ailleurs, « décrit » en majesté le rituel d’entrée en relation et à plus forte raison en paroles) et de poètes occidentaux, en 3° partie notamment : c’est que j’ai sans doute voulu me placer modestement au niveau d’une parole qui n’est pas ordinaire, ce qui se réalise souvent dans ces populations lorsqu’on touche aux profondeurs.

Dans cette logique, les gens, et à plus forte raison les gens de la parole, usent d’un langage imagé bellement (qui frappe en première approche) pour dire des choses qui ne peuvent pas être dites (du fait de leur gravité) en langue ordinaire. Mais attention ! Au-delà de la beauté, prennent place des vérités accessibles seulement par l’âge et, pour les savoirs les plus profonds, par une initiation plus ou moins poussée… S’il n’y avait pas indéniablement une dimension poétique, on pourrait s’en tenir à ce que M. Leiris avait  qualifié de « langue secrète » – je proposerais plus simplement « langage codé » utilisant d’ailleurs des procédés mnémotechniques et des figures de rhétorique dont la linguistique abonde… Je pense aussi à la situation des pays du pourtour de la Méditerranée où les lectures de poésie font salles combles parce que cette parole non ordinaire permet de dire des choses impossibles à dire autrement. Pour ce qui nous occupe, cette forme littéraire conserve des savoirs remontant très loin (ici jusqu’au 17° siècle) et de contenu très précis…. Force de ces « textes oraux » donc, ciment jusqu’à présent de sociétés largement rurales encore.

De façon non anecdotique, j’ai aussi ajouté ma petite pierre à la mise en lumière des codes/clés de ces textes en usant tout à fait personnellement des procédés de déchiffrement de la psychanalyse, particulièrement celui de la « prise au mot » (littérale) de la petite musique parlée… 

  

Chronique

Le livre s’ouvre sur une note introductive très intéressante concernant sa structure même, les fonctions données aux différentes sections qui le composent, les méthodes utilisées dans son élaboration. Trois sections structurent l’ensemble. Occupant une première longue section, un « poème fondateur » dans lequel de multiples voix (une centaine) s’imbriquent évoque les groupes Dogons sous des angles thématiques : la question de la parole, de l’origine, le rapport à la souffrance, les rapports sociaux, la parenté etc. La seconde section (ou « deuxième livre du Livre », ou encore, selon la note introductive, « récit visuel ») reste la partie strictement photographique du livre. Cette section centrale se compose de petits formats photographiques en noir et blanc proposant des panoramas (vues d’ensemble sur des villages), des plans architecturaux (habitats), des scènes de la vie quotidienne et des paysages. Les seuls écrits dans cette seconde section relèvent de mentions de dates (des prises photographiques datées 1989-1998) et du nom du photographe (André Gache). La troisième, plus théorique, s’appuie sur la reformulation de « cours, articles et conférences », et semble ancrer paradoxalement davantage la voix de l’auteur que dans la première.

L’ensemble « se veut texte oral total – poème-épopée-mythe-histoire (…) au plus près de la bouche des émetteurs » (note d’introduction relative à la méthode et aux procédés d’écriture). L’oralité reste prégnante dans les voix mêmes qui composent la première partie du livre, dans le traitement également graphique de ces voix (introduction de bulles d’énonciation semblables à celles des bandes-dessinées) et dans la transcription et les notes concernant la prononciation de mots et phrases dans les « langues locales » des Dogons, certaines phrases entières dans leur langue originale étant introduites avant d’être traduites (p. 105). Les voix multiples reposent sur des registres marqués par des correspondances typographiques (se distinguent ainsi « paroles figées » / paroles d’un spécialiste / paroles d’une traduction / « paroles dites enjolivées »). Dans cette imbrication de voix formant texte de montage,  la thématique de la parole se décline selon ses formes et types (paroles officielles, parole diffamatoire, parole commerçante, parole énigmatique, etc.). La parole reste celle également  des proverbes, des « phrases à clés », des chansons, des propos rapportés, des récits sources.

Le travail de montage considérable s’opère dans l’agencement des différents types d’énoncés, de documents et d’éléments graphiques rendant la matière textuelle de Dogons, Emme Wobo particulièrement dense. Les chapitres de la première section sont introduits par des paragraphes comportant les éléments d’un lexique dans une des langues des Dogons, traduite dans un second temps. Des récits-sources explicatifs, d’importantes notices historiques et ethnographiques s’incorporent dans le corps du texte, parfois mis en parallèle ou en face à face. Des dessins, schémas, cartes géographiques jalonnent également le livre. Les récits sous la forme de courtes narrations convoquent ce qui constitue les différents aspects et les différentes valeurs des groupes Dogons (groupes sociaux, rôles, fonctions des individus membres au sein des groupes, rites, etc.). L’aspect documentaire occupe une place centrale avec d’abondantes références ethnographiques (voir bibliographie en fin de livre) et la mise en circulation de rapports établis sous la colonisation.

Les notices historiques, et les sources documentaires de façon plus générale, concernent aussi bien les Dogons à la fin du XVIIème siècle qu’au XIXème jusqu’à nos jours, avant et après la colonisation, où les ventes d’esclaves, les structures sociales, les rites et cérémonies, les rapports avec les autres groupes identitaires permettent d’appréhender  les groupes Dogons dans leur complexité.

Le travail d’expérimentation d’André Gache se fait dans l’agencement des voix, des sources permettant de distinguer ces différents éléments (par des effets de polices, niveaux d’écriture, plages grises et bulles graphiques d’énonciation type bande-dessinée, carrés blancs de photographies laissées vierges pour donner libre cours à l’imagination du lecteur, etc.) et d’en composer un texte structuré par ses multiples strates. Traversant des questions à la fois ethnographiques et poétiques,  André Gache propose dans Dogons, Emme Wobo un ensemble dense dans un montage serré.

2 janvier 2016

[Entretien] L’espace motléculaire, entretien de Jacques Sivan avec Emmanuèle Jawad

A l’occasion de la publication de Pendant Smara suivi de Pissaro & co (éditions Al Dante), voici l’entretien dense qu’a mené Emmanuèle Jawad avec Jacques Sivan en novembre 2015 par échanges de mails.

 

 

Emmanuèle Jawad. Pendant Smara paraît dans une nouvelle version suivi de Pissaro & co après Alias Jacques Bonhomme en collaboration avec Charles Pennequin (Al Dante, 2014), Des vies sur deuil polaire (Al Dante, 2012) et Galaxie Pandora (Dernier Télégramme, 2010) avec des dessins de Cédric Pigot. Comment s’insère cette nouvelle parution dans l’ensemble de votre travail, en particulier au regard d’une première version (éditions Voix, 2002) ? Quelles sont les formes d’actualisation de ce texte ?

 

Jacques Sivan. Pendant Smara était au départ un hommage rendu à Michel Vieuchange qui avait écrit Smara – le journal d’une aventure qui lui a été fatale. Ce journal était pour lui un matériau à partir duquel il voulait créer une œuvre poétique. N’ayant pu le faire à cause de sa fin tragique j’ai voulu prolonger son geste en réutilisant son journal.

A l’époque de la première version de Pendant Smara, je me posais des questions sur mon écriture mais aussi sur la littérature en général, et particulièrement sur la question du sujet. C’est la raison pour laquelle j’avais inséré par exemple des notes critiques ou des phrases tirées de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Cela fonctionnait bien au niveau du dispositif, mais en performance les relents romantiques me gênaient. Les titres de mes derniers ouvrages que vous citez font état de préoccupations socio-politiques. C’est donc tout naturellement que lors de ma décision de reprendre Pendant Smara c’est dans ce sens que je me suis aventuré, de telle sorte que la question du sujet prenne une tout autre dimension.

 

EJ. Le texte incorpore différentes formes d’écriture : l’invention d’une langue qui se rapprocherait d’une écriture phonétique, une autre normative cette fois – avec des bribes narratives -, des éléments issus de slogans publicitaires sous formes de vignettes colorées comportant certaines données de sociologie urbaine, techniques, etc. D’où proviennent ces différents éléments ainsi agencés et quels procédés de composition privilégiez-vous ? Comment opérez-vous dans ce travail de montage ?

 

JS. La première étape est la création de ce que j’appelle une écriture motléculaire et que vous désignez par « écriture phonétique ». Ce sont des mots écrits comme je les prononce, mais qui ne sont pas reliés par des verbes conjugués et qui ne s’accordent pas forcément entre eux. Ces mots sont issus de toutes sortes de documents. Ce n’est pas moi qui les choisis mais ce sont eux qui s’imposent à moi (influence de l’objeu pongien). Puis vient le moment d’agencer ces mots. Là encore, c’est moi qui suis à leur écoute, ce qui demande un gros travail de concentration. Au final, il en reste toujours qui ne parviennent pas à s’insérer. Je les laisse vivre leur propre vie.

Ces mots ne dépendant pas d’un verbe, la langue se trouve de la sorte a-centrée, déhiérarchisée, ce qui pour moi équivaut à une forme d’économie politique du texte. Ils interagissent comme les grains de sable du désert ou comme les petites touches des peintures de Camille Pissarro (je pense notamment à sa période pointilliste).

Cette partie étant achevée, j’insère des bribes de phrases qui proviennent de la presse, de documentaires, d’ouvrages littéraires, etc. Cette sélection se fait en fonction de l’orientation que je crois être la plus pertinente pour le dispositif général.  Par exemple, pour Pendant Smara il m’a semblé dans un premier temps qu’une réflexion sur l’écriture s’imposait puisque le journal était le matériau à partir duquel devait s’élaborer une œuvre. Puis, pour la raison que j’ai déjà évoquée, et parce ce journal faisait état de la traversée d’un désert, il m’a semblé qu’une réflexion sur la notion d’espace était très adéquate. J’ai gardé de la première version les encarts publicitaires promouvant des vacances qui se veulent idylliques. D’où il ressort, en considérant l’ensemble du dispositif, cette dominante : comment un espace éloigné peut être rêvé, fantasmé selon des codes pré-programmés, convenus, et par là-même qui favorisent toute une industrie touristique rendant exploitable et rentable un espace donné.

Aux antipodes des inserts publicitaires, on trouve les inserts sous forme de journal.

Ils permettent d’appréhender la traversée de l’espace sur un mode subjectif, concret, riche d’observations, mais cependant basique puisqu’il s’agit simplement de traverser un désert à pied. Ce journal est un témoignage, un document qui se veut utile, informatif, d’où la présence de notes critiques qui font état de différentes indications concernant ce journal, mais pas seulement. Ces notes peuvent tout aussi bien nous éclairer sur des fragments d’études concernant les inserts relatifs à l’aménagement du territoire, aux préoccupations socio-économiques ou écologiques, etc. Mais aussi, ces notes peuvent ne renvoyer à rien, comme  si  le dispositif référait à une extériorité. On s’aperçoit, malgré tout, que ces inserts (que je n’ai pas tous cités) forment une sorte de réseau, sorte de points lumineux, qui rythment l’espace motléculaire, lui donne du relief.



EJ. Dans une confrontation des formes d’écriture, comment situez-vous cette langue inventée, proche d’une écriture phonétique, quels rapports à l’oralité et à la question de l’illisibilité ?

 

JS. En général les écritures phonétiques revendiquent le droit à écrire en « mauvais français » ou en « français populaire ». Je me situe dans un courant post-mallarméen et futuriste où les mots sont les plus libres possibles. Si je les écris tels que je les prononce c’est pour les désaffubler de tout le fatras étymologique. C’est un peu comme un archéologue qui retire de sa gangue une bague. A la différence près que je ne recherche pas le mot originaire, qui bien sûr n’existe pas.

L’illisibilité provient du fait que j’écris comme je dis mais aussi parce qu’il n’y a pas de verbe conjugué. Le sens est aléatoire, en suspens, fragmenté ; ce qui crée un choc avec les inserts qui sont écrits selon la norme, lesquels prennent ainsi un relief particulier.

 

EJ : L’espace dans une dimension géographique (à caractère urbain, mais aussi en tant que paysages et lieux désertiques, ou encore lieu imaginaire avec éléments pouvant relever d’une science-fiction) semble prégnant dans Pendant Smara. Le titre même porte le nom d’une ville. L’espace également dans un registre textuel, dans ses recherches visuelles, de composition et typographiques. L’espace n’est-il pas un axe central de recherche dans votre livre ?

 

JS. En effet, l’espace est l’axe central de ce texte.  D’où l’importance dans le titre de la préposition « pendant », qui désigne la fabrication continue d’un espace pluriel envisagé sous l’angle de temporalités souvent contradictoires. L’ensemble est celui animé par le temps du marcheur et celui du lecteur qui fabriquent Smara au fur et à mesure de leur évolution. Evolution chaotique car crevassée par des interjections, des flashes publicitaires, des notes critiques, des observations purement objectives, des réflexions du narrateur-marcheur, des fragments d’études urbanistiques, socio-politiques, socio-économiques, etc.

Comme vous avez pu le constater chaque catégorie d’insert possède sa couleur ou sa typographie. Cela bien sûr pour servir de repère, mais aussi pour indiquer le type d’univers qui se dégage de chacune de ces catégories. De la même façon qu’un astrophysicien déterminera la composition chimique d’une planète en fonction de ses couleurs.

Enfin ces couleurs et ces jeux typographiques rythment visuellement le texte et donne à l’ensemble du dispositif une apparence singulière.

 

EJ. Pissaro & co qui suit Pendant Smara  semble se construire  selon des modalités formelles très proches : agencement d’une langue inventée et d’une langue normative, important travail de montage, encadrés à caractère informatif et publicitaire etc.

Quel a été le contexte d’écriture de ce texte qui clôture votre livre ? Quels liens et quelles distinctions à établir précisément entre ces textes ?

 

JS. Ce dispositif est une commande du premier festival "Normandie impressionniste" en 2009.

Vous avez fort bien résumé ce qui rapproche ces textes. Dans les deux cas, il y a aussi la voix d’un narrateur. Sauf que dans Pendant Smara on n’est pas censé savoir qui parle alors que dans Pissarro&Co on sait que c’est Pissarro. Il y a donc dans ce dispositif un resserrement de la focale. J’ai voulu montrer dans ce dernier travail les différents enjeux qui constituent la vie d’un peintre : ses joies, ses déceptions, ses espoirs, le jeu des rivalités, les ragots, les entraides, les observations amères, les doutes, le besoin d’argent et de reconnaissance, la position face aux confrères, les contrats à honorer, la mythologie autour de l’artiste qui permet aux collectionneurs, aux institutions publiques ou privées de rentabiliser l’œuvre bien au delà de la vie de son auteur. De cette façon on ne peut que constater que ce que l’on croit être un sujet unifié n’est que la construction de ce que ce sujet pense être, alors qu’il n’est constitué en réalité que de ramifications événementielles hétérogènes, parfois contradictoires qui le rendent informe, sans limite – toujours entre figuration et défiguration.

Enfin, autre différence avec Pendant Smara, les mots qui m’ont permis de mettre au point l’écriture vocale proviennent uniquement d’études consacrées à Pissarro.

5 août 2015

[Entretien] Sandra Moussempès ou la poétique de l’audio-poème, entretien avec Jean-Marc Baillieu

Suite à la parution du CD Vidéographia – disponible en édition limitée notamment chez les librairies Texture, Tschann (Paris) et l’Odeur du temps (Marseille) -, Jean-Marc Baillieu s’est entretenu avec l’auteure sur sa poétique de l’audio-poème. De ces quatre pistes émane une impression d’inquiétante étrangeté : murmures, boucles sonores, musique d’outre-tombe, voix lancinante et spectrale traduisent avec brio une envoûtante "pensée de rêve"… Aussi, de la même façon qu’à la lecture d’un texte de la poète, toute analyse devient spectrographie. /Fabrice Thumerel/

Sandra Moussempès, Vidéographia, performance sonore autour d’héroïnes filmiques, déplacements de corps et de voix, Violet Reason Record [violetreasonrecord@yahoo.fr], 2014, 10 €.

 

Sandra Moussempès est connue et reconnue pour soigner particulièrement et singulièrement ses lectures ou plutôt ses « dispositifs sonores » en public, dans des lieux dédiés à la poésie, mais aussi dans des structures d’art contemporain. Elle vient de publier Vidéographia chez Violet Reason Record, un CD qu’elle dit être « la bande-son matérialisée de Sunny Girls » un livre (coll. Poésie / Flammarion, 2015) unanimement salué par la critique. /Jean-Marc Baillieu/

 

J-M B. : A propos de votre pratique de l’oralité : existe-t-elle dès la conception des textes ou vient-elle (ensuite) comme une interprétation de la partition-texte ?

SM : En fait, il existe une musicalité intrinsèque à la création poétique, mais je ne peux pas vraiment parler d’oralité, plutôt de quelque chose qui m’échappe, se compose, s’écrit, avec une rythmique propre à la poésie ou ce qui pour moi fait sens poétique, des superpositions et des associations de pensées. L’oralité à proprement parler intervient bien après la fabrication du poème, lorsque du texte je décide de faire un nouvel objet, sonore cette fois-ci, que je nommerai audio-poème. Mais il y a des poèmes qui ne peuvent qu’être lus silencieusement ou de façon simple à voix haute.

Lorsque j’ai entrepris de composer le CD d’audio-poèmes Beauty Sitcom (inclus dans Acrobaties dessinées, éditions de l’Attente, 2012) en utilisant ma voix chantée, murmurée, distordue, stratifiée en écho à l’énonciation du poème, je souhaitais faire le lien entre ma pratique initiale du chant et mon travail d’écriture, avec sa jonction d’interface : les référents cinématographiques, ma relation aux films qui s’intègrent à l’énonciation du poème.

Je chante depuis 1984, je publie des poèmes depuis 1992, et je développe ce travail d’audio-poèmes depuis bientôt cinq ans, il a donc fallu tout ce temps pour que le lien entre ces deux pratiques fassent sens, pour que mon univers poétique puisse se matérialiser en une bandeson annexe, à écouter sur CD ou lors de lectures performées. Le dispositif sonore s’articule exclusivement autour de ma voix (je devrais dire mes voix), afin de coller au plus près de mon univers. Je souhaitais projeter le texte vers l’auditoire différemment car les lectures publiques où l’auteur se contente de lire son texte de façon linéaire m’ennuyaient un peu.

Dans Beauty Sitcom, la matérialisation des textes (enquêtes, fiction sentimentale, héroïnes filmées dans un environnement inquiétant, atmosphère vintage), s’incarne sous forme de bandeson annexe et autonome. C’est avant tout un travail sur la lecture augmentée vocalement, proposition qui n’est ni théâtre, ni concert, encore moins chanson. Central, le poème n’est jamais chanté. Mon chant crée une atmosphère filmique en bandeson annexe. Ce sont des Résurgences momentanées des sensations visuelles (poème et audio-poème inclus dans le CD Beauty sitcom, nouvelle version augmentée dans Vidéographia), en lien également avec des voix féminines qui ont pu m’influencer indirectement depuis l’enfance. Le chant est une réflexion du poème, un miroir sans tain.

La plupart de mes livres (principalement dans la collection Poésie / Flammarion, mais aussi aux éditions Fourbis et de L’Attente) questionnent la notion de temporalité et les sensations de déjàvu, à travers les façades sociales, les stéréotypes notamment autour du féminin, d’icônes cinématographiques mais aussi le paranormal, le sacré. De façon assez autobiographique, les expériences physiques et psychiques s’enchaînent en pensées plus ou moins rythmées. La forme est donc une préoccupation autant que le contenu, je compose une pièce sonore et vocale de la même façon qu’un poème. En cela l’oralité s’inscrit comme une interprétation de la partition-texte. J’ai toujours créé des mélodies, des onomatopées. J’ai ce besoin de travailler mes différentes voix, certains y retrouvent le côté japonisant de princesses manga, la voix éthérée-atmosphérique de Liz Fraser ou de Kate Bush, les bruitages de Meredith Monk ou encore l’opéra (il se trouve que mon arrièregrandtante Angelica Pandolfini était cantatrice). Tous ces référents m’ont effectivement influencée sans doute d’une façon inconsciente ; après l’écriture d’un livre, j’ai besoin de sensations plus organiques et tout peut me stimuler pour composer : un film, un dessin animé, des photos retrouvées, de la musique sacrée, du dubstep de Miami, conduire des heures la nuit sur l’autoroute. J’aime ce qui me perturbe, m’inquiète et m’envoûte. Les films que j’évoque dans Sunny Girls comme Zabriskie Point, Spring Breakers, Code inconnu, Sans soleil, … me correspondent, je les évoque, ainsi que des icônes pop, dans Vidéographia, bande-son matérialisée de Sunny Girls.

 

J-M B. : La collaboration avec un musicien fait-elle bouger les lignes ?

Oui bien évidemment, pour Beauty Sitcom il y a eu plusieurs collaborations, l’album s’est fait sur deux ans, s’est construit au fil des rencontres avec plusieurs musiciens sound designers venant de de la musique contemporaine et de l’electro. Ce CD de 9 titres m’a demandé beaucoup de travail car je ne suis pas productrice ni ingénieur du son, et je me suis retrouvée avec toutes ces casquettes à la fin du projet : devoir retravailler le son du mastering avec des audio-poèmes déjà mixés ou en impro, j’ai donc dû faire un travail méticuleux de rééquilibrage des basses, des aigus. Mais il est certain que la collaboration avec un musicien ou designer sonore est précieuse, les bases d’un son naissent à ce moment-là. J’amène mes mélodies de voix et l’idée générale du morceau, puis le musicien propose quelque chose, une façon de faire tourner en boucle un fragment vocal, donne une structure ; c’est le même travail que je fais en solo sur certains audio-poèmes que j’ai composés seule (Récipient de métal vert en duo avec Kristin Prévallet et Etudes d’interception dans Beauty Sitcom). Mais cela donne un son particulier à l’ensemble. Puis j’intègre les textes écrits, cela peut être toute une section ou seulement quelques mots, avec le musicien nous sélectionnons des boucles vocales qui se superposent avec mes autres voix off, les mots ainsi dits ou murmurés, stratifiés, s’extraient naturellement du poème comme une colone interne. J’aime bien alterner travail solo et collaborations musicales, aussi bien en lectures que sur mes CD. Mon nouveau CD Vidéographia (dont les textes sont extraits de Sunny girls paru récemment chez Poésie/Flammarion) a été entièrement réalisé en collaboration avec le musicien DJ Fred Daclon. Il a su donner une continuité à mon univers poétique dans son design sonore de ma voix de façon à donner une atmosphère un peu envoûtante ou perturbante. Et certains audio-poèmes de Beauty sitcom que j’ai composés et produits entièrement sont plus minimalistes, tout en gardant ce contraste entre douceur et effroi.

J’apprends de plus en plus à me débrouiller avec l’aspect technique de l’enregistrement, des logiciels. Sur scène, dans un dispositif avec un musicien sound designer, il y a une part d’improvisation, de dialogue entre nous (ce fut le cas notamment au festival Actoral 12 à Marseille) autour de la structure prédéfinie par avance, tandis que seule avec mon ordinateur et ma pédale d’effet, je suis un peu femme-orchestre. Le dialogue se fait autrement, avec l’auditoire plus directement. Je sais rapidement dans un lieu ou un événement les morceaux que je choisirai, si je lirai davantage de poésie (simplement à haute voix) ou si au contraire le contexte se prête davantage à chanter, par exemple à Paris, ma lecture performée à la Fondation Louis Vuitton dans un lieu si lumineux amenait une autre intensité que la soirée autour de mon travail à la Maison de la Poésie, plus intimiste, ou encore dans l’amphi-théâtre de l’ENSBA de Lyon devant les étudiants en conclusion d’un worshop, et lorsque j’interviens dans des endroits style usines désaffectées, c’est encore autre chose, selon l’acoustique aussi. Chaque partenaire musicien apporte en outre sa touche sonore à l’enregistrement et sur scène. Il faut qu’il y ait une sorte d’alchimie. Un peu comme dans un groupe de rock ou un duo, c’est ce qui se passait lorsque je faisais de la musique dans les années 80 et 90, je chantais sur des projets et avec des groupes, en France (Jay Alanski, Marc Collin) et en Angleterre (The Wolfgang Press sur le label 4AD, Kinky Roland sur label de Boy Georges More Protein), et je composais ou j’interprétais des chansons, avec un couplet, un refrain, des paroles qui collaient à la musique, ou encore je faisais des featurings comme avec The Wolfgang Press ; avec la poésie sonore je sens encore plus de liberté. C’est la différence avec la pop ou le rock, en poésie sonore je peux détourner la structure d’une mélodie, comme rester sur un silence là ou on attend une reprise, ou encore poser un fragment de vocalises de musique concrète puis enchaîner sur quelque chose d’atmosphérique, voire de "sacré" comme dans le rituel d’une cérémonie. Toutes ces expériences passées m’ont vraiment appris à trouver ma voix justement, c’est aussi à force d’avoir travaillé en studio avec des gens talentueux comme le producteur de Cocteaux Twins qui officiait sur le dernier album de The Wolfgang Press, ou Adrian Sherwood producteur british de dub, que je me suis passionnée pour tout ce qui est enregistrement et travail de la voix.

Cela étant dit, la musique, comme le dessin ou la photographie que je pratique aussi nourrissent mon travail mais le poème reste au centre. C’est le travail d’écriture qui est essentiel pour moi, livre après livre, dans la constitution de mon univers propre.

3 août 2015

[Livre – chronique] Jean-Michel Espitallier, Salle des machines [Libr-Java 10]

La dixième livraison de ce work in progress consacré à Jean-Michel Espitallier sera consacrée à son dernier livre, ce recueil qui permet de mettre en perspective l’ensemble de l’œuvre. [Libr-Java 9]

Jean-Michel Espitallier, Salle des machines, Flammarion, "Poésie", 2015, 240 pages, 18 €, ISBN : 978-2-0813-0751-3.

 

Cette somme nous fait bel et bien entrer dans la salle des machines spitallienne, dans la mesure où elle nous donne un aperçu des quatre moments que distingue l’auteur lui-même dans son itinéraire de poète-bricoleur : les premiers textes (1984-1994) déclinent diverses facettes de la modernité ; la deuxième période est constituée de la grotesque "Fantaisie bouchère" ; la troisième du montage critique "En guerre" ; la quatrième et dernière rassemble "les petites machines textuelles" qui devaient donner Théorème Espitallier II.

Concentrons-nous sur "En guerre" (Inventaire / Invention, 2004 ; Publie.net, 2012, qui pourrait bien être l’hypotexte de l’épopée poético-trash signée Emmanuel Adely, La Très Bouleversante Confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté (Inculte, 2013) : "À la différence du livre sur la guerre, le livre en guerre capture des morceaux de guerre pour faire livre. Et parce qu’un livre est toujours en guerre. Même s’il ne parle pas de la guerre" (p. 125). Tandis que l’hypertexte joue complaisamment avec les codes du film hollywoodien et les représentations dominantes – faisant la part belle au lexique sexuel et hygiéniste – pour nous plonger en pleine action au plus près des "héros" qui ont traqué Ben Laden et de leur pensée-flash/trash, le texte d’Espitallier fait de cette opération une "comédie médicale", la renvoyant à ce qu’elle est fondamentalement : "Bad Gag"… Les listes et boucles spitalliennes nous conduisent au paradoxe et au nonsense. Pour notre plus grand plaisir ! On en jugera en mettant en regard les deux écritures :

"Nous sommes les forces du bien et nous devons faire mal au mal pour le bien de l’axe du mal dont le bien est le mal" (131).
"Revenons à l’histoire de la traque. On l’attend là, bien sûr, pour lui régler son compte. C’est plutôt pour son bien. Et pour le nôtre. Et pour le bien du bien. Mais voilà, il ne vient pas. Jeu de cache-cache. C’est agaçant. On le menace. Au nom du bien. Il ne vient pas" (137)…

Loin de cette spirale vertigineuse, le choix d’une dangereuse proximité avec une doxa et une volonté de puissance fascinantes :

"mais ils ont choisi le Bien
oui
le Bien
et faire couler le sang pour défendre le monde libre"…

"tu niques les cellules terroristes tu nettoies t’es qu’un putain d’éboueur qui ramasse la merde
toujours niquer l’ennemi terroriste des lâches sans visage qui ont même pas droit au nom de combattants"…

"c’est toi au-dessus du corps toi debout au-dessus du corps que t’as baisé bien profond c’est toi au-dessus du corps que t’as baisé bien profond parce que t’es un mâle" (Adely, p. 13, 61 et 100)…

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