Libr-critique

19 octobre 2016

[Chronique] L’Å“uvre photographique d’Adrienne Arth, par Matthieu Gosztola

Si « parler, ce n’est pas voir » (Maurice Blanchot, L’Entretien infini), s’il existe « une disjonction entre le voir et le dire » (Gilles Deleuze, Pourparlers), l’œuvre d’Adrienne Arth invite à une théorisation de la pratique photographique. Cette pratique du soleil sur le monde.

« Avec la Photographie, nous entrons dans la Mort plate », prévient Roland Barthes dans La Chambre claireSarah Moon, de qui Adrienne Arth est fille, même si elle entretient également des liens étroits avec des artistes comme John Batho, Mario Giacomelli ou encore Saul Leiter, ne nie pas l’étreinte de la photographie avec la mort, écrivant : « Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours ». Ce moment élu devient dramatique à hauteur de son élection, sauvé de la mort autant que renvoyé à elle. Parvenant au présent de nos vies tout en signifiant irrévocablement sa distance, son passé.

Mais Adrienne Arth comme Sarah Moon s’attachent à montrer ― précisément ― en quoi « le regard est l’instrument par où la lumière s’incarne », ainsi que l’écrit Jacques Lacan dans « Qu’est-ce qu’un tableau ? » « [J]e suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau », ajoute le psychanalyste.

Afin de faire en sorte que tout ce qui est regardé soit tel, Adrienne Arth s’attache à retravailler incessamment l’image, au moyen de la surimpression, par exemple, mais ce procédé, s’il est le plus visible, est loin d’être le seul : dégradations écloses lors du « développement » minutieusement orchestré (l’ordinateur ici n’est que le prolongement d’une sensibilité) ; tâches, accidents de lumière ; légers flous permis par un mouvement impromptu claquemuré librement dans son imprécision au moyen ― peut-on penser ― du temps agrandi de la pose…

Y a-t-il chez cette photographe une volonté de transformer la réalité, de la détourner à son profit ? Les modifications apportées sur le terrain originel de l’image sont surtout, contrairement à ce qu’il semble de prime abord, façon de rendre sensible la beauté de ce qui s’impose. De ce qui s’impose au point de tenir entièrement captive l’attention pour la faire se révéler à elle-même autant qu’à ce qui est.

Retravailler l’image, oui, mais pour lui permettre de se fondre en sa nudité originelle, celle-ci serait-elle fantasmatique. Aussi les modifications apportées naissent-elles entièrement de ce qui est capté, de son surgissement, de l’inattendu que cela projette et au sein duquel cela se meut.

Adrienne Arth nous force à renouveler notre rapport au monde, à faire en sorte qu’il devienne musical. Elle nous invite à considérer ce qui s’offre aux sens comme un ensemble infini d’harmoniques face auxquelles il s’agirait de s’accorder, les yeux ouverts – comme une main peut s’ouvrir – dans le cours du visible, nappe phréatique communiquant avec toutes les strates de l’émotion.

Et elle va plus loin que la photographe allemande Germaine Krull qui avançait : « Chaque angle nouveau multiplie le monde par lui-même ». Elle va jusqu’à cet aveu de Sarah Moon : « Quelquefois je ne suis même pas sûre d’avoir vu ce que j’ai cru voir ». Alors s’agit-il pour Adrienne Arth d’agrandir ce trouble, en pétrissant la pâte de l’image. « Une œuvre d’art », notait déjà Valéry, « devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons ».

 

Voir également :

http://www.fwm-lukm.com/photos/

http://www.transfiguring.net/fr/les-artistes/adrienne-arth

&

Méditerranée : d’une terre l’autre, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Dan Bouchery, Yves Boudier…, Paris, Éditions de l’Amandier, collection Photo-Graphie, 2007. 

Méditations de lieux, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Joëlle Gardes…, Paris, Éditions de l’Amandier, 2010. 

Des poètes dans la nature, photographies d’Adrienne Arth, textes de Sophie Loizeau, Roland Nadaus, Mario Urbanet…, Parc naturel régional de la haute Vallée de chevreuse et Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines / Éditions de l’Amandier, 2011.

15 octobre 2016

[Libr-retour] Claude Ber et Adrienne Arth, Paysages de cerveau, par Matthieu Gosztola

Claude Ber et Adrienne Arth, Paysages de cerveau, Fidel Anthelme X, collection « La Motesta », 2015.

 

« Le propre du regard, écrit Starobinski dans sa préface à L’œil vivant, c’est de n’être jamais saturé. Il ne l’est jamais par la contemplation d’une œuvre particulière ni par l’inépuisable variété des mondes picturaux existants ». Et Starobinski ajoute : « Voir offre tout l’espace au désir, mais voir ne suffit pas au désir. » « C’est que le regard n’est pas seulement désir de voir, commente Laurent Jenny, désir déjà insaturable en soi, il est aussi désir de retenir, de fixer dans une parole, ce qui ne va pas sans renoncement à la pure visibilité ». Car le regard n’est pas seulement vision. Starobinski nous rappelle que son étymologie le situe d’abord « du côté de l’attente, du souci, de l’égard et de la sauvegarde ».

C’est ce à quoi s’emploient Claude Ber et Adrienne Arth dans Paysages de cerveau.

chaque minute égrène son mantra de gestes quotidiens
– leur feuilleté de pages pliées –
et la surface blanche du lait uniformément blanc
d’une beauté mystérieuse
Mondrian dans la tasse

à travers les murs les volets clos les saules devinés
la cabane du bout du pré sous la hauteur exagérée du cèdre
et une perspective arrière indéfinie
nourrie de halètements légers et d’obscurité
les yeux fixent au fond de leurs globes
un paysage de cerveau

substance neigeuse elle aussi
confuse déroutante
qu’on ne peut ni vraiment voir ni vraiment oublier
que j’entends battre aux mots
avec le jour
à la porte

Ni le piqué précis d’un rafale sur le pont d’un porte avion ni le trait tremblé prouvant qu’il s’agit d’un relevé de tension, d’une topographie d’avant que les mots, ne cernent la sensation, mais ils ont en commun une définition du réel analogue, dont je sens l’aiguille sur ma peau.
C’est cette écriture entêtante tatouant de son piqueté toute chose et mon propre corps que j’écoute exister

surprenant le cœur battre les narines respirer […]

Comme le dit Starobinski à propos du peintre Ostovani, « l’attraction visuelle est doublée d’une attention motrice ». Claude Ber et Adrienne Arth ont, dans la lignée de Starobinski, fait leurs « les propositions de Merleau-Ponty pour qui le spectateur d’un tableau le voit d’abord "avec son corps" et l’éprouve posturalement en une forme de précompréhension. Car il s’agit déjà d’un acheminement vers la signification ». En effet, à plusieurs reprises, Starobinski se réfère, pour justifier ses intuitions critiques, « à la notion d’"aperception mythique" » qu’il emprunte à Ernst Cassirer, rappelant que « c’est là "l’activité première de la conscience […] pour qui le monde immédiatement perçu est une physionomie, une face chargée d’expression". Et il ajoute : "Le sens expressif adhère à la perception même, dans laquelle il se trouve saisi et "éprouvé" immédiatement  » (Laurent Jenny).
Claude Ber et Adrienne Arth font résonner singulièrement ce sens expressif.

Et si les photographies ― par exemple ― de l’ouvrage Méditerranée : d’une terre l’autre (Éditions de l’Amandier, collection Photo-Graphie, 2007) sont des photographies de circonstance (elles ont été prises lors des tournées du spectacle « Méditerranées », créé, joué et chanté par Adrienne Arth sous le nom de scène Frédérique Wolf-Michaux de 2000 à 2005), « il faut prendre ici le mot "circonstance" dans son acception la moins convenue, la plus vive et la plus provocante » (nous empruntons cette formulation à Laurent Jenny). « Chaque fois, il s’est agi, dans l’actualité d’une rencontre, de répondre à la sommation d’un événement, à une convocation impérieuse du regard par la force d’une œuvre […]. »
En définitive, c’est l’art de voir que conjugue bellement Adrienne Arth. Et cet art de voir, pour être parfaitement compris, peut être rapproché de celui du cinéaste Antonioni, tel qu’analysé par Alain Bonfand dans Le cinéma saturé, Essai sur les relations de la peinture et des images en mouvement  : « L’art de voir ne procède pas de la maîtrise, fût-elle absolue, d’une technique ou d’un savoir-faire, mais d’un perpétuel apprentissage de la vision qui, lorsqu’elle est sidérée par ce qu’elle voit, sait le viser et l’atteindre à son tour pour le rendre visible. Quand Antonioni dit que faire un film est pour lui vivre, il propose et s’impose cet état de vigilance, d’attention et de veille où le visible, tout le visible, "parce qu’il chante", est une proie. »

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