Une voix suave mais distanciée sur fond de guitare électrique… L’agencement répétitif des Fernandez nous plonge dans WARLAND, un monde où la guerre économique fait de nous des consommateurs en quête de lumière…
Une voix suave mais distanciée sur fond de guitare électrique… L’agencement répétitif des Fernandez nous plonge dans WARLAND, un monde où la guerre économique fait de nous des consommateurs en quête de lumière…
Règlement 1, illusions
Ne pas regarder en arrière pour s’empêcher
[emmêler ses pinceaux
essayer de regarder au loin pour décerner le plus tôt possible les
désillusions
La marche arrière, c’est essayer de retrouver la paternité obscure
c’est s’obliger à retrouver des courriers qui n’ont pas existé
et s’épuiser à distinguer les lettres muettes entre les lignes invisibles.
Il n’y a évidemment qu’une seule manière de survivre, fermer les yeux
> pour une invisibilité
plate
certaine
fermer tous les pores, orifices en tout genre
afin d’essayer d’exister, durer, malgré la méconnaissance, l’interrogation perpétuelle autour du qui
de qui est-ce en qui est qui en qui pourrait-il être ?
Mais la chose est-elle indécelable qu’on ne peut la saisir
bien entendu, c’est une quête de la faute absolue, elle ou lui,
pour le savoir cherchez les erreurs, fatal error,
erreur constructive, silence destructeur, se taire et respecter son propre sommeil vicieux
qui glisse vers l’invisibilité
plate
certaine
Règlement 2, en arrière
on regarde en arrière
on s’installe sur la plage arrière
on marche en arrière toute pour mieux voir le devant
rétrograde celui qui dit c’était mieux avant
pessimiste celui qui dit c’était vieux avant
Elle est morte et je ne me souviens plus de cette date
Comme morte si c’était pour mieux si c’était pour mieux
oublier qu’elle est morte comme morte si c’était mieux
d’oublier comme morte c’était mieux qu’elle soit morte
c’était sans doute bien mieux comme morte et c’est sûr
c’est encore mieux comme morte qu’elle soit morte assez
rapidement vite vite brouillon en somme comme morte elle
n’est finalement pas si mal même si son souvenir de comme
morte personne ne le ravive plus personne comme morte la
commémoration comme morte ça devait pas trop être son truc
à la vivante comme morte assez trop bonne vivante dans l’temps
la comme morte elle a bien entendu bien usé de tout comme si
elle était comme immortelle en somme soit inconscience bienheureuse
je ne me souviens plus de cette date et pourtant elle est bien morte.
Après la soirée Remue.net / Libr-critique à la Maison de la poésie, intitulée « Poésie et performance aujourd’hui », voici un nouvel agencement répétitif de Mathias Richard.
Pendant des années, je vivais la nuit.
Je dormais le jour, je travaillais la nuit.
Le matin c’était le soir, la nuit c’était le jour. J’ai vécu dans une longue nuit. J’aimais la nuit, je me baignais de nuit. Je connaissais des gens, de nuit. Je respirais la nuit. Je, recherchais la nuit. Je suis devenu la nuit, je suis devenu la nuit même. J’étais dans une longue nuit. Je vivais dans une longue nuit comme dans une cave. Une nuit sans fin, j’ai vécu dans une longue nuit sans fin de plusieurs années. J’aimais la nuit, je n’aimais pas la nuit, mais la nuit était là où je vivais, la nuit était, mon élément, la nuit était mon jour, la nuit, la nuit était, était la vie, la nuit était simplement ce que je pouvais vivre. Voilà , le reste n’existait pas, j’étais la nuit, j’ai vécu dans la nuit, et aujourd’hui je veux que ça s’arrête, je veux vivre dans le jour, je veux vivre dans le soleil. Je, je veux vivre dans la lumière, je veux que le jour soit le jour, et que la nuit soit la nuit. Je veux que le jour soit le jour, et que la nuit soit la nuit. Je veux que le jour soit le jour, et que la nuit soit la nuit enfin. Je veux que le jour soit le jour enfin. Je veux vivre le jour, je veux voir le soleil. Je veux, je veux respirer le matin, je veux…
Je sors de la nuit, j’ai vécu dans la nuit, j’ai vécu une longue nuit. Je me réveillais, c’était le soir, et la nuit était mon jour.
Pendant des jours, et des semaines et des mois et des années comme ça, toute ma vie comme ça, la nuit était mon jour, je vivais la nuit, je vis la nuit, je travaille la nuit, je rencontre des gens la nuit, je fais tout la nuit, je me couche quand le soleil vient, et ça pendant plusieurs années, j’ai vécu dans la nuit, la nuit était mon jour, la nuit était ma normalité. Ma peau était nuit, ma peau était nuit, mon cerveau était nuit. Mon sexe était nuit, tout était nuit en moi. Je suis devenu une nuit, je suis devenu une longue nuit, je suis devenu la nuit, je suis devenu la nuit même. Ma peau de nuit, mes yeux de nuit, mon écriture de nuit, mes mots de nuit, ma bouche de nuit, mon sexe de nuit, mes pieds de nuit, je marchais la nuit, beaucoup je marchais, je sortais, je marchais, j’écrivais, je vivais la nuit, je travaillais la nuit, je travaillais la nuit, je vivais la nuit, je mangeais la nuit, la nuit était très longue, je recherchais les nuits les plus longues, et j’ai vécu dans une nuit longue de plusieurs années, de plusieurs années, je sors, je sors, je ne sais pas si j’arrive à en sortir, d’une nuit, de plusieurs années, mais aujourd’hui je veux, changer, aujourd’hui je veux que, je veux que le jour, soit le jour, enfin, aujourd’hui je veux, que le jour soit, la lumière, enfin, aujourd’hui je veux vivre, dans la lumière, je veux laisser ma peau de nuit, derrière, voilà .
J’étais devenu la nuit même, je suis devenu la nuit même. Je me suis englouti, moi-même. Je me suis englouti moi-même. Aujourd’hui, ma peau, de nuit, est blanche, et je veux… Je sors d’une grotte, je sors d’une longue nuit, de plusieurs années, je veux en sortir aujourd’hui, je veux vivre, dans le jour. Je veux vivre dans le jour. Je veux vivre dans le jour. Je veux vivre dans la lumière. Je veux voir la lumière sur les feuillages. Je veux voir la lumière sur les feuillages dans le vent. Je veux voir le bleu du ciel. Je veux vivre dans le jour. Je veux vivre dans la lumière. Je veux vivre comme tout le monde. Je veux vivre avec les humains.
Je veux,
devenir le jour.
Je veux,
devenir le jour même.
Je veux,
vivre dans le jour.
Que le jour soit le jour,
que la nuit soit la nuit,
que le jour soit le jour,
enfin.
"Voix prises et dé-prises, entre les fixités et les modifications orientatrices, les impossibilités du Saut"… Nous remercions Sébastien Ecorce pour son nouveau travail, qui explore dans un agencement répétitif séquencé l’espace des interactions entre voix, bandes et sauts. [© iconographie : Joan Mitchell, Twombly et Adrian Gehnie]
Saute je te dis saute / la bande passante par / allèle adaptative à l’approximation de / papier la même bande / tu la vois / vivante plongée / diversement dans / vivante plongée / il y a un point subtil / un archaïque dans l’environnement /
On utilise plusieurs bandes / la même voix / qui n’est pas la même car elle n’est pas / égale /saute je te / dis la bande courbe par /un rajout tu peux / compléter les bords pas les pentes les couleurs / à la volée saute je te porte /à la volée / est égale à l’aire de la / chute abstraite je te /dis saute par les / saute /
Les yeux un nœud de / trèfle prendre à la / bande une forme nouée / c’est même bande vue en elle / même c’est mêmes yeux si les yeux / se referment / ne préservent les relations entre / les points si ça continue / saute son bord est un seul / morceau dans ta voix / saute la face opposée est dans ta / voix la bande interne /
Suivre le nombre de / tours le nœud à choisir / les yeux / diversement / plongés / on oublie la partie / rigide ou interne / on oublie la tombée de proche en / proche la règle des feuillets / saute je te dis / sans jamais passer par-dessus le / bord la bande coloriée / la forme un rectangle sans ployer / la longueur de son bord /
Tu le regardes trop /en ne regardant que son /regard qui noue / c’est ce manque de rigidité / cette pâte dans la longueur / des courbes tracées / saute / te dis / est une propriété / des bords / ce qui reflète cette relation / te saute dans la bande / on tourne ta voix / de face en demi plan on continue /
Une nuit par les bords / ta voix /au silence n’est pas située / mène la bande à la forme de / ses bases si l’orientation changée / n’est pas un sommet des aires / pourvu que chaque arête / chaque voix / apparaisse / une fois parcouru la nuit / dans chaque voix / la somme des départs / des arrivées la somme/ un départ en volume / le parcours d’un segment / nous allons supposer que toutes les / faces
Saute / je te / dis / saute / je te / dis / passe en chaque / point / un cercle / passe / en chaque / voix / saute / en chaque cercle de / voix / le problème vient / de l’emploi automatique / une infinité animée / un trou à vitesse / constante / saute / je te / dis / ça nous mémorise la voix / une mesure de volume /
Les faces qui se recoupent dans la / couleur la voix / une mesure de luminosité avec signe / dans le plan oriente le / saute / je te dis / saute / un segment dans l’espace / doué de raison / le problème vient / de ce qui précède / quelque chose se place / ne passe pas par le / point / saute / je te / dis / augmente la dimension du / saute / je te / dis /
Et tu visualises les tranches / le passé / le futur / le mouvement de ce qui se / déplace / deux faces / saute / je te / dis / n’est autre que le poids des masses / d’appeler des /
Faces / saute / je te / dis / la voix des masses de / ce qui sépare l’espace / détecte / l’orientable de la / courte distance / saute / je te / dis / saute / je te dis /
Saute / je te dis / rajoute les bases latérales / un point supplémentaire / la cohérence du signe au / volume / ta voix / de telle façon /
Un tour complet / sans que le chemin suivi / ne perce aucune des faces de tes voix/ inverse l’orientation de départ / saute je te dis /
Cette surface on peut la peindre / entièrement dans la voix / sans traverser cette frontière /
Saute / je te dis _

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …
Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/

cela. ce qui fait cela, à force. à bout de forces. parler plus parler à force et tout au bout cela. de cela. plus parler la langue. nous ne parlons plus la langue. cela, et tout cela. à bout de forces nous ne savons plus, la langue ce qu’elle est. à force, à bout de forces nos voix aux morts. nous leurs laissons nos voix, ne savons plus, à force. ce qui se brise et dans la fragilité dans, le morcellement, se souvient. nous ne parlons plus. à force à bout de forces cette langue des morts. leur laissons la leur laissons. ne savons plus souvenir pas souvenir non.
plus seulement. plus parler rien cela nous ne parlons plus, à force à bout de forces tout au bout la langue des pierres, des restes, et ce qui reste. entassements, angoisses et jours, nous laissons. à force, à bout de forces, nous ne parlerons plus. nous tairons tout ce qui parle en nous tout ce qui parle. tout ce qui parle à bout de forces. nous ne saignerons plus la langue affreuse et. l’espace en nous qui s’est réduit, restreint, chaque geste seulement à bout de forces. de ces grands élancements du corps nous ne savons rien. de ces grands élancements, pierres, murs, ce qui ne parle plus. ces grands élancements.
plus rien. nous ne savons plus morts ni langues ni rien. rien et ce qui tient rien. à ne plus parler toute force à bout de forces. à force à bout de forces la langue et tant d’autres que nous ne parlerons plus. nous ne savons plus. nous ne voulons plus. parle, parle la langue ne parle pas, qui ne parle pas. vides nous ne savons pas habiter ce vide. nous ne savons pas. rien et moins que rien.
tout parle. tout ce qui parle et nous et dans les creux. tout cela. nous tairons tout cela qui parle mort et creux. langue, langue des stèles, langue écrasante langue. nous tairons tout cela nous ne saurons plus que taire cela. plus terre que cela et bien moins que sol, creux et mort, creux lent et terrible mort. à force, à bout de forces. tout cesser dans l’absolu, tout ce qui cessera lorsque nous. de ces grands élancements du corps, de ces nuits indicibles, de ces os terribles et obstinés. nous ne saurons rien. nous tairons tout ce rien. nous n’en saurons rien.
tout continue à force à bout de forces nous continuons, le gâchis et ce qui ne veut plus, ce qui ne peut plus. tout continue dans ce que nous cessons à force. rien ça, rien que ça bien moins. tout ce qui se taira enfin. tout ça, tout cela. tout et ce qui parle n’a jamais fait que parler. nos langues impossibles. tout ça, tout cela qui aspire au silence et au vide. nous ne savons pas. nous ne saurons pas. quelque chose se tassera enfin quelque chose se tassera, jusqu’au moindre puis à l’infime. quelque chose perdra toute consistance. nous ne serons plus là, à force à bout de forces nous ne parlerons plus. cette langue des pierres et des hommes qui retournent aux pierres en fin. tout cela qui parle aspire au silence. nous leur laisserons nos voix. tout ce qui parle.
nous ne verrons plus, ne regarderons plus. nous et l’aveugle absolu en silence. nous aveugles, absolument aveugles en silence, dans ce désert qui se tasse maintenant. nous ne saurons plus voir les pierres, entendre ceux qui se sont tus, qui ont cessé, à force, à bout de forces. rien. rien cela, rien que cela maintenant. ces grands élancements. cet espoir d’un désastre à venir. vide au fond de nous vides seulement plus voir, plus regarder. nous ne cesserons pas. nous ne cesserons pas de dire cela. nous ne cesserons pas, à force, à bout de forces et tout au bout, en silence.
tout ce qui tait cela, tout ce rien qui tait et continue de taire ne plus comprendre à ne plus comprendre, la part d’ombres laissée, entre les pierres et ce que disent les pierres tout parle tout se tait. cela et tout cela bien mort dans nos langues, bien mort et la part d’ombres. ce que nous leur laissons à force, à bout de forces et dans les remous de la nuit, l’angoisse des matins. nous ne parlerons plus, il faudra bien ne plus parler il faudra bien que quelqu’un ne parle plus. les corps, les élancements y veilleront. tout ce qui bruisse et craque et froisse, tout ce qui chuchote et appelle et franchit, tout ce qui siffle et chante et murmure, cela et tout cela. nous leur laisserons. nous y veillerons. tout ce que nous veillerons.
Lucie Taïeb, Safe, éditions de l’Ogre, février 2016, 180 pages, 18 €, ISBN : 979-10-93606-29-3.
Les sphères narratives de Lucie Taïeb agencent et diffusent au fil de leurs séquences des climats de peur, d’étrangeté et d’humour ; une forme de flottement instaure une confusion rêve/réel sur l’axe de l’imaginaire, structurant ainsi le récit et y associant la mémoire (filiale notamment), le surnaturel et la maladie, en référence au film Safe de Todd Haynes.
SAFE de Lucie Taïeb se structure en cinq sections. Chacune d’elles agence différentes séquences qui constituent des sphères à caractère social et politique (section I), onirique (de façon prégnante, traversant l’ensemble des sections), mémoriel ou imaginaire, tragique sous la forme combinée de la peur et de la maladie (contamination) ; ironie et humour s’y côtoient pour contribuer à la réussite du récit.
Les situations narratives restent soumises à des incertitudes dans leurs enjeux et leur absence d’ancrage dans le réel participe à l’étrangeté onirique qui traverse les séquences dans la confusion (« hypnose volontaire »), où la mémoire s’associe à la fois aux temps de sommeil et de veille. Des réunions marquent ainsi, dans une première section, le discours narratif (réunions « nocturnes (…) secrètes », organisation d’ « une forme de résistance » ou encore « lutte (…) souterraine »), sans qu’aucun élément précis relatif aux enjeux et aux circonstances ne soit explicité, l’indétermination marquant alors le projet (« une pulsation qui donne vaguement la sensation de flotter »). Les séquences, sans lien apparent parfois, dans le travail de montage, faisant chapitre et lien par sauts, dans l’avancement du récit, glissent de la sphère sociale et politique à la sphère de l’intime, le fondu au noir (« fermez les yeux », puis « je ferme les yeux ») opérant la transition entre les séquences. Le récit se développe dans le télescopage des temps et les juxtapositions (« Je regarde ton corps, ton visage, tu es vivante (…) il y a quelques années, tu es vivante … »), les sphères narratives combinant autant de climats distincts – le passage de l’une à l’autre séquence parfois abrupt -, marquées dans leur en-tête par le motif graphique d’une hache.
Le récit s’articule à la fois dans la confusion rêve/réel et la peur (« Un long rêve où elle pourrait être assassinée à plusieurs reprises et se réveillerait toujours indemne »), qui, dans ce qu’elle a de prégnante, se réfère à la figure maternelle dans ses fonctions protectrices excessives et aux symptômes de la maladie. Deux cycles alternent ainsi et traversent le texte : un premier, moindre, concernant la mémoire de la vie adolescente avec la mère qui, dans la peur et dans une attitude hyper protectrice, tente de contrer ce qui pourrait atteindre la narratrice ; un second cycle qui a trait à la mise en circulation des éléments du rêve et du surnaturel, empruntant par endroits le lexique de la science-fiction ou de l’aventure spatiale (navette, cosmonautes, etc.). Le rêve participe au déroulement même du récit, qui devient réceptacle d’un surnaturel qui affleure (« Tandis que nous avancions (…) le sol s’inclinait », « l’herbe était humide et comme ensorcelée », « vert surréel »).
Le rêve, dans SAFE, s’associe dans des combinaisons étroites avec ce qui pourrait être de l’ordre de l’angoisse existentielle (le personnage de la traductrice, le suicide ne permettant pas lui-même d’échapper à la peur) ainsi qu’à la maladie, à la contamination, aux
sensations qu’elle suscite chez la narratrice dans un environnement médical clos. Le rêve néanmoins s’échappe dans certaines séquences de ces sphères sombres et se développe avec légèreté dans l’ironie et l’humour (séquence particulièrement réussie et drôle de l’avion et de la peur phobique de l’avion dans le rêve du crash).
Dans une temporalité singulière où le montage des séquences travaille la matière protéiforme du récit et l’imbrication des mondes (des sensations, du langage, du souvenir, etc.), la structure repose sur l’allongement des phrases, les répétitions et les motifs. Des procédés de reprises de phrases segmentées ou d’éléments syntaxiques réitérés rythment le récit. Ainsi, de longues phrases juxtaposées, avec reprise d’éléments sans pour autant faire boucle entière ou fermeture (en particulier dans le début du texte), frôlent par endroits ce qui pourrait être une liste ou encore un agencement répétitif qui serait comme allégé. Un segment de phrase ainsi repris avec son argumentation, en ajout, un complément d’information donné dans l’avancement, précisions apportées lors de la reprise et le développement. Des motifs ponctuent le récit : « petit igloo » ainsi disséminé dans le corps du texte, image de l’agrume également (ou « moitié de pamplemousse »), séquence encore prolongée et reprise des enfants sur la terrasse, motif graphique (la hache en début de séquence).
La quatrième section met en parallèle, sous la forme d’un face à face introductif, des phrases en anglais (le plus souvent interrogatives) issues du film Safe de Todd Haynes et les séquences relatives à la maladie et au confinement qu’elle induit dans le caractère phobique de la contamination. Dans la mise en place du personnage de la traductrice, dont l’enfermement et la solitude prédominent dans la sphère qu’elle occupe et qui traverse le récit (« Le monde possible, non le monde réel. Non pas son monde »), le caractère énigmatique du mot « safe », suspendu dans sa traduction et qui fait volontairement défaut (traductions intervenant en page 56), reste emblématique de la question de la langue et des opérations qu’elle induit. « Si la lande parle, alors, enfin des mots que nul ne devra traduire ».
Marc Perrin, Spinoza in China : novembre 2011/2015, éditions Dernier Télégramme, Limoges, décembre 2015, 528 pages, 24 €, ISBN : 978-2-917136-82-9. [extraits dans Libr-critique]
Voici l’histoire du voyage en Chine d’un individu nommé Ernesto dont l’âge très variable (de 10 ans et quelques secondes à quelques siècles) est en accord avec sa perception singulière du temps[1] – par exemple : « Dans le musée de la capitale. Des enfants rient et courent et crient et tombent et se relèvent entre néolithique et novembre 2011. » Dans la poche de ce personnage aussi central que pluriel, un exemplaire de l’Éthique, ouvrage dont la lecture va profondément interférer avec ce qu’il va vivre – et pas seulement lui puisque, s’il faut effectivement de tout pour faire un monde[2], le livre est fait à l’aune de cette hétérogénéité fondamentale : récits, dialogues parfois agencés pour former une mini-pièce de théâtre, relation d’événements contemporains ou antérieurs à l’écriture (en remontant jusqu’à la préhistoire), conférences, listes, correspondances épistolaires ou électroniques, références éclectiques[3] (philosophiques, politiques, musicales, cinématographiques, sans oublier BD et jeux vidéo), insertion d’images, fiction entremêlée d’éléments autobiographiques, etc. Ce mélange des registres est notamment perceptible à travers celui des lexiques : « Ma vive et lourde et ferme et roide et ta mouille ouverte brûlante participent de l’une des modalités de la relation intra-espèce-humaine », et ce avec un humour fréquent : « Ernesto à son voisin de droite : est-ce que tu sais ce que peut un corps ? Le voisin de droite à Ernesto : demande à l’hôtesse avant de quitter l’avion. »
Une telle diversité dans les contenus et les formes contribue au fait que ce livre à la structure rhizomatique, au-delà de la simple narration d’un voyage[4], puisse constituer « le récit des multiples instants d’une émancipation – lente, laborieuse, mais tenace – c’est-à-dire le récit des instants d’une lutte bien aliénante, et d’une joie par moment super éclatante », autrement dit la recherche de « Béatitude mon loulou en bouquet final ». D’où l’importance accordée à la relation avec autrui, autant dans la sphère intime – tout particulièrement l’amitié et l’amour, envisagés sous l’angle de leurs vertus dynamisantes – que dans celle du politique, omniprésente non seulement par le choix emblématique d’un pays où le communisme a engendré les « errements » que l’on sait mais aussi par le refus, malgré cet échec historique, de renoncer à l’idée d’un autre partage possible que celui des bénéfices entre actionnaires – préoccupation sensible dans l’attention portée à ce qui arrive / est arrivé de par le monde présent et passé ainsi que dans la relation d’actions concrètes dans un espace autobiographique qui se déploie parallèlement à celui du voyage d’Ernesto : parmi elles, les rendez-vous de parole dits des 29 qu’organisent mensuellement l’auteur et sa compagne elle-même écrivain, Anne Kawala, et leur soutien à la lutte contre le projet de l’Ayraultport.
Indéniablement, Marc Perrin a réussi le pari d’écrire un livre qui est à la fois inscrit dans les enjeux de la communauté (et touche souvent juste avec les
liens qu’il établit – voir, dans la première partie de l’ouvrage, « une exposition des visages d’Ernesto, au quotidien, sous forme d’une série de portraits dont le titre d’ensemble est le suivant : Si l’état du monde est visible un peu sur mon visage alors je peux dire je suis un peu de ce monde. »), et littérairement exigeant car il est parvenu à faire de nombreuses trouvailles dans sa façon de tresser les fils du « savant » et du prosaïque – par exemple, la confrontation entre la lecture de l’Éthique par Ernesto dans un café de Beijing et tout ce qui l’entoure. Bref, même si d’un certain point de vue rien ne saurait être parfait (par exemple, je trouve que l’auteur abuse un tantinet des effets engendrés par les répétitions, même si ces reprises traduisent probablement son souci d’un texte qui passe mieux à l’oral), il y a là une véritable tentative « pour enfin ressentir et vivre la perfection non plus comme ce truc à atteindre, mais comme la chose, une chose, quelle que soit cette chose, en train de se faire. »
[1] Bizarreries temporelles qui n’ont rien de gratuit – ainsi les dates souvent inhabituelles trouvent l’une de leurs explications dans le fait que « le 35 mai fut une expression utilisée pour contourner la censure, sur internet, afin de pouvoir évoquer le 4 juin 1989 – premier jour de la répression sur la place Tian’anmen après plusieurs semaines d’occupation. »
[2] « beaucoup d’autres, une infinité d’autres, pénètrent et modifient maintenant le poème » – au cours de son voyage, Ernesto lira également Vies minuscules de Pierre Michon.
[3] Comme l’auteur dans ses nombreuses et éclairantes notes de fin d’ouvrage, je renvoie le lecteur désireux d’en savoir plus à cette adresse : https://spinozainchina.wordpress.com/ et j’y rajoute celle-ci : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/12/30/lart-comme-un-autre-nom-de-la-vie-et-reciproquement-marc-perrin-entretien/
[4] L’auteur cite à ce propos la fameuse phrase de Beckett : « On est cons, mais quand même pas au point de voyager pour le plaisir. »
Pour bien terminer 2015, découvrons un inédit du trio qui vient de faire paraître La Bouche pleine de : dans le texte de Johan Grzelczyk mis en bouche et en musique par Romain Bonnet et Mathilde Courcelle, on sera attentif au contraste entre la litanie des réalités corporelles et la déréalisation mise en œuvre par la bande sonore.
le corps fossile comprend cinquante-deux ossements : un bassin, un fémur, des phalanges plates, un os pelvien, l’ensemble participe d’un organisme pré-humain. le corps du saigneur, lardé piqué de clous, se lézarde à la première secousse, entrouvre son épiderme, écarte les pans de sa carcasse, se démembre et choit de la croix. le corps insolence de l’indolent se meut du geste et reste coi. le corps de l’institutrice, sa main la craie, son dos au tableau, son dos là-bas le bas de son dos, les cris tympans, une marelle sous le préau, coup de sifflet et paire de mollets. le corps sternum souffle du cœur à la bouche. le corps bondé comme un dance-hall grouille de ses viscères turbulents. le corps de soixante-cinq kilos, imbibé d’eau de sang, avec ses os et tout le toutim, tout le barda empaqueté en panse sur pieds. le corps orifice, toutefois sans issue. le corps épanché du plombier, déboucheur ventouse et mâchoire à sertir à sa portée. le corps épreuve du contempteur. le corps absolument commun du diplomate dispose d’épaules et d’épaulettes à l’avenant. un corps à l’œil optimum, dix sur dix et deux vingt, je pose. le corps à l’heure puisqu’il est temps, maintenant, de vaquer à dépérir. le corps souffrant de celui qui, sentinelle macabre, sait son corps, son corps inexorablement, qui l’éprouve dans l’intimité de chacune de ses parties, qui a veillé tard dans l’identification d’avec lui. le corps de l’auteur, de la main à la bouche, une poignée de mots, de la bouche à la main. le corps émeute, ça gronde, les ossements volent les voitures brûlent, on entend au loin les slogans borborygmes. le corps absence du disparu. le corps du modèle vivant, son corps contraint, disposé tordu sur la sellette, son corps vivant, la pause sa chair, ses plis la courbe, le vide s’est plaint. le corps du boucher, la main couteau à saigner, un gant cinq doigts cotte de mailles, la bouche et dents – son sourire – lambeau de sang. le corps de la bête, son corps pointillé, le corps chose de la bête, son corps morcelé, les muscles le gras les nerfs les os – la lame – les bons les bas morceaux, son corps démembré. le corps payant de celles qui ne l’offrent pas vraiment. le corps qui s’ouvre tout à fait, à quatre pattes, aux vents mauvais. le corps aux ongles taillés au carré charrie son ADN diffamatoire. le corps de mère, les pieds nus passés dans les étriers, ses contractions corps convulsé, son ventre d’eau, le placenta, ses seins son lait. le corps du nouveau-né, le corps nouveau du nouveau-né, sa peau l’a douce, fontanelle au crâne mou, le cordon est clampé. trace les rues du corps, tabasse en artère. le corps martyr, sa peau écorce écorchée, ses membres à contusions, ses cheveux arrachés, son sang sur son corps abîmé : un corps sac une flaque un trousseau de clefs. le corps du gigolo, le sperme la tache des poils un drap. le corps du mercenaire, son corps ablation comme dernier bastion, son corps confettis aux quatre vents du champ de bataille, son corps dégoupillé sur la table des opérations. un corps retrouvé hier, porté disparu dans un étang, par des riverains, bordant le château à découvert. le corps et puis. le corps du boxeur, la main biceps, les pectoraux abdominaux, uppercut en gants pour ménager. le corps de l’adversaire, la pointe du menton, l’arcade sourcilière, le protège dents de l’adversaire, sa bouche cassée. le corps, le pied comme la main. le corps mécanicien, auréole fluide noir injecté dans l’avant-bras, à la morsure du coude découverte bleue d’une manche retroussée. le corps de la ballerine, juste le corps de la ballerine qui s’agite en justaucorps, son dos arqué ses pieds bandés, la peau de corne en ongle incarné. les corps excrémentiels, bardés de boues, maudissent la terre qui se libère de leur présence. (rivalisant d’arguments organiques, de sécrétions suées afin de s’opposer à leur destin collectif, ils gaspillent le peu d’énergie dont ils nous indisposent dans un combat perdu d’avance). le corps de l’athlète, le corps tout entier, tout le corps de l’athlète. le corps de Nicomie, dispo ce soir pour un plan cul à Versailles. les corps épuisés nous sont comptés, soustraits de la tonalité générale de notre plénitude. un corps plongé dans la nuit, au repos, subit toujours quelque pression. le corps du dictateur, en prison d’uniforme taillé à sa mesure, secoue les bras, porte les mains à ses mots, s’ébroue aboie. l’envers du corps s’abomine tandis que sa face nord se dore au soleil et s’écorche au sable émeri. le corps anonyme fouillé d’une main professionnelle et gantée, un doigt par ci un doigt par là, ceci ne m’appartient pas. le corps éruptif d’une jeunesse, ignorante de ses richesses, débordante d’une sève opiniâtre à laper sucrée. du corps exogène prétendre faire l’exégèse. le corps ceint, un peu gourd, esquive la prise de hanche et poursuit son pas. le corps encore, en corps à corps, se mue de soi, tu vois le tableau…
Amandine André, Quelque chose, Al dante, Marseille, 2015, 30 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-749-8.
Dans un texte giratoire procédant par agencements répétitifs, Quelque chose travaille remarquablement l’étirement du texte dans l’épuisement conjoint de la langue litanique et du corps désirant.
Le titre reprend un segment lancinant du texte, noyau central saisi comme axe de rotation sur lequel s’appuie le texte dans ses déroulements et ses mouvements de spirales, boucles à partir desquelles se constituent les agencements de propositions par décalages et glissements. Dans une langue simple et un lexique pouvant emprunter à un registre familier, les préoccupations formelles se portent sur le développement d’un texte dense dans le flux des mouvements syntaxiques et l’expérience du désir.
Le travail formel se construit dans la mise en circulation de motifs, production de boucles réitérées où l’articulation des segments, déjouée par l’absence de ponctuation, repose sur les nombreuses conjonctions de coordination et la formule impersonnelle (« il y a quelque chose »), leitmotiv coordonnant les énoncés dans la poursuite du texte. La répétition s’effectue dans le redoublement immédiat d’un segment ou dans une proposition redoublée mais inversée symétriquement, (« il y a quelque chose dans ton corps dans ton corps quelque chose », « dans ton corps » faisant alors axe de symétrie). L’avancement dans le texte, sa progression, par réitérations et modifications introduites sur celles-ci, s’établit par la production d’une abondance de subordonnées et de pronoms (première et deuxième personne du singulier) dans des phrases enroulées travaillant inlassablement le rythme.
Dans des propositions de lectures possibles, Quelque chose met en situation des corps multipliant les hypothèses identitaires et les relations interprétatives : un corps d’homme (à la fin du texte, « ton corps semblait s’apprêter pour les femmes de nuit »), un autre corps de femme probablement (s’appropriant toutefois également par contamination de genre certains attributs masculins) ou un homme, un corps d’homme évoqué notamment à la « manière de jeune fille » (« quand je pense que ta manière de jeune fille a cédé à ma bouche », p.17), une singularité qui participe à la force du texte et qui traverse ainsi remarquablement les sexualités. Dans des glissements d’appartenance corporelle ou des effets de contamination, les parties du corps (visage, peau, bras, jambe, nuque, mâchoire, reins, sexe, poumons, dos, ventre, etc.) basculent d’un corps vers l’autre le rejoignant (de « ton bassin » à « mon bassin », « tes reins »/ « mes reins », « mes poumons » / « les tiens ») et ce, conjointement à un flux de glissements phoniques (« que tu m’abaisses »/ tu abuses »/ que tu m’uses ») .
L’écriture en mouvement, dans une vitesse accrue, produit variations et procédures d’accumulation dans la constitution de la matière verbale. La dimension performative inhérente au texte croise ainsi l’oralité qui le traverse dans un développement rythmique et vertigineux.
Nous sommes heureux de vous proposer la troisième série de huit capsules sonores : ici. [Écouter la deuxième série] [Écouter la première série]
« Lunalia » est un projet conçu en 2012 par Maja Jantar et a rawlings. « Lunalia » consiste à fabriquer de courtes capsules sonores, une par nuit, durant le mois lunaire. De pleine lune à pleine lune. « Lunalia » mêle chants, mots, musiques et bruits. « Lunalia » se fait en duo. Chacun, chacune, dans son coin, fabrique un bout de la capsule. Maja mixe le tout le matin, aux petites heures.
J’ai décidé que ma part s’intitulerait « La honte ». Les « poèmes » de « La honte » sont, formellement, un hommage à Laura Vazquez, à ses « poèmes du mois ».
Maja et moi avons fabriqué nos capsules du 29 août au 28 septembre 2015. Nous mettons en ligne aujourd’hui, 28 septembre, les 8 premières. Chaque semaine, chaque lundi, nous en ajouterons 8 nouvelles environ. Le lundi 19 octobre, l’entièreté des capsules sera alors à disposition de qui voudra les entendre.
Belle écoute à toutes et à tous. /Vincent Tholomé/
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