Libr-critique

30 novembre 2019

[Chronique] Aldo Qureshi, La Nuit de la graisse, par Christophe Stolowicki

Aldo Qureshi, La nuit de la graisse, Atelier de l’agneau, illustration de couverture de Veuve Alvilda, novembre 2019, 104 pages, 17 €, ISBN : 978-2-37428-032-5.

 

D’entrée de jeu (« l’immeuble s’est effondré il y a un an mais nous / préférons continuer à passer l’aspirateur dans les / gravats »), « la graisse au sens large » adresse au lecteur un message d’humour extrême qui le presse de demeurer en reste, jamais ne l’agresse.

En deux ans, trois livres, Aldo Qureshi a fait irruption sur la scène de la poésie contemporaine où comédien poète il assène, scénarise de sketch en sketch les ressources d’un imaginaire trempé dans l’écho t’y tiens, dans l’ego dit tien. Dans l’entre-deux poèmes, immobile il garde de longs silences vibrants qui tiennent le public en douce transe d’hilarité.

Passée en trombe triomphale l’épreuve de l’oral, l’écrit soulève la route, l’asphalte à cru. Je n’ai pas boudé mon plaisir au spectacle, peux piler empiler dessus à présent quelques noms, communs de préférence, triviaux dont le sordide tutoie la résilience, le savoir-faire aux petits fers et l’affairement savoir. Des mille & une nuits du narrateur dont l’organe alerte, sous peine d’être morcelé en mille morts sauves, fait et défait « les nœuds rouges que les langues forment au fond des gorges, on les voit se défaire et bouger doucement comme des vers de terre dérangés dans leur sommeil » – les thèmes peu oniriques, chassie, microbes, caissière de supermarché, vaisselle, « barquettes de viande hachée », empruntent au rêve sa vélocité labile, ses impasses d’absurde liminaire où aucun psy ne vient fourrer son groin ni son chagrin, une voie royale de vomissures et de déjections où « les intestins sont la prolongation des couloirs » d’immeuble.

Les procédés sont ceux du théâtre comique, ceux de Molière, de Francis Blanche, le public entretient une lourde connivence avec l’auteur aux dépens du personnage principal, ici le narrateur lui-même, à passes magiques intériorisées. L’humour dans ses outrances, tout sauf de l’humour, porte « Des gants hantés – comme des chaussons rouges – […] des têtes de chien à la place des mains » dans l’intention affichée, lacérée et recollée à lambeaux d’un art affichiste des années cinquante – de faire pièce à l’angoisse. Quelques apologues dont un délit de « faciès » apposent leur marque politiquement pis ou mieux que correcte.

Je craque pour « interflora », le poème du « pervers olfactif [qui] touille du nez dans les pétales […] un brochet dans le pantalon ». Un jeu vidéo flatte l’agression des plus écrasés par l’ordre social qui peuvent « dégomme[r] les passants » tant et plus et cernés par la police, « sauter du haut de l’immeuble en vidant le chargeur dans les nuages » ; pour préserver l’intériorité construire « une cabane sous-cutanée ». Acheté un slip intelligent tout en algorithmes, « On en finirait presque par oublier la petite viande qui gît dans la pochette. » L’insoutenable infime évacué, l’insoutenable ordinaire, les fruits du « grand pourrissier » retournent dans le slip (toujours) ou à dégouliner dans un fond de cour. L’inspiration à étiage de poésie, le poème ménage ses effets, tout prose entre son début sans majuscule et sa chute sans point final, entretemps ponctué comme vous et moi.

Le corps a la parole et ses humeurs tumeurs tuent, meurent et retournent la phrase en ses linéaments ; la période lave son linge périodique à fleurs de mots ; de « corps entassés […] passés de la surpopulation à l’hyperpopulation et de l’hyperpopulation à l’occlusion générale de l’espace habitable », la phrase étouffe et relancée déploie ses anamorphoses, sa fosse à morve, ses fausses dents.

Le débotté provocateur de quelques titres (« la mascotte du régiment », « le carburateur de la Citroën C4 et son utilisation dans la mécanique alternative », « vend poule mouillée en parfait état », « gitanes maïs ») sans rapport avec le texte qu’ils infibulent ; l’introduction d’enseignes (« optique 2000 », « century 21 », « jardiland ») en poésie ; de frustration, l’émasculation collective d’un étalon ; une culpabilité qui se tortille et s’exfiltre dans des oripeaux sexuels où l’inceste et la prostitution font bon ménage verbal ; de défunts à la cave de l’immeuble composé « un club-sandwich de macchabées XXL » ; le poème pas de porte, le poème passeport : de son tragique en aporie le grimaud grimace sur grimace l’écrasante menace héritée qui ne le lâche pas – en gage se déchire à belles dents et en sanie.

À flanc abrupt d’un nu de Walkyrie à tranche vermiculaire, des mains pianotent sur des touches tandis que de piteux petits porcs célestes (sans hashtag) font grise mine. Rendu en couverture tout le déchiqueté en coqs à lames d’Aldo Qureshi.

15 septembre 2019

[News] News du dimanche

Pour cette seconde quinzaine de septembre, nos Libr-événements nous emmènent au Festival ActOral (Marseille) et à la Maison de la poésie Paris. Mais auparavant, retour réflexif sur le Festival EXTRA! puis notre rubrique « En lisant, en zigzaguant », qui se nourrit de deux nouveautés extraordinaires de Tinbad (signées Jacques Brou et Jacques Cauda !)…

Libr-retour sur le Festival EXTRA! /FT/

Le bien nommé Festival EXTRA! vient de s’achever au Centre Pompidou. Rien à redire : sous l’impulsion de son dynamique directeur, Jean-Max Colard, cette 3e édition fut réussie – avec un programme et des rencontres extraordinaires. C’est le genre d’événement qu’il faut soutenir (et LIBR-CRITIQUE l’a fait dès 2017) et réitérer pour la création contemporaine.

Mais pourquoi diable avoir sous-titré ainsi cette initiative ambitieuse : « Le Festival de la littérature vivante » ? Faute de précaution et de rigueur, la trop grande extension de la notion aboutit à sa dissolution : comment caractériser précisément une « littérature vivante » ? Quel degré de pertinence l’épithète « vivante » peut-elle bien présenter ?
Certes, à l’époque de la poésie action (au sens large du terme), les poètes expérimentaux militaient en faveur de la « poésie vivante » : c’était de bonne guerre, il fallait bien sortir de la tyrannie du livre. Mais, sans faire de procès d’intention envers qui que ce soit, on peut considérer que, comme souvent dans ce cas, les présupposés (souvent implicites et plus ou moins involontaires) sont révélateurs de l’aire du temps : si la « littérature vivante » s’oppose à la littérature morte, à quoi cette dernière correspond-elle ? Assurément à celle du passé, c’est-à-dire à celle du livre. Exit la littérature publiée en volumes, vive la littérature scénique ! On nous explique du reste que cette riche « littérature vivante » se définit comme un « spectacle live » qui réussit à déplacer les lignes… Quelles lignes ? Assurément, celles entre le pôle autonome et le pôle commercial.
Déplacer les frontières n’est donc plus l’apanage des avant-gardes : en un temps où l’injonction néo-managériale nous incite à sortir-de-notre-zone-de-confort, la machinerie spectaculaire nous somme de faire-bouger-les-lignes (cliché footballistique annexé par le discours dominant)… Ce mouvement de spectacularisation qui nous plonge dans un éclectisme profitant aux pêcheurs d’eaux troubles est somme toute logique : il a fallu un demi-siècle pour que le recyclage des avant-gardes débouche sur l’institutionnalisation du vivant.

En fait, rien ne sert d’opposer les camps : dans la querelle entre littérature écrite et littérature scénique, il importe de défendre l’inventivité,  dans la mesure où il y a un académisme du livre comme il y a un académisme des « performances »… Ce qui compte, c’est la vie comme créativité, et elle peut se trouver dans les livres comme partout ailleurs et quel que soit le support… Cela étant dit, le débat restera ouvert, vu les querelles pour imposer telle ou telle définition des formes vives.

© Photos : Christian Prigent ; Agence de notation (animée par Christophe Hanna), chargée d’évaluer le fonctionnement du Jury Heidsieck.

En lisant, en zigzaguant…

♦ Moi cauda du latin cauda « la queue » car malsain de corps et d’esprit et malsain de queue dit cauda dit aussi le vénéneux moi qui ne crois qu’au mal car malsain de queue au bout d’un corps qui ne croit en rien ni au nom du père ni au sain d’esprit moi au nom du fiste je dis ici en toute innocence que je suis comme la flèche du Parthe décochée à cheval sur la queue du cheval c’est-à-dire en cauda forcément venenum

Jacques CAUDA, Profession de foi, Tinbad,
septembre 2019, 18 €, p. 55.

♦Quand hommemorts vivent vies données & faites par autres, envie les quitte de penser quoi que ce soit méchant, sale ou même impoli. Disent le merci, continuent de glisser & dévalent. Remontent 1 fois la pente avant le naître puis se précipitent vers ne savent quoi. Disparaissent à fur & mesure que vivent et ne savent où vont vies et heures de vie déjà vécues – dans quel trou ? Quel mou ? Égout ? Dans quelle poubelle ?

Jacques BROU, La Histoire du Hommenfant, Tinbad,
septembre 2019, 18 €, p. 58.

Libr-événements

â–º Festival ActOral : programme du 20 septembre au 12 octobre 2019.

♦ Samedi 28 septembre à 15H, Montévidéo à Marseille (3, impasse Montévidéo) : Liliane Giraudon et Robert Cantarella, « Le Travail de la viande ».

Le travail de la viande est constitué de sept textes, sept formes très différentes, appelées à explorer ce que peut être aujourd’hui une littérature de combat. Pour cette lecture performée, Robert Cantarella s’attèle à l’un d’entre eux : le dramuscule, « Oreste pesticide ».

« En lisant Liliane Giraudon, depuis le temps, j’entends une voix qui me parle, me dit les mots que je lis. Tout cela sans corps prévu, même le sien, ne va pas forcément avec. Sacrée histoire, la voix sans corps, ou la voix qui ne va pas avec. On connaît la déception d’une voix qui ne va pas avec. Je ne la voyais pas comme ça, dit-on (…).

Passer à la voix haute est toujours une déliaison, une opération de déliaison contre toutes les voix qui jusque là se sont tues, pour le bien du texte, pour le bien du lecteur. Alors pour la première traduction du texte écrit en texte dit, tout seul, au festival actoral, j’ai peur, donc j’ai envie ».

♦ Lundi 30 septembre à 20H, Montévidéo à Marseille (3, impasse Montévidéo) : Aldo Qureshi, Barnabas

Les 98 poèmes de Barnabas font écho aux 105 poèmes de Made in Eden (éditions Atelier de l’agneau, 2018), voyage à travers le territoire intime, sous l’entité microcosmique d’un immeuble, où chaque appartement pourrait être un poème, chaque pièce une excavation dans l’espace du corps poétique, chaque habitant une part d’un seul individu, un repli de lui-même, un revers de l’entendement à exhiber ou à cacher, c’est selon.

► Du côté de la Maison de la poésie Paris :

♦ Samedi 28 septembre à 16 H : à propos du dernier numéro de la revue Po&sie
Cette séance sera consacrée au dernier numéro de la revue Po&sie « Des oiseaux » composé avec Jacques Demarcq, le poète des Zozios. Dans le moment de la plus grande urgence écologique, la revue tient à marquer sa différence. Les poètes, écrivains, historiens et philosophes conviés à participer au numéro ne se contentent pas seulement de célébrer les oiseaux, de les prendre comme des motifs, comme des lucioles clignotant au moment de leur disparition. L’oiseau relance plutôt la rage de l’expression. C’est un défi à la poétique – la relance périlleuse d’une question de principe : quelles sont les chances de la poésie, comment peut-elle inscrire une langue neuve dans la voix ?

Avec Michel Deguy, Claude Mouchard, Martin Rueff, Jacques Demarcq, Florence Delay, Jacques Roubaud, Jean-Louis Labarrière…

Po&sie, n° 167/168 : « Des oiseaux », Belin, 2019.

12 septembre 2019

[Chronique] Arpentage de TXT 33 l’Almanach, par Carole Darricarrère

le dire, le lire et le milieu

une proposition d’arpentage de « TXT 33 l’Almanach » par Carole Darricarrère

 

‘ VLAN ! TOC ! VROMB ! CRONCH ! HAN ! VROUM ! ARGH !‘ (SIC)
en Vroum « L’art est lourd et la vie con »
en Argh « Où y a du zen pas de plaisir (proverbe anti-bouddhiste) »
partout le Son & le Volume témoignent du fait que « Le moral des Français continue de chuter »

« AVIS AUX LECTEURS 

Non au bien écrit
(bien né crie mais dérange personne) 

Non au mal écrit
(cri mal poussé dérange pas plus) 

Oui à l’écrit !
(dérangeant des rangs-gens – de lettres) »

C’est séance tenante et vent debout qu’un effet bœuf nous embarque à la conquête de nouveaux territoires aux frontières de l’impensable poétique. Réinventant un no man’s land sur l’étendard d’une contestation ce numéro de TXT fait naître des débris nucléaires de la langue l’actualité d’une rentrée crépusculaire qui ne manque pour autant ni d’énergie ni de répondant et invite le lecteur éclaboussé à de nécessaires réflexions.

Les heureux élus de cette promotion emblématique sont au nombre de 21 dont une forte concentration d’hommes, deux plasticiens (mais pas que) et une photographe. La plus jeune de cette couvée remarquable d’écrivains performers aurait 30 ans et le doyen – il en faut toujours un ou deux – faisant bon poids bonne mesure, 81.

Dès la quatrième de couverture l’estoc d’une citation (Hélène Bessette, 1918-2000) résume outre-tombe une perforation des genres au sabre. Un bouquet d’apôtres préposés à la députation poétique dynamite la question de la limite. Du huis clos d’anciennes chapelles pendouillent vestiges sur le modèle de l’affichage à effet de mur grands contreforts grivois de « craductage », « marchandage », « délectage », « célébrage », « performage » et autant de pochettes surprises à allure de devinettes poétiques. Des partis pris de laboratoire d’expérimentation se suivent tels pains bénis recouvrant la langue de sensations tactiles rivalisant d’audace.

Radical, cinglant, vif, l’air du temps renseignant en première de couverture une fécondation erratique d’atomes de Philippe Boutibonnes, invite à la revanche un courant d’air, un dérèglement du sens instille instable une inquiétude.

33 pronosticages (maître nombre de l’ombre et de l’éveil) donnent le coup de gong d’une prolixe avalanche de contributions que ponctuent comme autant de rafraîchissements au laser les intempestifs graphes vrillés de guingois à main levée tout en grésillements de blancs d’Ena Lindenbaur. L’ensemble invite de concert le tournant à la relève et sonne l’heure d’une  permission de mise en croix.

Burnt to ashes, beau brûlot de tendances que ce bouillon de rapides éclaboussant le réel à coups serrés de lattes, feu dans les étables sur les perspectives. À peine défloré quelque chose gicle ici à moult mains d’un nid de coucous aux allures de commando, une trituration antipoétique éclabousse l’alphabet qui dégouline, en tête les sketches impitoyables d’Aldo Qureshi s’essoufflant en saignées lucides – impayable Mr Bean pris en étau entre la réalité et la réalité essayant sans succès à la manière d’un Bartleby de « ne pas être là » -, enfoncent continument le clou d’une overdose et donnent le la d’une apocalypse now. Le lecteur n’a dès lors d’autre recours, en ces temps de nouvelles croisades d’incivilités, que de laisser les courants le porter à l’extrême d’un ressac l’autre vers les sombres cascades détectées de funèbres destins.

Dans cette « soupe de lettres », Ana Tot ferre l’effet de ronde d’une morale initié par son prédécesseur (Benoît Toqué) pour mieux provoquer le sens le faisant « passer par le fourreau bombé de la griffe », son « hymen à lamoru » est le manifeste lucide d’un désordre nécessaire et consenti « désordre en actes, désordre complet, à savoir un chamboulement de tous ses constituants – sans en oublier un seul – sans quoi son chaos ne serait pas un K.-O., mais une dissolution, un appauvrissement, un frisson, une aporie, une poire » appelant le point final.

Le ver déjà ayant si tard œuvré dans le vers, qu’une littérature en alerte, remplissant son devoir de veille, s’empare tête baissée de la condition humaine jusqu’à la nausée prouve quel degré de lyrisme tragiquement réinventé acte dans l’urgence ici un no future page après page. La poésie y battant comme jamais de l’aile recouvre le tranchant politique d’une résistance annonciatrice qui sait d’une résilience. Un devoir d’inquiétude manifeste au sommet une imminence. Au sommaire, un radeau de la méduse qui n’a pas froid aux yeux hèle la veuve joyeuse (appelons-la la Beautésie) à la noyade dans le bel instinct baroque de le dire.

C’est alors dans un débordement salvateur d’humour au couteau témoignant d’une reptilienne santé caustique cruelle à toute épreuve que le diamant noir d’un épanchement exulte dans l’étranglement à la ligne des Majuscules du Réel pris dans les rets d’une transdéshumanisation perpétrée au jour le jour sans continence ni relâche. Dans l’ordre d’une tuerie, grésillent à mi-temps dans les blancs trucidés de l’entre-deux d’un non-lieu les spasmes d’une déportation des nerfs vers le kairos acousmatique du mur d’en face (Ena L. l’encore du dessin de desseins destinant le vide).

TXT 33 l’Almanach, dans le droit-fil outrageux d’une année décisive, s’avale et s’entend comme un gruau anti-dépresseur triomph’fatal sur l’autel rebelle de l’extrême contemporain où la nouveauté érigée en raison d’état ayant toujours le dernier mot prendrait en otage le souffle poétique pour mieux égorger le sens : COUIC ! (et rire jaune qui peut).

Il va bien falloir s’y faire, en témoigne le staccato de grappes de mots de Jean-Christophe Ozanne : « des choses ch. ont à être faites – faire ceci – à la main en 1 nuit :: Nous sommes venus portant des fagots des paquets des palmes – et assis Juste-Là Nous nous la passons à détacher défaire à ouvrir des liens tirant à part les feuilles < > dessous l‘obscurité qui enveloppe et sous les bulbes > nos mains vont se Mouvoir-Ensuite en vue de mettre ensemble – à nouveau – attrapant tout > en des formes inattendues ».

Avis sans gants aux ‘gens de lettres’, dans ce tronc commun des sons du dire : surtout ne pas se priver de lire coup sur coup au casque « La Promenade » silencieuse si magnétique du « Grand Départ », de l’écrivain libanais Rayas Richa, dont la puissance d’évocation poétique confondante se détache en 5D de son environnement, suivie de la très convaincante parabole de la maladie qui consiste hélas à nommer (« Le dodo et sa glose », Christian Prigent, « Réel, je ne sais ce que c’est. Mon poème parfois le sait. »). Aux autres un « conseil pratique » en forme de coup de poing à suivre ou non à la lettre : « Protégez-vous du printemps (…) Tenez-vous à distance de tout poème qui risquerait de favoriser l’infiltration de la Beauté ineffable du Monde ou la fécondation mystique d’une Parole rendue plus pure. »

Si certaines écritures imprimées ne gagnent effectivement pas à être lues à voix haute (comme le souligne à bon escient Jean-Pierre Bobillot) sinon peut-être en voix off sur France-Culture hors gestuelle par des comédiens professionnels (à chacun sa vocation), il s’avère en retour que les voix flamboyantes de la poésie orale ne gagnent pas toujours à être imprimées ni lues sur le papier – vu le risque encouru d’une désubstantification. La lecture à voix haute dans une société du spectacle étant entendue comme passage obligé et ayant créé une génération spontanée d’écritures qui mobilisent le regard et focalisent l’écoute sur une image et un contenu corporel décisifs ne s’adressant pas forcément aux mêmes loges cérébrales, exit une certaine qualité de silence sur laquelle d’autres auront bâti une œuvre en la sortant confidentiellement de l’ombre. Quel magnifique paradoxe dès lors que ce vain combat de cintres entre ceux-ci et ceux-là alors qu’ils ne travaillent pas au même endroit. Étant entendu que l’écrit reste dans tous les esprits le liant suprême de la postérité, faut-il pour autant couper le son ? Non ! Faut-il l’imprimer coûte que coûte pour avoir le sentiment d’exister ? Cela dépend ! De quoi ? D’un point d’équilibre rarement atteint. Reste qu’une certaine agressivité sous-jacente à ce très ancien dilemme dos à dos de l’ancien et du moderne en son puéril appareil ne fait honneur à personne. Que personnes prononcent le dernier mot afin que ´personne’ soit le remède en puissance de l’étendard qu’est l’habit. Tous ayant à apprendre de chacun, il n’est pas utile de cracher sur la veuve et rien ne sert d’entrer en guerre.

« l’essentiel c’est d’en sortir vivant » dira Bruno Fern, qui occupe très avantageusement les pages 88 à 93 de ce numéro mythique, illustrant peut-être entre tous la voie prometteuse de l’équilibre poétique dénué de tout esprit de revanche : celui qui pense trouvera son assiette entre l’ancien et le moderne, le lire et le dire.

« la notion de cycle est préférable
ou du moins celle de spirale pas forcément ascendante
même si l’on veut travailler les chutes
à la fin il n’en restera plus aucune »

On ne relira non plus jamais assez l’éclatante « improvisation » de Éric Clémens, sorte de pouls du juste milieu qui trouve là les mots & le tonpour le dire, dire le processus qui détaille si impeccablement avec un esprit de synthèse sans défaut cela qui conduit l’enfance du babillage à la lecture puis à l’écriture « au sens fort » sur une échelle positive de déceptions qui traverse la littérature, la philosophie, l’imaginaire, la fiction et le réel pour mieux s’avouer battu mais lucide dans l’état de grande maturité d’un « mentir vrai ».

C’est de préférence sur le mode « doucement Je m’endors » de J.-C. O. que dans cette rave éclaboussé le lecteur lui-même dos à dos à son tour s’endormira. Non sans avoir cédé toutefois à la tentation de tracer timidement quelques parallèles évidentes avec les voix historiques d’anciennes ‘vangardes’ entrées depuis en référence au pinacle des penseurs promus à la transmission pour l’éternité. L’Histoire qui est une formidable donneuse de leçons ne faisant nécessairement que se répéter offre aux générations à venir une chance d’appendre du meilleur et du pire.

K.-DO. de l’Adam à son Eve décapitée, tâtez Terriens du baromètre, le think tank des déconstructeurs poétiques réunis (DPR de l’oralité) ayant décidé yes que la belle bleue ne sera plus jamais ‘bleue comme une orange’mais caca d’oie, et ceci – on l’aura compris – n’étant pas discutable, c’est dans une saturation moche de jours qui aura eu raison de la beauté, entre asthénie folie et suicide (dans une logorrhée finale d’Ettore Labbate qui pense bien tout haut à la Thomas Bernhard), les ailes mitées de trous de balles et pieds et poings liés, que la poésie fait chez TXT sa rentrée décomplexée de grand agitateur de particules et qu’un crépuscule offre le spectacle d’un clap final tandis qu’au point le plus bas sur l’horizon chute inexorablement le moral des Français et que le lecteur lambda épouvanté s’enfuit, bien avant hélas que l’écrivain plasticien Philippe Boutibonnes – par ailleurs premier de couverture – ne nous offre la fabuleuse leçon d’écriture du neuf renouvelé de l’Impérissable («D’atroces eaux ») et ne ferme magistralement la marche (« Beau, c’est-à-dire difficile autant que rare », comme le rappelait très justement Bruno Fern).

TXT, éditions NOUS, Caen, n° 33 [graphisme : Emmanuel Caroux], été 2019, 144 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-74-5.

5 avril 2019

[Chronique] Aldo Qureshi, Barnabas, par Christophe Stolowicki

Aldo Qureshi, Barnabas, éditions Vanloo, Aix-en-Provence, automne 2018, 118 pages, 12 €., ISBN : 979-10-.

Ou quelques paraboles en anecdotes, de l’univers insoutenablement violent, notre pain quotidien – médiatique. Panem et circenses que ne filtre pas la poésie mais l’exfiltre de sa gangue de gros titres et de petit écran. De l’intérieur, victimes et assassins sautons aux yeux, odieux et résignées, assignés à audience. Car ce qui est osé ici passe mieux encore qu’à la lecture par le canal de l’oreille, et Aldo Qureshi, grand performeur – il faut l’avoir vu, entendu sur scène improvisée – n’a pas besoin d’interprète.

Poésie du vécu – par procuration, qu’importe. Le politique fait vite place au fait d’hiver à glace quand « Je fais mumuse avec mon tuyau devant mamie et elle repart à la cuisine et elle revient avec les ciseaux [… me] coud […] une petite sardine […] parce que grand-père préfère les filles […] va l’ouvrir, avec son canif ».

Une poésie sans ambages ne se paye pas de mots ni de tropes ni de bons sentiments, use de raccourcis narratifs valant anacoluthes. La paronomase délassée, délacée en approximation efficace.

De l’hénaurme dans le sordide, poches de jus psychique évacuées à la petite cuiller, la transgression à tire d’ailes ne porte pas à conséquence, rien ne franchit les frontières d’un immeuble modeste à myriades de vies compressées, tant d’inceste et de cannibalisme, tout le freudisme ambiant, et d’humiliations répétées jusqu’aux derniers outrages. Kafka est là, avec un rictus de connivence, c’était pour vous distraire.

Passés dans la prose du poème les privilèges du cinéma, dans la bouche d’une prude les obscénités dernières, d’un pacifiste les insultes à s’entretuer.

Ou l’hygiène d’évacuation, entre grand guignol et petits souliers.

Poèmes que définit (volontiers si peu) poèmes l’absence de point final – dans le corps du texte points et virgules à foison, tout l’appareil d’une vie ordinaire ; poèmes à la chute, tout l’ordinaire transfiguré ; le poème se distinguant d’un bref chapitre par son seul inachèvement – et l’emprise d’un tour de langue qui se mutile.

Aux titres triviaux (« happy birthday, 1er étage, 20h45 », « le championnat de l’inceste », « l’évangile de René », « la muqueuse pituitaire ») répondent des proses à bivoie, en impasse de déraillement tragique. Extraction orgasmique d’une dent (« petit sexe d’ivoire avec des sous-vêtements rouges, déchirés, un peu sales ») par une dentiste et son assistante au « regard […] comme une sorte d’amplificateur émotionnel ». D’un prétendu admirateur la séduction subie, creusant, dès le « macaroni » apparu, la « faille psychologique » qui revient souvent. Ici « le père […] se suicide les testicules avec une agrafeuse ». Ailleurs « Un poing de fer bougeait dans ton ventre comme un embryon de chien dans la matrice d’une musaraigne ». Ou le fractionnement « en une centaine de mini-moi » dans le sens de la longueur, ou tranches de « salami alchimique », que le narrateur s’inflige pour agréer à un « démon rose avec une tête de Barbie ».

Kafka, mais l’angoisse réparée d’humour. Kafka à l’aune de Dostoïevski (« Merci Mychkine »). Du fantastique soldé à prix coûtant – cotant peu, coûtant cher. Un branle bas le corps de la langue, la peu farouche, lève les tabous minuscules qui courent les flaques à même le tirant d’eau. Un compressé de vie urbaine à étiage de rêve, le fantastique disloqué en onirique pur. Un abattage de grand fond, ce fond de forêt où les piliers de cathédrale tombent comme à l’abattoir.

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