Libr-critique

11 mai 2019

[Livre] Matthieu Gosztola, Pour saluer la parution d’Ubu roi dans Folio+ Collège

Alfred Jarry, Ubu roi, dossier par François Mouttapa, Gallimard, collection Folio+Collège, n° 56, 2019, 192 pages, 2,90 €. [De Matthieu Gosztola, lire Alfred. Harry. Critique et sciences à l’aube du XXe siècle. Lire également : le dossier Joyeux Jarryversaire, et en particulier la présentation de l’ouvrage collectif dirigé par Patrick Besnier]

Dans l’édition Folio+Collège de Cyrano de Bergerac, « Edmond Rostand [est] raconté par Sarah Bernhardt » : « […] Souvenez-vous de 1897… quelle année exceptionnelle ! Je crée votre Samaritaine et vous présente Coquelin qui incarne Cyrano quelques mois plus tard. Je ne suis pas dans la distribution, mais j’interpréterai Roxane à New York en 1900. La légende prétend même que, un soir, je me suis glissée dans le costume de votre héros pour une représentation exceptionnelle ! Car, oui, je peux tout jouer. Pour preuve, à ma demande, vous écrivez L’Aiglon : le personnage, le fils de Napoléon, a vingt ans quand j’en avoue cinquante-sept ; il est blond et je suis rousse comme l’incendie… mais vous savez bien que je fais des prodiges ! Vous avez instillé dans cette pièce les mêmes ingrédients que dans Cyrano : héroïsme, amour, fierté, guerre, mélancolie… c’est un succès, mais comment se remettre d’un triomphe aussi fulgurant et disproportionné que celui de Cyrano ? En 1901, c’est la consécration : vous êtes le plus jeune élu à l’Académie française et vous prononcez, pour votre entrée, un discours plein de panache. […] »

Dans l’édition Folio+Collège de Roméo et Juliette, « William Shakespeare [est] raconté par son ami Richard Burbage » : « […] Entre 1590 et 1593, il écrit des pièces historiques et des comédies, comme Titus Andronicus, les trois parties d’Henri VI, Richard III, La Mégère apprivoisée. C’est à ce moment-là que nos destins se croisent et que nous nous lions d’amitié. Je suis célèbre depuis que j’ai vingt ans et j’interprète les grandes figures du théâtre élisabéthain, mais mes succès les plus notables, je les dois à William qui m’a donné les rôles-titres d’Hamlet, Othello, Richard III, Le Roi Lear, Roméo et Juliette. Quel répertoire ! En 1592, nous appartenons tous les deux à la troupe du Lord Chambellan et nous jouons devant la reine. […] »

Qui fut Jarry ? Pour ne pas rompre, en une certaine manière, avec la – belle – convention de la collection Folio+Collège, donnons la parole à l’un de ses meilleurs amis, Eugène Demolder, qui écrit cette « notice » dans L’Art moderne (n° 11), en 1902 (Jarry mourra cinq ans plus tard) : « Alfred Jarry est un des écrivains les plus curieux de la nouvelle génération. Il y a un diable, un savant et un profond artiste dans ce petit Breton parisianisé, aux cheveux noirs, dont les yeux perçants et vifs scrutent avec ténacité et perspicacité les hommes et les choses, et dont la bouche esquisse des sourires si ironiques. Jeune encore, il a donné les choses les plus diverses et les plus inattendues, sautant de caricatures féroces, si puissantes qu’elles paraissent du Daumier écrit, à des phrases décrivant avec […] magnificence les temps néroniens. Son style fort, salé, énergique, – et, quand il le veut, d’un hermétisme rare, – jongle avec les brillants écus de Rabelais ou avec les médailles de bronze de Tacite. Jarry aime les marionnettes : il en a fabriqué de prodigieuses […]. Son premier livre parut en 1894 au Mercure de France : Les Minutes de sable mémorial. En 1895, la même librairie édita César Antéchrist (c’est là deux bouquins des plus curieux) et, en 1896, le fameux Ubu Roi, la sanglante et bouffonne satire du « pignouf » contemporain, la flagellante personnification de l’égoïsme bourgeois. Grand succès ! Armand Silvestre prôna Ubu. Le 10 décembre 1896 la pièce fut jouée au théâtre de l’Œuvre. Apothéose et scandale ! […] En 1897, Jarry publia au Mercure de France un livre bizarre : Les Jours et les Nuits, roman d’un déserteur, et, chez l’éditeur Fort, un recueil de nouvelles […] : L’Amour en visite. En 1899, le Mercure de France distribua un roman singulier tiré à un petit nombre d’exemplaires autographiés : L’Amour absolu. La Revue blanche réédita Ubu Roi en 1900 avec, en complément, Ubu enchaîné. Puis elle donna le beau roman Messaline où l’on trouve les pages […] les plus colorées qu’on ait écrites par ces temps de « quo vadisme » sur l’ancienne Rome. Enfin paraîtra […] un nouveau roman : Le Surmâle ; j’assure que le héros tient les promesses du titre. Entre-temps Jarry a publié en 1899 le Petit Almanach du Père Ubu et en 1901, chez Vollard, l’Almanach du Père Ubu pour le XXe siècle. Il a fondé avec Remy de Gourmont, en 1894, l’Ymagier, et collabora aux cinq premiers numéros. Jarry a donné des vers et de la prose à différents périodiques. Aujourd’hui, on remarque fort ses « Spéculations » et ses « Gestes » à la Revue blanche. L’homme « privé » est très habile pêcheur à la ligne, cycliste remarquable et adroit tireur » [Cf. Alastair Brotchie, Alfred Jarry, une vie pataphysique, traduit de l’anglais par Gilles Firmin, révision par Thieri Foulc (titre original : Alfred Jarry: A Pataphysical Life, MIT Press, 2011), Les Presses du réel, collection « Hors série », 2019.]

Selon Alastair Brotchie, « [t]oute l’histoire culturelle du XXe siècle » reconnaîtra à Jarry un « rôle clé ». Parmi ses admirateurs (la liste est loin d’être exhaustive) : Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Filippo Tommaso Marinetti, Tristan Tzara, Louis Aragon, Antonin Artaud, André Breton, Robert Desnos, René Daumal, Julio Cortâzar, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Boris Vian, Umberto Eco, Italo Calvino, Georges Perec, William Burroughs, Philip K. Dick, Roberto Bolaño, Guy Debord, Pablo Picasso, Marcel Duchamp, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard…

Mais il est vrai que ce que l’on retient ordinairement de Jarry aujourd’hui, c’est Ubu. Inépuisable matière à glose, comme en témoigne le stimulant La philosophie d’Ubu de Daniel Accursi (Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, 1999). Ubu, c’est-à-dire Ubu roi (1896). Ubu cocu (1897), Ubu enchaîné (1900) et Ubu sur la Butte (1906) étant – relativement – tombés dans l’oubli.

Ubu roi fut d’abord représenté au Théâtre des Pantins, comme le rappelle, dans la Revue Blanche, en post-scriptum à la « Quinzaine Dramatique » d’Alfred Athis du 1er février 1898, un article signé F. (vraisemblablement Félix Fénéon) : « Le Théâtre des Pantins, après avoir figuré la vie voluptueuse et la vie ascétique de Thaïs, dans le Paphnutius traduit par M. A.-F. Hérold [sic] du latin de l’abbesse Hroswitha, reprend l’Ubu Roi de M. Jarry. Les personnages, sauf le principal, qui est de la main dramaturge, sont sculptés dans une sorte de mastic par M. Pierre Bonnard ; le roi de Pologne, l’infant Bougrelas, tel qu’une courge, mais si agile, le tzar, tous luttent d’horreur avec le texte, et la reine de Pologne, de charme ; les palotins explosent à souhait, cependant que le capitaine Bordure zigzague en rouge éclair et que se déchaîne la musique de M. Claude Terrasse. La voix de Mme Louise France s’adapte à la mère Ubu, de M. Jacotot au roi de Pologne, de M. Jarry au père, de Mlle Fanny Zaessinger à la reine et au capitaine Bordure. Et l’applaudissement est unanime. »

Si la représentation d’Ubu roi au Théâtre des Pantins ne déchaîna nulle invective, « le 10 décembre 1896 », a rappelé Demolder dans sa « notice », Ubu roi fut joué « au théâtre de l’Œuvre. Apothéose et scandale ! »

Pour mesurer la portée de ces mots (Demolder aurait pu être bien plus disert), il nous faut « revivre la scène ». Et c’est possible grâce à Alastair Brotchie * : « Gémier surgit brusquement, le ventre énorme, le visage masqué, et en défonçant la cheminée il profère le premier mot de la pièce : « Merdre ! » […] [L]es réactions indignées furent immédiates. « De tous les points de la salle, un formidable tumulte de protestations s’était vite levé, tumulte mêlé de cris, de sifflets, de miaulements, d’ululements et d’aboiements, et qui ne trouvait que trop de prétextes à se renouveler constamment, dans les grossièretés ignominieuses de presque toutes les phrases du dialogue », rapporta un critique. Quelques spectateurs quittèrent les lieux. D’autres se mirent à échanger des invectives si violentes que, sur scène, les acteurs s’arrêtèrent durant un quart d’heure. On s’échangeait des variations baroques sur « le mot ». Le spectacle était maintenant dans la salle. Agitant son chapeau, Willy s’exclamait : « Enchaînons ! » Dans son souvenir, la moitié du public était enthousiaste, et l’autre prise de fureur. Jean de Tinan encourageait simultanément les deux camps par des applaudissements bruyants et des sifflements aigus. Mais cette fois, Gémier s’était armé d’une trompe de tramway pour s’imposer au public. Il parvint à rétablir un peu de calme, mais à chaque « Merdre ! » – et il y en avait – le tumulte reprenait. À l’un d’eux, un spectateur répondit « Mangre ! », suscitant l’hilarité générale. Le gros critique Francisque Sarcey, qu’une jeune femme derrière lui qualifia de « vieux con », quitta la salle à la fin du premier acte. Le digne Jules Lemaître hésitait : « C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? » […] Sosthène [Morand] […] proférait des menaces et des insultes en chinois et en arabe, et de ses bras infinis en paraissait saupoudrer les fauteuils. […] À la fin du premier acte, Gémier s’avança sur le devant de la scène pour crier un autre « Merdre ! ». Sa présence en imposa au public, qui resta coi, puis applaudit, mais le brouhaha repartit après la pause. […] Finalement, précise Georges Rémond, « Gémier Ubu roi, majestueux, vint, une dernière fois, à la rampe, leva, de dessus son noble visage, le masque en poire triangulaire qui obturait son nez et, cette fois, d’une voix claire, roulant comme le tonnerre et les tambours, impérieuse comme celle d’Hercule entrant chez Augias, clama : “Merrrrdrrrrre”. Puis, son masque à la main, déclara : “La pièce que nous venons de représenter est de M. Alfred Jarry !” » Nouveau tumulte. Le rideau tomba, il n’y eut pas de rappels, la salle fut éclairée par intermittences pour essayer de calmer le public. Les altercations continuèrent, avec parfois des coups de poing, et un usage fréquent du « mot ». La police fut appelée à la rescousse pour que le théâtre soit évacué. »

Pour mesurer les répercussions qu’eut cette soirée, répercussions qui feront et la postérité de Jarry et le succès de scandale qui l’accompagna, sa brève vie durant (comme fut accompagnée, pour d’autres méfaits*, son amie et confidente Rachilde), il nous faut nous plonger dans la presse et les publications de l’époque. Ainsi, Félix Duquesnel (1832-1915), chroniqueur du Gaulois, romancier puis directeur de théâtres, écrit dans Le Gaulois (n° 5514, 12 décembre 1896) : « Pour une fois, par hasard, où j’aurai mis mon pied dans le théâtre de l’Œuvre, – ce qui peut-être me portera chance –, j’aurai assisté à un spectacle qui n’est point banal, mais manque vraiment d’antisepsie, car la désinfection s’impose. J’avais ouï dire qu’Ubu Roi était une farce extraordinaire, un divertissement de dilettante d’avant-garde, sorte de chef-d’œuvre de fantaisie truculente – que sais-je encore ? On nous promettait bizarre flambée et comique en verdeur ! Hélas ! j’ai simplement assisté à l’exhibition d’une fumisterie enfantine, dont la fantaisie consista surtout dans l’emploi réitéré du mot fameux de Cambronne. Or ce mot original et héroïque, quand le héros de Waterloo le jeta en réponse aux Anglais, a paru simplement malpropre alors qu’il fut le point culminant et répété d’un dialogue. Quant au divertissement, il a été médiocre et ne m’a pas communiqué le feu sacré, en dépit de « la chandelle verte », qui coula, toute la soirée, en stalactites sinistres. Ce spectacle de « Marionnettes désolantes » qui a la prétention d’être reflet de Shakespeare, et comme une parodie de Macbeth, qui abrite ses grossièretés derrière des formes de vieux langage, pour se donner un parfum rabelaisien, n’est en somme qu’une farce de mauvais goût, et vraiment un homme de sens commun ne saurait prendre au sérieux cette mystification de collégien en goguette, où le curé de Meudon, pas plus que le grand tragédien anglais, n’ont rien à voir. – Ils ont même dû être bien étonnés que leurs noms aient été mêlés à l’aventure, – si toutefois il est des étonnements posthumes. Le public, lui, a paru écÅ“uré ; le mieux qu’il eût pu faire eût été de prendre la porte, le silence des peuples étant la véritable leçon des Rois, fussent-ils Ubu ; il a préféré protester par des hurlements de chien et miaulements de chats, assortis. […] Il est inutile, d’ailleurs, de s’arrêter plus longtemps sur de pareilles misères, elles sont au-dessous de toute critique, et le public, en somme, en a fait bonne justice, avec les bordées de sifflets qui ont accompagné le baisser du rideau, mêlant leurs notes aiguës à quelques applaudissements ironiques. La pièce ne devait avoir qu’une seule représentation ; si cependant on se décidait à en donner une seconde, tout me porte à croire que ce ne pourrait être qu’à la Salpêtrière. Est-ce à dire, toutefois, qu’une soirée comme celle-ci soit inutile ; non certes, elle contribuera, peut-être, par ses excès même, à un réveil du sens commun, et nous fera enfin sortir, tous, tant que nous sommes, de notre indifférence idiote, et de notre nonchalante lâcheté ; car il serait vraiment temps d’avoir le courage de secouer le joug des mots, d’échapper au snobisme des impuissances et des malpropretés ; et de repousser la tyrannie trop subie des raseurs prétentieux, grands perfectionneurs de l’ennui ! »

Ainsi, Henri-Simon Schwabacher dit Henri Duvernois (1875-1937), romancier, dramaturge et scénariste, écrit dans La Presse (n° 1661, 14 décembre 1896) : « De la représentation l’on a tout dit. Mais après… après… une migraine féroce d’abord. Les sifflets vrillent la cervelle, martyrisent le tympan. Fâcheux mode de protestation ; ne pourrait-on en trouver un qui énervât un peu moins ? Et dans le sommeil Ubu vous poursuit avec sa double gibbosité, son accent plaintif, son crâne en poire. Heureux encore ceux qui ont pu rentrer chez eux, se sont couchés et ont essayé de dormir malgré un cauchemar. Mais les critiques, ceux qui ont bonnement exécuté ou ceux qui ont été forcés de déchiffrer la pensée de l’auteur, de tirer quelque chose de ce tumulte, d’extraire une phrase de ce charivari formidable, quel martyre ! »

Ainsi, Edmond Stoullig (1845-1918), directeur de la Revue d’art dramatique, écrit dans Les Annales du Théâtre et de la Musique, vingt-deuxième année, 1896 (Ollendorff, 1897) : « Elle ne fut pas drôle – oh ! mais pas drôle du tout, – la farce guignolesque qu’un jeune homme, presque un enfant, M. Alfred Jarry a fait représenter sous le titre d’Ubu Roi, au théâtre de l’Œuvre, où elle était annoncée « truculente », et attendue comme telle avec quelque curiosité ; elle a produit un effet piteux : celui-là, seul, que pouvait produire une semblable mystification. On ne s’est point fâché, on a pris la chose comme il la fallait prendre : en riant, et puisque l’innocent auteur d’Ubu Roi avait totalement oublié de divertir son public, celui-ci a tâché de se divertir lui-même ; à partir du second acte, la soirée n’a été dans la salle qu’une suite de lazzis, dont le moins spirituel était assurément moins inepte, et surtout moins écÅ“urant, que ce qui se disait sur la scène. Que s’y disait-il donc ? – « M… » presque à chaque phrase. Et c’est par là et aussi par les changements de décors, remplacés par des pancartes indicatrices, que le jeune fumiste s’est posé, mais oui, en descendant de Shakespeare… Pauvre Will ! Tenons compte à M. Gémier des efforts qu’il a faits sous le masque et qui – ce n’est assurément pas sa faute – n’ont guère été couronnés de succès. Puis, glissons sur cette inutile et fâcheuse soirée d’Ubu Roi. Ce n’est pas seulement que ça soit sale, mais ça tient de la place. »

Ainsi, Gaston Stiegler, collaborateur du Matin (il fera en 1901, avec la bénédiction de Jules Verne, un tour du monde en soixante-trois jours suivi avec passion par le public), écrit dans La Revue socialiste (tome XXV, janvier-juin 1897) : « Un mot sur Ubu roi, que l’on a sifflé avec éclat au théâtre de l’Œuvre. C’est une satire fécale et naïve contre les rois, gent brutale, cupide et grande exploiteuse de peuples. Je ne reprocherai pas à cette farce son excessive grossièreté, encore que la grossièreté ne soit nullement de mon goût. Il faut se rappeler que les satiriques les plus puissants, Aristophane, Swift, Rabelais, Voltaire, s’en sont servis et en ont tiré parfois des effets extraordinaires de comique. Mais dans Ubu roi, M. Alfred Jarry n’a mis aucune invention, rien qui soit neuf. Toutes ses scènes ont traîné dans les opérettes ; nous en avons les yeux et les oreilles rebattus. Et puis, pourquoi une comédie guignolesque ? Le genre guignol convient à des enfants : il les amuse par son énormité même. Mais il n’a aucune chance de plaire à des grandes personnes dont le goût mieux formé a besoin d’apprécier des finesses et des nuances. »

Achevons notre « revue de presse » par ce savoureux compte rendu anonyme paru dans L’Art moderne (n° 29, 19 juillet 1897) : « M. Alfred Jarry, seul parmi les jeunes gens de notre génération, a déjà produit le chef-d’œuvre Ubu Roi. Nous nous souvenons de sa représentation. Inoubliable spectacle ! Nos aïeux se battirent à Hernani ; Tannhäuser fut pour nos pères l’occasion d’une extrême frénésie ; Ubu Roi nous permet de ne rien leur envier. Les dates de ces trois « premières » constituent en l’histoire morale de notre siècle de précieux et importants instants. M. Jarry a le génie de l’Idiotisme. Il ne faut pas l’oublier en lisant Les Jours et les Nuits. « Mais c’est stupide ! » m’affirmait quelqu’un. – « Ã‰videmment ! – ai-je répondu – et c’en est la beauté ! » Le Père Ubu n’est grand que parce qu’il assume l’imbécillité de tou[s] […]. Nous concevons aisément que les procédés de M. Jarry étonnent et déconcertent. Il n’y a en lui ni pureté, ni éloquence, ni pathétique, ni grâce et cependant, en dépit de la langue rudimentaire et des conceptions obscures, nous ressentons à l’entendre des instants de trouble et d’indéfinissable impression. M. Jarry a apporté du neuf. Certains sybarites estimeront cette nouveauté quelque peu stercoraire. Saurai-je assez leur répéter qu’ils ont tort et m’autorisera-t-on à leur rappeler qu’un de nos sculpteurs les plus émérites excellait, étant enfant, à ciseler avec habileté des étrons ! »

* La publication de son roman Monsieur Vénus.

20 mars 2019

[News] Daniil Harms, Elisabeth Bam à la Cartoucherie, mise en scène de Claude Merlin

Du 1er au 13 avril à 20H30, un événement à la Cartoucherie : réserver Elisabeth Bam de Daniil Harms, adaptation et Mise en scène Claude Merlin.
Avec Camille Thomas, Marc Buard, Basile – Bernard De Bodt, Bielka,
Guy Cambreleng et Jacques Alwright.
Théâtre de l’Epée de Bois : 22 € plein tarif ; tarif réduit sur demande, 10 €.
Téléphone : 01 48 08 39 74.

POURQUOI ELISABETH BAM ?

Pourquoi Elisabeth Bam ?
Parce que, comme la rose, elle est sans pourquoi.
Une pièce de théâtre, cette narration erratique, impossible à résumer, ces personnages à l’identité indécise et perpétuellement changeante, en prise avec des situations fuyantes, autant tragiques que comiques ?
Mais si, comme l’écrit Eugène Ionesco, « une œuvre définie et classée est morte », alors Elisabeth Bam c’est le jaillissement de la vie.
Ce qu’on croit en saisir, comme le furet de la chanson, a déjà filé. Tel genre, tel style reconnaissables un instant, ou encore telle situation qui fait mine de s’installer, les voilà aussitôt brisés et remplacés par d’autres aussi instables, aussi éphémères.
Et pourtant de cette déroute des repères et des raisonnements monologiques, un monde va surgir, « monde flottant » (le nôtre ?), où toujours l’inattendu arrive. N’est-ce pas là le réel qui se dévoile : multiple, discontinu, chaotique, contradictoire, irréductible – mais recomposant de ce fait un ordre paradoxal, renaissant, enfantin, infernal/paradisiaque, où des harmonies inouïes s’échappent du « heurt des significations » ?
D’ailleurs le nom d’OBERIOU, donné par D. Harms et ses amis à leur mouvement veut dire : Société pour l’art réel.
On est donc assez loin de l’absurde ou du pur non-sens, comme on l’entend dire trop souvent.
On aura beau désarticuler le langage, on ne peut tuer le sens : inépuisable, il rejaillira toujours, se refigurant en de multiples épiphanies.

Ici, on serait du côté de Lewis Carroll, mais qui aurait croisé Jarry.
La scène de théâtre devient le lieu où « sentir le monde », « débarrasser l’objet des cultures putréfiées du passé » (manifeste Obériou).
Lieu du renouvellement permanent, de l’éclosion de vérités secrètes, germinales.
Lieu de l’émerveillement.
Mais aussi, puisque rien n’est simple, secoué par les convulsions de l’Histoire.
D’où l’insistance d’un thème récurrent dans l’œuvre (et dans la vie hélas) de Daniil Harms et que l’on retrouvera ici : celui de l’arrestation arbitraire, qu’un réel pour le coup sinistre allait confisquer tragiquement.

SUR LA MISE EN SCENE

Avec Elisabeth Bam, nous continuons à explorer les liens qui unissent poésie et théâtre (mais en tournant le dos au « poétique » et au « théâtral »).
Poésie et théâtre ont un fond commun, une même origine peut-être : un appel à susciter une présence qui fait venir à nous le monde, nous le fait apparaître comme à la lumière d’une petite lampe, ou déployé à partir d’une vibration première, comme ce son de cloche que l’on entend précisément dans le nom : Bam.

Pour aborder Elisabeth Bam, les acteurs doivent se délester de toute volonté interprétative pour se laisser conduire et envahir par les forces qui, communiquées par la pièce, gravitent sur le plateau : rythmes, pulsations, variations d’intensité, brusques ruptures de ton…
Ils se font explorateurs de la SCENE, cette planète étrange qui, accordée à l’étrangeté du texte, manifeste au spectateur sa propre étrangeté.
Il y a une manière de laisser la pièce s’inventer sous nos yeux, livrer ses secrets et ses surprises, délivrance qu’il s’agit d’accompagner avec beaucoup de tact.

La langue, d’autant qu’elle est poétique ou décalée, doit être restituée à ses dynamiques naturelles, rendue pleinement organique, rythmique, à l’opposé d’un phrasé « naturaliste » souvent inconscient qui contraint la parole et bride le déploiement du sens, des sens.

Un même courant circule entre les acteurs. Quoique fortement individualisés, ils constituent un chœur éclaté, en mille morceaux. Une mouvante et instable constellation.
La scénographie doit favoriser ces éclosions. D’une extrême légèreté elle met en valeur les quelques objets prégnants : une porte, une cloche, un bolet…
Par ses interventions et ses inventions souvent incongrues, l’acteur-musicien, à l’aide de quelques instruments hétéroclites, contribue à ce qui doit apparaître non comme une mécanique de l’absurde, mais comme des opérations surprenant la naissance du sens, un peu à la manière du Cosmos de Gombrowicz.

21 février 2018

[Chronique] Vous n’allez pas me dire ce que je dois voir (une révolution est femme), par Alain Jugnon

Mathieu Brosseau, Chaos, Quidam éditeur, février 2018, 160 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37’91-075-8. [Écouter un extrait]

Mathieu Brosseau, dans un roman qui va très loin dans le roman, qui va dans le roman comme jamais roman n’avançait jusque-là, ordonne et organise la femme comme la seule direction possible pour l’homme, le seul sens et l’unique lieu pour la folle liberté faite humanité, en tout.

On connaît les grands récits et les vrais romans de la femme, on a lu Alfred Jarry dans L’amour absolu et L’amour en visites, on a lu Ulysse de James Joyce et le roman final de Molly Bloom, on a lu encore L’Education sentimentale qui est bien plus le roman de la femme que Madame Bovary, on a lu enfin Aurélia de Gérard de Nerval.
Chaos
, le roman de Mathieu Brosseau, est à ce point un roman qui avance comme ceux-là que la femme existe dedans, que son nom est la Folle, que le monde est devenu fou de maintenir sa Folie dans le récit jusqu’au terme qui est la fin de la guerre et la vérité de l’amour. Les dernières pages de Chaos, mais déjà les premières, et encore celles qui constituent son milieu, forment des phrases qui ont la force vitale, la vraie vie vivante, de la rencontre de Moreau et Arnoux chez Flaubert, de Dieu et elle chez Jarry ou de madame x et lui chez Nerval. Il n’y a que le lecteur conscient de tous ces romans qui passent du 19ème au 20ème siècle (d’un Nerval l’autre Joyce) pour voir ce qu’il sait là en lisant dans Chaos que le tout-monde est le roman-tout d’une folle.
On reprendra Aurélia, de 1855, roman saignant au cœur, pour toucher à ce bonheur titré Chaos, un nouveau roman de 2018. Lisant un tel roman, on inventera à nouveaux frais le roman, c’est-à-dire la littérature et la poésie qui avancent ensemble. On prendra tout son désir d’humanités pour des formes vivantes dans un miroir, dans un miroir qui fait un tableau, un tableau qui forge un théâtre, théâtre qui creuse analogiquement la montagne, ou la ville. Un train célinien nous embarquera et nous nous trouvons bien là : émotion est motion.

Dans Chaos de Brosseau comme dans Aurélia de Nerval, ni le chaos ni la femme ne sont le personnage, même pas le fantôme ou l’image. Non, le chaos et la femme sont l’écriture du monde tel qu’il est réalisé par l’écriture même. Il existe une pragmatique du Nerval sur-romantique dans Chaos que l’on reconnaît dans Aurélia, le dernier roman du dernier Nerval, le roman du mort nyctalope.

« La seule différence pour moi de la veille au sommeil était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux ; chaque personne qui m’approchait semblait changée, les objets matériels avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière à m’entretenir dans une série constante d’impressions qui se liaient entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs, continuait la probabilité. [1]»

Le rêve ainsi continuerait la probabilité de la vie. Le Rêve et la Vie est l’autre titre du roman de Nerval, Aurélia en est donc le titrage brillant, le titre comme on parle de l’or et de la valeur en général. Et qu’on ne dise plus que pour le poète romantique (quoi romantique ?) le rêve est la vie, ou pire : que la vie est le rêve. On meurt à moins et on pleure de rire à suivre à la lettre l’esprit montant, la mystique floue et assez bête de Monsieur Labrunie. Rien de mystique dans Aurélia, car elle manque. Pareillement, rien de chaotique dans Chaos car il manque aussi.

« Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaîne non interrompue d’hommes et de femmes en qui j’étais et qui étaient moi-même ; les costumes de tous les peuples, les images de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes facultés d’attention s’étaient multipliées sans se confondre, par un phénomène d’espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle d’action dans une minute de rêve.[2] »

Le Chaos de Mathieu Brosseau est, par là, le communisme fait d’hommes et de femmes en une Folle et une seule, face à un homme et le seul qui puisse : l’Interne de médecine. Le nervalisme de Brosseau dans Chaos est un rêvalisme, qui se termine, post-romantiquement, ainsi  : « Vivre ne sert qu’à ça → voir les rêves dans la vie → attendre, attendre qu’ils apparaissent et noyautent le Chaos, que les histoires fabuleuses interviennent toujours et encore dans le cours des choses. Pour que nous puissions nous rencontrer. Vous et moi. Alors oui, sans les yeux, voyons-nous au milieu des flots torrentiels et des courants du Nouveau Monde » (p. 160).

Avant la philosophie de la vie et du rêve que contient le roman de Mathieu Brosseau, il y a une histoire. Avant ou plutôt au même moment dans l’espace des pages écrites là. Il y a l’histoire d’une internée en ville dans un hôpital psy qu’un interne décide de sauver en la faisant s’échapper pour la ramener auprès de sa sœur jumelle et aînée. C’est l’histoire, qui voit la sœur de la sœur être nommée la Folle, l’interne l’Interne et, par exemple, l’autre sœur : Aînée.
Cette même histoire raconte qu’il y a le Chorion qui est une masse visqueuse en mouvement et au ciel et qui lie la Folle au monde comme le Monde à la folie de ce placenta multicolore et amphibie. On lit et on comprend que si l’Interne veut sauver la Folle, c’est de fait la Folle qui sauve le monde en tenant sa folie, le monde, les hommes et les femmes à l’instant t de sa montée au ciel et de son unification au tout, d’un bout à l’autre et de haut en bas. De sœur, il n’en est plus, quand c’est une nouvelle anatomie qui fait toute la naissance et toute la mort : la révolution est la femme, un point (un aleph) c’est tout, une femme (un amour) c’est là.

« Vivre : entrer → sortir. Petite boucle dans le vent. Attention car on ne peut arrêter le mouvement des choses sans perdre la tête, il n’y a pas plus irréels que les musées, où moisissent les reflets, les obsessions logiques. Attention, la souveraineté du capital est une coquetterie attentatoire à la Nature. Les actionnaires du monde cultivent le désir d’immortalité de leur corps et de leurs possessions. Taxidermie ! Musées ! Misère ! Folie ! La révolution perpétuelle doit commencer ici. Guillotine ! Gloire aux flux affranchis, honneur aux courants détachés. Sans mots pour les refléter. Ouvrir les zoos, parcs, domaines, mers, corps : ouvrir ! Laisser l’eau travailler les sols, les animaux contaminer les villes, les arbres pousser sur les routes ! Ouvrir ! [3]»

Le rêve et la vie, chez Mathieu Brosseau, cela se traduisait par l’homme et le monde chez Nietzsche, ou bien par l’arve et l’aume chez Artaud : ce que la fin du roman annonce comme la bonne nouvelle du Vous et Moi, d’une Lecture qui se fera Ecriture, un Dehors qui se fera Dedans.
Dans le nouveau roman de cette année circulaire, l’écrivain en mouvement invente le roman vital, c’est le nom qu’il faut donner à cette école de vie mise et prise en livre, sans psychologie ni sociologie : un nouveau roman comme chez Alfred Jarry pour une autre fin de siècle. On lit alors une nouvelle connaissance du réel qui prendrait à contre-pied l’invention de la psychanalyse et son cortège de découverte profonde et surprenante. Dans Chaos les profondeurs sont celles du corps et des flux, ce sont des fleuves et des circuits qui charrient les êtres imprimés selon le caractère des devenirs.
On a là une nouvelle philosophie de l’âme (c’est de l’or pour la littérature quand la pensée écrite touche ainsi au seuil du réel, consistant en sa porte ouverte, sa monade avec fenêtre) : ce n’est plus wo Es war soll Ich werden (Freud qui tentait une nouvelle cinématique du fléchage Inconscient → Conscient), c’est plutôt wo Ich war soll Es werden – avec Ich le Sujet, l’Être, la Forme et Es la femme, la révolution, le devenir et le fond. La flèche signale maintenant le chaos car c’est un ordre nouveau qui naît et qui voit le ça être le pendant, dans le roman, du chaos dans la vie. Qu’il faut nommer Chorion ou Masse haute, cet UN-conscient qui affirme et crie du haut du ciel : où je suis c’est elle qui devient.
Elle devient, elle est, elle révolutionne cosmique et tragique, page 61, quand il est écrit : « Elle voit le Big Bang contemporain et ce n’est pas une comédie. »

La Folle de Chaos donne raison à l’écriture libre du poème critique, ce roman sans ordinaire et sans quotidien que nous lisons comme une bible humaine ou une odyssée moderne, c’est le roman de René Daumal (Le Mont Analogue) et celui de Franz Kafka (Le Château). C’est encore et toujours le roman théâtral : chaos signifie d’abord scène. Et roman veut dire poésie vécue, le poète écrit l’art poétique de tous les romans possibles et il vit la littérature comme une création libre de joueur demain.
De la même manière, le communisme littéraire de Mathieu Brosseau frappe le lecteur enhardi qui ne se sort plus simple vivant des phrases merveilleuses et chaleureuses du poète qui voulait écrire le roman premier de la création de la femme par le monde lui-même :

« C’est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le théâtre où venaient s’accomplir les actions physiques qui préparaient l’existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée. Sans agiter le mystère impénétrable de l’éternité des mondes, ma pensée remonta à l’époque où le soleil, pareil à la plante qui le représente, qui de sa tête inclinée suit la révolution de sa marche céleste, semait sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux. Ce n’était autre chose que le feu même qui, étant un composé d’âmes, formulait instinctivement la demeure commune. L’esprit de l’Être-Dieu, reproduit et pour ainsi dire reflété sur la terre, devenait le type commun des âmes humaines dont chacune, par suite, était à la fois homme et Dieu. [4]»



[1] Gérard de Nerval, Aurélia, p 131, Folio, 2005.

[2] Gérard de Nerval, Aurélia, p 134 et 135, Folio, 2005.

[3] Mathieu Brosseau, Chaos, p 150, Quidam éditeur, 2018.

[4] Gérard de Nerval, Aurélia, p 158 et 159, Folio, 2005.

29 mars 2017

[Chronique] Paul Ardenne, Belly le ventre, par Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Ardenne, Belly le ventre, éditions La Muette – Le Bord de l’eau, Bruxelles, février 2017, 366 pages, 25 €, ISBN : 978-2-23568-749-93.

Le « tout pour la tripe » de Frère Jean des Entommeures du Quart Livre trouve en ce  livre-fleuve d’huile de vieilles noix une nouvelle déclinaison. Il ne conjugue pas le ventre sur la simple appétence personnelle. « Belly » devient une de ces  fables sublimes et grotesques qui traversent la littérature roturière de Rabelais à Jarry jusqu’à Novarina et aujourd’hui Ardenne. Ce dernier n’y va pas par le dos de la cuillère. C’est aussi jouissif que terrible puisque l’auteur montre comment le monde est régi. L’ambition des puissants sous couvert de costumes – parfois à 6000 euros pièces – est de se satisfaire en faisant de tout sujet un serviteur.

L’astuce d’Ardenne tient à la démonstration des agissements du potentat « idéal » à travers la symbolique du corps. Cœur, sexe, cerveau, membres ne sont qu’à la remorque de « Messer Gaster ». L’omnipotent n’est pas le plus important du lieu mais il se fait passer pour tel et tout. Si bien que la "science" ou ce qui en tient lieu est gastrique où n’est pas.

C’est féroce et roboratif à souhait. Il s’agit de s’en payer une bonne tranche avant de retrouver nos vacations farcesques au service du monstre chérissable et sa « surenchair». Niçoises les femmes lui préparent des salades, et les choutes de Bruxelles mitonnent, ce qui donnera suffisamment de CO2 pour faire klaxonner son sphincter. Mâles et femelles ne sont donc que ces « organiques »  prêts à tout pour  offrir l’orgasme à l’ogre qui les digère.

La prouesse épique et épistémologique devient une immense fatrasie physique et politique. Et un tel trip en triperies agit comme laxatif comique au peu que nous sommes : larrons foireux des ladres qui nous gouvernent. Au rang des dévorées et des Jacqueline les fatalistes, Ventriloquie son épouse fait figure de Madame Trump ou Madame Fillon. C’est dire ce qu’il en est du monde. Exit les belles de cas d’X, Chimène  est chimère quand à Belly il chie mère et père.

Au sein de cette cour des miracles, ce harlem des nègres blancs, Ardenne prouve qu’il n’est donc pas qu’analyste mais inventeur de langage – présent déjà dans Sans Visage.  Mais Belly Le Ventre est à ce jour son livre le plus puissant. Celui qui souffre depuis son enfance de ses entrailles, trouve là un moyen d’en faire un opéra – entendons une ouverture. Les miasmes sont parfois insupportables. Mais le livre tord les boyaux.

4 septembre 2014

[Libr-retour] Des modernes et des antimodernes

Dernière mise à jour pour le moment, un article qui, publié en 2006, n’était plus du tout disponible sur Libr-critique : il s’agit d’une réflexion sur l’opposition entre moderne et antimoderne – qui se subdivise entre antimodernisme conservateur et antimodernisme progressiste.

 

Mais comment peut-on encore être moderne ?, telle est la question que ne cessent de marteler depuis un quart de siècle tous ceux qui sont demeurés étrangers aux avant-gardes des années 60-70 ou qui ont pris leurs distances par rapport aux derniers avatars de la modernité. Dès 1981, dans Le Ruban au cou d’Olympia, le déjà classique Michel Leiris stigmatisait la « merdonité », cette dérive spectaculaire qui, suivant l’irrésistible flux capitaliste, tend à confondre modernité et actualité : « Notion stimulante mais caduque […], la modernité […] n’a-t-elle pas, camouflet à son nom même, cessé d’être moderne ? » (Gallimard, p. 248). Débutait une ère souvent qualifiée de « postmoderne », où l’on ne se contentait pas de dénoncer la dégradation de la modernité en modernisme — cette quête effrénée de la nouveauté —, ou encore les excès formalistes (purisme) et idéologiques (activisme révolutionnaire) : l’heure de la revanche sonnait pour tous les naufragés de la vague textualiste, qui s’empressaient de sonner l’hallali des avant-gardes pour claironner le retour à des valeurs sûres.

 

L’antimodernisme conservateur

A l’écart des polémiques qu’au sein de ce qu’on appelle « la vie littéraire » entretiennent les intellectuels médiatiques et des revues comme Esprit ou Le Débat, l’université n’est pas en reste, en la personne d’un de ses plus illustres représentants, Antoine Compagnon, professeur de notoriété internationale qui enseigne et à la toujours prestigieuse Sorbonne (Paris IV) et à l’Université Colombia de New York. Peu après Les Modernes (1984) de Jean-Paul Aron, mais sans tremper sa plume dans la même encre satirique, cet ancien disciple de Barthes entreprend de commencer un bilan qui s’apparente à une liquidation. Les Cinq Paradoxes de la modernité (Seuil, 1990), tout d’abord, mettent en relief les apories d’une modernité avant-gardiste dont l’éthique et l’esthétique de la rupture aboutissent au formalisme stérile et au progressisme illusoire, à la fétichisation du nouveau et de la théorie. « Le démon de la théorie » est précisément celui qui s’empare de ceux que l’on pourrait nommer les « terroriciens » si l’on voulait employer un mot-valise offrant un clin d’œil au Paulhan des Fleurs de Tarbes : dans leur lutte sans merci contre le sens commun, « ils soutiennent des paradoxes, comme la mort de l’auteur, ou l’indifférence de la littérature au réel », de sorte qu’ils échouent à débarrasser les études littéraires de la doxa (Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun, Seuil, 1998, pp. 277-278). Avec beaucoup d’érudition et un art subtil de la nuance, l’historien de la littérature procède ainsi à une démythification de la théorie qui le conduit au constat d’échec des « Vingt Glorieuses » avant-gardistes. Pour légitime et salutaire que soit cette démarche, elle doit néanmoins être jugée à l’aune de ses conclusions : une suite d’apories ressortissant à une logique consensuelle de l’entre-deux. La justification qu’en donne l’auteur doit se lire conformément à la ligne directrice de l’ouvrage, à savoir le triomphe du sens commun : « L’aporie qui termine chaque chapitre n’a donc rien d’accablant : ni la solution du sens commun ni celle de la théorie n’est bonne, ou bonne toute seule. On peut les renvoyer dos à dos, mais elles ne s’annulent pas l’une l’autre, car il y a du vrai de chaque côté » (p. 281). Les meilleurs exemples de cette pensée molle se trouvent à la fin du chapitre sur le style, où l’on apprend que « le style existe bel et bien » (p. 208), et de celui sur l’auteur : « la présomption d’intentionnalité reste au principe des études littéraires […], mais la thèse anti-intentionnelle, même si elle est illusoire, met légitimement en garde contre les excès de la contextualisation historique et biographique » (pp. 98-99).

 

En fait, malgré la posture d’épistémologue modéré qu’adopte Antoine Compagnon, corrélative d’une position de surplomb (se différenciant de la théorie littéraire, sa théorie de la littérature se pose comme une critique de la critique, un archidiscours déontologique chargé d’évaluer la recherche littéraire avec scepticisme et relativisme), on peut se demander si, dans sa conclusion générale, il ne nous livre pas lui-même l’explication de son engagement critique : « L’attitude des littéraires devant la théorie rappelle la doctrine de la double vérité dans la théologie catholique. Chez ses adeptes, la théorie est en même temps l’objet d’une foi et d’un désaveu : on y croit, mais on ne va quand même pas faire comme si on y croyait tout à fait » (p. 278). Témoigne sans doute encore de cette projection l’illustration supplémentaire qu’il donne de cette attitude dans Les Antimodernes (Gallimard, 2005), manifestant à cette occasion une incomparable ingéniosité de casuiste : « En théorie, Barthes défend des idées modernes ou même d’avant-garde, mais en pratique il ruse avec ses idées […] » (p. 418). De même, la formule paradoxale de Barthes qu’il cite — « être d’avant-garde, c’est savoir ce qui est mort ; être d’arrière-garde, c’est l’aimer encore » (p. 433) — n’éclaire-t-elle pas sa propre position ? Se reconnaître dans l’antimodernisme tel qu’il le définit, c’est-à-dire « l’arrière-garde de l’avant-garde », n’est-ce pas se repositionner en fonction de sa situation universitaire ? Sinon, comment comprendre une telle réactualisation de la Querelle entre Anciens et Modernes, ou plutôt cette parade triomphale de néo-Anciens ou Modernes traditionalistes dans un paysage littéraire d’après la bataille — ciel de traîne après la perturbation —, cette tentative pour réhabiliter les «réactionnaires de charme » (p. 448) et faire des antimodernes « les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés » (p. 8), « des modernes en liberté » (p. 14), des consciences critiques qui ont « été les véritables fondateurs de la modernité et ses représentants les plus éminents » (p. 19) ? La parenthèse théoriciste (terroriciste ?) achevée, il s’agit désormais de remettre à l’honneur certaines notions (« l’auteur », « le monde », « le style »…), des figures mises au rebut par les récentes avant-gardes (Benda, Paulhan, Gracq…), des valeurs comme le respect de la tradition, le goût du sublime, ou encore l’amour de la langue, sans oublier la discipline reine de la Sorbonne que constitue l’histoire littéraire — dont l’auteur de La Troisième République des lettres (Seuil, 1983) redore le blason au travers de l’hommage rendu au « grand patron des études littéraires en France » (Lanson)i, et qui, apanage des savants, reste (redevient) pour lui le fondement de la recherche universitaire1. Ainsi la stratégie démonstrative à l’œuvre des Cinq Paradoxes de la modernité aux Antimodernes, en passant par Le Démon de la théorie, peut-elle se condenser en cette formule : dater les Modernes qui ont voulu faire date et exhumer les « inactuels ».

 

Dans cette perspective, Antoine Compagnon dresse un portrait tout en nuance et en profondeur des antimodernes : loin d’être de simples réactionnaires ou conservateurs traditionnels, ce sont des êtres politiquement, éthiquement et esthétiquement ambivalents — « modernes déchirés », « modernes intempestifs » (p. 7), « modernes vus de dos » (p. 441), terriblement sublimes, « à la droite de la gauche comme à l’arrière-garde de l’avant-garde » (p. 445)… Et puisque ces inactuels sont plus actuels et plus modernes que les plus modernes des contemporains, il convient de substituer aux appellations péjoratives celles de Paulhan et de Barthes : mainteneurs, conservatifs ou réactifs, au lieu de conservateurs ou réactionnaires… Cette logique du retournement paradoxal prévaut jusque dans la définition qui inaugure la première partie (« Les Idées ») : « l’antimodernité entendue non comme néo-classicisme, académisme, conservatisme ou traditionalisme, mais comme la résistance et l’ambivalence des véritables modernes » (p. 17). Rien d’étonnant, donc, à ce que la section consacrée à la cinquième composante antimoderne procède à un détournement de Kant, pris en tenaille entre Emerson et Burke, « premier théoricien de la contre-révolution » (p. 111) : ignorant la relecture qu’opère Lyotard de la Critique du jugement esthétique dans Le Postmoderne expliqué aux enfants, à savoir que « c’est dans l’esthétique du sublime que l’art moderne (y compris la littérature) trouve son ressort, et la logique des avant-gardes ses axiomes » (Le Livre de Poche, 1988, p. 20), Antoine Compagnon fait du sublime une caractéristique de l’antimodernisme sous prétexte que, même chez Kant, la terreur — « l’émotion sublime par excellence » pour Burke (p. 111) — fait toujours partie intégrante de cette catégorie. Or, l’esthétique antimoderne se rattache au beau, et non au sublime, dans la mesure où elle se détermine, entre autres traits distinctifs, par le fini, le continu et la terreur, et non par l’infini, le discontinu et l’horrible (qu’on se rappelle l’aphorisme de Jarry au principe d’un art de l’informe : « J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté »ii).

 

La tentative d’annexion de ces trois hérauts de la modernité que sont Flaubert, Baudelaire et Barthes n’a rien de surprenant non plus : à ce stade, on ne saurait craindre d’avancer que nous avons bel et bien affaire à une subversion du moderne par amalgame. Comment peut-on en effet ranger sous la même bannière de Maistre ou Bloy et Baudelaire ou Flaubert, dont Bourdieu a montré le rôle prépondérant dans l’invention de la modernité, le premier en imposant un nouveau nomos (l’autonomie artistique) et le second en révolutionnant le roman par la subordination du sujet à la forme ? Comment mêler des écrivains politiquement conservateurs et esthétiquement traditionalistes (Barbey d’Aurevilly, Bloy, Bourget, Barrès…) à d’autres plus novateurs et progressistes (Breton, Bataille, Barthes… — pour rester dans la liste des noms commençant par la deuxième lettre de l’alphabet) ? Comment mettre sur le même plan Gracq et Barthes : si tous deux ont pratiqué l’écriture fragmentaire et sont philologues, au sens d’amoureux de la langue, est-ce de la même langue qu’il s’agit ? A celui dont l’écriture préférentielle s’ancre dans un XIXe siècle qui s’achève avec Proust, la verve satirique, le beau style, la finitude rhétorique et le purisme linguistique ; au maître du structuralisme, au sémiologue, au fervent défenseur des avant-gardes, à l’écrivain jouisseur du texte, le ludisme, la langue absconse, l’infinitude vertigineuse de l’espace scriptural… A l’évidence, pour réussir à intégrer ces deux figures antithétiques dans la catégorie fourre-tout des antimodernes, il a fallu tirer le plus moderne vers le classicisme et le plus classique vers le surréalisme… Au problème de l’aplanissement — lequel est poussé jusqu’à la provocation dans l’affirmation finale : « L’antimoderne est le neutre où Barthes rejoint de Maistre » (p. 448) — s’ajoute celui de la survalorisation : est-il légitime de réduire au même deux auteurs qui n’ont pas joué un rôle égal dans l’histoire de la littérature contemporaine ? Plus généralement, la notion d’antimodernisme est trop équivoque et trop large, d’autant plus floue que manque une étude contextuelle des conditions dans lesquelles, pour chaque état du champ, s’effectue le rejet d’une modernité particulière. La volonté de réévaluer une vague tendance idéologico-esthétique ne pouvait qu’aboutir à une double erreur de perspective, historique et méthodologique : l’hyperfocalisation (ou effet de zoom) rend à ce point aveugle qu’on en vient à décréter que la quasi-totalité de la littérature post-révolutionnaire est antimoderne… (Et que faire des Stendhal, Hugo, Zola, Jarry, Breton, Bataille, Malraux, Queneau, Sartre, Beckett, Genet, Ionesco, Camus, Simon, Duras, Butor, Perec, Guyotat, Novarina ou Prigent, pour ne citer que quelques représentants majeurs de la modernité ?). Rendons cependant à Antoine Compagnon ce qui lui appartient : une hyperlucidité qui lui fait reconnaître à la première page de sa conclusion que sans doute « trop d’antimoderne tue l’antimoderne » (p. 441).

Se positionnera parmi les Antimodernes que décrit Antoine Compagnon l’auteur de L’Enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature : la postlittérature, c’est la disparition de la littérature dans un univers sans autorité ni valeurs, où triomphent la haine de la langue, le ludisme et le politiquement correct. Et Richard Millet de préférer la civilisation qui favorise la ferveur du sens, le vertical à l’horizontal, le singularisme à l’universalisme et les anti-Lumières au progressisme laïc : fustigeant un Nouvel Ordre Moral qui, pour lui, englobe le « révisionnisme littéraire », les Droits de l’Homme comme les minorités ethniques, religieuses et sexuelles, il se pose comme adepte d’une esthétique normative et d’une langue hypostasiée, se range du côté de la spiritualité chrétienne, de l’aristocratisme, de la vérité auctoriale, de l’œuvre, du style et de la métaphore.

 

L’antimodernisme novateur

 

Si, à la fin de la même année 2005, dans Dada et les arts rebelles (Editions Hazan), Gérard Durozoi se détermine également par rapport à l’idéologie moderniste, il ne propose pas pour autant la même définition de l’antimodernité : selon lui, il s’agit d’une résistance novatrice à la « surenchère formelle » (p. 8) qui a fait dériver les Modernes jusqu’à la « post-modernité ». Non que le critique d’art ne soit pas conscient des questions que l’on peut légitimement se poser face à toutes les avant-gardes : « Quelle portée attribuer à une contestation qui, tout en se prétendant radicale et définitive, doit périodiquement resurgir ? Cette crispation sur la négativité, cette réactivation des démarches agressives contre le goût et l’art tel qu’il continue à être admis, ces indifférences multiplement répétées à l’égard de l’avenir comme du passé, n’indiquent-elles pas amplement leur vanité ? Quelle confiance accorder à des mouvements qui déprécient au lieu d’exalter, et qui semblent piétiner rageusement, mais de manière impuissante ? » (p. 11). Mais, se penchant sur « l’horizon mental » constitutif de notre contemporanéité, il en vient à une conception clivée de l’avant-gardisme pour appréhender un fait artistique et philosophique majeur : la critique des excès esthétiques et idéologiques qu’en un siècle ont perpétrés les avant-gardes modernistes par des « avant-gardes rebelles » qui, de Dada au lettrisme et au situationnisme, en passant par le surréalisme, Cobra, Fluxus ou l’actionnisme viennois, se sont souvent révélées tout aussi virulentes et subversives, mais pas de la même façon.

 

Sans vouloir dresser un parallèle systématique entre deux ouvrages très différents, un essai original et un vade-mecum qui, appartenant à la collection « Guide des arts », contient de courts articles classés par ordre alphabétique dans trois parties (« Techniques et concepts communs », « Mouvements » et « Artistes »), concentrons-nous sur les deux séries d’antinomies qui s’en dégagent. La première confronte à une modernité remontant aux Lumières une antimodernité conservatrice : Contre-Révolution, Anti-Lumières versus Révolution, Lumières ; antidémocratisme, antirationalisme humaniste, voire idéaliste vs rationalisme matérialiste, antihumanisme ; conservatisme (poids du passé et de la tradition) vs progressisme (priorité à l’avenir et à l’innovation) ; « théologie du péché originel » (p. 88), « vérité éternelle de la Chute » (p. 90) vs « métaphysique moderne du progrès », « hubris sacrilège des modernes » (pp. 88 et 90) ; pessimisme individualiste et mélancolique vs optimisme réformiste ; vitupération des « prophètes du passé » vs lyrisme messianique ; imprécation vs ludisme ; philologie, purisme linguistique vs misologie, purisme formel ; scepticisme, indépendance, ambivalence vs arrogance, radicalisme, activisme politique…

 

La seconde oppose « les avant-gardes rebelles » (antimodernité novatrice) aux avant-gardes modernistes : tabula rasa de toutes les valeurs libérales, de toute tradition, de tout goût officiel, « déterminé davantage par la rumeur et la marchandise que par l’expérience des œuvres » (p. 67) vs rationalisme utilitariste, société de consommation et de communication ; exploitation des forces dynamiques actuelles (« utopie inverse de celles des Modernes », p. 10) vs conception téléologique de l’Histoire, foi en l’avenir ; désengagement vs engagement politique ; créations collectives et éphémères, artiste comme « "monteur" ou organisateur de l’expérience sensible » (p. 10) vs mythologie du créateur et de ses œuvres éternelles ; amateurisme vs esprit de sérieux ; activité du public (cf. happenings) vs passivité ; prédilection pour le chaos, l’informe, les forces irrationnelles, l’automatisme vs prédominance de l’ordre rationnel, la maîtrise de la forme ; promotion du « bricolage ludique » (p. 18), de formes « impures » telles que le ready-made, le photomontage et le collage, qui « conteste radicalement l’opposition entre matériau réputé artistique et déchet banal » et qui, « détruisant l’image homogène, […] découvre une esthétique de l’hétérogène et du contradictoire » (p. 34) vs purisme formel, homogénéité, noblesse des matériaux…

 

Malgré leurs profondes divergences, les deux livres ont comme point commun tout à fait significatif d’assimiler la modernité aux modèles canoniques de l’avant-gardisme — qui, selon Jean Clair, n’est pourtant qu’une « idée clivée de la modernité »iii. Or, de Gide à Desportes, en passant par Proust, Céline, Michaux, Sartre, Camus, la surréflexion (Bonnefoy, Du Bouchet, Dupin, Jaccottet…), Ernaux, ou encore Koltès, nombreux sont les mouvements et les écrivains novateurs et progressistes à avoir résisté au terrorisme groupusculaire, à l’éthique et l’esthétique de la tabula rasa, au lyrisme prophétique, au radicalisme théorico-politique et, plus généralement, aux excès en tous genres (hyperformalisme, libération de l’inconscient, exploration de l’informe, expérimentation des formes hétérogènes les plus extrêmes…).

 

Faut-il être absolument moderne ?

 

Les deux concepts les plus marquants depuis un quart de siècle, ceux de « postmoderne » et d’« antimoderne », révèlent la volonté d’échapper à un certain académisme moderniste. Car si la question s’est posée de savoir s’il faut être absolument moderne, c’est que bien évidemment le paradigme moderniste était devenu une norme. Ce que ne manque pas de souligner Henri Meschonnic, dans Célébration de la poésie par exemple : « […] "la tradition des avant-gardes", tradition de la provocation. L’ennui est justement que c’est déjà aussi une tradition » ; « Le comble […], c’est de se croire moderne parce qu’on fait du bruit dans le contemporain » (Verdier, 2001, pp. 93 et 203). D’où certaines tentatives pour émanciper le contemporain du moderne. C’est le cas de Dominique Fourcade, qui, après avoir posé dans Outrance Utterance et autres élégies la « non-identité du contemporain au moderne » (P.O.L, 1990, p. 12), affirme dans un entretien avec Henri Bauer : « Il me semble que le moderne a été réalisé […]. Il n’y a donc surtout pas, surtout plus, à être absolument ni résolument moderne. Mais il serait beau d’être contemporain, il serait beau et juste de l’être, selon une forme à inventer dans la mesure même où le contemporain, qui est une nuit, s’invente » (Java, n° 17, été-automne 1998, pp. 67-68). Le problème est que le contemporain se confond le plus souvent avec l’actuel, c’est-à-dire la totalité éclectique de ce qui est en vue dans le champ, le fourre-tout anomique de la littérature au présent qu’imposent aussi bien l’univers éditorial ou journalistique que les panoramas universitaires. Reste la notion d’« extrême contemporain », forgée par un collectif prestigieux (M. Chaillou, J. Deguy, D. Fourcade et J. Roubaud) lors d’un colloque en 1986 dont les actes furent publiés l’année suivante dans la revue Po&sie, peu avant que naquît la collection du même nom chez le même éditeur (Belin)… Mais elle est déjà datée, du fait qu’elle constitue un label — qui, en outre, recouvre une entreprise essentiellement patrimoniale.

En définitive, toutes ces critiques de la modernité au profit de la contemporanéité, de l’anti- ou de la post-modernité, oublient que le moderne, qu’il soit ou non d’avant-garde, se définit précisément par une posture critique qui implique une constante remise en question, un perpétuel dépassement. A la fin des années cinquante, Ionesco rappelait que le propre de l’avant-garde est de toujours s’opposer aux normes contemporaines : « […] le véritable art dit d’avant-garde ou révolutionnaire, est celui qui, s’opposant audacieusement à son temps, se révèle comme inactuel » (« Toujours sur l’avant-garde », 1958, dans Notes et contre-notes, Folio, 2003, p. 96). Et depuis les années quatre-vingt, Christian Prigent — qui, dans L’Incontenable (2004) par exemple, montre que derrière des apparences de roman à la mode, « branché à l’idéologie d’époque »iv, Le Surmâle de Jarry est un roman moderne au sens où, creusant « l’Autre dans le Je et l’autre jeu (de langue) dans le jeu (de la fiction précodée) », il est habité par le négatif (l’innommable) — ne ménage pas ses efforts pour nous prévenir que « refuser l’idée moderne, la caricaturer dans la crispation avant-gardiste ou la diluer dans le fourre-tout post-moderniste », c’est oublier qu’« écrire produit, contre les idées, de la pensée »4, que le moderne a l’impossible comme horizon et qu’il est un incessant état de crise, une inlassable érosion « des savoirs d’époque »4, « la conscience du négatif, le rappel têtu du malaise, la dénonciation de l’idylle avec la légende du monde (le monde identifié aux représentations que la "culture" en donne) »4, bref, une conception de la langue comme langue étrangère et de la littérature comme question-de-la-littérature.

 

Indépendamment de tout parti pris, il convient de faire obstacle à ce « démon de la théorie » qui pousse universitaires, écrivains et essayistes à subsumer les pratiques particulières sous de trop vastes et vides appellations — à ce travers qui trouve une explication dans une loi plus ou moins implicite du champ littéraire français, selon laquelle il n’est de position visible sans discours généralisant. Plutôt que de tomber dans l’hypostase, il est préférable d’analyser rigoureusement des postures singulières qui, à chaque état du champ, contribuent à enrichir notre appréhension du monde (et) de la littérature et/ou renouvellent des motifs ou des formes spécifiques.

 

 

 

i Cf. Antoine Compagnon, La Troisième République des lettres, Seuil, 1983, p. 59, et Le Démon de la théorie, Seuil, 1998, p. 20.

ii Alfred Jarry, L’Ymagier, n°2, janvier 1895 ; repris dans Œuvres complètes (édition de Michel Arrivé), Gallimard, « La Pléiade », t. I, 1972, p. 972.

iii Cf. Jean Clair, La Responsabilité de l’artiste. Les avant-gardes entre terreur et raison, Gallimard, 1997. Pour avoir participé depuis un quart de siècle à toutes les polémiques sur « la crise de l’art contemporain » et publié de virulents essais (Considérations sur l’état des Beaux-Arts. Critique de la modernité, Gallimard, 1983 ; De la modernité considérée comme une religion, L’Echoppe, 1988…), le critique d’art reconnu qui a dirigé le Musée Picasso (Paris) de 1989 à 2005 est perçu comme un antimoderne (au sens négatif de contempteur de la modernité).

iv Voir, respectivement, Christian Prigent, L’Incontenable, P.O.L, 2004, pp. 89 et 106 ; Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991, p. 28 ; A quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, 1996, p. 10 ; Salut les modernes, P.O.L, 2000, p. 29.

4 février 2014

[Chronique] Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique et sciences à l’aube du XXe siècle

En cette fin de siècle scientiste, quoi de plus subversif que d’annexer les sciences dans un projet littéraire ?

Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle, éditions du Cygne, automne 2013, 184 pages, 18 €, ISBN : 978-2-84924-331-2.

Présentation éditoriale. À la fin du XIXe siècle, les sciences sont partout. Jusque dans la philosophie, dans ses différents courants. Il n’est que de se reporter au positivisme et au scientisme, alors tout-puissants. Même les pensées idéalistes ou religieuses empruntent au discours scientifique, dans la multiplicité de brochures qui paraissent alors, une partie de sa rhétorique, fût-elle alors transformée pour les besoins de la cause : convaincre les lecteurs du bien-fondé des théories – souvent farfelues – qui y sont exposées.
Mais, à cette époque, que peut la littérature, elle, face aux sciences ? Question que sont amenés à se poser, à un niveau ou à un autre, tous les écrivains ou presque de cette période, Paul Valéry en tête.
Quand on est écrivain mais aussi critique littéraire, une autre question alors logiquement se pose : comment rendre compte d’ouvrages scientifiques dans une revue littéraire ? Cette question, Alfred Jarry se l’est ardemment posée, en la mettant en acte, singulièrement, et ce continûment, ayant été l’un des membres les plus actifs de La Revue blanche.
Mais il n’a pas été le seul, loin de là, à se passionner pour l’irruption des sciences dans le champ littéraire.
Comme ce livre s’attache à le montrer, divers auteurs à l’aube du XXe siècle ont pu faire se rejoindre science et littérature, en cherchant à ce que l’une et l’autre grandissent de cette rencontre, en augmentant considérablement leur pouvoir d’évocation, et ce sans rien perdre de leur propre singularité – cette singularité qui définit chacune consubstantiellement, dans son champ propre.

Chronique

"Cet emploi d’expressions techniques et de phrases vides d’apparence scientifique
est particulier à beaucoup d’écrivains dégénérés modernes et à leurs imitateurs"
(Max Nordau, Dégénérescence, 1894).

"Dans quelques siècles […] il n’y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers,
et la pensée s’exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique"
(Remy de Gourmont, Les Chevaux de Diomède, 1897).

Ayant vécu sa formation en un temps où régnaient le scientisme et le positivisme, le jeune Alfred Jarry est habité par une "tentation scientifique constante" (Patrick Besnier, 2005), persuadé que la connaissance scientifique comme pouvoir d’informer le monde constitue pour l’homme une source d’émancipation. En témoigne, sitôt ses études terminées, son goût pour les ouvrages scientifiques ardus, voire hermétiques, dont il rend compte dans la célèbre Revue Blanche : contrairement aux autres chroniqueurs non spécialisés, le fameux auteur d’Ubu roi adopte résolument une posture de savant. (Est surtout examinée ici, comme exemple emblématique, la recension des Éléments d’économie politique pure, de Léon Walras, datant de 1901). Cette curiosité encyclopédique s’explique par un élitisme avant-gardiste : laissant les manuels de vulgarisation aux hordes républicaines, Jarry s’attaque aux hautes productions de l’esprit rationnel, fasciné par la beauté inhérente à l’obscurité scientifique.

L’auteur de cet essai stimulant distingue chez l’écrivain deux types d’appropriation de la connaissance scientifique : l’intégration du savoir dans l’œuvre (qu’on pourrait appeler fonction mathésique : cf. Messaline et Le Surmâle) ; la fictionnalisation du savoir même, comme dans Gestes et opinions du docteur Faustroll pataphysicien, "roman néo-scientifique"… Dans ce dernier cas, dominent les visées humoristique ou grotesque, mais également poétique : le discours scientifique est annexé pour renforcer les effets d’étrangeté. Jarry apparaît ici comme un curieux amateur de sciences, cultivant l’illogisme et la combinaison paradoxale des contraires (vrai/faux, bien/mal, présent/passé, etc.), et réfutant l’idée même de progrès.

Quoique mal organisé (deux parties très inégales, sans subdivision ni principe ordonnateur clair), cet essai vaut pour ses analyses du travail critique de Jarry – sa façon de se distinguer dans l’espace critique des revues littéraires contemporaines – et de ses rapports à Valéry comme à certains grands noms des sciences humaines de l’époque (Haeckel, Fechner, Spencer, Ribot, etc.).

29 décembre 2013

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de l’année, plongeons-nous d’abord dans un essai qui a marqué ce dernier trimestre : le Jarry de Matthieu Gosztola, qui offre l’occasion d’étudier les relations entre critique littéraire et sciences en une fin de siècle et une "Belle Époque" des plus fascinantes. Nos Libr-événements vous proposeront ensuite vos premiers rendez-vous de 2014 (rencontre avec Jérôme Game à Paris ; soirée poétique à la Maison Victor Hugo ; soirée Manifesten autour de Franz Fanon).

UNE : Matthieu Gosztola, Alfred Jarry

Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle, éditions du Cygne, automne 2013, 184 pages, 18 €, ISBN : 978-2-84924-331-2.

Présentation éditoriale. À la fin du XIXe siècle, les sciences sont partout. Jusque dans la philosophie, dans ses différents courants. Il n’est que de se reporter au positivisme et au scientisme, alors tout-puissants. Même les pensées idéalistes ou religieuses empruntent au discours scientifique, dans la multiplicité de brochures qui paraissent alors, une partie de sa rhétorique, fût-elle alors transformée pour les besoins de la cause : convaincre les lecteurs du bien-fondé des théories – souvent farfelues – qui y sont exposées.
Mais, à cette époque, que peut la littérature, elle, face aux sciences ? Question que sont amenés à se poser, à un niveau ou à un autre, tous les écrivains ou presque de cette période, Paul Valéry en tête.
Quand on est écrivain mais aussi critique littéraire, une autre question alors logiquement se pose : comment rendre compte d’ouvrages scientifiques dans une revue littéraire ? Cette question, Alfred Jarry se l’est ardemment posée, en la mettant en acte, singulièrement, et ce continûment, ayant été l’un des membres les plus actifs de La Revue blanche.
Mais il n’a pas été le seul, loin de là, à se passionner pour l’irruption des sciences dans le champ littéraire.
Comme ce livre s’attache à le montrer, divers auteurs à l’aube du XXe siècle ont pu faire se rejoindre science et littérature, en cherchant à ce que l’une et l’autre grandissent de cette rencontre, en augmentant considérablement leur pouvoir d’évocation, et ce sans rien perdre de leur propre singularité – cette singularité qui définit chacune consubstantiellement, dans son champ propre.

Note de lecture

"Cet emploi d’expressions techniques et de phrases vides d’apparence scientifique
est particulier à beaucoup d’écrivains dégénérés modernes et à leurs imitateurs"
(Max Nordau, Dégénérescence, 1894).

"Dans quelques siècles […] il n’y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers,
et la pensée s’exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique"
(Remy de Gourmont, Les Chevaux de Diomède, 1897).

Ayant vécu sa formation en un temps où régnaient le scientisme et le positivisme, le jeune Alfred Jarry est habité par une "tentation scientifique constante" (Patrick Besnier, 2005), persuadé que la connaissance scientifique comme pouvoir d’informer le monde constitue pour l’homme une source d’émancipation. En témoigne, sitôt ses études terminées, son goût pour les ouvrages scientifiques ardus, voire hermétiques, dont il rend compte dans la célèbre Revue Blanche : contrairement aux autres chroniqueurs non spécialisés, le fameux auteur d’Ubu roi adopte résolument une posture de savant. (Est surtout examinée ici, comme exemple emblématique, la recension des Éléments d’économie politique pure, de Léon Walras, datant de 1901). Cette curiosité encyclopédique s’explique par un élitisme avant-gardiste : laissant les manuels de vulgarisation aux hordes républicaines, Jarry s’attaque aux hautes productions de l’esprit rationnel, fasciné par la beauté inhérente à l’obscurité scientifique.

L’auteur de cet essai stimulant distingue chez l’écrivain deux types d’appropriation de la connaissance scientifique : l’intégration du savoir dans l’œuvre (qu’on pourrait appeler fonction mathésique : cf. Messaline et Le Surmâle) ; la fictionnalisation du savoir même, comme dans Gestes et opinions du docteur Faustroll pataphysicien, "roman néo-scientifique"… Dans ce dernier cas, dominent les visées humoristique ou grotesque, mais également poétique : le discours scientifique est annexé pour renforcer les effets d’étrangeté. Jarry apparaît ici comme un curieux amateur de sciences, cultivant l’illogisme et la combinaison paradoxale des contraires (vrai/faux, bien/mal, présent/passé, etc.), et réfutant l’idée même de progrès.

Quoique mal organisé (deux parties très inégales, sans subdivision ni principe ordonnateur clair), cet essai vaut pour ses analyses du travail critique de Jarry – sa façon de se distinguer dans l’espace critique des revues littéraires contemporaines – et de ses rapports à Valéry comme à certains grands noms des sciences humaines de l’époque (Haeckel, Fechner, Spencer, Ribot, etc.).

Libr-événements

â–º Vendredi 3 janvier 2014 à 19H30, Texture Librairie (94, avenue Jean Jaurès 75 019 Paris), rencontre avec Jérôme Game pour son DQ/HK, que nous avons salué dimanche dernier.

DQ/HK ou deux livres en un, comme un double-album de poésie sonore donnant à lire et entendre HK Live !, pièce radiophonique sur Hong Kong, et Fabuler, dit-il, pièce entre littérature et création sonore autour du Quichotte, réalisée avec le musicien Olivier Lamarche. Deux pièces rassemblées par une visée esthétique commune, telles les faces A et B d’une même méthode: rencontres, voyages, captations, travail en studio, montage de sons et d’images, il s’agit toujours d’écrire à même les choses, à même le document, dans le son et à travers l’image. Traversée d’une ville, saisie par les signes sonores et visuels qu’elle émet; traversée d’un monument littéraire, via l’économie narrative, cinématographique ou touristique à laquelle il donne lieu.
Remarquable préface de Jean-Michel Espitallier.
CD 1 : Fabuler, dit-il (46 min)
Texte et voix : Jérôme Game
Musique et réalisation sonore : Olivier Lamarche
CD 2 : HK Live ! (39 min)
Texte, montage : Jérôme Game
Voix : Caroline Dubois, Jérôme Game, François Sabourin
Réalisation : Marie-Laure Ciboulet
Production : les ACR, France Culture
Extrait :
On voit les choses cadrées, un peu de verdure à l’écran. / Les palmiers le ciel bleu la nuit étoilée, il fait chaud, y a du monde en terrasse. / Mais je comprends pas où tu veux en venir là, je comprends pas ce que tu dis où tu veux en venir, tu veux t’en aller tu veux partir? où tu vas monte le son, monte pas le son comme ça on s’entend plus, regarde la route où tu vas? / Tu peux pas tout laisser derrière toi comme ça, tu peux pas tout le temps tu laisses tout derrière toi tu laisses tout derrière toi c’est c’est quoi ces montagnes? tu peux monter la radio mets plus fort, mets plus fort.

EDITIONS DE L’ATTENTE :

Depuis 1992, c’est à la littérature de création contemporaine que s’intéressent les éditions de l’Attente. À la limite de la poésie, aux approches philosophiques, aux écrits d’artistes, aux essais, aux traductions et à tout ce qui anime, questionne et aventure une langue vivante innovante qui puise son inscription dans le réel ou l’imaginaire, au-delà du formel.
http://www.editionsdelattente.com/

â–º Mardi 14 janvier, de 18 h30 à 21 h (lecture vers 19h30) : La Cime du rêve, de Victor Hugo.
 
« Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rêve est sous le crâne de tout poëte comme la montagne sous le ciel. » Cette pensée de Victor Hugo, tirée de "Promontorium somnii, II", donne son titre à l’exposition « La Cime du rêve – Les surréalistes et Victor Hugo », proposée jusqu’au 16 février à la Maison Victor Hugo.
Invités à déambuler parmi les salles thématiques – les châteaux, la nature, l’empreinte, la tache… – regroupant une cinquantaine de dessins d’Hugo et des œuvres d’Ernst, Masson, Picabia… les écrivains Suzanne Doppelt, David Christoffel et Olivier Schefer liront des textes inédits, composés spécialement à l’issue de cette visite.
 
Avant la rencontre, à 18h30, un parcours de l’exposition accompagné d’un conférencier sera proposé, dans la limite des places disponibles.
Réservation obligatoire : inga.walc-bezombes@paris.fr ou t. 01 42 72 87 14
 
Maison Victor Hugo
6, place des Vosges – Paris 4
(métro Bastille – Saint-Paul)

â–º Mardi 14 janvier 2014, Manifesten (59, rue Thiers 13 001 Marseille), le Cabinet de lecture de l’association Plis Fôs 13 vous invite à une discussion autour du livre de Frantz Fanon : Peau noire, masques blancs.

Pour en savoir plus sur Franz Fanon :
http://coutoentrelesdents.noblogs.org/post/2013/12/13/frantz-fanon-la-vie-oubliee-du-damne-de-la-terre/

Si vous désirez participer à cette discussion, il est conseillé de lire ce livre.
Il existe aux éditions du Seuil, format poche (collection Point/Seuil) pour 5,60€
Sinon, il existe gratuitement en format pdf sur le lien suivant : http://184.22.121.32/peau_noire_masques_blancs.pdf

Plis Fôs 13 : http://plisfos13.wix.com/plis-fos13

23 mars 2013

[Recherches] Typhaine Garnier, Plumes d’autrui (Christian Prigent, les aventures d’une écriture 4/6)

Ce second article de Typhaine Garnier s’avère précieux pour saisir le fonctionnement de l’intertextualité dans la prose romanesque/carnavalesque de Christian Prigent.

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5 novembre 2010

[Chronique] Valère NOVARINA, Devant la parole

Valère NOVARINA, Devant la parole, P.O.L, réédition poche, été 2010 (édition première, 1999), 184 pages, 7 €, ISBN : 978-2-8180-0491-3.

"Le livre devrait reposer sur quatre pieds, comme une table ou un animal" (p. 72).

"Quatre est le chiffre auquel la parole a été liée : elle a été attachée à l’espace" (p. 105).

Avec comme enseigne-couverture l’un des 2587 personnages du Drame de la vie (dessins de 1983), Jean Vérifice – celui dont la vérité sort de l’orifice rouge par où s’effectue le sacrifice de soi dans le Verbe –, Devant la parole paraît en poche onze ans après sa publication originelle (P.O.L, 1999) : est ainsi mis à la disposition d’un public élargi le deuxième titre de Valère NOVARINA, après l’excellente édition de L’Acte inconnu par les soins de Michel Corvin (Gallimard, "Folio/Théâtre", 2009) – qui arborait en couverture un autre des 2587 dessins du Drame. Pourra donc plus facilement devenir objet d’étude ce tétralogaèdre ("Devant la parole", "Opérette réversible", "Le Débat avec l’espace" et "Demeure fragile") qui vient alimenter la matière en fusion du creuset novarinien, prendre sa place dans ce palais de glaces qu’est l’œuvre.

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