Libr-critique

5 septembre 2019

[Livre] Alice Roland, Portulan, par Fabrice Thumerel

Alice ROLAND, Portulan, P.O.L, été 2019, 256 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-8180-4543-5.

Un portulan est d’abord une ancienne carte nautique (XIIIe-XVIe s.) donnant des précisions sur les rivages de façon stylisée ; au sens moderne, c’est un livre décrivant les ports et les côtes.

Soit le plan du métro parisien comme forme / force modélisatrice… Une petite révolution toponymique, et on ouvre les possibles : le moteur à explosions génère des trajectoires et des micro-histoires. Prenons par exemple la Ligne 7, « Cour d’immeuble – Un fourreur / Nuit d’ivresse (parcours érotique ?), dans les deux sens : puisque « divisée en deux branches » à partir de la station Blouse blanche, le texte fait de même ; et le lecteur de suivre chaque colonne ou d’opérer un va-et-vient entre les deux, passant d’une part des infirmières au neveu et à la zibeline du fourreur et d’autre part d’un délit à la Nuit d’ivresse via un qui cherche des noises, un bris de verre et des odeurs de cuisine Riz, graine et rougail (Rien de bien émoustillant, en fin de compte)… Et en sens inverse, les mêmes stations en caractères gras, avec d’autres précisions plus ou moins anecdotiques.

Cette ingénieuse déambulation réticulaire peut être qualifiée d' »anti-romanesque », dans la mesure où elle se situe aux antipodes du romanesque conventionnel qui domine encore l’espace labellisé « littéraire » : nul hasard et nulle aventure artificiels, mais des éléments narratifs, discursifs et descriptifs en étroite corrélation avec la poétique onomastique. On y croise le Dr Gachet, Gorky, un pseudo-Pasolini… Un Père Ubu qui « bazarde / Un poster de / Franz Kafka / représenté crachant du sang » (p. 156)… des éphèbes et même ce type de créature : « Valie Export / , superbe pornoterroriste jambes ouvertes en 1969, taureau se prenant par les cornes, saisissant les autres, ne reculant devant rien de scabreux, refusant la honte, parlant, agissant, montrant et, faisant son art, ne laissant d’autre chance aux dires dominants que de ridiculement » (61-62)…
Une aubaine, en cette « rentrée-littéraire » !

PS → On goûtera ces quelques exemples de l’inventivité toponymique déployée : la fameuse ligne 1 « La Défense-Château de Vincennes » devient « Des danses-Vingt seaux de châtaignes » et la 4 « Porte de Clignancourt-Mairie de Montrouge » Là où l’on court-Marmite d’orge… La station Trocadéro se transforme en « Cours Sautereau », Iéna en « Y en a », La Muette en « Mutatis mutandis », Opéra en « Caméra », Madeleine en « Poudre de riz »…

23 juin 2019

[News] News du dimanche

Passons en été avec un Libr-10 à déguster au cours de savoureuses soirées… Et aussi nos Libr-événements, du Nord au Sud…

Libr-10 (printemps 2019) /FT/

► Jacques PRÉVERT, détonations poétiques, sous la direction de Carole Aurouet et de Marianne Simon-Oikawa, Actes du colloque international de Cerisy, Garnier, 356 pages, 35 €.

► ARNAUDET Didier, Les Jambes sans sommeil, Le Bleu du ciel, 120 pages, 15 €.

► BERLOTTIER Sereine et LIRON Jérémy, Habiter, traces & trajets, Les Inaperçus, 136 pages, 17 €.

â–º DÉSAGULIER Christian, Leçon d’algèbre dans la bergerie, éditions Terracol, 846 pages, 25 €.

► GARNIER Typhaine, Massacres, éditions Lurlure, 112 pages, 15 €.

► MÉNÉCÉE, Le Voluptueux inquiet (réponse à Épicure), présentation et traduction de Frédéric Schiffter, Louise Bottu, 50 pages, 8 €.

â–º PASCAL Maxime Hortense, L’Usage de l’imparfait, Plaine page, 170 pages, 15 €.

► RAMIER Louise, Partition, Louise Bottu, 130 pages, 14 €.

► ROLAND Alice, Portulan, P.O.L, 256 pages, 18,50 €.

â–º TARDY Nicolas, Monde de seconde main, éditions de l’Attente, 112 pages, 13 €.

Libr-événements

► Mardi 25 juin à 18H30, Silencio (142, rue Montmartre 75002 Paris) :

â–º Du 25 au 30 juin 2019, au Monte-en-l’air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris) : Festival Tremble Parlure

Chaque jour des lectures, des discussions avec des romanciers, des poètes, grands bégayeurs ou remuants causeurs, de France, de Belgique ou du Québec, de la musique aussi… Chaque rencontre s’articulera sur le dos de thèmes dûment choisis, le parler fou par exemple, le parler cru, cuit ou mi-cuit, ce qui se trame dans l’enfance quand elle se parle, l’enfance considérée comme un outil de connaissance d’un réel plus vif, à la fois plus rouge et plus vert, les bestiaires les fantômes la ville et les forêts tout ce qui tremble dans la langue et, partant la fait trembler, tremble parlure. Chaque soir les auteurs seront invités à lire des extraits de leur choix, à se rencontrer, à dialoguer.

Mardi 25 juin, 19h30, Eugène Savitzkaya, discussion, lecture.
Mercredi 26 juin 19h30, Hervé Bouchard, Gaëlle Obiégly et Arno Calleja, discussion, lectures.
Jeudi 27 juin 19h30, Eric Chevillard et Boris Wolowiec, discussion ; Jean-Daniel Botta & Léonore Boulanger, performance.
Vendredi 28 juin 19h30 (à Pan Piper) : Hervé Bouchard donnera une lecture en ouverture de soirée ; puis, concert
de Loup Uberto & Lucas Ravinale (France), membres du trio Bégayer brutalisent à deux voix tout un répertoire de chansons rurales italiennes couchées sur percussions abrasives et instruments tournoyants.
Samedi 29 juin 17h00, conférence performée de Catherine Lalonde.
Samedi 29 juin 19h30, Christophe Manon et Dorothée Volut, discussion, lectures.
Dimanche 30 juin 16h00, carte blanche à la revue La Mer gelée (France-Allemagne), avec Bernard Banoun, Antoine Brea, Noémi Lefebvre, Laurent Grappe, Alban Lefranc, Aurélie Maurin, Benoît Toqué (liste non exhaustive).

â–º Du 27 au 30 juin, Numéro R – Salon des revues de création poétique en région Sud.
Avec les revues :
Arapesh, Art Matin / GPS, Attaques, Babel Heureuse, Bébé, Fondcommun, GPU, K.O.S.H.K.O.N.O.N.G, La revue des revues, Legovil, Pavillon critique, Phoenix, Mettray, Muscle, Nioques, Teste – véhicule poétique, Toute la lire.

En coproduction avec les Périphéries du 37e Marché de la poésie de Paris et Ent’revues. Entrée libre et gratuite, de 11h à 18h.

ORGANISATEUR : CIPM – CENTRE INTERNATIONAL DE POÉSIE MARSEILLE = Centre de la Vieille Charité – 2 rue de la Charité 13236 MARSEILLE
04.91.91.26.45

► Vendredi 28 juin à 20H, Poètes en Résonances : 8, rue Camille Flammarion (75018 Paris) :

7 octobre 2014

[Livre] Les monstresses (à propos de Alice Roland, À l’oeil nu), par Jean-Paul Gavard-Perret

À l’Œil nu, c’était le nom d’un sex-show… À l’œil nu du lecteur-voyeur s’offre ce peep-show particulier… Et comme "le monde s’est ouvert par le cul", au travail, hypocrite lecteur, mon frère ! [La chronique ci-dessous de Jean-Paul Gavard-Perret a été publiée initialement sur le site de Pierre Le Pillouër, Sitaudis]

Alice Roland, À l’Œil nu, P.O.L, octobre 2014, 368 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2079-1.

 

Alice Roland reste une polymorphe lucide en abordant celles qu’on nomme travailleuses du sexe et leurs clients. Faisant dans le détail et moins dans l’angoisse que dans la joie, elle arpente des réalités qui, pour certains, sont des paradis terrestres, et d’autres des bouges infâmes. L’ensemble permet des métamorphoses, sinon anthropologiques, du moins des idées reçues. Les narratrices évoquent comment se pompe la chaleur humaine dans leur, s entrailles et leur viscosité hors mesures. Jamais vulgaires ou platement obscènes, les évocations plurivoques possèdent  des articulations parfois mathématiquement impossibles, ce qui ne les empêche pas de fêter la joie du bikini ou du porte-jarretelle.

L’auteure, aux mutilations complices, aux traces d’ADN étrangères préfère proposer des positions (de principe) pouvant heurter la sensibilité. Le voyeur (lecteur ou client) n’est jamais au bout de ses surprises. Les choix que le vulgum pecum  estime catastrophiques se révèlent  des opportunités. Soudain les évocations parfois drôles et toujours impertinentes traversent les corps en rafales. Ils  deviennent des projectiles. Ils se localisent allusivement vers les seins, le sexe ou le rire. Il s’agit déjà de la référence absolue. Le déclencher passe justement par l’incartade. La hauteur dite d’homme est tout simplement indexée à la nudité (de ce rire).

Alice Roland fait des travailleuses du sexe des stars d’un genre inédit, sauvées (in extremis ?) car elles ne sont plus muettes. Elles deviennent les narratrices sans chercher  une reconnaissance littéraire. Mais pour l’auteure comme pour elles, le moment est toujours mal choisi de bâcler le travail. Quoique pressées, elles savent elles aussi jouir – mais de l’aube ou du crépuscule. Dans le livre, l’espace compris entre la vie et la mort est intérieur, il se retourne  comme un gant. C’est une histoire d’os en quelque sorte. L’ensemble des signes manifestes de l‘existence ne fait que renforcer sa propriété réversible. Les fragments du livre, son « Grand Guignol », permettent d’entendre des bruits de craquements de miroirs, des sons de bubble-gum, de fermetures Eclair, de salive qu’on échange. L’espérance de la petite  mort peut assurément renvoyer le scintillement du sens dans les extensions de la vie. Alice Roland illustre comment se répète indéfiniment l’opération loin de la société de l’industrie du luxe pour certains et de la pauvreté morale pour la plupart. Vampire du libéralisme, grande joie des amateurs, qu’importe. Alice Roland ose un détournement. Elle évite scrupuleusement de fixer les images admises. Donnant la parole aux muettes elle crée un langage autre, foudroyant, parfait à l’allumage du désir dans des libidos à tiroirs et doubles fonds. C’est une expansion sophistiquée et semi-clandestine loin d’exactions platement machistes.

L’auteure cultive une beauté étrange, ni par excès ni par défaut. Cette pratique révèle des archétypes de type volontairement « déceptifs ». Cette méthode et son discours comportent une légère perversion inaperçue qui en fait tout le charme. Une conquête à peine démêlée, une autre embrouille se dessinent pour venir à bout du corps. Alice Roland demeure une solitaire qui fabrique des êtres forcément doubles et ambigus. Rôdent des monstres embryonnaires aux beautés  paradoxales. Pour calfeutrer leur pubis le dos de ses égéries offre parfois une colonne d’air aux fantasmes. La féminité qui était jusque là dans les nattes part dans les colonnes vertébrales.  Il y a là un certain suivi physique, sauf qu’on ne tresse pas les colonnes vertébrales et qu’il n’y existe pas de hernie capillaire.

 

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