Libr-critique

30 juin 2017

[Chronique] François Bordes et Ann Loubert, Cosa, par Jean-Paul Gavard-Perret

François Bordes et Ann Loubert, Cosa, L’Atelier Contemporain, printemps 2017, 80 pages, 15 €, ISBN : 979-10-92444-47-6.

Cosa est une fin d’histoire, sa perte : libération ? : peut être. Une lutte ? Sans aucun doute. Dans un pays intérieur et un paysage faits de brûlures et de glaciations rôde un fantôme. Pas n’importe lequel. Mystique et tellurique.  Bordes et Loubert  l’évoquent en reliant des extrêmes : finesse du trait, dureté de la pierre.

Les deux créateurs font beaucoup avec peu. Ils ouvrent des fondrières où la lumière noire s’évade plutôt que de s’amenuiser. Ils ne cherchent pas forcément l’éclaircissement, mais témoignent de la complexité de l’existence. Leur Cosa est aussi mentale qu’affective, c’est la présence de l’absence, le pays de naguère qui est allé retrouver son sillage vers une autre parallèle.

Reste un vide de matière. Les traits et les mots ne le bouchent pas forcément. Demeure un état vibratoire et un vertige. L’image tente de trancher ce que les mots ont du mal à séparer. Reste la perte en gestation. Peu à peu elle est comme une certitude qui brise le carcan de l’idée. Si bien que le livre place en deux feux. Les auteurs tentent de se refaire la peau d’un autre perdu et éternel.

C’est une affaire très complexe, expérimentale et nécessairement évolutive dans ce jeu entre les lignes qui rayonnent sur, dans la matière de. Mais l’unité du livre est celle de la vie et d’un flux ordonné jusque là par l’énergie d’un noyau ou d’un foyer.

Mais viennent les temps d’une forme d’écart ; de spatialité particulière loin d’une conjonction intime. Celle des deux auteurs voudrait la remplacer : les lignes proposent les éclaircies déchirantes. Il y a chaque fois l’esquisse et la totalité d’une fuite impossible puisque l’image n’est plus indivise mais divisée.

Le peu provoque un excès de réalité, une ouverture partielle d’un fragment du réel traversé là où rien n’est projet ou attente. L’événement n’est que celui que l’instant apporte dans l’action réciproque entre les mots et les images qui se voudraient les tenseurs du temps.

François Bordes et Ann Loubert proposent donc une unité harmonique particulière qui émerge le franchissement de ce qui apparemment – et dans une rondeur initiale – semblait parfait, immuable. C’est ainsi qu’un éternel présent affleure de la profondeur de l’absence. Elle se creuse et l’image et les mots ne peuvent qu’en relever encore les indices.

19 octobre 2014

[News] News du dimanche

Ce soir, nos livres reçus vont vous faire passer de longues et riches soirées d’automne (Sivan/Pennequin, Fuente/Lahontâa, Filhol, Salzarulo). Ensuite, nos Libr-brèves variées : Collège international de philosophie, Prigent, Quintane, Novarina, Delaume/Grell…

 

Libr-livres reçus /FT/

â–º Jacques Sivan / Charles Pennequin, Alias Jacques Bonhomme, Al dante, été 2014, 104 pages, 20 €, ISBN : 978-2-84761-734-4.

 "Tout n’est désormais que gestion de stocks turnover petits business et grandes détresses" (p. 15).

Cette jacquerie d’un temps et d’un genre nouveaux est d’une inventivité verbale et iconographique assez rare : ce montage critique qui ressortit aussi bien à l’univers des jeux vidéos qu’aux poésies du dispositif ou aux dessins satiriques nous plonge dans un monde violent labellisé SF, une dystopie qui nous rappelle notre réalité mondialisée, ne serait-ce qu’au travers des financiers de la Goldman’s Sack

 

â–º Laurence de la Fuente & Bruno Lahontâa, Performances éthologiques de Font, préface de Arnaud Labelle-Rojoux, éditions de l’Attente, septembre 2014, 100 pages, 19 €, ISBN : 978-2-36242-051-1.

Ces performances éthologiques d’un drôle d’artiste – Font ! – sont des plus singulières : entre poésie loufoque et théâtre burlesque, elles nous invitent à observer la comédie humaine du point de vue animal. On découvrira donc de curieuses notions : "cinèse", "cleptobiose", "cronisme", "effet Coolidge", "mimicrie", "(nécro)phorésie"… Un passage irrésistible : "J’ai remarqué depuis peu que le port d’une tête de cheval lors de mon footing quotidien induit chez moi une accélération de cadence mais provoque malheureusement des changements de direction inopinés potentiellement dangereux" (38)…

 

â–º Élisabeth Filhol, Bois II, P.O.L, septembre 2014, 264 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2045-6.

"Il y a bien longtemps qu’un personnel n’est plus une ressource que l’on cultive" (p. 82).

Bois II, ou la liquidation d’une entreprise familiale sur fond de mondialisation – OPA et autres manœuvres… L’âge du profit immédiat n’est rien d’autre que la négation de quelque 465 millions d’histoire – ce qui explique le tableau géologique inaugural. C’est dire que la réalité économique s’impose au détriment de tout autre aspect (géologique, sociologique, humaniste…). Doit-on se résigner face à ce fatum posé comme inexorable ? L’auteure de La Centrale accompagne la résistance d’une communauté organisée autour du comité d’entreprise : la force d’un "nous", la rotation des points de vue et l’intensité dramatique mettent efficacement en scène l’aventure d’un collectif qui enfreint la loi en occupant l’entreprise et en retenant contre son gré le responsable de la débâcle.

â–º Piero Salzarulo, En attendant Hypnos, Passage d’encres, coll. "Trait court", automne 2014, 20 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-104-5.

Si ce grand insomniaque qu’était André Gide redoutait la veille imposée, en revanche Louis-Ferdinand Céline lâche cette confidence dans Mort à crédit : "si j’avais bien dormi toujours j’aurais jamais écrit une ligne"…
On gagnera à lire les courts opus de cette collection stimulante dans l’ensemble.

 

Libr-brèves

â–º Merci de signer et de faire circuler la pétition pour sauver le Collège international de philosophie.

â–º Christian PRIGENT – Le premier volet des "Six jours autour de Christian Prigent à Cerisy" est en ligne sur le blog Autour de Christian Prigent. Quant à la mise en ligne des numéros entiers de la revue TXT, le blog Cantos Propaganda en est au n° 3/4.

â–º Nathalie QUINTANE – Le numéro 157 du Matricule des Anges qui vient de paraître comporte un dossier sur Nathalie Quintane : "Son oeuvre défait les tiroirs et les rangements à idées. Sous le désordre apparent des choses, la vie retrouve une intensité joyeuse. Et combative. Nouveau livre à paraître : Les Années 10". / Écouter Nathalie Quintane sur La Vie manifeste : "Réinjecter de la politique dans la littérature".

â–º Jusqu’au 2 novembre 2014, exposition d’Ann Loubert et de Clémentine Margheriti. Samedi 25 octobre à 16H, lectures de Christophe Grossi, Jacques Moulin et Valère Novarina : halle St Pierre à Paris (2, rue Ronsard 75018). (Vient de paraître : Portique, poème de Jacques Moulin ; dessins d’Ann Loubert).

â–º Conférence lecture Chloé Delaume / Isabelle Grell, vendredi 14 novembre 2014 à 20H, Médiathèque François Mitterrand à Tours (2, esplanade Mitterrand : 02 47 54 30 46 – ou 30 42).

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