Libr-critique

3 janvier 2021

[Texte] Patrick Beurard-Valdoye, Antonin Artaud & Ghérasim Luca volatilés sur le même méridien

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Nous sommes très heureux de commencer cette année 2021 avec un extrait de Lamenta des murs (huitième volume du Cycle des exils, à paraître). 

 

à Micheline Catti-Ghérasim-Luca

ÀL’ASILEDEFOUS hurle Artaud frappant sur le capot du taxi qui se barre , on le verrait disséquer des yeux affutés au vrai l’ouvrage vert cobalt de Ghérasim Luca , que Bricianer en visiteur du matin tient en mains , Çac’estpourmoI [Artaudit] , Bricianer un peu protocolaire n’a guère le choix , c’est comme pour la canne de saint Patrick avec un autre , Ellen’estplusàvouS [Artaudit] , l’horloge de la mairie , les tomates à peine mûres , le buste de Socrate , la loge du portier manchot , le rang de peupliers endierlés , raides témoins aux cimes ployant sous la remembrance , car le vivant c’est de la mémoire infusée dans l’inerte prenant des couleurs , la femme en noire immobile le soir , la voyez-vous , voilette sur les yeux doigts gantés crispés tenant une lettre , devant la grille dissuasive , et qui attend quand l’air obscurci laisse filtrer entre ses yeux ce qu’il a caché , l’espèce de pavillon moche et dénué en bout de cour , la porte d’entrée vitrée et le grand arbre quelle espèce ? devant le banc , et le divan , Le moine sur le divan , le séjour avec la grande cheminée , le tisonnier tordu sous coups assénés , fer serpentiforme asquendit Prevel , un portrait en buste d’Artaud par Denise Colomb sur la cheminée , photo courbée tenue par un flacon d’encre et le marteau à gauche , deux billots bien amochés , une hache plantée dans l’un , le marteau à scander posé sur l’autre , manche pas encore cassé , le lit au milieu là , le fauteuil Voltaire , la commode , et les feuilles canson au mur , sans clou c’est quoi qui tient le dessin , feuil-murail , tantôt fusainées tantôt vierges , remisées à même la vue , et les taches de sang séché dont il faut comprendre le dedans , partout le temps emprisonné , séjour c’est autant du temps que du lieu , revient Prevel qui arrache et engloutit les tomates pas mûres , il repère sur le divan à droite Cuventatorul iubirii de Ghérasim Luca , merveille , ce pendant qu’Artaud écrit dans le cahier 334 INIANIU / I / DI / I SFARIGLI / SI SFARIGLI , il a ses idées , Denise Colomb dit que Luca lui rappelle Artaud , Artaud dit à Prevel qu’il n’aime pas les portraits de Denise Colomb , trop théâtral , Prevel recopie dans MOARTEA MOARTA Cini tentative de sinucidere non-oedipiana de Luca les hors-textes en français , le premier CES LARMES TON PARFUM TON DÉSESPOIR M’ATTIRE , le deuxième LA FATALITÉ M’ATTIRE PAR SON INEXISTENCE PAR SES GRANDS YEUX NOIRS le troisième JE SUIS INSPIRÉ PAR UN GRAND OISEAU ROUGE QUI DÉCHIRE DEUX GRANDS OISEAUX POURRIS QUI DÉCHIRENT À LEUR TOUR UN GRAND PIANO À QUEUE , Artaud annonce d’ailleurs qu’il ne sait plus écrire , Denise la Colomba déroule une grande feuille au mur , le flash éclate quelle erreur , rien ne se déroule comme prévu , les bris de verre volent errent et navrent la fumée blanche , Monsieur Artaud épris de terreur , la photo c’est le diable , ses tics ses heurts son brusq , quelque chose de plus que de la brusquerie , station assise entre lit et cheminée à la place des billots , la serviette d’Ur-bain pliée posée sur le battant en tête de lit , le parement droit de la cheminée échue , notre Colomba offre un tirage du portrait d’Artaud à Micheline , Ghérasim Luca annonce à Micheline Tu ne verras plus l’ami bricianeR , malentendu brouille gros problème de clef , le lit n’est plus au milieu , Pichette assis sur un billot pose pour Artaud , Maurice Roche s’inquiète de la chute du fusain , en lave Monsieur A.A. arrache la hache , il joint le geste à la parole fonce hurle vers le billot , crie d’encré , donne forme au gesticule , gélifie la parole , tape à la porte de la maison à coups de heurtoir OU NOU NA OUNAPIAN lève le tranchant menaçant Pichette visé sans broncher qui martèle en répons dans la langue d’Artaud le poussant du bras , il plante dans le charmetronc sa rage , complétement frappé , l’écriture c’est de la frappe , multiplicité broyée , qu’est-ce à dire , de la tape à la machine qu’il dicte plus prompt que le cliquetis des type-marteaux , ça ne badine pas , sous la dictée des blancs sont laissés , les fautes de frappe servent d’amorces , coups en vocifer frappant pour extraire du rythme le limon des noms , même inspirer fait gesture , FautmangertouslesjoursmauriceRochE [Artaudit] Momo sidéré a de visu la canne de saint Patrick qu’il n’a jamais vue , perdue à jamais de vue , c’est fou , la crosse de Patrick circonférant le puits d’espurgatoire

3 octobre 2020

[Chronique] Clemente Padin, Horizons ouverts, par François Crosnier

Clemente Padín, Horizons ouverts & Autres poèmes. Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Florence Malfatto, relecture de l’auteur et de Violeta Tenté. Les Presses du réel / collection « Al Dante », printemps 2020, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-062-9.

 le feu est libération
(Horizons ouverts, p. 58)

 

Clemente Padín, né en 1939 à Lascano (Uruguay) a reçu le Prix d’honneur Bernard Heidsieck en 2019 pour l’ensemble de son œuvre[1]. Les Presses du réel ont publié la même année son essai De la représentation à l’action (1976) et tout récemment cette première traduction française des poèmes de jeunesse, parus entre 1965 et 1967.

Comme l’écrit Laurent Cauwet dans sa postface, ce livre « permet de découvrir la préhistoire du chantier poétique de Clemente Padín, le socle à partir duquel le poète a remis en cause tous les formalismes poétiques, en a sapé les limites et contraintes, pour devenir l’un des acteurs les plus inventifs et critiques de la poésie-action, où la nécessité d’une continuelle réinvention du geste poétique est toujours sous-tendue par une critique sociale et un désir de révolution ».

Horizons ouverts (Los Horizontes Abiertos) est composé de sept poèmes initialement parus en 1966 dans la revue créée par Padín, Los Huevos del Plata et édités en recueil en 1967. Autres poèmes comporte huit pièces séparées publiées dans la même revue entre 1965 et 1967.

Los huevos del plata, n° 0, décembre 1965

Ce sont donc les textes d’un poète âgé d’environ 25 ans que nous lisons, plus de 50 ans après leur publication en Uruguay. Le lecteur français qui entre, sans préparation, dans cette œuvre ne peut qu’être frappé par le très haut niveau d’exigence qu’elle manifeste, ce qui n’est guère étonnant lorsque l’on apprend que les poètes réunis autour de la revue se référaient à rien moins qu’Antonin Artaud, Ezra Pound, Vicente Huidobro et Sade. Dans les textes ici traduits, les épigraphes permettent également de repérer les influences avouées : Góngora, Blake, Artaud, Dylan Thomas.

Si l’obsession pour le contenu politique de l’art n’a fait que croître dans le travail ultérieur de Padín, cette dimension est plutôt masquée dans ses textes de jeunesse. Certes, le premier poème du recueil se termine par le vers « l’unique espérance est la victoire » et le dernier par « hasta la victoria sempre ». Mais ce sont les seules marques d’un langage politique explicite. De même, le refus du discours à la première personne est total, à l’exception d’un poème (« Grenier 40 ») allusivement autobiographique.

Clemente Padín (au centre), vers 1968

La lecture d’Horizons ouverts donne le sentiment d’une poésie énigmatique, d’une extrême densité, déjà totalement maîtrisée, présentant sous forme de « tableaux » saturés d’images un monde livré à la brutalité des éléments, hanté par des acteurs hostiles (le lobizón – loup-garou de la mythologie guarani – revient à plusieurs reprises) et qui est une prison pour l’homme. Cet univers qui n’a pas besoin de celui-ci n’est cependant pas sans espoir, car « cette prison est illusoire ; nous sommes la prison » (p. 14). L’aliénation n’est pas irréversible et le dernier vers indique que la lutte est une solution. Le thème du feu purificateur est présent dans presque chaque poème, jusqu’à celui intitulé La découverte du feu qui appartient à la poésie visuelle puisqu’imprononçable : il s’agit de la découverte littérale du mot « Fuego » dont les lettres sont présentées dans le désordre avant de s’ordonner.

 

Les éléments

Alice en flammes, le plus long poème du recueil, débute comme une cosmogonie régie par le hasard qui donne naissance à la vie :

Rageusement

            renonçaient les paupières de l’univers

pour fendre la toile d’araignée

                        des éléments liés

            au joug d’obscurités.

 

(…)

À présent le hasard

                        enduit de ses mains hasardeuses

            les éléments ivres d’indifférence

(…)

La vie s’est brisée

                        en milliers de morceaux incroyables  

 

À partir de cette genèse se déploient des figures identifiées par leur origine (d’eau, d’air, de terre ou de feu), par leurs traces (tout ce qu’ils ont jeté dans la petite lagune), par leurs actes… tandis que leur statut ontologique demeure énigmatique. Seuls les éléments primitifs et les phénomènes de la nature ont droit à un nom.

Enfin, l’Histoire fait violemment irruption sous la forme de la conquête :

S’enauberginant de nuages

            Le ciel ferme les montagnes effilées

voilant la vue des conquistadors

                        tandis qu’ils longent

            la couche tabaqueuse des ossements ;

Le temps se télescope, des tableaux contemporains se juxtaposent à l’évocation des colons, avant que le poème ne revienne à l’évocation du commencement de l’humanité, dans une forme archaïsante dont l’ironie n’est pas absente :

Premièrement la flamme ét ait pure

et les hommes vivoiyaient en innocence

leur manger était le fruit des arbres

                        et ils buvoyaient de l’eau

                        ne portoyaient nulle vêture

                        ils s’esjoyoient

                        n’avoient point de demeures

                                   ni ne creyaient en dieu

                                   ni ne creyèrent en rien

 

Introduit dans cette partie, le thème du feu perdu et retrouvé débouche sur un finale quasi mallarméen, où les mots disséminés dans la page miment le brasier par lequel s’opère la libération :

feu                                                                                                       vent de flammes

                                               ignition

            conflagration

                                                           fureur des éléments

cleur à chair brulée

                                                                       cris des condamnés          

 

À la fin de chacune des sept parties du poème, comme un contrepoint au flux du récit principal, une anagramme différente formée sur la phrase « le feu est libération » introduit une description d’état qui fait intervenir des acteurs récurrents (le figuier, le lobizón, l’exilée, la petite lagune…) dont la combinatoire donne lieu à une série de transformations, que l’on peut considérer comme une forme de « rimes ». Suivons à titre d’exemple, puisqu’il est le plus exotique à nos yeux, les vicissitudes du lobizón en sept temps :

le lobizón revient/le lobizón repu /le lobizón, dans l’attente de la pleine lune, se penche pour ramasser le cadavre de la victime près de la petite lagune / le lobizón geint dans un sanglot de baves la voix des augures /le lobizón vomit le cadavre dans la citerne sèche /le lobizón se lèche le museau / le lobizón se tord entre les débris carbonisés

On espère avoir donné une idée de la complexité et de l’ambition d’un poème dont l’interprétation est loin d’aller de soi, à commencer par son titre : Alice en flammes. Si le thème du feu est central, cette Alice au prénom carrollien demeure mystérieuse. Serait-ce le double du lecteur, qui va d’étonnement en étonnement ?

 

La prison

La joie de vivre, au titre paradoxal, est placée sous l’invocation de William Blake : « Cinq fenêtres éclairent l’homme en sa caverne », mais ici chaque fenêtre ouvre sur des tableaux terrifiants, dont la sauvagerie est renforcée par des effets visuels à la Artaud :

la hurlerie crie son vakarme de bruits

les urlements grincent leur chahut de brames

le krissement hue son tumulte de chutes

les ululements meuglent leur kraks de bourdonnements

le koup de kouteau sonne son frakas de clakements

Cette évocation des enfers est encadrée par deux poèmes Libres comme le vent et Dix tableaux de domestication d’une vache. Le premier montre « le triste prisonnier » jouant à être libre dans « cette prison que nous dressons » ; le second est une métaphore de l’aliénation et de la dissociation de la conscience, introduites par une épigraphe d’Artaud. Rien de didactique dans ce long poème dont l’imaginaire repose notamment sur des représentations de paysages sud-américains :

 

Le soleil

            Accomplisseur d’horizons inarrêtables

casse des herbes en brumées de poussière

                        muant des sucs

                                   en bourbiers de cochons d’eau

conglutinant des lapideries de lézards

                                   dételeurs de queues

            irritant des vipères Bothorps mauvaises cavalières

meurtries du vert de poursuivre des cobayes soyeux

            dans l’assemblage serré des bambous

 

La libération

Dans les deux poèmes qui closent le recueil se fait jour l’espoir de sortir des ténèbres. Libere filos, entièrement construit sur une négation (« Non que… ») réaffirme néanmoins, en creux et en les unissant,

l’à venir des peuples

le futuraire de la poésie

C’est également à la fin de ce poème qu’apparaît le vers qui donne son titre au recueil :

parmi les aubes / préfigurant les horizons ouverts.

L’exilée est quant à lui animé d’un violent souffle purificateur, suscitant des vers parmi les plus beaux du livre :

Terre décharnée tu allumes

            avec le cul à l’air parmi les charniers

                                   les enchevêtrements de jungles

                                   les vivanteries d’hommes

                        pour qu’ils se couvrent d’espérance

                                               avec ta chair à nu

 

[1] Sur Padín, on peut lire en français : Elena Lespes Munoz, « Clemente Padín, la subversion du mot et de l’objet », Artelogie [Online], 6 | 2014,  URL : http://journals.openedition.org/artelogie/1286

L’article porte toutefois, essentiellement, sur la période postérieure à celle de la publication d’Horizons ouverts.

 

30 août 2020

[Livres] Libr-vacance (3), par Fabrice Thumerel

Pour toutout le monde, les vacances s’achèvent, c’est la rentrée des bambins comme des écrivains : branlebas de combat ! Et on se lance dans la déferlante littéraire… et on est submergé par le raz-de-marée !
Et si, contre la saturation, on tentait la raréfaction : après tout, peu de parutions font date… Bref, tentons de nous maintenir en Libr-vacance : faisons le tri par/pour le vide… et concentrons-nous sur un essentiel que chacun doit construire… À partir, on l’espère, de ces six livres remarquables : L’Ecclésiaste de F. Schiffter, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, Magdaléniennement, Les Nuits et les Jours, Alma a adoré

 

â–º L’Ecclésiaste, préface de Frédéric Schiffter, traduction de Lemaistre de Sacy revue et corrigée par le préfacier, éditions Louise Bottu, été 2020, 56 pages, 8€.

La première, voire les premières ligne(s) font partie du patrimoine mondial : « Vanité, vanité, tout n’est que vanité. / Que retirent les hommes de toutes les activités qui les occupent sous le soleil ? / Une génération passe, une autre lui succède, mais l’humanité ne change pas »… Ajoutons : À force de toujours-plus, elle n’a jamais été plus près de son autodestruction…
Mais peu savent qu’il s’agit d’autant plus d’un pseudépigraphe que c’est une supercherie littéraire. Comme le souligne Frédéric Schiffter, ce texte est « théologiquement hétérodoxe » : « Hédoniste revenu des plaisirs les plus vifs comme des plus recherchés, l’Ecclésiaste nous exhorte à profiter du « boire », du « manger », des « Ã©bats de la chair » et du « repos », maigres mais concrètes réjouissances que Dieu, économe de Sa bonté à notre égard, daigne nous accorder en compensation de nos souffrances »… Qui plus est, cette leçon de sagesse dont on a oublié la dimension subversive est anthropoclaste, rappelant aux faibles créatures qu’elles ne sont pas à leur place dans ce monde, que leur existence est aussi contingente que celle des autres espèces et que leur péché « est celui de naître »…

 

â–º Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, dessins de Jean-François Demeure, éditions Au coin de la rue de l’Enfer, Saint-Etienne-les-Orgues (04), été 2020, 68 pages, 13 €. [Lire le texte paru dans la revue Catastrophes, d’où provient la photo de l’auteur devant l’emblématique maison d’Aran]

« c’est insupportable P. B.-V. voyons
quel petit vélo avez-vous dans la tête
c’est moins un livre qu’un bâton que
vous avez pris sur le coccyx » (p. 50).

Voici un poème surgi des profondeurs obscures, celles des souvenirs comme des visions, des rêves comme des légendes, des fantômes comme des fantasmes.
Voici une nouvelle étape sur le chemin des Exils, que Patrick Beurard-Valdoye emprunte depuis 1985 : il emboîte le pas à Antonin Artaud (« Mômô le hiatus entre môme et momie ») jusque dans les îles irlandaises d’Aran, proches du Conemara, qu’en 1937 l’auteur du Théâtre de la cruauté quitta en perdant la raison comme sa canne de saint Patrick – inchose qui hante « la psychose de l’espace » (16)… Pour le déraisonnable Patrick, il s’agit de franchir le seuil de la maison où a séjourné le poète maudit, habitée par des chats – ceux-là mêmes, sans doute, qui peuplent ses cauchemars à son retour… Réinvestir « la maison du poème » de celui « qui veut faire un livre en / guise de porte ouverte » (14), c’est Å“uvrer à la réappropriation de son nom, à lui Artaud qui ne voulait plus signer de son patronyme…

Reste à franchir le seuil de cette épopée/prosopopée, de cet opuscule vibrionnant et à se laisser emporter par l’écriture en dédale de Beurard-Valdoye, tout en évocations, déviations et dérivations.

► Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, printemps 2020, 248 pages, 18,90 €.

Des nombreux documents qui constituent les matériaux de départ, Anne-James Chaton a tiré un scénario haletant au présent, une polyphonie dramatique, une enquête sociopsychologique passionnante.

Qu’est-ce qui a poussé Lee Harvey Oswald à assassiner le président John F. Kennedy ? Une partie de la réponse se trouve-t-elle dans la première section qui remonte à l’enfance de cet orphelin de père : « Le médecin diagnostique une anxiété intense, des sentiments de malaise et d’insécurité comme les principales raisons de ses tendances au retrait et à ses habitudes solitaires. Il a en face de lui le produit d’une maison brisée, son père est mort avant sa naissance, ses deux frères aînés ne manifestent aucun intérêt  pour lui, sa mère, empêtrée dans des difficultés matérielles, ne peut lui consacrer toute l’attention qu’un enfant de son âge est en droit d’attendre » ?

La multiplication des points de vue et la minutieuse reconstitution des faits nous permettent, sinon de cerner une personnalité complexe et contradictoire, du moins d’appréhender un homme instable qui, lecteur d’Orwell comme de Hitler, semble fasciné par l’URSS et Cuba.

 

► Dominique FOURCADE, Magdaléniennement, P.O.L, printemps 2020, 192 pages, 21 €.

Qu’il vous prenne l’envie de vagabonder par monts et par vaux ou que vous soyez en panne d’inspiration, selon la méthode gidienne, plongez-vous dans ce monologue issu d’un véritable « multilogue » : vous attendent des réflexions diverses sur la littérature et la peinture, et même un événement comme l’attentat contre Charlie Hebdo, des notations exquises, des trouvailles stylistiques…

Dominique Fourcade étant poète et non anthropologue, comment expliquer ce titre qui nous ramène à la dernière phase du paléolithique supérieur (entre – 17 000 et – 12 000 avant J.-C.), à savoir à peu près à l’époque des grottes de Lascaux ? C’est qu’il s’agit d’une traversée transhistorique qui s’interroge sur la genèse des formes et relativise l’antinomie ancien/moderne : « le moderne […] l’est seulement dans le meilleur de l’ancien comme il l’est uniquement dans le meilleur de l’actuel » (p. 126). Assurément, Dominique Fourcade est un moderne.

 

â–º Déborah HEISSLER, Les Nuits et les Jours, dessins de Joanna Kaiser, préface de Cole Swensen traduite par Virginie Poitrasson, Æncrages & CO (25), coll. « Ecri(peind)re », juillet 2020, 48 pages, 21 €.

Non pas Les Plaisirs et les Jours, mais le nocturne d’abord : que la lumière du jour décroisse pour qu’advienne celle de la cella, de la camera obscura – celle des blanches visions dans toute leur immédiateté. De tableaux évocateurs d’après-guerre.

Soit quelques figures essentielles (Karol, Blanche…) ; quelques lieux cruciaux en Pologne : Cracovie, Zakopane, Wieliczka, Podgorze… (Zakopane, carrefour entre Pologne, République tchèque et Slovaquie… Zakopane, dont le nom claque, est du reste le titre d’un recueil de Christian Prigent). Se tissent alors des micro-récits elliptiques et d’autant plus suggestifs.

Une esthétique : « Retrouver comme / la langue nous habite / (et aller au travers / l’un l’autre), dénudant la structure » (p. 36).

 

► Sébastien RONGIER, Alma a adoré. Psychose en héritage, Marest éditeur, hiver 2019-2020, 176 pages, 19 €.

Alma a adoré… ça sonne bien ! Mais ce n’est pas qu’une recherche phonique : « Alma a adoré » : Hitchcock himself trouve que c’est un bon présage que son épouse apprécie le scénario que le jeune Joseph Stefano a tiré du roman de Robert Bloch, Psycho (1959). Et vu le succès planétaire, le maestro a eu raison de le financer et de l’imposer à Hollywood.

De façon très vivante, comme à son habitude, Sébastien Rongier analyse finement la stratégie hitchcockienne dans la sphère de la culture de masse – de la production à la médiatisation –, « l’effet Psycho » (de sidération !) et les nombreuses réécritures de la fameuse scène de la douche. Avant d’en revenir à ce qu’il appelle « cinématière » : « Psycho ne produit pas seulement un effet cinéma dans le monde du cinéma. […] La cinématière comme mode de relation esthétique et critique à l’image cinématographique est un véritable enjeu de travail, une matière d’image, un corps à la fois générique et inachevé produisant d’autres formes à partir d’un impensé de l’image » (p. 137).

 

6 mai 2020

[Chronique] Patrick Beurard-Valdoye, Fléau et Théâtre social

Il ne s’agit pas ici de mettre un signe égal entre le coronavirus et la peste, comme l’ont fait certains commentateurs. Il y a la différence considérable, que les phénomènes de peste au Moyen-âge, et certainement dans une large mesure en 1720, inexpliqués, dépassant l’entendement, relevaient de la « punition divine » Avec l’impuissance et la résignation – le fatum – qui s’en suivent, et la recherche d’un bouc émissaire.

Tel n’est pas le cas du virus atroce qui s’abat sur le monde, parce qu’identifié, classé, nommé, voire, semble-t-il, sous certaines conditions, repoussé par traitement médical. Certains pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou l’Irlande – si l’on considère le nombre de morts, certes important – semblent être en mesure de contenir la démesure.

Contrairement aux pestes historiques dévastant tout, il apparaît de plus de plus clairement que le COVID 19 sévit massivement dans les pays où l’ensemble du système de santé est défaillant, ou très défaillant, parmi lesquels certains pays occidentaux. Ce propos est celui de Giovanni Maio, professeur d’éthique médicale et d’histoire de la médecine à l’Université de Freiburg (Arte Journal, 3 avril) :

Les politiques de santé qui ont été menées depuis vingt ans en Occident, sont responsables de la situation actuelle. Et nous en subissons les conséquences aujourd’hui. Nous avons laissé l’économie décider de tout dans notre système de santé. C’est comme ça que l’on en est arrivé à réduire des postes et fermer des lits. On a organisé de façon délibérée la pénurie du personnel. Ce virus est arrivé à un moment où les systèmes de santé des pays occidentaux étaient déjà malades.

L’analogie avec la peste paraît toutefois pertinente, quant au même flegme des autorités responsables de cités, de royaumes, de nations ou d’états de pays fédéraux, à anticiper, à prendre des décisions impératives, et les bonnes.

L’ouvrage d’Antonin Artaud nous renseigne magistralement sur une méthode d’élaboration d’un art inédit et inouï (Le Théâtre de la cruauté) à partir de l’expérience mnésique de la peste et ses symptômes. Les descriptions historiques et médicales sont ligaturées à un phénomène psychique collectif, qui relève également de la culture, et induit des options de culture dans nos sociétés.

En puisant dans l’énergie quasi illimitée de cette catastrophe, prélevée dans sa dimension fabuleuse – par transmutation, pour reprendre son terme – Artaud conçoit un art émancipateur. Il refoule une « culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie ». C’est un manifeste de la culture qui en découle, comme la préface du Théâtre et son double l’affirme d’emblée : « on peut commencer à tirer une idée de la culture, une idée qui est d’abord une protestation. Protestation contre le rétrécissement insensé que l’on impose à l’idée de culture en la réduisant à une sorte d’inconcevable Panthéon ; ce qui donne une idolâtrie de la culture, comme des religions idolâtres mettent leurs dieux dans leur Panthéon ».

Rien d’étonnant à ce que ce chapitre débute par l’évocation d’un bateau, le Grand-Saint-Antoine. Le vaisseau est par excellence le véhicule des rêves et des mythes. La vie et l’histoire d’Antoine (son véritable prénom à l’état-civil) sont profondément ancrées dans celle des navires, et il est essentiel pour lui de fonder sa parole sur une expérience d’être traversé par plusieurs cultures (moyen-orientale, grecque et française pour commencer) dont il est le réceptacle. Fils d’armateur, le petit Antonin dessine des bateaux avant d’écrire des poèmes. Et c’est sur le paquebot de la French Line qui le conduit au Mexique, via La Habana, que le titre du livre lui vient enfin. À bord, il expédie à Jean Paulhan ce message :

ce sera LE THÉATRE ET SON DOUBLE

car le théâtre double la vie

la vie double le vrai théâtre

Ou encore le malheureux renvoi d’Irlande en septembre 1937 sur le paquebot Washington, suite à quoi il est débarqué au Havre, pour être sitôt interné en hôpital psychiatrique durant 9 ans.

Le récit débute par l’évocation d’un rêve qui fait office d’augure. Peu avant, dans sa préface, Antonin Artaud met justement en relation les notions de culture et de rêve : « Si notre vie manque de soufre, c’est-à-dire d’une constante magie, c’est qu’il nous plaît de regarder nos actes et de nous perdre en considérations sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d’être poussés par eux ».

Voici comment le vice-roi de Sardaigne (qui était baron, en fait), poussé par un rêve, passe à l’acte !

Sous l’action du fléau, les cadres de la société se liquéfient. L’ordre tombe. Il assiste à toutes les déroutes de la morale, à toutes les débâcles de la psychologie, il entend en lui le murmure de ses humeurs, déchirées, en pleine défaite, et qui, dans une vertigineuse déperdition de matière, deviennent lourdes et se métamorphosent peu à peu en charbon. Est-il donc trop tard pour conjurer le fléau ? Même détruit, même annihilé et pulvérisé organiquement, et brûlé dans les moelles, il sait qu’on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation du possible, jusqu’à une sorte de transmutation du mensonge dont on refait de la vérité.

Il se réveille. Tous ces bruits de peste qui courent et ces miasmes d’un virus venu d’Orient, il saura se montrer capable de les éloigner.

Un navire absent de Beyrouth depuis un mois, le Grand-Saint-Antoine, demande la passe et propose de débarquer. C’est alors qu’il donne l’ordre fou, l’ordre jugé délirant, absurde, imbécile et despotique par le peuple et par tout son entourage. Dare-dare, il dépêche vers le navire qu’il présume contaminé la barque du pilote et quelques hommes, avec l’ordre pour le Grand-Saint-Antoine d’avoir à virer de bord tout de suite, et de faire force de voiles hors de la ville, sous peine d’être coulé à coups de canon. La guerre contre la peste. L’autocrate n’y allait pas par quatre chemins.

Il faut en passant remarquer la force particulière de l’influence que ce rêve exerça sur lui, puisqu’elle lui permit, malgré les sarcasmes de la foule et le scepticisme de son entourage, de persévérer dans la férocité de ses ordres, passant pour cela non seulement sur le droit des gens, mais sur le plus simple respect de la vie humaine, et sur toutes sortes de conventions nationales ou internationales, qui, devant la mort, ne sont plus de saison.

Quoi qu’il en soit, le navire continua sa route, aborda à Livourne, et pénétra dans la rade de Marseille, où on lui permit de débarquer.

Ce que devint sa cargaison de pesteux, les services de la voirie de Marseille n’en ont pas conservé le souvenir. On sait à peu près ce que devinrent les matelots de son équipage, qui ne moururent pas tous de la peste et se répandirent en diverses contrées.

Grand-Saint-Antoine n’apporta pas la peste à Marseille. Elle était là. Et dans une période de particulière recrudescence. Mais on était parvenu à en localiser les foyers.

La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine, et c’est de ses approches et de sa diffusion dans la ville que date le côté particulièrement atroce et le flamboiement généralisé de l’épidémie.

Et ceci inspire quelques pensées.

Cette peste, qui semble réactiver un virus, était capable toute seule d’exercer des ravages sensiblement égaux ; puisque de tout l’équipage, le capitaine fut le seul à ne pas attraper la peste, et d’autre part, il ne semble pas que les pestiférés nouveaux venus aient jamais été en contact direct avec les autres, parqués dans des quartiers fermés. Le Grand-Saint-Antoine qui passe à une portée de voix de Cagliari, en Sardaigne, n’y dépose point la peste, mais le vice-roi en recueille en rêve certaines émanations ; car on ne peut nier qu’entre la peste et lui ne se soit établie une communication pondérable, quoique subtile, et il est trop facile d’accuser dans la communication d’une malade pareille, la contagion par simple contact.

Mais ces relations entre Saint-Rémys et la peste, assez forte pour se libérer en images dans son rêve, ne sont tout de même pas assez fortes pour faire apparaître en lui la maladie.

Quoi qu’il en soit, la ville de Cagliari, apprenant quelque temps après que le navire chassé de ses côtes par la volonté despotique du prince miraculeusement éclairé, était à l’origine de la grande épidémie de Marseille, recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver.

 

La peste de 1720 à Marseille nous a valu les seules descriptions dites cliniques que nous possédions du fléau.

Mais on peut se demander si la peste décrite par les médecins de Marseille était bien la même que celle de 1347, à Florence, d’où est sorti le Décaméron. L’histoire, les livres sacrés, dont la Bible, certains vieux traités médicaux, décrivent de l’extérieur toutes sortes de pestes dont ils semblent avoir retenu beaucoup moins les traits morbides que l’impression démoralisante et fabuleuse qu’elles laissèrent dans les esprits. […]

La peste de 1502 en Provence, qui fournit à Nostradamus l’occasion d’exercer pour la première fois ses facultés de guérisseur, coïncida aussi dans l’ordre politique avec les bouleversements les plus profonds, chutes ou morts de rois, disparition et destruction de provinces, séismes, phénomènes magnétiques de toutes sortes, exodes de Juifs, qui précèdent ou suivent dans l’ordre politique ou cosmiques, des cataclysmes et des ravages dont ceux qui les provoquent sont trop stupides pour prévoir, et ne sont pas assez pervers pour désirer réellement les effets.

Quels que soient les errements des historiens ou de la médecine sur la peste, je crois qu’on peut se mettre d’accord sur l’idée d’une maladie qui serait une sorte  d’entité psychique et ne serait pas apportée par un virus. Si l’on voulait analyser de près tous les faits de contagion pesteuse que l’histoire ou les Mémoires nous présentent, on aurait du mal à isoler un seul fait véritablement avéré de contagion par contact, et l’exemple cité par Boccace de pourceaux qui seraient morts pour avoir flairé des draps dans lesquels auraient été enveloppés des pestiférés, ne vaut guère que pour démontrer une sorte d’affinité mystérieuse entre la viande de pourceau et la nature de la peste, ce qu’il faudrait encore analyser de fort près.

 

La méthode d’Artaud
(L’extrait se termine par : « ce qu’il faudrait encore analyser de fort près »)

En quoi Artaud procède-t-il de l’analyse ? C’est un terme rencontré rarement sous sa plume. D’autant que l’analyse pré-supposerait une approche scientifique. Mais Artaud, poète, est fin rhétoricien !

Remarquons notamment cette phrase à propos de la ville de Cagliari « qui recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver ».

Les archives en question existent, comme la consignation de l’événement. Mais, par exemple, le « vice-roi » est plutôt un baron de St. Rémy  (de 1720 à 1724, Filippo-Guglielmo Pallavicini, de la Maison de Savoie), et non Saint-Rémys.

La méthode d’Artaud n’est pourtant pas celle d’un créateur de fiction ayant allure de vérité historique. À plus forte raison celle d’un faussaire, comme lorsque Céline  s’annonce en chroniqueur dans D’un château l’autre, qui – par exemple – décrit le cortège des fascistes français sous les bombes d’avions anglo-américains, alors qu’il n’y eut aucun bombardement à Sigmaringen, comme me l’ont confirmé des anciens témoins de Sigmaringen (cf. « L’Ange du narré » dans ma Fugue inachevée, Éditions Leo Scheer / Al Dante).

Nous avons des indications de la méthode Artaud, non pour Le Théâtre et son double, mais pour un ouvrage antérieur – remarquable – Héliogabale ou l’anarchiste couronné (Denoël & Steele, 1934), de principe historiographique assez semblable.

À parution de l’ouvrage, Jean Paulhan demande dans une lettre (1.6.34) à Antonin Artaud, si ce qui est écrit dans Héliogabale ou l’anarchiste couronné est vrai ?

Voici la réponse d’Antonin Artaud :

Cher ami,

Je m’aperçois avec ennui que vous me comprenez de moins en moins, et de mon côté je ne comprends plus vos réactions. La Vérité suprême je ne cherche que cela, mais quand on me parle de ce qui est vrai je me demande toujours de quel vrai on me parle, et jusqu’à quel point la notion qu’on peut avoir d’un vrai limité et objectif ne cache pas l’autre qui obstinément échappe à tout cerne, à toute limite, à toue localisation, et échappe pour finir à ce que l’on appelle le Réel.

Voilà ce que je peux vous dire – bien que votre lettre m’ait irrité et que je me sois dit : que ce soit vrai ou non qu’est-ce que ça peut bien lui faire si c’est beau et si l’on trouve dans ce livre la notion d’un vrai et du Réel Supérieur – les dates sont vraies, tous les événements historiques dont le point de départ est vrai sont interprétés, beaucoup de détails sont inventés ; les Vérités Esotériques j’ai voulu qu’elles soient vraies dans l’Esprit ; elles sont souvent et volontairement FAUSSÉES dans la forme : mais la forme n’est rien.

Une méthode qui, participant d’un projet d’artiste (on n’est pas obligé de le suivre quand il écrit que la forme n’est rien !), n’hésite pas à reconsidérer le sens d’un mot, et à contester son apparente évidence : si tant est d’ailleurs que le mot de virus soit autre chose qu’une simple facilité verbale. Une méthode qui, le cas échéant, pourrait conduire à des intuitions qui s’avèrent par la suite exactes. En effet, lorsqu’Artaud énonce que « La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine », l’on peut se demander d’où Antonin Artaud détenait cette information. Il parle de « traités médicaux récents ». Je n’ai pas assez investigué sur ce point. Je mets cependant en relation cette assertion, avec le paragraphe tiré de Wikipedia :

En 2016, les résultats d’une étude de l’Institut Max-Planck révèlent que cette épidémie de peste était une résurgence de la grande peste noire ayant dévasté l’Europe au xive siècle et non une forme moderne. Le bacille yersinia pestis venu par le Grand Saint Antoine et à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence, ne venait pas d’Asie, comme on le croyait jusqu’alors, mais descendait directement du responsable de la première pandémie ayant ravagé l’Europe au xive siècle. Il est donc resté latent pendant quatre siècles avant de redevenir actif.

Autrement dit, Antonin Artaud combinerait ce que j’appellerai – pour le plaisir paradoxal – la rigueur artistique, et l’intuition scientifique.

27 avril 2020

[Création] Laure Gauthier, TRANSPOEMES « RODEZ BLUES » OU CECI N’EST PAS UN VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE (2 / 2 : du dedans)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 20:12

En période de confinement, j’ai poursuivi mes enregistrements de transpoèmes. Cette fois, j’ai enregistré deux extraits d’un texte poétique que j’écris dans le cadre d’une résidence Ile-de-France : Les corps caverneux. Les captations ont été réalisées depuis ma chambre-bureau, pièce où je passe le plus clair des 23 heures sur 24 de mon confinement. Enfermée dans un petit appartement, je séjourne dans cette chambre-bureau où je travaille et essaie de dégager des zones libres pour écrire. Au quarantième-deuxième jour de confinement.

Avant cette crise, j’ai toujours trouvé nécessaire de parvenir à « faire écluse », m’extraire parfois de l’activité pour trouver un contre-rythme du monde depuis lequel écrire. Mais le confinement mis en place il y a six semaines est un état d’écluse permanente et de mouvement entravé, bien que consenti, où le monde, même la place Clichy qui est à un kilomètre de chez moi, est passé hors-champ.

Qu’est-ce que la chambre en temps de crise sanitaire, sociale et politique ? Ma chambre n’est pas un lieu idéal, de retrait, comme Xavier de Maistre a conçu la sienne dans son Voyage autour de ma chambre, tirant profit de son « assignation à résidence » qui a duré 42 jours. Il entreprend de moquer les récits de voyage et une certaine tendance à l’exotisme déjà bien ancrée dans la littérature de son temps, qui cherche au loin l’étrangeté et nous ferait perdre de vue l’étrangeté du proche. Sa chambre, c’est cette « contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde ». (Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre, in Œuvres complètes, nouvelle édition, illustrations de G. Staal, p. 119). Si la situation que vivait de Maistre, à savoir un assignement à résidence, peut être comparée à notre confinement, la comparaison s’arrête là : ma chambre est davantage une Fenêtre sur cour où je perçois des bribes du drame qui se trame. Plus je dois rester dans ma chambre, sans interruption ou presque, plus se créent d’obligations de ne regarder que les objets qui s’y trouvent, et plus le mouvement me manque et ma claustrophobie augmente. Ma chambre est un lieu intime qui m’est cher mais trop petit, il s’agit d’une chambre possible et non d’une chambre rêvée.

Le choix de se reclure, de se mettre hors de l’activité du monde parfois, d’être à son bureau des heures ne signifie pas que nous autres, écrivains ou artistes, soyons charmés par cette « intensification » de notre solitude. Je refuse de dire que l’artiste serait un confiné de tout temps, cela serait à la fois mépriser le caractère politique et sanitaire de cette crise et mécomprendre la singularité de la création qui n’est pas un escapisme. Certes, j’ai la chance de ne pas m’exposer au virus, mais l’isolement dans un lieu très étroit et mal isolé est loin d’être favorable à la création, d’autant que je suis assignée au travail par ordinateur. Il n’y a pas de de lieu idéal pour écrire, parfois ma chambre s’y prête, le matin, seule, ou au début de la nuit, mais j’écris, comme bien d’autres, en chemin, à l’hôtel, dans les trains ou ailleurs, en bibliothèque, au café, chez des amis qui m’accueillent à la campagne, dans des locations ou des résidences. J’écris dans une forme d’exposition aux bruits des jours.

Il n’y a pas de répit des sons dans ce confinement. Ma chambre-bureau me fait penser à certaines représentations de Goldoni où le peuple de Venise se parle depuis la fenêtre. J’entends les conversations en anglais de mon voisin à sa fenêtre, dont je pense qu’il est universitaire, de nombreuses sirènes résonnent au loin, des enfants jouent au ballon dans l’impasse, des adultes se parlent, parfois se crient dessus, sans que je ne puisse savoir qui ils sont, un autre voisin joue à des jeux vidéo de guerre. Cette crise, c’est par sa modification de notre bande-son que je la perçois, l’aperçois. Qu’elle s’immisce, se déplace. Mais s’ils sont contraignants, ces sons sont ce qui reste de mouvement de vie, donc d’imprévu nécessaire : ils font taire le silence du confinement : ils sont ce qu’il nous reste de rencontre et de hasard : je perçois des hélicoptères, des sons de voitures ou de bus, plus rares, mais qui viennent de la Place Clichy, où je ne suis plus retournée depuis mi-mars. A un kilomètre de chez moi. Ces sons, ces voix transportent dans leurs grains les images d’un film de l’invisible. Des images hors de portée, un film du hors champ. Donc.

Les transpoèmes enregistrés sont des litanies. Je lis dans différentes situations deux poèmes extraits des corps caverneux où se joue une autre histoire, mais qui n’est pas sans affinité avec aujourd’hui. Il n’y est pas question de virus ni d’enfermement, mais de la folie de la société capitaliste tardive. Derrière l’allusion à nos anatomies désirantes, les « corps caverneux » désignent les cavernes en nous par analogie avec les cavernes préhistoriques : les corps caverneux sont donc ces espaces vides, ces trous ou ces failles, que nous avons tous en commun et que notre société de consommation tente de combler par tous les moyens : achats, faits divers etc. Dans chacune des séquences est évoquée une nouvelle attaque contre ces espaces intimes de respiration et de liberté, et en réaction une musique émerge, une musique de nos cavernes, qui nous permet de nous cabrer et de rester vigilants. « Rodez blues » évoque une traversée de Rodez et le tourisme de masse, la tentation du blues sous la pluie dans un dialogue avec Artaud.

Dans mes enregistrements, j’ai choisi d’adresser un sourire en coin à de Maistre, en lisant mes poèmes de mon bureau à mon armoire, de mon lit à mon bureau, de mon bureau à ma fenêtre. Je reviens toujours à la fenêtre, à ces plans fixes aperçus : ma voix s’ouvre aux bruits du dehors, tandis que dans Voyage autour de ma chambre, la fenêtre était proscrite du récit car elle ouvrait sur le lointain.

La profondeur du champ sonore que l’on perçoit construit un pont entre le texte et le contexte de crise qui apparaît par le prisme de bruits : j’écoute la radio, puis me lève, ouvre la fenêtre et écoute le dehors, reviens vers mon ordinateur où une autre émission radio a commencé ; une autre fois, je me lève de mon bureau pour percevoir au dehors les applaudissements adressés au personnel hospitalier à 20 heures, qui ponctuent la semaine. Il s’agit de sons référentiels, les seuls qui renvoient directement à un contexte plus général : quand on entend des gens applaudir, on ne pense plus à un spectacle mais aussitôt aux infirmières et aux soignants en lutte à l’hôpital.

Dans une époque qui prétend tout sa-VOIR, l’absence, le retrait, l’impossibilité de voir fait revenir le son au premier plan de la perception. Non, il ne s’agit pas d’un voyage autour de ma chambre, mais d’un voyage des sons au travers de mon poème. Une double sonorité émerge. Dans La chienne, Jean Renoir ouvre le champ filmique au travers de la fenêtre du peintre vers l’appartement de la voisine en contre-champ. Dans A bout de souffle, Godard laisse la caméra courir sur une affiche peinte par Renoir père, et quand J.-L. Belmondo ouvre la fenêtre, on perçoit, en clin d’œil à La chienne, une ouverture du champ, sonore cette fois. En élargissant la profondeur de champ sonore et complexifiant la bande-son, les transpoèmes « rodez-blues », captés depuis ma chambre, rejouent le poème, font entendre autrement le texte, et créent des tensions entre les sons indexicaux qui renvoient à la crise et ma voix lisant le poème. Ils ouvrent l’espace du poème et s’y immiscent nous faisant par la même percevoir certains espaces-temps du texte, autrement :

Tu as six parfums de carembar en poche, mais ne connais le nom des roches,
Soudain, tu as vu la clocharde du monde et elle te criait :
J’AI VU MOURIR LES MUSEES (« La Clocharde du monde »)

De même que le poème extrait de « rodez blues », écrit depuis le présent, qui évoque le monde qui brûle, est un poème de science-fiction, de même, la bande-son est, elle, un instantané, sortie de l’actualité : entre les deux un écart fructueux qui nous rend vigilants au trop plein et au trop vide.

25 avril 2020

[Chronique] Fabrice Thumerel, Sous covid-20 (Libr-critique dans l’espace littéraire actuel)

Covid-19 : coronavirus disease 2019 (à tout ce qui est important, n’est-ce pas, on confère un nom anglo-américain). Mais pour nous, c’est covid-20 : comment vivons-nous sous covid-20 ?

Et pour ce qui nous concerne plus particulièrement, quels sont les effets du covid-20 sur le champ littéraire actuel dans toutes ses composantes ? Sans prétendre mener ici une étude approfondie, contentons-nous d’en énumérer cinq, en nous concentrant sur les mutations.

Regard panoramique sur le champ littéraire sous covid-20

1. Le coup d’arrêt porté à la publication des nouveautés de mars-avril et plus généralement à la diffusion des livres a pour corollaire une récession économique, certes, mais qui s’accompagne –paradoxalement, vu la pénurie – d’une quantité non négligeable d’offres consubstantielle à la logique consumériste : se devant de s’adapter à toutes circonstances, le Marché s’emploie à satisfaire les lecteurs-consommateurs en leur proposant livres et magazines en version numérique (beaucoup plus rarement en version papier). Bien évidemment, comme toujours le système en place favorise les poids lourds de l’édition comme de la vente en ligne. Cependant, signalons l’opération « Les livres de mars font le printemps », qui regroupe huit maisons d’édition indépendantes (Asphalte, La Baconnière, Aux Forges de Vulcain, Le Nouvel Attila, L’Œil d’or, La Peuplade, les éditions du Sonneur et les éditions du Typhon) dont l’objectif est de promouvoir auprès des libraires les livres qu’ils ont publiés en mars.

Au reste, tous les acteurs institutionnels se mobilisent pour suivre une logique de divertissement, à titre gratuit le plus souvent : c’est la foire aux podcasts, aux rétrospectives et aux offres disponibles !

Parmi les nouvelles stratégies qu’a occasionnées la pandémie, retenons la mise à disposition gratuite de certains titres (Le Seuil, La Fabrique…), les précommandes avec extraits en « teasing », etc.

2. Les préoccupations de l’espace sociopolitique liées à cette pandémie sont omniprésentes dans l’espace littéraire mais traduites de manière spécifique (effets de champ) par des clivages entre conservateurs et progressistes, tradition et innovation, pratiques orthodoxes et pratiques hétérodoxes… Si l’on voulait tracer une ligne de démarcation entre pôle (semi-)commercial et pôle autonome, on pourrait opposer la topique du confinement (que faire chez soi de « culturel » ? et si on témoignait de sa façon-propre-de-vivre-son-confinement ? bref, comment réussir-son-confinement !) à la poétique ou problématique créatrice (entre autres, la viralité, aux sens médical et informatique, comme objet formel ou réflexif).

3. Arrêtons-nous un instant sur l’émergence d’une forme pseudo-originale : le journal-de-confinement. Contrairement à ce qui a pu être avancé, ce n’est pas nouveau à proprement parler : qui a oublié le fameux Journal d’Anne Franck ? Que l’on songe également aux Carnets de la drôle de guerre, publiés après la mort de Sartre, et nettement moins connus il est vrai.

Les journaux de confinement que, désÅ“uvrées, certaines stars littéraires publient dans des médias mainstream n’ont rien à voir avec le « journal de rien » du philosophe ; ce sont journaux des riens petit-bourgeois : grisaille-famille-Paris, entrailles-hygiène-propriété…

Le propre du pôle opposé est de renouveler le genre et d’inventer des formes singulières : dans les NEWS de LIBR-CRITIQUE, nous en signalons ; et on découvrira, de Philippe BOISNARD, le « Journal de confinement en quête de réseau »

4. Nombreuses sont les prises de position des acteurs du champ les plus divers qui confinent à des discours d’emprunt tout aussi divers : virologique, épidémiologique… politique, statistique, économique, sociologique, journalistique…

5. Quant aux penseurs les plus divers, ils tombent pour nombre d’entre eux dans l’hybris intellectuel, qui oscille entre catastrophisme et prophétisme. Sans même parler des chiens de garde dont le flair opportuniste n’est plus à démontrer, passés maîtres dans l’art de se soumettre aux puissances médiatico-politiques, allant jusqu’à vêtir un président néolibéral de lien sartrien et de probité candide (Comment peut-on sainement et décemment affirmer une telle énormité : « Jamais nous n’avons été plus sartriens que sous le confinement mondial » ?)…

 

LIBR-CRITIQUE sous covid-20…

« Il devrait y avoir autant de revues qu’il y a
d’états d’esprit valables » (Antonin Artaud, Bilboquet, n° 1, 1923).

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque
où rien n’adhère plus à la vie » (Artaud, Le Théâtre et son double, 1935).

« ce que j’ai à dire
je le lis d’abord
sur une paroi innommable
ce qui a plusieurs sens mais ici on retiendra celui de très sale
dont l’obscénité de sang et de merde vous couvre d’ivresse »
(Dominique Fourcade, Magdaléniennement, P.O.L, mai 2020).

 

La question que pose Jean-Claude Pinson dans son dernier essai, Pastoral. De la poésie comme écologie (Champ Vallon, mars 2020), est des plus légitimes : « L’art est-il sommé de traiter à chaque fois de l’époque dont il est le contemporain ? » L’évidente dimension rhétorique de l’interrogation donne à penser. Et le parti pris de LIBR-CRITIQUE consiste à laisser place au regard rétrospectif et à favoriser une pluralité de lignes de fuite, ce qui explique la grande diversité thématique et formelle. Il n’est donc pas question, comme c’est le cas pour les médias et les réseaux sociaux, de saturer notre espace de covid-20.

Sous covid-20, contrairement à certains blogs/sites dont le titre arbore fallacieusement les coquilles vides « libre(s) » et/ou « critique(s)/critik », LIBR-CRITIQUE accentue sa lutte contre ces sept virus capitaux : éclectisme consumériste/promotionnaliste ; conservatismes politiques et institutionnels ; patrimonialisme ; cuculturalisme ; suivisme ; tiédisme ; irénisme.

Dans le prolongement de notre position que synthétise l’article intitulé « La Place de LIBR-CRITIQUE dans l’espace des revues », plus que jamais il s’agit de viser une radicalité qui, sans rapport avec un extrémisme ou un militantisme quelconque, a trait aux recherches formelles et réflexives sur les questions traitées : contre la littérature des « situations moyennes » (Sartre), contre l’imposture postcritique qui se pose comme dissensuelle pour mieux rejoindre les valeurs consensuelles du demi-monde littéraire (Christophe Honoré plutôt que Valère Novarina !), notre voie est l’irreprésentable / l’innommable et notre état d’esprit est la mise en crise de nos idées sur la vie sociale et littéraire pour adhérer un peu plus à cette nouvelle vie qu’impose une civilisation en sursis.

C’est ainsi que LIBR-CRITIQUE est, non pas dans le post-, mais dans le faire, et dans un faire impétueux qui ouvre les possibles : en plus des chroniques et des NEWS qui se réfèrent à des pratiques exigeantes, les créations à lire/voir/écouter que regroupe le work in progress « covid-20 » vous propose des perspectives diversement libr&critiques (carnavalesque, épidémiK, fakepoetry… Sans oublier les transpoèmes de Laure Gauthier, qui jouent sur la tension entre parole et silence, visuel et sonore).

© 3 photo(montage)s : Philippe Boisnard et Joël Hubaut

19 avril 2020

[Création] Laure Gauthier, TRANSPOEMES « RODEZ BLUES » ou DE LA RELATIVITE DU SILENCE (1 / 2 : du dehors)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 11:05

J’appelle transpoèmes des poèmes transgenres qui mutent et migrent, des segments que je prélève de mes textes publiés ou en cours d’écriture, que j’assemble et que j’enregistre à l’aide d’un zoom audio, parfois de mon téléphone, en différentes situations et différents lieux et qui sont ensuite intégrés à d’autres œuvres, installations et œuvres collectives (musicales, scéniques) mais peuvent aussi être écoutés pour eux-mêmes ou diffusés à la radio ou sur le web.

En période de confinement, j’ai poursuivi mes enregistrements de deux extraits des corps caverneux, un texte poétique que j’écris dans le cadre d’une résidence Ile-de-France : les captations ont été réalisées lors de brèves marches dans Montmartre, de façon systématique entre 16h et 17h, une fois mon autorisation de sortie remplie : rue Caulaincourt, rue des Saules, rue des Abbesses, place du Tertre ou encore impasse Girardon.

Le poème bref repris ad libitum dans des situations différentes est extrait de la séquence « rodez-blues » qui évoque le tourisme de masse, l’exotisme, et se termine par une vision du naufrage du monde et de grande pauvreté émergente par le prisme de la « clocharde du monde », un texte qui est un hommage aux Tarahumaras d’Antonin Artaud. Il a été écrit avant que le covid-19 ne fasse son apparition en France. Il ne s’agit pas d’un texte de circonstance, même s’il est lavé et traversé par une pensée du temps et met en langue les menaces qui pèsent sur l’intime :

Il pleut à rodez
tandis que partout ailleurs c’est le feu
le monde brûle bien quand il pleut
la preuve qu’il y a pluie et pluie
des contrefaçons
Ça ne sent pas la terre
sans orage ni nuage
Ça ne sent pas la terre,
pourtant
j’aimerais la gratter comme les chiens
la gratter pour déterrer
y voir un signe de l’après,
vert

J’ai dit cet extrait des corps caverneux dans de nombreuses situations. Comme dans les autres transpoèmes, la situation jette à nouveau les dés du texte, les silences se déplacent, modifiant la ponctuation, le souffle et la voix se transforment en réaction à l’environnement, faisant résonner le sens autrement et ouvrant d’autres dimensions. Des bribes de conversation, des bruits s’immiscent dans le texte faisant référence à un hors-champ poétique.

La profondeur du champ sonore que l’on perçoit dresse un pont entre le texte et cette nouvelle crise sanitaire, sociale et politique qui apparaît par le prisme de bruits de rue, inhabituels pour un quartier d’ordinaire touristique à un point où l’on ne perçoit normalement que le premier plan des bruits de foules.

Mon projet consiste à capter la mobilité des sons en période de confinement. Les transpoèmes témoignent combien la mobilité des sons est le seul mouvement possible dans cette période recluse où nous percevons le réel via des plans fixes par nos fenêtres comme le montre bien Le Film des instants de Frank Smith. Le son est ce qui ré-apparaît puisque nous avons moins à voir.

Il va de soi que ces bruits de rue sont ceux d’un quartier socialement privilégié et touristique : Montmartre. Entendre le son du confinement au dehors, c’est alors croiser d’autres personnes qui marchent, font leurs courses, livrent des colis, se font contrôler, parlent depuis leur fenêtre ou observent le dehors. On se rend compte de cette relativité du silence. Ce silence du confinement voit émerger des bruits nouveaux, d’habitude recouverts par l’activité commerçante et touristique. Néanmoins, il laisse hors-champ la catastrophe sanitaire, le bruit de la peine et de l’angoisse, celle du travail, ou encore celle des Sans-Domiciles-Fixes qui pourtant sont très présents au regard mais le plus souvent silencieux : c’est une polyphonie partielle, tronquée. La crise sanitaire, politique et sociale, dont l’épidémie est un révélateur, n’est présente que par ces sons, souvent anodins. Néanmoins, c’est précisément ce caractère apparemment anodin des bruits, du pépiement des oiseaux et des bribes de conversations, qui fait signe vers le drame sanitaire et social : ces bruits et ces sons indexicaux racontent une autre histoire. Quelque chose d’anormal se trame là, comme dans une bande son de science-fiction, comme dans des rues trop vides, ou chantent trop les oiseaux. Or comme l’a dit justement Philippe Beck : « la poésie est une science-fiction ».

Le poème extrait de « rodez blues », écrit depuis le présent, qui évoque le monde qui brûle, est un poème de science-fiction ; la bande-son est, elle, un instantané, sortie de l’actualité : entre les deux un écart fructueux qui nous rend vigilants au trop plein et au trop vide. [Photos : © Laure Gauthier]

9 janvier 2020

[Chronique] Liliane Giraudon, poétesse sismographe (à propos du Travail de la viande), par Michaël Moretti

Liliane Giraudon, le travail de la viande, P.O.L, décembre 2019, 160 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-4796-5.

 

B7, touché-coulé : Lili ne pleure pas, elle observe le monde devenu fou, corps planté dans la terre[1], et crie (« arrêtons de voir / la littérature comme un enclos / protecteur une / réparation du vivre / il faut cracher dans la soupe »[2]). Voilà qui est dit. Après Un peu de viande hachée[3], la bouchère-charcutière a été très correcte : il nous est offert un pied paquet épicé ; les morceaux serviront d’osselets. L’amazone court après plusieurs dadas, d’où les jockeys camouflés[4], une gazette (2013-2014 chez feu Bazar éditions), pour la passeuse et revuiste[5], et un titre (1918) de l’excellent et oublié Reverdy. Ce dernier est l’un des « Pénétrables »[6] de la bustière, avec, pour les vivants, la générosité pour les remerciements[7] ; Hélène Bessette et Vsevolod Meyerhold[8], pour les morts, en « lecture latérale » (Aby Warburg) nourrissant le « lirécrire ». Le théâtre ne parle pas à Lili[9] et pourtant le metteur en scène « biomécanique » est présent tout comme, dans une mise en abyme, Robert (Cantarella) dans Oreste pesticide[10].

Tout gire chez Lili : les genres, les mots. Tout est en mouvement[11]. L’écrit est hybride[12] comme La vie matérielle : essais, récits « homobiographiques », prélèvements, poèmes, poésie visuelle avec calligrammes aux ciseaux entre Mallarmé[13], Apollinaire et Queneau, conte, pièce sans théâtre, où les références se répondent[14], allusions au cinéma[15], insertion d’images[16]. « lili elle exagère »[17] ! Non, toute publication poétique devrait être cet heureux mélange ou zibaldone en écho au monde chaotique : c’est pile l’intemporelle modernité[18], le ça de l’écrit. On the edge, elle y va, la battante, et jamais Lili ne se viande.

Aucune capitale dans le titre car tout est à égalité, c’est logique, puisque dieu est mort depuis longtemps et pas de maître non plus mais beaucoup d’influences. Liliane Giraudon est noire de monde[19]. Faire commun, depuis Heidsieck, devient, malgré tout, encore possible (le on car « (…) quand je lis-écris c’est souvent nous. Ou plutôt on »[20]).

            « Face à ce travail de la viande informations ou distraction. / Des bouts des morceaux raccordés manuellement. / La main sur la page opère des connexions. / Quelque chose de tactile. »[21]. Le travail de la viande[22] : travail de la langue[23] pour la mort au travail[24] alors que sourd un continu appel à la vie[25] où son corps à soi[26] s’exprime. Giraudon est sorcière[27]. Le travail de la viande, un titre à la Artaud[28].

Conte cruel

D’emblée, retour à l’enfance avec La fille aux mains coupées, à partir du conte des frères Grimm, La jeune fille sans mains[29]. Giraudon va à l’os avec cette viande découpée : avec la mort de P.O.L., un soutien à une certaine poésie contemporaine, elle applique à l’insu de son plein gré, pour sa mise en espace, le schéma Z de Lacan[30] à partir de La lettre volée de Poe, à savoir le travail de l’espace[31], du vide[32], conditions de la création[33]. Ecrire dans les trous. Enfance[34], toujours dans l’ombre de l’artiste comme une peinture rupestre, sempiternellement regardée jusqu’à ce que le sens apparaisse enfin ; réappropriation du corps[35] puisque, en « homobiographie », « je m’aperçois que cette fille aux mains coupées et qui a demandé qu’on lui attache les bras dans le dos c’était moi. »[36]. La main, c’est-à-dire l’outil principal de la poétesse qui coud[37], comme petite main, entre formes diverses de textes, à travers le vide révélé par la mort de l’éditeur. Le travail fondamental ? « Page abolition mémoire : un travail à plein temps. »[38]. Ce vide tout beckettien[39], c’est aussi la diagonale, brèche entre passé et futur, interprétée par Hanna Arendt[40], à partir de la parabole de Kafka dans Le procès à partir de « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament »[41] alors que, pour Giraudon, « le passé n’éclaire pas / le présent mais en barre l’accès »[42].

Poésie visuelle

Dans le cornet à dé : « le sang sur les mains s’endort et s’efface ». La fille du conte cruel est rassurée. Comme dans Syllabes précipitées[43] du livre précédent, L’amour est plus froid que le lac (2016), nous retrouvons le même dispositif plastique : à « agir c’est connaître le repos », qui était le titre provisoire du livre le travail de la viande, répond « ceux qui ne se battent pas ont déjà perdu ». Des phrases sans ponctuations sont ponctionnées, comme des Biopsies à la Heidsieck dans la globalité de le travail de la viande. C’est probablement le dernier texte écrit, la trace d’une étape de travail où trous et blancs sont interrogés à même la page. Le travail de la viande : « mouches à viande allez-vous-en ! », « les morts sont terriblement seuls ». Avec le verbi-voco-visuel de Campos à partir de Mallarmé : le hasard ou accident comme liberté et démarche expérimentale. La poésie visuelle échappe tellement à POL qu’aucune mention de cette partie n’apparaît en quatrième de couverture.

« la grammaire en démolition n’arrange pas le drame », cette phrase prélevée chez Bessette revêt un autre sens si nous la rapprochons de …

Quand Oreste peste

Voici l’une des parties les plus importantes, quantitativement et, peut-être qualitativement, de le travail de la viande – le dramaticule ou le « dramolette »[44]. Drôle de drame : « une tragi-comédie » selon Robert [Cantarella], le metteur en scène[45] mais « Elle a insisté sur le fait que ce n’était qu’un déchet de drame. » selon Nicolas [Maury], l’acteur[46]. Dame, une photo du fils, Serra : émerge une enseigne « boucherie » (la viande, toujours la viande[47]) derrière d’atroces palissades de travaux de démolition, grosses comme la Porte d’Aix, au Boulevard des Dames (dames fliquettes ? Sannom ?) inscrit en tag sur du béton. Métaphore de l’écriture accidentée – un laboratoire – de Giraudon ? La viande encore : « sur deux grands écrans silencieux (sorte d’installation) passe en boucle un montage de films d’horreur et pornographiques. »[48], une sorte de porcherie[49] dénoncée à la Pasolini. Sur scène, il y aura donc du multimédia : la pièce sera immersive. Viande encore : « Mais qui vous dit qu’une tumeur n’est pas en train de germer dans vos jolis seins ? »[50] en écho aux éléments « homobiographiques » dans Madame Himself (2013).

« Pour Oreste, remettre en scène les hyènes. » (carnet). Il est vrai que notre époque ne manque pas de faits anxiogènes[51] d’autant que la hyène est en nous[52]. Au reste, pourquoi Oreste ? « Parce que je suis un reste. (…) Et que je reste ici ! »[53]. Oreste, un trans ou travelo matricide[54] entre Genet[55] et Pasolini (« La seule poésie est la poésie à faire. ») laissant songer à Valérie Dréville avec gode-ceinture en Médée-Matériau[56] de Heiner Müller mise en scène par Vassiliev (2002). Oreste, un Docteur Folamour : « deux fauteuils roulants bricolés. Oreste (gants noirs, masque de chien, sur un fauteuil roulant […]) »[57]. L’une des filles d’Oreste est pénétrable comme fille cousue au point de se faire recoudre l’hymen, barbarie actuelle, opération détaillée par le menu, qui concurrence l’excision, sur fond de Daech[58], d’état d’urgence, de reconstruction de quartier à Marseille – alors que l’insalubrité cause l’effondrement éhonté d’immeubles -, de violences conjugales voire de féminicide, de bavure policière par deux lesbiennes. L’histoire avec sa grande hache rejoint la mythologie grecque, somme toute, cruelle comme un conte de Grimm. Une toile de fond – she does Sker – qui justifie tant de mises en scène actuelles d’Orestie[59] ou d’Atrides. Il est vrai que toute civilisation est fondée sur la barbarie, le génocide primordial notamment[60].

L’intérêt supplémentaire est le côté méta en dernière partie, comme Didascalie dans Solilocas ou la vie sexuelle des lamproies dans Le Garçon Cousu (2014). Les lamproies, nous les retrouvons d’ailleurs ici, puisque Freud[61], les étudiait en tant que neurologue, avant d’intégrer le service de Charcot à la Salpetrière dont une citation figurait dans la première version du manuscrit puisque la génétique des textes est ici intégrée ou du moins présentée comme telle : « Pour apprendre comment l’homme et les animaux vivent, il est indispensable d’en voir mourir un grand nombre. »[62]. Sur le fondement d’une réflexion sur la folie[63], comme le « Pénétrable » ou deuxième AA, c’est de « dramolette » de l’intérieur dont il s’agit en écho à un monde fou, comme Hamlet, la véhémente extériorité de la mort d’un mollusque (Amleto, la veemente esteriorità della morte di un mollusco) par Castellucci où les bombes de gaz pètent et le lit en fer est porté au rouge[64]. Les morceaux de la psyché – 7 ans de malheur comme le vase de terre brisé donnant étymologiquement le symbole – sont recollés, la création est dans l’interstice[65], la collure. C’est dans la partie méta que la fin de l’histoire est soudainement révélée – réajustée, même.

Fonction Meyerhold

Voici le texte-pivot du livre : un beau chant désespéré. En « homobiographie », la lectrice braconne le tome 4 du Théâtre des années 20 et tombe sur Meyerhold[66]; le moi, comme l’humain, « vain, divers et ondoyant » (Montaigne) ne se souvient plus de la raison de l’annotation à cet endroit[67]. Si ce n’était pas très gai pour Maïakovski et Mandelstam, la photo anthropométrique du dossier 337 n’augure pas d’un destin plus enviable. A cause de son théâtre d’avant-garde, Meyerhold est arrêté en juin 1939 lors des purges staliniennes, torturé dans les caves de la Loubianka, contraint d’avouer une prétendue culpabilité aux motifs de trotskysme et d’espionnage et exécuté en secret le 2 février 1940. La viande est ici le corps martyrisé[68]. Sa femme, Zinaïda Reich, est assassinée peu après par des policiers. Meyerhold n’est réhabilité juridiquement qu’en 1955. Les circonstances réelles de sa mort ne seront connues officiellement qu’en 1988 pendant la perestroïka. La réhabilitation esthétique sera plus tardive. Voir au festival d’Avignon 1999 Un homme est un homme (Mann ist mann, Brecht) par Ostermeier, alors à la Baracke (Deutsches Theater de Berlin), était un vrai choc : spectacle dynamique avec panneaux de bois coulissants, expressivité des corps, orchestre rock sur scène bi-frontale, sensations assurées. L’acteur, procureur du personnage, joue de sa dynamique corporelle ou « principe biomécanique » : le corps est un mécanisme vivant, fonctionnant par réflexes, qui projette ses moyens expressifs ; le théâtre propose un monde reformé de façon créatrice. Quoi de plus cohérent avec le corps omniprésent chez Giraudon ?

« (…) ici le monde va / mal (…) »[69] ; « dans le match du nouveau siècle / la barbarie / a pris de sérieuses longueurs d’avance »[70] : extinction d’espèces[71], racisme[72], pédophilie[73], management et ses dérives[74], Syrie[75] et Russie de Poutine[76], D’Ormesson en Pléiade[77], les poètes devenant des « enquêteurs sociaux / rêvant d’étreinte / avec le grand capital (et + si affinités) »[78]. Ces rappels sont importants « (…) puisque oublier est plus facile »[79]. Noix, tripes, compote : le siècle passe décidément mal dans l’estomac.

Vive Reverdy ?

Dans le chaos ontologique du monde[80] comme une constante cosmologique, la lucide missive avec adresse et prélèvements[81], a été envoyée laissant songer au dernier livre de Bernard Heidsieck, Respirations et brèves rencontres. Chez les obsédantes nonnes trinitaires d’Avignon[82] : Reverdy, un poète de chevet[83]. Giraudon reprend la formule de Pierrot pas lunaire : « Écrire m’a sauvée. A sauvé mon âme. Je ne peux pas imaginer ma vie si je n’avais pas écrit. »[84].Je marche ou je m’endors, l’un des premiers livres publiés par Giraudon, était directement inspiré de Reverdy[85]. Nous retrouvons les vides et blancs[86] déjà évoqués dans le conte La fille aux mains coupées.

Quelques révélations : l’ouvrier typographique a pratiqué la boxe ; il a sauté à la gorge du musicien borderline Scelsi à cause d’une discussion mondaine autour des limites de l’art ; ami de Max Jacob, poète juif, converti au catholicisme et mort à Drancy, il fut peu amène à son égard ; il ne suçait pas que des glaçons[87] ; début années 1920, il a été l’amant de Coco Chanel à qui il dédicaça de nombreux poèmes[88]. Tout ceci est en effet un peu lourd pour insérer Reverdy dans Les Pénétrables. Chanel fut antisémite comme les Renoir, Degas, Morand, Audiard et, malheureusement, tant et tant, c’est connu. Duras a travaillé pour Vichy pour rédiger un livre sur l’Indochine et la Cochinchine, Merleau-Ponty et Ricoeur ont été, même brièvement, pétainistes, Brasillach, Fernandez et Drieu la Rochelle ont plus que collaboré, Céline exhortait Otto Abetz voire Hitler à massacrer plus de juifs mais j’ignorais que Chanel avait été un actif agent nazi[89]. La France moisie ne date pas d’aujourd’hui alors que les nuages bruns obscurcissent de plus en plus nos horizons sous couvert d’un peuple fantasmé et récupéré[90]. Sous le ciel de Narbonne, des Cévennes, de Solesmes : « La Lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »[91] écrivait le résistant Char – qui invitait Heidegger à l’Isle-sur-la-Sorgue. Il s’agit donc d’un hommage ambivalent où Reverdy est saisi dans toute sa complexité : le cadavre bouge encore, au nord, au sud, ailleurs.

Recours au poème

L’activité du poème n’est pas incessante … « mais elle peut se faire sans nous. »[92]. Plusieurs fois, Liliane Giraudon affirme, reprenant Reverdy : « Je vis d’abord, j’écris ensuite. »[93]. Et l’écriture, c’est du vol[94]. Du souvenir troué aussi : l’herbe de l’enfance[95] – tout en s’effaçant[96]. L’influence de Walser semble manifeste[97]. Ce modeste texte d’abord paru en 2017 dans la Collection la Motesta Section Les Communs chez Fidel Anthelme X de Frédérique Guétat Liviani peut être perçu comme un manifeste d’écriture sans s’affirmer péremptoirement comme tel : voler ; accueillir l’invisible[98] ; écrire avec, pour, contre ; se déposséder. Ces pistes sont révélées par la différence entre les deux éditions :

– « Une peut-être couleur. »[99] devient, dans un geste évoquant le peintre De Staël qui offrit un magnifique Vieux Port « Comme parfois ici le ciel. / Ce couvercle uni et parfaitement étalé qui derrière des grilles peut vous rendre fou. »[100] ;

– « J’avançais dans le noir et j’ignorais tout. »[101] devient, dans une atmosphère onirique quasi fellinienne, « J’avançais entre deux mondes comme une enfant à demi idiote. / Comme quand on rêve de personnes mortes depuis longtemps et qu’on se demande où elles étaient passées durant tout ce temps. / Sachant pourtant que le rêve est actuel. »[102]

Il s’agit de travailler avec le vide car la mort est dans la vie (apoptose, étymologiquement, la chute des feuilles). L’inconnu est déplié sans être défloré : écrire, noir sur blanc, c’est aussi sculpter les blancs, le silence, se blottir dans les trous, établir péniblement des échafaudages dans le vide – nous rejoignons Reverdy. Pas étonnant que Giraudon ait travaillé avec Ryoko Sekiguchi[103] : cette conception, toute japonaise, se retrouve dans le chinois Yi-King dont s’inspira Cage abondamment cité dans le texte étudié ici. La sagesse de Cage, limpide et évidente, devrait accompagner comme un viatique toute personne sensée : « Notre poésie aujourd’hui c’est de réaliser qu’on ne possède rien. Toute chose est donc une joie puisqu’on ne la possède pas et donc on n’a pas à craindre de la perdre …». L’enfance, c’est aussi une chèvre qui mange l’ABC de la lecture de Pound[104]. En contrepoint, Giraudon dénonce la pornographie textuelle : « Sauf que moi, quand on me dit : ‘ça signifie que’, ça cesse de m’intéresser. / Ça fixe l’intérêt au point où ça tombe. / Ça meurt aussi sec. Ou tout comme. C’est mort.»[105].

La réflexion, à partir de Gertrude Stein[106], sur la distinction entre dupliquer – son rythme, son intentionnalité – et répéter – au sens kierkegaardien – est fondamentale pour l’écriture contemporaine. Dans la métaphore couturière en basse continue[107], il faudrait introduire un troisième terme, utilisé par Robbe-Grillet : la reprise.

B7, cette A7

Après Laure Limongi avec sa collection Laureli chez Scheer, Claudine Hunault et Cédric Jullion ainsi que Le Nouvel Attila, collection Othello poursuivent la publication et l’étude de la trop méconnue Hélène Bessette[108]. Le monologue de Bessette à partir de textes inédits, A cup of tea, Fading, La lettre à Adrienne, Mer calme Voyage heureux est, comme en partie pour « Cadavre Reverdy »[109], composé de prélèvements pour la voix off ou scénario du film, dédié à P.O.L., B7 : un attentat attentif, co-signé avec le fils de Liliane Giraudon, Marc-Antoine Serra. Au XXe siècle, Simone Weil, Anna Seghers, Simone de Beauvoir, Apollinaire, Jean Cocteau, André Breton, Eluard, René Char, Louis Aragon, Blaise Cendrars, Albert Camus, Albert Cohen, Ernst Jünger, Joseph Roth, Heinrich Mann, Walter Benjamin, Joseph Conrad, Albert Londres sont passés à Marseille, c’est connu. Mais Bessette ? « Qui est cette femme ? »[110]. A Phocée, en 1946, Bessette accoucha de son deuxième fils et devint indépendante en se débarrassant de sa carte d’identité et vendit son alliance offerte par son mari pasteur à Nouméa. Libre et errante, elle monta à la Bonne-mère. La photo de l’angelot prend alors tout son sens.

« Bessette aime bien que les mots s’appellent par répétitions de sonorités[111], ce qui lui permet d’inventer une sorte de syntaxe syllabique naturellement inapte au calme plat et à la progression linéaire. Cette écriture n’a souci que d’être rapide, efficace, pratique. Elle ne s’arrête pas, ne développe pas, n’habille pas, mais décharne, tranche, découpe. Elle n’a cessé de se dépouiller (…) »[112]. Point commun avec la dépossession chez Giraudon. Le vide est présent[113]. Des phrases sont répliquées selon la leçon steinienne : « Plus ça change plus c’est la même chose »[114] ; « Qui est derrière moi ? »[115] ; « Ou la souffrance »[116]. La condition de la femme[117], qui venait enfin d’acquérir le droit de vote, est aux prises avec « L’odeur lourde des tragédies rapides ». Le crime ne provient pas du gang du roman poétique.

*

Un dedans extérieur ; dessus, c’est dessous ; tout est réversible avec des plots bien ancrés : l’écriture de Liliane Giraudon est une expérience ; le lecteur, libre d’accéder et de cheminer à l’endroit du livre où il veut, ressort du livre pas pareil que comme il est rentré, pour emprunter un phrasé à la Giraudon évoquant l’oralité à la Céline. Possédée, la sorcière, pleine de sororité, arbore sa dépossession et nous livre un paquet de quartiers de viandes crues et cuites dont nous sommes libres d’en faire ce que nous voulons – la tragédie est sacrifice du bouc. L’écriture, accidentée et intégrant blancs, vide et espace, est en plusieurs strates[118] comme chez le philosophe Bacon ou la poésie de Zanzotto. L’eau de la rivière, dans laquelle on ne se baigne jamais deux fois, polit la pierre en galet. Monter, démonter, remonter ; effacer comme Rauschenberg. L’écriture est un palimpseste infini. Réflexions théoriques sur l’écriture exprimées, grâce à un gai savoir, comme une discussion simple avec un.e ami.e et un désir de transmission non didactique ; saines dénonciations se contrefoutant joyeusement du politiquement correct ; méditations sur la vie, la solitude, la mort ; présence de l’enfance où elle tire la langue après avoir mangé des pets-de-nonne car être radicale, c’est revenir à la racine ; l’histoire intime – soi-même comme un autre[119] – rejoint de façon fluide et continue l’Histoire ; le corps, toujours le corps – et son évolution : rouge, la viande à vif. Liliane Giraudon n’a rien à perdre : toute écriture publiée devrait naître, comme ici, de nécessités profondes. Un titre, le travail de la viande, qui pourrait résumer toute l’œuvre de Liliane Giraudon.

 

 

[1] « et c’est vrai que nous écrivons / avec nos pieds (…) les fragments pour l’entrepôt / passent des pieds / jusqu’à la cervelle », le travail de la viande, p. 72 ; « (…) la chose / se fait sans nous / dans notre dos ou sous nos pieds », ibid., p. 73.

[2] ibid. p. 88.

[3] Madame Himself, 2013.

[4] le travail de la viande, p. 108-109.

[5] Banana split, 1980-1990 avec poèmes, textes, traductions (plus d’une quinzaine de numéros étrangers), entretiens, interventions d’artistes (26 plasticiens) et musiciens ; If, 1992-2012, deux numéros par an, la revue continuant une fois par an sous la direction désormais d’Hubert Colas en lien avec actOral de Montévidéo qu’il co-dirige ; Action poétique. Bref un « poétariat international » (Haroldo de Campos) et un feed-back créatif : « C’est par le travail de ‘revuiste’, (cette ‘pratique’) que j’ai appris à travailler à l’intérieur de ma propre langue comme un étranger. Son et sens. En opposition ouverte à une normalisation mécanique des expériences. » (Liliane Giraudon, Marseille, mars 2015) sur son site internet.

[6] ibid. p. 116 avec un possible Les Pénétrables II avec Sade et Mallarmé.

[7] galaxie LG ou le travail collectif : la fine poétesse bien armée Frédérique Guétat Liviani pour son édition Fidel Anthelme X, Michel Maury, Laurent Cauwet, ancien directeur, engagé, d’Al Dante où Giraudon co-dirigea la collection Les Comptoirs de la Nouvelle B.S., atelier de traduction, Roberto Comini et la galerie Où tenue à Marseille par Axelle Galtier, Christian Tarting, Yves Bical, l’excellente poétesse et chercheuse Isabelle Garron, spécialiste de Reverdy, et Yves Di Manno, chez Serra Serra, Claudine Hunault, Cédric Jullion.

[8] Déjà « ARTAUD et Meyerhold » dans Les Pénétrables, p. 301. Nous les retrouvons réunis dans le travail de la viande, p. 125.

[9] Ibid, p. 59 ; « moi qui suis / en ce qui concerne le théâtre / une infirme véritable », ibid., p. 78 ; « la mise en scène / c’est la spécialisation / la plus large du monde », ibid., p. 98.

[10] Génie des titres au point de proposer ailleurs, comme l’hydropatho-fumiste AA, une « banque des titres ».

[11] Souvenons-nous du générateur de poésie aléatoire ou mots en osselets de Jourdain chez Molière dans Le Bourgeois gentilhomme – inspirant le titre Marquise vos beaux yeux avec Grangaud, Lapeyrère, Portugal (2005) -, à l’origine de la poésie générative de Balpe. « Lire ne se sépare pas d’écrire et du jeu d’osselets. (…) Les osselets s’y distribuent comme des lettres qu’il faut placer selon des figures successives. Aujourd’hui encore je suis intriguée par l’association Jeu d’osselets / Acte d’écrire. (…) Osselets + Poèmes (lus, recopiés, singés). », le travail de la viande, p. 128.

[12] « les mélanges adultères » ; « Les mots flottent, un état de suspension », p. 12 ; les pavés de Farocki en exergue – comme les osselets – remémorent ceux du parterre de la basilique cathédrale Saint-Marc, dans la Sérénissime, évoqués par Proust dans A la Recherche du temps perdu ; « un livre de proses – des mélanges. Du montage en montage. » dans le carnet scanné ; « Ma langue (…) Ecrite par moi seule. Un français accidenté. » Le Garçon Cousu, 2016, p. 34 inspirant la revue Faire Part pour son dossier « Liliane Giraudon. Une creative method accidentée », 2017.

[13] le travail de la viande, p. 114, p. 116.

[14] Reverdy avec « Cadavre Reverdy », ibid., p. 106-121 et « L’activité du poème n’est pas incessante », ibid., p. 125 ; Oreste dans Oreste pesticide, ibid., p. 27-64 et « Fonction Meyerhold », ibid., p. 82 ; Pound, « Fonction Meyerhold », ibid., p. 86 et « L’activité du poème n’est pas incessante », ibid., p. 128 ; Maeterlinck, ibid., « Cadavre Reverdy », p. 112 et « L’activité du poème n’est pas incessante », ibid., p. 125 ; le spectre familier P.O.L., ibid., p. 17, p. 108, p. 146.

[15] ibid., p. 69, p. 74, p. 82-83, p. 85, p. 93, p. 97-98, p. 102, p. 109, p. 111 ; film B7 : un attentat attentif, ibid., p. 137.

[16] Illustration d’un vieux livre de classe sur la découverte des contes de la petite enfance ; photo du fiston sur le triste destin de Phocée mais aussi sa beauté avec l’angelot de la Bonne-mère ou l’amour-haine que suscite Marseille ; deux fois la même page arrachée à un des carnets de l’auteur « agir c’est connaître le repos.» ; une photo de Reverdy avec son fameux nœud pape dans une porte entr’ouverte, une photo anthropométrique de Meyerhold.

[17]  ibid., Balestrini, p. 86.

[18] Dans un entretien sur ses diverses revues, Giraudon rappelle cette vérité essentielle de Gertrude Stein : « Chaque auteur contemporain doit trouver son sens intérieur de la contemporanéité. ».

[19] ibid. p. 108-109.

[20] ibid., p. 129.

[21] Madame Himself, p. 47.

[22] « mécanisation du sexe / travail de la viande », le travail de la viande, p. 102.

[23] « mon amour à moi / c’est le langage », p. 74 ; « Les poèmes foutaient du bruit dans la musique, rendaient la musique au bruit. / Défaisaient la langue sans la bouche. / Rendaient l’eau dans le fossé plus eau, les herbes plus herbes. », ibid., p. 127.

[24] « je ne suis pas encore morte / mais il semble que ma vie s’efface », ibid., p. 89 ; « la mort est un processus / pas un état », ibid., p. 96 ; « L’activité du poème n’est pas incessante. (…) / Celle invisible des vers dans le cadavre ? », ibid., p. 127 ; une évolution par rapport à Les Pénétrables, préface p. 10 où « les livres (…) [sont] Des outils pour faire reculer le travail de la mort. ». Cf. Les Pénétrables, p. 143.

[25] Dans B7 : un attentat attentif : « Je suis éberluée de vivre encore / D’être une vieille », ibid., p. 137 ; « Je suis sidérée d’être vieille / Je pensais tant ne l’être jamais », ibid., p. 142 ; « Je suis abasourdie de vivre encore », ibid., p. 143.

[26]  Comme Woolf prônait Une chambre à soi.

[27] Comme rebelle, insoumise, pour notre bonheur, en tant que celle qui sait « Qu’organiser le pessimisme est un acte révolutionnaire. » (W. Benjamin).

[28] le marseillais ou deuxième AA, poète cité p. 125.

[29]  Dont est inspirée la pièce d’Olivier Py, La jeune fille, le diable et le moulin, elle-même à l’origine du superbe film d’animation de Sébastien Laudenbach, La Jeune Fille sans mains (2016), prix du jury à Annecy.

[30] « Seul l’espace du conte et les mots qui s’y trouvent suspendus peuvent nous éclairer. », p. 13.

[31] Le point central du conte est le cercle de craie protecteur tracé par la jeune fille sans mains.

[32] « Sous le vide des mots un monde également vide et mort. » Madame Himself, p. 51. Le vide et les blancs sont évoqués dans « Cadavre Reverdy », le travail de la viande p. 111-112, p. 120.

[33] Ce que n’aurait pas renié le regretté Claude Régy.

[34] En un twist, « l’homobiographie » se distingue de l’autofiction avec l’espace temporel : « Cette enfance, était-elle vraiment la mienne ? », ibid., p. 128.

[35] « (…) du vide entra dans son corps », ibid., p. 14 répond à « Etre une femme, c’est un corps occupé » Le Garçon Cousu, 2014, p. 11.

[36] Le travail de la viande, p. 17. Sur une possible interprétation concernant le dos, cf. ibid., p. 15, p. 73 et Le Garçon Cousu, Postface, « Arrêtez d’applaudir avec vos cuisses », p. 109 : « Les textes qui précèdent celui-là et forment le corps du livre ont été écrits par elle mais sans elle, parfois même dans son dos. / Oui, on pourrait dire dans son dos. / Parce que c’est sur le dos que se portent le plus souvent les coups invisibles, ceux qu’on ne voit pas venir et ceux dont on ne se remet pas. ». Cf. deuxième partie note 1.

[37] N’oublions pas que texte vient étymologiquement de textus, tissu, trame. Cf. le cadavre de la viande, p. 119. Chanel et son attitude envers les « petites mains », la femme de Reverdy qui était couturière. Plus loin : « Je recopie puis je défais. Comme je le vois faire avec de vieux tricots de laine. », ibid., p. 128.

[38] ibid., p. 15

[39] « Je veux mettre de la poésie dans le théâtre, une poésie en suspens dans le vide et qui prenne un nouveau départ dans un nouvel espace. » Les Pénétrables, 2012, Beckett, p. 295.

[40] Dans la préface de La crise de la culture (Between past and future).

[41] Feuillets d’Hypnos, Fureur et mystère, René Char.

[42] le travail de la viande, p. 85. Plus loin, évoquant l’angelus novus de Klee cité par Benjamin, « ‘Car c’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par elle.’ ‘La mémoire marche derrière nous.’ », ibid., p. 116.

[43] p. 67-73

[44] Les Animaux font toujours l’amour de la même manière, 1995.

[45] ibid., p. 59.

[46] ibid. Liliane Giraudon a écrit Le Garçon Cousu (p. 79-99) pour le même acteur, ce qui est réaffirmé ibid., p. 109.

[47] « (Un bruit de mouches envahit la pièce) (…) Flic 1 Ça doit venir de la boucherie d’à côté (…) Oreste La boucherie hallal ! Dites-le au moins puisque c’est ce que vous pensez ! La boucherie hallal ! », le travail de la viande, p. 50.

[48] ibid., p. 44.

[49] « (…) approche du corps d’autrui… (…) violence du voir… » selon « Robert (lisant des notes de l’auteur) », ibid., p. 62.

[50] Oreste, ibid., p. 50 ; cf. “Fonction Meyerhold”, ibid., p. 96.

[51] « (Il [Robert] répète ‘ de la folie de la surveillance’ (…)) », ibid., p. 63.

[52] « Aurons-nous à la place d’Œdipe un Oreste ? » Robert Musil en exergue. Entreprenant de retraduire Sophocle, Hölderlin et Pasolini se sont intéressés à Œdipe, personnage central de La sphinge mange cru, Al Dante, 2013.

[53] ibid., p.  47.

[54] Déjà « L’Omelette rouge » ou Sarah Bernhardt travestie, 2011, et, inspiré de Stein, Pierrette Davignon et M. Daubignan dans Madame Himself, 2013.

[55] le travail de la viande, p. 109, p. 146.

[56] Médée : ibid., p. 82.

[57] ibid., p. 44.

[58] remember : « Les talibans n’aiment pas la fiction », Inventaire / Invention, 2005.

[59] Dans la légende des Atrides : Orestia – una commedia organica ?, Castellucci (1995, 2015), Py (2008), Lavaudant (2019) avec des dieux en drag queen lors du procès final, Jean-Pierre Vincent (2019), Oreste à Mossoul, Milo Rau (2019), Électre/Oreste, Ivo van Hove (2019).

[60] Cf. note 80.

[61] Cité dans le travail de la viande, p. 63.

[62] ibid., p. 61.

[63] « structure fêlée (…) Ces malades se sont détournés de la réalité extérieure c’est pourquoi justement ils en savent plus long que nous sur la réalité intérieure et peuvent nous révéler certaines choses qui sans eux seraient restées impénétrables. »,  ibid., p. 63 à partir de Freud. Gardons-nous toutefois d’une vision romantique de la folie comme, par exemple dans un autre genre, les aveugles qui verraient mieux que les voyants.

[64] A croiser avec Giraudon, Liliane. L’onanisme d’Hamlet, Les cahiers de la Seine, 2004.

[65] « On se néantit pour laisser passer autre chose. Dans le mince. L’inextricable. (…) », ibid., p. 130. De quoi se rapprocher de l’inframince de Duchamp.

[66] ibid., p. 76-77.

[67] ibid., p. 77-78, p. 89.

[68] ibid., p. 77.

[69] ibid., p. 76.

[70] ibid., p. 82.

[71] ibid., p. 75, p. 85-86, p. 100, p. 102.

[72] ibid., p. 90.

[73] ibid., p. 101.

[74] ibid., p. 100.

[75] ibid., p. 79, p. 91.

[76] ibid., p. 92-93.

[77] ibid., p. 70.

[78] ibid., p. 84.

[79] ibid., p. 81. La vérité, alètheia, est le privatif du fleuve de l’oubli, le Léthé, l’un des fleuves de l’Enfer chez les grecs.

[80] « Il y a toujours une mare de sang quelque part, dans laquelle nous marchons sans le savoir. », ibid., p. 116 d’après Straub citant Pavese.

[81] ibid., p. 108-109, 110. « Le véritable poème n’est pas propriété. La création n’est pas possession. Plutôt, peut-être, un étrange exercice de dépossession. », ibid., p. 113. Une technique connue depuis longtemps en littérature, depuis Godard au cinéma.

[82] ibid., p. 107, le travail de la viande ; p. 9, Madame Himself. La conversion catholique de Reverdy est bien connue même si, remarque Giraudon avec malice « le poème lui-même n’en a pas été touché. » (le travail de la viande, p. 113).

[83] ibid.

[84] ibid., p. 108. Duras aurait pu écrire exactement les mêmes phrases.

[85] ibid.

[86] ibid., p. 111, p. 120.

[87] ibid., p. 113.

[88] Encore en 1949 puisqu’il lui a dédicacé un poème de Main d’œuvre, cf. ibid., p. 118.

[89] ibid., p. 119.

[90] ibid., p. 88, p. 110.

[91] Aphorisme 169 des Feuillets d’Hypnos, Fureur et mystère.

[92] ibid., p. 129.

[93] ibid. p. 109. « mon livre est engagé / puisque c’est lui / qui m’engage / à vivre ce que j’écris », ibid., p. 89.

[94] ibid., p. 109, p. 126-127.

[95] ibid., en écho aux p. 78-79.

[96] ibid., p. 130.

[97] « J’écrivais au crayon. Le plus minuscule possible. », ibid., p. 127 remémore les microgrammes de l’interné d’Herisau évoqué dans Les Pénétrables, p. 149-155, not. p. 155. Sans omettre Onze chambres pour Robert Walser, avec J.-J. Ceccarelli, éditions CK, 1988.

[98] L’activité du poème n’est pas incessante. « Elle ne l’a jamais été ou alors d’une manière invisible, c’est-à-dire dans un dedans extérieur. Quand dessus c’est dessous », ibid., p. 125.

[99] p. 3 in L’activité du poème n’est pas incessante. Fidel Anthelme X : Marseille, 2017. Collection la Motesta. Section Les Communs.

[100] le travail de la viande, p. 125. Nous avons l’impression de plonger dans une œuvre totalement bleue de James Turrell comme pour l’exposition La beauté (Avignon, 2000) en écho avec l’école primitive avignonnaise. Je nomme pour ma part ce ciel marseillais, « ciel en fer blanc ». Ce déplacement ou évolution de l’écriture est explicitée dans un entretien, sur un autre sujet, réalisé pour Diacritik par Emmanuèle Jawad, Paris-Marseille, décembre 2016 : « Disons que je ramasse ce qui me traverse, ensuite je l’incruste dans ce sur quoi je travaille. L’agencement se fait de manière assez artisanale, quasi intuitive. Comme on déplace des couleurs sur une page. ».

[101] p. 3 in L’activité du poème n’est pas incessante. Fidel Anthelme X : Marseille, 2017. Collection la Motesta. Section Les Communs.

[102] le travail de la viande, p. 126.

[103] Giraudon, Liliane ; Viton Jean-Jacques ; Bistra ; Sekiguchi, Ryoko. Température du langage. Estepa, 2005. Bilingue japonais.

[104] le travail de la viande, p. 128.

[105] ibid, p. 129.

[106] ibid, p. 129-130. Cf. également Le Garçon Cousu, Postface, « Arrêtez d’applaudir avec les genoux », Ce qui lui vient du dehors, p. 108 : « Stein a raison, c’est extraordinaire comme un vocabulaire ne peut qu’avoir du sens. Et la poésie, contrairement à la prose, a quelque chose à voir avec le vocabulaire. ». 

[107] Cf. note 37.

[108] Bessette était déjà Hélène, un personnage dans Solilocas ou la vie sexuelle des lamproies dans Le Garçon Cousu (2014). La revue If n°30, 2007 est consacrée à Hélène Bessette avec des inédits.

[109] Le travail de la viande, p. 109-110.

[110] ibid., p. 140.

[111] Le titre trouvé par Liliane Giraudon, Un attentat attentif, est un hommage, par les allitérations répétitives, à la technique d’écriture de Bessette.

[112] Noël, Bernard. Postface « Le plus que présent », p. 245 in Bessette, Hélène. Le bonheur de la nuit. Léo Scheer : Paris, 2006. Laureli. 249 p.

[113] ibid., p.139, p. 140.

[114] ibid., p.135-136, p. 141. Et, déjà, Fonction Meyerhold, ibid., p. 83.

[115] ibid., p.136-137.

[116] ibid., p.139-140.

[117] « Ils ont dit : ‘elle a du charme’ ‘elle est frivole’ », ibid., p.135. « ‘C’est une femme qu’il faut éviter’ », ibid., p. 136 ; « J’ai pris un emploi de secrétaire », ibid., « Qui déteste la couleur de mes cheveux ? », ibid. ; « Non, je ne suis pas contagieuse », ibid., p. 141 ; « La prostitution exotique », « ‘ La route noire’ », ibid.

[118] Une translation, comme un des instruments utilisé pour l’écriture accidentée, peut-être héritée de Proust via Claude Simon, qui était, à ses débuts, peintre. Cf. également note 99, 100 pour le passage de « Une peut-être couleur. » vers le bleu non défini comme tel.

[119] Référence à Ricoeur mais aussi à « ce que j’écrivais m’apparaît souvent / comme écrit par une autre », ibid.

23 novembre 2019

[Texte] Christophe Esnault, Lettre au recours chimique (extrait)

Après Antonin Artaud et Sarah Kane, écrire la psychiatrie et le recours chimique à hauteur d’un face à face avec le psychiatre. Affirmer que vivre, vivre vraiment est aujourd’hui devenue une pathologie. Et puisqu’au travail et ailleurs la critique sociale est psychiatrisée, se psychiatriser davantage pour aller vers une nouvelle critique sociale. Ce texte n’est ni un poème, ni un essai ni une lettre, ni un pamphlet ou encore un monologue théâtral, sa forme est juste la seule possible pour tenter de faire preuve de pensée (et de riposte vaine, mais salvatrice), en usant d’humour et d’autodérision. C’est un refus qui dit oui, on ne fera pas la révolution sans éclats de rire. En sachant que la pensée de l’auteur a des angles morts qui ouvrent sur des questionnements plus larges que la seule question que l’on lui pose un peu trop : Quelle est la pathologie ? 

 

Lettre au recours chimique – extrait

Et je suis devant des psys qui ignorent tout d’un processus de création
Plusieurs fois ce sont mes excès d’implication en écriture
Qui m’ont mis dedans
La jubilation de l’écriture
La convocation du passé
Et le comment être post-moderne
Après les post-modernes
Et la recherche formelle
Ou la recherche du feu
Et le pourquoi écrire si on n’invente pas une langue ou/et une forme
Une respiration calée sur le flux
Et la recherche d’angoisses et d’états-limites pour nourrir le texte
Le relier à l’inconscient et au chaos
Jeu avec la culpabilité d’exploiter l’autobiographie
De faire de personnes existantes des personnages
Sans parler de mon impudeur
L’accès de panique quand arrive la fin du texte
Les descentes de lacets de montagne avec pas de frein sur le vélo
Des relectures hypnotiques avec le logiciel d’anagrammes
Des lectures lacanoïdes du texte
Ou quand le signe et l’interprétation deviennent la maladie elle-même

Se relever la nuit
Art de l’euphémisme
Essayer de s’endormir et allumer la lumière
20 fois
50 fois
100 fois
Voilà c’est ça
Le processus d’écriture qui empêche de dormir
Comme si j’allais trouver du meilleur matériau
Dans les affres de l’insomnie
Et des cogitations incessantes qui tournent autour du texte et du langage
De la pensée qui arrive en tel flux continu qu’il est impossible de dormir
Maladie du travail de l’écrivain trop impliqué
Impossible de dormir
Une nuit
Deux nuits
72 heures sans sommeil
Aller au travail au radar
Et au retour ne pas dormir
Écrire des notes sur un carnet
Lâcher deux pages sur Word
Ou dix
Gros avatar de merde quand tu chies sur mon monde de création
Quand tu ne veux pas en entendre parler
De ça et des 100 films réalisés en 2018
Dis-toi bien qu’il n’y a pas un Toféno social
Avec qui tu parles cinéma ou politique
Ma vie est vouée à la littérature
Je suis cet homme-là
Si tu veux en voir un autre
Trouve-toi
Un autre pote
Un autre patient
Un autre camarade
Un autre frère
Ce n’est pas être autocentré
Être égocentré
Rater aux yeux de mes juges la transmutation du Je
Sublimement
Et refuser le réel
D’un monde qui ne soit pas création
Et ma vie vive est une création
Et on me demande chaque jour de redescendre à hauteur
De ceux qui vivotent
Même si vivoter
Au regard d’où ils se traînent
Vivoter à côté, c’est vivre dans les nuages

Dois être votre premier patient client à venir avec mon matos de pêche
Je vous l’ai dit : j’aime la Loire
Et pour vivre la Loire
On peut marcher le long des berges
Sortir une barque, une gabare, un canoë ou un kayak
Pour vivre la Loire on peut pêcher
Ou chasser
Ou nager
Ou y faire l’amour
Et si j’étais entré avec mon filet à appelants canards
Plutôt qu’avec ma canne à lancer
Oui avec une housse de fusil sur l’épaule
Peut-être auriez-vous été un poil plus attentif
Peut-être auriez-vous mieux écouté
Un peu mieux considéré ma présence devant vous
Surtout si par jeu j’avais joué lors de mon monologue
Joué comme on joue avec une boule anti-stress
Avec des cartouches de calibre 12

17 mars 2019

[News] News du dimanche

Allons à l’essentiel en cette semaine de printemps (non, on ne parlera pas du Printemps-de-la-Poésie !) : des Brèves de UNE pour nous faire méditer… Et des Libr-événements de haut vol…

Brèves de UNE

â–º Quelle relation critique mettons-nous encore en place ? Quels parcours critiques sommes-nous encore véritablement capables d’inventer ? Pour cela aussi, Jean Starobinski (1920-2019) et Jean-Pierre Richard (1922-2019) nous manquent – disparus tous deux en ce mois de mars.

â–º Les éditions Prairial viennent de publier Les NouvellesRévélations de l’Être, d’Antonin Artaud, dans la version originale de juillet 1937. Cette plaquette de trente-deux pages, sans nom d’auteur mais signée « Le Révélé », est ici accompagnée d’un choix de lettres contemporaines de sa parution et d’une intéressante préface signée par Olivier Penot-Lacassagne (« Une extrême déchirure »).

Ce texte n’avait jamais été réédité en dehors des Å’uvres complètes. Petite maison audacieuse, les éditions Prairial le rendent donc à nouveau disponible.

Libr-événements

â–º Jeudi 21 mars à 19h15, Studio de danse de La Rotonde à l’INSA (14 avenue des Arts – 69100 Villeurbanne) : Concert en multidiffusion de créations musicales et poétiques. Marc Favre présente à ses étudiants de l’INSA des extraits de :
Dix mille êtres dedans, Béatrice Brérot
Etroits sont les vaisseaux, Xavier Garcia
Le voyage d’Alice, Bernard Fort
Parole, Bruno Capelle
Enkidou, mon frère d’argile, David Bonnefoux
Sous le pont Mirabeau, Marc Favre

Entrée à gauche de La Rotonde en face du bar / Ouvert à tous.

► Exposition du 23/03 au 27/04 : Suite érotique de Sarah V., pièce sonorisée par Béatrice Brérot.
Gérald Bortoluzi, Marjolaine Larrivé, Claire Paugam, Gérard Mathie, Sarah V. Commissaire d’exposition : Gilles Maignaud.
Vernissage vendredi 22 mars à 18h Galerie B+ (1, rue Chalopin – 69007 Lyon).

► Deux RV à ne pas manquer à la Maison de la poésie de Paris :

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17 mars 2018

[Article critique] Michaël Moretti, Fresh rhétorique (à propos du volume collectif Poésie et Performance) [1/2]

Olivier Penot-Lacassagne & Gaëlle Théval dir., Poésie et Performance, éditions Cécile Defaut, Nantes, mars 2018, 312 pages, 24 €, ISBN : 978-2-35018-392-3.

 

Chaud, chaud, la voilà enfin la synthèse, avec de rares illustrations en noir et blanc, tant attendue sur poésie et performance. Il est à regretter l’absence d’étude sur les futurismes (italien, Lista ayant le monopole, et russe, où un comparatisme aurait été enfin intéressant bien que Marinetti ait été moqué par les zaoum), de jeunes poètes trans(e)-poétiques[1] autres que les slameurs et un  index des noms qui aurait été bien utile, les nombreuses redites entre les contributions (la célèbre polémique 2010 entre « flip flap » Roubaud-Smirou et « vroum vroum » Blaine-Prigent-Bobillot justifiant l’existence de ce livre fourbissant des armes théoriques en faveur de la performance ; chacun y va de sa conception de la performance dans chaque contribution en répétant pourtant les mêmes concepts, etc.) ! A part le parrain bienveillant Bobillot, les chercheurs sont jeunes, poussent au portillon même si la recherche n’en semble malheureusement pas renouvelée. Pourquoi les surréalistes sont systématiquement oubliés, mystère – revanche de l’histoire par rapport à Dada qui avait été minoré ? Si la progression semble chronologique, pourquoi les entretiens, comme une respiration bienvenue, où les poètes eux-mêmes semblent meilleurs analystes de leur pratique que les universitaires, de Blaine, mémoire de la performance, entre Dufrêne et Heidsieck, alors que Gilles Suzanne offre une étude sur Juju plus loin, et de Prigent, statique sur table vociférant ses textes comme du Shakespeare mal joué, entre Filliou et Luca ? Si le titre est générique, pourquoi ne pas avoir utilisé le pluriel tant il existe de pratiques en poésie et en performance ? L’épais P & P est tout de même important. Décidément, merci les (Nouvelles) éditions Cécile Defaut[2] .

 

 

 

Cadre

 

Penot-Lacassagne problématise sans lourdeur en privilégiant une lecture historique, théorique et critique. Une série de questions tient lieu de problématique.

De façon pour une fois compréhensible, quoique ça « ente » (p. 15) sur un fond toujours aussi scolaire, évoquant l’inévitable Goodman, comme les étudiants et professeurs d’esthétique ou d’arts plastiques nous abreuvent de Benjamin et L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, la brillante Gaëlle Théval envisage plusieurs définitions (Métail, Zerbib avec les critères de présence du lecteur et du public ou variable temporelle, d’évènement et de traces, de corps, voix[3] et action, ou variable matérielle et d’effectivité-efficacité, bien que ces derniers termes suscitent d’amples interrogations d’ailleurs non soulevées, avec contact avec le public ; l’indispensable Zumthor, qui utilisa les trois premiers critères sus-cités ; la grille médiologique figée de Bobillot, intellectuellement séduisante mais remémorant le triste temps du dogmatisme structuraliste, qui infuse actuellement jusqu’aux analyses de ses étudiant.e.s, attristant effet du système mandarinal universitaire qui s’auto-entretient dans le milieu compassé et pourtant nécessaire des colloques) pour finalement accoucher d’une souris : « cadre de perception ou, selon la formule d’ORLAN, un cadre vide où des pratiques viennent s’interroger’ ». Avouons que l’exercice est difficile tant la performance est fuyante comme le sable tout en tentant de trouver une définition suffisamment ouverte.

 

Fondations

 

Bobillot réussit, en survolant, le tour de force d’évoquer Les poèmes à crier et à danser dans le titre de sa participation sans citer dans le corps du texte Pierre Albert-Birot, PAB[4], ce qui aurait mérité tout de même un développement bien que la place manque ! Sans doute est-ce évident au point de l’omettre.

La performance naît dans le cabaret : Goudeau et les Hydropathes, les improvisations de Rollinat, que Bobillot exhume pour notre plaisir, via Ghil dont les simultanéistes (Barzun, Divoire, etc.) sont les héritiers, c’est son dada et un nouvel éclairage ; le poème simultané du Cabaret Voltaire. Réelles présences ! Tout est en place dès la fin de la Grande guerre. La mythologie, sur des faits historiques avérés, est heureusement renforcée. Pas de doute, nous sommes dans le disque dur du performeur. S’ensuit une conclusion imbuvable tant elle est médiologique, c’est mon avis.

 

Judith Delfiner affine sur Dada, dont la performance est l’essence grâce au rituel cathartique, et leurs pratiques dites hybrides, tant le mot est aujourd’hui galvaudé[5] : la « poésie performée » se décline en poésie sonore (Lautgedischte), simultanéité et hasard avec expulsion du sens à cause du trauma de la guerre. Le mystique et solipsiste Ball (Kabbale, Maître Eckhart, Boehme, Extrême-Orient) fait son trou avec sa poésie phonétique abstraite, Karawane (1920) où il dénonçait l’arbitraire du signe, qui contrastait avec le corps, contraint par choix, pour offrir une « image magique complexe ». Une contextualisation à l’aide de l’histoire de l’art[6], le spiritualisme de Kandinsky, est bienvenue. Le génial Schwitters[7] radicalisa l’incarnation phonétique avec l’essentielle Ursonate (1922-32). L’analyse aurait dû être plus substantielle tant cet artiste, un peu à part[8], est décisif – Patrick Beurard-Valdoye, enseignant aux Beaux-arts de Lyon aurait eu sûrement des choses à dire mais sans doute n’appartient-il pas au même réseau de chercheurs. Sur le primitivisme de Tzara, l’éclairage est pertinent : la poésie nègre, d’abord grotesque, devient recherche d’authenticité. Le but était de faire peur aux bourgeois qui venaient s’encanailler, en rejetant leurs valeurs, tout en renvoyant à la sauvagerie contemporaine. Tzara renforce l’expérience collective avec la poésie simultanée, dissonnante[9]. Le public était actif.  La spontanéité primait. L’art total, venu de Wagner, était confirmé, les sens convoqués.

  

S’ensuit une étude pointue[10] par Penot-Lacassagne sur Artaud qui cent fois remettait l’ouvrage sur le billot en ponctuant son écriture d’un coup de hache dedans. Normal pour celui qui surprenait par sa percussion et sa commotion. Pour l’artiste « auto-engendré », perturbé par le rapport à l’« autre », le terme de pénétration, semble plus opérant que celui, adopté ici, de perforation. Si l’auteur retrace les influences d’Artaud sur les avant-gardes spectrales[11] postérieures (Lettrisme, Dufrêne, Heidsieck), il passe rapidement sur la lecture essentialiste de Blanchot pour étudier avec précision les soirées d’intervention d’Artaud (conférence « Le théâtre et la peste », 6 avril 1933 à la Sorbonne où il toucha le sens plutôt que de représenter une agonie trop spectaculaire; conférence du Vieux-Colombier du 13 janvier 1947 où en lutte avec le langage, il « produit des effets par-delà le dire » à l’aide de la « perforatrice » glossolalie[12]; Pour en finir avec le jugement de dieu, janvier 1947 par la médiation de la radio), mythiques par leur échec tant séminal – ou la sidération suscitant parfois l’incompréhension, à l’origine de la poésie performée telle que déjà contenue dans Le théâtre et son double dont le « théâtre de la cruauté » (du Living theater à Castellucci en passant par Bruyère par exemple, mais il est important de séparer, pour l’analyse, performance et théâtre, bien que les relations puissent être étroites comme le démontrait le fabuleux et nécessairement polémique 59e Festival d’Avignon 2004 avec Fabre, Abramovic, Lambert-wild ; De Simone aurait sans doute pu écrire des choses à ce sujet, etc.) qui n’est pourtant pas cité étrangement. C’est cependant la contribution la plus importante du livre en nombre de pages. Le corps aux sens aiguisés est incarné jusqu’à être porteur de sens. Péno pour Penot-Lacassagne qui passe son temps à s’auto-citer, en notes seulement, d’accord.

 

Lettrismes

 

Fabrice Flahutez réussit à embrasser la complexité du lettrisme et de ses diverses pratiques. Trop de mots relèvent du jargon, pas tant dans l’analyse, mais les lettristes l’imposent, ce qui contribue à les rendre obsolètes voire ridicules rétrospectivement. Nous retrouvons le non verbal post-guerre. La thèse de Flahutez est que « Le lettrisme est une poétique performative qui […] veut renouveler complètement le rapport à l’œuvre et faire de cette dernière un point d’intersession entre l’artiste, la vie, le public » (p. 83). L’interprétant, essentiel, s’investit, s’exécute en extrayant le phonème de son support d’origine dans une salle où le public participe activement, ne serait-ce qu’en affirmant sa désapprobation : « La poésie performe le réel au sens où elle est action » (p. 75). Le roman hypergraphique (polyautomatique), comme nouveau système de langage universel qui anticiperait, de façon anachronique ici – biais du chercheur qui doit à tout prix l’éviter, les langages informatiques, est une « œuvre ouverte » (U. Eco). Le ciné lettriste est disruption, comme on dit maintenant, entre son et image sur fond de found footage (de gueule ?). Le spectateur participe de l’œuvre plastique, sens duchampien exclu, selon trois critères laissant songer à Kenneth Goldsmith[13] plus matérialiste tendance numérique, en incluant le descriptif du procès avec restitution analogique : analogie plastique, prose poétique et alphabets imaginaires. Au fond, ce qui différencierait le lettrisme de Dada, ce serait l’appropriation de la théorie de l’information (Shannon, Nyquist), tarte à la crème de l’époque alors qu’aujourd’hui les datas, entre théorie de l’information et cybernétique sur fond d’intelligence artificielle rebattue, nous sont serinés. Les chahuteurs Isou, Lemaître, Debord et Wolman risquent de revenir nous perturber pour manifester leur désapprobation car la thèse est un peu courte et ils rejetteraient le terme de poétique. Tautologie : le lettrisme est une poétique performative car ce serait une poétique performative. Bon.

 

Si Schwitters était à part de Dada, Dufrêne se démarque également du lettrisme, quoique. Pour parodier Bashung : c’est comment Dufrêne ? Mon chouchou. Plus dans le théâtre, l’approche de Cristina De Simone, qui en profite pour faire la pub pour sa récente thèse, est plus faible : elle articule le lien rupture / continuité, avec le lettrisme en un « Je t’aime moi non plus » complexe, à la Sciences Po – encore une adepte du « En même temps » ; la pratique poétique est peu décrite sauf p. 97-99. Nous restons sur notre faim quant au rapport entre poésie et performance alors que c’est un maillon essentiel, comme il est dit, trop tard et sans détail, à la fin. A l’extinction de l’aventure ciné du lettrisme (fin 1952), Dufrêne vire vers Le Soulèvement de la jeunesse en liant, dans une dialectique complexe, art (contre le langage) et politique (cause révolutionnaire). S’ensuit le rapport de DuDu avec Antonin (répétition chez De Simone de « Toute l’écriture est une cochonnerie » comme un mantra rassurant ; doublon avec Penot-Lacassagne sans dialogue intertextuel[14] ; sortie de la page) et surtout son pote Wolman à qui il suce la roue (crirythmes, ou impro au magnéto avec cris, et mégapneumes ; Fausse route et manifeste Introduction à Wolman, 1950). Sur le fondement du témoignage nourri de Hains, la révélation est que Dufrêne ne s’attaque au magnéto qu’à son retour de service militaire au Maroc en 1957-58. Une nouvelle phase s’ouvre avec le deuxième numéro de Grâmmes l’« Ultra-Lettrisme ». C’est là que Chopin entre dans la danse, en s’inspirant de DuDu pour la création de la « poésie sonore »[15]. Dufrêne dépayse la langue jusqu’à la rendre « exotique » grâce au « trompe l’oreille » de l’allitération, distanciation au sens brechtien – le théâtre revient au galop, des homophonies, de l’orthographe phonétique, qu’accentuera Katalin Molnar, pour dénoncer le langage formaté. Tombeau est à cet égard un travail essentiel et radical. Dufrêne change ses fréquentations sans rejeter les anciennes. Est considéré également le travail plastique du décollage avec des affiches, le cinéma. Si la conclusion insiste sur le côté passeur du lettriste et sur son apport dans le virage vers la poésie-performance (Lebel, Lambert et Chopin), le descriptif de De Simone est un peu court.

 

Heidsieck, Heidsieck, aïe aïe aïe !

 

Théval fait pétiller Heidsieck en des bulles d’abstr-action qui, en une ekphrasis fine et une synthèse dense et remarquable mais fausse, tente de saisir l’évolution de la poésie sonore à la poésie-action au plus près. C’est un festival de sabir universitaire, à faire passer Derrida pour Spirou, à sabrer absolument : si c’est intellectuellement « ludique »[16], l’exosquelette théorique pollue la compréhension de la pratique d’Heidsieck, jusqu’à faire de graves contresens, qu’elle tente maladroitement de légitimer dans le champ violent de la recherche tout en faisant un pas de côté par rapport au défricheur Bobillot pour se démarquer sans résister à la fin à l’hommage médiologique – passation de pouvoir entre deux générations de professeurs qui se rendent hommage ou congratulations indirectes inutiles. En une dialectique habile mais vaine (scénographie de l’écrit, de l’écrit à la scène et synthèse-foutaise, du texte en action à l’écrit en performance avec force oxyMoretti), elle aborde de façon originale « l’œuvre d’un poète sonore sous l’angle a priori paradoxal de l’écrit » (p. 129). Angle passionnant, ma foi. L’hybridité (constitutive), l’exemplification, l’inter- ou trans-médiation, quoiqu’inscrite dans le temps depuis le fluxus Dick Higgins (p. 128), la rematérialité invoquées sont des termes d’origines anglo-saxonnes à la mode dans la recherche universitaire actuelle, tout comme ailleurs le management mal compris et calqué sans discernement, en manque de concepts précis, mal traduits, pour saisir une pratique certes difficile à analyser. Ce qui n’empêche que l’éculé « donner à voir » d’Eluard est sans cesse convoqué. Echec et mat à l’alma mater qui tâtonne. C’est émouvant. Rentrons dans la novlangue[17]. Evoquer la scénographie, qui n’est même pas définie ici, aurait été rejeté par Heidsieck, outre la référence implicite au théâtre, étrangère à Bébert. Après l’évocation de l’incarnation dans l’hic et nunc, Théval retrace le contexte non sans tordre la réalité puisque « Projeté dans l’espace » (p. 117 ; p. 124) se réfère implicitement au projective verse d’Olson, pour finalement annoncer son plan, l’articulation entre écriture, oralité et performance. L’intérêt est de montrer l’évolution d’Heidsieck en tentant de lui donner une cohérence a posteriori[18] alors qu’elle n’est que le fruit d’une praxis qui se référerait plutôt à un empirisme non continental – Heidsieck étant fortement influencé par la poésie anglo-saxonne (notamment les beats de la rue Gît-le-cœur avec Burroughs, surtout Gysin ; Théval cite quand même les Fluxus à l’American Center, p. 118) – qu’à une œuvre pensée mûrement depuis le début, cas assez rare, Sitaudis en est une énième preuve. Il est vrai qu’Heidsieck a théorisé, a évolué dans ses conceptions mais toujours a posteriori et sans manifeste qu’il laissait à Chopin, pratique éculée des avant-gardes dont Dada se moquait déjà.

 

Thèse

 

Dans « biopsies » et « passe-partout », l’écrit est matériau par prélèvement, lu d’une voix neutre avec la pénétration de discours décalés voire opposés. Sabir ? « Les textes prélevés exemplifient ainsi leurs propriétés discursives, mais aussi leurs propriétés médiologiques » (p. 119). Imbitable, la répétition n’éclaire pas plus. Dans les écrits urbains (Le Carrefour de la Chaussée d’Antin, 1973 ; Démocratie I et II, 1977-79 ; Derviche/Le Robert ; La Poinçonneuse, 1970 ou poème narratif où l’écrit est envisagé comme le arrrgl « medium communicationnel » p. 120), l’écrit est matrice du poème. La ponction dans la réalité existait déjà chez Dos Passos[19] et d’autres ; elle est combinée avec la critique de la société de consommation également dans le postérieur Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec (1975, 1982, 2007). L’écrit serait un support provisoire du poème – ce qui est un non-sens, sinon il ne serait pas publié selon la volonté de l’auteur ; c’est une étape essentielle intégrée logiquement dans le procès. Pour moi, la partition n’est en rien un processus avec des directives indiquées ou mode d’emploi comme chez Fluxus. Les notes ne sont pas documentation, précisément ; contrairement au développement du raisonnement, elles font partie intégrante de l’œuvre, un peu comme chez Duchamp que Théval connaît pourtant bien, sinon ce seraient des gribouillis sur feuilles volantes pour génétique des textes.                           

 

Antithèse

 

Le rapport « polémique » (Bobillot) au livre est évident. Si Mallarmé récusait la notion de partition musicale, il est fort probable qu’Heidsieck, imprégné pourtant de musiques contemporaines, concrètes notamment, au Domaine musical (p. 118) et ailleurs, en fît de même, bien qu’il ait nommé une partie de sa production « poème-partition », source de malentendus dont il se doutait. Et Ah la la, re-couche de Goodman en filigrane de toute la contribution : « Il y exemplifie la propriété d’être le support traditionnel du texte, auquel le poète arrache par sa lecture le poème » (p. 125). Il n’y a aucun arrachement, car comme la non distinction corps/esprit, longtemps peu compréhensible en occident, texte et lecture ne sont aucunement séparés, jamais, car créés ensemble (le gueuloir ne date pas d’hier – Flaubert ; la dialectique de Théval finit par aboutir à l’évidence après moult distorsions et contorsions inutiles : « L’image du poème lu finit alors par devenir indissociable du texte » (p. 127), c’est le poème et non l’image du poème dont il s’agit ici ; « L’écrit prend ainsi une place significative, non seulement comme tremplin, mais aussi comme partie du sens du poème, faisant de ce dernier un véritable dispositif intermédial » (p. 127 : nous y revoilà !). Le terme dispositif est précisément la preuve d’une relecture a posteriori à cause de l’influence des arts plastiques dans la poésie contemporaine. Qualifier de « papyrus » Vaduz, même si c’est par l’auteur lui-même, c’est, dans l’histoire longue du livre, faux, puisque le défilement serait horizontal de gauche à droite : il s’agit ici d’un rotulus, soit le déploiement vertical de haut en bas avec lecture de gauche à droite, la différence est considérable. Par contre, il est vrai que « l’impératif technique n’est pas seul à en dicter la forme » (p. 126) car trop souvent l’utilisation du Revox est présentée comme la cause, dans une optique techniciste à la Bernard Stiegler, de la sortie du livre.

 

Synthèse

 

Là, les bras m’en tombent : le visuel ou déroulement progressif de la partition viendrait s’adjoindre au corporel et au technique ; c’est faux, il est partie prenante car pensé et exécuté en même temps. Le déroulement de l’analyse de Théval dénature l’acte même de création d’Heisieck tel qu’il l’a conçu. La surprise croît : « L’écrit acquiert alors un statut qui n’est plus celui du support de la partition pour entrer à son tour en performance » (p. 129). La phrase est habile comme transition dans le déroulement de la démonstration, fausse, mais ladite partition est performance effective mais non en virtualité ou en potentialité, contrairement à Mallarmé pour le coup. La phrase de Flahutez à propos des lettristes pourrait être reprise ici : « La poésie performe le réel au sens où elle est action » (p. 75). La progression de Théval semble fausse, donc erronée, à cause de la vieille confusion classique des catégories aristotéliciennes (effectivité, efficience, virtualité, réalité) qui ont pourtant essaimé dans la scolastique fondant l’alma mater. « L’écrit scénique » (p. 129) ne peut caractériser en rien Heidsieck, la référence théâtrale ou musicale est trompeuse. Souligner que « l’écrit scénique peut s’autonomiser au point de n’avoir plus vocation à être lue » (p. 129) est extrêmement marginal chez Heidsieck au point que ce n’est en rien significatif dans son œuvre et sa compréhension. Certes, la fameuse « hybridité » est constitutive, c’est la mode – la transdisciplinarité serait plus juste malgré le côté barbare de l’expression qui a été également galvaudée, c’est pourquoi il ne peut y avoir « rematérialisation » puisque la matérialisation est intégrée dans l’élaboration de l’œuvre : le re est de trop.  L’aufhebung retombe à plat. La mention d’exposition des bandes magnétiques par Heidsieck aurait permis d’éviter ce qui apparaît comme une erreur de raisonnement en saisissant la pratique d’Heidsieck dans sa matérialité. La médiation du micro n’est en rien évoquée, elle est pourtant essentielle. Il manque une sociologie de la réception au regard des notes d’Heidsieck. Nous échappons heureusement au concept à la mode de « communs », qui ne sont pas que des wc, dans le sens où le poète sortirait de sa tour d’ivoire, hisserait la poésie hors du livre pour aller à la rencontre des publics et s’investirait dans l’espace public qu’il générerait parfois dans une vision romantique éculée.

Si la poésie s’honore d’une habile jonglerie avec un corpus bien maîtrisé et les références hétérogènes, limitées dans un champ restreint, toutefois[20], rêvons qu’un jour Gaëlle Théval pense enfin par elle-même avec des concepts qui lui seront propres en forgeant ses outils.    

 

            Après le Carrefour de la Chaussée d’Antin, Boulevard Hausmann

 

Heidsieck, Fluxus. Alors Hausmann, pour une fois pas effacé à cause de Schwitters, leurs rapports étaient complexes. Encore un angle passionnant. Sauf que l’écrit de Cécile Bargues est plus centré sur Raoul que sur Fluxus – donc sa place aurait été logique après Bobillot et Delfiner. En bonne Sciences Po, Bargues décrit le contexte historique (p. 135), la position de Raoul dans Dada en intro, cela doublonne avec Delfiner qui elle-même répète ce qu’écrit Bobillot. Au moins y-a-il consensus, mais dans la mesure où chaque apport est d’une dizaine de pages, était-ce bien nécessaire ? Dada est un mode d’existence, pulsion de vie sur champs de batailles encore fumants, une spontanéité ou présentisme chez Raoul. Pluralité de la performance chez Dada – « élasticité », plasticité dirions-nous aujourd’hui : chez le bouillonnant Hausmann, la danse, cet « art élémentaire » qui précède le verbal comme Rousseau l’indiquait pour le chant, est réconciliatrice. Il est étrange qu’une commissaire d’expo, même si ce n’est pas faux sur le principe, écrive que « Dada […] résiste et s’échappe toujours un peu de sa mise en boîte, en black box ou en white cube. Dada est le fantôme de nos musées ». C’est le problème de la performance en général au musée avec la contrainte que Dada se foutait des traces nonobstant la photographie de Sander (1929, soit après l’existence de Dada) sur Raoul cabotin dansant. Longtemps Dada a été déconsidéré par l’histoire de l’art, le mouvement ressort des oubliettes depuis quelques années avec un pic en 2017 pour la commémoration du centenaire du Cabaret Voltaire et l’inscription au programme de l’agrégation. La remarquable exposition Dada à Pompidou en 2005-2006 par l’incroyable spécialiste des nains de jardin peints, le brillant commissaire d’exposition Laurent le Bon démontre que c’est possible. De même pour Bargues, avec une expo Hausmann, dont la photo n’est qu’une partie des pratiques protéiformes[21], au Jeu de paume où elle en est commissaire[22]. Via l’interprétation de Fluxus, qui récupère, s’inspire, sans comprendre[23] : « Hausmann se trouve (…) de près mêlé à l’histoire de la performance, mais pas en tant que performer. Il le fut pourtant toute sa vie » (p. 138). Hausmann danse de façon minimale, d’abord avec ses poèmes de lettres ou « Automobile d’âme », corps, souffle et voix, puis se dépouille progressivement (pas de décor, pas de costume) avec précision, inspiré des pantomimes, en rendant sensible la stylisation géométrique (architecture)[24] à Dada Berlin. Il y a beaucoup d’accointances avec le Bauhaus Schlemmer.  Si certes Raoul prône « l’état de mobilité interne », ne bougeaient parfois que les traits du visage, pourquoi souligner un « en dehors de toute idée de dynamisme ou de mouvement » (p. 139) ? C’est exactement l’inverse, même si Fluxus, Maciunas notamment, l’a compris autrement. La plénitude de Raoul laisse songer au rock’n roll et bouddhiste beat Giorno qui danse mais avec son texte en bouche, c’est la différence – une trahison bien féconde.

                                   

[1] Cf. Bobillot, Jean-Pierre. Poésies expérimentales.  GPS, n°10. Barjols : Editions Plaines Page, 2017. 207 p., avec une extension net sur www.plainepage.com/editions/gps10 . Y figurent, outre des textes critiques de qualité, Pauline Catherinot, Frédérique Guétat-Liviani, Laura Vasquez, Yuhang Li, Hortense Gauthier, Nat Yot, Hervé Brunaux, Pierre Guéry, Nicolas Tardy, Sébastien Lespinasse, etc. ayant, pour les poètes cités, un rapport à la performance.  Il est possible d’ajouter également Agostini, Chaton, Calleja, El Amraoui, Igor Myrtille et tant d’autres (les étrangers sont exclus, alors que Fiedler, Escofet, Piringer, etc. sont des personnes importantes, sans évoquer Ferrer, Ferrando, Minarelli et tant d’autres qui ont ouvert la voie), le but n’étant pas d’être exhaustif mais de démontrer qu’une certaine recherche universitaire peut être en phase avec les poètes de son époque, n’eût été le temps long de la recherche. Dans Poésie et performance, les jeunes sont Henri Chopin et Michèle Métail, dont l’analyse est, à distance d’une contribution, intitulée « Michèle Métail : poésie publique » par Anne-Christine Royère. Soyons optimistes, il n’y a pas que des morts !  C’est tout de même curieux pour un livre dont la co-directrice Gaëlle Théval est notée comme travaillant aussi sur les poètes du XXIe siècle, car le pavé paraît plus consacré aux poètes du millénaire précédent, plus précisément le XXe siècle. Peut-être à cause du bug de l’an 2000, le XXIe siècle ne doit pas avoir d’existence dans le milieu universitaire concernant la poésie contemporaine. Pour être juste, certains figurent à l’intérieur d’études (Chaton, d’Abrigeon à propos de sa réaction épidermique et facilement polémique, publiée sur Sitaudis, fondée sur l’axe de l’inadmissibilité de la poésie selon Roche et sur le fait que poésie ne souffrirait aucune épithète, le tout permettant une accroche facile à Théval en intro, etc.), mais aucune étude ne les saisit ensemble, vaste projet certes.

[2] Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’expression contemporaine ; Université Jean Monnet (Saint-Étienne) ; Puff, Jean-François (Sous la dir.). Dire la poésie ? Nantes : Éditions nouvelles Cécile Defaut, 2015. 383 p. L’ouvrage, qui ne contenait pas d’illustration, est issu d’un colloque, organisé par le CIEREC dans le cadre de l’université Jean Monnet de Saint-Étienne, qui s’est tenu du 12 au 14 septembre 2013 au Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne Métropole et à la médiathèque Tarentaize. Evidemment, ce livre est cité dans Poésie et performance.

[3 Quid des performances silencieuses à la John Cage ? 

[4] Les poèmes à crier et à danser, publiés dans la revue de PAB, Sic, datent de 1916 à 1919. Un numéro d’Europe (avril 2017, n°1056) vient d’être consacré à PAB et que les Huitièmes Rencontres poétiques de l’IMEC, dirigées par Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa en mai 2017, étaient consacrées à « Pierre Albert-Birot au confluent des avant-gardes ».

[5] Même les voitures sont hybrides !

[6] Pas étonnant puisque Judith Delfiner est maître de conférences en histoire de l’art contemporain et rédactrice en chef de la revue Perspective : actualité en histoire de l’art (INHA). Dommage que nous ne bénéficions pas de ses lumières à partir de son livre Delfiner, Judith. Double-barrelled gun : Dada aux États-Unis, 1945-1957. [Dijon] : les Presses du réel, 2011. Œuvres en sociétés. Texte remanié de : Thèse de doctorat : Histoire de l’art : Paris 1 : 2006 : Le renouveau de Dada aux États-Unis, 1945-1957 sous la direction de Jean-Claude Lebensztejn.

[7] Musée national d’art moderne-Centre de création industrielle (Paris). Kurt Schwitters. Paris : Centre Georges Pompidou : Réunion des musées nationaux, 1994. Classiques du XXe siècle. 397 p. Publié à l’occasion de l’exposition tenue à Paris au Centre Georges Pompidou du 24/11/1994-20/02/1995 puis en Espagne à Instituto valenciano de arte moderno, 06/04- 18/06/1995 et puis au Musée de Grenoble du 16 /09-27/11/1995.

[8] Huelsenbeck refusa Schwitters dans Dada Berlin. Kurt fonda alors Merz. La réflexion sur l’articulation entre performance, poésie et Merz aurait été intéressante. 

[9] Huelsenbeck, Richard, Janco, Marcel, Tristan Tzara. L’amiral cherche une maison à louer. Mise en musique à l’aide de l’Ircam par Gilles Grand lors de l’expo Dada : Zurich, Berlin, Hannover, Cologne, New York, au Centre Pompidou, 05/10/2005-09/01/2006, à la Washington, National Gallery of Art, 19/02-14/05/2006 et au MoMA, 18/06-11/09/2006.

[10] Qui ne se cantonne pas à l’examen de Antonin Artaud, Œuvres (Edition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman. Paris : Gallimard, 2004. Quarto. 1786 pages), mais se réfère aux 26 tomes de l’édition intégrale par Paule Thévenin. Par contre, si Prigent bénéficie d’un entretient, aucune mention n’est faite au livre de référence Christian Prigent, Ceux qui merdRent. Paris : P.O.L, 1991, 2000. Idem pour Christoffel à propos de Tarkos.

[11] Le concept fécond est emprunté à pas n’importe qui : Stéphane Nowak-Papantoniou, Le livre dedans/dehors. Les Editions Al Dante. La question du médium : livre, transmédialité et intermédialité. Contemporanéité et avant-garde. Questions de création littéraire et artistique. L’édition comparée. Thèse ENS Lyon, 2018, n°484. Littérature générale et comparée. Langue et littérature française. Directeurs : Eric Dayre, Jean-Pierre Bobillot. 422 p. (141 p. d’annexes) – qui l’a repéré chez Derrida, Spectres de Marx.

[12] Quel regret que le livre fondamental ne soit toujours pas cité pour comprendre Artaud ou la poésie sonore en général dans une perspective longue d’une pratique ancestrale : Pozzo, Alessandra. La glossolalie en Occident. Préface de Jacques Roubaud. Paris : les Belles lettres, 2013. 449 p. 

[13] Vient de paraître Goldsmith, Kenneth. L’écriture sans écriture. Traduction de François Bon. Paris : Jean Boîte Editions, 2018. 242 p. https://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-ameriques Il est tout de même dommage que le brillant poète sonore Igor Myrtille n’ait pas eu les droits de traduction pour certains écrits de Kenneth Goldsmith.

[14] Ibid. p. 54-55.

[15] Expression dont use abusivement un pseudo-collectif lyonnais relancé, qui n’est pas BoXoN – dans lequel, ces élèves pour la plupart de Bobillot, savent de quoi il en retourne à travers tant la théorie que la pratique. Il s’agit de personnes autour du poète P.D., qui lui-même croit faire de la performance en bougeant les doigts en l’air ou de la poésie sonore parce qu’il connaît trois notes de musique, accompagné parfois par un « musicien électroacoustique » conservateur obnubilé par les chants d’oiseaux sans arriver, loin de là, au niveau de Messiaen, qui s’approprient tant bien que mal le logiciel gratuit Reaper avec force échos, doppler et delay pour un résultat plutôt caricatural d’un  atelier d’écriture de médiocre niveau. Les pièces doivent durer moins de 8 mn car au-delà de 10 mn, ce ne serait pas de la poésie. Bobillot tente d’écrire un poème sonore record de plus d’une heure.

[16] Contrairement à chez Bobillot, ici l’humour est totalement absent, attention l’autopsie est au scalpel.

[17]  Ce n’est plus possible d’écrire ainsi aujourd’hui. Re-lire Bergson, bon sang ou les écrits paradoxaux de Jean Wahl, son élève, qui démontait tous les systèmes dans le moindre détail, avec une clarté pédagogique !

[18]  Tare du pays de Descartes où nous sommes le seul Etat pour qui l’hexagone a quatre coins : les acrobaties intellectuelles raides comme un jardin à la française, priment sur la réalité souvent méprisée (Althusser, Derrida, Badiou, Milner et consorts). 

[19]  Ce que Sadin, le BHL du numérique, était infoutu de comprendre, obnubilé qu’il était par ses écrans. Tant que nous y sommes, l’aspect numérique (Donguy, Balpe ; le regretté Bréchet, Pireyre, etc.) est complètement ignoré dans Poésie et performance. A ce sujet, nous conseillons le récent Bonnet, Gilles. Pour une poétique numérique : littérature et internet. Paris : Hermann, 2017. Savoir Lettres. 363 p. Table des matières : intro : Écranvains ; première partie Seuil ; Chap. 1 L’image-seuil Glanage : du haïku au journal toponime, Dérive : la photofiction ; Montage : le qwerty-made. Chap. 2 L’œuvre mobile : vers l’hyperitexte Genèses, L’œuvre rouverte, Allongeails numériques, L’hypéritexte ; Deuxième partie Soi Chap. 3 L’autoblographie Je est un internautre, Dévoilement, Du pacte à la négociation ; Chap. 4 Le blog de résidence Résidences sur sites, Déports, Re-médiations ; Décrire, dit-elle Troisième partie Savoir Chap. 5 L’e-ssai L’essai, L’essaim, Le site Chap. 6 La maison de l’écranvain La weboîte en valise, Conservation : muséographie numérique, Collection : muséalie numérique, Exposition : (im)matériel numérique ; Conclusion : L’écosystème. Comme quoi il est possible d’être rigoureux tout en ayant de l’humour, question de personnalité. 

[20] Au regard de l’excellent Yves Citton par exemple : le fait d’être Suisse doit sans doute aider au décentrement, à l’éclectisme et aux idéations fécondes. En France, il n’y a guère que Pacôme Thiellement qui y arrive dans les domaines peu scientifiques de l’ésotérisme et de la low culture (pop, série, etc.), mais est-il reconnu dans le monde universitaire ? Les chercheurs français sont décidément bornés par les étiquettes et les cases et semblent un peu perdus devant une multiplicité de pratiques. Il s’agit d’un problème de méthode où embrasser la totalité complexe, sans verser dans le fumeux unitas multiplex à la Edgar Morin, paraît inabordable tant les outils pour les appréhender sont faibles ou peu pertinents.

[21] C’est souligné p. 138 avec une citation de Dachy, avec qui Bargues a travaillé puisqu’elle a écrit dans Luna-Park. D’ailleurs, commencer par là n’aurait pas été du luxe.

[22] Raoul Hausmann, « Un regard en mouvement ». Jeu de paume du 06/02-20/05/2018 après le Point du Jour, Cherbourg-en-Cotentin, du 24/09/2017-14/01/2018. Catalogue : Bargues, Cécile. Jeu de paume. Le Point du Jour. Musée départemental d’art contemporain (Rochechouart, Haute-Vienne). Raoul Hausmann : photographies 1927-1936. Paris : Jeu de paume ; Cherbourg-en-Cotentin : Le Point du Jour, 2017. 263 p.

[23] Mais n’est-ce pas le cas de tout mouvement artistique qui s’inspire d’un autre alors que le contexte a changé ? L’histoire de l’art est remplie de malentendus féconds. Ainsi la chaise de Walter Serner en 1916 à Genève et Chair Event de Georges Brecht, cités p. 138.

[24] Sur la correspondance des signes, voir, outre Michel Foucault, L’histoire de l’art d’Elie Faure à propos du Moyen-âge (XIIe notamment) et de la Renaissance.

26 juin 2014

[Libr-relecture] Chorus d’enfer : Duprey, Tarnaud, Rodanski, par Jean-Nicolas Clamanges

Patrice Beray, Pour chorus seul, Éditions Les Hauts-Fonds, Brest, automne 2013, 70 pages, 14 €, ISBN : 978-2919171-02-6.

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« Le sang monte quelquefois à la tête, lorsqu’on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d’esprits. »

Lautréamont

 

Dans cet élégant petit livre donné comme un « essai poétique » plus particulièrement dédié aux poètes Jean-Pierre Duprey et Claude Tarnaud, Patrice Beray présente une approche incisive des enjeux dramatiques partagés par la jeune génération surréaliste d’après-guerre, déchirée entre ce que Char appelle « un héritage sans testament » sur le plan de l’Histoire et la difficulté du mouvement surréaliste à accueillir durablement certains météores porteurs d’intensités comme celle-ci : « Notre nuit inhumaine nous a roulés ensemble jusqu’aux profondes profondeurs, et ce qui nous anime s’appelle la joie du gouffre » (Duprey, Derrière son double, rédaction en 1949).

 

Jean-Pierre Duprey

 

Dans ces parages où l’humour est un dieu noir, P. Beray a raison de souligner qu’on rencontre souvent chez Duprey « l’effroyable à lire », au sens de ce qui s’y reflète de la souffrance mentale endurée : « il ne fait pas de la poésie : il essaie de décrire ce qui se passe – ce qui est en train de se passer » (B. Noël) ; mais on peut regretter, à mon sens, que l’essai néglige ce que cet effet de « direct » bouleversant signe d’une poétique : Duprey cherche en effet à formuler une expérience pour laquelle aucune langue ne sera jamais prête, sauf à la forcer en recomposant, dans une sorte de désagrégation (re)créatrice, ce qu’elle a de plus intrinsèque : ses automatismes associatifs, ses locutions figées, ses clichés et ses stéréotypes, ses constructions basiques ; j’avais essayé, naguère, d’en esquisser l’approche ici. Mais pour autant, l’écriture n’est pas son seul mode d’expression : dans les longs intervalles où il s’en absente (deux tiers de son œuvre sont écrits dans l’année 1949, il n’y revient qu’en 1955-59, avant de disparaître), il se consacre à l’élaboration de sculptures de métal et de ciment toutes griffes dedans autour du vide (quatre reproductions photographiques en sont offertes) qu’il faut sans doute regarder comme la face de silence et de nuit de ces envers du corps qu’il hante mentalement : « C’est ici, disait une voix, c’est ici que j’apprends à défaire mon corps… J’ai déchiré mon corps, cette mâchoire autour d’un creux. Et mon geste, c’est l’espace cerné, le moule, en griffes radiées, réversible à l’image d’un gant de nuit cloutée… Et je préfère m’ouvrir les mains. » (« Les États-réunis du métal aux chutes communes du feu », in La Fin et la manière, rédaction en 1959).

 

– Quant à ce qu’il lui fallut affronter d’épouvantable, lisez donc ce rêve :

 

                « C’est ainsi que je descends l’escalier d’une maison inconnue,

     un soir, sans tenir la rampe, car l’escalier

est large et les marches faciles. Et puis tout

                          de même, la rampe, la rampe est si lisse, d’un éclat si soyeux

                             que je suis tenté d’y porter la main. Dès que je

                     l’ai effleurée, je sens en contrepoint le toucher

                 imperceptible d’une présence derrière moi. Avec

                             un peu d’effroi, je continue à descendre et cela descend

                                   avec moi. Je me hâte et cela se hâte derrière moi.

                                       Je me retourne et vois une femme grande et mince

     qui me suit, sans faire le moindre bruit. Son

vague sourire me rassure et je la regarde mieux pour

                 être tout à fait délivré de mon épouvante. C’est

                            alors que son sourire se déforme, tout en douceur

            vers plus de douceur et qu’elle semble descendre,

              toujours sans bruit, imperceptiblement plus vite,

                       gagner sur moi, réduire la distance qui nous sépare.

                           Son sourire, attentif à fixer mon regard se fige

         et c’est alors que je vois ses dents.

 

Durant ces périodes, la sculpture est en sommeil. Je dois attendre, apprivoiser mon rêve, le rendre docile, me familiariser avec Cela qui veut éclater, jusqu’à la nuit où je rêve que je laisse Cela descendre jusqu’à moi malgré son sourire épouvantable, que Cela se fige et devient statue.

 

Alors la statue me tend une pierre blanche, trop blanche, trop lisse et je sais que c’est la matrice du vide » (Extrait de Réincrudations, fin 1958-début 1959).

 

Chorus par temps opaque : la décennie d’après-guerre

 

C’est dans l’aventure de la revue NÉON (1948-1950) et celle des éditions du Soleil noir animées par François Di Dio, que se sont condensées et consumées les puissantes affinités électives qui ont attiré au surréalisme, avec le retour de Breton en France, les trois comètes qui font le sujet de l’essai, auxquelles se lie également, mais plus tard, la grande figure de Ghérasim Luca (Héros-Limite, 1953). C’est Rodanski qui trouve le nom de la revue : « N’être Rien Être tout Ouvrir l’être (Néant Oubli Être)… », quant à Duprey, il participera au dernier numéro en 1950, avec la « Lettre du sieur H qu’il envoya à lui-même », avant que Le Soleil noir ne publie l’édition originale de Derrière son double, tandis que Breton insère un extrait de La forêt sacrilège dans la seconde édition de l’Anthologie de l’humour noir, en présentant ainsi son auteur : « il ne dépend ni de lui ni de moi que dans la composition de l’humour noir, aujourd’hui par rapport à il y a dix ans, il faille forcer la dose du noir pur. Le génie de Duprey est de nous offrir de ce noir un spectre qui ne le cède pas en diversité au spectre solaire ». Au reste, l’opacité dont l’époque était porteuse infiltrait le groupe surréaliste lui-même : lorsque deux ans auparavant, les dissensions de Breton avec le peintre Matta provoquèrent l’exclusion de Tarnaud, Rodanski, Jouffroy et Alexandrian, en compagnie du peintre Victor Brauner, leur situation sera bien résumée par cette phrase de Rodanski : « sortis de là, nous nous trouvons libres – mais seuls éperdument ». S’éclaire ainsi le titre de l’essai, Pour chorus seul : rien moins que d’affronter en solo la liberté grande de l’expérience poétique entendue comme « réel absolu » (Novalis) où l’écriture double comme son ombre l’errance de la quête, quand elle n’est pas l’expérience même.

 

Cela dans un contexte historico-culturel marqué par un « retour au réel » tout autrement entendu on le sait, avec l’hégémonie de la problématique de l’engagement issue de la Résistance, tant sous l’égide d’Aragon et des Lettres françaises, que dans l’aura de la revue Les Temps modernes et du Sartre de Qu’est-ce que la littérature ? (1947-48) ; quant au champ propre de la création poétique, Ponge promeut un Parti pris des choses (1942) qu’on peut lire comme un retour à Lucrèce, et Bonnefoy découvre l’ontologie de la Présence qui sera désormais l’axe de son œuvre (Du Mouvement et de l’immobilité de Douve, 1953), rompant ainsi ses liens avec une mouvance au sein de laquelle il avait créé avec Tarnaud, en 1946, l’éphémère revue La révolution la Nuit. Cela dit, le paysage artistique est plus complexe, et P. Beray fait bien de rappeler, contre la tendance de l’histoire littéraire actuelle à enterrer le surréalisme de l’après-guerre, ce qui persiste de Haut lyrisme en cette « basse époque » (Duprey) de l’imagination fabuleuse, chez des écrivains comme Malcolm de Chazal, Mandiargues, Schéhadé, Gracq, Guy Cabanel chez qui Breton sentait crépiter « la voie d’étincelles » (À l’animal noir, 1958), ou encore  Joyce Mansour (Carré blanc paraît au Soleil noir en 1966); avec surtout la bouleversante présence d’Artaud dont l’œuvre et la personnalité ont tellement influencé Rodanski et Duprey (la conférence du Vieux-Colombier et la lecture radiophonique de Pour en finir avec le jugement de Dieu se déroulent en 1947-1948). Ainsi leurs chorus si radicalement singuliers participent-ils d’une micro-communauté jouant au revers de l’époque une sorte de choral aussi intense que dispersé ; quant à ce qu’ils ont inscrit, en passant, « au tableau noir de ce temps opaque » (Rodanski), il ne nous reste que des textes laissés in extremis (le dernier manuscrit de Duprey, juste avant son suicide à ving-neuf ans, s’intitule La Fin et la Manière), ou des pages abandonnées au fil des dérives en diverses mains et divers lieux (c’est le cas des récits et poèmes de Rodanski datant de 1948-1952, récemment publiés aux éditions Des cendres et chez Gallimard par F.-R. Simon). Sachant enfin, last but not least, que l’un et l’autre vivaient dans la plus grande insécurité matérielle : ce n’est que deux ans avant sa mort que Duprey peut louer un atelier rue du Maine, quand à Rodanski, il alterne l’hospitalité de rares amis avec la solitude des chambres d’hôtel, jusqu’à son enfermement définitif en no man’s land.

 

Pour autant qu’on le sache, et si étrange que cela soit, ces deux passagers de la Nef sans retour ne se sont pas connus.

 

Claude Tarnaud

 

Cette quête de soi au royaume des doubles « où nous étions personne et où l’absent était nous-même au fond de moi » (Duprey, Derrière son double), et ces rendez-vous avec l’invisible où l’on « joue l’existence pour d’autres comme en rêve » (Rodanski, Lancelo et la chimère), P. Beray montre bien qu’ils sous-tendent également l’œuvre de Claude Tarnaud, dont l’alphabet est pour ainsi dire constitué des existences réinventées de tous ceux qui ont croisé son destin, à partir de la certitude (partagée avec Rodanski en amitié indéfectible) « qu’un nouveau méta-romanesque (mythique-vécu) est à venir ». C’est ce qu’il affirme dans sa note liminaire à L’Aventure de la Marie-Jeanne ou Le Journal indien (réédité par les Hauts-Fonds en 2013), en donnant ce récit comme « composé à plusieurs ». Grand amateur de jazz (Miles Davis, Max Roach, Thelonious Monk), lecteur passionné de Lowry (Under the Volcano) et de LeRoi Jones, Tarnaud monte en journal des pages de vie improvisées au long d’une existence aventureuse et fertile en rencontres, dont bonne part se déroule en Somalie, où il s’est envolé en 1953, en y traquant les signes cryptés d’un destin commun – celui d’un naufrage lyriquement épique – déchiffré par delà les catégories de l’espace et du temps, à travers toute une série de coïncidences énigmatiques fomentées par le jeu des apparences, des contacts et des événements :

 

« En présentant cette aventure sous la forme classique du journal, je lance au-dessus de l’abîme que l’on a délibérément creusé entre le « vécu » et l’imaginaire un pont de lianes luxuriantes en aval de ceux qui ont déjà permis à d’autres de passer ».

 

S’y conjuguent amours, haines et amitiés – artistiques ou non, avec y compris les aléas du métier (il est traducteur auprès d’organismes internationaux), de la vie courante, voire de l’histoire politique, dans un entrelacs où tel fait divers rapportant de curieux événements concernant tel navire, tels éléments d’un manuscrit de jeunesse réinterprétés dans l’hallucination du « déjà vu », tel combat sanglant avec une murène noire, tel essai raté de communication poétique à distance avec Luca entre Mogadiscio et Paris, telle grille d’interprétation alchimique ou astrologique, tel poème ou telle lettre, tel objet trouvé, tel tableau de Béatrice de la Sablière, tel rite indigène pour faire tomber la pluie, etc. se répondent comme des rimes disposées par la souveraine logique poétique des coïncidences, ou encore comme une table d’orientation en reconfiguration permanente, dans la quête incessante du lieu et de la formule.

 

P. Beray est ici bien fondé à penser qu’« il ne s’agit d’autre chose que de se donner les moyens (jusqu’aux plus irréalisables) de l’invention de sa propre vie »; c’est d’ailleurs aussi ce qu’a tenté Rodanski dans ses propres récits depuis Substance 13 (rédaction 1950-51), et c’est là ce qui rapproche l’équipée rimbaldienne de Tarnaud, quittant à vingt-huit ans Paris et son petit monde artistico-littéraire pour dériver dans la vie toutes amarres larguées, et le destin nervalien de son ami enfermé à vingt-sept ans avec statut d’égaré définitif, pour avoir incarné « le prix qu’il faut trop souvent payer à la poésie, le détachement absolu » (Tarnaud).

 

 

Extrait de Claude Tarnaud : L’Aventure de la Marie-Jeanne ou Le Journal indien

 

Jeudi 4 septembre

Je reçois de Stromboli une lettre de Ghérasim Luca qui me décrit les moments de terreur-douleur-passion qu’il vient de vivre dans l’île lorsqu’il a essayé de gravir seul une haute falaise de laves noires et friables et que, pris au piège, il n’avait échappé à une mort certaine qu’en se repliant dans un état d’hypnotisme noir, lui aussi. Suspendu entre deux abîmes, à mi-pente de la falaise où chacun de ses pas s’entourait du fracas terrible des pierres qui s’écroulaient sous lui, il n’était parvenu – après avoir franchi à quatre pattes toutes les sédimentations de l’angoisse – à atteindre le sommet que pour se livrer devant une forêt de bambous, à une danse totémique endiablée, motivée par la douleur que lui causaient les épines des chardons séchés et durcis au soleil qui pénétraient la plante de ses pieds nus. Il avait dû abandonner ses sandales pendant l’ascension et il ne lui restait que son sac de plage d’où il parvint à extraire, sans cesser de danser et de hurler, deux serviettes avec lesquelles il s’efforça vainement de se confectionner une paire de chaussures approximatives. S’il put finalement franchir le fleuve aride aux vagues acidulaires, ce fut en construisant une sorte de gué mobile avec des cahiers de notes et une copie du livre Le Gouffre de la Lune, qu’il plaçait devant lui avant d’y poser les pieds.

Le Gouffre de la Lune de A. Merritt, est un assez beau roman d’anticipation scientifique dont Ghérasim Luca m’avait donné un exemplaire lors de notre visite de 1957. L’utiliser comme marche pied ne saurait évidemment être considéré que comme un acte d’humour noir hypnotique !

Quelques instants après avoir pris connaissance de la lettre de Ghérasim Luca, je rencontre Serge S., de retour d’un voyage éclair au Kenya et au Tanganyka à bord de la minuscule Fiat que lui a prêtée Jacques B. L’admirateur du livre de Malcolm Lowry m’explique que la plus belle journée de son périple fut celle qu’il passa dans le cratère immense d’un volcan éteint, le N’gorongoro, cratère empli d’une végétation luxuriante et peuplé d’animaux sauvages – la nuit, les feux de brousse, qui semblaient diriger leur front vers le chalet où il habitait, composèrent pour lui un spectacle inoubliable à grande mise en scène.

(Édition citée, p. 137-138)

 

 

Bibliographies disponibles

 

Jean-Pierre Duprey (1930-1959)

Œuvres complètes, Christian Bourgois, 1990. Derrière son double. Œuvres complètes, « Poésie », Gallimard, 1999. Un bruit de baiser ferme le monde, poèmes inédits, Le Cherche midi, 2001.

 

Claude Tarnaud (1922-1991)

Rééditions récentes de la Tétralogie :

The Whiteclad Gambler (Le Joueur Blancvêtu ou Les Écrits et les gestes de H. de Salignac – poème épique (1952), L’Arachnoïde, 2011. La Forme réfléchie, (Le Soleil noir, 1954), L’Écart absolu, 2000. L’Aventure de la Marie-Jeanne ou le Journal indien (L’Écart absolu, 2000), Les Hauts-Fonds, 2013. De (Le Bout du monde), L’Écart absolu, 2003.

D’autres proses et de nombreux recueils de poèmes ont été (re)publiés entre 1947 et 1974, consulter le site (http://claudetarnaud.com).

 

Stanislas Rodanski (1927-1981)

Écrits, Christian Bourgois, 1999 (deux proses narratives : La Victoire à l’ombre des ailes, Lancelo et la chimère, deux recueils de poèmes : Des proies aux chimères, Le rosaire des voluptés épineuses, deux réponses à des enquêtes : Lettre au soleil noir et Le sanglant symbole). Autres proses narratives : Requiem for me, Des cendres, 2009, Substance 13, Des cendres, 2013 ; poèmes inédits : Je suis parfois cet homme, Gallimard, 2013.

Pour une information complète, se reporter au site de l’Association Stanislas Rodanski (http://stanislas-rodanski.blogspot.fr/)

26 juillet 2013

[Chronique] Mathieu Brosseau, Ici dans ça, par Mathieu Gosztola [Dossier Brosseau 3/3]

Voici le dernier volet du Dossier consacré à Mathieu Brosseau à l’occasion de la parution de Ici dans ça – que nous vous invitons à découvrir durant cet été. (De même, vous pourrez profiter de la pause estivale pour remonter la UNE…). Cette chronique de Matthieu Gosztola fait suite à son dialogue avec l’auteur.

Mathieu Brosseau, Ici dans ça, Le Castor Astral, été 2013, 175 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-85920-943-8.

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18 octobre 2012

[Chronique] Revenir à la source… Sur Acrobaties dessinées de Sandra Moussempès, par François Crosnier

Sandra Moussempès, Acrobaties dessinées, éditions de l’Attente, juin 2012, 104 pages + CD : Beauty Sitcom (audio-poèmes), 14 €, ISBN : 978-2-36242-023-8.

"Une vie, même un extrait au ralenti de cette vie, peut-on en faire une histoire neuve" (p. 51).

"La poésie écrite par des gens qui ont vécu des abus ou des drames n’est pas la poésie écrite par des gens élevés dans la banalité et l’amour sain…" (p. 64).

Ce qui fonde, me semble-t-il, le projet de Sandra Moussempès dans ce nouveau livre succédant à Photogénie des ombres peintes (Flammarion, 2010), c’est en premier lieu le désir et la crainte d’affronter la prose, dont il est dit ironiquement qu’elle « demande du repos et peu d’invention » et qui, en un certain sens, est associée au déplaisir. Certes, dans le dispositif du texte, son usage est restreint à une douzaine de pages, mais celles-ci constituent véritablement la matrice du projet dont l’autre versant relève du genre ancien des Vies parallèles. Annoncé dès le prologue, il s’énonce ainsi : « 2 vies d’un coup, celle du mort et de la fille vivante ».

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