Libr-critique

2 septembre 2020

[Chronique] Arno, Bertina, L’Âge de la première passe, par Jean-Paul Gavard-Perret

Arno Bertina, L’Âge de la première passe, éditions Verticales, printemps 2020, 260 pages, 20.00 euros, ISBN : 978-2-07-285160-5.

 

Quittant la fiction pour ce voyage auprès de vraies jeunes filles de joie du Congo, l’écriture reste tout de même pour Arno Bertina un moyen de détruire certains clichés. La misère est là telle quelle mais l’auteur tente de créer son livre comme un lieu pour elle  où elles seront respectés.

Bertina ne les rabaisse pas, ne tombe ni dans le pittoresque ni dans la violence. Il diversifie les points de vue sans chercher à bricoler des personnages. Existe là une forme hybride. En une telle hétérogénéïté en fragments la mémoire rémontée est fascinante.

Là où les mâles détricotent le coeur et le corps des femmes, et l’auteur souverain se rapproche de ces dernières pour faire corps avec un monde violent et dramatique, mais où existe parfois l’attente d’une forme de joie. Le tout sans morale dominante.

Nous sommes dans une vision de la prostitution qui montre l’esclavage et les réseaux qu’il faut combattre, mais aussi ce qui échappe là où l’auteur tente d’accorder une place ouverte à de telles femmes abandonnées et traumatisées quelques années plutôt où elles furent déclarer sorcières pour qu’on n’ait plus à s’en occuper.

Par l’introspection et la mémorialisation Bertina via la voix d’un narrateur propose un voyage au pays des jeunes femmes « habitées ». Elles souffrent de la violence économiques et des hommes, et l’usage du monde prend ici des visions qui refusent l’universalisme des valeurs. Le voyage au Congo évite ici tout pittoresque pour certes souligner la douleur, la victimisation mais pas seulement. Et c’est là où le livre devient un gage de « sur-vivance ».

10 septembre 2019

[Chronique] Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, par Ahmed Slama

Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, La Fabrique, printemps 2019, 304 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35872-179-0.

Les ouvrages traitant des immigrés ou plus précisément de la condition des immigrés en France sont assez rares, voire inexistants en dehors du champ universitaire. Voilà pourquoi « Carte blanche », publié aux éditions de la Fabrique, est un ouvrage unique, permettant de saisir d’une manière assez concrète le système qui régit, actuellement, le contrôle des étrangers en France. L’ouvrage que nous livre Karine Parrot est fascinant à bien des égards ; la composition d’abord, fluide et claire composée de quatre parties se focalisant, chacune, sur une question afférente à la condition des étrangers en France ; la nationalité, la frontière, le contrôle de l’immigration légale et enfin le contrôle de l’immigration illégale. Nous procéderons donc à une exploration succincte de ces quatre parties en gardant à l’esprit qu’il est impossible de rendre minutieusement compte d’une telle somme, tant abondent les exemples – tirés de cas concrets, Karine Parrot étant membre du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré.es) –, les discours d’hommes et de femmes politiques ou encore les textes de lois.

Distinguer pour mieux contrôler

Commençons donc par la question de la nationalité, concept qui ne va pas de soi, et qui dispose d’une histoire bien à lui.  S’intéresser à cette « pure construction juridique », c’est s’attaquer au fondement de cet « outil façonné par l’état pour scinder en deux la population présente sur son territoire » (p. 11). Et c’est en explorant l’historicité de la notion de nationalité que Karine Parrot parvient à dégager la manière dont l’état instrumentalise la « nationalité » dans sa gestion des populations. Ainsi les quatre constitutions élaborées entre 1791 et 1799 disposent chacune d’une définition du « citoyen français », mais aucune n’isole la qualité de français de celle de citoyen ; « le fait de s’établir en France est bien l’élément déterminant de la citoyenneté » (p. 13). Mais c’est avec Napoléon Bonaparte et le Code civil de 1804 que se forgeront les prémisses de la nationalité telle que nous la connaissons aujourd’hui ; « est français l’enfant né d’un père français » portant « un premier coup – déjà presque fatal – à ce lien politique entre l’individu et l’état » (p. 14) et qui ne va cesser de s’aggraver au fil des décennies, restreignant de plus en plus les conditions d’accès à la nationalité française.

À partir de 1921, et l’instauration de la carte d’identité, les réformes successives vont illustrer des usages nouveaux de la population étrangère : « repeupler, coloniser, déporter, tandis que la distinction avec l’étranger est elle-même utilisée pour alimenter un discours autour de la race ou de l’identité française ». Validant ainsi les deux acceptions de « distinction » ; distinguer dans le sens de différencier, mais également distinguer en valorisant l’un au profit de l’autre. Un mouvement qui ne va cesser de prendre de l’ampleur jusqu’aux proportions que l’on connaît aujourd’hui.

Affermir les barrières

 Tout comme la nationalité, le contrôle des frontières nationales est une pratique assez récente. Elle remonte à la Première guerre mondiale qui « marque une première étape vers la gestion des frontières : pour la première fois, l’appareil d’état entreprend d’organiser l’immigration. » L’objectif étant de remplacer la main d’œuvre françaisepartie au front en organisant « le transport, le recrutement puis le retour de près de 220 000 travailleurs importés des colonies françaises et de Chine » (p. 50). Avec la Grande guerre, les frontières vont faire l’objet d’une surveillance accrue. La frontière étant l’élément principal d’entrée des étrangers sur le territoire, s’y opérera le tri des individus susceptibles de faire (ou non) leur entrée sur le territoire selon les besoins de l’état en main d’œuvre, assignant les étrangers aux besoins du marché du travail. L’état cherche systématiquement à éviter que les étrangers ne s’émancipent de leur condition, en mettant en place « la carte d’identité et de circulation » qui va permettre d’exercer un contrôle continu sur les étrangers, notamment en matière d’emploi. Il sera impossible à un étranger ayant obtenu une carte de « travailleur agricole » d’être dans tout autre domaine ; l’étranger est cantonné, de fait, aux emplois les plus pénibles et les plus précaires. La libération et l’après-Guerre mondiale sont le témoin du développement d’une mythologie encore à l’œuvre aujourd’hui, celle de l’assimilation, qui distingue, dans la population étrangère même, l’étranger désirable (les émigrés italiens par exemple) de l’étranger indésirable (essentiellement nord-africain), ce dernier étant considéré comme « inassimilable ». Mais c’est surtout avec 1962 et l’indépendance de l’Algérie que l’appareil répressif étatique va être mis en branle (et ce jusqu’à aujourd’hui) avec une violence exponentielle, et qui fait bien souvent fi du droit élémentaire des individus. Violence accrue par la construction européenne qui verra les pays de l’union se doter de moyens militaro-policiers pour empêcher toute entrée illicite sur un territoire devenu difficile, voire impossible d’accès[1].

Immigration légale et illégale, trier, contrôler, précariser, discipliner 

Les frontières verrouillées, il sera d’autant plus simple à l’état de trier et de choisir les éléments les plus utiles parmi les millions d’hommes et de femmes désirant quitter ou fuir leur pays. Ainsi s’opère un tri minutieux des étrangers susceptibles d’entrer sur le territoire français ou plus généralement européen. Ce tri a pour premier critère l’argent, « les personnes riches de nationalité étrangère n’éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. » Quant au reste de la population étrangère, si celle-ci a pu obtenir le précieux sésame lui ouvrant le droit au séjour en France, le chemin sera ardu, l’état veillant à précariser de plus en plus la vie des étrangers en France – et cela passe d’abord par l’effacement de la carte de séjour pluriannuelle, en la remplaçant dès que cela est possible pour l’état par des cartes de séjour disposant de durée de validité courte, un an, quand ce n’est pas quelques mois pour les employés. En automatisant de plus en plus les préfectures, transformant ce qui ne devrait être qu’une formalité, à savoir renouveler sa carte de séjour, en véritable chemin de croix, quand le renouvellement n’est pas refusé arbitrairement selon des critères qui échappent à l’étranger ou l’étrangère qui se voit refuser le séjour (légal) en France. L’état agit de deux manières : « il durcit sans cesse les conditions à remplir pour être admis au séjour et, dans le même temps, il précarise à l’infini les personnes admises à vivre en France » (p. 123).

Nous pourrions continuer longtemps ainsi au sujet de cette carte blanche donnée à l’état pour le contrôle et la domination des étrangers et étrangères. Ceci n’étant qu’un bout de la lorgnette de l’abjection à l’œuvre et dont Karine Parrot rend compte de manière chirurgicale, une lecture à la fois difficile, mais ô combien libératrice pour celui qui écrit ces lignes et qui s’est confronté (se confronte encore) à cette machinerie ; car c’est en comprenant et saisissant les déterminismes qui nous agissent que nous obtenons la capacité d’infléchir le cours de choses.

[1]Lire au sujet de la question des visas l’excellente fable politique d’Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, La Contre Allée, 2015.

2 septembre 2018

[News] News du dimanche

En cette reprise de septembre, les premiers RV à ne pas manquer : 2e édition du Festival EXTRA ! au Centre Pompidou… Autres RV : avec la revue AOC, avec Manon/Casas, Kéryna/Steurer… le festival « Littéraire, Puissance, etc. »… et NOVARINA…

► Du 5 au 9 septembre 2018 : au Centre Pompidou, 2e édition du Festival Extra ! (Quand la littérature sort du livre), avec Chloé Delaume, Jérôme Game, Cécile Mainardi, Tracie Morris, Benoît Toqué
Et ne manquez pas l’exposition conçue par Gilles Bonnet, Enika Fülöp et Gaëlle Théval : Littéra-Tube

â–º Jeudi 6 septembre 2018 à 19H30 : Les liens d’écriture #1, première rencontre organisée par Christophe Manon dans le cadre de sa résidence à la librairie Texture (94, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris).
Un cycle de six rendez-vous de septembre 2018 à juin 2019 intitulé « Les liens d’écriture » inauguré par Benoît Casas, auteur, traducteur, éditeur, photographe.
Quels rapports un auteur entretient-ils avec la lecture ? En quoi sa pratique personnelle entre-t-elle en résonance avec d’autres pratiques ? Quelle conversation intime et parfois souterraines poursuit-il avec d’autres écrivains, qu’ils soient vivants ou disparus depuis longtemps ?
À chaque rencontre un auteur contemporain est invité à venir partager avec le public son goût pour une œuvre dont la lecture a été déterminante pour lui.

► Vendredi 7 septembre, 19H au Palais de Tokyo à Paris, débat organisé par la revue AOC :
NOUS NE SOMMES PAS DES ENFANTS !

Avec Michel Agier, anthropologue, Eric Baudelaire, artiste, Patrick Boucheron, historien, Françoise Cahen, professeure de lettres, Bertrand Naivin, critique, Yoann Gourmel et Sandra Adam-Couralet, commissaires de l’exposition « Encore un jour banane pour le poisson-rêve » du Palais de Tokyo.
Débat lancé par Sylvain Bourmeau.

« Il suffit d’ouvrir un journal d’il y a vingt ans pour que cela saute aux yeux : l’infantilisation a triomphé. Partout on nous parle bébé et on nous prend par la main. On écrit gros et façon Oui-Oui, des textes de plus en plus courts. Bientôt on entendra la clochette, signe qu’il faudra tourner la page. Au-delà du seul cas des médias, le philosophe Ben Barber a brillamment pointé, il y a quelques années déjà, comment ce processus généralisé d’infantilisation pouvait s’analyser comme l’un des effets les plus marquants du capitalisme à l’ère du marketing. C’est parce que nous ne sommes pas des enfants que nous avons lancé le quotidien d’idées AOC et c’est avec des adultes que nous vous proposons de venir réfléchir et réagir ensemble à l’infantilisation du monde ».

► Vendredi 14 septembre à 19H : lecture de Sarah Kéryna et de Sacha Steurer à Zoème (8, rue Vian 13006 Marseille).

â–º Du 15 septembre au 21 octobre, festival organisé par Littérature, etc dans les Hauts de France : « Littérature, puissance, etc. »

🌳 du 15 au 17 sept. × Sud Artois : Ateliers, rencontre, lecture de Louise Desbrusses

🔥 du 21 au 23 sept. × Pays du Ternois
→ Ateliers, rencontres, lectures de Dominique Sigaud

🌪 du 3 au 5 oct. × Flandre Intérieur
→ Ateliers, rencontres, lectures de Marina Skalova

💥 du 9 au 11 oct. × Terre des 2 Caps et Pays d’Opale

→ Ateliers, rencontres, lectures d’Arno Bertina

💫 du 19 au 21 oct × Lille, dans l’église désacralisée Marie – Madeleine (dans l’ordre d’apparition)
🔜 Vendredi, samedi, dimanche
→ Cabines de puissance de la collection Sorcières de Cambourakis
→ Séances de désenvoûtements de Chloé Delaume
→ Exposition Tiens ils ont repeint d’Yves Pagès
→ Librairie éphémère Librairie Dialogues Théâtre
→ Bar – Restaurant vegan le Liquium

🔜 Vendredi 19 octobre
→ Lecture des 2 textes lauréats de Concours d’écriture Littérature, etc.
→ Performance de Tracie Morris, suivie d’une rencontre avec Abigail Lang et Olivier Brossard (en partenariat avec D’un pays l’autre)

🔜 Samedi 20 octobre
→ Atelier d’écriture par Samira El Ayachi et Sandrine Becquet (sur inscription)

🖍 Atelier jeunesse avec Anthony Huchette et l’association Perluette (sur inscription)
→ Lectures – Rencontres avec Arno Bertina, accompagné de Chloé André
→ Lectures – Rencontres avec Marina Skalova, accompagnée de Marjorie Efther
→ Lectures – Rencontres avec Dominique Sigaud
→ Lectures – Rencontres avec Nathalie Quintane
→ Performances d’Yves Pagès et de D’ de Kabal
→ Projection de courts-métrages avec Eileen Myles, Rosa Luxemburg, Sappho, Virginia Woolf…

🔜 Dimanche 21 octobre
→ Atelier écriture mouvement avec Milady Renoir et Louise Desbrusses

â–º Les 21 et 22 septembre, juste après la parution chez P.O.L de L’Homme hors de lui, RV avec Valère NOVARINA et Dominique Pinon au Théâtre Municipal de Vienne.

29 octobre 2017

[Revues – news] Revues en revue

Double tour d’horizon : du 27e Salon des revues et du dernier numéro de la Revue des revues.

27e salon de la revue

Le 27e Salon de la revue se déroulera du 10 au 12 novembre prochains et retrouvera la Halle des Blancs-Manteaux, au 48 rue Vieille-du-Temple, Paris IVe.

La soirée d’ouverture, le vendredi 10 à 20h30, sera marquée par une intervention de Jean-Christophe Bailly qui explicitera son rapport aux revues dans un entretien avec Jean-Baptiste Para de la revue Europe. Les deux jours suivants seront rythmés par plus d’une trentaine de rencontres aux formes et thématiques variées. Les derniers mots de cette édition seront donnés à Olivier Rolin, invité d’Europe qui lui a consacré une livraison récente.

Cette année, plus de 30 nouveaux exposants – jeunes revues et nouveaux arrivants –parmi les 200 stands présents… LC balise votre déambulation (avec liens actifs renvoyant à des contenus LC) : Alternatives théâtrales, Artichaut, Babel heureuse, Biens symboliques, Diacritik, En attendant Nadeau, L’Étrangère, L’Intranquille, K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., Passages d’encre, Paysages écrits, Place de la Sorbonne, Sarrazine, Secousse

Le programme est à feuilleter et à télécharger ICI

Entre autres, on retiendra deux RV qui nous semblent prometteurs, le samedi 11 novembre : salle Christiane Tricoit,14h30-15h30, « Internet : pour un renouveau de la critique ? » (une proposition de Diacritik et En attendant Nadeau) ; espace Éphémère, 15H-16H, présentation de Babel heureuse.

On pourra orienter sa découverte selon les deux entrées suivantes  :

Liste des exposants (éditeurs, associations…) ;

Liste des revues (par titre).

Revue des revues, n° 58 /FT/

La Revue des revues, Entrevues éditeur, n° 58, automne 2017, 176 pages, 15,50 €, ISBN : 978-2-907702-75-1.

Paru peu avant cette manifestation annuelle, ce numéro se concentre sur un intéressant dossier : "Écrivains et artistes de langue française dans les revues italiennes (1880-1920)". En cette Belle Époque des revues, l’étude statistique révèle que les écrivains les plus présents sont respectivement Zola, Hugo, Verlaine, Mallarmé et Moréas. Y sont ensuite étudiés les interrelations entre l’orphisme d’Apollinaire et le futurisme italien dans la revue d’avant-garde Lacerba, la place que la futuriste Poesia fait à Jules Romains comme à Philippe Soupault, les enjeux franco-italiens du Mercure de France, l’accueil des symbolistes belges dans les revues italiennes…
Le numéro s’ouvre sur le point de vue d’Arno Bertina, pour qui les revues répondent à "un désir de communauté", et se clôt sur la présentation des nouvelles venues : Artichaut, Babel heureuse (titre renvoyant à la formule de Barthes)… Entre ces deux pôles, on lira avec intérêt l’entretien avec Michel Surya pour les trente ans de Lignes et l’article d’Isabelle-Rachel Casta pour les vingt ans de la revue Cahiers Robinson.

5 mars 2015

[Chronique] Série Z deux points, par Emmanuèle Jawad

Emmanuèle Jawad nous invite à découvrir une série des plus singulières : z :

 

Dans un souci de qualité typographique, chacune des séries z rassemble 4 plaquettes (formées de 4 volets pliés recto-verso) d’auteurs différents. Sur un axe thématique transversal aux séries 2 et 3 (l’animal abordé plus ou moins explicitement selon les auteurs), on retient en particulier les textes de Maël Guesdon, Caroline Sagot Duvauroux, Arno Bertina et Anne Kawala.

 

série z : 2 propose un texte intrigant et très dense de Maël Guesdon qui multiplie les espaces : mental, aux frontières d’un réel/ imaginaire, rapportant des éléments de géométrie (point, ligne), « hors de la nature », délimité, dans une représentation à la fois physique, symbolique et onirique, à un couloir, d’où s’articulent les espaces intérieur et extérieur. Dans leur porosité, ils concourent, sous une forme d’intranquillité au lieu d’un questionnement, en lien avec l’enfance. Des espaces temporels s’y développent, ceux de l’enfance sous forme de réminiscences portées par un lexique y afférant (« monstre, « animal-loutre ») et de références bibliques. De cette composition émane un ton d’étrangeté mettant en situation des jeux homophoniques dans des créations lexicales (à partir de « indécise » : « indis », « l’indise », « l’in dit se »), Maël Guesdon utilisant pleinement le support offert pour établir des liens (graphiques et textuels) entre les pages, l’espace d’écriture devenant un espace gigogne fascinant.

 

Dans un texte se rapportant à l’écriture elle-même, champ poétique porté par ses mouvements, références et extensions dans l’art contemporain, Caroline Sagot Duvauroux compose, pour sa part, avec l’histoire poétique (à partir de la fable « le coche et la mouche » et, la détournant, la mouche à histoires comme animal pensant « le poète est un artiste non un écrivain pense la mouche à histoires »). Le texte s’élabore en réseau de références, clins d’œil, fines touches et critiques, où l’on retrouve Schwitters, en résonance avec ce qui pourrait être la fugue inachevée du cycle des exils de Patrick Beurard-Valdoye, emportant également sur son passage les cadavres exquis surréalistes, la poésie sonore (« déborde le système dans le son qui s’entête à chercher dans la lettre un autre nom qu’image »), le cut-up (« coupe et colle ») et ses liens avec l’art contemporain, en particulier l’art conceptuel.

 

Série z : 3 prolonge cet axe thématique sur la question de l’animal, de façon plus ou moins diffuse, proposé dans la série précédente. On retrouve, dans l’amorce du texte bigger than life d’Arno Bertina, celui de l’enfance et du questionnement, également présent dans celui de Maël Guesdon, et qui introduit ici la question de l’animal dans son rapport à l’anthropomorphisme, dans les limites poreuses d’un réel /imaginaire. Arno Bertina dresse les circulations possibles de l’Homme à l’animal, les trajets de l’un à l’autre, non sans humour.

 

Dans un texte intitulé fly, l’ancrage mythologique de l’animal apparaît dans une des sections du texte d’Anne kawala qui multiplie les inventions formelles, dans des énoncés énumératifs. Où l’on retrouve, dans ce texte et dans son titre-même (la métamorphose de la lettre Y en image, schéma graphique, mutant sous les traits de ce qui pourrait être un avion), les fabrications de formes auxquelles s’attelle remarquablement Anne Kawala, dans son travail d’écriture. Des mots sont ainsi mis sous la forme d’une puissance mathématique, rattachés à un mot référent, mots placés en une ligne continue inférieure ou supérieure par rapport à un axe principal d’écriture, dans une police plus petite, permettant dans cette composition graphique l’éclatement des significations et des langues (« wolf », « once », renvoyant à l’amorce d’un conte, la fable, avec des animaux emblématiques : loup, corbeau, renard, dragon, des animaux fabuleux). Les procédés et signes graphiques abondent (utilisation du schéma faisant lien avec le texte et entre deux volets de l’ensemble ; signes +, flèches, etc.) ainsi que les créations lexicales, dans une recherche de formes inventives.

26 mai 2012

[Livres] Libr-kaléidoscope (1)

Jusqu’en juillet, nouvelle série de Libr-kaléidoscopes, pour inviter à découvrir des livres/créations que nous jugeons intéressants mais que nous n’avons pu encore présenter. Aujourd’hui : Dominique Quélen, Câble à âmes multiples ; Jean-Charles Massera & Pascal Sangla, Tunnel of mondialisation ; Arno Bertina, Je suis une aventure ; Jean-Paul Gavard-Perret, Le Livre des listes, fussent-elles futiles.

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28 août 2011

[News] News du dimanche

Après le clin d’œil humosarcastique de Joël HUBAUT, et avant même que nous ne fassions un point sur cette "rentrée" et sur la 6e saison de LIBR-CRITIQUE, septembre étant traditionnellement riche en événements, voici quelques premiers RV : avec les éditions Inculte et LC éditions ; sur le site leo.hypotheses.org.

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16 octobre 2007

[Livre] Pôle de Résidence momentanée de Mathieu Larnaudie

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band-larnaudie.jpg Mathieu Larnaudie, Pôle de Résidence momentanée, postface d’Arno Bertina, ed. Les petits matins, 148 p.
ISBN : 978-915-87932-2 // Prix : 12 €.
[site des éditions Les petits matins]

4ème de couverture :
Participation = anticipation = adaptation = satisfaction.
Le plaisir, ça c’est important.

Mathieu Larnaudie est né en 1977. Il vit et travaille à Paris.
Il est également l’auteur de Habitations simultanées (éditions Farrago/Léo SCheer 2002. Il co-dirige les éditions et la revue Inculte.

larnaudie.jpgExtrait :
L’annonce prochaine des résultats de notre Pôle pourrait, ainsi valider nos méthodes de travail comme étant les mieux adaptées aux dispositions actuelles du jeu. Ce qui signifiera sans doute également, et inévitablement devrait-on dire, l’adoption rapide de méthodes similaires par la majorité des Pôles concurrents, qui ne voudront pas continuer à nous laisser littéralement mener la danse sans réagir. Nous pensons avoir fait figure de pionniers en matière de restructuration, et nous voulons croire que ce statut nous assure, aujourd’hui encore, un avantage certain sur tous nos concurrents, celui de l’expérience. Avantage qu’il nous appartient désormais de faire reconnaître et fructifier, en nous appuyant sur lui pour valoriser et singulariser les futurs programmes qui seront mis en place.

Notes de lecture:
[Nous ne dirons plus rien sur le graphisme. Sauf : parfois ce qui paraît être à la mode, surtout en design, se périme très vite. Le lecteur ressentira malheureusement peut-être une lassitude, malgré la très grande jubilation que peut faire ressentir ce texte de Mathieu Larnaudie.]

Ce n’est sans doute pas un hasard, si Jérôme Mauche qui dirige cette collection poésie aux éditions Les Petits matins, a publié ce texte de Mathieu Larnaudie, il y a déjà quelques mois. Comme je le précisais, il a de cela peu dans une présentation du dernier livre de Jérôme Mauche publié aux éditions Seuil : La loi des rendements décroissants, cet auteur s’est intéressé à la possible reprise des discours économiques, politiques, d’analyse financière dans une forme de micro-perturbation généralisée, où l’amplification progressive des blocs textes vient accentuer une forme de brouillage idéologique. Le texte de Mathieu Larnaudie se construit comme une autre forme possible d’approche critique des système économiques et politiques. Approche fondée sur un certain ludisme du discours, qui construit une logique hyperbolique à partir des idéologies ambiantes.
Le pôle de résidence momentanée est en fait le livre lui-même, celui de Mathieu Larnaudie. Mais loin de se donner selon la volonté d’une critique explicitement et littéralement en rupture avec les discours qui régissent l’espace économique et politique, il fonde sa propre existence selon ces mêmes discours afin de mieux les perturber. En divergence, avec une poésie qui recherche plutôt l’idiolecte pour marquer la rupture, le texte de Mathieu Larnaudie tente de montrer, en quel sens il est possible de trouver des lignes d’intensité qui sont hétérogènes aux structures hégémoniques de contrôle, en se réappropriant leur phrasé.
Tout à la fois drôle, et très bien structuré, ce livre est une nouvelle pièce à conviction pour le dossier des formes actuelles d’écriture qui tout en renonçant à certains a priori modernes, pour autant n’en abandonne point leur intention critique.
[Par contre nous ne dirons rien de la postface, qui si elle est la marque d’une amitié d’Arno Bertina et de Mathieu Larnaudie, n’apporte rien ni au texte, ni même à l’approche du travail de l’auteur. Trop vite écrite sans doute, sans réel souci de s’adresser à un lecteur, elle paraît assez inutile.] /PB/

21 avril 2007

[chronique spéciale élections] à propos de Changer tranquillement la France et de avril-22

[présentation générale de Changer tranquillement la France de toutes nos forces, c’est possible, du coll. Inculte]
[présentation générale de Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas, coord. par Alain Jugnon]
inculte_election.jpg [Cette chronique, qui problématise Changer tranquillement la France et Avril-22, est en fait une analyse de certains enjeux du rapport entre littérature, politique et peut-être démocratie]
Engagement ? — François Bégaudeau dans Devenirs Roman, exprime dans son article Les engagés ne sont pas légion, que la littérature a un problème face à la question politique, au sens où la question du politique dépasserait “le seuil de tolérance” que la littérature pourrait accepter, et en ce sens elle en serait trop “hétérogène”, au point que la littérature ne pourrait pas “suturer” l’écart qui pose en distance cette problématique.
avril_22.png Avec la sortie d’une part de Changer tranquillement la France de toutes nos forces c’est possible, par le collectif Inculte dont F. Bégaudeau fait partie, et d’autre part Avril-22, ceux qui ne préfèrent, aux éditions Le grand souffle, apparaît justement deux formes possibles de compréhension du rapport entre la littérature et le politique.

Lorsque l’on fait face d’un côté au livre publié par Inculte, de l’autre au livre publié par les éditions Le grand souffle, si tous les deux posent à la fois l’exigence d’une forme d’engagement politique et le rapport entre politique et littérature voire philosophie pour le second, toutefois, ils se présentent chacun d’une manière différente. Il me semble, et c’est ce que je vais essayer de montrer, que ces deux démarches hétérogènes dans la forme, toutefois rejoignent une même question qui pourrait se poser en rapport à celle de la démocratie liée à la littérature tel que Derrida l’a posée, au sens où “l’affirmation sans limite de ce droit inconditionnel à une pense affranchie de tout pouvoir, et justifiée à dire ce qu’elle pense publiquement […], c’est une figure de la démocratie, sans doute, de la démocratie toujours à venir, par delà ce qui lie la démocratie à la souveraineté de l’État-nation et de la citoyenneté” [Inconditionnalité ou souveraineté, ed. Patakis].
Donc, il va s’agir de comprendre en quoi, l’expression tant critiquée de F. Bégaudeau, de littérature engagée aurait peut-être un sens, à réfléchir ici historiquement, au lieu de renvoyer à la fin des avant-gardes. En quoi l’engagement de la littérature : 1/ ouvre une condition de possibilité de compréhension du politique, une condition peut-être même nécessaire à toute forme de pensée démocratique, 2/ implique aussi simultanément, une forme d’effet, de performativité, certes infime, mais réelle, par rapport à la manière dont s’articule le langage au niveau politique ?
littérature et politique : la reprise de la question du roman — Le livre d’Inculte, s’il laisse apparaître quelques saillies liées à la signature d’auteurs [mais j’y reviens], cependant tient davantage de la création collective d’un objet que l’on pourrait définir comme une fiction politique. Ce livre n’est pas en-dehors de la littérature, de même que le dernier livre publié par F. Bégaudeau, A. Bertina et O. Rohe chez Gallimard : Une année en France. En ce sens, parlant d’Une année en France — qui porte sur trois événements qui ont marqué la société française entre 2006 et 2005 — face à la première question de Thierry Guichard pour Le matricule des anges (“Pourquoi avoir fait ce livre, qui vous éloigne un peu (encore que…) de la littérature ?”), leur réponse commence par cette reprise du doute : “tout est dans le encore que… Nous n’avons pas le sentiment que ce livre nous éloigne de la littérature”. Cette indication entre en écho avec ce qu’énonce F. Bégaudeau dans Devenirs Roman, alors qu’il semblerait entendu que dès lors qu’il y a écriture sur l’époque, sur la question de la société, sur la politique, on s’échapperait en quelque sorte de la littérature pour se positionner dans l’essai, la critique sociale, la réflexion philosophique, il serait possible selon lui de suturer l’écart entre littérature et politique. Ainsi les trois auteurs exposent que la question politique peut être abordée au coeur même du travail littéraire, et ceci impliquant alors sans doute d’expérimenter de nouvelles formes de fictionnalisation.
Le livre sur les élections, Changer Tranquillement la France, correspond à une même perspective, tout à la fois dans l’écriture, liaison entre plusieurs écrivains sous le mode de la disparition des signatures, donc suite fragmentaire dans le flux, et construction d’une fiction. S’agit-il d’un roman ? Approfondissons …

30 mars 2007

[Livre] Changer tranquillement la France de toutes nos forces, c’est possible, collectif Inculte

inculte_election.jpgInculte, Changer tranquillement la France de toutes nos forces, c’est possible, éditions Inculte, 216. p, ISBN 13 : 978-2-915453-96-6, 9€.
[site des éditions]
4ème de couverture :
Les présidentielles ont bien eu lieu. Une équipe de spécialistes analyse les résultats, revient sur les faits marquants du scrutin et vous fait revivre ses meilleurs moments, ses surprises, ses scandales et ses coups de théâtre.

Premières impressions :
Je vais présenter successivement deux livres qui croisent à leur façon, d’un côté la question politique des élections présidentielles, et de l’autre la littérature et philosophie. Deux livres aux approches distinctes : le premier, celui édité par Inculte, le second, celui auquel j’ai moi-même participé, édité sous la direction d’Alain Jugnon aux éditions Le grand souffle : Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas, qui réunit au niveau philosophique Jean-Clet Martin, Cyril Loriot, Alain Brossat, Michel Surya, Mehdi Belhaj Kacem, … et au niveau des expériences littéraires, Eric Arlix, Nathalie Quintane, Sylvain Courtoux, Alain Badiou (à travers un dialogue théâtral court mais fulgurant)… Il s’agira, in fine, de montrer deux types de logique liant la philosophie à la littérature afin de voir tout à la fois les qualités de ces modes opératoires et de l’autre leurs limites, mais aussi leur horizon de constitution.
Le livre d’Inculte d’emblée précisons-le, ne se donne pas, à proprement parlé, selon une logique dichotomique entre le travail littéraire et le travail de réflexion politique. En effet, le livre se compose selon une logique où les deux versants sont entrelacés, même lorsqu’à la fin des deux tiers du livre nous avons deux approches réflexives qui sont proposées : celles de François Bégaudeau et de Gaëlle Bantegnie, car ces deux phases d’analyse, même si elles sont en liaison avec la réalité politique que nous vivons actuellement, pourtant sont temporellement constituées selon une logique de politique fiction puisqu’elles sont écrites après l’élection présidentielle et ses résultats.
Ce livre sur les élections retrace donc toute la campagne présidentielle, et l’après campagne, selon un mode informationnel, de brèves, de rapides comptes rendus, assez proches par moment, je m’en suis rendu compte, du Canard Enchaîné. Nous suivons jour après jour à partir du 22 mars jusqu’à la formation du gouvernement, les tournants, les sursauts, les tensions de la campagne. Et ceci selon plusieurs régimes d’approches.
On l’aura compris, partant du fait réel, et introduisant un certain nombre d’éléments politico-fictionnels qui agissent comme des bifurcations possibles de la réalité électorale, se constitue une ligne possible de réalité, qui implique alors une résolution spécifique. Bien évidemment je ne dévoilerai pas ici cette résolution, à savoir le candidat qui à travers cette fiction-politique, est élu./PB/

10 février 2007

[Livre] Devenirs du roman, collectif,

devenir_roman189.jpgDevenirs du roman, collectif, éditions Inculte/naïve, 356 p., ISBN : 978-2-35021-078-0, 20 €.
[site Inculte]
4ème de couverture :
Comment penser le roman contemporain ? De quelle(s) façon(s) la littérature contemporaine investit-elle la représentation du réel ? Quels sont les enjeux de l’écriture fictionnelle d’aujourd’hui ? Autour du comité éditorial de la revue Inculte, un ensemble d’écrivains esquisses les possibles et les devenirs du roman, évoquant pratique et théorie de cette forme littéraire multiple, en perpétuelle mutation.

Textes et entretiens :
Emmanuel Adely, Stéphane Audeguy, François >Bégaudeau, Arno Bertin, Étienne Celmare, Éric Chevillard, Claro Louise Desbrusses, Philippe Forest, Jean-Hubert Gailliot, Bastien Gallet, Thierry Hesse, Hubert Lucot, William Marx, Jean-Christophe Millois, Yves Pagès, Pierre Parlant, Emmanuelle Pireyre, Olivier Rohe, Pierre Senges, Olivier de Solminihac, Joy Sorman, Philippe Vasset et Antoine Volodine.

Premières impressions :
La précédente chronique de Fabrice Thumerel, portant sur Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? de Jean Bessière, indique avec précision, l’une des parties du débat qui est ici en question, et qui chez Bessière apparaît à partir de la distinction entre d’un côté une littérature autotélique, qui renvoie à elle-même à travers une expérience du sujet [stigmatisée en tant qu’auto-fiction], faisant l’expérience de lui-même et de sa langue, et de l’autre, une littérature ouverte à la fiction, faisant l’économie pour une part de l’auto-réflexivité des modernes, pour construire son objet : le récit.
Tel que le titre l’indique, le parti pris est celui du pluriel. Non pas singulier, ce qui serait réduire afin de n’indiquer qu’un seul sens, mais bien un pluriel au sens où le roman semble prendre à lire les différents intervenants plusieurs directions. Car, contrairement à ce que pense Bessière, le roman ne se tient pas dans une dualité de forme, mais bien au contraire, à lire par exemple Philippe Vasset ou bien Emmanuel Adely, il semblerait davantage que le roman soit, et ait toujours été, dans une certain forme de question par rapport à lui-même, question aussi bien de son rapport au réel et au monde historique, que question par rapport à sa propre poétique [à comprendre dans le sens strict de sa manière d’être construit, produit], impliquant le geste singulier d’une responsabilité d’écriture. En effet, tel qu’ils le disent respectivement : « les alliages dont nos livres sont faits sont trop fragiles et incertains pour que l’on puisse à leur sujet parler d’un quelconque retour des conventions »(P.V), « je pose qu’il existe des dizaines d’écritures de littératures de romans qui se tentent et s’écrivent aujourd’hui » (E.A) et les deux de préciser que cette fragilité qui permet des dizaines d’écriture se construit en rapport à la société, à l’histoire au flux humain historique.
C’est pour cela, que le titre est très bien choisi, car il ne s’établit pas sur le constat symptomatique à l’heure actuelle par rapport à toute chose ou phénomène de la crise, mais il offre cet espace d’un dire spécifique : pour quelle(s) raison(s) le « roman » ou du moins les écritures qui sont rangées sous la catégorie « roman », est(sont) -elle(s) nécessitée(s) pour un certain nombre d’écrivains. /PB/

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