Libr-critique

26 juin 2020

[Texte] Daniel Pozner, Ô saisons ô (Dossier 1/2)

Pour inaugurer ce mini-dossier consacré à Daniel Pozner, voici une subtile liste dépôt d’impressions dans la lignée de ce qu’il a déjà publié ici et ailleurs… Qui nous invite à construire les absents du titre – façon Rimbaud ou Varda…

 

Pendulette

Mécaniques

Montre pas tes

Mémoire des

Syllabes mûres

Mot plus haut que l’autre

Roulette

Focale

Prestidigitation

Entrenœud

Poignée de mains

Voir aussi

Silence

Sommeil

Mutinerie

Hamac

Banderilles

Tessons

Chapeaux cartons rideaux cendriers

Ferrailles

Coulures

Reprise

No way

Cachetons

Cochonnailles

Crocheteurs

Crevouille

Carré d’as

Les dessous

Les boas

Les souliers

On vide

On lèche

On souffle

On brade

Lentilles

Mogettes

Points-virgules

Déserts

N’y croire

Défait

Tiroir

Portant

Veston

Percussionniste

Répète

Varie

Minus

Crayon

Secoue

Trace

Pas aujourd’hui

Ni demain

Préparer

Petite couverture

Toile cirée

Alcool iodé

Eau bouillie

Le vide avec le flambeur

La brasse

Le crawl

Entraînement à la nage papillon

La casquette

Les lunettes noires

Le tatouage

La redite

Les yeux vides

Verre à moitié plein

Calculs

Pépins de raisin

Puits sans fond

Extrait des carnets

Gribouille

Jeune premier

Perruque sur

L’encre les doigts

L’épaule les sacs

Télécommande

Œuf à la coque

Cinquième étage

Illusions perdues

Froissées

Jaunies

Cassantes

Nostalgiques

Après tout

Sécheresse accrue

Multiples

Communs

Impétueux

Ombres vacillantes

Vie est à nous

Insaisissable

Attrapé froid

Quatre murs

Amour fou

Défilement

Inconséquence

Torréfaction

Espionne fusillée

Sans façons

Sans combat

Je feinte

Pâlot

Coupés ras

Je fume

Lèche-botte

Au début c’est le

Plein et le vide

Moutarde à l’ancienne

Ce qu’on s’emmerde ici

Diamants sont éternels

Désespérer Billancourt

Bille en tête

Moisissures

Salpêtre

Toiles d’araignées

Les lilas ont fleuri

Aimants

Salis

Traîne-savates

Paravents peints

Coqs en pâte

Bruits de couloir

Minuterie

Vitrines envahies

Contraires identiques

Poissons d’avril

Neiges d’antan

Chômeurs partiels

Reines d’un jour

Humour noir

Colère intacte

Un clou manque

Verres faussés

Juste une mise au point

Les mirabelles les

Pierres des poires

Il en manque un

Les bons comptes font les bons

Retards

Danser c’est autre

Chose le poids le cœur le diable

Déjà ailleurs toujours

Parodique décalé bancal

Amis dépliés

Liste dépôt

Fuit fous le

Camp s’organise

Le hachoir manque

Parfois son coup

Ô saisons ô

 

18 janvier 2018

[Chronique] Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), par Francis Marcoin

Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), éditions de la Lettre volée, janvier 2018 (vient tout juste de paraître en librairie), 100 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-503-0.

Cette brève histoire de la poésie fait ouvertement écho à Brève histoire de ma mère, un roman. Manière de dire que roman et poésie se répondent comme obsessionnellement, pour la seule vie réellement vécue que délivre l’irréparable d’un roman sans histoire que certains appellent poème et qui est plutôt un balbutiement (p. 86). Presque en fin de parcours l’auteur nous livre paradoxalement la définition exacte de ce qu’il s’est évertué à nous présenter comme une sorte d’album désordonné.

De fait l’écriture de Bernard Desportes est répétitive comme on parle de musique répétitive, elle est ce chemin toujours recommencé, chemin de halage d’une prose haletante, fleuve torrentueux, flux débordant de mots qui se heurtent l’un l’autre, incongrus. Et l’on n’a pas envie de parler de « jeux de mots » car il n’y a pas de jeu mais une grande peur. Une grande peur d’écrire, « non-non, je n’écrirai pas mes mémoires ». Aphasie, balbutiements, dénégations, radotage, agendas perdus, tronqués ou énigmatiques. Le texte joue avec la mémoire, ou plutôt les mémoires possibles, et le « je » se constitue, se disloque, au travers d’un puzzle poétique, de citations, de rappels littéraux ou trafiqués.

De déguisements, surtout. Dans la peau de Rimbaud, surtout, qui surgit à tout instant. Se déguiser, mais sans se cacher. Annoncer la couleur, même si le nègre est omniprésent. Quatre épigraphes, de Lautréamont, de Maurice Blanchard, de Pierre Reverdy, d’André du Bouchet, signalent d’entrée un compagnonnage, des amitiés, des masques. In fine, nous trouvons même une liste de « citations dans le texte sans nom d’auteur ». Car Bernard Desportes est homme de fidélité. Fidélité à ses rêves et à ses cauchemars, et surtout à ses amis, dont il prend quelquefois l’identité. Ainsi, dans les « dates en vrac », qui notent la naissance de plusieurs Bernard Desportes ou plusieurs naissances d’un Bernard Desportes. Comme toujours chez lui le texte est hospitalier, ne cesse d’ouvrir une fenêtre sur ceux qui sont passés par les mêmes traverses : « Remembrances », par exemple, fait surgir le Rimbaud de l’Album zutique, ce Rimbaud obsédant qui n’arrête pas de descendre le fleuve impassible, d’un livre à l’autre, ce Rimbaud qui tue père et mère. Mais moi aussi « j’ai mouru », et là, on pense à Renaud, un Renaud en plus absolu, car entre les références nobles se glissent d’autres allusions, à des « variétés ».

Une image dérègle tout, celle de l’écartèlement. « Ecartelé » est un mot qui revient, doté d’une forte charge sexuelle, charnelle, bestiale. Mais ce « je » qui est toujours un autre est également écartelé entre la migration et la fixité. La migration est elle-même double, elle est celle du vagabond, entre Rotterdam, Tanger, Harrar, et aussi tout au contraire celle des victimes des fondamentalistes. En cela, l’errance intemporelle est rejointe par ce qu’on appelle l’« actualité », et chez Desportes celle-ci refait toujours irruption, le scandale de vivre est toujours dépassé par le scandale sociétal. Et ainsi, l’autre face de cette migration forcée est l’embourbement de la France qu’on dit « périphérique », en voie d’abandon. Ce sont les Ardennes, Novion-Porcin (et sa présentation genre fiche wikipedia) et, bien plus au sud, les gares désaffectées des provinces immobiles, la Lozère, le Gévaudan, Mende, Marvejols.

« Je » marche entre Ardennes et Cévennes. Retour à Graissessac, dont le nom revient en force au fur et à mesure du texte, village qui pourrait au moins, dans ce désordre, servir de point de repère puisqu’il est attesté dans la vie de l’auteur, mais qui apparaît de manière surprenante. Il vient en effet parmi ces autobiographies de tous les possibles, ces collages de vies et de morts, celles de Rimbaud toujours, et celles de Pasolini, pas nommé, mais reconnu, étonnamment enterré « au petit cimetière protestant de Graissessac (Basses-Cévennes) », à moins que ce ne soit lui qu’on ait aperçu en compagnie d’hommes nus remontant l’Amazonie. Un peu plus loin, après mille métiers dans mille ports, « enfin suis rentré sans un sac à Graissessac ». Et si dans les « Dates en vrac » il naît plusieurs Bernard D, l’un est déposé à l’assistance publique et recueilli à l’âge de huit ans par une famille de protestants à Graissessac, sombre bourg du bassin minier des Cévennes du sud. La naissance de Simone V. à Graissessac le 18 août 1913 sera notée deux fois. Le vendredi 31 mai 1895 Henri V, 12 ans, signe son embauche à la mine de Graissessac. Deux ans plus tard « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » paraît dans Cosmopolis, mais cet événement est placé avant le précédent.

Deux généalogies se croisent, celle des poètes, Char, Reverdy, Kafka, Bernhard, Faulkner, et celle de la mine : ouvertures de lignes de chemin de fer, creusements de nouveaux puits et de nouvelles galeries, naissances de futurs petits mineurs, coups de grisou. Généalogie anonyme, doublement enfouie, car le chemin de fer n’existe plus, les puits sont bouchés et il n’y a plus rien à Graissessac, qui n’est pas plus réel que Glog, Blav, Glav ou encore Zglard, Mlog, Mgol, ces improbables cités borborygmes où se terraient les personnages de Brève histoire de ma mère et où l’on retourne pour une non moins improbable quête d’origine.

« Marcher est impossible mais quoi faire d’autre ? » La marche est ici à l’évidence une manière de désigner la poésie. Celui qui écrit est impuissant devant la violence du monde mais la barbarie ne lui donne pas le droit au silence : le moindre étonnement devant ce livre n’est pas qu’une telle négativité, loin de nous décourager, se révèle roborative. On a beau ne pas retrouver ce Bernard D. qui habite rue de l’Avenir, il donne au pacte autobiographique une nouvelle définition, non pas l’enlisement dans un passé à retrouver, mais une réinvention, un génial bricolage dans une liberté absolue, celle de truquer les dés et de mélanger les cartes.

© Photo de Fabrice Thumerel : Bernard Desportes avec Annie Ernaux en 2014.

â–º À lire :

– Un autre article de Francis Marcoin sur Bernard Desportes : à propos d’Une irritation ;
– Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes" ;
– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

23 mars 2013

[Recherches] Typhaine Garnier, Plumes d’autrui (Christian Prigent, les aventures d’une écriture 4/6)

Ce second article de Typhaine Garnier s’avère précieux pour saisir le fonctionnement de l’intertextualité dans la prose romanesque/carnavalesque de Christian Prigent.

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24 janvier 2013

[Dossier Bernard Desportes – 2. entretien] De l’abîme à l’Eternité, entretien avec Bernard Desportes

Suite à la parution chez Al dante de la fulgurante Eternité, Bernard Desportes nous a accordé un entretien tout aussi impressionnant (remarquables sont en effet sa réflexion sur la subversion comme son regard critique sur l’écriture et sur l’espace littéraire actuel !).

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11 mai 2012

[Chronique] Étoile de Rodanski, où guides-tu nos pas ?, par Jean-Nicolas Clamanges

"Les Horizons perdus de Stanislas Rodanski", exposition à la Bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu, jusqu’au 20 août 2012 / Stanislas Rodanski, éclats d’une vie, par Bernard Cadoux, Jean-Paul Lebesson et François-René Simon, éditions Fage, Lyon, avril 2012, 200 pages, 129 illustrations (DVD offert : Horizon perdu), 28 €, ISBN : 978-2-84975-258-6.

À l’âge de vingt-six ans, Stanislas Rodanski s’est laissé interner dans un hôpital psychiatrique, pour y poursuivre jusqu’à la fin de sa vie, vingt-huit ans plus tard, sa quête du Val sans retour – c’est-à-dire son œuvre. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur. Qui l’accomplit, intégralement, se retranche », écrivait Stéphane Mallarmé ; mais c’est jouer la vie à quitte ou double : écrire ou rien. Or ce que démontre à l’évidence l’exposition consacrée à l’auteur de La Victoire à l’ombre des ailes par la bibliothèque municipale de Lyon, c’est l’ampleur vertigineuse de sa production ainsi que la permanence de son inspiration : on y accède par éclats au vaste massif des textes encore impubliés : ceux du fonds Rodanski à la bibliothèque Jacques Doucet, les très nombreux carnets et cahiers de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, ou encore le mythique Cahier Imago (écrits et collages). Il faut donc se rendre d’urgence à cette exposition qui révèle la fulgurante présence, aujourd’hui, de Rodanski.

Jean-Paul Lebesson et Bernard Cadoux avaient éprouvé la nécessité, en 1977, de le rencontrer à Lyon (il vivait depuis 1953 à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, abandonné de sa famille autant que de ses congénères écrivains – sauf rares exceptions dont Gracq, Claude Tarnaud, François Di Dio qui éditait La victoire à l’ombre des ailes et d’autres textes au Soleil noir, en 1975). Cela devint un entretien régulier, deux films en sortirent, et puis un beau livre écrit à trois mains (avec François-René Simon) : Rodanski, éclats d’une vie, dont l’exposition est, en quelque sorte, le déploiement. Un livre superbement illustré de collages, de photos et de manuscrits reproduits, qui offre une synthèse passionnante de l’information aujourd’hui disponible sur la (les) vie(s) d’écriture de Rodanski. Parmi les inédits publiés dans ce livre, on s’arrêtera en particulier sur les pages violemment splendides intitulées Trois Fois Rien, inspirées par sa déportation en Allemagne, dans un camp de travail forcé. Enfin, nous est offert – last but nos least – le DVD d’Horizon perdu, film aussi sobre qu’émouvant réalisé par J.-P. Lebesson et B. Cadoux à l’hôpital Saint-Jean, sur une fabulation orale de Rodanski, interprétée par Gabriel Monnet.

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