Libr-critique

9 février 2016

[Chronique – entretien] André Gache, Dogons, Emme Wobo, par Emmanuèle Jawad

A la jonction du travail anthropologique et du texte poétique, Dogons, Emme Wobo brasse les matériaux documentaires et les voix dans un texte particulièrement dense.

André Gache, Dogons, Emme Wobo, éditions L’Atelier de l’Agneau, hiver 2015-2016, 210 pages, 20 €, ISBN : 978-2-93044-091-0.

 

Au cours de la rédaction de cette chronique, différentes questions notamment terminologiques se sont posées. Des réponses ont pu m’être apportées par André Gache lui-même, Sébastien Lespinasse nous ayant alors mis en relation. Précédant cette chronique, les réponses citées d’André Gache à ces interrogations.

André Gache.  La question des moyens techniques de transcription : la base, ce sont les prises de notes et, secondairement, le magnétophone le moins perfectionné possible (en ai perdu un à cause de la chaleur et du sable !) pour les textes « figés », les chants, et selon le type d’interlocuteur à qui j’avais à faire, les conditions, le temps… 

— Il y a effectivement plusieurs langues en pays dogon, au moins une quinzaine (au marché de Banks, qui était ma résidence de base, on en entend une dizaine !) ; en plus des « langues » dogons s’ajoutent les grandes langues régionales (Bambara, Peul, Moré, Songhai, Bobo…). C’est dire la complexité linguistique… Dialectes ou pas? A ce terme connoté qui renvoie à la situation coloniale, je préfère « langues locales » comme le "tomo kan" du cercle qui m’intéressait… En gros, d’un village à l’autre, il peut y avoir une variation telle que les gens utilisent le Bambara pour se comprendre ; mais la situation la plus courante est constituée par une série de glissements vocaux (par ex., entre le b et le p, etc.).

— « Groupes dogons », oui parfaitement, c’est le terme communément utilisé par les « spécialistes », et au pluriel car les groupes sont constitués sur une base territoriale, mais englobent plusieurs clans et/ou « morceaux » de clans différents…

— Au départ, je n’ai pas voulu explicitement et consciemment que mon travail se situât à la jonction entre document et poésie, mais à la réflexion – a posteriori -, je me suis dit qu’il avait, quant à son résultat, une dimension poétique par plusieurs aspects : il contient des incrustations de moi-même (VESTIBULE est un poème que j’avais écrit en hommage à tous ces gens et qui, par ailleurs, « décrit » en majesté le rituel d’entrée en relation et à plus forte raison en paroles) et de poètes occidentaux, en 3° partie notamment : c’est que j’ai sans doute voulu me placer modestement au niveau d’une parole qui n’est pas ordinaire, ce qui se réalise souvent dans ces populations lorsqu’on touche aux profondeurs.

Dans cette logique, les gens, et à plus forte raison les gens de la parole, usent d’un langage imagé bellement (qui frappe en première approche) pour dire des choses qui ne peuvent pas être dites (du fait de leur gravité) en langue ordinaire. Mais attention ! Au-delà de la beauté, prennent place des vérités accessibles seulement par l’âge et, pour les savoirs les plus profonds, par une initiation plus ou moins poussée… S’il n’y avait pas indéniablement une dimension poétique, on pourrait s’en tenir à ce que M. Leiris avait  qualifié de « langue secrète » – je proposerais plus simplement « langage codé » utilisant d’ailleurs des procédés mnémotechniques et des figures de rhétorique dont la linguistique abonde… Je pense aussi à la situation des pays du pourtour de la Méditerranée où les lectures de poésie font salles combles parce que cette parole non ordinaire permet de dire des choses impossibles à dire autrement. Pour ce qui nous occupe, cette forme littéraire conserve des savoirs remontant très loin (ici jusqu’au 17° siècle) et de contenu très précis…. Force de ces « textes oraux » donc, ciment jusqu’à présent de sociétés largement rurales encore.

De façon non anecdotique, j’ai aussi ajouté ma petite pierre à la mise en lumière des codes/clés de ces textes en usant tout à fait personnellement des procédés de déchiffrement de la psychanalyse, particulièrement celui de la « prise au mot » (littérale) de la petite musique parlée… 

  

Chronique

Le livre s’ouvre sur une note introductive très intéressante concernant sa structure même, les fonctions données aux différentes sections qui le composent, les méthodes utilisées dans son élaboration. Trois sections structurent l’ensemble. Occupant une première longue section, un « poème fondateur » dans lequel de multiples voix (une centaine) s’imbriquent évoque les groupes Dogons sous des angles thématiques : la question de la parole, de l’origine, le rapport à la souffrance, les rapports sociaux, la parenté etc. La seconde section (ou « deuxième livre du Livre », ou encore, selon la note introductive, « récit visuel ») reste la partie strictement photographique du livre. Cette section centrale se compose de petits formats photographiques en noir et blanc proposant des panoramas (vues d’ensemble sur des villages), des plans architecturaux (habitats), des scènes de la vie quotidienne et des paysages. Les seuls écrits dans cette seconde section relèvent de mentions de dates (des prises photographiques datées 1989-1998) et du nom du photographe (André Gache). La troisième, plus théorique, s’appuie sur la reformulation de « cours, articles et conférences », et semble ancrer paradoxalement davantage la voix de l’auteur que dans la première.

L’ensemble « se veut texte oral total – poème-épopée-mythe-histoire (…) au plus près de la bouche des émetteurs » (note d’introduction relative à la méthode et aux procédés d’écriture). L’oralité reste prégnante dans les voix mêmes qui composent la première partie du livre, dans le traitement également graphique de ces voix (introduction de bulles d’énonciation semblables à celles des bandes-dessinées) et dans la transcription et les notes concernant la prononciation de mots et phrases dans les « langues locales » des Dogons, certaines phrases entières dans leur langue originale étant introduites avant d’être traduites (p. 105). Les voix multiples reposent sur des registres marqués par des correspondances typographiques (se distinguent ainsi « paroles figées » / paroles d’un spécialiste / paroles d’une traduction / « paroles dites enjolivées »). Dans cette imbrication de voix formant texte de montage,  la thématique de la parole se décline selon ses formes et types (paroles officielles, parole diffamatoire, parole commerçante, parole énigmatique, etc.). La parole reste celle également  des proverbes, des « phrases à clés », des chansons, des propos rapportés, des récits sources.

Le travail de montage considérable s’opère dans l’agencement des différents types d’énoncés, de documents et d’éléments graphiques rendant la matière textuelle de Dogons, Emme Wobo particulièrement dense. Les chapitres de la première section sont introduits par des paragraphes comportant les éléments d’un lexique dans une des langues des Dogons, traduite dans un second temps. Des récits-sources explicatifs, d’importantes notices historiques et ethnographiques s’incorporent dans le corps du texte, parfois mis en parallèle ou en face à face. Des dessins, schémas, cartes géographiques jalonnent également le livre. Les récits sous la forme de courtes narrations convoquent ce qui constitue les différents aspects et les différentes valeurs des groupes Dogons (groupes sociaux, rôles, fonctions des individus membres au sein des groupes, rites, etc.). L’aspect documentaire occupe une place centrale avec d’abondantes références ethnographiques (voir bibliographie en fin de livre) et la mise en circulation de rapports établis sous la colonisation.

Les notices historiques, et les sources documentaires de façon plus générale, concernent aussi bien les Dogons à la fin du XVIIème siècle qu’au XIXème jusqu’à nos jours, avant et après la colonisation, où les ventes d’esclaves, les structures sociales, les rites et cérémonies, les rapports avec les autres groupes identitaires permettent d’appréhender  les groupes Dogons dans leur complexité.

Le travail d’expérimentation d’André Gache se fait dans l’agencement des voix, des sources permettant de distinguer ces différents éléments (par des effets de polices, niveaux d’écriture, plages grises et bulles graphiques d’énonciation type bande-dessinée, carrés blancs de photographies laissées vierges pour donner libre cours à l’imagination du lecteur, etc.) et d’en composer un texte structuré par ses multiples strates. Traversant des questions à la fois ethnographiques et poétiques,  André Gache propose dans Dogons, Emme Wobo un ensemble dense dans un montage serré.

20 septembre 2007

[livre-chronique] éc’rire, au moment où, de Franck Doyen

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — Hortense Gauthier @ 17:07

fdoyen.jpgFranck Doyen, éc’rire, au moment où, éditions Atelier de l’Agneau, 96 p., ISBN 978-2-930188-36-2, 13 euros. Site des éditions : http://at-agneau.fr/

Un deuxième livre de Franck Doyen, poète « travailleur du lalangues » comme il se définit lui-même, animateur de la revue 22(Montée) des Poètes, édité par l’Atelier de l’Agneau dans un format original, à l’italienne, avec des spirales en guise de reliure, un deuxième livre, une suite, un développement de sa Lettre à ma première bosse au éditions PROPOS/2.

C’est un texte poétique, bien plus dense et profond que le précédent qu’il nous livre ici, une sorte de théorie pratique de l’écriture, divisé en quatres « moments » dont le dernier se veut « définitif« , qui développe dans un rire grinçant et affolé la question de l’écriture, de son inutilité et de sa dérisoire nécessité, de la joie et l’excitation qu’elle procure, tout comme de l’effondrement et la faille qu’elle ouvre en soi irrémédiablement en permanence. Mais loin d’être une réflexion autotélique et narcissique sur le travail d’écriture, loin d’être un texte qui se referme sur lui-même, comme le sont de nombreux textes qui parlent avec complaisance et prétention de cette fâcheuse manie de « tripoter la virgule », Franck Doyen se livre à une réflexion poétique furieusement drôle sur la langue, de cette furie du langage qui s’empare du crâne et du corps, transforme la vie et rend plutôt fou. Mais le rire présent dans ce texte est constamment renversé par l’autre face de Janus, au rictus angoissé, et l’on est pris en même temps dans des oscillations joyeuses et désespérées, d’un désespoir tenace, vaillant et acéré. Le rire étant aussi ce qui permet de ne pas tomber dans un pathos, il est ce qui vrille et fait rebondir, ce qui empêche l’épanchement.
« au moment d’écriture le sentier se rappelle à vous comme une vieille douleur longtemps oubliée qui revient maintenant que voulez-vous c’est l’âge mon bon ami et l’écrire n’arrange pas vraiment si vous empêche d’y penser sérieusement malgré tout vous pourriez éviter aux autres vos petites histoires vous lassez l’auditoire vous trafiquerez votre écriture au gré de la stabilité des plaques »

C’est un livre physique, un livre de combat, qui rend compte du combat que l’on mène contre soi-même dans l’écriture, et surtout comment l’on se débat, avec soi-même et avec le langage. Que faire avec tous ces mots, comment en faire quelque chose qui ne soit pas seulement la trace de notre propre désastre, comment ne pas se vautrer dans le déversement de soi-même ? Car une des questions du livre est bien de savoir ce qui permet de se tenir dans l’écriture, d’aller jusqu’à l’os, de se débrasser de sa couenne …
Et c’est par une langue orale et sonore que Franck Doyen répond à cette question, une langue sans ponctuation, rythmée par des ellipses, des sauts, de côté, en avant, des trépignements, des balbutiements, des accélérations … ; langue aussi trés visuelle, dont le traitement graphique marque la multiplicité des voix, leurs intensités et leurs tonalités, l’auteur se dédoublant, se regardant à distance, du coin de l’oeil, et riant de lui-même, de sa psychologie, se moquant de l’état dans lequel le met l’écriture, de l’état dans lequel il doit se mettre pour écrire, …
Cette exploration des méandres de l’écriture, de la spirale dans laquelle elle enferme le sujet, le dépossède de lui-même et du monde, n’est pas une plongée dans les affres de l’écrivain maudit, posture moquée joyeusement, mais au contraire une tentative de se sortir de l’écriture, par l’écriture elle-même pourtant, qui est à la fois désacralisée tout en possédant une importance vitale. L’auteur sait bien que l’écriture ne le sauvera de rien, « au moment d’écrire mettre à plat que l’écrire rend l’écriture inutile et feriez mieux de vous laver les mains de tout cela aucun secours ». « au moment de l’écrire chercher déséspérement l’accroche la prise pas trop friable qui supportera votre poids et son balancement votre mauvaise humeur chronique et dominicale votre goût pour les gâteaux détiétiques au sésame au moment se tenir éveillé plutôt se dire cela oui plutôt se dire cela que se répéter que chercher ce qui vous tient ainsi vous retient dans cet état à croire que »
Alors pourquoi persister ? Parce que l’acte d’écrire, « l’écrire », est à la fois ce qui permet de se tenir debout, dans le monde et les choses, et ce qui crée le désordre, l’instable, la pourriture, et donc la vie.
« Ã©crire jusqu’à écrire pour ne pas trahir ce que vous savez indénaiblement de vous »/ « croire éternellement avoir des choses à dire et qui plus est des mots pour cela alors qu’au fond on pourrait laisser les chaussettes sécher même de l’archi-duchesse écrire jusqu’au moment de rupture d’avec soi-même jusqu’au moment extrême d’incompréhension »

Cependant, chez Franck Doyen, la poésie ne vaut pas plus qu’un bon concert, ou que le jardinage , « n’est pas plus confiture que l’abricot la pêche le melon ou la framboise ». L’écriture est constamment prise au coeur de la vie, recouverte et déterrée par elle, emmêlée dans toutes sortes de faits et gestes quotidiens, et en même temps c’est elle qui semble aussi couper la vie d’elle-même, la séparer en son milieu, elle en est un versant, sur lequel l’auteur ne sait pas s’il doit se laisser tomber, car qui sait s’il pourra ensuite remonter pour repasser sur celui de la vie. La grande question se pose alors : comment être dans l’écriture et dans la vie ?
En étant dans l’instant, et dans le faire, « Ã©crire, ce « moment où ». En effet, il s’agit plutôt dans ce livre de l’acte d’écrire que l’écriture en tant que telle, comme le dit le titre, et comme il est répété tout le long du livre (« au moment d’écrire » est la phrase qui ouvre presque un paragraphe sur deux), dans quel état est-on lorsqu’on écrit, quel est ce geste, qu’est-ce que cela engage-t-il physiquement, dans le corps, dans l’être ? Comment écrire transforme le corps, la chair, les os ? comment cela transforme-t-il notre position dans le monde ?
« au moment d’écriture gratter la surface de la tête enlever délicatement le dessus de la peau du charnier si peu sous vos pieds soulever des pans entiers d’endémies et d’arbres couchés sur l’écriture c’est pour cela que vous continuez »
« au moment d’écriture tout arrêter se dire que le jour succède au jour et que chaque centimètre d’os le sait que chaque centimètre de peau se ressere déjà se replie comme au froid »
L’écriture est ce geste qui vous fait devenir « dromadaire », « pour la bosse qui vous pousse dans le dos à force de repliure au-dessus des feuilles », c’est ce geste qui vous fend, vous altère, vous décompose en morceaux …
Cette exploration du moment de l’écriture, de ce geste constamment répété, comme un geste sportif ou comme le geste du jardinier, qui ne peut se tenir que dans un perpétuel recommencement, ouvre sur la question de l’immanence dans laquelle l’écriture peut nous faire être. L’écriture pour Franck Doyen serait donc ce moment vibrant, en déséquilibre constant, qui nous ferait nous tenir vivant, palpitant au coeur même de la décomposition qu’elle produit en nous, mais la pourriture étant aussi ferment de vie, c’est dans la destruction même que l’écriture produit que l’on survit.
« cela devrait vous suffire cela devrait si l’écrire pouvait apaiser quoique ce soit se saurait écriture et pourriture donc revenir à cela sans détour mais traverser le propos avec des effets de crépi et petits mouchetés verts et petits mouchetés jaunes et petits mouchetés d’un autre vert vous enfoncer dans la perte ».

5 septembre 2007

[NEWS] Mort de Michel Valprémy

Filed under: chroniques,News,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 3:28

valpremy.jpg C’est par un mail des éditions Ateliers de l’Agneau, que j’ai appris douloureusement hier soir la mort de Michel Valprémy. Je ne le connaissais que très peu, seulement croisé quelques fois, quelques mots échangés, un souvenir de douceur me reste. Je mets avec cette triste nouvelle l’article que j’avais consacré en 2004 à La Mamort qu’il avait co-écrit avec Christophe Manon, publié par Les Ateliers de l’Agneau. Pour en savoir plus sur ses oeuvres, il est possible de consulter la page consacré à lui par l’arpel ou de se reporter au site Poésie élémentaire de Didier Moulinier [ici].
La Mamort
Christophe Manon et Michel valprémy

Lorsque dans les années 1925-1927, Heidegger constitue son analyse existentiale du Dasein, il explique que de la mort, du mourir, seul l’homme singulier peut en parler, possède cette puissance propre par rapport à lui-même. Car la mort est toujours la mienne, ma ma-mort, cette mienneté qui à la fois est horizon et rien (Epicure), à la fois l’extrême des possibles de l’existence et simultanément l’abîme de tout possible pour elle.
C’est ainsi, que non sans une certaine surprise, au titre de La Mamort, de ce rapport à cette fin-mienne, nous pouvons voir, dans l’une des dernières parutions des éditions Atelier de l’Agneau, non pas un auteur, mais deux, deux langues et écritures qui se lient dans cette question de la mienneté de la mort, du rapport que l’on a face à ce qui toujours présent sous la forme du revenant, cependant ne se présente jamais à soi autrement que par la distance d’un temps qui n’a de cesse de différer.
La Mamort, est écrit par Christophe Manon et Michel Valprémy. Chez le premier, que pour ma part je lis assidûment depuis quelques années, de ses premières parutions à l’Atelier de l’Agneau ou dans des revues comme Le jardin ouvrier, il est évident que la question de la mort, est prégnante. Dès Totems intérieurs, cette énigme creuse la langue, car « la nuit oui la nuit frémit dans le creux de sa bouche et dans ses artères étouffe le fluide des anges morts ». Du second, que je connais moins, ayant moins fréquenté ses textes, il est aussi certain, que cette nébuleuse du langage, de même le poursuit, peut-être avec moins de hargne dans la langue, mais non pas moins d’intensité. Il explique ainsi que c’est cette part d’ombre qui hoquette en nous face à la mort des autres. « La mort encore clignote la mort est vert acide » (Cadastre du clair/obscur, ed. Atelier de l’agneau). Deux auteurs, de générations différentes, qui en viennent à partager l’impartageable. Et c’est là le défi de ce livre la question de partager dans la langue ce qui même pour soi s’échappe et se retire, se défile face au temps, face aux traits de l’écriture.
En fait, ce qu’ils en viennent à partager n’est pas de l’ordre justement de la mort, qui est l’irréalisable pour la langue, puisque c’est justement son inter-dit, mais plus précisément, le reflet de nous-même face à la mort, ou pour reprendre davantage Blanchot que Bataille, non pas la mort, mais en quel sens l’existence se ressent dans le mourir, se constitue matérielle et vibrante dans la spectralité de ce syntagme qui la hante. « Mamort m’enrôle / Au balcon, au miroir / Cadavre pend. »
Et c’est justement là, que non seulement le dialogue est possible, mais qu’il est nécessaire, en tant que lieu même de la possibilité de poser par l’autre, mais aussi pour lui, ce que c’est que le témoignage de l’inexorable de notre propre finitude. Car c’est bien de là que partent les deux auteurs, qui se croisent d’une page à l’autre dans l’anonymat des paragraphes, oui, c’est bien de cette finitude de soi, et de la signature de celle-ci par la Mamort, que tout commence, cette présence de l’absente trouant et abrasant la langue, au point de la soumettre à ses propres extrémités au niveau de son dire : « Le corps tiré à quatre épingles, j’embrase mes solitudes, je fouille mes crépuscules. Mes ornières, je les gratte, je les respire. Des tessons grouillent dans mes silences, j’enrage ».
Le silence à cette présence d’absence de la mort, ne sont autre que ce mal-confort de la langue elle-même, irrémédiablement attirée vers le dire, et qui pourtant sans pouvoir réfréner cet appel, ne peut faire autrement que de sentir l’acidité du trou de présence qui vient éroder, laminer et soumettre à l’illusion, toute prétention d’en tenir un dire, car « Mamort se barbouille le visage de suie, remplit ses orifices de poivre, de girofle, de salpêtre et de boue ». Elle attise et démange le dire tout en le privant de sa possibilité de tenir en lui ce qu’elle est. Pour les deux auteurs, se questionner sur la Mamort, ainsi devient l’exploration du reflet de soi, de sa propre opacité d’être en liaison avec celle-ci. Se découvre alors pour eux, et ceci selon une certaine forme de nécessité à laquelle nous a sensibilisé depuis 30 ans Christian Prigent, que la Mamort loin d’être gouffre du discours (son échec), par cette étrangeté de sa présence en tant qu’absence est « mamelle » du dire, ouverture sereine du dire à ce qui se dérobe de lui tout en en étant la source scellée. Mamort, matrice, mater et amante de la langue, la langue toujours hantée par son point final, le clou qui la fixera à un terme à jamais indésirable.
De cette nécessité, Valprémy et Manon, ouvrent alors l’idiolectal d’un rapport à soi, où toute dichotomie entre soi et le monde s’effondre. Car la Mamort tire ses visages des traces de ce qu’elle a traversé sans plus y être, de ce qui pourrait être et qui ne sera jamais.
La Mamort est ouverture aux possibles qui peuvent se réaliser ou pas, aux virtualités qui pourraient s’actualiser ou pas. La Mamort est ce reflet de soi, non pas au présent, mais à venir, en réserve d’un temps à naître dans le périr. « Est-elle nuée d’abeilles au doux bourdonnement ou coquille d’huître becquetée par la poule aux aguets ? (…) est-elle charogne pourrissante où naissent des milliers d’asticots et de frelons ? ».
La Mamort n’est plus alors la seule image de moi, de cette possibilité de mes morts, ou de la mort d’autrui (comment ne pas penser à Michaux ici), mais elle s’inscrit en moi à travers les mille détails du périr qui régit la nature, de ce périr duquel je ne peux m’abstraire qui se déverse en moi par les baies éventrées d’un regard qui ne peut trouver de sommeil absolu autrement que d’accepter la Mamort. C’est pourquoi, « je tends mes ligaments au-dessus des nausées, mes pupilles, je les relie aux sommeils des larves, aux camisoles, aux effrois des troènes », c’est pourquoi par la spectralité de ma Mamort, Valprémy et Manon insistent sur le fait que nous ne faisons pas tant face aux autres morts, qu’au chant inouï de la Mamort qui nous guette et nous tenaille, forme et grêle les image au cœur de nos êtres, « dans mon crâne fleurissent les transmutations / de la crasse en varech et du fiel en joie ». Et que c’est de là que nous tirons notre vie, nos souffles.

« Non, Mamort, peste porcine, ma scarlatine, tu n’es pas une machine à broyer les atomes et tu as beau proliférer en moi comme des métastases, tu ne peux rien contre mes ferveurs car je brûle d’un feu plus ardent que le tien »

Comme nous le constatons, loin du discours actuelle sur la mort, de ce refus du mourir (donc du vieillissement, de l’accidentalité essentielle à l’existence), loin de la sacralisation de l’immortalité sous perfusion et ordonnance, Manon et Valprémy nous ouvrent à la condition ontologique de notre humaine finitude. Leur langue, croisée, peut-être mêlée, car jamais cela n’est dit (même si une analyse stylistique quand on connaît les deux auteurs peut permettre de voir les passages écrits soit par l’un, soit par l’autre), proche de celle d’un Savitzkaya, ne tient pas alors de la peur, mais de cette angoisse féconde dont parlait Heidegger en analysant cette charnière de la mort au niveau de l’intentionnalité. Langue qui est alors déliée de la promesse aux langages communicationnels, mais qui a du accomplir une transvaluation du dire et de ses régimes symboliques pour exprimer ce qui là, au non-lieu d’une impossible ostension, a lieu. Langue organique, aux variations animalières ou végétales, langue de la matière et de la vie et non pas de l’ascèse en retrait des concepts. Langue pour dire que par la Mamort, se donne aussi l’amour, le désir, l’intensité, les tempêtes qui ravagent contrées et vie pullulante, langue qui par son abîme trouve la générosité du dire.
C’est ainsi que se révèle, cette étrange lettre ou adresse qui apparaît vers la fin du livre (pp.43-46), adresse tout à la fois douloureuse et radieuse d’amour pour celui-là qui est mort, mort-né, frère avorté, frère décimé à l’origine par la Mamort. En effet, dans ces pages, sensibles sans jamais de pathétique, sans jamais de beaux sentiments comme l’époque aime à nous les vendre, l’écriture parle de celui qui jamais ne vit le jour, qui jamais ne pu partager la vie avec celui qui écrit. Et loin de toute plainte, c’est un vrai hymne à la vie qui se tisse, Mamort, reflet des possibles de soi, qui n’auront pas eu lieu, mais « maintenant je suis calme. (…) J’ai l’amour aussi épais qu’un goitre, aussi profond qu’une grotte de houille. Petit frère, maintenant je bois à grandes gorgées le bouillon de mes vies ».
La Mamort de Christophe Manon et Michel Valprémy, est ainsi beaucoup plus qu’un simple livre de poésie, il est l’ouverture urgente à une pensée de la vie qui a réussie à quitter les illusions ontologiques de la pensée époquale de la mort. Nous aimons énormément Les ateliers de l’Agneau lorsqu’il nous donne à lire de tel livre.

[+] Voir aussi le bel hommage de Ronald Klapka sur remue.net

14 mars 2007

[Livre] Asile de Saints de Friederike Mayröcker

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mayrocker197.jpgFriedericke Mayröcker, Asile de Saints, éditions Atelier de l’agneau, 91 p., ISBN 13 : 978-2-930188-34-8, 15 €.
titre original : Heiligenanstalt, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1978, traduction Bernard Collignon.
4ème de couverture :
Chopin ses adorations haletantes, ses angoisses, la douloureuse clairvoyance de Schumann, la lucidité effarée de sa femme Clara – la roublardise de Brahms; les empêtrements douloureux, l’immense humilité du grand Bruckner, Schubert et sa pathétique légèreté, voilà ce que propose Friederike Mayröcker dans ce condensé palpitant, où les abrègements effarés de l’expression ménagent de tels espaces intérieurs, de si belles fulgurances émotionnelles, des fusions compassionnelles d’une si profonde justesse, que tous les mélomanes et autres obstinés romantiques y décèleront sans peine l’accès le plus direct aux intimités de leurs héros, révélés et saisis dans leurs éblouissements les plus sensuels, et leur quotidienneté la plus touchante.

Friederike Mayröcker, née en 1924, vit à Vienne. Les lecteurs tant en allemand qu’en français, du fait de l’intimité de l’oeuvre ont tissé un lien souvent passionné pour cette écriture dont Jean-René Lassalle avec l’atelier de l’agneau ont fait découvrir le premier livre en France : Métaux voisins.

Premières impressions :
Tout s’agence dans ce livre par touches épistolaires, par bribes, comme fragments de mélodies, jouées à plusieurs mains, de Chopin à Wojciehowski, de Brahms à Clara, de Schumann à Clara ou Brahms, fragments aussi de notes écrites de Schubert se donnant comme des climats… Écritures de fragments, faites d’inventions, de citations, de collages, de montages, comme si des croisements entres ces compositeurs, devait se composer une seule partition. Le travail de F. Mayröcker se situe dans une certaine forme de fragilité des mots, sans toutefois se départir de la violence du sens. Plus qu’un livre mettant en scène des écrivains, ce travail est celui d’une friction avec l’univers personnel donnant lieu à la musique, et ceci non pas selon une approche exégétique, mais selon le double sens d’Hermès, tout à la fois dans une herméneutique et une hermétique, faisant que toute phrases écrite, soit simultanément ouverture de sens et renfermement du sens. Alors que se joue-t-il dans dans ce texte, dans cet entrelacs ? « Superpositions de plusieurs vagues, plis sur plis », où ce sont des corps vivants, animés de passions et de doutes, de souffrances qui donnent naissance à la musique./PB/

22 août 2006

[Livre] théoriRe, actes (essai), Denis Ferdinande

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Denis Ferdinande théoriRe, actes (essai), Atelier de l’agneau , isbn : 2-930188-85-5, 101 pages, accompagné du DVD :  » Dolly ou les oies sauvages » 15 €.

4ème de couverture :
« … la voix, telle voix comme il est plus que susceptible d’en passer dans l’air du temps, de qui passe et pense : « Où en est-on (où en êtes-vous, littérateurs) avec cela qui s’appelle « littérature » ? Que s’y passe-t-il encore ? Y a-t-il une justification (un sens) à cet « encore » de la littérature ? Qui peuvent bien être les acteurs d’un tel « encore » à l’heure où se pose la question de sa justification (de son sens) ? Quelle heure est-il d’ailleurs, ou alors : … de quand date-elle, cette heure ? Sauraient-ils — fût-ce un seul d’entre vous ces acteurs — se dérober à la question, voire : sauraient-ils s’y dérober si la question leur était posée de sorte qu’ils ne puissent s’y dérober ? Si oui, qu’advient-il ? Et qu’advient-il de la question si rien n’advient ? À l’inverse, qu’advient-il si aucun ne s’y dérobe ? »

Un essai — voire « essai d’essai » — essai de réponse, réponse si possible, en fait : façon (singulière) de réponse, à la demande — hier formulée par nombre d’aînés, non des moindres, à l’adresse des jeunes auteurs — de s’atteler à quelque chose comme la théorie-en-littérature… Théorire, donc : il y aura eu de toute évidence malentendu de ma part, ou alors aurais-je initialement souhaité répondre de façon stricte, avant la survenue de tel incident, fâcheux : l’auriculaire dérapant sur le clavier, faisant intervenir dans le mot « théorie » la lettre dont la chance voulait qu’elle ne fût pas complètement méconnue… Pas méconnue, en effet, depuis A. Jarry qui au début du XXème siècle » l’introduisit, puis reprise à bon compte par C. Prigent (Ceux qui merdRent) et J.-P. Bobillot (la FaRce cRachée de la pRoésie au XXème siècle). — Vous avez dit (et rit) « filiation » ? ThéoriRe, donc : ou un certain sens du toucher, au sens exactement mallarméen du terme (traduisez :  » on a touché… à la théorie en littérature ! »). Toucher de prime abord irrecevable — est-ce à dire sacrilège ? — qu’il s’agira de maintenir comme tel afin d’explorer ou plutôt exposer, en tant que fable, le socle ou le principe de toute recevabilité en la matière. Est-ce à dire de façon toute théorique ? Ne serait-ce pas là précisément le risque, risque d’aporie ? Pour autant…

Denis Ferdinande est né en 1978 à Lille et vit actuellement à Montpellier. Il a déjà publié, chez le même éditeur, Critère du cratère (collection architextes), et anime la revue littéraire et critique Marge 707.

Premières impressions :
Ce texte, accompagné d’un DVD, se présente bien en effet comme un essai sur l’essai. Essai, non pas à comprendre en tant qu’objet intellectuel, formaté universitairement, mais essai compris dynamiquement, en tant que tentative. Ce livre se présente comme un essai : il regroupe par fragments, par grappes de remarques, par colonnades, par chapitres qui se juxtaposent, par textes qui sont biffés, ordonnés, un ensemble de remarques, d’injonctions, de détails, concernant cette question de la possibilité d’une pensée théorique concernant la langue, la poésie. Essai qui dès lors se découvre théorire : à savoir qui en chacun de ses instants vient nier le sérieux de ce qui est énoncé, le travestit, le parodie, en montre les mécanismes, les logiques, les stratégies et ceci par le glissement constant tout aussi bien de la langue que de ses argumentations.
D’emblée, le livre de Denis Ferdinande, frappe par sa qualité et sa maturité critique. De même le DVD, « Dolly ou les oies sauvages », film documentaire fictionné sur la possibilité de faire un film, de raconter cette histoire là dont il sera question, témoigne d’un travail très maîtrisé, entre Godard et Léo Carax.
À n’en point douter je reviendrai sur ce très bon livre de Denis Ferdinande en chronique. PB

12 novembre 2005

[Livre] eff& mes rides, Jean-Pierre Bobillot (atelier de l’agneau)

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eff&, mes ridesfragments d’un Retable Païen

jean-pierre Bobillot

Editions Atelier de l’Agneau

85 pages + CD, ISBN : 2-930188-83-9, 12€

Atelier de l’Agneau, Le Vigneronnage, 33220 St-Quentin-de Caplong

4ème de couverture :Eff&, mes Rides : poëmes au j/our l’année, bruts de m/arges & de rages, bruits de délangage ; ex/péri/mentations libres de tout fil d’Art/iane, indemnes de tout proj& les englobant : comme la constitution d’un recoeil —ou recul. Ogré des mots, je vieillis. Au ggrain —groin —du teXte, je veille.

( ) d’un retable païen : la re/prise — Patchwork in Progress —en compte (mesures, lettres, syllabes) des substrats é/puisés, riches peut-être de cet é/puisement —Potlatch — : le judéo-chrétien, le gréco-latin. (Sans compter… leurre lointaine synthèse : la video-latrine !) Un bon terreau, un bon humus, un bon fumier sont une aubaine : encor faut-il, élégamment (avec les formes & l’humoeur), s’en décrotter. C’est peut-être ça, la modernité — saveurs & chaleurs, c’est bien le diable!— du teXte.

Dédicaces, adresses, référence : c’est déjouer —a) l’insouci, chronique dans la littérature occidentale, de la forme (opposée au « sens », méprisée en tant qu’artifice, en fait, au nom d’un increvable Idéalisme qui redoute, plus que tout, les sens de cette forme… au nom de l’Essence) ; —b) la haine, très bien portée ces derniers temps, du théorique (opposé par je ne sais quel tour de passe-passe idéologique, à la vie ou à quelqu’autre alibi, tout aussi flou). Mais préférence dans déférence, je souris…

J-P.B. 23.8.84 / 20.2.05

Premières impressions : Livre très bien réalisé par Françoise Favretto. Cet ensemble non pas déconstruit, mais saisi dans la geste vive d’une non-construction, donne à voir cette modernité à laquelle se rattache Jean-Pierre Bobillot, et qui n’est pas sans croiser dans ses horizons celle qui est défendue par Prigent, même si ce dernier se réfère quasi-jamais au premier. Donc, fragments d’années écoulées au rythme de l’inscription d’une pensée qui croise textualité poétique et réflexion théorique ou politique (p.20). La question qui se pose, quel sera l’héritage de cette modernité. Question qui en ce début de XXIème siècle se pose de plus en plus, je crois…

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