Libr-critique

31 décembre 2017

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Le mieux, pour bien franchir le cap de 2018, est de lire/commander ces ouvrages incontournables parus depuis un an : La Poésie motléculaire de Jacques Sivan ; le numéro de NU(e) consacré à Jean-Claude Pinson ; le Dictionnaire de l’autobiographie.

 

â–º La Poésie motléculaire de Jacques Sivan, Al dante, 456 pages, 25 €. [Un inédit de Jacques Sivan vient d’être mis en ligne sur Remue.net]

Éditer un tel volume pour saluer une œuvre importante de ces trois dernières décennies (Jacques Sivan : 1955-2016) est tout à l’honneur des éditions Al dante, à nouveau pilotées par son fondateur Laurent Cauwet : de la belle ouvrage, pour les yeux comme pour les oreilles ! Mais nulle folie : ce ne sont point des œuvres complètes, mais un choix de textes parus en revues et/ou en volumes entre 1983 et 2016 (textes intégraux ou extraits : Album photos, Le Bazar de l’Hôtel de ville, Sadexpress, Similijake, Des vies sur deuil polaire, Alias Jacques Bonhomme, Pendant Smara…).

Les textes liminaires, signés Vannina Maestri, Emmanuèle Jawad, Jennifer K. Dick, Gaëlle Théval, Luigi Magno et Jean-Michel Espitallier, constituent une excellente ouverture sur la poétique de Jacques Sivan : l’écriture motléculaire ressortit à un art du montage, à une poésie du dispositif, au ready-made duchampien (G. Théval). Ni complètement phonétique, ni complètement glossolalique, c’est un idiolecte qui remet en question la lisibilité ambiante, se veut critique jusqu’à revêtir une dimension politique évidente, comme dans Le Bazar de l’Hôtel de ville. Des "blocs d’écritures" pour exprimer "des fragments de réalités" (V. Maestri) : c’est dire que cette écriture pose la question de la "difficile appréhension" du monde (cf. E. Jawad).

 

â–º NU(e), n° 61 : "Jean-Claude Pinson" (numéro coordonné par Laure Michel), automne 2016, 218 pages, 20 €.

Ce somptueux numéro de l’élégante revue NU(e), tout en papier glacé, est consacré à un poète-philosophe dont on gagnerait à (re)découvrir l’œuvre : Jean-Claude Pinson, celui-là même grâce auquel "nos vies sont poétiques" (Jean-Pierre Martin). Aux inédits de l’auteur et à l’entretien d’abord publié sur Libr-critique ("Jean-Claude Pinson : poéthiquement impur"), s’ajoutent les témoignages et réflexions de Jean-Pierre Martin, Pierre Bergounioux ("Mon camarade chinois"), Yoann Barbereau ("Le Petit Maquisard des pins") et d’Arnaud Buchs ("Une écriture pour la vie"). Tandis que Renée Ventresque retrace le long cheminement que constitue son "devenir-écrivain", James Sacré reparcourt l’œuvre, de J’habite ici (1990) à Alphabet cyrillique (2015), à la lumière d’un motif élémentaire pour qui entend habiter le monde en poète, la cabane. Michel Deguy met en regard la poéthique de Pinson et la poétique de Leopardi. Pour Philippe Forest, cette poéthique a le mérite, contre les postmodernes, de redonner toute son importance à la notion d’"expérience" ; Alexander Dickow étudie ce concept avec beaucoup de pertinence dans une étude fouillée ("Les Poéthiques de Jean-Claude Pinson"). Stéphane Bouquet explore les "géographies" de l’écrivain ; Michel Collot interroge son lyrisme ("Sentimental et naïf ?") – lequel fait l’objet de deux articles fort intéressants pour clore le volume : Michael Bischop, "Jean-Claude Pinson et les mots de la tribu" ; Laure Michel, "Un lyrisme free jazz".

 

â–º Dictionnaire de l’autobiographie. Écritures de soi de langue française, sous la direction de Françoise Simonet-Tenant, Honoré Champion, 848 pages, 65 €.

Cette somme élaborée par près de deux cents spécialistes n’est pas seulement un dictionnaire des auteurs et des œuvres de Christine de Pizan (1365-1429) à Chloé Delaume (née en 1973) : c’est aussi et surtout "un instrument de réflexion sur les écritures de soi, sur leurs formes, leurs fonctions, leur histoire, leur poétique, mais aussi sur le rapport des auteurs aux écritures de soi quand bien même ce rapport est redouté, dénié, refusé" (p. 9). On y trouve ainsi des synthèses par pays : Afrique centrale (et la problématique du "sujet postcolonial"), Europe centrale, histoire du genre en France par périodes, Maghreb, Moyen-Orient, Québec, Russie… Par thèmes plus ou moins attendus : aveu, avortement, camps, clandestinité, corps, deuil, éducation, érotisme, exil, famille, folie, guerre, handicap, homosexualité, identité, narcissisme, nom propre, rêves, secret, sincérité, suicide, vieillesse… Par formes et concepts : antiautobiographie, antimémoires, aphorisme, autofiction, autosociobiographie, BD, biographème, blog, confessions, CV, journaux intimes et extimes, fragment, liste, mémoires, roman autobiographique, témoignage (même sur Facebook)… Au jeu des oublis : exobiographie (René de Obaldia)…

13 août 2014

[Libr-retour] Cinq mises à jour / Libr-critique dans l’espace littéraire numérique

 Après huit ans et quelque 1650 posts, il est crucial de mettre à jour des publications anciennes que les diverses refontes du site ont rendu inaccessibles ou qui nécessitaient une relecture/remise en forme : c’est ainsi que vous pouvez (re)découvrir ci-dessous – par ordre chronologique – cinq articles fondamentaux dont la première mise en ligne remonte à 2006-2007. C’est aussi l’occasion de refaire le point sur le projet de LIBR-CRITIQUE ("LC dans l’espace littéraire numérique").

 

Cinq articles mis à jour

â–º Fabrice THUMEREL, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006) : long travail qui, centré sur la confrontation Sartre/Bourdieu, n’en livre pas moins une réflexion sur le rôle critique de l’intellectuel aujourd’hui.

â–º Philippe CASTELLIN, "La Guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité" (26/01/2006 : avant-garde, modernité et post-modernité).

â–º Fabrice THUMEREL, longue chronique datée du 3 janvier 2007 sur un récit autobiographique que son auteur, Jacques Roubaud, nomme "multiroman" (Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+ 1) autobiographies, Fayard, 2006).

â–º Philippe FOREST, « Le "retour au réel" : un lieu commun critique, ses limites, ses usages » ("Manières de critiquer", 08/10/2007 : un point de vue important sur l’histoire de notre modernité).

â–º Isabelle ROUSSEL-GILLET, "L’Usage de la photo, de Annie Ernaux et Marc Marie. Échos et écarts avec Sophie Calle : quand il n’y a pas photo… au montage" (dossier "Annie Ernaux : une œuvre de l’entre-deux", 23/11/2007).

 

LIBR-CRITIQUE dans l’espace littéraire numérique

1. Revenons tout d’abord sur la mutation qu’introduit dans le champ pratique des internautes la collusion au sein du label choisi entre les champs sémantiques de "libr(e)" et de "critique".
Pour décrire synthétiquement les pratiques des internautes, y compris dans la sphère culturelle, on peut s’appuyer sur la trilogie conceptuelle : libertéimmédiatetégratuité. Sur internet, le sentiment de liberté explique la prédominance d’un discours spontané qui prend la forme d’écritures-exutoires (journal intime – que cette invention technologique permet d’illustrer facilement -, poésie sentimentale et naïve – pour reprendre la terminologie de Jean-Claude Pinson -, divanitations diverses…) ou de réactions épidermiques (commentaires "à chaud", polémiques, etc.). Quant à l’immédiateté, elle a souvent pour corollaire la facilité. Car la migration vers internet s’effectue avant tout au plan pragmatique, qu’il s’agisse de mettre en ligne des informations, de courtes chroniques, des documents écrits, sonores ou visuels (à consulter et/ou à télécharger). Il n’est évidemment pas question ici de nier l’intérêt de la libre circulation des savoirs (fonction didactique), mais plutôt de constater que, dans les domaines intellectuels et artistiques priment les fonctions de divertissement et de thérapie (expressions spontanées) ou les seules fonctions informative et documentaire. Cette relation immédiate à un medium de l’immédiateté s’accompagne en outre d’un sentiment de gratuité, au sens économique, certes, mais aussi philosophique : le flux numérique nuit à la densité doxique, au poids éthique et ontologique des prises de position ; autrement dit, sur internet, la quantité et la célérité des échanges favorisent la superficialité, le désengagement, voire l’irresponsabilité. Cette logique des flux permet de comprendre pourquoi l’espace des blogs répertoriés comme "littéraires" – labellisation qui, à elle seule, est un complexe objet d’étude sociogénétique – est en fin de compte régi par une puissance homogénéisante.

Le postulat en germe dans le label "Libr-critique" : il ne saurait y avoir de liberté sans médiation réflexive (sans réflexion ni réflexivité, donc) ; de projet créatif sans négativité critique. De sorte que les principales rubriques sont consacrées à des travaux très élaborés, qu’ils relèvent de la critique, de la recherche (universitaire ou non), ou encore de la création textuelle ou numérique ; qu’est requis l’engagement pleinement assumé de tous les auteurs ; que les membres de la rédaction sont censés prendre la distance critique nécessaire à toutes leurs prises de position, y compris dans les espaces réservés aux commentaires.

Comment prétendre offrir des "critiques libres" et être dans le Marché ? et donner dans la spontanéité irréfléchie ?

2. LIBR-CRITIQUE affirme sa résistance face aux trois lignes dérivantes qui nuisent à l’autonomie du champ littéraire, et en particulier à la spécificité de son espace de circulation restreinte (celui des écritures exigeantes et/ou expérimentales). Concentrons-nous sur la traduction dans cet espace-là  du consumérisme ambiant. La première forme spécieuse est une espèce de laisser-aller marchéiste  qui s’est développé à grande vitesse : mettons sur le Marché les produits labellisés "littéraires" les plus variés, et le Marché rendra son verdict, c’est-à-dire fera le tri. La deuxième ressortit à un fonctionnalisme esthétique primaire qui a pour corollaire un aquoibonisme critique : à quoi bon les élucubrations critiques, seul vaut ce constat = ça marche ou ça ne marche pas ; ça résiste ou ça ne résiste pas. Et basta ! La troisième n’est que l’accentuation de la précédente : le défaitisme critique, ou, pire, sa capitulation (que peut-on ajouter au simple plaisir de lecture ? aux propos de l’auteur, qui, n’est-ce pas, est le mieux placé ? à la quatrième de couverture et au dossier de presse, qui, non seulement sont produits par des personnels de plus en plus qualifiés, mais en outre arborent les recommandations les plus diverses ?)…

Le point commun entre ces trois positions – en partie favorisées par l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs (auteurs, commentateurs, attachés de presse, etc.) en phase avec la logique libérale et quasiment dépourvue de culture théorique – est le fantasme d’une communication directe entre auteurs/textes et lecteurs dont l’origine est à rechercher du côté de la pensée dominante. En ces temps de culture-pour-tous, non seulement le lecteur est un consommateur comme un autre, mais en outre sa modélisation est conforme à ce parangon que constitue l’homo economicus : doté de toutes les compétences et dispositions requises, il est autonome… en théorie, bien sûr.

Si, bien évidemment, la théorie ne génère pas forcément de la "bonne littérature", si la lecture n’est pas l’apanage de la critique et si, par ailleurs, le critique ne saurait être le détenteur patenté du sens de l’œuvre – ou de sa vérité, comme on voudra –, il n’en reste pas moins vrai que toute œuvre d’importance présuppose une nouvelle relation pratique et théorique aussi bien au monde sensible qu’au monde social et à la sphère littéraire, et qu’il est d’autant moins aisé d’en rendre compte qu’elle est le plus souvent complètement implicite et que l’auteur ne peut nous servir de recours puisque n’en ayant pas lui-même une conscience claire. Qui plus est, qu’appelle-t-on littérature si ce n’est l’ensemble des pratiques et des théories ? Qu’est-ce que la littérature sans une théorie poétique ou une théorie de l’histoire littéraire ?

LIBR-CRITIQUE n’est pas un simple inventaire de textes et de créations diverses ; son objectif n’est pas de mettre à disposition et de présenter des produits qui correspondent à l’éventail des goûts actuels – n’est ni d’être éclectique, ni de prétendre à l’exhaustivité.

3. Libr-critique a donc été créé contre les dérives liées à ce nouveau medium qu’est internet et aussi, comme toute véritable entreprise, pour combler un manque : celui d’un no man’s land libre & critique qui, en tant que lieu d’édition et de réception, défende les pensées atypiques et les écritures exigeantes ; d’un lieu alternatif interdisciplinaire qui soit ouvert, indépendamment de toute chapelle et de toute mode, à toute contribution inédite aux plans formel et thématique. C’est dire que, même si nous sommes sensibles à la modernité carnavalesque et nous optons pour une certaine conception du postmoderne (en particulier dans les domaines des créations sonores, visuelles et multimédia), nous n’avons pas d’a priori, et que notre seul refus concerne les formes usées, qu’elles soient "traditionnelles" ou "modernes", voire "postmodernes". Cette restriction n’est pas sans conséquence, puisque, de fait, elle élimine la majeure partie des œuvres produites – publiées ou à publier. Elle présuppose bien évidemment de notre part un jugement motivé : c’est en fonction de notre expérience, de nos savoirs et compétences que nous estimons caduques certaines formes-sens (je reviendrai ci-après sur le problème de la valeur). Mais le plus important c’est que Libr-critique, récusant systématisme, univocité et unidimentionnalité, crée un espace dont le mode de fonctionnement est décentralisé : non seulement les membres de la rédaction sont libres de leurs contributions, mais encore et surtout le chantier collectif qu’offre le site suit les lignes de fuite que constituent les projets et propositions d’intervenants extérieurs, les diverses manifestations auxquelles nous sommes invités, les works in progress… Aussi peut-on parler d’espace dialogique ou d’espace communicationnel (Habermas).

→ Contre les flux entropiques, Libr-critique est ainsi un lieu multipolaire – et non pas groupusculaire comme à l’époque des dernières avant-gardes – dont l’objectif est, tout en se gardant de l’éclectisme et en veillant à l’équilibre entre endogène et exogène, de faire circuler des objets formels et conceptuels, de produire des réactions polynucléaires, des interactions épiphaniques… On le voit, au moyen d’un mode de libre circulation, il s’agit d’éviter l’institutionnalisation qui guette toute revue, du moins à un moment donné : sa périodicité, sa reconnaissance, le fonctionnement de son comité de rédaction, ou encore le poids symbolique de ses membres, sont autant de facteurs qui la font souvent tomber dans une logique d’appareil, la transformant en machine factuelle et hégémonique (une fois réifiée sa finalité – esthétique, philosophique, etc. -, elle devient un objet sans objectif, objet commercial donc).
À une époque de restauration littéraire, dans le prolongement de toutes les initiatives qui, depuis la Belle Époque, proposent des alternatives au circuit de production commercial – des revues artisanales aux revues en ligne, en passant par le Mail Art -, Libr-critique résulte de la volonté d’opposer des machines désirantes et pensantes à la machinerie consumériste qui cancérise tous les mondes habitables, y compris l’univers culturel, la forte énergie dissolvante à la force d’inertie pétrifiante (le moléculaire au molaire, pour le dire à la façon de Deleuze et Guattari), les résistances vivisonnantes et centrifuges aux puissances homogénéisantes et centripètes.

4. Libr-critique doit encore sa raison d’être au vide laissé par la critique journalistique comme par la critique universitaire. Annexée par la logique et la logistique commerciales, la première se borne le plus souvent au seul faire-vendre, ignorant les productions du pôle de circulation restreinte, pratiquant l’amalgame ou défendant des produits interlopes, et devenant de plus en plus insignifiante, ne serait-ce que par la réduction de l’espace attribué dans un état du champ où la littérature est une valeur en chute libre. Quant à la seconde, bien qu’elle se soit considérablement développée et transformée, elle relève encore d’une temporalité différée, fait encore globalement prévaloir le savoir sur le savoir-faire et se révèle encore en partie affectée par cette double postulation : soit elle peine à opérer le passage des valeurs sûres de la littérature classique et moderne aux contemporains qui s’efforcent de s’extraire du système normatif pour construire l’horizon à venir, se réfugiant alors dans l’indifférence ou des postures conservatrices ; soit, pour s’être convertie trop rapidement à la littérature en train de se faire, elle tombe dans ces travers de prosélytes que sont l’enthousiasme naïf et le ralliement spontané aux valeurs dominantes, ou retombe dans un conservatisme endémique tendant à privilégier les œuvres lisibles.

→ Dans ces conditions, Libr-critique a pour vocation de mettre au service de la littérature actuelle, non seulement les savoirs les plus variés possibles (universitaires ou non), mais encore de véritables "manières de critiquer" (formule de Francis Marcoin avec qui j’ai lancé en 2001 la collection du même nom aux Presses de l’Artois). Ce qui revient à combler le déficit propre au double système critique en place par le fait même de combiner savoir et savoir-faire, actuel (chroniques approfondies sur les nouvelles parutions) et inactuel (dossiers et articles de recherche sur des problématiques plus générales, transhistoriques).
Ici encore, il faut se prémunir contre toute simplification abusive. C’est justement parce que nous nous inscrivons dans l’économie des biens symboliques que, dans un état du champ où, d’une part, la saturation du réseau entraîne l’invisibilité et l’éphémérité des œuvres non formatées, et d’autre part, la culture de la gratuité est devenue majoritaire, faire connaître (dimension économique) et reconnaître (dimension symbolique) une œuvre sont les deux aspects indissociables d’une même lutte en faveur d’une conception de la littérature fondée sur la valeur.
Avant que de revenir sur cette fameuse question de la valeur, précisons que, si nous sommes l’un des rares lieux à recenser de nombreux ouvrages publiés par ceux que l’on nomme les "petits éditeurs" – conformément au postulat selon lequel la valeur des œuvres n’est en rien proportionnelle à la surface médiaticommerciale de son lieu d’édition -, inversement, nous ne nous interdisons pas d’écrire sur des textes lancés par des lieux économiquement importants (filiales de grands groupes, "grands éditeurs").

5. Dans un monde anomique, en quoi peut bien consister la valeur littéraire ? Par valeur littéraire, j’entends, non pas la totalisation des qualités intrinsèques de l’œuvre, mais le jugement qualitatif que portent légitimement sur les productions et les positions les seuls acteurs spécifiques du champ (critiques et écrivains principalement), qui, en mettant à distance la doxa, en fonction de leurs seules dispositions et compétences, examinent dans quelle mesure telle ou telle posture modifie l’espace littéraire contemporain – c’est-à-dire la production auctoriale et éditoriale, la réception critique et publique -, voire se prononcent sur l’innovation formelle, éthologique ou conceptuelle de telle ou telle œuvre.
Reste qu’il nous faudra de plus en plus rendre compte d’objets non identifiés, car le processus de sortie de l’"œuvre" comme du label "littéraire" a tendance à s’accélérer depuis la fin du siècle dernier : s’ils échappent à la "valeur littéraire", ils n’en relèvent pas moins d’une description immanente, d’une évaluation sociogénétique, voire d’un premier jugement sur leur portée/originalité.

24 juillet 2012

[Chronique] Annie Ernaux. Se mettre en gage pour dire le monde (Spécial Annie Ernaux 2/2)

Thomas Hunkeler et Marc-Henry Soulet dir., Annie Ernaux. Se mettre en gage pour dire le monde, éditions MetisPresses, été 2012, 224 pages, 25 €, ISBN : 978-2-940406-65-4.

"Je vois l’écriture comme une hyperconscience sur des étendues mouvantes d’inconscience" (Annie Ernaux, "Écrire, c’est toujours au présent", entretien avec les deux éditeurs du volume, p. 211).

« "Que signifie le fait de "se mettre en gage" dans et à travers la littérature ? Quelles sont les formes de l’écriture engagée aujourd’hui, un demi-siècle après Sartre ? Jusqu’à quel point l’héritage boudieusien informe-t-il l’entreprise littéraire d’Annie Ernaux au-delà de ses célèbres récits sociologiques comme La Place ou Une femme ? », telle est la problématique centrale de ce volume homogène d’un très grand intérêt pour les études ernausiennes.

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22 juillet 2012

[News] Spécial Annie ERNAUX (1/2)

Dans le même temps que se déroulait le premier Colloque international de Cerisy sur son œuvre (6-13 juillet 2012) paraissaient les Actes du colloque de Friburg (MetisPresses) et le point de vue d’Annie ERNAUX sur l’actualité politique dans le mensuel Le Monde – en écho au volume dirigé par Thomas Hunkeler et Marc-Henry Soulet, Se mettre en gage pour dire le monde.

Ces deux événements universitaires – qui font suite au colloque d’Arras (Fabrice Thumerel dir., Annie Ernaux : une œuvre de l’entre-deux, Artois Presses Université, 2004) comme à celui de Toronto (Sergio Villani dir., Annie Ernaux. Perspectives critiques, éd. Legas, 2009 – avec une excellente Bibliographie), et précèdent celui de Rouen ("L’intertextualité dans les livres d’Annie Ernaux", sous la direction de Robert Kahn, Laurence Macé et Françoise Simonet-Tenant, Université de Rouen, 14 et 15 novembre 2013) – confirment qu’une majeure partie des lecteurs et critiques d’Annie Ernaux sont eux-mêmes des transfuges de classe qui, tout à fait logiquement, se mettent à "lire à la première personne" (Lyn Thomas).

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16 juillet 2012

[Revue] Roman 20-50, n° 53 : Richard Millet

Roman 20-50, Université de Lille III, n° 53 : "Richard Millet, La Gloire des Pythre, Lauve le pur et Ma vie parmi les ombres" (études réunies par Christian Morzewski), juin 2012, pp. 3-108 pour le dossier critique.

Suite aux Actes du premier colloque international consacré à l’œuvre de Richard Millet (Richard Millet : la langue du roman, Artois Presses Université, 2008), Christian Morzewski a orchestré un dossier dense qui porte sur trois romans majeurs de l’écrivain.

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22 juin 2012

[News] Culture(s) et autofiction(s), colloque de Cerisy

Le colloque de Cerisy qui suit celui sur Annie ERNAUX, sous la direction de Isabelle GRELL et de Arnaud GENON, explore un territoire proche : "Culture(s) et autofiction(s)". On ne manquera pas de s’inscrire à cette manifestation qui réunit écrivains et chercheurs : réserver ici.

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20 juin 2012

[Entretien] La poésie pour « quoi faire », entretien de Liliane Giraudon avec Sylvain Courtoux

Comme premier volet du diptyque consacré à Liliane Giraudon, voici l’entretien qu’a mené à bien un poète de la génération suivante dont il a déjà été beaucoup question sur Libr-critique : Sylvain Courtoux. Le second portera sur son dernier livre, Les Pénétrables – qui est du reste évoqué dans cette discussion passionnante.

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14 juin 2012

[News] L’oeuvre d’Annie Ernaux : le temps et la mémoire (colloque de Cerisy)

Depuis le premier colloque international que j’avais organisé à l’Université d’Artois (Arras) il y a déjà dix ans, l’œuvre d’Annie Ernaux s’est enrichie de livres majeurs (L’Usage de la photo, Les Années, L’Autre Fille, et dernièrement L’Atelier noir) et a fait l’objet de nombreux travaux et colloques. Sa réception franchit une étape supplémentaire avec le colloque organisé à Cerisy-la-Salle du 6 au 13 juillet par Francine Dugast, Francine Best et Bruno Blanckeman. [Pour s’inscrire ou obtenir d’autres informations : ici]

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6 décembre 2011

[Dossier Ernaux – 4] « Ã‰crire une histoire, c’est tarte » (Annie Ernaux, L’Atelier noir), par Isabelle Grell et Fabrice Thumerel

Annie Ernaux, L’Atelier noir, éditions des Busclats, automne 2011, 208 pages, 15 €, ISBN : 978-2-36166-009-3. [Lire le 3e volet du Dossier]

Reconnue au moment même où les études génétiques étaient en plein essor, comme bon nombre d’écrivains majeurs, Annie Ernaux prend soin de son patrimoine avant-textuel : jusque La Place (1984), dont il ne lui reste que les feuillets non repris dans la version publiée et le roman commencé sur son père, elle ne garde pas ses manuscrits et brouillons ; depuis Une femme (1986), elle « conserve tous les brouillons, et depuis La Honte, premier texte saisi sur ordinateur, une grande partie des tirages » (entretien avec l’auteure). Un passage de L’Atelier noir, dans lequel le futur antérieur programme un effet de lecture, va nous permettre de saisir tout l’intérêt qu’il y avait pour elle à publier, après une partie de son journal intime (Se perdre en 2001, en plus de quelques fragments en revues), son journal d’écriture : « Ce qui sera bouffon, si on publie un jour ce journal d’écriture, en fait de recherche à 99%, c’est qu’on découvrira à quel point, finalement, la forme m’aura préoccupée. Bref, ce qu’ils appellent la littérature » (p. 125). Nous entraîner dans son laboratoire d’écriture, c’est souscrire à la définition flaubertienne – qui deviendra un canon de la modernité – de la littérature comme souci de la forme, et par là même répondre à ses détracteurs qui l’accusent de « facilité ».

Ayant eu accès à l’essentiel de ce journal de recherche qui couvre les années 1982 à 2007 (soit la période allant de 1989 à 1998 : p. 51-166 dans ce volume), j’ai pu analyser dès 2002 le processus scriptural propre à Annie Ernaux (cf. « Littérature et sociologie : La Honte ou comment réformer l’autobiographie », dans Le Champ littéraire français au XXe siècle, Armand Colin, 2002, p. 83-101). Du reste, les pages datées de 1989 et de 1998 ont paru en 2001 dans la revue Les Moments littéraires (Anthony ; p. 15-31). Cela dit, m’intéresse ici l’orientation de ce livre : cette chambre noire où se trouve gravé l’instant se concentre sur ce « passage » que constitue « l’histoire d’une femme de 1940 à l’an 2000 », c’est-à-dire Les Années (p. 137). Je tiens à remercier Isabelle Grell de m’avoir envoyé son texte en me proposant de me joindre à elle pour l’article. /FT/

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4 décembre 2011

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de décembre, deux Libr-événements (103e Millefeuilles et une Journée sur les Mutations numériques) et Libr-librairies (1/2).

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5 novembre 2011

[Revue] Tumultes, n° 36 : « Ã‰critures de soi entre les mondes. Décrypter la domination »

Tumultes, éditions Kimé, n° 36 : "Écritures de soi entre les mondes. Décrypter la domination", sous la direction de Martine Leibovici, printemps 2011, 232 pages, 20 €, ISBN : 978-2-84174-556-2.

"Je dis que ceux qui condamnent les tumultes de la noblesse et de la plèbe blâment ce qui fut la cause première de l’existence de la liberté romaine et qu’ils sont plus attentifs au bruit et aux cris qu’ils occasionnaient qu’aux bons effets qu’ils produisaient" (Machiavel).

Suite à la parution du 36e numéro, quelques responsables et contributeurs de ces Cahiers du Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques (Université Paris Diderot – Paris VII) – fondés il y a une vingtaine d’années déjà – ont participé le dimanche 16 octobre au 21e Salon de la revue à Paris. Au sommaire de cette livraison quadripartite : en ouverture, Patrick Hochart ("Tout dire ? La parrèsia de Rousseau") et Martine Hovanessian (Michel Leiris : écrire les formes de l’asservissement") ; pour "décrypter la domination", Annick Madec ("Écriture autobiographique et concision démocratique"), Fabrice Thumerel ("Retour à / retour sur… Sociogenèse d’un paradigme heuristique. Retour à Reims de Didier Éribon) et Martine Leibovici ("Le Verstehen narratif du transfuge. Incursions chez Richard Wright, Albert Memmi et Assia Djebar") ; la deuxième partie, "L’Écriture de soi comme retour au monde", réunit Isabelle Lacoue-Labarthe ("Lettres et journaux de femmes. Entre écriture contrainte et affirmation de soi"), Jean-François Laé ("Écrire ses rêves, une conversion biographique ?"), Valérie Gérard ("Expérience vécue, expérience écrite. Sur l’écriture d’Imre Kertész") et Leonor Arfurch ("Autobiographie et mémoires traumatiques") ; enfin, dans la dernière partie intitulée "De nouvelles formes de savoir", Catherine Coquio (« Un "trimardeur" au sana de 1907. Mécislas Goldberg, science de demain et science du mourant") et Sonia Dayan-Herzbrun ("Un défit au jargon de l’authenticité. L’écriture de soi dans la pensée politique post-coloniale").

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23 septembre 2011

[Dossier Annie ERNAUX – 3] Annie Ernaux, Cinq avant-textes des Années

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Tandis que vient de paraître L’Atelier noir (éditions des Busclats, 208 pages, 15), titre des plus expressifs qu’a choisi Annie Ernaux pour une partie de son journal d’écriture, nous poursuivons le dossier avec cinq avant-textes inédits des Années que nous sommes reconnaissants à l’auteure de nous avoir donnés en exclusivité.

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15 avril 2011

[Chronique] Annie Ernaux, L’Autre Fille

Annie Ernaux, L’Autre Fille, NiL éditions, mars 2011, 80 pages, 7 euros, ISBN : 978-2-84111-539-6.

"La réalité fulgure : je suis venue au monde parce que tu es morte et je t’ai remplacée" (p. 61).

Chaque autosociobiographie d’Annie Ernaux – ou presque – rayonne à partir d’une réalité/vérité fulgurante : la mort et le destin social du père (La Place) ou de la mère (Une femme), une "passion simple", la découverte de la honte sociale suite à la folle tentative d’assassinat de la mère par le père (La Honte), l’avortement (L’Evénement), la jalousie comme "occupation" de soi par l’Autre (L’Occupation), le sexe contre le cancer (L’Usage de la photo)… Tout commence, cette fois, un dimanche estival de 1950 : à dix ans, la petite Annie Duchesne apprend comme par effraction qu’elle est ce que la psychanalyse nomme une enfant de remplacement, c’est-à-dire, dans le patois normand, une ravisée – "nom qu’on donne à une espèce particulière d’enfants nés d’un vieux désir, d’un changement d’avis des parents qui n’en voulaient pas ou plus" (La Femme gelée, Gallimard, 1981 ; rééd. "Folio", 1987, p. 13). La révélation est vécue comme un tremblement de terre : "J’avais vécu dans l’illusion. Je n’étais pas unique. Il y en avait une autre surgie du néant. Tout l’amour que je croyais recevoir était donc faux" (L’Autre Fille, 22). Le sentiment d’élection laisse place à la déréliction.

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27 mars 2011

[News] News du dimanche

En ce deuxième dimanche printanier, et à l’orée d’une semaine qui va nous conduire à notre Rencontre-débat sur les formes narratives actuelles via les entrées sur Mathieu Brosseau, La Confusion de Faust, Frédéric Valabrègue, Le Candidat et Richard Millet, L’Enfer du roman, passons en revue trois des nombreux livres reçus ces dernières semaines : Annie ERNAUX, L’Autre Fille ; Pierre JOURDE, C’est la culture qu’on assassine ; Daniel POZNER, La Danse. /FT/

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12 mars 2011

[Chronique] Sujet SD [Serge Doubrovsky]…

â–º Serge DOUBROVSKY, Un homme de passage, Grasset, janvier 2011, 555 pages, 23 €, ISBN : 978-2-246-78366-4.

â–º Régine Battiston et Philippe Weigel dir., Autour de Serge Doubrovsky [ASD], Orizons, coll. "Universités/Domaine littéraire", été 2010, 236 pages, 24 €, ISBN : 978-2-296-08766-8.

â–º Dalhousie French Studies [DFS], Dalhousie University, Halifax (Canada), volume 91 : "Serge Doubrovsky", sous la direction de Isabelle Grell, été 2010, p. 1-130, ISSN : 0711-8813.

Après avoir constitué le sujet du premier colloque organisé en France exclusivement sur son œuvre (Université de Haute-Alsace, Mulhouse, mars 2008), puis d’un numéro spécial de la revue Dalhousie French Studies dirigé par Isabelle Grell, aujourd’hui même SD est l’un des invités d’honneur du colloque "Genèses d’autofictions" dirigé par la spécialiste Isabelle Grell, cofondatrice de Autofiction.org à laquelle rend hommage l’écrivain à la page 134 d’Un homme de passage – livre dont le sujet SD est la matière et dont le caractère testamentaire est d’autant plus inscrit dans le titre que, significativement, il commence par "Je n’en peux plus" et s’achève sur "DISPARITION".

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15 janvier 2011

[Dossier sur la subversion-2] Bernard Desportes, Les failles d’un livre ambigu : retour sur Retour à Reims

Les failles d’un livre ambigu :
retour sur Retour à Reims de Didier Eribon (Fayard, 2009)

par Bernard Desportes

Suite à l’article d’Annie Ernaux sur Retour à Reims de Didier Eribon, texte grâce auquel, en mars 2010, j’ai lu ce livre, puis suite au texte récent de Fabrice Thumerel sur ce même livre, j’ai eu l’envie d’écrire à mon tour quelques notes sur Retour à Reims, non pour en faire un compte rendu ou une analyse mais plutôt pour tâcher de m’expliquer un sentiment contradictoire : celui du malaise qui avait accompagné la satisfaction que m’avait procurée cette lecture, malaise curieusement renforcé par la sympathie que m’inspiraient ces pages…

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