Libr-critique

13 août 2014

[Libr-retour] Cinq mises à jour / Libr-critique dans l’espace littéraire numérique

 Après huit ans et quelque 1650 posts, il est crucial de mettre à jour des publications anciennes que les diverses refontes du site ont rendu inaccessibles ou qui nécessitaient une relecture/remise en forme : c’est ainsi que vous pouvez (re)découvrir ci-dessous – par ordre chronologique – cinq articles fondamentaux dont la première mise en ligne remonte à 2006-2007. C’est aussi l’occasion de refaire le point sur le projet de LIBR-CRITIQUE ("LC dans l’espace littéraire numérique").

 

Cinq articles mis à jour

â–º Fabrice THUMEREL, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006) : long travail qui, centré sur la confrontation Sartre/Bourdieu, n’en livre pas moins une réflexion sur le rôle critique de l’intellectuel aujourd’hui.

â–º Philippe CASTELLIN, "La Guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité" (26/01/2006 : avant-garde, modernité et post-modernité).

â–º Fabrice THUMEREL, longue chronique datée du 3 janvier 2007 sur un récit autobiographique que son auteur, Jacques Roubaud, nomme "multiroman" (Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+ 1) autobiographies, Fayard, 2006).

â–º Philippe FOREST, « Le "retour au réel" : un lieu commun critique, ses limites, ses usages » ("Manières de critiquer", 08/10/2007 : un point de vue important sur l’histoire de notre modernité).

â–º Isabelle ROUSSEL-GILLET, "L’Usage de la photo, de Annie Ernaux et Marc Marie. Échos et écarts avec Sophie Calle : quand il n’y a pas photo… au montage" (dossier "Annie Ernaux : une œuvre de l’entre-deux", 23/11/2007).

 

LIBR-CRITIQUE dans l’espace littéraire numérique

1. Revenons tout d’abord sur la mutation qu’introduit dans le champ pratique des internautes la collusion au sein du label choisi entre les champs sémantiques de "libr(e)" et de "critique".
Pour décrire synthétiquement les pratiques des internautes, y compris dans la sphère culturelle, on peut s’appuyer sur la trilogie conceptuelle : libertéimmédiatetégratuité. Sur internet, le sentiment de liberté explique la prédominance d’un discours spontané qui prend la forme d’écritures-exutoires (journal intime – que cette invention technologique permet d’illustrer facilement -, poésie sentimentale et naïve – pour reprendre la terminologie de Jean-Claude Pinson -, divanitations diverses…) ou de réactions épidermiques (commentaires "à chaud", polémiques, etc.). Quant à l’immédiateté, elle a souvent pour corollaire la facilité. Car la migration vers internet s’effectue avant tout au plan pragmatique, qu’il s’agisse de mettre en ligne des informations, de courtes chroniques, des documents écrits, sonores ou visuels (à consulter et/ou à télécharger). Il n’est évidemment pas question ici de nier l’intérêt de la libre circulation des savoirs (fonction didactique), mais plutôt de constater que, dans les domaines intellectuels et artistiques priment les fonctions de divertissement et de thérapie (expressions spontanées) ou les seules fonctions informative et documentaire. Cette relation immédiate à un medium de l’immédiateté s’accompagne en outre d’un sentiment de gratuité, au sens économique, certes, mais aussi philosophique : le flux numérique nuit à la densité doxique, au poids éthique et ontologique des prises de position ; autrement dit, sur internet, la quantité et la célérité des échanges favorisent la superficialité, le désengagement, voire l’irresponsabilité. Cette logique des flux permet de comprendre pourquoi l’espace des blogs répertoriés comme "littéraires" – labellisation qui, à elle seule, est un complexe objet d’étude sociogénétique – est en fin de compte régi par une puissance homogénéisante.

Le postulat en germe dans le label "Libr-critique" : il ne saurait y avoir de liberté sans médiation réflexive (sans réflexion ni réflexivité, donc) ; de projet créatif sans négativité critique. De sorte que les principales rubriques sont consacrées à des travaux très élaborés, qu’ils relèvent de la critique, de la recherche (universitaire ou non), ou encore de la création textuelle ou numérique ; qu’est requis l’engagement pleinement assumé de tous les auteurs ; que les membres de la rédaction sont censés prendre la distance critique nécessaire à toutes leurs prises de position, y compris dans les espaces réservés aux commentaires.

Comment prétendre offrir des "critiques libres" et être dans le Marché ? et donner dans la spontanéité irréfléchie ?

2. LIBR-CRITIQUE affirme sa résistance face aux trois lignes dérivantes qui nuisent à l’autonomie du champ littéraire, et en particulier à la spécificité de son espace de circulation restreinte (celui des écritures exigeantes et/ou expérimentales). Concentrons-nous sur la traduction dans cet espace-là  du consumérisme ambiant. La première forme spécieuse est une espèce de laisser-aller marchéiste  qui s’est développé à grande vitesse : mettons sur le Marché les produits labellisés "littéraires" les plus variés, et le Marché rendra son verdict, c’est-à-dire fera le tri. La deuxième ressortit à un fonctionnalisme esthétique primaire qui a pour corollaire un aquoibonisme critique : à quoi bon les élucubrations critiques, seul vaut ce constat = ça marche ou ça ne marche pas ; ça résiste ou ça ne résiste pas. Et basta ! La troisième n’est que l’accentuation de la précédente : le défaitisme critique, ou, pire, sa capitulation (que peut-on ajouter au simple plaisir de lecture ? aux propos de l’auteur, qui, n’est-ce pas, est le mieux placé ? à la quatrième de couverture et au dossier de presse, qui, non seulement sont produits par des personnels de plus en plus qualifiés, mais en outre arborent les recommandations les plus diverses ?)…

Le point commun entre ces trois positions – en partie favorisées par l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs (auteurs, commentateurs, attachés de presse, etc.) en phase avec la logique libérale et quasiment dépourvue de culture théorique – est le fantasme d’une communication directe entre auteurs/textes et lecteurs dont l’origine est à rechercher du côté de la pensée dominante. En ces temps de culture-pour-tous, non seulement le lecteur est un consommateur comme un autre, mais en outre sa modélisation est conforme à ce parangon que constitue l’homo economicus : doté de toutes les compétences et dispositions requises, il est autonome… en théorie, bien sûr.

Si, bien évidemment, la théorie ne génère pas forcément de la "bonne littérature", si la lecture n’est pas l’apanage de la critique et si, par ailleurs, le critique ne saurait être le détenteur patenté du sens de l’œuvre – ou de sa vérité, comme on voudra –, il n’en reste pas moins vrai que toute œuvre d’importance présuppose une nouvelle relation pratique et théorique aussi bien au monde sensible qu’au monde social et à la sphère littéraire, et qu’il est d’autant moins aisé d’en rendre compte qu’elle est le plus souvent complètement implicite et que l’auteur ne peut nous servir de recours puisque n’en ayant pas lui-même une conscience claire. Qui plus est, qu’appelle-t-on littérature si ce n’est l’ensemble des pratiques et des théories ? Qu’est-ce que la littérature sans une théorie poétique ou une théorie de l’histoire littéraire ?

LIBR-CRITIQUE n’est pas un simple inventaire de textes et de créations diverses ; son objectif n’est pas de mettre à disposition et de présenter des produits qui correspondent à l’éventail des goûts actuels – n’est ni d’être éclectique, ni de prétendre à l’exhaustivité.

3. Libr-critique a donc été créé contre les dérives liées à ce nouveau medium qu’est internet et aussi, comme toute véritable entreprise, pour combler un manque : celui d’un no man’s land libre & critique qui, en tant que lieu d’édition et de réception, défende les pensées atypiques et les écritures exigeantes ; d’un lieu alternatif interdisciplinaire qui soit ouvert, indépendamment de toute chapelle et de toute mode, à toute contribution inédite aux plans formel et thématique. C’est dire que, même si nous sommes sensibles à la modernité carnavalesque et nous optons pour une certaine conception du postmoderne (en particulier dans les domaines des créations sonores, visuelles et multimédia), nous n’avons pas d’a priori, et que notre seul refus concerne les formes usées, qu’elles soient "traditionnelles" ou "modernes", voire "postmodernes". Cette restriction n’est pas sans conséquence, puisque, de fait, elle élimine la majeure partie des œuvres produites – publiées ou à publier. Elle présuppose bien évidemment de notre part un jugement motivé : c’est en fonction de notre expérience, de nos savoirs et compétences que nous estimons caduques certaines formes-sens (je reviendrai ci-après sur le problème de la valeur). Mais le plus important c’est que Libr-critique, récusant systématisme, univocité et unidimentionnalité, crée un espace dont le mode de fonctionnement est décentralisé : non seulement les membres de la rédaction sont libres de leurs contributions, mais encore et surtout le chantier collectif qu’offre le site suit les lignes de fuite que constituent les projets et propositions d’intervenants extérieurs, les diverses manifestations auxquelles nous sommes invités, les works in progress… Aussi peut-on parler d’espace dialogique ou d’espace communicationnel (Habermas).

→ Contre les flux entropiques, Libr-critique est ainsi un lieu multipolaire – et non pas groupusculaire comme à l’époque des dernières avant-gardes – dont l’objectif est, tout en se gardant de l’éclectisme et en veillant à l’équilibre entre endogène et exogène, de faire circuler des objets formels et conceptuels, de produire des réactions polynucléaires, des interactions épiphaniques… On le voit, au moyen d’un mode de libre circulation, il s’agit d’éviter l’institutionnalisation qui guette toute revue, du moins à un moment donné : sa périodicité, sa reconnaissance, le fonctionnement de son comité de rédaction, ou encore le poids symbolique de ses membres, sont autant de facteurs qui la font souvent tomber dans une logique d’appareil, la transformant en machine factuelle et hégémonique (une fois réifiée sa finalité – esthétique, philosophique, etc. -, elle devient un objet sans objectif, objet commercial donc).
À une époque de restauration littéraire, dans le prolongement de toutes les initiatives qui, depuis la Belle Époque, proposent des alternatives au circuit de production commercial – des revues artisanales aux revues en ligne, en passant par le Mail Art -, Libr-critique résulte de la volonté d’opposer des machines désirantes et pensantes à la machinerie consumériste qui cancérise tous les mondes habitables, y compris l’univers culturel, la forte énergie dissolvante à la force d’inertie pétrifiante (le moléculaire au molaire, pour le dire à la façon de Deleuze et Guattari), les résistances vivisonnantes et centrifuges aux puissances homogénéisantes et centripètes.

4. Libr-critique doit encore sa raison d’être au vide laissé par la critique journalistique comme par la critique universitaire. Annexée par la logique et la logistique commerciales, la première se borne le plus souvent au seul faire-vendre, ignorant les productions du pôle de circulation restreinte, pratiquant l’amalgame ou défendant des produits interlopes, et devenant de plus en plus insignifiante, ne serait-ce que par la réduction de l’espace attribué dans un état du champ où la littérature est une valeur en chute libre. Quant à la seconde, bien qu’elle se soit considérablement développée et transformée, elle relève encore d’une temporalité différée, fait encore globalement prévaloir le savoir sur le savoir-faire et se révèle encore en partie affectée par cette double postulation : soit elle peine à opérer le passage des valeurs sûres de la littérature classique et moderne aux contemporains qui s’efforcent de s’extraire du système normatif pour construire l’horizon à venir, se réfugiant alors dans l’indifférence ou des postures conservatrices ; soit, pour s’être convertie trop rapidement à la littérature en train de se faire, elle tombe dans ces travers de prosélytes que sont l’enthousiasme naïf et le ralliement spontané aux valeurs dominantes, ou retombe dans un conservatisme endémique tendant à privilégier les œuvres lisibles.

→ Dans ces conditions, Libr-critique a pour vocation de mettre au service de la littérature actuelle, non seulement les savoirs les plus variés possibles (universitaires ou non), mais encore de véritables "manières de critiquer" (formule de Francis Marcoin avec qui j’ai lancé en 2001 la collection du même nom aux Presses de l’Artois). Ce qui revient à combler le déficit propre au double système critique en place par le fait même de combiner savoir et savoir-faire, actuel (chroniques approfondies sur les nouvelles parutions) et inactuel (dossiers et articles de recherche sur des problématiques plus générales, transhistoriques).
Ici encore, il faut se prémunir contre toute simplification abusive. C’est justement parce que nous nous inscrivons dans l’économie des biens symboliques que, dans un état du champ où, d’une part, la saturation du réseau entraîne l’invisibilité et l’éphémérité des œuvres non formatées, et d’autre part, la culture de la gratuité est devenue majoritaire, faire connaître (dimension économique) et reconnaître (dimension symbolique) une œuvre sont les deux aspects indissociables d’une même lutte en faveur d’une conception de la littérature fondée sur la valeur.
Avant que de revenir sur cette fameuse question de la valeur, précisons que, si nous sommes l’un des rares lieux à recenser de nombreux ouvrages publiés par ceux que l’on nomme les "petits éditeurs" – conformément au postulat selon lequel la valeur des œuvres n’est en rien proportionnelle à la surface médiaticommerciale de son lieu d’édition -, inversement, nous ne nous interdisons pas d’écrire sur des textes lancés par des lieux économiquement importants (filiales de grands groupes, "grands éditeurs").

5. Dans un monde anomique, en quoi peut bien consister la valeur littéraire ? Par valeur littéraire, j’entends, non pas la totalisation des qualités intrinsèques de l’œuvre, mais le jugement qualitatif que portent légitimement sur les productions et les positions les seuls acteurs spécifiques du champ (critiques et écrivains principalement), qui, en mettant à distance la doxa, en fonction de leurs seules dispositions et compétences, examinent dans quelle mesure telle ou telle posture modifie l’espace littéraire contemporain – c’est-à-dire la production auctoriale et éditoriale, la réception critique et publique -, voire se prononcent sur l’innovation formelle, éthologique ou conceptuelle de telle ou telle œuvre.
Reste qu’il nous faudra de plus en plus rendre compte d’objets non identifiés, car le processus de sortie de l’"œuvre" comme du label "littéraire" a tendance à s’accélérer depuis la fin du siècle dernier : s’ils échappent à la "valeur littéraire", ils n’en relèvent pas moins d’une description immanente, d’une évaluation sociogénétique, voire d’un premier jugement sur leur portée/originalité.

20 février 2014

[Chronique] Mika Biermann, Palais à volonté, par Périne Pichon

Paul Revenaz, narrateur du Palais à volonté, est enfermé dans un asile, un lieu clos associé à un référent temporel : « aujourd’hui ». Ainsi devient-il une sorte de personnage de théâtre, évoluant devant un « palais à volonté », c’est-à-dire un décor.

Mika Biermann, Palais à volonté, P.O.L, février 2014, 183 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-8180-1976-4.

 

L’exergue nous renseigne sur la particularité du « palais à volonté » : il s’agit d’un décor unique qui se veut fidèle aux règles d’unité de temps, de lieu et d’action du classicisme. Mais Paul Revenaz outrepasse les règles : sans bouger, sans changer de lieu, sans quitter « aujourd’hui » et au présent de l’indicatif lorsqu’il évoque sa vie à l’asile, il voyage dans ses souvenirs à la poursuite de Berthe, son action principale. Ou plutôt, il se projette dans ses souvenirs, s’y met en spectacle et, usant des illusions du « palais à volonté », élabore une création dramaturgique personnelle dans le petit théâtre de sa mémoire. En ce sens, les séquences temporelles présentées comme des « souvenirs » par la narration sont construites en puisant dans différentes matières fictionnelles : on peut retrouver la trace de romans d’aventure, romans noirs ou policiers, romans de guerre, récits d’anticipation…

En ce sens, Paul Revenaz est atteint d’un bovarysme inversé : plutôt que de voir la vie à travers le prisme du roman, il évoque son passé à travers des imaginaires romanesques. Quant à l’auteur, il semble s’amuser des règles plus ou moins explicites et des clichés des différents sous-genres du roman convoqués. Notons toutefois une petite mise en garde – involontaire – du narrateur :

« Quand on aura joué tous les rôles possibles, quand on aura imprimé le motif de nos semelles dans la poussière du dernier monde de l’univers, je pourrais peut-être enfin me reposer un peu. En attendant, j’écris sur ces feuilles collées ensemble pour former un rouleau, où je jette mes souvenirs sans queue ni tête. Et alors ? Ceci n’est pas un roman, personne ne les lira jamais, surtout pas le Dr Fischli. Je n’écris pas pour comprendre, j’écris pour me distraire, j’écris pour m’en défaire, contre vents et marées, j’écris en tout petit ; […] » (p. 50).

Ce pronom « on », indéfini, symbolise Paul et Berthe, cette femme mystérieuse qu’il rencontre sur une île déserte pour la perdre ensuite et la chercher toujours. Ces deux-là sont en symbiose, surtout dans les rôles qu’ils se jouent, d’où sans doute ce pronom « on », singulier et pluriel à la fois. Donc Paul et Berthe se représentent dans des vies multiples, des mondes multiples ; Paul écrit ses souvenirs et cette vie d’aujourd’hui non pour romancer (« ceci n’est pas un roman ») mais pour « se reposer ». Pour évacuer. Clin d’œil à l’autobiographie, au fameux « pacte » implicite qui veut que le narrateur dise la vérité ? Alors que presque chaque action du livre renvoie au roman, ou du moins, à la fiction, et même aux comptines pour enfant : « Il ne saute plus dans mon jardin / saute saute petit lapin », écrit Berthe au dos d’une carte postale. L’univers de Palais à volonté est instable parce que issu de collages de fiction.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle Revenaz évoque sa vie et son passé comme une série de naufrages, voire un naufrage dans un naufrage dans un naufrage… De plus, dans ses souvenirs reconstruits avec de la fiction, comment faire la part du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire ? Quelques indices, au-delà du jeu avec la polyphonie romanesque, renvoient à des faits historiques réels. Et si le rapport au et à la mémoire du temps de Paul Revenaz sont bancales, sa conscience du temps écoulé est intacte ; son principe de datation des souvenirs le montre : « Vingt temps plus tôt », « Deux jours plus tard ». Les événements qu’il raconte ( au passé par opposition au présent des chapitres intitulés « aujourd’hui ») suivent une certaine chronologie, même s’ils sont racontés dans le désordre. Le narrateur perçoit la continuité du temps, révèle un besoin de logique temporelle dans le récit de son passé. C’est l’invraisemblance de ses souvenirs qui fait douter de ce qui est raconté, pas leur succession. Mais cette succession apparemment aléatoire fait dialoguer entre elles différentes strates de l’histoire du narrateur. Même si chaque séquence de souvenirs, chaque « drame », qu’il soit policier, d’aventure, ou soldatesque, amène le récit à une impasse – un « trou » de mémoire –, le personnage se dévoile et se raconte grâce à ses superpositions de fictions.

Finalement, l’unité de temps du théâtre classique avait été prescrite par un besoin de vraisemblance mise au service de « l’illusion théâtrale ». Jouer sur l’expansion de cette unité, en utilisant la mémoire du personnage, permet de défaire avec humour ce code du vraisemblable. Sans changer de lieu et de temps, par la magie de l’écriture, Paul Revenaz tient plusieurs rôles différents. Sa conscience du temps passé le raccroche un tant soit peu à la réalité. Cependant, il s’agit d’un temps personnel, considéré comme vécu mais fictif, ce qui montre que même la sensation du passage du temps, l’accumulation des traces de ce passage dans notre mémoire, peuvent être simplement un mirage.

Attention toutefois : le deuxième exergue du livre nous sauve d’une conclusion trop angoissante : il s’agit d’un extrait des Hautes sottises de Nasr Eddin Hodja. Nasr Eddin Hodja est un personnage de conte arabe, loufoque et faux-naïf, souvent évoqué dans des anecdotes absurdes. Ce héros paradoxal apparaît comme le roi des sots et (peut-être) l’empereur des sages. Placé en ouverture du livre, il invite à voir dans Paul Revenaz une sorte de double occidental. Un personnage bouffon alors, avec toute l’ambiguïté et la polyvalence que ce rôle implique. Le rire du fou est souvent à double-entente et va de pair avec la conscience d’une situation instable, dangereuse, voire angoissante. De même pour sa parole, généralement à double-entente. Paul Revenaz apparaît également comme le pendant de Macbeth et Palais à Volonté comme une réponse à cette évocation de l’histoire comme un « récit plein de bruits et de fureur conté par un idiot et qui n’a pas de sens » (Shakespeare, Macbeth, V, 5). Heureusement, pour éviter la tragédie, l’écriture et l’humour de Mika Biermann nous rappelle que « lire » rime avec « plaisir » et « rire ».

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