Libr-critique

11 juillet 2020

[Libr-relecture] Sara Bourre, À l’aurore, l’insolence, par Germain Tramier

Sara Bourre, À l’aurore, l’insolence, préface de Hubert Haddad, éditions du Cygne, 2016, 56 pages, 10 €, ISBN : 978-2-84924-462-3.

Le genre

Livre de la métamorphose adolescente, À l’aurore, l’insolence convoque de nombreuses figures tutélaires, dans le désordre : Lautréamont, Duras, la Beat génération ou encore Lynch. La narratrice-poète s’invente une amante imaginaire Lou, avec qui franchir de nombreuses routes au bord d’une mer interminable : « Cela fait bientôt cent mille ans que l’on roule, plein phares, sur l’impossible retour à l’enfance ». Son double poétique, Lou, est une amante imaginaire que le monde cherche à dévorer ; la nuit, déambulant seule dans les rues d’une ville inconnue, elle devient la proie d’hommes de passage :

« Certaines nuits, un homme passe derrière moi, il s’arrête pour regarder dans la vitre et c’est moi qu’il regarde – je le sais.

Et puis parfois un autre arrive, et un autre, et encore un autre.

Alors soudain ça fait beaucoup de regards pour un seul reflet dans une vitre. 

Alors soudain je deviens un peu aveugle, et un peu gauche et un peu antipathique aussi. »

D’elle, c’est bien son reflet qui attise le désir, une projection, un masque ; le genre contraint les deux personnages, empêche ce qu’elles voudraient être – la narratrice avoue pourtant son indétermination première : « Enfant, je me déguisais en cow-boy pour faire rougir le ciel ». L’adolescence a coupé court à cette autodétermination, les regards extérieurs ont forcé l’association au genre biologique, et sa sexualisation. Il ne reste plus pour elle que la fuite, et la reconstruction permanente.

Les routes de l’écriture

Pendant que Lou erre dans les rues nocturnes, affronte sa destruction par une envie intégrée d’annihilation, le je poétique écrit dans la chambre, veille jusqu’à l’aube, jusqu’au retour honteux, délabré : « Il est très tôt. Le soleil n’est pas encore là. Tu apparais, du noir sous les yeux. (…) Tu te changes, ne me regardes pas, crache dans le lavabo un liquide qui ne vient de nulle part. » Lou se confond avec l’écriture, elle est une utopie : « Peut-être n’as-tu jamais existé. Je ne sais plus ». Le recueil décrit ainsi le cheminement de Lou vers sa destruction, où son corps délivré laissera place à un amour potentiel : « Bientôt ton sang sera libre. Nous nous aimons Lou, de cet amour des écritures ». La fuite est autant spatiale qu’interne, ou écrite, et les lignes tracées par la poétesse se mêlent aux abondantes routes franchies. L’activité poétique devient un refuge contre les ténèbres, les viols, un lieu d’imaginaire pur, où il devient possible de recréer l’histoire, de traverser la nuit : « Dans la nuit je trace des lignes. Pour ne pas me perdre. Pour à coup sûr arriver saine et sauve sur la large épaule de l’aube. »

Une rencontre onirique

Leur rencontre en bord de mer est évoquée dans la partie centrale intitulée : « Le Rêve de Lou ». Ici, c’est le personnage imaginaire qui rêve leur rencontre, sur laquelle plane dès lors l’indécision. Le rêve commence par une initiation faite par des reines, modèles imposés, qui attirent Lou au bord de l’eau : « Des reines à moitié nues m’invitent à danser dans les profondeurs marines ». Lors de ce baptême, elles sont engrossées par l’océan. À la fois échouées, sans racine (ou enfance), il leur incombe désormais de donner naissance, de participer aux jeux des séductions, de la dépersonnalisation. Au bord de la mer, elles imaginent alors leurs enfants sous la surface, comme une génération à venir, plus assurée, qui prépare le renversement du monde : « (…) peut-être que nos enfants seront les indestructibles, les bruyants, les acharnés, les révolutionnaires ».  Mais l’amour qui les lie est lui-même autodestructeur, comme si toutes les formes de tendresse, en dehors de la mer, se trouvaient aliénées par la violence qui contamine les choses, déclenche au matin une guerre entre la lumière et la nuit : « La clarté entre en résistance, elle sort ses crocs, lance ses grenades sur l’obscurité ».

Osiris et l’écriture

Leur fuite est une sorte d’épreuve à recommencement, un hors-monde, transitoire. Quelques échos viennent hanter leur imaginaire, ceux des guerres, des attentats : « On s’est connu il y a quelque temps, nous avions à peine seize ans. Au bord de la mer. (…) Et puis un jour son corps a explosé aux quatre coins de la ville ». Comme la radio de la voiture, dans Sailor et Lula, continue de les informer des atrocités contemporaines, leur route se fait dans une invariable angoisse. Des deux, Lou est la plus téméraire et son éclatement rappelle le démembrement d’Osiris. De même qu’Isis veut recomposer le corps de son mari, la narratrice cherche à remodeler son amante, par un phénomène de perpétuelle recréation, et Lou de devenir indissociable du livre à construire : le premier livre. Elle vagabonde dans l’obscurité, proie de toutes les dévorations, comme chaque texte donné en lecture : elle prépare la dissection future de l’œuvre, chaque interprétation anonyme, que ne pourra bientôt plus brider la narratrice : « Je t’écris, te ramasse, te recolle. C’est infini. Tu es immense, partout, je pourrais dire irrécupérable ».

La mort de Lou ?

Un reptile finit par se loger dans le cerveau de Lou, cette intrusion dernière, viol intellectuel, la fait basculer dans un état de violence qui la sabote de l’intérieur. Ce personnage, qui semblait en éternelle phase de reconstruction, finit par se perdre et disparaître, dans un dernier chant du cygne : « Il me ferait haïr le soleil, tirer au fusil de chasse sur des femmes enceintes, foutre des bombes au hasard, sacrifier des taureaux, dévorer des fœtus, pénétrer tous les corps jusqu’à l’orgasme, violer toutes les peaux trop blanches ». Lou s’est laissé contaminée par la violence, par la brutalité proche, nocturne. Le livre débouche sur une fin ouverte : « Nous ne savons pas quoi faire des fins », phrase lapidaire qui amorce le processus de relecture multiplicateur, comme si aucun point final ne pouvait exister, comme si chaque œuvre ne faisait, en quelque sorte, que passer d’un état à l’autre, de la composition à la lecture publique. Dans une ultime métamorphose.

10 juin 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier jour du 36e Marché de la poésie, tout d’abord le Libr-20 des volumes (dont une revue) de/sur la poésie ; suivent quatre Libr-événements : RV autour de Bernard Noël et de Laurent Grisel à Paris, avec Griot/Manon dans la région parisienne, sans oublier Poésie civile #15…

Poésie : en ce dernier semestre, LC a reçu, a lu et recommande

♦ Olivier Penot-Lacassagne dir., Beat Generation. L’Inservitude volontaire, CNRS éditions, 2018, 392 pages, 25 €.

REV(u)E : 17, Un thé chez les fous, 2018, 230 pages, 30 €. [Un superbe collectif, avec pour exergue : "Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité"]

♦ Nikola Akileus, Éreintique, éditions Vermifuge, hiver 2017-2018, 140 pages, 15 €.

♦ Édith Azam, Le Temps si long, éditions Atelier de l’Agneau, Limoges, printemps 2018, 78 pages, 15 €.

♦ Gilles Bonnet, Pour une poétique numérique, Hermann, hiver 2017, 376 pages,  €. [Essai très stimulant !]

♦ Didier Bourda, Galerie montagnaise, Lanskine, 2018, 152 pages, 14 €.

♦ Patrick Bouvet, Trip machine, éditions de l’Attente, automne 2017, 132 pages,14 €.

♦ Sophie Coiffier, Paysage zéro, éditions de l’Attente, automne 2017, 144 pages, 14 €.

♦ Bernard Desportes, Le Cri muet, Al Manar, printemps 2018, 96 pages, 18 €.

♦ Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, P.O.L, mai 2018, 464 pages, 24 €.

♦ Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, mars 2018, 624 pages, 23,90 €.

♦ Christine Jeanney, Yono Oko dans le texte, Publie.net, 2018, 176 pages, 16 €.

♦ Christophe Manon (avec Frédéric D. Oberland), Jours redoutables , Les Inaperçus, 2017, 72 pages, 14 €.

♦ Christophe Manon, Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, hiver 2017-2018, 120 pages, 13 €.

♦ Véronique Pittolo, Monomère & maxiplace, éditions de l’Attente, automne 2017, 104 pages, 11 €.

♦ Daniel Pozner, À Lurelure, PROPOS2 éditions, 2017, 114 pages, 13 €.

♦ Dominique Quélen, Revers, Flammarion, 2018, 124 pages, 16 €.

♦ Olivier Quintyn, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €. [Essentiel pour qui veut comprendre la poésie contemporaine]

♦ François Rannou, La Pierre à 3 visages (d’Irlande), Lanskine, printemps 2018, 48 pages, 12 €.

♦ Pierre Vinclair, Terre inculte. Penser dans l’illisible : The Waste Land, Hermann, 2018, 204 pages, 22 €. [Une réflexion fondamentale sur l’illisibilité poétique à partir du célèbre poème de T. S. Eliot]

Libr-événements

â–º Lundi 11 juin 2018, Maison de la poésie Paris, 20H : Carte blanche à Bernard Noël. Avec Bernard Noël, Jean-Luc Bayard, Léonard Novarina-Parant, Jean-Luc Parant, Laurine Rousselet & Esther Tellermann.

Né en 1930, Bernard Noël signe son premier livre Les Yeux chimères, en 1953 et en 1958, Extraits du corps. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il publie son troisième ouvrage, La Face de silenc. La publication de ces poèmes lui ouvre alors les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur.  À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture. Il compose ainsi une œuvre majeure, (…)

â–º Climats de Laurent Grisel a été écrit sur une proposition de Cécile Wajsbrot, de janvier 2014, bien avant que la future « COP21 » de novembre-décembre fasse parler d’elle, à octobre 2015, et ses lecteurs eurent et ont de quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses  héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

La comédienne, diseuse, musicienne et chanteuse Anna Desreaux en donne son interprétation, qui est forte et belle, au café-théâtre de La Vieille Grille lundi prochain : le lundi 11 juin à 20h30, 1, rue du Puits de l’ermite 75005 PARIS / Métro Monge [Il est important de réserver au 01 47 07 22 11. Vous trouverez toutes sortes d’informations pratiques sur le site du lieu : https://www.vieillegrille.fr/tiki-view_articles.php?topic=13]

â–º Lundi 18 juin à 19H30, DOC (26, rue du docteur Potain 75019 Paris), Poésie civile #15 : où ça avance…

â–º Vendredi 22 juin à 20H, Parc de Rentilly (1 rue de l’étang 77600 Bussy-Saint-Martin) : Griot/Manon.

28 février 2014

[Livre] Burroughs le dynamiteur, par Jean-Paul Gavard-Perret

Coffret Burroughs, Éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 50 € ; souscription pour avril 2014 : coffret noir, exemplaires numérotés 1-30 ; coffret rouge, 31-42.

 

On ne tardera pas à bénéficier de ce tirage limité.

 

 

Burroughs ne se laisse pas facilement récupérer. Il n’est pas un docteur (ès n’importe quoi), même s’il jouait parfois sur un côté messianique. Il reste le parfait destructeur. Et principalement de son propre outil, de son propre discours. Ecrire, c’est faire de la littérature un geste, et non une œuvre. C’est tenter de montrer de quoi est fait ce tissu intercalaire, cette peau entre l’homme et les choses, et faire du texte une complexion sensible, une matière. Il se voulut donc moins créateur que générateur.  

Loin de tout recours à la spiritualité – contrairement à ce qu’on a parfois affirmé -, Burroughs a poussé plus à fond la logique matérialiste de son pays d’origine par une technique de l’exacerbation et du saccage. Il a encrassé les éléments (alibis) idéalistes qui servent de caution à la littérature.  Au je il a préféré une écriture neutralisante. Elle n’a pas pour objectif de faire entrer de l’humain mais de casser une idéologie qui, sûre d’elle-même, n’a fait – depuis la mort de l’écrivain – qu’empirer en répondant hélas aux tableaux apocalyptiques qu’il avait fomentés.

 

Certes, il y eut chez lui quelques signes extérieurs de mégalomanie. Son apologie d’un monde sans femmes par exemple. Ses rêves d’une reproduction extra-matricielle, d’une reproduction in-vitro sont plus faits pour soulever les cœurs des bonnes consciences qu’afin d’imaginer un lycée homophile et misogyne. Il a au besoin souligné que si le mal était toujours possible, il fallait donc en profiter. Une telle « leçon » ne pouvait pas passer. L’épisode de la mort de sa femme fut là pour l’achever. Pourtant son souci n’était pas de nuire, mais du fait de son « accidentelle fatigue »de passer du côté du non droit.

 

L’espace du livre devint  pour Burroughs manipulable parce que notre monde est manipulé. Aussi  en a-t-il coupé le flux, le fil et l’influx. Il ne faut pas pour autant limiter l’œuvre au cut-up la paire de ciseaux et le pot de colle.  Des techniques ou de méthodes Burroughs n’en a cure. Il l’a maintes fois répété. Pas de procédés donc, mais une stratégie : reprendre à l’adversaire des propres armes, faire de l’encre une poudre à dératiser.

14 décembre 2006

[Livre] Lucien Suel, Transport visage Découvert

Filed under: Livres reçus,News — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 6:02

Transport Visage Découvert de Lucien Suel, éditions Le dernier Télégramme, 14. p, ISBN : 2-9524151-4-5, prix : 5 €.
[site du Dernier Télégramme]
adresse: Le dernier Télégramme /39 rue des Arènes / 87000 Limoges

sueltransport146.jpgExtrait :

Je dis rouge.
J’entends jaune
Je sens bleu.

IMAGE DE LA CARESSE CARESSE DE L’IMAGE IMAGE DU GOÛT.
Les puces prolifèrent colonisent le temps & l’espace. Pour encore oser, Cosmik Galata se laisse glisser à terre au risque d’empoussiérer son pantalon de tergal noir. Depuis le début de l’histoire, deux films se déroulent ensemble comme si l’ordinateur avait ouvert en même temps Real Player (le joueur pour de vrai) et Quick Time (Le Temps vite). Dans cette méditation les microprocesseurs sont perturbés par la folie de l’Histoire.
Sang bleu coulant dans le sable vermillon.
Nu dans l’inter-fréquence, toujours actif, ce mec a vécu 33 ans depuis longtemps jusqu’à ce bon vendredi d’avril à Lille. Pour se contenir, il faut se vider. C’est un imparable paradoxe. Thérèse Davila, on la retrouve, elle caresse sa souris de plastique et cette caresse provoque de temps à autre l’éveil d’un virus endormi. Accrochée au sein des fichiers, une routine mutante met en péril la République.

Premières impressions:
Nous sommes très heureux de parler, tout d’abord, des éditions du Dernier Télégramme dirigé par Fabrice Caravaca, qui développe peu à peu une belle édition de poésie contemporaine liée à la modernité critique, voire politique, comme cela se voit aussi bien par le premier texte publié Action Writing [ici], que par celui de Christophe Manon L’éternité, dont nous parlerons prochainement. Le travail éditorial est de qualité, les textes choisis pertinents, même si, sans réel risque, au sens où tous les auteurs publiés sont déjà reconnus, et ce type de littérature déjà intégré éditorialement. En ce sens, nous espérons, que Fabrice Caravaca s’ouvrira à d’autres perspectives d’écriture.
Ensuite, parlons de ce petit texte de Lucien Suel, qui est publié dans la collection Longs Courriers, qui d’après ce qu’indique le catalogue (avec celui de Charles Pennequin) semble témoigner de textes plutôt un peu manifeste, de textes correspondances. Le texte de Lucien Suel apparaît s’inscrire dans une tradition qu’il connaît bien celle des Beat. Longue prosodie où l’on suit Cosmik Galata, « policier, flicaillon, cop, bourre », prosodie dont on ne peut pas ne pas entendre la voix de Suel lorsqu’il lit seul ou accompagné par Arnaud Mirland, prosodie rythmée de séquences qui viennent comme battre, régulièrement le tempo, marquer un refrain par séquençage. Ce texte est véritablement musical, et il retrace notre temps à travers trois personnages « William Lee (Le Pasteur), Cosmik Galata (Le Vieux Rocker), Thérèse Davila (La Madone des Sleepings Bags) », notre rapport au temps via la tranformation du monde opérée par les technologies, rapport aussi à notre corps, à nos sensations, avec ou sans intermédiations. En bref, un très bon petit livre à découvrir !

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