Libr-critique

20 décembre 2020

[News] Libr-fêtes

Pour terminer cette annus horribilis le moins péniblement possible… nos rubriques : « En lisant, en zigzaguant »… « Votre réveillon avec Ovaine »… un RV à Nice… « Pleins feux sur Jérôme Game »… « Libr-rétrospective 2020 (1) »… « LIBR-CRITIQUE attend début 2021″…

En lisant, en zigzaguant…

« Et c’était ce qui avait fini par arriver, je le comprenais maintenant, au bout d’un millénaire de chute ininterrompue… La tendance à l’involution l’avait emportée… Les petits-êtres le manifestaient aujourd’hui, par le nivellement rageur de tout, par la négation farouche et maladive de ce qui est élevé, accomplie sous l’accablante bannière d’une démocratie de cancrelats, fallacieuse équanimité qui menaçait de biffer pour toujours l’impulsion séculaire des meilleurs vers le Haut et l’Unité… »

(Didier Fortuné, « Fragments d’un halluciné »,
dans Les Cahiers de Tinbad, n° 10, automne 2020, p. 106).

Votre réveillon avec Ovaine, « dans un restaurant astronomique hyperétoilé »…

« Un carpaccio de cervelle dans sa crétinette flambée au marcassin, puis une daube de roubignolles fouettée aux éclats de riz, enfin une nage de plancton givré servie sur son lit de guêpes asiatiques, s’il vous plaît »…

(Tristan Felix, « Neuf opérations d’Ovaine »,
dans Les Cahiers de Tinbad, n° 10, p. 116).

Et pour accompagner cette agape, on chantera « Les Petites Darmanines » avec La Vie manifeste

Pour franchir le cap de 2020 à 2021…

Jusqu’au 23 janvier 2021 (Mardi – samedi 14h – 19h, entrée libre) : Espace A VENDRE (10, rue Assalit à Nice) a convié près de 70 artistes à participer à l’exposition Bons baisers de Nice. Contraintes de déplacement oblige, chaque artiste a été invité à envoyer une Å“uvre en petit format par voie postale. Venus de tous horizons, les artistes ont répondu à l’appel : du fanzine à la sculpture en passant par la carte postale, près de 100 Å“uvres seront visibles dans un ensemble hétérogène, joyeux et festif, et disponibles à l’achat à tous les prix.

Avec :

Uli Aigner, Caroline Bach, Didier Balducci, Simon Bérard, Julien Blaine, Eric Bourret, Rémi Bragard, Pauline Brun, Gilbert Caty, Baptiste César, Frédéric Clavère, Esmeralda Da Costa, Claire Dantzer, Tom De Pékin, Raphaël Denis, Noël Dolla, Maxime Duveau, Quentin Euverte, Jean-Baptiste Ganne, Karim Ghelloussi, Tom Giampieri, Isabelle Giovacchini, Mounir Gouri, Alexandra Guillot, Alice Guittard, Amandine Guruceaga, Aïcha Hamu, Han Hoogerbrugge, Joël Hubaut, Louis Jammes, Jaša, Arnaud Labelle-Rojoux, Thierry Lagalla, Claudia Larcher, Camille Llobet, Anna Lòpez Luna, Arnaud Maguet, Cecile Mainardi, Filip Markiewicz, Bérénice Mayaux, Philippe Mayaux, Eva Medin, Lucien Murat, Pascal Pinaud, Mark Požlep, Laurent Prexl, Stéphane Protic, Jean-Simon Raclot, Emmanuel Régent, Werner Reiterer, Sylvie Reno, Karine Rougier, Lionel Sabatté, Lionel Scoccimaro, Quentin  Spohn, Stéphane Steiner, Eleonora Strano, Gauthier Tassart, Cedric Teisseire, Ben Vautier, Jean-Luc Verna, Eglé Vismanté, Philip Vormwald, Mathieu Wailer, Qingmei Yao …

PLEINS FEUX SUR JÉRÔME GAME : HIVER 2020 / 2021
ENTRETIEN :
— ‘Les images ne sont pas des apparences sur le monde. Elles sont des bouts de monde’, entretien avec J. Faerber, Diacritik, 16 décembre 2020. (click here)
DATES :
— 16 janvier 2021, ‘À travers’, lecture, Festival DIRE #2, La Rose des vents–Scène nationale Lille Métropole /Littérature etc. (click here)
— 28 janvier 2021, ‘e‑Nous /e‑We’, e‑lecture avec Jeff Barda, Nuit des idées 2021 /Institut Français de Manchester (click here)
— 29 janvier 2021, ‘Langscapes’ lecture/performance (voix + vidéo) avec Valérie Kempeneers, Théâtre National de Bretagne/Maison de la poésie de Rennes (click here)
— mars 2021, ‘Original soundtrack + l’image là, la V.O. Sous-Titré + ma voix, ça donne quoi ?’, lecture, Poï – Poésie orale, Lausanne
SUR LES LIVRES :
— S. Bonn, sur Album Photo, art press n°482, p. 96, nov 2020. (click here)
A. Meignan, ‘Comprendre l’image grâce aux poèmes de Jérôme Game’, Addict-Culture, 14 octobre 2020. (click here)
— F. Thumerel, ‘Sur Album Photo’, Libr-critique, 1er octobre 2020. (click here)
A. Nicolas, ‘Jérôme Game, quand le mot met l’image en pause’, L’Humanité, 27 août 2020. (click here)
‘Le poète et la photographe. Jérôme Game’, film de Lydia Belostyk et Benoît Villé, 2020. (click here)
— E. Durante, Air Travel Fiction and Film : Cloud People, Macmillan Palgrave, 2020. (click here)

Rebooted Site : www.jeromegame.com

Libr-rétrospective 2020 (1)

► Michaël Moretti : « Liliane Giraudon, poétesse sismographe »

► Philippe Boisnard : « La Cagoule » (1)

► Guillaume Basquin : « Pierre Guyotat et la fonction critique »

► François Crosnier : « Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect« 

► Bernard Desportes : « Saint Guyotat, forçat et martyr »

LIBR-CRITIQUE attend début 2021...

â–º Inter, n° 136 : Les nouvelles activités performatives à l’ère des confinements (180 pages, 10 €).

Présentation éditoriale. Pour nombre d’entre nous, depuis mars 2020, nous avons eu le sentiment que le temps devenait plus long, que notre vie était mise en suspens. Plusieurs artistes ont résolu d’assumer cet exil intérieur, de se faire plus discrets, anonymes s’il le faut, afin de retrouver le principe de la vie même. La cuisine est devenue l’atelier, la fenêtre la galerie, l’art un exorcisme de chambre. Dans ces nouveaux espaces et cette nouvelle temporalité, ils créent des Å“uvres inachevées et non cautionnées qui sont de véritables expériences de vie. La paupérisation culturelle des mesures sanitaires les oblige à trouver de nouvelles façons d’inscrire l’art, à se désintoxiquer de leur désir de paraître, à se libérer des idéologies qui dominent le milieu.
Ce dossier d’Inter, art actuel explore ces nouvelles activités performatives, pour la plupart autodocumentées. Ce sont des chorégraphies de salon, des alpinismes de comptoir de cuisine, des micro-opéras de balcon. Il s’agit de proposer une réflexion entre l’expression (la voix, le geste, etc.) et l’exiguïté.

► Gérard Dubey et Alain Gras, La Servitude électrique, Seuil, date de parution 14/01/2021, 384 pages, 23.00 € TTC.

Présentation éditoriale. L’action de l’électricité se révèle dans trois domaines principaux : la lumière, la force, l’information. Une telle immatérialité la fait passer pour innocente. Pourtant, son efficacité repose essentiellement sur le pouvoir du feu, elle n’est qu’un vecteur énergétique. Dégâts et déchets sont cachés en amont ou en aval de son utilisation.

À travers un parcours historique d’Ampère à Bill Gates, les auteurs démontent les coulisses et les travers du mythe électrique et de la numérisation de nos existences. Non, le tout-électrique-tout-numérique ne sauvera pas la planète ! Avant qu’ils ne nous emprisonnent totalement, arrachons-nous à leur pouvoir de séduction et sortons de la Matrix.

14 février 2020

[Chronique] Bernard Desportes, Saint Guyotat, forçat et martyr

Suite à la disparition de Pierre Guyotat vendredi dernier (1940-2020), qui suit d’un peu moins de deux ans celle de Bernard Desportes (1948-2018), grâce à Christophe Alix, voici un inédit de notre ami et collaborateur : une relecture inédite de Guyotat après la publication de Progénitures et d’Explications, qui sera publiée dans un volume intitulé L’Hospitalité. [Tous les livres de Guyotat sont parus chez Gallimard]

 

                                                           Pas de sexe privé, ici, c’est indigne de l’art
(Pierre Guyotat, Explications, Léo Scheer, 2000, p. 12).

 

Je me souvenais d’avoir aimé l’ample phrase du Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), ses échos maldororiens, et plus encore l’éclatement du récit et cette abolition du temps dans le jaillissement superbe et violent de nombreuses scènes d’Eden, Eden, Eden…. Relisant cette œuvre, je ne renie pas cette séduction passée qui, souvent, perdure par sa capacité à renouveler l’essoufflement né de ces marches suffocantes dans l’obscène et au bord de la mort. Peu de textes contemporains ont cette âpreté obsédante d’Eden.

D’où vient alors, me suis-je dit, cette sensation – déjà ancienne quand même, mais amplifiée aujourd’hui – de lourdeur, de malaise teinté d’ennui, cette lassitude finalement à la relecture (partielle) d’Eden, Eden, Eden (1970), de Prostitution (1987), du Livre (1984), et plus encore du récent Progénitures (2000) ? Eh bien justement de la répétition morne et morte qu’entraîne cette abolition du temps qui d’abord, croyais-je, m’avait retenu. C’est bien cela, cette disparition de temps qui en supprimant la source majeure de l’angoisse humaine supprime du même coup dans cette œuvre le sentiment qu’on a affaire à des êtres autonomes et singuliers, vivants en un mot.

Que veux-je dire par abolition du temps ? Rien ici de comparable avec le bouleversement du temps dans l’œuvre de Faulkner (et l’analyse à mon avis erronée qu’en fait Sartre), il s’agit bien chez Guyotat d’une disparition.

Eden (comme les livres qui suivent[1]) n’est ni dans la chronologie (laquelle suppose une mémoire et la postulation d’un futur) ni même dans le présent dont il n’a ni le tremblement ni la fugacité ni surtout cette ouverture sur un inconnu à-venir qui le fonde seul comme possibilité vivante, avec toute sa violence et sa tragique beauté – ou son horreur. Fugacité et ouverture sont l’essence même du présent et la source fondamentale d’une « angoisse de penser »[2] qui nous place sans cesse et sans fin au bord du réel et de la vie dans l’inaccessibilité et de soi et du monde.

Ni chronologie historique ni « chronologie » mentale (pulvérisée en espace comme chez Faulkner), ni présent donc non plus : le lieu, le moment de Guyotat n’est pas dans l’hypothèse et l’attente d’un à-venir et du coup n’est pas non plus dans l’instant insaisissable : il est présent mort, immobile et statique, un instant qui est là de toute éternité – échappant au mouvement du temps aussi bien par l’absence de durée que par l’absence d’une perspective dans l’espace. Rien ne vient jamais nous arracher à ce « présent » statique qui semble nous chosifier. Les hommes, dans le monde de Guyotat, ne sont ni heureux ni malheureux, ni joyeux ni angoissés car ils sont intemporels – mais, intemporels, ils n’ont aucune conscience d’être car on ne peut dissocier conscience et temps, et « la conscience ne peut ‘être dans le temps’ qu’à condition de se faire temps dans le mouvement même qui la fait conscience »[3].

Dépourvus de conscience et ainsi chosifiés, les personnages de Guyotat semblent des pantins entre les mains d’un Dieu tout-puissant, leurs actes sont mécaniques, ils ne leur appartiennent pas, sans cause ni objet autres que d’être des actes toujours identiques et toujours recommencés. Actes qui, ne relevant pas d’une décision, sont le seul produit d’une fonction – avec toujours le même caractère obligatoire et insensé, répété et immuable, que les actes de celui qui, subissant un châtiment dont il ne connaît pas la raison, doit accomplir une peine qu’il ne comprend pas : « Dans Progénitures, nous dit Guyotat, le peuple apparaît comme soumis à cette obligation-là (la sexualité). On y voit des figures contraintes, obligées de forniquer comme on bêche (…). C’est sans cesse qu’on travaille (…) ; c’est une peine » (Explications, p. 41-42). Dans les livres de Guyotat, l’homme est un homme- forçat – dépossédé de toute liberté de décision.

L’alternative dès lors n’est plus, comme la sexualité le révèle, dans la fragilité des frontières entre l’homme et l’animal puisque les hommes, ici, n’ont pas d’alternative, ne disposent d’aucun libre choix et se posent d’autant moins de questions qu’ils ne sont pas d’abord pour eux-mêmes une question. Leur présent n’est pas d’abord une possibilité d’être, dans la permanence d’une interrogation ; et naturellement ils ne se situent pas davantage, car l’ailleurs n’existe pas pour eux, lequel renvoie à une mémoire du lieu et donc au temps. Le futur de même est absent qui supposerait la conscience d’un possible à-venir, une liberté d’être … En vérité, dépossédés de présent et dépossédés de liberté ils n’existent pas.

Pour Guyotat, le malheur de l’homme ne vient donc pas d’une temporalité dont il est dépourvu mais de sa sexualité – de la « fatalité sexuelle » nous dit-il :

Tout ce que je fais, je le fais pour me débarrasser de la sexualité, je n’en veux pas, je veux évacuer ça…

Cette obligation de la sexualité qu’il y a en l’homme, c’est une des tâches les plus terribles de l’homme (…). Je pense que c’est vraiment une des tâches les plus monstrueuses que le « Créateur » ait imposées à sa créature… (Explications, p. 41).

Ainsi l’acte sexuel est-il une malédiction, quoique que Guyotat s’en défende. Pas seulement une « peine », comme il le dit, mais bien une malédiction qui apparaît comme une fatalité imposée par le « créateur » à sa « créature ». Une créature là encore défaite de toute liberté décisionnelle, réduite à l’état d’objet, de pantin aux mains d’un Dieu tout-puissant.

*****

Au bord de l’obscène, disais-je plus haut. En effet, loin d’ouvrir sur un abîme toujours béant devant nous et toujours plus profond lorsqu’on s’y engage au point de nous faire abîme nous-même, gouffre infini dont l’appel vertigineux nous submerge et nous emporte aux confins du sensible, le sexe dans les livres de Pierre Guyotat est une donnée brute, un travail à accomplir qui s’accomplit, mécaniquement, immédiatement clos sur lui-même avant que d’être immédiatement et à l’infini recommencé. A l’acte sexuel succède le même acte sexuel, sans que celui-ci en rien – comme celui qui l’a précédé et celui qui va lui succéder inexorablement – ne modifie le présent ni de l’acte ni de l’être qui l’accomplit.

La sexualité dans cette œuvre n’est pas une angoisse qui, dépossédant momentanément l’être de son moi, l’ouvre aux abîmes de la mort et de l’impossible – elle n’est que cette fatalité à la cadence de métronome, cette obligation absurde, cette malédiction qui frappent le forçat enchaîné à son destin comme un bagnard à son bagne. De même que le présent n’est pas d’abord, ici, une possibilité d’à-venir mais simplement une masse brute de « temps » hors durée qui s’empile et s’entasse sur du « temps » figé, depuis toujours déjà là et donc depuis toujours déjà mort, de même la sexualité dans cette œuvre n’est pas une tension ouverte sur l’inconnu, un vertige, mais la production codifiée, calibrée, sempiternellement reproduite et prévisible d’une activité de sexe établie selon les mêmes schémas programmés, aliénés, obligatoires : un travail de forçat…. ou de martyr.

De martyr ou de saint – car l’obsédante et épuisante obligation de « fornication » (il est intéressant de remarquer que Guyotat choisit toujours de préférence des termes religieux ou à forte connotation religieuse) est subie comme une mission rédemptrice rédemptrice et salvatrice :

-  il faut absolument « évacuer ça », « en évacuer le plus possible », « on peut lire Progénitures comme mon cri de révolte maximum contre le sexe »… (p. 41) ;

– « je pense que je pourrai enfin vivre quand j’en aurai terminé avec ce devoir de produire ce chant, et cette scène. Il sera peut-être trop tard physiologiquement à ce moment-là, mais en tout cas, j’ai l’impression que je n’ai travaillé à tout ça que pour avoir les mains libres, si je puis dire, l’esprit et le cÅ“ur libres pour vivre enfin ! J’ai toujours pensé, et je le pense de plus en plus, que toute cette Å“uvre   n’est qu’une préparation à la vie que je pourrai mener après » (p. 96).

L’écriture ne vise pas à justifier les mots qui la constituent et lui font, parfois, aborder l’inconnaissable, elle n’a à rendre compte ni d’utilité ni de moralité ou de nobles desseins, elle ne saurait avoir une visée consolatrice : elle n’est pas chargée de mission. Mais Guyotat, lui, veut absolument nous montrer le bien-fondé et la mission de sa parole, la fonction sociale et spirituelle de sa langue, et nous faire part de ce qui justifie ses écrits.

Il est chargé (par qui – sinon par Dieu ?) d’accomplir une tâche surhumaine, et cette tâche l’accable, il y travaille sans cesse, il s’y sacrifie – martyr d’une cause dont le commun des mortels, dans son innocence ahurie, ne soupçonne ni l’importance ni l’enjeu. Seul, stoïque et dépourvu du moindre doute sur le caractère unique et quasi sacré de son sacerdoce, saint Guyotat porte sa croix. Après s’être comparé à Fra Angelico (béatifié il y a quelque trente ans) et à Sade (non béatifié encore), saint Guyotat, parlant de sa mission, nous dit modestement : « la rédaction d’une œuvre de ce genre exige, pendant des années, une abstinence, une chasteté totales ; je dis, totales. C’est-à-dire la privation de tout acte produisant de la matière sexuelle, si je puis dire, à l’extérieur comme à l’intérieur ; de tout épanchement. C’est comme ça que je l’ai vécu ; je n’en fais absolument pas une loi » (p. 47). On compatit, bien sûr. Certes, notre martyr en fait d’autant moins une loi qu’il sait son sacrifice hors de portée du profane – et cette chasteté totale de dix ans au moins (temps consacré, d’après Guyotat, à la rédaction de Progénitures), ce jeûne de soi en quelque sorte est en tout point comparable à l’extase des reclus en prière, à ses privations qui transportent le saint hors de soi et hors du monde sensible pour une communion directe avec Dieu.

« L’espace que dessine les écrits de Guyotat, nous dit Christian Prigent, (…) est un espace radicalement tragique…. »[4] – ah bon ? mais d’où naît le tragique si ce n’est de la conscience que prend l’être de sa fragilité, de la précarité, de l’éphémère de sa condition ? Or les personnages de Guyotat sont dépourvus de cette anticipation de soi qui détermine la conscience, l’être conscient d’être, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Privés d’à-venir ils sont du même coup hors du présent de l’être où se noue sa tragédie et hors de l’angoisse qui l’entretient. « L’homme tragique, nous dit Blanchot, vit dans la tension extrême entre les contraires… »[5], « l’homme tragique, nous dit-il encore, est celui pour qui l’existence s’est soudain transformée »[6] – rien de tel chez les personnages de Guyotat.

Un aspect « tragique » d’inquiétude et de déstabilisation fut par contre ouvert par Pierre Guyotat avec Eden – et pour ce seul livre. Non que cette œuvre dessinât en elle-même un « espace tragique », mais parce que ce texte venait rompre historiquement dans la manière conventionnelle du récit. Par le dit, par la forme, par le rythme il insufflait une liberté nouvelle à l’écriture – qui s’inscrivait dès lors comme un paradoxe en regard de l’absence de liberté des personnages du récit. Et cette « liberté » formelle venait (en France, après mai 68) « coïncider avec la liberté réelle quand celle-ci entre en crise et provoque une vacance d’histoire » (Blanchot, ibid.). Or cette liberté appelée par Eden, Eden, Eden reste « tragiquement » en crise par une histoire désertée – ainsi Eden demeure-t-il, dans son projet, inacceptable : c’est cela, et cela seul, qui en fait sa force tragique. A contrario, les livres qui ont suivi – malgré leur tension, souvent – n’ont fait que s’empiler comme autant de pierres élevant un mur aveugle qui obstrue le présent d’hommes privés de la seule interrogation qui les fonde comme hommes présents parmi nous : celle de leur à-venir, celui-ci fût-il défait de tout espoir, fût-il étranger à tout alibi d’un lendemain.

« Y aurait-il, dans ce siècle du moins, des textes avec autant de couleur, autant de postures, autant de matières, etc, autant de son que dans celui-là ? » (Explications, p. 121-122), s’interroge Guyotat parlant de Progénitures…. En ces temps d’incertitude, ça fait plaisir à entendre : rarement un écrivain aura paru aussi pénétré de sa suprématie et aussi content de soi. Et sans doute n’est-on jamais si bien servi que par soi-même, mais cette « autocélébration » récurrente doublée « tantôt (d’) un sérieux pontifical fort peu fissuré d’humour, tantôt (d’) un ton de prédicateur cathare » (Prigent, op. cit., p. 187) qui sont la marque de Guyotat parlant de Guyotat ne manquent pas seulement d’humour, ils révèlent le manque cruel du rire, l’autre grand absent de cette œuvre. Sans doute parce que le rire n’appartient qu’au présent…. Le rire (le fameux rire de Bataille), écho tragique du moi, éclat sauvage, libre et obscène ouvrant sur la folie et l’abîme de celui qui échappe à son « destin » et forge lui-même sa propre perte en forgeant seul son existence d’homme libre. Toutes choses absolument étrangères à l’univers de Pierre Guyotat – car saint Guyotat ne se commet pas dans le présent ordinaire (« c’est indigne de l’art »), saint Guyotat ne rit pas : c’est un saint triste et laborieux, un abstinent douloureux, sérieux comme un pénitent sous le poids de sa tâche.

[1] Avec Coma (Mercure de France, Paris, 2006) puis Formation (NRF-Gallimard, Paris, 2007) et Arrière-fond (NRF-Gallimard, Paris, 2010), Guyotat change radicalement d’écriture, optant même pour une langue devenue sans doute de plus en plus « lisible » mais qui, surtout, perd de plus en plus toute radicalité.

[2] Je renvoie au bel ouvrage d’Evelyne Grossman : L’Angoisse de penser, Editions de Minuit, 2008.

[3] Jean-Paul Sartre : « A propos de Le Bruit et la Fureur, la temporalité chez Faulkner », in Situations I, « Idées », NRF-Gallimard, Paris, 1975, p. 96.

[4] Christian Prigent, Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991, p. 198.

[5] Maurice Blanchot : « La pensée tragique », in L’Entretien infini, NRF-Gallimard, 1969, p. 141.

[6] Id., ibid., p. 142.

10 juin 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier jour du 36e Marché de la poésie, tout d’abord le Libr-20 des volumes (dont une revue) de/sur la poésie ; suivent quatre Libr-événements : RV autour de Bernard Noël et de Laurent Grisel à Paris, avec Griot/Manon dans la région parisienne, sans oublier Poésie civile #15…

Poésie : en ce dernier semestre, LC a reçu, a lu et recommande

♦ Olivier Penot-Lacassagne dir., Beat Generation. L’Inservitude volontaire, CNRS éditions, 2018, 392 pages, 25 €.

REV(u)E : 17, Un thé chez les fous, 2018, 230 pages, 30 €. [Un superbe collectif, avec pour exergue : "Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité"]

♦ Nikola Akileus, Éreintique, éditions Vermifuge, hiver 2017-2018, 140 pages, 15 €.

♦ Édith Azam, Le Temps si long, éditions Atelier de l’Agneau, Limoges, printemps 2018, 78 pages, 15 €.

♦ Gilles Bonnet, Pour une poétique numérique, Hermann, hiver 2017, 376 pages,  €. [Essai très stimulant !]

♦ Didier Bourda, Galerie montagnaise, Lanskine, 2018, 152 pages, 14 €.

♦ Patrick Bouvet, Trip machine, éditions de l’Attente, automne 2017, 132 pages,14 €.

♦ Sophie Coiffier, Paysage zéro, éditions de l’Attente, automne 2017, 144 pages, 14 €.

♦ Bernard Desportes, Le Cri muet, Al Manar, printemps 2018, 96 pages, 18 €.

♦ Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, P.O.L, mai 2018, 464 pages, 24 €.

♦ Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, mars 2018, 624 pages, 23,90 €.

♦ Christine Jeanney, Yono Oko dans le texte, Publie.net, 2018, 176 pages, 16 €.

♦ Christophe Manon (avec Frédéric D. Oberland), Jours redoutables , Les Inaperçus, 2017, 72 pages, 14 €.

♦ Christophe Manon, Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, hiver 2017-2018, 120 pages, 13 €.

♦ Véronique Pittolo, Monomère & maxiplace, éditions de l’Attente, automne 2017, 104 pages, 11 €.

♦ Daniel Pozner, À Lurelure, PROPOS2 éditions, 2017, 114 pages, 13 €.

♦ Dominique Quélen, Revers, Flammarion, 2018, 124 pages, 16 €.

♦ Olivier Quintyn, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €. [Essentiel pour qui veut comprendre la poésie contemporaine]

♦ François Rannou, La Pierre à 3 visages (d’Irlande), Lanskine, printemps 2018, 48 pages, 12 €.

♦ Pierre Vinclair, Terre inculte. Penser dans l’illisible : The Waste Land, Hermann, 2018, 204 pages, 22 €. [Une réflexion fondamentale sur l’illisibilité poétique à partir du célèbre poème de T. S. Eliot]

Libr-événements

â–º Lundi 11 juin 2018, Maison de la poésie Paris, 20H : Carte blanche à Bernard Noël. Avec Bernard Noël, Jean-Luc Bayard, Léonard Novarina-Parant, Jean-Luc Parant, Laurine Rousselet & Esther Tellermann.

Né en 1930, Bernard Noël signe son premier livre Les Yeux chimères, en 1953 et en 1958, Extraits du corps. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il publie son troisième ouvrage, La Face de silenc. La publication de ces poèmes lui ouvre alors les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur.  À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture. Il compose ainsi une œuvre majeure, (…)

â–º Climats de Laurent Grisel a été écrit sur une proposition de Cécile Wajsbrot, de janvier 2014, bien avant que la future « COP21 » de novembre-décembre fasse parler d’elle, à octobre 2015, et ses lecteurs eurent et ont de quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses  héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

La comédienne, diseuse, musicienne et chanteuse Anna Desreaux en donne son interprétation, qui est forte et belle, au café-théâtre de La Vieille Grille lundi prochain : le lundi 11 juin à 20h30, 1, rue du Puits de l’ermite 75005 PARIS / Métro Monge [Il est important de réserver au 01 47 07 22 11. Vous trouverez toutes sortes d’informations pratiques sur le site du lieu : https://www.vieillegrille.fr/tiki-view_articles.php?topic=13]

â–º Lundi 18 juin à 19H30, DOC (26, rue du docteur Potain 75019 Paris), Poésie civile #15 : où ça avance…

â–º Vendredi 22 juin à 20H, Parc de Rentilly (1 rue de l’étang 77600 Bussy-Saint-Martin) : Griot/Manon.

27 mars 2018

[Article] Esther Tellermann, La Langue de Vlad [Hommage à Bernard Desportes, 2/5]

Nous remercions Esther Tellermann de nous avoir confié un texte que Bernard Desportes appréciait tout particulièrement, qui a d’abord paru dans le volume collectif Bernard Desportes autrement, avant d’être intégré à son recueil de textes Nous ne sommes jamais assez poètes (La Lettre volée, 2014, p. 163-169) – mais inédit sur le net. [Lire Hommage 1/5]

Vers les déserts, premier roman de la trilogie de Bernard Desportes, se donne comme le parcours de la langue maternelle en une seule phrase voulant rejoindre un impossible à dire : la fascination de l’enfant pour l’accouplement de la mère, la déchirure originelle qu’elle ouvre comme réel de l’inceste.
N’est-ce pas sa célébration qui inaugure le récit de Vlad dans le théâtre d’une copulation honnie et initiatique : celle d’un homme anonyme incarnant une puissance phallique rejetée pour être associée à la souillure du corps de la mère prise ?

De cela naît Vlad, de cette indignité comme fondement de la vie humaine, de la sienne, de ce trait sur la terre vierge, du noir sur la page blanche, de l’écrit qui fait barrage à l’angoisse ; celle de l’intolérable de la jouissance du père que le fils s’approprie. Désormais le récit déroule un réel cru pour être une fiction hallucinée, l’épopée d’une humanité d’avant le langage, enfermée dans le trou du monde qu’elle parcourt à l’aveugle.

Ébauche d’humanité plutôt en quête de sa nomination comme le personnage-narrateur qui se raconte, raconte le Rien qui le constitue et dont il est affecté, de n’être pas séparé de l’acte qui l’engendre.
Ainsi la langue de Vlad trace-t-elle un continent tendre à force de cruauté, entre noirceur et moiteur, toujours meuble, de la souplesse des chairs où l’on s’oublie. Temps, lieux, personnages de Vers les déserts ne sont en effet que ceux de la page même où s’écrit la transgression de l’interdit qui peut arrêter l’entrée de l’homme dans les signes.

Car rien ne naît du ventre féminin si le langage n’a pas déjà laissé dans l’adresse de celle qui engendre, le sceau d’une coupure, le lieu d’une naissance.
C’est cette naissance que Vlad poursuit pour s’arracher au corps de la mère morte devenu obsessif. Où l’absente tisse une présence infinie que Vlad tour à tour implore ou torture sous la forme de tous les petits autres rencontrés : personnages infirmes, informes, vieille tante butée, garçons de ferme fondus à la terre, femmes muettes, enfants qui tous errent autour d’un centre vide que la langue approche, tendue vers un impossible à dire, impossible où Sade mit le mal absolu là où la philosophie occidentale mit le Bien suprême.
 

L’autre en effet dans le récit de Desportes est ce prochain qu’il faut battre à mort, violer, forcer, dont il faut jouir sans limites. Même absence de limite dans l’espace fictionnel de la narration : rivières ou canaux tracent une ligne improbable sur une terre friable mêlée au brouillard et à l’eau d’où surgit parfois une ville – Dlav – comme immergée dans un Destin qui la condamne.

Les paysages décrits, sombres et hébétés, ont la dureté de ceux qui les peuplent comme pétrifiés d’attendre la parole humaine. Cercles de l’enfer que ces plaines et ces villes où se lit notre idiotie. Rien qu’un malaise étrangement confondu à l’absence de questions comme de réponses.

Car le monde de Vlad est toujours déjà donné, figé dans le moment de la rencontre d’un homme et d’une femme à l’un l’autre étrangers, la dernière soumise au premier selon un ordre naturel qui donne raison au plus fort. Dans la lignée sadienne, Desportes dévoile en effet le fondement du Contrat social et de la loi morale, l’immonde de notre vérité ordinaire que nous désignons ordinairement comme Bien, amour du prochain, de notre propre image, ici pulvérisée dans les heurts, bouts de chairs, hargnes, rancœurs, petitesse des résignations.

Car si la « littérature » de masse actuelle oublie volontiers les auteurs qui façonnèrent la modernité, Desportes entend les faire résonner dans sa propre voix : Sade, Céline, Bataille, Beckett, Genet ne sont pas pour Desportes lettre morte, ils interrogent le sens d’une Humanité après la mort de Dieu. Qu’est-il encore après que le terreau européen a produit sa propre exténuation comme possible ?

Ainsi le désespoir que l’on peut entendre dans la fiction n’est-il pas choix narcissique, il est posture éthique, rage baudelairienne, remise en question des « progrès » et de l’humanisme proclamés encore à la fin du XXème siècle. Le XXème siècle n’a pu faire comme si rien n’avait eu lieu au milieu de son parcours. C’est là où son idéologie progressiste est venue échouer, où l’amour du prochain s’est révélé sous son vrai jour : dans la crudité de l’obscène.

Symbolisé par la figure emblématique du « nègre », l’Autre, « l’exclu » des sociétés occidentales, le nègre « seul dans sa solitude », représente le rebut, le déchet. Un nègre d’une négritude à la Césaire, portant haut la faille constitutive de l’humain et qui la rend à la détresse de l’humain, à son errance et à son désir d’ancrage.
« (De ce) nègre noir dans la ville » peut venir la rédemption des personnages voués au non-sens du sexe – pour donner à ce dernier valeur sacrée et sacrificielle. Ceux qui n’étaient qu’ébauche d’humanité, Vlad ou Ploc, pourraient atteindre à un discours sans parole, à un silence signifiant qui les feraient advenir, les arracherait à la fusion avec la terre qui les efface, à cet engloutissement dans la jouissance interdite, celle du corps de la mère qu’il faudrait par sa propre annihilation sans cesse animer.

Car Desportes écrit de cette angoisse-là, celle de Vlad : de cet univers coupable d’avoir été séparé d’une virginité première, de la copulation intolérable du père, de son orgasme à lui que son fils aurait pour tâche de taire dans la mutilation de son nom.

Les noms tronqués des personnages sont en effet à l’image des espaces de Vers les déserts, de ces terres mêlées à la mer, de ces mers mêlées aux eaux stagnantes : distincts et pourtant informes dans la violence d’une seule syllabe qui arrache hommes, lieux et temps à l’engloutissement où les voue une malédiction première : la souillure du corps vierge qui les a engendrés, la mort de la mère en novembre, deux jours après avoir rejeté ce qui grouillait en son ventre sans avoir eu le temps de le désirer.

La littérature est sombre, dira-t-on, elle n’annonce aucun espoir. Pourquoi cet antihumanisme féroce chez Desportes en ces moments de fêtes humanitaires ? Ces types de nulle part, Blav-Glav-Glov-Zglard-Logm-Glom-Mlog ? Ils ne sont que les noms d’une humanité oubliée par Dieu, de tant d’absence de signes, de tant de décharges et de tant de morts… Un cri de révolte, celui de tout écrivain qui tisse autour d’un trou qu’il lit au-dedans de soi, qu’il « maintient au dedans de soi », ne comble pas de ce « bonheur » déjà ironisé par Flaubert.

Si Desportes donne à son « voyage » l’âpreté célinienne, c’est pour subvertir les discours lénifiants d’un humanitarisme qui masque ce que la vocation au Bien recouvre de haine à déverser ses aumônes à ceux-là mêmes qu’elle éjecte. Alors passent dans les topoï de Vers les déserts, leur hors-temps et leur hors-lieu, les zones de la terre qui sont désormais le décorum de notre bonne conscience. Les « décors » que plante Desportes ne sont pas un « envers » de notre quotidien, simplement sa face réelle : dans le bâtiment érigé sa fêlure, dans le mur ce qui s’effondre, sur les parois du monde les lettres qui inscrivent dans la mort et le sexe l’appel de l’Homme, sa demande d’une éternité, d’un au-delà de la corruption et de la puanteur. Aller Vers les déserts, c’est aller vers une zone vide et blanche qui illuminerait les demi-teintes, jaunâtres, brunes, grises, c’est aller vers le désir, prendre appui sur toutes les lettres gravées dans la pierre, sur les plâtres et les éboulis des villes, les déchets des civilisations, sur leurs décombres. 

Le monde de Desportes n’a donc rien de celui de la haine eugéniste et du grotesque célinien. C’est le chant désespéré d’une vieille terre à bout de souffle, épuisée par l’amoncellement des restes de l’homme : bouts d’or et de métal, bouts de dents et d’os, obstination de l’humain à ne pas tout à fait disparaître, à laisser un souvenir de sa peur.

Et c’est cette peur que Desportes interroge avec une radicale modernité, son non-dit, sa folie et sa rage qu’il n’est pas besoin de décliner dans des actes, il suffit d’en donner l’odeur. Car c’est le poète ici qui, dans sa fiction, recompose le monde avec des mots et un rythme qui les agence, rapportant la représentation classique occidentale à la nuit qu’elle recèle dans la brillance de ses glacis. Rapportant la perspective et sa splendeur à une surface à deux dimensions : celle de la verticalité. Mais au lieu de l’élévation vers le mirage des étoiles, c’est vers le bas que nous mène le poète, sous la terre, vers tous les morts qu’elle berce, sous le couvercle baudelairien. Dans l’horizontalité d’une surface sans cesse balayée par les vents, confondue à la mer et au ciel qui jamais n’émerge comme pour retirer aux hommes le fantasme qu’ils poursuivent, leur faire oublier le réel qui les pétrit : le vent qui balaie leurs mirages et leurs rêves, les villes debout qui ne tiennent pas, s’effacent dans la langue du poète pour avoir été trop factices, n’avoir rien offert à l’homme pour recouvrir sa nudité.

N’est-ce pas l’épopée de l’homme sans Dieu que Desportes ici narre ? Que devient Ulysse sans l’Olympe ? Que devient Valjean sans le rayonnement divin ? Des bouts de personnages, des concrétions consonantiques, des noms de tous les continents, tant chacun contient en lui ce qui l’exclut, l’autre côté de sa frontière, cet autre en lui qui indique dans son identité sa faille.

Mais écrire procède ici plus d’une nécessité intérieure que de la nécessité du témoignage. Car à l’origine de la naissance du fils fut le viol de la terre-mère délaissée et béante, devenue ce trou, que le père aurait pu border d’une limite, d’un interdit. Nul interdit n’a accompagné le monde de Vlad, son enfouissement dans l’élément premier, la langue-mère, sa chaleur, sa moiteur étirée dans une phrase unique comme écriture de la jouissance qu’elle n’a pas eue.

Car c’est sa jouissance à elle que le fils écrit. Le fils écrit pour dire ce que Bataille écrivit dans son récit fulgurant poursuivi dans Brèves histoires de ma mère : la jouissance de la mère sans la limite qui en interdirait l’accès au fils.
Écrire n’est-ce pas dès lors venir border cette jouissance-là qui déporte le sujet-narrateur de ville en ville, de route en route, de désert en désert, de nom imprononçable en nom imprononçable : Gdlarz-Zglard-Glog-Dlav-Lavd, valse des consonnes autour du a et du o, de leur béance.

C’est vrai que les saisons tournent encore sur les paysages plats de Vers les déserts, sur ses champs d’orge et d’avoine, étendues fécondées et stériles où s’ébauchent des guerres qui se confondent : guerre des éléments, guerres humaines fracturant le UN que le fils dans son errance ne va avoir de cesse de chercher dans ses débauches. Un fils, un autre, le même cherche le père, avec ses mots il creuse la langue comme l’enfant creuse la terre avec la pelle, détache ses mottes friables, se donne à l’autre enfant dans un jeu de reflets, ceux des désirs entrecroisés de la mère, du père et du fils de l’inceste d’où viendra rédemption et vérité de la détresse.

Alors n’est plus pour l’homme qu’une seule certitude : celle de la sexualité et de la mort portées par le vivant que l’écrit approche dans son scandale, mais au prix de ce vide que l’écrivain cherche en lui-même, cette béance propre à accueillir un rythme qui se substituera au monde.
C’est le rythme qui redonnera significations au langage déserté du XXéme siècle, à sa déréliction. L’écriture contemporaine, pour ne pas méconnaître sa mémoire, réintroduit dans son geste même le sacré, ici dans le sexe, mémoire de la fragilité de l’homme et de sa corruption.

L’étreinte, n’est-elle pas chez Desportes le poème, au bout du crime et de la transgression, dans l’au-delà du principe de plaisir freudien, dans la jouissance du corps nubile, figure de l’écriture même, métamorphose baudelairienne – de la boue en or – pour approcher cette zone que toute œuvre d’art approche, celle de l’angoisse où Baudelaire planta son drapeau noir ?

Desportes écrit donc d’un impossible à écrire qu’il décline. Car le sexe est une enfance, la perversité de l’enfance qui tisse ses jeux sur la nuit, couvre les fosses de râles, les quartiers défoncés et les rues de misère. Métaphore d’un monde contemporain qui n’a pas tiré les conséquences du pire, la fable de Vers les déserts mime en effet les béances que le monde occidental secrète dans ses représentations de masse, ses déserts de pensée et de solitude, ses promesses écœurantes de bonheur…

Car ce sont les foules harassées et abattues, les foules du monde exclues de l’Idéal que charrient les idéologies qui hantent la fiction de Vers les déserts. Celles des banlieues d’Europe, les affamés du monde, tous ceux assignés au silence, et ce sont tous ceux-là qui parlent enfin : dans l’orgie sacrificielle de Slap – viol, égorgement, castration, meurtres sauvages – Slap parle enfin au nom de tous ceux-là qui taisent leur désir, en finissent avec un destin désormais imposé à l’homme par le discours de l’homme, son aporie. 

Sans Érinyes, ni Olympe, le monde de Vers les déserts réduit à la croûte terrestre comme à son effondrement trouve dans le sexe et la crudité de son réel sa vérité. Car au fondement de notre Destin est la marche aveugle de Vlad dans la conscience de chaque mort, chaque voix éteinte, chaque disparition, mais avec cet espoir collé aux semelles : le nom d’une ville improbable, « mouvante et changeante », mirage sur le désert, le nom de Dieu imprononçable (Htrzmkv) – du a et du o manquant, de la voyelle absente.

Les textes de Desportes rappellent donc à l’humain son réel, d’être fracturé par son aspiration vers l’inhumain, une ville parfaite des bords de déserts où enfin faire halte. Mais Htrzmkv n’est que la cicatrice sur la blessure, une concrétion de lettres comme suturée d’une vérité absente où l’homme continue d’inscrire ce qui le déchire : la séparation d’avec le langage lui-même, oubliée un instant dans l’orgasme qui apaise l’errance dans l’extase, rédemption de l’homme sans Dieu égaré dans sa langue même, n’ayant plus dans sa nudité enfin comprise qu’à continuer son voyage… débarrassé des décorums médiocres, des propositions divertissantes et stupides à force de peur et de mensonges, cachant dans sa veulerie ses rêves de massacres et d’orgies.

Ainsi Bernard Desportes approche-t-il dans sa fiction circulaire et fracturée la vérité du désir de l’Homme débusquée par Sade : jouir du prochain comme célébration bataillienne de l’inceste. En cela consiste le voyage initiatique de Vlad, la langue de Vlad, dans le tissage de l’écrit sur la nuit du monde, la béance des trous où s’accroche le désir.

L’écriture n’est-elle, chez Desportes prière sur les hordes des morts et des vivants, dans l’odeur de la terre prière et pardon, chant qui accompagne leurs cris ? Car c’est en ce savoir de la langue qu’ils ne savent pas, au lieu même où ils sont étrangers à leur propre savoir qu’est la grâce. Celle qui permet dans l’au-delà de la fusion recherchée avec l’autre d’ouvrir à ce qui nous constitue : cet étranger en nous qui rend possible la rencontre, ordonne la lumière, fait entendre autrement les bruits du jour.

 

Bibliographie :

Bernard Desportes, Vers les déserts, Maurice Nadeau, 1999.



 

24 mars 2018

[News – chronique] Hommage à Bernard Desportes (1948-2018) [1/5]

… dansant disparaissant…
le jour du printemps
dans le bleu du ciel
il s’en est allé…
Où ça ?
Vers les déserts…
Vers l’Éternité…

Mais comme "tout est perdu dans la réalité" (Reverdy), nous continuerons à vagabonder…
À l’impossible, sauf à être nul, nous sommes tenus !

Habités par l’impossible, nous poursuivrons la route inlassablement, que faire d’autre ?
Enfants de la nuit
enfants de l’envie
nous porterons ta voix avec fracas
de l’abîme à l’Éther !
/Fabrice Thumerel/

♦♦♦♦♦

Philippe Boisnard  "Bernard Desportes aura été l’une des rencontres les plus fortes de mon existence, l’une des exigences de vie, d’écriture, de rapport à l’autre les plus intenses. Il m’aura introduit au noir, il m’aura fait traverser des villes emplies de moustiques, de cimetières, de folie inondant l’esprit humain. On aura partagé notre amour de Koltès, on aura traversé des mers pour des salons littéraires, on aura ri la nuit face à l’incurie de ce monde, on aura ri de la folie de nos affects, de nos horizons intérieurs…. Bernard Desportes nous a quittés, et il continuera à exister pourtant là, dans mon âme…. Dansant disparaissant…"

â–º Interview de Bernard Desportes par Philippe Boisnard, au début du Salon de Tanger en 2007 (ici) et à la fin : ici.

â–º Extrait de La Vie à l’envi : lecture et montage de Philippe Boisnard.

â–º Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes"

♦♦♦♦♦

A posteriori, le dernier livre de Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie, dans lequel la figure centrale est à la fois "mendiant putain fossoyeur écrivain", apparaît comme testamentaire dans la mesure où il condense toute l’œuvre, "où se côtoient tous les peuples du monde, tous les métiers, tous les trafics, tous les abîmes, mais aussi […] toutes les enfances rêveuses, lascives, inassouvies, et les putains adolescents". Son esthétique : "un roman qui ne raconterait rien, un roman sans autre sujet que la vie même qui n’est faite d’aucune histoire naturellement mais d’une réalité où tout se perd"… Desportes ou l’impossible récit – fût-il autobiographique. Rien d’étonnant, donc, qu’il ait plus d’existences que s’il avait mille ans : dans l’écriture, le sujet s’irréalise au travers de multiples avatars et se fond dans une histoire subjective de l’art et du monde. À cet égard, un passage s’avère particulièrement révélateur : "en danger à Tanger j’ai fait pompier à Pampelune et fossoyeur à Elseneur, j’ai aimé la boue grasse les sueurs adolescentes la chair qui frissone à Lisbonne, j’ai vécu l’inceste à Trieste, j’ai fait voyou à Moscou putain à Pantin et tapin à Turin" (53)… Prévaut ici une logique du signifiant qui n’est pas autotélique mais ouverte sur l’espace des possibles.
Dans cette œuvre testamentaire, le sujet scriptural – toujours à "l’âge de déraison" (27) – s’auto-engendre par l’écriture, s’affirmant "né sans père sans pays sans nom" (78) et se mettant en quête d’un "envers du monde" (79). S’en dégage le portrait d’un écrivain qui affectionne "la fraîcheur de l’inhumain" (Du Bouchet), d’un poète du NON qui déteste toutes sortes de clôtures : "le bas-fond fangeux des professeurs-de-secondaire avec leurs vieilles manies leurs vieilles copies leur vieille poésie subjective toujours horriblement fadasse" (22) ; "la poésie métrique à coups de trique comme un tambour militaire" (29) ; la "poïésie de bénitiers de fabricants de courtisans de professeurs", l’art comme "décoction décorative pour gogo & gobeurs niais" (30)…
Dans ce texte qui charrie de blancs ruisseaux de foutre et de mécréants, on retrouve le vert paradis de l’enfance cévenole, une quête dynamisée par le couple antinomique Eros/Thanatos, et aussi la Bibliothèque portésienne : Artaud, Bataille, Blanchard, Du Bouchet, Duvert, Faulkner, Kafka, Koltès, Lautréamont, Reverdy, Rimbaud… /FT/

♦♦♦♦♦

"Une vie ça n’existe pas" (Brève…, p. 48).

Je ne peux que relire mélancoliquement cette courte présentation d’une rencontre prévue avec Annie Ernaux, intitulée "Écrire sa vie : faire monde" – soirée qui devait couronner leur long dialogue, entretenu par une correspondance importante depuis des années… Soirée qui n’aura pas lieu… [Sur LC : Bernard Desportes, "Lettre à Annie Ernaux"]

 

Écrire sa vie, est-ce possible ? Comment accéder à son « petit tas de soi verrouillé dans mémoire » (p. 9) ? Quelle mémoire ?

"J’ai jeté la mémoire avec l’eau du bain

dans la fosse à purin" (29).

"Je scie les arbres généalogiques pour en faire des fagots que je brûle

et m’enivre de leur fumée" (36).

Qu’est-ce qu’une vie ? Un tas de petits secrets, de souvenirs plus ou moins (ré)inventés, de repères dans son petit monde ? Ou des rêves, des lectures, des expériences, des faits sociaux et historiques qui font monde dans et par l’écriture ?
Comment écrire dans l’étrangeté à soi et au monde ? Dans un "écart entre le monde réel toujours inaccessible et le monde suffocant que l’on porte en soi" (29). Dans un entre-deux où l’on se perd : Je / Autre ; Eros / Thanatos ; dedans / dehors ; réalité / fiction ? /FT/

â–º À lire sur LIBR-CRITIQUE : 
– Entretiens de Fabrice Thumerel avec Bernard Desportes : "Roman (et) critique" (2008) ;  "De l’abîme à l’éternité" (2013).

– Contributions de Bernard Desportes à Libr-critique :
"Deux ou trois choses à propos de Rouillan" ;
"Littérature et liberté" ;
"Le Parti des procureurs" ;
"Interdit de séjour" (hommage à Tony Duvert) ;
"Les Failles d’un livre ambigu (Retour sur Retour à Reims de Didier Éribon)" ;
"Baal" (extraits) ;
"Chère petite fleur" ;
"Le Silence de Barbarin" ;
"La Honte, encore" ;
"Onfray comme une outre" ;
"Le Cynique" ;
"La Criminelle Alliance des populistes".

– Chroniques de Fabrice Thumerel : L’Espace du noir ; Le Présent illégitime ; L’Éternité ; Irréparable quant à moi.

– Francis Marcoin sur Une irritation ;

– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

18 février 2018

[News] Rencontre-lecture avec Bernard Desportes : une œuvre majeure

Dès le lancement de Libr-critique, nous avons signalé l’œuvre comme l’une des plus exigeantes et des plus originales dans le champ littéraire actuel.

Le dernier livre de Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie, dans lequel la figure centrale est à la fois "mendiant putain fossoyeur écrivain", condense toute l’œuvre, "où se côtoient tous les peuples du monde, tous les métiers, tous les trafics, tous les abîmes, mais aussi […] toutes les enfances rêveuses, lascives, inassouvies, et les putains adolescents". Son esthétique : "un roman qui ne raconterait rien, un roman sans autre sujet que la vie même qui n’est faite d’aucune histoire naturellement mais d’une réalité où tout se perd"… Desportes ou l’impossible récit – fût-il autobiographique.
Dans ce texte qui charrie de blancs ruisseaux de foutre et de mécréants, on retrouve le vert paradis de l’enfance cévenole, une quête dynamisée par le couple antinomique Eros/Thanatos, et aussi la Bibliothèque portésienne : Artaud, Bataille, Blanchard, Du Bouchet, Duvert, Faulkner, Kafka, Koltès, Lautréamont, Reverdy, Rimbaud… /FT/

â–º À lire :
– Entretien avec Bernard Desportes : "De l’abîme à l’éternité" ;
– Un autre article de Francis Marcoin sur Bernard Desportes : à propos d’Une irritation ;
– Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes" ;
– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

RENCONTRE / LECTURE

Bernard DESPORTES
s’entretiendra sur son œuvre
avec Esther Tellermann et Pierre-Yves Soucy
Lectures par Bernard Desportes d’extraits de ses derniers livres

Samedi  3 mars à 15 heures, entrée libre

Halle Saint Pierre – à l’auditorium
Réservation conseillée : 01 42 58 72 89

18 janvier 2018

[Chronique] Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), par Francis Marcoin

Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), éditions de la Lettre volée, janvier 2018 (vient tout juste de paraître en librairie), 100 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-503-0.

Cette brève histoire de la poésie fait ouvertement écho à Brève histoire de ma mère, un roman. Manière de dire que roman et poésie se répondent comme obsessionnellement, pour la seule vie réellement vécue que délivre l’irréparable d’un roman sans histoire que certains appellent poème et qui est plutôt un balbutiement (p. 86). Presque en fin de parcours l’auteur nous livre paradoxalement la définition exacte de ce qu’il s’est évertué à nous présenter comme une sorte d’album désordonné.

De fait l’écriture de Bernard Desportes est répétitive comme on parle de musique répétitive, elle est ce chemin toujours recommencé, chemin de halage d’une prose haletante, fleuve torrentueux, flux débordant de mots qui se heurtent l’un l’autre, incongrus. Et l’on n’a pas envie de parler de « jeux de mots » car il n’y a pas de jeu mais une grande peur. Une grande peur d’écrire, « non-non, je n’écrirai pas mes mémoires ». Aphasie, balbutiements, dénégations, radotage, agendas perdus, tronqués ou énigmatiques. Le texte joue avec la mémoire, ou plutôt les mémoires possibles, et le « je » se constitue, se disloque, au travers d’un puzzle poétique, de citations, de rappels littéraux ou trafiqués.

De déguisements, surtout. Dans la peau de Rimbaud, surtout, qui surgit à tout instant. Se déguiser, mais sans se cacher. Annoncer la couleur, même si le nègre est omniprésent. Quatre épigraphes, de Lautréamont, de Maurice Blanchard, de Pierre Reverdy, d’André du Bouchet, signalent d’entrée un compagnonnage, des amitiés, des masques. In fine, nous trouvons même une liste de « citations dans le texte sans nom d’auteur ». Car Bernard Desportes est homme de fidélité. Fidélité à ses rêves et à ses cauchemars, et surtout à ses amis, dont il prend quelquefois l’identité. Ainsi, dans les « dates en vrac », qui notent la naissance de plusieurs Bernard Desportes ou plusieurs naissances d’un Bernard Desportes. Comme toujours chez lui le texte est hospitalier, ne cesse d’ouvrir une fenêtre sur ceux qui sont passés par les mêmes traverses : « Remembrances », par exemple, fait surgir le Rimbaud de l’Album zutique, ce Rimbaud obsédant qui n’arrête pas de descendre le fleuve impassible, d’un livre à l’autre, ce Rimbaud qui tue père et mère. Mais moi aussi « j’ai mouru », et là, on pense à Renaud, un Renaud en plus absolu, car entre les références nobles se glissent d’autres allusions, à des « variétés ».

Une image dérègle tout, celle de l’écartèlement. « Ecartelé » est un mot qui revient, doté d’une forte charge sexuelle, charnelle, bestiale. Mais ce « je » qui est toujours un autre est également écartelé entre la migration et la fixité. La migration est elle-même double, elle est celle du vagabond, entre Rotterdam, Tanger, Harrar, et aussi tout au contraire celle des victimes des fondamentalistes. En cela, l’errance intemporelle est rejointe par ce qu’on appelle l’« actualité », et chez Desportes celle-ci refait toujours irruption, le scandale de vivre est toujours dépassé par le scandale sociétal. Et ainsi, l’autre face de cette migration forcée est l’embourbement de la France qu’on dit « périphérique », en voie d’abandon. Ce sont les Ardennes, Novion-Porcin (et sa présentation genre fiche wikipedia) et, bien plus au sud, les gares désaffectées des provinces immobiles, la Lozère, le Gévaudan, Mende, Marvejols.

« Je » marche entre Ardennes et Cévennes. Retour à Graissessac, dont le nom revient en force au fur et à mesure du texte, village qui pourrait au moins, dans ce désordre, servir de point de repère puisqu’il est attesté dans la vie de l’auteur, mais qui apparaît de manière surprenante. Il vient en effet parmi ces autobiographies de tous les possibles, ces collages de vies et de morts, celles de Rimbaud toujours, et celles de Pasolini, pas nommé, mais reconnu, étonnamment enterré « au petit cimetière protestant de Graissessac (Basses-Cévennes) », à moins que ce ne soit lui qu’on ait aperçu en compagnie d’hommes nus remontant l’Amazonie. Un peu plus loin, après mille métiers dans mille ports, « enfin suis rentré sans un sac à Graissessac ». Et si dans les « Dates en vrac » il naît plusieurs Bernard D, l’un est déposé à l’assistance publique et recueilli à l’âge de huit ans par une famille de protestants à Graissessac, sombre bourg du bassin minier des Cévennes du sud. La naissance de Simone V. à Graissessac le 18 août 1913 sera notée deux fois. Le vendredi 31 mai 1895 Henri V, 12 ans, signe son embauche à la mine de Graissessac. Deux ans plus tard « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » paraît dans Cosmopolis, mais cet événement est placé avant le précédent.

Deux généalogies se croisent, celle des poètes, Char, Reverdy, Kafka, Bernhard, Faulkner, et celle de la mine : ouvertures de lignes de chemin de fer, creusements de nouveaux puits et de nouvelles galeries, naissances de futurs petits mineurs, coups de grisou. Généalogie anonyme, doublement enfouie, car le chemin de fer n’existe plus, les puits sont bouchés et il n’y a plus rien à Graissessac, qui n’est pas plus réel que Glog, Blav, Glav ou encore Zglard, Mlog, Mgol, ces improbables cités borborygmes où se terraient les personnages de Brève histoire de ma mère et où l’on retourne pour une non moins improbable quête d’origine.

« Marcher est impossible mais quoi faire d’autre ? » La marche est ici à l’évidence une manière de désigner la poésie. Celui qui écrit est impuissant devant la violence du monde mais la barbarie ne lui donne pas le droit au silence : le moindre étonnement devant ce livre n’est pas qu’une telle négativité, loin de nous décourager, se révèle roborative. On a beau ne pas retrouver ce Bernard D. qui habite rue de l’Avenir, il donne au pacte autobiographique une nouvelle définition, non pas l’enlisement dans un passé à retrouver, mais une réinvention, un génial bricolage dans une liberté absolue, celle de truquer les dés et de mélanger les cartes.

© Photo de Fabrice Thumerel : Bernard Desportes avec Annie Ernaux en 2014.

â–º À lire :

– Un autre article de Francis Marcoin sur Bernard Desportes : à propos d’Une irritation ;
– Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes" ;
– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

2 mai 2017

[Chronique] Bernard Desportes, La criminelle alliance des populistes

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Populiste, démagogique, marquée par le nationalisme, l’anti-élitisme et l’anti-intellectualisme, s’autoproclamant la voix du Peuple, souvent et de plus en plus ouvertement antisémite, après avoir semé la confusion programmatique dans les thèmes autant que dans les cibles avec le Front National, la campagne conquérante de Mélenchon arrive à son terme logique : servir de passerelle ou de marchepied à son double confondant : le Front National.

Se positionnant comme le Chef (le Duce), l’homme providentiel au pied duquel le Peuple va pouvoir se réfugier comme au pied d’un Père, Mélenchon aura repris toute la symbolique des dictateurs sud-américains, toutes les promesses impossibles et les illusions des bonimenteurs populistes avec qui toutes les clartés programmatiques sombrent dans un flou calculé insaisissable au profit des prétendus intérêts d’un Peuple parfaitement désincarné… Cibles :

      la finance, représentée par les juifs (Macron n’était pas seulement banquier, il fut surtout pour Mélenchon comme pour Marine Le Pen banquier de la banque Rothschild, famille tout à la fois juive et européenne, extra-nationale donc, emblème séculaire de la haine de tous les antisémites) ;

      l’élite, traditionnellement représentée par les juifs et la social-démocratie, lesquels symbolisent l’extra-nationalisme, l’ouverture, la mesure, la tolérance et les réformes réfléchies contre les extrêmes. De Léon Blum à Laurent Fabius, ces intellectuels brillants qui représentent tout ce que les populistes haïssent au plus haut point dans leur peur et le rejet d’un monde nouveau – Rothschild étant pour eux le symbole même de ce qui les rassemble dans la haine des juifs sans nation et sans racine.

 

Comme on sait, c’est le refus par les communistes d’une alliance avec les sociaux-démocrates, c’est-à-dire la haine de la social-démocratie par les communistes qui a permis l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne.

A quoi assiste-t-on aujourd’hui ?

En refusant d’appeler à voter pour Macron (ancien ministe d’un gouvernement socialiste et ancien banquier de la banque Rothschild), Mélenchon et une grande partie des mélenchonistes sont prêts à œuvrer à l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir plutôt que de se “salir les mains” en appelant à voter Macron. C’est une responsabilité historique : un crime contre la démocratie, un crime contre  la pensée libre.

Mais qui paiera le tribut le plus lourd en cas d’arrivée au pouvoir du Front National ? le peuple, bien sûr, ce peuple dont les populistes se gargarisent mais qu’ils méprisent ainsi profondément.

Question (pour aider le leader grec de la gauche Yanis Varoufakis qui ne comprend pas l’attitude de Mélenchon pour ce second tour) : pourquoi Mélenchon a-t-il appelé à voter Chirac contre Jean-Marie Le Pen (quand le Front National ne représentait que 18 % contre 40 % aujourd’hui) ? C’est que Chirac ne représentait pas les deux haines fondamentales des populistes : la social-démocratie et les juifs… C’est aussi que depuis 2002 les programmes de Mélenchon et de Marine Le Pen n’ont cessé de se rapprocher jusqu’à se confondre…

Comme on le sait, un certain nombre d’intellectuels ou d’artistes (l’élite donc, et des nantis quoi qu’ils disent), généralement proches du Parti communiste, refusent de se “salir les mains” et appellent à s’abstenir plutôt que d’appeler à voter Macron – alors qu’ils savent parfaitement que l’abstention favorise Marine le Pen… Leur argument fallacieux ne tient pas : voter pour Macron ne signifie pas adhérer à son programme, mais faire le seul geste possible contre l’arrivée au pouvoir du fascisme.

Cette lâcheté intellectuelle qui consiste à ne pas prendre parti dans une situation aussi grave les déhonore historiquement.

6 mars 2017

[News] Libr-News

Des RV à ne pas manquer : inscription pour le Cerisy PRÉVERT ; dernier numéro de la revue Secousse ; "Morceaux de vie" (Smith / Clavel) ; "Comment exposer la poésie ?" à Paris ; Prigent/Dubost ; réflexions sur les DRONES à Aix-en-Provence avec Alphabetville…

 

â–º C’est le moment de s’inscrire au Colloque international de Cerisy organisé par Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa, "Prévert : détonations poétiques" (11-18 août 2017) – avec de Libr-critique Francis Marcoin et Fabrice Thumerel.

â–º À consulter en ligne le dernier et riche numéro de la revue Secousse : Emmanuel Laugier, Patrick Laupin, Bernard Desportes, Michel Deguy…

â–º "Morceaux de vie", Frank Smith / Garance Clavel : mercredi  8 mars, de 18H à 20H, Musée des Archives nationales à Paris (60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris).

â–º Jeudi 16 mars à 18H30, Maison de Victor Hugo à Paris : "Comment exposer la poésie ?", rencontre avec Suzanne Doppelt et Vincent Broqua.

 

â–º Vendredi 24 mars 2017 à 18h30, Médiathèque Boris Vian – Rue Turenne – 13110 Port-de-Bouc
Rencontre-lecture avec Christian Prigent, poète, écrivain et essayiste, et avec Patrick Dubost, poète et performeur, dans le cadre de la manifestation Poésie à tous les étages. Étant l’un et l’autre très aguerris et remarquables dans l’exercice de la lecture publique, ils liront, à leur convenance, des extraits de leurs œuvres respectives. Présentation : Jean-Luc Albert. Rencontre organisée par AUTRES ET PAREILS en partenariat avec la Médiathèque Boris Vian et la librairie l’Alinéa.

Entrée libre / Réservations conseillées : 04 42 42 09 55 (A&P)
http://autresetpareils.free.fr/documents/Prigent-Dubost-invitation-web.png

â–º D-R-O-N-E-S – Images à risques ? 25 et 26 mars 2017 à la Fondation Vasarely, Aix-en-Provence
Une coréalisation Benoît Labourdette production, Alphabetville, l’Office, en partenariat avec la Fondation Vasarely
 
Les drones, machines de « vision embarquée » se répandent de façon massive, autant dans les champs de la production audiovisuelle que dans la vie quotidienne (selfie vidéo ou systèmes de surveillance autoritaires) et modifient insidieusement nos représentations du monde.
 
Pour essayer de comprendre ensemble de quoi ils sont faits, nous proposons des « rencontres apprenantes », ou apprentissage de pair-à-pair, sous forme d’ateliers, échanges, pratiques, questions et théories.
Un programme ouvert et participatif autour du drone comme objet technique ainsi que ses applications : décortiquer, manipuler, raconter, monter et démonter réellement un drone, le désautomatiser, l’écouter… élaborer et échanger des points de vue et des images du et sur le monde.
 
Les 25 et 26 mars de 10h à 18h accueillis par la Fondation Vasarely à Aix-en-Provence, nous expérimenterons les enjeux de ces machines-images avec Benoît Labourdette, cinéaste, Colette Tron, auteur et critique, Emmanuel Vergès, auteur et facilitateur.
 
MODALITES
Lieu : Fondation Vasarely, 1 avenue Marcel Pagnol, Jas de Bouffan, 13096 Aix-en-Provence
Espaces de travail, espaces d’exposition, œuvres de Victor Vasarely, fondateur de l’op’art (art optique), parc de la Fondation, ville et campagne d’Aix-en-Provence
Moyens techniques : 2 drones Parrot (AR Drone et Bebop), ordinateurs portables, vidéoprojecteur, accès internet. Drones supplémentaires et leurs pilotes bienvenus.
Ces rencontres sont à prix libre et conscient, inscription par mail à : youpi@loffice.coop
 
Alphabetville Friche la Belle de Mai 41 rue Jobin 13003 Marseille 0495049623
alphabetville@orange.fr / www.alphabetville.org

8 octobre 2016

[Texte] Bernard Desportes, Le cynique

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Avant que ne paraisse bientôt aux éditions de La Lettre volée (Pierre-Yves Soucy) la très attendue Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (tentative d’autobiographie), Bernard Desportes nous donne cette surprenante « "réalité réelle" (pour parler comme Rimbaud) qui soudain se dilue dans le temps et l’espace, pour se confondre avec le rêve, ne plus se distinguer du vent et de la pluie, et même se dissoudre comme réalité – se transformant alors en une sorte de fable intemporelle»…

 

Si tu n’espères pas l’inespéré,

tu ne le trouveras pas.

Il est dur à trouver et inaccessible.

Héraclite

 

Depuis un mois, tous les jours, dès sept heures du matin, je le voyais longer la rue des Siaghin, venant de la Mendoubia, et s’installer par terre, à l’entrée du Petit Socco.

Je n’ai jamais su où il demeurait. Plutôt petit, maigre, le front dégarni, il devait avoir entre soixante et soixante-dix ans. Ses vêtements étaient vieillots mais semblaient propres. Arrivé à son lieu habituel, il déposait un petit coussin à même le sol et s’y asseyait, les jambes en tailleur. Un pot de yaourt lui servait de sébile.

Les gens passaient sans le voir. Des chiens, quelquefois, s’approchaient et lui reniflaient les jambes. Il arrivait qu’une femme, en passant, lui jette une pièce. Certains lui apportaient un morceau de pain, un croissant, parfois un sandwich. Il n’y touchait pas. Du Café Central où je m’étais installé, je l’ai même vu un jour donner le sandwich qu’on lui avait offert à un chien qui passait là.

Il semblait ne sentir ni le froid ni la pluie. Celle-ci ruisselait sur son front et son visage, dans son cou. Il demeurait immobile. Le vent cinglant qui s’engouffrait dans la place venant de la rue le laissait impassible.

 

Je regardais dehors. Les bourrasques emportaient les dernières feuilles. Les gens couraient vers des lieux improbables. Les repaires se brouillaient dans ma mémoire. Une solitude légère mais tenace s’infiltrait en moi.

Qui était cet homme ? Pourquoi venait-il s’asseoir là, chaque jour ? Qu’avait été sa vie ? Qu’attendait-il des jours qu’il avait encore à vivre, de cette fuite du temps ?

Des enfants le bousculaient dans leur course. Il ne disait rien. L’un d’eux, une fois, en courant, a donné un coup de pied dans sa sébile et l’a envoyé valdinguer dans le caniveau. Il ne s’est pas levé pour ramasser les quelques pièces éparpillées sur le sol. Il a juste sorti un mouchoir de sa poche et l’a placé devant lui. Le lendemain il avait un nouveau pot de yaourt.

 

Je ne l’ai jamais vu répondre à une question que d’aventure quelqu’un lui posait en passant. Sauf une fois, par un après-midi ensoleillé et froid, à une jeune femme qui lui proposait de l’aide, je l’ai entendu lui dire : ôte-toi simplement de ma lumière, car je ne peux rien contre ta détresse.

Le vent, le vent toujours, comme un fouet dans la rue des Siaghin.

Un jour il n’est pas venu. L’hiver, cette année-là, a été glacial, interminable. Combien de mendiants sont-ils morts ? J’ai pensé qu’il avait été emporté par la nuit, le silence, la solitude.

Je l’avais oublié. La mémoire ne signe pas de contrat avec la conscience.

 

Puis, un matin d’avril, comme un soleil encore tendre mais déjà chaud passait par-dessus les toits, je l’ai vu surgir à l’angle de la rue. Même allure, même regard lointain, mêmes vêtements usagés. Il s’est assis comme il le faisait trois mois plus tôt, exactement à la même place, à l’entrée du Petit Socco.

Sans réfléchir, je me suis levé de ma table de café et suis allé vers lui. Je suis heureux de vous revoir, lui ai-je dit, mais où étiez-vous donc depuis tout ce temps ?

Il m’a regardé avec un léger sourire, puis a murmuré : ne pose donc pas tant de questions qui seront sans réponse… car tu mourras comme moi, la gorge pleine de mots tus.

 

 

pour Hicham Ibn Abdelouahab

10 avril 2016

[News] Poésie & subversion

Dans la perspective de la rencontre qui aura lieu ce jeudi à la Maison de la poésie Paris, et suite au lancement du tuto "SubversionTM", voici quelques éléments d’information et de réflexion.

La rencontre à la Maison de la poésie Paris

Jeudi 14 avril à 20H, Maison de la Poésie Paris, "Poésie & subversion" : Bernard Desportes en conversation avec Fabrice Thumerel. [Vu le nombre de places limité, il est conseillé de réserver au plus vite : 5 €]

dans les chaos d’un monde où la violence est partout
où la barbarie menace
tandis que le réel n’en finit pas de se dissoudre
et que le devenir de l’homme semble toujours plus lui échapper
la poésie peut-elle quelque chose ?
quelle place, quel sens sont-ils les siens ?

Les différentes mouvances de la modernité la voulaient subversive : qu’en est-il
en un temps d’affrontement des conservatismes et des transgressions ?

Soirée proposée par Remue.net, en partenariat avec la Scène du Balcon : conférences, entretien, lectures, débat.

À lire – Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, coll. « Manières de critiquer », Artois Presses Université, 2008. Et aussi, plus récemment : "De l’abîme à l’éternité" (long entretien de B. Desportes avec F. Thumerel, 2014).

 

 Avant-rencontre

« Tous ceux qui cherchent à en remontrer du point de vue prétendu de la subversion
sont forts à soupçonner de jouer le jeu de ceux pour qui celle-ci est tenue
pour absurdement obsolète » (Michel Surya, Portrait de l’intermittent du spectacle en supplétif de la domination, éditions Lignes, 2007).

« Le subversif n’est que dans le présent et dans son impossible satisfaction.
[…] la force subversive d’une écriture réside justement dans sa capacité
à subvertir chez un autre une pensée soumise à la représentation commune,
et donc désingularisée, du monde, du présent » (Bernard Desportes,
Le Présent illégitime, La Lettre volée, 2011).

« La poésie, si elle est prise au sérieux, est dangereuse pour l’ordre,
les règles et les normes non seulement de la grammaire
mais aussi de la société » (Alessandro de Francesco, « La Poésie comme processus cognitif et subversif », décembre 2013).

« Le refus (textuel, aussi bien) de toute politique directe va si bien aux auteurs
post-modernes que cela peut leur ouvrir grandes les portes de l’institution,
à tous les sens du terme, sans que ça leur pose de problèmes insolubles
– puisqu’ils sont dans la "subversion" des signes »
(Sylvain Courtoux, "Slash’ n’ burn – poésie-sur-brûlis" (entretien avec F. Thumerel), 2014).

« Les révoltes aussi ont leurs conformismes :
tout comme il y a des banalités bourgeoises, il y a des banalités révolutionnaires.
La subversion, comme l’industrie textile, fabrique son prêt-à-porter,
ses éléments standard que l’on enfile sans qu’il soit besoin de les retravailler,
tout au plus d’y coudre un revers, d’y ajuster une longueur de la manche
et les effets qu’elle autorise » (Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède, Actes Sud, 2015).

« Tremblez salopards, la poésie menace » (Julien d’Abrigeon, "La peste soit du fat", Sitaudis, 2016).

 

Cette rencontre s’inscrit dans le prolongement d’un work in progress que nous avons lancé il y a cinq ans, et dont voici la présentation.

Les avant-gardes, et plus généralement la modernité, nous ont transmis ce mot d’ordre qui nous paraît "naturel" aujourd’hui : il faut absolument être SUBVERSIF !

En ces temps où la fin du paradigme révolutionnaire a eu pour corollaire la dissociation entre subversion éthique/esthétique et subversion politique ;
où l’autorité s’est disséminée dans des formes impersonnelles et fluctuantes de pouvoir ;
où l’ordre symbolique régi par un système axiologique a cédé la place à une société anomique ;
où les frontières entre
mineur et majeur sont devenues poreuses ;
où la machinerie spectaculaire-marchande a annexé ces fondements mêmes de la subversion modernes que sont les notions d’"avant-garde", de "réforme", "changement", "nouveauté"…

En ces temps de ludisme généralisé où "l’art subversif" est subventionné ou sponsorisé, en ces temps de "subdiversion" et de "subdivertissement" où il n’y a rien qui ne soit détourné/retourné/renversé (énoncés, discours, images ou musiques), que peut-il bien rester de la subversion ? Peut-on et doit-on encore subvertir ? Cette notion est-elle totalement galvaudée ? Quelle est désormais sa portée ? Toute posture d’imprecator ou de "poète maudit" est-elle réellement subversive ? Quelles pratiques se révèlent-elles encore subversives aujourd’hui ? Est-il possible de distinguer de nouvelles formes de subversion ?

â–º On pourra (re)lire/voir les 21 posts publiés à ce jour, dont ceux-ci : Bernard Desportes, "Les failles d’un livre ambigu : retour sur Retour à Reims de Didier Eribon" ; Bruno Fern, "Sub" ; Cyril Vettorato, "Les États-Unis et la culture de la subversion – le syndrome Frankenstein" ; Jérôme Bertin, "Le grand amour de Karl Klause" ; Alexander Dickow, "Statut Liberté" ; Sébastien Ecorce, "Mécanique(s) de rupture(s)" ; Sylvain Courtoux, "Poète, c’est crevé" ; Romain le GéoGrave, "S.I.F (Sans Identité Fixe)" ; CUHEL, "ZAL / Near to Death Experience".

 

♦♦♦♦♦

Ce work in progress sur la subversion est lui-même à mettre en relation avec l’opération Libr-@ction, entamée en 2013.

 

Libr-lecteurs, forces vives,
allons-nous laisser le privilège aux seules puissances destructrices – qu’on les nomme capitalisme, fanatismes, racismes ou autrement – de provoquer des cataclysmes ? La littér@ction n’est-elle pas avant tout cataclysme ? La crise, n’est-ce pas à nous de la déclencher ?

Libr-lecteurs, forces vives,
qu’est-ce qui vous empêche de Libr-@gir ? En créant, criant, crisant…

Pourquoi la littérature ne serait-elle pas/plus apocalypse ? L’apocalypse, c’est maintenant. Toujours maintenant. Dans le présent illégitime (Desportes).

 

Pour peu que la littérature échappe aux cirques (merdiatique, spectenculaire) et aux circuits (éditorial, institutionnel),

à la lissetérature (Meens) des doctes et des schnocks, des ambitions et des nominations, du business is business, du cequilfaut/commilfaut/quantilfaut, du buzzing-hobbying-lobbying-marketing-advertising,

 

la littérature peut être éprouvante, galopante, dévorante…

ou plutôt inéchangeable, inqualifiable, incaractérisable…

ou plutôt dans le bord et le débord, l’infection virale, l’épidémie, la cancérisation… littér@ction…

 

Libr@ction vise à partager des ém@ctions, produire des électr@ctions, des manifest@ctions…

 

En clair, nous vous proposons des cré@ctions à télécharger, faire circuler, mettre en voix, en musique, en scène…

Distribuez-les, déclamez-les, activez-les où bon vous semblera (rues, zones, scènes, prisons, no man’s lands… sorties des établissements  acacadémiques/admisinistratifs/commerZiaux)…

 

â–º On pourra (re)lire/voir les 22 posts publiés à ce jour, dont ceux-ci : vidéos diverses ; Didier Calléja, "Je dors" ; Thomas Déjeammes, "… le lendemain, presque le même…" ; CUHEL, "Pourrissez vos enfants !" ; Marinella, "Gugusse a le chapeau V." ; Bernard Desportes, "extrait de Baal" ; Thierry Rat, "Canal libéral" ; Fred Griot, "Je ne me tairai plus" ; Edith Msika, "Tous ces trains tous ces rail" ; AnnaO, "D’après I don’t speak english / féroféroce" ; Alain Marc, "Je crève, je crie…" ; André Gaches, "Bauches (extrait)" ; Laura Vazquez, "Tout tombe" ; Romain le GéoGrave, "Lisse !"

 

27 mars 2016

[News] News du dimanche

En ce jour de Pâques, on pourra commencer par relire la chronique de Bernard Desportes sur un revenant dans l’actualité : Mgr Barbarin… Notre UNE, quant à elle, portera sur l’état d’urgence intellectuel que met en exergue le dernier numéro de la Revue du Crieur ; enfin, nos Libr-événements : festival Déklamons à Rennes, rencontre au Bateau Livre de Lille avec J. Liron et D. Vazemsky, RV au N’a qu’un œil de Bordeaux et à la Maison de la poésie Paris (Emmanuel Régniez ; Annie Ernaux ; Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel)…

UNE : État d’urgence intellectuel /F. Thumerel/

Selon l’édito du dernier Crieur, si état d’urgence il y a il est bien d’ordre intellectuel : « Pour que la déflagration du 13 novembre ne se transforme pas en une "stratégie du choc" tissée d’hystérie sécuritaire, de régime d’exception et de replis identitaires, il est essentiel d’ouvrir grands les yeux sur la césure révélée par un tel moment ».

Sont ainsi étudiés l’apparition d’une pseudo-science humaine, l’islamologie, pour répondre à la demande sociale et sécuritaire (L. Dahkli) ; l’idéologie wahhabite, puritanisme extrême élargi par le salafisme, qui ne conduit que rarement au radicalisme terroriste (L. Bonnefoy et S. Lacroix) ; la résurgence du nationalisme culturaliste dans une France qui voit l’essor de l’identitarisme (B. Wilfert-Portal) ; la stratégie de l’EI pour fédérer les humiliés (M. Benraad)…

L’état d’urgence est d’autant plus de mise que ce ne sont plus seulement les professeurs qui sont devenus des techniciens du savoir pratique (Sartre) : les philosophes s’assurent de nouveaux débouchés – des plus rentables ! – en s’engageant dans les think tanks libéraux ou en répondant favorablement aux propositions des entreprises (entre 5 et 10 000 € la conférence pour les Serres, Ferry, Comte-Sponville, ou encore R. Enthoven !).

Revue du Crieur, Mediapart – La Découverte, n° 3, mars 2016, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-7071-8863-2.

Libr-événements

â–ºLectures Performances festival Déklamons à l’Université de Rennes 2.

 Mardi 29 mars / 19h30 / auditorium Le Tambour : Maxime H. Pascal, Pierre Parlant, Thomas Desjammes.

Informations pratiques

Maison de la Poésie de Rennes (allée Armand Rebillon)

Le Triangle (Boulevard de Yougoslavie)

Maison des associations (cours des alliés)

La Péniche Spectacle (Quai Saint Cyr)

Auditorium Le Tambour (Campus Villejean-Université Rennes 2)

â–º Mercredi 30 mars à 19H, Librairie Le Bateau Livre à Lille (154, rue Gambetta), rencontre avec Jérémy Liron, peintre et écrivain, et Dimitri Vazemsky, éditeur et auteur à la Nuit Myrtide. La discussion se fera autour de l’ouvrage Récits de paysages : une somme de textes écrits par une bande de 18 auteurs autour, avec, et dans les paysages peints par Jeremy Liron.
On évoquera aussi le bricolage en Art, en partant notamment d’un autre livre de Jeremy Liron paru chez Nuit Myrtide: L’humble usage des objets.

"Au début était donc l’image. L’image par-devant l’inconcevable abiÌ‚me du monde sans nous. Logique alors ensuite que l’histoire continue sous l’égide des images. Les Nouveaux Imagistes donc, puisque Williams, Pound et quelques autres avant. La paternité pourrait en revenir aÌ€ Vazemsky qui a lancé les premieÌ€res phrases avec l’idée de faire groupe. En suivra cet ouvrage aÌ€ quatre teÌ‚tes sur les images d’Olivier de Sépibus. Puis l’envie de collaborer de nouveau, en Imagistes. Cette fois Liron fournira les images, invitant Vazemsky, Vinau, Siaudeau aÌ€ écrire depuis elles les récits qu’elles pourraient leur suggérer, puisqu’on le dit – elles suggeÌ€rent.
Et l’envie d’inviter encore parce qu’entre nous on se lit et, par laÌ€ meÌ‚me, s’accompagne. Le monde se déploie aÌ€ proportion de ce qu’on le peuple. On laisserait aux images le soin de faire colonne vertébrale quand les textes, autonomes, libres, diffracteraient un récit plus vaste en fragments disjoints. Les échos entre eux, au hasard laissés, enfantent une forme plus libre de nécessité.
Ainsi sont nés ces récits, des paysages."
Jérémy Liron.

Avec les textes de Pierre Bergounioux, Léa Bismuth, François Bon, Anne Collongues, Marie Cosnay, Emmanuel Delabranche, Armand Dupuy, Sabine Huynh, Arnaud Maïsetti, Eric Pessan, Béatrice Rilos, Dominique Sampiero, Joachim Séné, Guillaume Siaudeau, Fabienne Swiatly, Dimitri Vazemsky & Thomas Vinau, sur des paysages de Jérémy Liron.

â–º Jeudi 31 mars à 20H, Maison de la poésie Paris : Emmanuel Régniez, Notre château. Lecture par Lucie Eple, Julien Jolly (composition, synthétiseurs) & Sébastien Maire (contrebasse).

Tarif : 10 € / adhérent : 5 € RÉSERVER

Un frère et une sœur vivent reclus depuis des années dans leur maison familiale, qu’ils ont baptisée « Notre château ». Seule la visite hebdomadaire du frère à la librairie du centre-ville fait exception à leur isolement volontaire. Et c’est au cours de l’une de ces sorties rituelles qu’il aperçoit un jour, stupéfait, sa sœur dans un bus de la ligne 39. Le cocon protecteur dans lequel ils se sont enfermés depuis vingt ans commence à se fissurer.

On pourrait penser aux films Les Autres de Alejandro Amenábar, Shining de Kubrick, ou à La Maison des feuilles de Danielewski. Emmanuel Régniez reprend à son compte l’héritage de la littérature gothique et l’épure de certains auteurs du nouveau roman. La lecture musicale nous plongera dans cette atmosphère étrange et hypnotique.

Une rencontre avec l’auteur suivra la lecture musicale. À lire – Emmanuel Régniez, Notre château, Le Tripode, 2016.

â–º Samedi 2 avril, 22H, Librairie-maison d’édition N’a qu’un œil à Bordeaux (19, rue Bouquière) : Claro, Julien d’Abrigeon, Bruce Bégout, Patrice Luchet et Laura Vazquez.


â–º Lundi 11 avril à 19H, Maison de la poésie Paris, rencontre avec Annie ERNAUX animée par Michel Abescat.

Tarif : 5 € / adhérent : 0 € RÉSERVER

« J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et  son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. » Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S. dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

À lire : Annie Ernaux, Mémoire de fille, Gallimard, à paraître en avril 2016.

â–º Jeudi 14 avril à 20H, Maison de la Poésie Paris, "Poésie & subversion" : Bernard Desportes en conversation avec Fabrice Thumerel. [Vu le nombre de places limité, il est conseillé de réserver au plus vite : 5 €]

dans les chaos d’un monde où la violence est partout

où la barbarie menace

tandis que le réel n’en finit pas de se dissoudre

et que le devenir de l’homme semble toujours plus lui échapper

la poésie peut-elle quelque chose ?

quelle place, quel sens sont-ils les siens ?

 

Les différentes mouvances de la modernité la voulaient subversive : qu’en est-il

en un temps d’affrontement des conservatismes et des transgressions ?

 

Soirée proposée par Remue.net, en partenariat avec la Scène du Balcon.

À lire – Fabrice Thumerel, Bernard Desportes autrement, coll. « Manières de critiquer », Artois Presses Université, 2008.

 

24 novembre 2015

[Chronique] Bernard Desportes, Onfray comme une outre

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 6:27

M. Onfray accuse les démocraties occidentales d’être les vraies responsables des attentats commis par Daech à Paris dans la nuit du 13 novembre – 130 morts et plus de 350 blessés. Tandis que M. Hani Ramadan accuse, lui, les services secrets israéliens. Pour l’un comme pour l’autre : tous responsables sauf les islamistes.

De la part d’un idéologue des Frères musulmans, tel M. Ramadan, ce n’est guère étonnant ; mais finalement de la part d’un penseur foireux, idéologue identitaire aux discours populistes et aux thèses géopolitiques voisines de l’extrême droite, ce n’est pas étonnant non plus.

La logorrhée discursive et publicatoire qui tient lieu de pensée à M. Onfray est sinistre de bêtise, affligeante de prétention boursouflée, consternante de sophismes, injurieuse de toute véracité, inquiétante de mépris pour les lecteurs et auditeurs les plus fragiles ou les plus naïfs qui le suivent.

Avec les “arguments” qui sont les siens, M. Onfray Michel pourrait également dire que les démocraties occidentales (avec le soutien des Juifs ?) ont été responsables du nazisme. Car, sans doute aucun pour notre penseur aussi creux que fat, tout est dans tout et inversement. Forte pensée. Pense-t-il également, Mimi, que la médecine du XIVe siècle était responsable de la peste ? Philippe VI, roi de France, pensait, lui, déjà, que les Juifs en étaient responsables…

 

Le fanatisme islamique (Daech et autres) est l’excroissance barbare (et la conséquence logique) d’une idéologie totalitaire : l’islamisme. Le terrorisme qu’il pratique n’est qu’un moyen parmi d’autres, comme les prêches et les fatwas, au service de la propagation de cette idéologie. Daech n’est qu’un exécutant de l’islamisme. Comme la gestapo l’était, au service du nazisme. Les attentats terroristes ne sont qu’un moyen au service d’un objectif : l’instauration de l’islamisme par la destruction des démocraties occidentales, de la pensée critique occidentale, de la culture occidentale, du mode de vie libre, pluraliste et contestataire des occidentaux. Il s’agit là d’une volonté de destruction fondamentale comme l’était celle des camps de concentration au service du nazisme, comme l’étaient l’internement psychiatrique et le goulag au service de l’idéologie stalinienne. Précisons que pour ces trois idéologies totalitaires (nazie, stalinienne, islamiste), l’accomplissement de leurs desseins passe, d’abord, par l’élimination des Juifs, puis l’élimination de la démocratie, l’annulation enfin de toute pensée critique.

Il faut être absolument stupide (ou pire ?) pour dire ou même seulement laisser entendre que les actes terroristes du 13 novembre à Paris découlent des politiques des démocraties occidentales. Ces actes barbares sont l’émanation directe (et prévisible) de l’idéologie islamiste, telle qu’elle est véhiculée par le salafisme, le wahhabisme et les Frères musulmans – idéologies fondamentalistes. Ce sont eux, aujourd’hui, les ennemis de tout ce que représentent la pensée libre et la liberté dans les démocraties occidentales.

 

M. Onfray, dans un euphémisme honteux au regard de la pensée critique, nous assène du haut de sa fatuité : “La civilisation islamique à laquelle renvoie l’Etat islamique est en effet puritaine”… Comme cela est joliment dit pour parler d’une “civilisation” qui : égorge ou décapite les opposants ; utilise les femmes et les enfants comme bombes humaines ; s’empare des civils comme boucliers ; rafle des enfants et des femmes qu’elle utilise ou vend comme esclaves sexuels ; enferme et voile les femmes en les réduisant à de simples objets au service de ses adeptes et les soumet à leurs besoins ; lapide et ampute comme châtiment ; détruit toute œuvre humaine antérieure à l’islam ; interdit partout où elle en a le pouvoir la libre parole, la musique, la littérature, la lecture, la peinture, le sport… J’en passe.

Ainsi, la “pensée” de M. Onfray est-elle une insulte aux millions de musulmans humanistes.

Sa rhétorique primaire et populiste est, elle, une insulte à toute pensée critique.

S’il n’était gonflé comme une outre de sa suffisance, nous inviterions M. Onfray à se taire quelque temps, à se ressaisir s’il le peut et peut-être à s’inscrire à ces cours du soir qu’il prétend dispenser aux amateurs avec cette condescendance qui est sa marque.

Nous lui ferions également remarquer qu’il a la chance d’être dans une société libre, née d’une civilisation (mais sait-il seulement ce que c’est ?) de liberté et qu’il est ainsi parfaitement libre de poursuivre, s’il y tient, ses élucubrations foireuses – car, encore en démocratie occidentale, nous ne sommes ni sous le joug de l’islamisme ni containts par aucun puritanisme. Nous lui indiquerions néanmoins que nous ne nous laisserons pas faire par ceux-ci et que nous sommes prêts à nous battre pour conserver ces libertés qui découlent de notre démocratie.

13 septembre 2015

[Texte-chronique] Bernard Desportes : La honte, encore

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Qui sommes-nous ? une multitude de peuples, venus des quatre coins de la Terre qui n’en possède pas : terre unique et ronde mêlée de tous les paysages, de tous les sangs, de toutes les voix humaines. 

D’où venons-nous ? d’une succession de cultures diverses que – par delà les guerres, les religions, les obscurantismes et les barbaries – nous avons su, inexorablement, brasser, renouveler, perpétuer à travers la Renaissance, la rigueur classique, les Lumières enfin, porteuses de leur idéal de liberté  et leur conviction d’égalité. "Tous les hommes naissent et demeurent égaux en droits" – il nous aura fallu plus de vingt siècles pour arriver à cela : abolir la soumission religieuse et son voile d’obscurantisme sur les esprits, reconnaître l’égalité de tous les hommes. Puis deux siècles encore de combat pour arriver, difficilement, à  l’égalité des hommes et des femmes. 

Conquêtes fragiles et, nous le savons,  jamais acquises : l’âge d’or ne fut que de courte durée… Le X X e siècle aura connu la barbarie de l’Allemagne nazie, du fascisme et du franquisme,  celle de la dictature sanguinaire de Staline,  de Mao, de Pol Pot, ou encore du très catholique Pinochet… Le X X I e siècle s’ouvre en grande pompe sur le renouveau des religions avec son lot de fanatisme et de barbarie fondés,  comme au Moyen Âge,  sur une prétendue loi divine : égorger,  violer, réduire en esclavage se fait en parallèle à la destruction systématique de toute expression culturelle (livres, sculptures, monuments…) : "Dieu n’est pas un artiste", disait Sartre, ses larbins non plus. Seuls détenteurs de la Vérité, ils n’aiment ni la culture ni les hommes (et encore moins les femmes), ils ne conçoivent ou n’acceptent l’être humain que soumis ou mort : détruit toujours.

Face au déferlement des fanatismes religieux qui menacent toute civilisation, nos dirigeants tergiversent, cherchent des accommodements et distinguent avec minutie les religions radicales des religions modérées : il faut faire la part, disent-ils, entre ceux qui professent radicalement Dieu et ceux qui ne le professent que modérément…

Enfin, à  côté,  en parallèle et parfois avec, se dresse à  nouveau, rampant  (mais de moins en moins) le mufle court de à la bête hideuse de haine et de mépris. En France c’est le Front National et ses visées programmatiques de nettoyage ethnique. Auquel  il faut ajouter tous ceux qui chassent sur ses terres : les sarkozystes, les populistes et tous les petits fascistes de la pensée rance, molle et sournoise : ceux qui n’osent pas penser tout haut. Leur dernières trouvaille : "la France ne peut accueillir toute la misère du monde". Au nom de cette pensée hypocrite et imbécile, nous ouvrirons nos portes à  20 000 migrants fuyant la Syrie soumise aux massacres de Daech et du boucher Bachar. Sur 66 millions d’habitants, ça  fait 1 migrant accueilli pour 3300 habitants ! Vive la patrie des Droits de l’homme ! Mais déjà Sarkozy s’insurge et propose de les parquer d’abord pour en faire un tri. Cependant que la majeure partie des pays de l’Europe refuse d’accueillir même 1 seul migrant sur son sol, ferme ses portes, sort ses matraques et érige des barbelés…

Où allons-nous ? "Nous autres civilisations savons que nous sommes mortelles", disait quelque part Valery. Nous y allons vers cette mort tranquille et gavée, nous y serons bientôt  – mais avant cela, et aujourd’hui même,  par quelle honte, encore ?

5 juillet 2015

[News] News du dimanche

Ce soir, 2e livraison de LIBR-VACANCE et présentation du colloque de Cerisy sur PONGE…

LIBR-VACANCE

Profitez de ce temps de "vacance" pour explorer un site riche de centaines d’auteurs et de deux milliers de posts / remonter la UNE…

Libr-vacance : chaque semaine, des infos et des idées de lectures. Pour ce dimanche, voici l’actualité et les (re)lectures de deux écrivains.

â–º Bernard DESPORTES (écrivain, collaborateur de Libr-critique) : est en train de travailler à la troisième version de son prochain roman (volumineux).

Lectures en cours :
Camoes : Les Lusiades – trad. Roger Bismut (Bouquins)
Isaac Babel : Œuvres complètes – trad. Sophie Benech (Le Bruit du temps)
Nicolas de Staël : Lettres (Le Bruit du temps)
Oe Kenzaburô : L’Ecrivain par lui-même, entretiens – trad. Corinne Quentin (Philippe Picquier)

Relectures :
Virgile : L’Enéide – trad. André Bellecourt (Bartillat)
Henri Michaux : Poteaux d’angle (Poésie/Gallimard)
Léon-Gontran Damas : Pigments / Névralgies (Présence Africaine)

Lectures :
Elisabeth Van Rysselberghe : Lettres à la Petite Dame (Gallimard)
Hermann Broch : Le Tentateur – trad. Albert Kohn (Gallimard)
Lao She : Gens de Pékin – trad. Paul Bady et autres (Folio)
Claude Lévi-Strauss : Le Regard éloigné (Plon)
Ingeborg Bachmann : Poèmes – trad. François-René Daillie (Actes Sud)
Claudio Magris : A l’aveugle – trad. J & M-N Pastureau (L’Arpenteur)

â–º François RANNOU (écrivain) : en plus de ses responsabilités chez La Lettre volée (Bruxelles) et sur Publie.net

  • En projet : lecture polyphonique d’un texte pour 40 voix (& écriture de la suite de La Chèvre noire + un essai décoiffant sur André du Bouchet). 

    Relectures : Marcelin Pleynet ; Le propre du temps & Devant le temps de Georges Didi Huberman…

  • Recommandations : Cité dolente de Laure Gauthier (qui vient de paraître aux éditions Châtelet-Voltaire)

    et la prochaine résidence du compositeur Aurélien Dumont à La Scène nationale de Quimper.

Colloque international de Cerisy – Francis Ponge : ateliers contemporains (24-31 août 2015)

En 1975, au Centre Culturel International de Cerisy, Philippe Bonnefis et Pierre Oster organisaient, en présence de Ponge, un colloque titré "Ponge inventeur et classique" (dont les actes d’abord parus en 10/18 ont été réédités par les éditions Hermann dans la collection Cerisy/Archives) qui éclairait la proximité de l’écrivain aux démarches des néo-avant-gardes de l’époque (de Tel quel à Digraphe) et abordait son œuvre selon les approches en vogue de la "nouvelle critique" (poétiques formalistes, d’inspiration linguistique ou rhétorique). Quarante ans plus tard, il paraît indispensable de faire le point sur la place de cet auteur majeur dans le paysage littéraire, artistique et universitaire contemporain.

En France, le climat théorique et critique a évolué, de même que la connaissance objective de l’œuvre, désormais accessible dans la Bibliothèque de la Pléiade et augmentée par les annexes précieuses des Pages d’ateliers (Gallimard, 2005) ou par le corpus assez large des correspondances publiées de Ponge (avec Camus, Mandiargues, Paulhan, Thibaudeau, Tortel). Ce corpus ne cesse de s’enrichir (Correspondance avec Prigent en cours de publication) et permet d’observer la "fabrique" d’une figure et d’une posture de poète (ou de non-poète) dans le champ clos d’un paysage (liens avec les confrères, les amis, les éditeurs, les revues, etc.). Il convient aussi de prendre la mesure de ce qui continue de faire signe — et parfois leçon — pour nombre de (jeunes) écrivains ou artistes (peintres, sculpteurs, musiciens), voire pour les acteurs toujours plus nombreux à mettre en scène ses textes.

À l’étranger, les traductions de Ponge se multiplient (notamment en Amérique latine ou au Japon) et imposent d’interroger les modalités nouvelles de la réception de cet auteur. Tout aussi remarquable est l’insertion de l’écrivain dans le corpus académique (utilisation systématique dans les "ateliers d’écriture" ou programmes scolaires). Ponge reste donc au cœur des ateliers les plus contemporains de la création et de la réflexion: il convient d’évaluer les raisons d’une telle actualité et d’en préciser les différentes modalités.

Comité organisateur :

Lionel Cuillé : Jane Robert Chair in French Studies, Webster University, Saint-Louis, USA – cuilleli@webster.edu

Jean-Marie Gleize, Professeur Émérite, École Normale Supérieure de Lyon – France – gleizejeanmarie@gmail.com

Bénédicte Gorrillot : Maître de Conférences, Université de Valenciennes- Composante de recherche CALHISTE – France – bgorrillot0474@orange.fr
(†) Gérard Farasse : Professeur Émérite, Université de la Côte d’Opale – France

Retrouvez le programme et le bulletin d’inscription ici

CALENDRIER PROVISOIRE (renseignements complémentaires) :

Lundi 24 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants

Mardi 25 août
Matin:
Situations (I)

Jean-Marie GLEIZE: Ouverture du colloque
Stéphane BAQUEY: Le colloque de Cerisy en 1975, actes: textualismes en présence du phénomène Ponge
Jean-Charles DEPAULE: Francis Ponge au travail – (re)tenir, lâcher prise

Après-midi:
Texte (I)
Michel COLLOT: Le parti pris des lieux
Sophie COSTE: "Par le mot par commence donc ce texte": une matrice à l’œuvre?

Texte (II)
Nathalie BARBERGER: Araignées
Thomas SCHESTAG: Fastigiée: au cœur du Soleil de Francis Ponge

Soirée:
Francis Ponge dans l’atelier des peintres
Présentation des œuvres exposées, par Christine CHAMSON et Frédérique NALBANDIAN

Mercredi 26 août
Matin:
Rhétoriques (I)
Marie FRISSON: De vers et prose(s): le prosimètre de Francis Ponge
Bénédicte GORRILLOT: Du proême antique aux proêmes pongiens

Après-midi:
Rhétoriques (II)
Jean-Marie GLEIZE: Poète pas très

Rhétoriques (III)
Jean-Luc STEINMETZ: Ponge en personnes: la formule et le lieu
Aziz JENDARI: Du premier Ponge au Parti pris des choses, jeux et enjeux de la satire

Jeudi 27 août
Matin:
Ponge / cinéma
Philippe MET: Ponge et Bresson, ou comment (ne pas) faire l’âne

Situations (II)
Elisabeth CARDONNE-ARLYCK: Émotions de Ponge
François BIZET: L’heure végétale

Après-midi:
À L’IMEC (Abbaye d’Ardenne, Caen)
Présentation des archives, par Typhaine GARNIER et Claire PAULHAN

Soirée:
À L’IMEC (Abbaye d’Ardenne, Caen)
Lectures, par Pierre BAUX et Jean-Marie GLEIZE

Vendredi 28 août
Matin:
Correspondances (I)
Benoît AUCLERC: Présentation: bilan sur les correspondances
Didier ALEXANDRE: Francis Ponge et Gabriel Audisio: réflexions autour de la correspondance de  Ponge
Pauline FLEPP: Francis Ponge-Jean Paulhan: l’échange épistolaire comme "jeu d’abus réciproque"

Après-midi:
Correspondances (II)
Alain PAIRE: Les Jardins-Neufs de Jean Tortel
Benoît AUCLERC: "Avoir assez vécu pour voir apparaître des gens comme vous": la correspondance avec Christian Prigent
Jean-Marie GLEIZE: La correspondance Ponge-Dupin: présentation du travail d’édition de Gérard Farasse

Soirée:
Lectures de textes et d’extraits de correspondances de Francis Ponge, par Pierre BAUX et Jean-Marie GLEIZE (avec le soutien de la Fondation d’Entreprise La Poste)

Samedi 29 août
Matin:
Ponge / Autres auteurs
Joëlle GLEIZE: Francis Ponge et Claude Simon: une "rectification continuelle"
Olivier GALLET: Jaccottet: la réserve Ponge
Michel MURAT: Ponge objectiviste?

Après-midi:
Ponge / étranger (I) – USA / Europe
Vincent BROQUA: Lectures anglo-américaines de Francis Ponge
Lionel CUILLÉ: Made in USA: écocritique de Ponge
Luigi MAGNO: Ponge et l’Italie. Hapax, détours

Dimanche 30 août
Matin:
Ponge / étranger (II) – Brésil
Adalberto MÜLLER: Ponge vu par les choses: réalisme spéculatif, perspectivisme, traductions
Marcelo Jacques de MORAES: Mange-t-on une figue de parole?

Après-midi:
Ponge / étranger (III) – Japon
Yu KAJITA: Ce que de l’œuvre de Francis Ponge révèle sa réception japonaise
Marguerite-Marie PARVULESCO: Ponge dans la perspective des kanshi japonais: écriture, lecture et traduction
Asako YOKOMICHI: Les traductions de Ponge en japonais

Lundi 31 août
Matin:
Lionel CUILLÉ, Jean-Marie GLEIZE & Bénédicte GORRILLOT: Conclusions

18 février 2015

[Chronique] Bernard Desportes, Le silence de Barbarin

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 14:42

Après sa lettre ouverte à la ministre de la culture, l’écrivain et polémiste Bernard Desportes, bien connu par les Libr-lecteurs, s’attaque à la position ambiguë de l’Église sur l’antisémitisme ambiant.

 

Inexorablement, méthodiquement, masqué ou ostensible (de plus en plus), l’antisémitisme se répand, progresse, s’affirme, s’impose : en France, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Belgique, au Danemark… il métastase à travers toute l’Europe comme il triomphe au Moyen-Orient, comme il a triomphé, ici, dans les années trente.

Ici même, en France, la haine multiséculaire des Juifs relève son groin de haine, de bêtise et de barbarie. Enlèvement, séquestration, torture (Youssouf Fofana, du “gang des barbares”), assassinat d’enfants (Merah), assassinats de groupes en France (Ahmedi Koulibaly), en Belgique (Mehdi Nemmouche), au Danemark (Omar Abdel Hamid El-Hussein), discours suivis et acclamés des sinistres Soral ou Dieudonné M’bala M’bala… Le voile brun immonde de l’antisémitisme s’étend à nouveau sur l’Europe quelques décennies seulement après Hitler et Pétain.

Dans les années trente, cette haine avait pour noms Action Française et Eglise catholique ; pendant l’occupation de l’Allemagne nazie, elle avait pour noms pétainisme et Eglise catholique ; dans les années cinquante, elle avait pour nom poujadisme et Eglise catholique ; aujourd’hui elle a pour noms Front National, islamisme et silence de l’Eglise catholique…

Et c’est toujours les mêmes ingrédients :

  • la haine de l’Autre,

  • la haine de la différence,

  • la haine de la démocratie,

  • la haine de la liberté de penser,

  • la proscription et la condamnation du blasphème,

qui trouvent leur fondement dans le totalitarisme et le fanatisme religieux.

Obscurantisme auquel il convient d’ajouter la faillite intellectuelle de tous ceux qui drapent leur antisémitisme rampant du prétexte hypocrite et fallacieux d’une condamnation de la politique de l’Etat d’Israël.

Au bout du compte, toutes ces haines obsessionnelles trouvent leur point de rassemblement et d’aboutissement dans l’antisémitisme.

 

Dans un pays (la France) qui connut un régime (celui de Pétain, adulé par l’immense majorité de la population, largement d’obédience catholique) ouvertement et légalement antisémite, c’est une honte majeure que d’assister à l’effrayant silence de certains, notamment quand il s’agit de gens investis de responsabilité nationale, à commencé par le terrible silence du “primat des Gaules”, chef de l’Eglise catholique – alors que se déchaînent à nouveau en France les propos, les actes et les crimes antisémites.

Trempée jusqu’au cou depuis le début de son histoire dans l’antisémitisme, l’Eglise catholique (qui n’a jamais fait l’auto-critique de son soutien sans faille au régime antisémite de Pétain) se tait. A commencé par son chef, le cardinal-archevêque-primat des Gaules Philippe Barbarin.

D’où vient ce silence ?

Ce Barbarin si bavard pour dénoncer le droit à l’avortement et le mariage homosexuel ; si omniprésent, bavard et gesticulant dans les manifestations contre le mariage pour tous aux côtés du Front national, des UMP et autres dignitaires catholiques et musulmans – que dit-il face aux crimes antisémites qui souillent l’être humain comme ils souillent la France ces derniers jours ? Rien.

Oserez-vous dire plus tard, Barbarin, comme le fit l’Eglise catholique après la chute d’Hitler : on ne savait pas ?

Après le “silence” de Pie XII (dont on dit que ce si bon pape François envisage la canonisation, c’est une manie…) face a la volonté nazie d’extermination des Juifs, ne sentez-vous pas, Barbarin, que votre “silence” est odieux et indigne ?

D’où vient votre mutisme devant l’antisémitisme, primat des Gaules ?

D’où vient que vous n’appeliez pas à manifester contre cette barbarie, Barbarin ?

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