Trois textes récents, qui se présentent sous des formes variées, font du vide le noyau de l’écriture : après celui de Maud Basan, et avant celui de Patrick Varetz, penchons-nous sur celui de Jérôme Bertin, dont c’est le douzième livre. En route pour le vide : psychique, métaphysique, social, scriptural…
Jérôme Bertin, Un homme pend, éditions Le Feu sacré, janvier 2017, 48 pages, 9 €, ISBN : 979-10-96602-00-1.
"Je dirai le cancer de l’être-sans, de l’être-larve.
Je dirai la misère. J’écrirai avec mon sang s’il le faut, la certitude que l’on doit
se réveiller avant la nuit totale qui engendrera le chaos. J’écris pour tuer,
et pour que ces meurtres à l’encre sauvent ce qu’il y a encore de sauvable" (p. 41).
Non pas un homme qui dort… Un homme pend, dans le vide. Celui d’"une société où l’enseignement de l’ignorance forge des esprits soumis à la consommation à outrance et à l’égoïsme le plus lâche" : "Le lèche-vitrines devient art d’état. La pornographie une institution. L’individualisme fait de nous ces atomes parfaitement inconséquents et inoffensifs". D’où la révolte : "Je veux venger ma race écrivait Annie Ernaux. C’est effectivement tout un peuple qui a besoin des livres pour se libérer du joug de la bêtise ambiante, de la soumission" (40). Mais comment échapper à la pose de l’artiste rebelle ?
Un homme pend, dans le vide de la page – le vide de la poésie. Toute posture n’est-elle pas imposture ? "Poète maudit", "poète rebelle", homo absurdus… En un temps de saturation (de l’espace comme de l’espace social et culturel), le postpoète met en scène le vide auquel plus que jamais est confronté tout écrivain authentique. Si son éditeur a le feu sacré, Jérôme Bertin, lui, a un sacré foutre, un sacré foudre. Le bâtard du vide n’a en effet de cesse de compisser les "artistes du vide postmoderne" (15), les "petits rebelles de l’art" (46), la Beauté académique, les Parnassiens, les Muses… Sans illusions sur le rôle de l’écrivain aujourd’hui : "Qu’y a-t-il derrière l’habit de l’écrivain. Plus grand chose. Une machine à écrire et c’est tout. Que reste-t-il une fois éludé le masque. Un marasme infernal de solitude et de dégoût" (25). Mais dans le même temps, il met en scène son propre ratage : le "suicidé raté de la société" (11) est "un imposteur" (19), un "bouffe-varices" (8) qui fait partie des "fous de l’étron" (38)… Cette autobiographie du vide qui accumule les baisades – les cons et les fions – fait ainsi la nique au genre dominant de l’autofiction.
À défaut d’excéder le vide, le postpoète choisit la fuite en avant, optant pour l’excès. D’où une punch poésie dont le moteur à explosions repose sur un phrasé tonique et divers jeux sur le signifié et le signifiant (anadiploses, détournements, échos sonores, calembours et à-peu-près, paronomases…) : "Jouer carte sur étable" (19), "camarade de crasse" (21), "J’ai dépassé mille fois le mur du fion" (21), "contre la montre. Contre la mort" (26), "Vers d’autres corps. Vers d’autres forts à prendre encore" (26), "en avant la muse. Le museau dans le foutre, aveugle, j’écris la foudre" (30), "Les physiques de la marge font des barges au pieu" (32)…
ces nouveaux frais et ce manque à l’origine, car le lecteur post-moderne ne peut plus échapper à sa condition de précaire du merveilleux, de revenu tout nu des utopies. Mais quand le poète refait épiphanie, quand le poème reprend de l’assiette et de la surface, la critique jouit de ce pouvoir ancien : il y a lieu d’en vivre bien et matière à dévorer tout, c’est donc le moment de l’écrire. Retour de bâtard de Jérôme Bertin pose là un poète et un poème pour faire ça : forcer la vue au réel et arracher l’œil droit de la critique littéraire de notre temps de détresse.
Le retour du bâtard (héros accro au poème et à la vie déjà présent dans Bâtard du vide, chez le même éditeur, et dont ce livre est la suite ou la reprise d’opération à cœur ouvert) est plus un second coup de bâton que quoique ce soit qui ait à voir avec le retour, la résurrection ou la rémission des péchés : le bâtard est là et il en remet un très gros coup poétique. C’est son don, c’est sa mission sur terre : et cela donne une « nouvelle révélation de l’être », ou encore le remake franc et vivant d’un « Ecce homo » sans chichis (celui de Nietzsche, pas celui de Jésus) en cinémascope, champ bien profond et couleurs mauvaises. Ce qui est, dès l’abord, le plus proche de cet ensemble bien cadencé de textes bien ordonnés (titrés gras et titrés clairs de décoffrage), et qui raconterait une immanence, une vie, des femmes, le foot et des livres, c’est la prose poétique et rude inventée de toutes pièces et mains d’œuvre par le journal-roman d’un Céline (la trilogie de la fin) et d’un Artaud (les cahiers d’Ivry). La filiation revendiquée par l’auteur avec Charles Bukowski n’est surtout pas une méprise, ni une forfanterie, elle n’est qu’amour de vilain et vie jusqu’au bout (Bertin se voit et se vit en Bukowski chargé à bloc d’abîmes et d’âmes), mais cette filiation en faux-ami ne dit pas tout de la vérité du poème que l’on lit et qui a lieu dans Retour de bâtard, même si la référence est juste pour la vie du poète en question, pour son amour fou des gens, des bars à vinasse et des sales rues de Marseille-la-vie-est-belle. La vérité de ce poème est ailleurs : elle se débusque dans l’évidence absurde de la vie vécue ici-même par le poète en acte, il s’agit d’une écriture au présent de notre éternité, toujours humaine, trop humaine, rien qu’humaine, tout humaine, la totale en quarante pages. Rapport quantité-crise inédit et jamais vu. Jérôme Bertin est un poète comme personne n’a jamais voulu en faire ni en lire, mais un poèt’homme comme en fabrique une vie grave et rude dans les affres et aigu du mental assassin et dans les douleurs infâmantes du corps brusqué de haine et de chiourme.
appréciait de visu un autre voyage au bout de la nuit, la post-moderne, la terrorisante et la religieuse à souhait. Jérôme Bertin sait faire tout cela ensemble : révéler l’année 2015 de l’humanité occidentale à elle-même en lui-même et finir tous les voyages possibles au bout de toutes les nuits aux longs couteaux imaginables. Il a donc pour cela à la maison sa poésie vivante, en action directe : les joueurs de foot, les femmes et les poèmes qui rendent malades et heureux de Ducasse, Pasolini, Genet et Shakespeare.
Alors même que l’activité d’écrivain tend à se professionnaliser, la précarisation concerne bon nombre d’écrivain·e·s. En effet, rares sont celles ou ceux qui parviennent à vivre uniquement de leur plume. Certain·e·s exercent un autre métier plus ou moins lié à l’écriture (enseignement, édition, écriture de scénarios, etc.), qui est leur source principale de revenus, pour d’autres les activités connexes occasionnelles – lectures-débats, résidences, ateliers d’écriture – constituent une ressource économique de plus en plus importante.