Libr-critique

7 novembre 2018

[Chronique] Le temps précipité d’une langue (sur Jérôme Bertin, Cas Soc’), par Philippe Hauer

Jérôme Bertin, Cas Soc’, éditions Vanloo, Aix-en-Provence, en librairie mais sortie officielle le 24 novembre 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 979-10-93160-32-0.

Quand on parle de l’écriture de Jérôme Bertin, on convoque la « phrase ciselée », courte, percutante. Puis on évoque la « parole », celle des prolos qui, au demeurant, ne sont près ni de lire ni d’accepter cette langue qui parle d’eux. Tout est vrai, ça saute aux yeux.

Au début de Cas Soc’, son dernier roman, il est question d’une vieille adipeuse, vulgaire et péteuse, qu’il héberge chez lui. Il s’endort, elle ronfle. L’épisode se termine par cette formule : « Au matin elle a mis les vents… » (p. 9), curieux mélange des « vents » que sont les pets et des « voiles » que l’on met quand on se tire. Jérôme Bertin est coutumier de ces mélanges d’expressions, c’est un jeu, une façon de parsemer l’écrit de marqueurs poétiques, mais des marqueurs point trop nobles.

Une expression en recouvre une autre, lâcher un vent par-dessus mettre les voiles, strates du temps de partir, strates du temps de n’être plus là, où l’odeur seulement reste encore. Marqueur poétique pour marqueur du temps mais comme accélération. Ici, ce qui condense accélère.

« Les mêmes clients nous moquent, pensant comme on pue fort que je suis son amant. » Une phrase de monosyllabes. Sur 15 mots, seuls 3 mots de 2 syllabes. En bonne rhétorique, l’abus des monosyllabes tue le rythme. Ici non. Au contraire. Ça file sur les ailes du « comme on pue fort » (p. 9), résumé d’idée et de rythme, articulation majeure, huile dans les rouages. Ce qu’on entend ? Une petite musique que rien n’arrête, désinvolte et abominablement précise.

Il serait bon d’étudier de façon plus exhaustive la manière dont s’y prend Bertin pour tenir une telle cadence, les procédés poétiques, la précision de la prosopopée… Et quelle énergie il faut pour rester au plus près de cette musique de poche, cadre obsédant, indispensable tant il est le cÅ“ur du travail
.
C’est le cadre de l’autofiction ; l’autofiction est l’écriture. Car je me vis en train d’écrire.

D’abord, il y a urgence. Les personnages comme précipités, tracés à grands traits, puis jetés sur le bord du récit, on y reviendra plus tard, ou non, ça importe peu. Il est d’ailleurs étonnant de voir avec quelle précision ils nous sont présentés, et avec quelle désinvolture ils sont abandonnés. Il y a quelque chose de la chair à canon dans le champ de bataille du livre. Tant d’affection et tant de violence leur sont faites, quasi dans le même temps. Cet art consommé de savoir laisser ce qui est venu à la conscience. Puisque l’écrivain sait que ce qui soudain lui vient à la conscience n’intéresse déjà plus personne. Il faut le jeter sous peine d’en crever, d’en devenir un histrion qui s’accroche à ses grimaces, sans même se souvenir du jour où elles furent une fois, une seule fois, vraies. Jérôme Bertin n’écrit donc que ce qui lui échappe.

Seul le chat, Bardamu, revient, de livres en livres, de pages en pages, quand l’écrivain lève les yeux, quand il doit se reposer pour ne pas exploser, il est là, le chat, ce seul réel acceptable car il se suffit à lui-même.

Les personnages, disons les rencontres, maquillées en figures pour qu’elles ne soient pas trop vivantes, qu’elles entre dans de l’acceptable écriture, et pourquoi pas ? Dans Cas Soc’, des vieux, des vieilles, pas des prolos, des pires que ça, des sans statuts, des ni SDF ou un peu trop SDF, des vieux à qui il reste peu. Des marginaux vieux. Des écrasés entre les strates du montrable : pas assez miséreux pour faire vraiment pitié, pas assez représentatifs pour que s’en emparent les combattants de la révolution au poing levé, pas de bons clients au fond. Pour eux la langue doit aller très vite. Qui oserait s’y intéresser plus d’un paragraphe ?

Là encore Bertin ruse. De ses vraies rencontres il fait des figures, puis des images du kaléidoscope de l’auteur en train d’écrire. On ne creuse pas, on donne l’apparence, la première impression qui est toujours si juste. Chaque épisode, chaque rencontre doit s’inscrire dans le temps précipité de la langue pour cette raison que ce qui est entre les strates ne peut guère que s’apercevoir, se saisir au vol, voire se deviner, tout comme certains précipités en chimie.

L’autofiction s’inquiète de ce que le rythme de la pensée va plus vite que celui de l’écriture. La musique intérieure, à la fois physique et intellectuelle, comme une synthèse, ce qu’il y a de moins mauvais pour rester vivant. On ne court pas contre l’anéantissement, mais pour respecter ce qui est vivant, c’est-à-dire cette tension entre l’idée trop rapide et le souffle trop lent. L’écriture est une recherche de synthèse. Pas un simple équilibre (l’équilibre est éternel, une fois tenu il ne flanche pas), mais une dynamique, aussi infime soit elle. L’écriture n’a pas de regret, ni de nostalgie, elle s’inscrit dans le temps décalé, légèrement étriqué, étouffé, d’une forme de présent, un présent qui court un peu derrière ce qu’il vient de penser. Et cette course poursuite est un épuisant gai-savoir.

18 mai 2017

[Chronique] Ecritures du vide : 2. Jérôme Bertin, Un homme pend, par Fabrice Thumerel

Trois textes récents, qui se présentent sous des formes variées, font du vide le noyau de l’écriture : après celui de Maud Basan, et avant celui de Patrick Varetz, penchons-nous sur celui de Jérôme Bertin, dont c’est le douzième livre. En route pour le vide : psychique, métaphysique, social, scriptural…

Jérôme Bertin, Un homme pend, éditions Le Feu sacré, janvier 2017, 48 pages, 9 €, ISBN : 979-10-96602-00-1.

"Je dirai le cancer de l’être-sans, de l’être-larve.
Je dirai la misère. J’écrirai avec mon sang s’il le faut, la certitude que l’on doit
se réveiller avant la nuit totale qui engendrera le chaos. J’écris pour tuer,
et pour que ces meurtres à l’encre sauvent ce qu’il y a encore de sauvable" (p. 41).

Non pas un homme qui dort… Un homme pend, dans le vide. Celui d’"une société où l’enseignement de l’ignorance forge des esprits soumis à la consommation à outrance et à l’égoïsme le plus lâche" : "Le lèche-vitrines devient art d’état. La pornographie une institution. L’individualisme fait de nous ces atomes parfaitement inconséquents et inoffensifs". D’où la révolte : "Je veux venger ma race écrivait Annie Ernaux. C’est effectivement tout un peuple qui a besoin des livres pour se libérer du joug de la bêtise ambiante, de la soumission" (40). Mais comment échapper à la pose de l’artiste rebelle ?

Un homme pend, dans le vide de la page – le vide de la poésie. Toute posture n’est-elle pas imposture ? "Poète maudit", "poète rebelle", homo absurdus… En un temps de saturation (de l’espace comme de l’espace social et culturel), le postpoète met en scène le vide auquel plus que jamais est confronté tout écrivain authentique. Si son éditeur a le feu sacré, Jérôme Bertin, lui, a un sacré foutre, un sacré foudre. Le bâtard du vide n’a en effet de cesse de compisser les "artistes du vide postmoderne" (15), les "petits rebelles de l’art" (46), la Beauté académique, les Parnassiens, les Muses… Sans illusions sur le rôle de l’écrivain aujourd’hui : "Qu’y a-t-il derrière l’habit de l’écrivain. Plus grand chose. Une machine à écrire et c’est tout. Que reste-t-il une fois éludé le masque. Un marasme infernal de solitude et de dégoût" (25). Mais dans le même temps, il met en scène son propre ratage : le "suicidé raté de la société" (11) est "un imposteur" (19), un "bouffe-varices" (8) qui fait partie des "fous de l’étron" (38)… Cette autobiographie du vide qui accumule les baisades – les cons et les fions – fait ainsi la nique au genre dominant de l’autofiction.

À défaut d’excéder le vide, le postpoète choisit la fuite en avant, optant pour l’excès. D’où une punch poésie dont le moteur à explosions repose sur un phrasé tonique et divers jeux sur le signifié et le signifiant (anadiploses, détournements, échos sonores, calembours et à-peu-près, paronomases…) : "Jouer carte sur étable" (19), "camarade de crasse" (21), "J’ai dépassé mille fois le mur du fion" (21), "contre la montre. Contre la mort" (26), "Vers d’autres corps. Vers d’autres forts à prendre encore" (26), "en avant la muse. Le museau dans le foutre, aveugle, j’écris la foudre" (30), "Les physiques de la marge font des barges au pieu" (32)…

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