Jérôme Bertin, Cas Soc’, éditions Vanloo, Aix-en-Provence, en librairie mais sortie officielle le 24 novembre 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 979-10-93160-32-0.
Quand on parle de l’écriture de Jérôme Bertin, on convoque la « phrase ciselée », courte, percutante. Puis on évoque la « parole », celle des prolos qui, au demeurant, ne sont près ni de lire ni d’accepter cette langue qui parle d’eux. Tout est vrai, ça saute aux yeux.
Au début de Cas Soc’, son dernier roman, il est question d’une vieille adipeuse, vulgaire et péteuse, qu’il héberge chez lui. Il s’endort, elle ronfle. L’épisode se termine par cette formule : « Au matin elle a mis les vents… » (p. 9), curieux mélange des « vents » que sont les pets et des « voiles » que l’on met quand on se tire. Jérôme Bertin est coutumier de ces mélanges d’expressions, c’est un jeu, une façon de parsemer l’écrit de marqueurs poétiques, mais des marqueurs point trop nobles.
Une expression en recouvre une autre, lâcher un vent par-dessus mettre les voiles, strates du temps de partir, strates du temps de n’être plus là , où l’odeur seulement reste encore. Marqueur poétique pour marqueur du temps mais comme accélération. Ici, ce qui condense accélère.
« Les mêmes clients nous moquent, pensant comme on pue fort que je suis son amant. » Une phrase de monosyllabes. Sur 15 mots, seuls 3 mots de 2 syllabes. En bonne rhétorique, l’abus des monosyllabes tue le rythme. Ici non. Au contraire. Ça file sur les ailes du « comme on pue fort » (p. 9), résumé d’idée et de rythme, articulation majeure, huile dans les rouages. Ce qu’on entend ? Une petite musique que rien n’arrête, désinvolte et abominablement précise.
Il serait bon d’étudier de façon plus exhaustive la manière dont s’y prend Bertin pour tenir une telle cadence, les procédés poétiques, la précision de la prosopopée… Et quelle énergie il faut pour rester au plus près de cette musique de poche, cadre obsédant, indispensable tant il est le cÅ“ur du travail
.
C’est le cadre de l’autofiction ; l’autofiction est l’écriture. Car je me vis en train d’écrire.
D’abord, il y a urgence. Les personnages comme précipités, tracés à grands traits, puis jetés sur le bord du récit, on y reviendra plus tard, ou non, ça importe peu. Il est d’ailleurs étonnant de voir avec quelle précision ils nous sont présentés, et avec quelle désinvolture ils sont abandonnés. Il y a quelque chose de la chair à canon dans le champ de bataille du livre. Tant d’affection et tant de violence leur sont faites, quasi dans le même temps. Cet art consommé de savoir laisser ce qui est venu à la conscience. Puisque l’écrivain sait que ce qui soudain lui vient à la conscience n’intéresse déjà plus personne. Il faut le jeter sous peine d’en crever, d’en devenir un histrion qui s’accroche à ses grimaces, sans même se souvenir du jour où elles furent une fois, une seule fois, vraies. Jérôme Bertin n’écrit donc que ce qui lui échappe.
Seul le chat, Bardamu, revient, de livres en livres, de pages en pages, quand l’écrivain lève les yeux, quand il doit se reposer pour ne pas exploser, il est là , le chat, ce seul réel acceptable car il se suffit à lui-même.
Les personnages, disons les rencontres, maquillées en
figures pour qu’elles ne soient pas trop vivantes, qu’elles entre dans de l’acceptable écriture, et pourquoi pas ? Dans Cas Soc’, des vieux, des vieilles, pas des prolos, des pires que ça, des sans statuts, des ni SDF ou un peu trop SDF, des vieux à qui il reste peu. Des marginaux vieux. Des écrasés entre les strates du montrable : pas assez miséreux pour faire vraiment pitié, pas assez représentatifs pour que s’en emparent les combattants de la révolution au poing levé, pas de bons clients au fond. Pour eux la langue doit aller très vite. Qui oserait s’y intéresser plus d’un paragraphe ?
Là encore Bertin ruse. De ses vraies rencontres il fait des figures, puis des images du kaléidoscope de l’auteur en train d’écrire. On ne creuse pas, on donne l’apparence, la première impression qui est toujours si juste. Chaque épisode, chaque rencontre doit s’inscrire dans le temps précipité de la langue pour cette raison que ce qui est entre les strates ne peut guère que s’apercevoir, se saisir au vol, voire se deviner, tout comme certains précipités en chimie.
L’autofiction s’inquiète de ce que le rythme de la pensée va plus vite que celui de l’écriture. La musique intérieure, à la fois physique et intellectuelle, comme une synthèse, ce qu’il y a de moins mauvais pour rester vivant. On ne court pas contre l’anéantissement, mais pour respecter ce qui est vivant, c’est-à -dire cette tension entre l’idée trop rapide et le souffle trop lent. L’écriture est une recherche de synthèse. Pas un simple équilibre (l’équilibre est éternel, une fois tenu il ne flanche pas), mais une dynamique, aussi infime soit elle. L’écriture n’a pas de regret, ni de nostalgie, elle s’inscrit dans le temps décalé, légèrement étriqué, étouffé, d’une forme de présent, un présent qui court un peu derrière ce qu’il vient de penser. Et cette course poursuite est un épuisant gai-savoir.
ces nouveaux frais et ce manque à l’origine, car le lecteur post-moderne ne peut plus échapper à sa condition de précaire du merveilleux, de revenu tout nu des utopies. Mais quand le poète refait épiphanie, quand le poème reprend de l’assiette et de la surface, la critique jouit de ce pouvoir ancien : il y a lieu d’en vivre bien et matière à dévorer tout, c’est donc le moment de l’écrire. Retour de bâtard de Jérôme Bertin pose là un poète et un poème pour faire ça : forcer la vue au réel et arracher l’œil droit de la critique littéraire de notre temps de détresse.
Le retour du bâtard (héros accro au poème et à la vie déjà présent dans Bâtard du vide, chez le même éditeur, et dont ce livre est la suite ou la reprise d’opération à cœur ouvert) est plus un second coup de bâton que quoique ce soit qui ait à voir avec le retour, la résurrection ou la rémission des péchés : le bâtard est là et il en remet un très gros coup poétique. C’est son don, c’est sa mission sur terre : et cela donne une « nouvelle révélation de l’être », ou encore le remake franc et vivant d’un « Ecce homo » sans chichis (celui de Nietzsche, pas celui de Jésus) en cinémascope, champ bien profond et couleurs mauvaises. Ce qui est, dès l’abord, le plus proche de cet ensemble bien cadencé de textes bien ordonnés (titrés gras et titrés clairs de décoffrage), et qui raconterait une immanence, une vie, des femmes, le foot et des livres, c’est la prose poétique et rude inventée de toutes pièces et mains d’œuvre par le journal-roman d’un Céline (la trilogie de la fin) et d’un Artaud (les cahiers d’Ivry). La filiation revendiquée par l’auteur avec Charles Bukowski n’est surtout pas une méprise, ni une forfanterie, elle n’est qu’amour de vilain et vie jusqu’au bout (Bertin se voit et se vit en Bukowski chargé à bloc d’abîmes et d’âmes), mais cette filiation en faux-ami ne dit pas tout de la vérité du poème que l’on lit et qui a lieu dans Retour de bâtard, même si la référence est juste pour la vie du poète en question, pour son amour fou des gens, des bars à vinasse et des sales rues de Marseille-la-vie-est-belle. La vérité de ce poème est ailleurs : elle se débusque dans l’évidence absurde de la vie vécue ici-même par le poète en acte, il s’agit d’une écriture au présent de notre éternité, toujours humaine, trop humaine, rien qu’humaine, tout humaine, la totale en quarante pages. Rapport quantité-crise inédit et jamais vu. Jérôme Bertin est un poète comme personne n’a jamais voulu en faire ni en lire, mais un poèt’homme comme en fabrique une vie grave et rude dans les affres et aigu du mental assassin et dans les douleurs infâmantes du corps brusqué de haine et de chiourme.
appréciait de visu un autre voyage au bout de la nuit, la post-moderne, la terrorisante et la religieuse à souhait. Jérôme Bertin sait faire tout cela ensemble : révéler l’année 2015 de l’humanité occidentale à elle-même en lui-même et finir tous les voyages possibles au bout de toutes les nuits aux longs couteaux imaginables. Il a donc pour cela à la maison sa poésie vivante, en action directe : les joueurs de foot, les femmes et les poèmes qui rendent malades et heureux de Ducasse, Pasolini, Genet et Shakespeare.