Libr-critique

23 octobre 2016

[News] News du dimanche

Après un Libr-carnet critique qui revient sur le Nobel de littérature et s’interroge sur la production littéraire actuelle, pleins feux sur les parutions P.O.L et l’agenda de NOVARINA fin octobre et novembre.

Libr-carnet critique /Fabrice Thumerel/

Revenons brièvement sur les réactions propres au pôle autonome suite à l’annonce du prix Nobel de littérature, attribué à une figure du rock qui, jouant les trouble-fête, refuse toujours de souscrire au protocole académique. S’arc-boutant au credo avant-gardiste de la transdisciplinarité, bon nombre se donnent à bon compte une image d’esprit ouvert – versus les réactionnaires, ça va de soi – en posant comme une évidence ce paralogisme : les avant-gardes ont fait tomber les barrières interdisciplinaires ; Bob Dylan est un novateur dans un champ disciplinaire autre que la littérature ; donc, Bob Dylan peut être rattaché aux expérimentaux du champ littéraire, et par là même recevoir le Nobel. CQFD.

Ce Qui est une Fausse Direction : qu’une création originale puisse voir le jour en déjouant les codes et les étiquettes du champ littéraire par des emprunts à d’autres pratiques artistiques ne revient pas à préconiser que ce qui est reconnu comme valeur dans un espace particulier (la chanson, par exemple) puisse conquérir des bénéfices symboliques dans un espace occupant une position plus prestigieuse.

Un bon exemple de récupération-confusion post-postmoderne ou hypermoderne, en somme.

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Les époques vides sont celles qui ne savent pas inventer un regard neuf, affirme Sartre dans Situations, I. Est-ce le cas aujourd’hui (c’est une vraie question, qu’on ne saurait balayer d’un revers de la main en proférant l’habituel anathème de "réactionnaire"), aujourd’hui où la codification de la fiction est des plus abouties ("polar", "SF", "heroic fantasy", etc.) ; où le label "roman" est plus que jamais la formule commerciale miracle ; où est estampillé "poésie-expérimentale" tout recyclage de matériaux divers (cut-up pour tous !) ?

Les parutions de P.O.L en novembre 2016

â–º Joël Baqué, La mer c’est rien du tout
Ce livre est constitué de micro-textes qui racontent l’enfance de l’auteur, sa carrière de policier, profession qu’il exerce encore aujourd’hui. Il décrit sa découverte de la littérature à partir d’un livre trouvé sur la plage où il travaillait comme maître-nageur-sauveteur des CRS. Ses souvenirs professionnels, parfois durs, souvent insolites, côtoient des constats, tendres et amusés, sur les enfants et sur nombre de situations du quotidien.
Des figures récurrentes traversent ce récit éclaté (les parents, une soeur aînée d’une rare beauté) et une même langue simple et précise, doucement ironique s’y fait entendre, lui donnant son unité et sa force. Une existence est ainsi reconstituée au fil des pages, dans un livre où l’expérience particulière rejoint le destin commun, un peu comme l’étaient les « Je me souviens » de Georges Perec.

â–º Hubert Lucot, La Conscience
C’est un des sales privilèges de l’âge que de voir mourir autour de soi, avant de se retrouver soi-même face à l’épreuve… Hubert Lucot n’est pas épargné et ses livres en portent la trace depuis la maladie et la mort de sa femme, AM, son inspiratrice si souvent, et de sa soeur (« Je vais, je vis »et « Sonatines de deuil »). A ces récits il ajoute des commentaires et des considérations extrêmement percutants sur le monde tel qu’il va ou plutôt ne va pas, il évoque les souvenirs des disparus ou disparaissant, et tisse ainsi une tapisserie riche, si contrastée, dont le temps est la trame. Cette fois la figure centrale de son nouveau livre qui en raconte encore une fois la maladie et la mort, c’est Thierry Fourreau, cher aux éditions P.O.L puisque lorsqu’il est mort, en mai 2015, cela faisait plus de vingt-cinq ans qu’il y travaillait.

â–º Nathalie Quintane, Que faire des classes moyennes ? (essai)
En 1697, John Locke avait trouvé plein de bonnes idées pour occuper les pauvres. Il les résumait dans un bref exposé : « Que faire des pauvres ? » Aujourd’hui, réduits à une foule semi-clandestine ou noyés dans la Méditerranée, les pauvres ne semblent plus être une question. D’après Nathalie Quintane, le véritable problème des sociétés modernes, ce sont les classes moyennes. Nourri par une foultitude de documentation récente disponible virtuellement ou sur du papier, adossé aux meilleurs auteurs, parfois abondamment cités (Nietzsche, Debord, Ballard, aussi bien que Lojkine, Huelin ou Brustier), Que faire des classes moyennes ? nous aide clairement à comprendre en quoi les classes moyennes concourent à l’état déplorable de la société tout entière et peut-être du monde. Obsessions éducative et résidentielle, compréhension biscornue de ce qu’est la culture (sans parler de l’art), dépolitisation endémique… comment une population aussi bizarre parvient-elle à se considérer comme normale, renvoyant dès lors les autres à l’anormalité ? Et si les classes moyennes étaient les seuls et véritables ennemis de la démocratie ?… Un texte à la fois allègre et assassin, d’autant plus allègre qu’il est assassin ; d’autant plus assassin qu’il est allègre…  

Le 28 octobre à 20H30, Nathalie Quintane sera au Vers libre (1, rue basse des Halles 44190 Clisson).

â–º Dominique Meens, Mes langues ocelles
Dominique Meens s’est toujours passionné pour les oiseaux (voir, entre autres, les trois tomes chez Allia, de sa très réputée « Ornithologie du promeneur »). « Mes Langues ocelles « se situe dans le sillage de cette passion. Comme l’auteur a bien dû, et pas mal, se déplacer pour les entendre, ces oiseaux, c’est un ouvrage qui se déplace beaucoup entre l’essai, le dialogue, le poème, et qui de même déplace beaucoup. On dit si bien : la question est déplacée. Et c’est encore une fois un régal d’insolence, d’érudition et de culture, de virtuosité littéraire.
Un mot de son dessin. Ce livre arrange son fil comme on faisait autrefois les pelotes de laine. Il danse en huit autour d’un vide, celui, on ne s’en étonnera pas, de ces langues
supposées. Le lecteur pourra l’augmenter de l’audition des enregistrements effectués par l’auteur et mis à sa disposition sur Internet. Emporter sa lecture dans les bois pourrait être une solution plus adéquate encore.

 

Agenda NOVARINA

â–º Exposition Valère Novarina, du 1er au 29 octobre 2016 à la Bibliothèque universitaire de l’Université de Lorraine – Metz

…je dessine le temps, je chante en silence, je danse sans bouger, je ne sais pas ouÌ€ je vais, mais j’y vais […] pour m’épuiser, pour me tuer, pour mettre au travail autre chose que moi, pour aller au-delaÌ€ de mes propres forces, au-delaÌ€ de mon souffle, jusqu’aÌ€ ce que la chose parte toute seule, sans intention, continue toute seule, jusqu’aÌ€ ce que ce ne soit plus moi qui dessine, écrive, parle, peigne…

Dans le cadre des journées Langues & Langages en dialogue, organisé par les j.e.c.j.-lorraine
Plus d’informations : http://jecjlorraine.fr/

â–º Le Vivier des noms à Marseille, les 4 et 5 novembre 2016 au Théâtre de la Joliette

texte, mise en scène et peintures de Valère Novarina

avec
Julie Kpéré
Jean-Marc Mondésir
Dominique Parent
Claire Sermonne
Agnès Sourdillon
Nicolas Struve
Ivan Hérisson
Valérie Vinci
Un musicien sur scène Christian Paccoud

Théâtre Joliette-Minoterie
2 place Henri Verneuil – 13002 Marseille
04 91 90 74 28
Plus d’informations : http://www.theatrejoliette.fr/spectacle/le-vivier-des-noms

17 octobre 2016

[Chronique] Pris par le Nobel… Chanson et poésie dans l’espace littéraire actuel (Fabrice Thumerel)

Suite à la charge satirique de CUHEL dans les NEWS d’hier, laquelle se faisait l’écho déformé de multiples réactions dans les médias et les réseaux sociaux suite à l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan, essayons de prendre un peu de cette distance propice à la réflexion libre et critique – ce qui ne revient pas à prendre aveuglément parti pour ou contre Dylan, à traiter de "réacs" les contempteurs et à délivrer un brevet de vertu hypermoderne aux thurifaires, mais à mettre ce fait littéraire en perspective.

 

Comme toutes les grandes institutions, l’insigne Assemblée suédoise détient le pouvoir symbolique, et par là même le monopole de la circulation des discours légitimes. Autrement dit, elle possède l’insigne privilège de nous faire gloser. Dès lors, on peut comme Christophe Claro sur son blog Le Clavier cannibale  tourner en dérision la comédie socioculturelle que constituent tous les prix littéraires – dont la raison d’être est avant tout d’ordre économique. Ou, comme Pierre Le Pillouër sur Sitaudis, marteler un cinglant rappel à l’ordre : la poésie est un art majeur, la chanson un art mineur. Le plus étonnant est la réaction de bon nombre d’auteurs se revendiquant du pôle autonome : sus aux digues sclérosantes, à bas les frontières transdisciplinaires… et vive le songwriter Bob Dylan ! Si l’icône du rock est plutôt un allié de la poésie qu’un "saligaud" (Le Pillouër, via Baudelaire) – pour emboîter le pas à Julien d’Abrigeon -, appartient-il pour autant au champ littéraire ? Avait-il besoin d’une reconnaissance spécifique, lui qui en son domaine jouit d’une aura populaire et de bénéfices économiques énormes ?

Au reste, la noble institution n’en est pas à son premier coup d’éclat : en 1997, elle a récompensé un auteur qui était sorti du livre avec son théâtre à brûler... Mais quelle différence opérer entre Dario Fö et Bob Dylan ? Le premier se situe aux marges du champ littéraire, tandis que la star made in USA est hors champ. Ou, pour le moins, ce dernier fait partie de l’espace de la chanson, et non de l’espace poétique.

Les pratiques avant-gardistes ayant finalement eu raison de la stricte délimitation hiérarchisée entre chanson et «vraie poésie», que rappelait encore une vedette comme Serge Gainsbourg, les échanges entre ces deux univers et, plus généralement, entre espace poétique et espace musical, se sont développés mais surtout diversifiés. De nombreuses manifestations en témoignent, comme les Poétiques de France Culture au Théâtre du Rond-Point : « Les Poétiques de France Culture se veulent — avec poèmes, chants, musiques et sons — des créations originales » (André Velter, Orphée Studio. Poésie d’aujourd’hui à voix haute, Poésie/Gallimard, 1999, p. 8). Citons encore les collaborations de Michel Bulteau avec Elliott Murphy (Hero Poet), Michel Houellebecq avec Bertrand Burgalat (Tricatel Beach Machine)… Olivier Cadiot avec Alain Bashung (Le Cantique des cantiques, Dernière Bande, 2002) ou Rodolphe Burger pour Cheval-mouvement (Dernière Bande, 1993), extrait de Futur, ancien, fugitif, qui, pour le poète, « est plein de petites boîtes à son, comme dans une installation électroacoustique imaginaire» (Entretien paru dans Galeries Magazine, n° 58, 1994, p. 110). Voici comment il évoque son travail avec Rodolphe Burger : « Pour les chansons, nous prélevions des extraits chantables des livres, mais cette méthode finissant par devenir ennuyeuse, nous en sommes, après nos deux disques où les paroles de chanson sont remplacées par des samples de voix, à essayer de construire une chanson en direct : une lecture de texte d’écrivain se transforme progressivement en "drame radiophonique", puis en quasi-chant pour se finir comme il se doit en chanson, les musiciens prenant le relais ».

Si les chanteurs gagnent en bénéfices symboliques à être intégrés dans la sphère poétique, les musiciens, eux, cherchent à renouveler leurs pratiques : Pierre Boulez trouve dans l’architecture de A la recherche du temps perdu comme dans les mosaïques de René Char matière à innovations formelles (cf. Autrement, n° 203 : « Zigzag Poésie », avril 2001, pp. 156-160) ; depuis plus de trente ans, Jean-Yves Bosseur s’interroge sur « le sonore et le visuel », « le mot dans la partition », « processus musical et texte »… Quant aux poètes expérimentaux, ils puisent dans la musique et la chanson de nouveaux modes d’écriture, échappant à la tradition lyrique par l’invention de processus de tympanisation (conjonction voix / écriture) et de sonorisation (conjonction matière sonore / écriture). Sans compter que sortir la poésie de son huis clos permet de gagner en visibilité et par la même de conquérir une certaine autonomie matérielle. Telle est la situation d’Olivier Cadiot, que commente ainsi Anna Boschetti : « Sa collaboration avec des plasticiens, des musiciens et des metteurs en scène l’a aidé à accéder à une notoriété tout à fait exceptionnelle pour une œuvre exigeante comme la sienne, et lui permet de gagner sa vie sans renoncer à la plus totale indépendance dans son métier d’écrivain » (« Le "Formalisme réaliste" d’Olivier Cadiot », dans Eveline Pinto dir., L’Écrivain, le Savant et le Philosophe, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 239).

Dans l’état actuel du champ poétique, seul le label « performeur » est doté d’un fort capital symbolique (celui d’« auteur-compositeur-interprète » est bel et bien daté), et certains auteurs se méfient des doubles labels. Si Maurice Roche refuse l’étiquette d’« écrivain-musicien » car elle a justifié le rangement de ses textes dans la catégorie des « partitions » (cf. Java, n° 25-26), Sapho, quant à elle, tient à distinguer rigoureusement ses activités de chanteuse et de poète : « La chanson est un exercice de style très précis […]. Il y a tout de même cette contrainte d’une structure, avec cette présence du refrain, cette nécessité d’être urbain, quotidien, immédiatement compréhensible […]. Or la poésie est pour moi tout le contraire de l’exercice de style, c’est l’aventure même du langage […]. Pourquoi ne pas penser que la chanson puisse être un genre poétique ? Pour moi, pour une raison simple : comme texte, elle serait orpheline de sa musique » (Zigzag Poésie, pp. 152-153). Et, dans sa Caisse à outils (Agora, 2014), Jean-Michel Espitallier de préciser : « La chanson, par sa durée, ses modes d’écriture, sa destination, répond à des exigences et des processus qui ne sont pas ceux de l’écriture d’un poème. Qu’il y ait des similitudes, des convergences et des contiguïtés, bien entendu. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Il faut redire ici que c’est un contresens (ou un jugement mal intentionné) que d’associer l’une et l’autre » (p. 98).

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