Libr-critique

12 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (1), par Fabrice Thumerel

Le printemps 2020 ne fut ni celui des auteurs, ni celui des éditeurs pour cause de crise sanitaire : avant la saturation de la fameuse Rentrée-littéraire, c’est vraiment le moment de faire le vide pour lire-méditer-écrire… Voici donc notre première livraison de LIBR-VACANCE : non pas un temps de loisir cool-et-ludique, mais un temps d’évidement salvateur…

 

â–º Mathieu BROSSEAU, L’Exercice de la disparition, Le Castor Astral, juin 2020, 134 pages, 10 €, ISBN : 979-10-2780-075-9.

« La vraie question est là : quel est le nom de notre absence ? »
(Mathieu Brosseau,  Et même dans la disparition, éditions Wigwam, 2010).

« L’écriture comme démarche ou comme transe n’a aucune socialité.
Comme le drogué est isolé dans son rêve, l’écrivain  vit dans l’alcôve
mortelle de ses jaillissements . Il écrit sa vie et, dans ce maelström, il
est cette coque de noix, il joue des humeurs de la mer et de son courroux :
il apprend à comprendre les flux » (L’Exercice de la disparition, p. 14).

L’Exercice de la disparition a pour point de départ un préambule paradoxal aux pages noires, en forme de faire-savoir, qui en appelle à la destruction des mythologies dominantes de l’espace, de la sincérité et de la transparence, de la propriété et de l’identité, celles des dualités innocence / culpabilité, dedans / dehors, Éros / Thanatos… D’où la résistance du poète à ce mal du siècle que constitue toute forme d’attachement, y compris et surtout l’enracinement dans « la médiocrité du sol » (55)…

Ce moment négatif vise l’avènement d’ « un temps nouveau, qui n’est plus humain, post-historique, un espace sans mémoire de part en part, un temps formé dont on sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui pourtant est plus mobile que la lumière, dans son intérieur et son extérieur vibrant, c’est une forme obscure, une lumière noire, corps solaire brûlé à son éclipse »(25).

L’expérience de la disparition : faire sans pour faire sens.

 

â–º Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2.

Donner à ouïvoir un voyage musical dont les étapes sont des créateurs et Å“uvres célèbres, voire des instruments (saxophone, cornemuse, xylophone), tel est le projet de Philippe Jaffeux dans son dernier opus – dont on trouvera deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».

On ne peut qu’être admiratif devant l’inventivité de cette poésie visuelle qui est à la fois formelle et spirituelle. Les aficionados du poète retrouveront son attention au hasart et sa passion de l’alphabet.

Sans nul doute, vous vibrerez au Poème de l’extase de Scriabine tel que Philippe Jaffeux en décrit les résonances…

► Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

Journal du brise-lames : tout sauf confiné… Ouf !

Donner la parole à un brise-lames a cet avantage indéniable de se libérer de l’humain, trop humain : « Les humains, c’est fâcheux, ont tendance à tout ramener à eux, à des figures connues, identifiées » (p. 19)…

Cette distanciation permet de porter un regard trouble sur notre monde – aux antipodes de notre sacro-sainte transparence, donc. Faire fi de la mimèsis, c’est trouer le monde-réel qu’impose l’idéologie dominante pour faire place à un Ailleurs : cap vers ce lieu « où les rêveurs restent le temps nécessaire pour se reconstituer puis repartent affronter ce qu’ils appellent « le monde tel qu’il est »Â Â» (87) !

 

 

29 avril 2018

[Entretien] Chaos Brosseau (entretien avec Jeanne Bacharach)

Voici, en partenariat avec Mediapart.fr, un entretien de Mathieu Brosseau avec Jeanne Bacharach, critique à En attendant Nadeau, non seulement sur son dernier livre, Chaos, mais encore sur une œuvre animée par la tension entre poésie et prose, parole et silence, plein et vide, identité et altérité…

Voir/écouter : ici.

Libr-critique suit le travail du poète depuis ses débuts. On peut en suivre les principales étapes :

– entretien avec Fabrice Thumerel : "Portrait d’un travailleur perdu de la langue".

La Nuit d’un seul, La Rivière échappée, 2009.

La Confusion de Faust, Dernier Télégramme, 2011.

UNS, Le Castor Astral, 2011.

Ici dans ça, Le Castor Astral, 2013.

Data transport, éditions de l’Ogre, 2015.

L’Animal central, Le Castor Astral, 2016.

20 juillet 2016

[Chronique] Mathieu Brosseau, L’animal central

Tandis que Mathieu Brosseau s’apprête à rejoindre le festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, voici la chronique complète sur son dernier livre.

Mathieu Brosseau, L’Animal central, Le Castor astral, été 2016, 120 pages, 12 €, ISBN : 979-10-278-0075-9. [Lire extrait 1 ; extrait 2]

"Incarner cette vie augmentée.
C’est poésie" (exergue).

"L’art, me dis-je, est une pâle imitation du courant, du mouvement
de l’Animal Central auquel on peut ajouter une écriture drôlesque
de la dramaturgie temporelle de l’Homme
" (p. 72).

Pourquoi se complaire dans "la nanosociété des hommes" (p. 34) ? Celle dans laquelle Machin est ceci, Machine est cela… Pourquoi ne pas devenir bête, ne pas être avec les animaux dans la matière, nous taire avec les choses ? C’est dire que les bêtes abondent dans cet univers de "cartoon" et de conte de fée : félin, méduse, araignée, loup, canard, oiseaux, céphalopode, hydre…

Pourquoi ne pas laisser advenir notre Animal central : "la bête au centre, matière quasi-cervelle, pompeuse de ciel, aspirateur d’échelles, de vagues qui n’en font qu’une (car une seule histoire), l’animal nodal fait qu’on a tous le même ciel tout en ayant chacun le nôtre" (47)… Si l’animal est central dans l’œuvre de Mathieu Brosseau, c’est que l’animal central est celui du dedans, qui vit dans les plis. Mais le repli n’est autre que l’intériorisation du dehors ; d’où ce constat : "j’habite ce nulle part qui m’habite" (106). Et cette phrase anti-rimbaldienne, anti-Moderne : "Je est un nôtre, sans nom" (95). Autrement dit, le Je du poète ne vise pas la Différence mais l’indifférenciation innommable. L’Animal central le guide vers la saisie magique du monde à l’état brut : "Et si les animaux, je veux dire les vrais en chair et en os, sont des symboles, alors il existe de vraies paroles magiques, je veux dire qui ont un véritable effet sur le monde immédiat" (72).

Le poète est celui-là qui explore son devenir-animal, se lance dans la "traversée de la langue" (11) pour remonter à l’in-vue, à un en-deçà de la figure : le visage-monde. D’où la question de l’illisibilité que pose ce livre étrange fait d’adresses/correspondances et de divagations : le texte nous plonge dans un déferlement de visions, un maelström de télescopages isotopiques… Tel est l’opéra fabuleux de Mathieu Brosseau.

21 mai 2015

[Livre – chronique] Mathieu Brosseau, Data Transport

Tandis qu’a lieu ce soir à 19H, à L’Arbre à Lettres Mouffetard (75005 Paris), la première rencontre avec l’auteur autour de son dernier livre, découvrons ce récit spirituel.

Mathieu Brosseau, Data transport, éditions de l’Ogre, mai 2015, 152 pages, 16 €, ISBN : 979-10-93606-10-1.

Présentation

Présentation éditoriale. Quand M. est un beau jour repêché par un cargo en pleine mer, ni lui ni personne ne sait qui il est, ni ce qui l’a mené ici. Muet et amnésique, il trouve une emploi dans un service de courriers non adressés à la poste et semble progressivement recouvrer la mémoire ainsi que le langage par l’intermédiaire des lettres qu’il lit et classe toute la journée. Cette découverte de lui-même, de son histoire, celle d’un être confronté à la difficulté d’incarner à la fois son corps et son verbe, et condamné dès sa naissance à une mystérieuse seconde de retard, va le mener jusqu’à la source de ses crimes – réels ou illusoires – et de sa propre disparition.

Dans un univers éthéré et poétique, et avec une précision poétique chirurgicale, Mathieu Brosseau interroge dans Data Transport ce que la langue fait au corps. Comment reprendre corps, mémoire et langue ? Comment distinguer ce qui, dans cette reconquête de la langue et de la mémoire, appartient à l’identité ou aux lettres que lit M., sorte de Bartleby qui serait passé de l’autre côté du miroir.

Le titre, par l’auteur. « C’est la première fois que j’ai eu autant de mal à trouver un titre. Il y en a eu 3 ou 4 provisoires. Puis "Data transport" s’est imposé comme une évidence lors d’une réunion, puisque ce récit porte, à l’instar des lettres, sur ce qui n’arrive pas à destination, les NPAI bien sûr mais aussi la parole du bègue, le mouvement sans fin de la réalité, pi, etc. Je crois que nous n’arrivons (ni nous, ni les paroles, ni les "Data", donc) jamais à destination, et c’est pourquoi nous imaginons/créons des fins, des objets. Nous comblons le vide insupportable qui se dégage de l’impossibilité d’une fin. Même notre mort, qui pourrait être l’arrivée, le point B de notre existence, nous échappe. Donc Data Transport, le chemin de l’information, le chemin du contenu, de l’artifice de la pensée qui cherche à combler un insupportable sans-fin, sans-arrivée. » 

Chronique

"L’issue serait-elle de jouir de sa disparition ?" (p. 121).

"Pas trop être (dans tous les sens) : ça rend zinzin. […] Je pense à vous qui êtes si détestablement nombreux" (44).

M comme mer, méduse, méditation… M comme Mathieu ? Non, pas vraiment, ou alors son double – dont la voix n’est pas sans rappeler celle des proses poétiques, et en particulier La Confusion de Faust, UNS et Ici dans ça. Nulle autofiction ici : "Toutes les histoires privées sont dégueulasses à raconter" (107).

Le titre confère au texte son aspect cyclique, puisqu’il commence et se termine de la même façon : "Un cargo commercial UVM 5, fin et  long, étrangement baptisé Data Transport, le ramasse alors qu’il danse dans l’eau, jeune grenouille débutante qu’il est, se débattant dans une mer peu hospitalière" (9 et 136). À un détail près : si l’on tient compte de la postface, qui offre un clin d’œil à Dostoïevski par le biais d’un certain Sandor Mychkine, le texte s’achève sur "M. est donc possible" (140).

Il faut dire que l’on peut en douter : comme le M. Teste de Valery, n’est-il "autre que le démon même de la possibilité" ? Consterné par l’incomplétude de la parole, il vit dans l’espace du dedans (M. comme Michaux) ; son mutisme mystique est consubstantiel à sa quête ontologique : il n’a de cesse de faire coïncider les mots et les choses. Celui qui ne croit pas à l’identité est "avaleur de couleuvres (il aimait tant avaler l’identité des autres)" (38) : "Le contemporain est toujours pluriel. / On pourrait parler du contemporeux" (61). Ce qui ne l’empêche pas de cultiver sa singularité : comment pourrait-il être moderne – la modernité étant "la Propagande des communautés" (95) ? Et si le "réel" tout entier est Propagande, autant disparaître… Hors du "réel", donc, M.

"M. est quantique" (139). (M comme métaphysique). Qu’est-ce qu’un sujet, en un temps où la conscience est aussi discontinue que la matière ? Quelque chose d’aussi insituable qu’une particule élémentaire. (Décidément, de Houellebecq à Brosseau, en passant par Ferrari, la physique quantique ne laisse pas d’inspirer les écrivains contemporains).

Né avec une seconde de retard et doté d’une seule syllabe, M. n’est pas de ce monde : "peut-être était-ce cette initiale qui lui faisait croire qu’il obtiendrait un jour une finale. Mais ce jour-là, par effet d’évaporation infiniment angoissante, il était question qu’il s’arrêtât en chemin. Cela ne lui était pas tolérable.  / Il disparaissait" (105). NPAI (n’Habite Plus à l’Adresse Indiquée). Radical, il se tourne vers l’absolu – vers le monde des objets mathématiques. Et il raconte des histoires. Ni réalistes, ni autobiographiques : pour le je scripteur, tout réalisme, fût-il de nature autobiographique, est dégueulasse.

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