Libr-critique

23 mars 2021

[Chronique] Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, par Bruno Fern

Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, sonnets contemporains, Tarabuste éditeur, 176 pages, 2021, 16 €, ISBN : 978-2-84587-523-4.

 

Encore une fois, Laurent Fourcaut a joué du sonnet avec ce nouveau livre de plus de 160 poèmes adoptant cette forme, cette longue suite constituant comme le journal intime d’un narrateur autant désigné par la première personne du singulier[1] que par les deux premières personnes du pluriel ou un on.

Parcourant lieux maritimes ou champêtres (la plupart situés dans l’ancienne Basse-Normandie) et urbains (essentiellement Paris, avec une prédilection pour restaurants et bistrots), ce personnage aussi central que décentré entremêle subtilement perceptions, sentiments, souvenirs et réflexions dans des textes qu’on pourrait qualifier de circonstance à condition de ne pas les réduire à des petits tableaux clos sur eux-mêmes – cette dimension picturale étant marquée dès le premier sonnet affirmant que l’objet visé est « le labyrinthe convoité où tout vous prive / vous comble à l’aide de la brosse ou du stylo ». Au contraire, entre la « roseraie profuse » qu’est le monde selon Dominique Fourcade et l’intériorité du poète observateur, ce qui est éprouvé sensoriellement se trouve sans cesse débordé par des jeux de pensées, pour reprendre la fameuse formule d’Arno Schmidt. En témoignent notamment les nombreux échos, diversement explicites, faits à la littérature (de La Fontaine à Verheggen en passant par Baudelaire et Proust), à la musique (de Bach à Eric Clapton) et à la peinture (Le Caravage, Watteau, Van Gogh, Pissarro, etc.), cette érudition éclectique n’étant pas là pour épater le lecteur mais parce que c’est ainsi qu’on écrit – ou plutôt qu’on devrait écrire, à rebours des adeptes de la tabula rasa trop souvent raplapla – « Quand on a une vision fixe, non historique de la langue, on écrit ‘plat’, langue plate, littérairement dominante » (Pierre Guyotat, in Cahier Critique de Poésie, n°1, 2000). Face à cet univers de signes, « le monde muet » (Ponge) est surtout ici celui de milieux naturels de plus en plus menacés par une humanité envahissante, tapageuse (« et le silence un luxe aujourd’hui hors de prix ») et obnubilée par le storytelling du profit à tout prix : « La violence on la sent jusque dans l’air des rues / chaque pouce de l’espace est sous la pression / du forcing de la marchandise vile et brute »… Cela dit, Laurent Fourcaut ne cède pas pour autant à une quelconque tendance néo-bucolique car ce grand dehors qu’est la nature, s’il est préféré aux activités humaines qui le dégradent, ne saurait être entièrement bon : « c’est la cruauté de l’été et son larcin : / il vous dépouille du vieux fantasme du sein / maternel et plus rien où l’on puisse se prendre » De plus, il sait qu’un écart entre les sphères naturelles et humaines demeure irréductible, comme l’illustre ce sentiment océanique contrarié : « voilà le grand théâtre cosmique il vous venge / vous vous sentez prêt à le rejoindre à la nage / mais la conscience (c’est l’ennui) joue l’objecteur ». Enfin, il ne masque pas certaines de ses dépendances envers cette société décriée, une simple panne d’électricité suffisant pour en attester : « vous voilà humilié d’être à ce pont accro / à une anti-nature que vous pourfendîtes / comme groupie du bio intoxiquée aux frites ».

Au-delà de cette disjonction nature / humanité, Laurent Fourcaut n’ignore pas que si les expériences non-verbales échappent peu ou prou au langage l’écrivain peut jouer de ces vides dans la trame : « La jouissance c’est de VOIR les dessous absents / de tout ce creux que rien ne sait remplir ça sent / le parfum sulfureux de l’absence éhontée » – autrement dit par Christian Prigent : « On bâtit une fiction où le réel n’est pas touché, mais arraché en négatif à l’organisation des significations et dessiné en creux : en tant qu’intouchable » (in La peinture me regarde, écrits sur l’art, 1974-2019, éditions L’Atelier contemporain, 2020). Dans cette optique, le sonnet devient l’intersection entre un dedans (sa forme fixe en 14 alexandrins rigoureusement comptés et rimés) et un dehors sensible à travers les acrobaties métriques : enjambements multiples où l’auteur n’hésite pas à couper les mots non seulement entre deux syllabes mais même en deux parties dont l’une est imprononçable, le poème pouvant aller jusqu’à déborder sur un quinzième vers fragmentaire : « ça ne fait pas toujours l’affaire à son léza / rd » ; élisions et amputations : « le désir de durer se rêver Poléon » ; syntaxe plus que bousculée : « le monde se les gants donne d’être immobile » Ces tensions entre « le clos et l’ouvert » (titre de l’un des sonnets) se traduisent également par une ouverture lexicale grand angle, loin de tous ceux qui croient encore que la poésie imposerait de se cantonner à un certain registre – heureusement, ici l’on traverse toutes les strates de la langue, aussi bien sociales qu’historiques, de  « pertuiser » et « orde »  à « bide » et « lousdé » en passant par « iPhone » et « dilection ».

Enfin, Laurent Fourcaut mêle étroitement une mélancolie de fond (« acédie » est l’un des mots récurrents) et un humour qui tente de sauver la mise malgré tout : « rêve d’échapper à l’abjecte compression / pour rejoindre les prés y poursuivre l’étude / du paître et du néant » ou bien « car c’est à ça que ça sert d’écrire / on soustrait un chouïa de sens (et son radis) / à l’absolu recyclage et puis on peut rire »… Par ailleurs, le désir amoureux permet parfois, même si c’est provisoire, d’atténuer cette mélancolie : « pas geindre pas pleurer le leurre féminin / remplit une vie d’homme toujours sur la brèche ».

Avec ces diverses tonalités et un tel travail formel, le sonnet fourcautien finit par constituer l’un des lieux privilégiés où « entre dedans et dehors ça tire un trait ».

 

[1] Et, quand il l’est, c’est souvent pour souligner en quoi son identité ne peut être que fluctuante – ainsi dans le poème justement intitulé Mon hôte l’autre.

1 janvier 2021

[News] Libr-fêtes (3)

En ce premier jour de l’année et même de la décennie, on pourra se laisser entraîner par nos « Libr-divagations » – qui au passage évoqueront des nouvelles parutions -, découvrir « Les Nouvelles aventures d’ovaine » par Tristan Felix et aussi le tout prochain livre de Sandra Moussempès…

Libr-divagations sur l’An neuneuf…

2020/2021 : Bis repetita ejecta est [On ne pourra pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus pour 2020…]

Année 2021 dans tous ses états… dans tous ses éclats !

Bonne Année… gnagnagna… 
Les traders aux abois !?encore

Bref, de Charybde en Scylla, c’est la Bérézina…

Derechef, en 2021, Ah muse toi !

(Et va écouter le CD de Bruno Fern, dont on saluera la virtuosité dans la contrainte formelle : A dans tous ses états, Guillaume Anseaume à la guitare, Petit Label 2020)


♦ Je ne fais de voeux qu’au pieu, qu’il me dit… Mais ça ne se dit pas, hein ?

♦ Je consulte Maboule de tristal : 2021 commence bien, il faut prévoir au moins 10H pour regarder un résumé du Grand Bêtisier national 2020 (MERCI à notre gouverdément !)…

Allez la fRANCE, encore un effort en 2021 : le gouverdément vient de recevoir les félicitations du parti d’extrême-droite allemand AFD pour sa loi sur le séparatisme !

♦ Je consulte les 192 miroirs de Wilfrid Rouff pour janvier 2021 et tombe sur ces cascades de Daniel Cabanis : « […] tonnes de déchets par habitant tant va la cruche à l’eau alopécie galopante pente glissante […] entropie opinion publique lycanthropie » (Petits pains & concaténations)…

♦ Jupiter oblige, consultons le SOLEIL dans le tarot de Marseille, via Patrick Varetz :

« (?) te voilà bien avancé ton 
écorce transparente à tout
montrer avec certitude toi

qui ne crois ni au miracle ni
à la puissance de l’esprit à
tout montrer toi qui doutes

encore de pouvoir ériger des
remparts contre la barbarie
quand ce sont les barbares

qui dressent leurs barrières »

(Patrick VARETZ, Deuxième mille, P.O.L, décembre 2020, 1458).

♦ Et si l’on proposait une année-zéro = zéro temps / zéro tourment / zéro importun… Qu’en penses-tu Ovaine ?

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Après s’être versé une double dose d’Ovaine treize ans d’âge à 360 degrés, Ovaine demande à Jésus de nos Arêtes si elle peut le remplacer dans le calendrier. Elle le met au jus :
– C’est pour m’épater la galerie. Et pis, t’as une petite mine. Je peux te faire un mot, s’tu veux.
– Ah non ! Jure-moi de rien dire à Dieu. Il ne croirait plus en moi.
– Tope là, mon frère !
Tandis que Jésus sirote le reste de la bouteille, c’est l’avainement d’Ovaine.
En zéro avant Ovaine, rien n’était qu’un lent désœuvrement.
Pile au moment d’Ovaine, tout s’envenime. Zorro, ressuscité, surgit dans la nuit, transperce de son épée le cadavre du temps et emporte Ovaine, épatée.
En zéro après Ovaine, tout bascule dans l’Historie Collective, portée par des centaines de milliards de Riens enfin débarrassés de leur zéro (Jésus se pince pour y croire).

 

LIBR-CRITIQUE attend avec impatience…

Sandra Moussempès, Cassandre à bout portant, Flammarion, coll. « Poésie », parution le 20 janvier 2021, 160 pages, 18 €.

Présentation éditoriale. Cassandre à bout portant poursuit cette quête obstinée de Sandra Moussempès des objets féminins non identifiés à travers les clichés de l’imaginaire contemporain (celui des séries américaines en particulier), détournés avec une ironie teintée de tendresse. Le ciel s’est éclairci dans l’univers de l’autrice, l’humour semble désormais maintenir à distance les monstres du passé. Ce qui n’ôte rien à l’étrangeté des images que son écriture parvient à susciter, avec une innocence qui n’exclut pas un soupçon de perversité. Jusqu’où peut aller une pin-up assortie à sa fourchette, endormie sur le sol d’une maison hantée ? Telle est l’une des questions que pose ce livre grave, joyeusement décalé.

29 décembre 2020

[Chronique] Christophe Manon, Testament (d’après François Villon), nouvelle édition, par Bruno Fern et Fabrice Thumerel

Christophe Manon, Testament (d’après François Villon), nouvelle édition revue par l’auteur (première parution : Léo Scheer en 2011), illustrations de Anne Van Der Linden, avec un CD (voix de l’auteur, musique de Thierry Müller), BISOU records / Dernier Télégramme, décembre 2020, 106 pages,  18 €, ISBN : 979-10-96324-05-7.

 

Suivant scrupuleusement le fil du Testament de François Villon (les numéros des strophes de l’original sont indiqués en marge et les pièces intermédiaires – ballades et autres – sont également reprises), Christophe Manon en garde les principales thématiques (la mort omniprésente, bien sûr, mais aussi l’amour et la critique politique et sociale) et, des ballades branquignolesques à la « Ballade des poivrots », le ton général où dominent le burlesque et l’ironie, y compris envers lui-même. Qu’on goûte un peu la satire de ces cibles du XXIe siècle : « aussi aux humanitaires de tous pays / aux compagnons d’Emmaüs / du Secours Cathodique de l’Unicef / qu’ils soient de la Croix-Rouge ou du Croissant / je fais don de sacs de riz / puis quand les télés seront parties / qu’ils s’entretiennent de charité »…

En outre, il insère de nombreux fragments du texte d’origine et en reprend certains traits stylistiques (par exemple, en attribuant des patronymes ridicules à ceux auxquels il fait des dons qui ne le sont pas moins : Félix Popotin, Edmond Tenlèr, Jean Profite, Clotilde Vagalam, Margot Quintal, Michel Trouduc). Utilisant un lexique le plus souvent trivial et opérant un travail formel à première vue minimaliste (ainsi, la quasi-totalité des vers relèvent d’un simple découpage syntaxique) qui veut peut-être faire écho aussi bien à la pauvreté affichée par Villon qu’à une volonté d’être lisible par le plus grand nombre (sans sombrer pour autant dans la platitude de la langue communicationnelle), le poète moderne, se proclamant mauvais garçon comme son modèle (branleur j’ai été et je demeure), s’approprie à sa façon la démarche du poète médiéval en y faisant résonner sa vie et notre époque.

Même si les passages les plus réussis sont sans doute ceux où les deux voix se mêlent étroitement (tel le glissement de Triste, failly, plus noir que meure [mûre], à triste maigre plus noir / qu’immigré clandestin ou bien celui des fils de rois / et conçus en ventres de reines à ceux qui ont été conçus / par des ovules de dictatrices), l’ensemble est plutôt vivifiant et, à travers de multiples décalages, l’auteur parvient indéniablement à retrouver une certaine tonalité villonesque : entre autres illustrations, la Vierge devient Rouge comme il se doit (Dame du ciel, régente terrienne > dame rebelle esprit de la Commune) et les souffrances amoureuses sont toujours les mêmes qu’au 15ème  siècle, à quelques détails près :

aimez donc tant que vous voudrez

traînez dans les soirées et les boîtes

à la fin vous n’y gagnerez rien

et n’obtiendrez qu’une gueule de bois

les amours fous rendent les gens bêtes :

Rimbaud se fit tirer comme un lapin

Woody Allen en perdit ses lunettes

heureux qui n’en a pas

Comme on le voit, la veine drolatique l’emporte largement et, même si ce Testament s’achève inévitablement sur les obsèques du pauvre Manon et les injonctions forcément fatales que le destin lui adresse (résigne-toi Manon), ce dernier, en bon viveur devant l’Eternel, adresse dans le texte en supplément (L’épitaphe de Manon ou Ballade des poivrots) un ultime pied de nez à la Camarde :

 camarade Whisky qui sur tous a maistrie

garde que Cirrhose n’ait sur nous seigneurie :

d’elle n’ayons que faire ni que foutre

poivrots il n’y a point ici de moquerie

mais pissez dru pas dans un dé à coudre

Reste à insister sur ce qui vient enrichir cette édition : les dessins pop art d’Anne Van Der Linden, qui renouvellent la dimension drolatique des danses macabres ; un CD dans lequel les tons et tempos variés de la musique composée par Thierry Müller (synthétiseurs, guitares, samples) mettent en relief la voix chaleureuse de Christophe Manon.

26 décembre 2020

[Chronique] Wilfrid Rouff et Daniel Cabanis, PETITS PAINS & CONCATÉNATIONS, calendrier 2021, par Bruno Fern

PETITS PAINS & CONCATÉNATIONS, calendrier 2021, par Wilfrid Rouff et Daniel Cabanis. Pour tous renseignements et commandes (rencontre avec les auteurs le 9 janvier, de 15H à 19H, rue Darwin 75018 Paris) : site + mails [wilfrid.rouff@gmail.com] / [daniel.cabanis@wanadoo.fr]

 

Entre Daniel Cabanis, contre-producteur (sic), mais ayant pourtant déjà produit de nombreux textes, pense-bêtes idiots(re-sic) et autres bricoles, et Wilfrid Rouff, photographe et artiste conceptuel, existe une amitié faite de multiples collaborations depuis plus de quarante ans. « Rouff évoque Fluxus comme une vieille étagère et Cabanis est, par alliance, le neveu d’Oulipo et de la banalyse », écrit d’eux Pascal Letellier dans sa préface à ce qui est leur dernier ouvrage en commun, ce calendrier 2021 que l’on peut tout autant considérer comme un livre d’artiste.

Les 2496 photographies de Wilfrid Rouff sont celles d’objets banals mis en vente sur le net : globes terrestres, miroirs, chaises, boules, crucifix, poignées, échelles, etc. Pour chacun des douze mois, la même catégorie d’objet correspond à 192 petites photos disposées de façon à former un carré. Présentées ainsi, elles constituent autant de tableaux à l’unité hétéroclite où apparaît aussi bien une intimité, chaque d’objet dit d’occasion étant marqué par un usage personnel, qu’une dépersonnalisation, le déferlement marchand mondialisé générant uniformisation et donc anonymat.

À ces images Daniel Cabanis répond avec pertinence par douze textes construits selon le principe du dorica castra, c’est-à-dire celui ayant notamment engendré la fameuse comptine Trois p’tits chats, textes qui commencent tous par « J’ai… [des boules, des miroirs, etc.] ». C’est ainsi qu’il parvient à créer à son tour un univers où s’entrelacent un fond commun mêlant références savantes et populaires à travers un discours qui relève avant tout du non-sens par la logique strictement sonore du protocole choisi. Cela dit, le lecteur ne peut pas s’empêcher de rechercher une cohérence dans certains enchaînements, même si elle n’exclut heureusement pas la cocasserie – échantillons : « tant va la cruche à l’eau alopécie galopante pente glissante » ; « quartiers de noblesse blessures par balles Bal tragique à Colombey on baisse les bras » ; « serrons-nous la main maintenant ou jamais ah mais non nonobstant stand-by » ; « ouh là là Allah est grand Grandeur et Décadence danse du ventre »  Bref, on tient là une Å“uvre qui reflète à sa manière ce mélange d’ordonnancement et de foutoir que charrie dans nos vies la succession des jours.

6 décembre 2020

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Annus horribilis / annus libris… Si la lecture ne sauve rien ni personne (sic !), du moins elle maintient l’esprit en éveil : en cette fin d’année, LIBR-CRITIQUE vous propose un RV hebdomadaire, non pas sur les Beaux-Livres, mais sur les vrais livres – ceux qui rendent libr&critiques… Afin de franchir au mieux le passage de 2020 à 2021, on pourra découvrir les publications reçues très récemment ou une sélection de celles qu’on n’a pas encore pu évoquer…

 

► TXT, n° 34 : « Travelangue », éditions Lurlure, Caen, 27/11/2020, 200 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-30-6. [n° 32 ; n° 33]
[N° 32, par Fabrice Thumerel dans La Revue des revues]

Présentation éditoriale. Avec ce numéro « Travelangue », TXT propose un périple à travers langues donnant une large place aux auteurs étrangers.
On y rencontre un jeune poète russe, Egor Zaïtsev, le brésilien Ricardo Domeneck, accompagné d’Augusto dos Anjos (1884-1914), ainsi que des pièces inédites en français de Raymond Federman.
On croisera aussi quelques « anciens » de TXT comme Christian Prigent, Philippe Boutibonnes ou le très rare Onuma Nemon.
On y découvrira des auteurs plus jeunes d’horizons divers, mais que rassemble une même exigence formelle, comme Stéphane Batsal, Jean-Paul Honoré ou Marine Forestier.
Le thème du voyage structure l’ensemble du numéro, ponctué de rubriques farcesques écrites à plusieurs mains : proverbes et dictons, circuits touristiques, stages poétiques, coutumes locales,  « craductions » utiles, etc.
Le voyage, aussi, comme métaphore d’une écriture exploratrice qui ne se contente pas du prêt-à-parler ambiant…

Les auteurs
Augusto do Anjos, Stéphane Batsal, Antoine Boute, Philippe Boutibonnes, Sonia Chiambretto, Ricardo Domeneck, Raymond Federman, Bruno Fern, Marine Forestier, Typhaine Garnier, Jean-Paul Honoré, Christian Jalma, Philippe Labaune, Ettore Labbate, Adrien Lafille, Pierre Le Pillouër, Jean-Claude Mattrat, Paul Morris, Onuma Nemon, Patrick Quérillacq, Christian Prigent, Yoann Thommerel, Thierry Weyd, Egor Zaytsev.

En bref. Ce qui ressort de cette livraison stimulante et jouissive, c’est une traversée des langues en droite ligne du « langagement » des années 70-80 – à commencer par celles de la domination.
La bonne nouvelle, donc, TXT renouvelle son engagement, il-faut-vivre-avec-son-temps, n’est-ce pas, se mettant au diapason du discours écolo en vogue – mais pas sûr que les Bellez’âmes apprécient : « Interroger, ausculter, diagnostiquer, comprendre les mutations climatiques, TXT s’y emploie en publiant des poèmes labellisés « Ã‰co ». Résolument pédagogos, ils permettent à un lectorat élargi de s’immerger jusqu’au cou dans les grands enjeux poétiques et climatiques d’aujourd’hui : glouglou. »
Vous en reprendrez bien un p’tit dernier pour la route :

« STAGE POÉSIE, NATURE & TRADITIONS

Partez à la découverte de vous-même
explorez votre rapport intime à la Nature

volcans enneigés, lacs turquoises, steppes à perte de vue, laissez-vous envoûter par la richesse de cette terre grandiose et repartez avec votre poème laqué en papier mâché (A4 ou miniature selon taille bagage) dans la pure tradition locale. »

 

► Michèle MÉTAIL, Mono-multi-logues, hors-textes & publications orales (1973-2019), Les Presses du réel/Al dante, novembre 2020, 312 pages, ISBN : 978-2-37896-163-3.

Présentation éditoriale. Ce livre rassemble les textes (inédits ou aujourd’hui introuvables) conçus comme partitions des publications orales de Michèle Métail depuis 1973.

Michèle Métail (née en 1950 à Paris) est poètesse, figure essentielle de la poésie expérimentale et sonore. Elle diffuse, depuis 1973, ses textes au cours de « publications orales », la projection du mot dans l’espace représentant le « stade ultime de l’écriture », son travail étant avant tout celui d’une « présence dans la langue ». Diapositives et bande-son accompagnent parfois ses lectures (plus de 500, en France et à l’étranger), entre oralité et visuel, où elle travaille l’allitération et l’assonance comme un parasitage, un brouillage du sens.
Auteure d’une thèse de doctorat sur les formes poétiques de la Chine ancienne, elle traduit des poètes chinois et allemands contemporains (Ursula Krechel, Christiane Schulz, Thomas Kling, Walter Thümler…), ainsi que de nombreux poètes chinois anciens.
Entrée à l’OuLiPo en 1975, Michèle Métail a pris ses distances vis-à-vis du groupe. Elle a notamment fondé en 1979 l’association « Dixit » avec Bernard Heidsieck, puis, en 1995, avec le compositeur Louis Roquin, l’association « Les arts contigus », qui a organisé plusieurs manifestations inter-disciplinaires.
Michèle Métail a reçu le Prix littéraire Bernard Heidsieck – Centre Pompidou (prix d’honneur) en 2018.

En bref. Désormais, nous pouvons disposer des textes-partitions de Michèle Métail (pièces microphoniques, listes, ready-made, etc.), inédits ou introuvables. Dont le gigantexte n° 3 que, dans la somme qu’elle a dirigée en 2019 – La Poésie en trois dimensions -, Anne-Christine Royère décrit ainsi : « Matière d’images (1996) active quant à lui […] l’histoire des supports de l’écrit, en s’inscrivant dans la lignée du travail typographique des avant-gardes futuristes et dadaïstes. […] Ces feuilles sont autant d’affiches réalisées à l’aide d’un « pochoir industriel » […]. Le texte, consacré à la typographie, utilise celle-ci de manière expressive, joue sur la taille et la couleur de la police comme sur la linéarisation/délinéarisation des mots » (p. 170).

 

► Stéphane VIGNY, PLAIRE, entretien de Stéphane Vigny avec Éva Prouteau, textes de Jean-Michel Espitallier et de Charles Pennequin [français / anglais], Les Presses du réel, novembre 2020, 160 pages, 25 €, ISBN : 978-2-9535809-5-2.

Présentation éditoriale. Première édition monographique de Stéphane Vigny, pensée comme un objet à plusieurs entrées de lecture (la musique, l’architecture, le design, le cinéma ou encore l’érotisme), tout comme le sont les sculptures de l’artiste.
L’ouvrage réunit d’une part un ensemble représentatif de reproductions d’Å“uvres, d’images de références comme outils de travail de l’artiste. Ce vaste ensemble documente vingt années de pratique permettant de parcourir son évolution à travers différents contextes de présentation. Mais cette monographie est aussi pensée comme un espace à investir telle une exposition où des pièces, encore inédites, viennent s’immiscer discrètement. Le lecteur est invité à une promenade indisciplinée à travers un parcours oscillant entre des Å“uvres passées, des Å“uvres inédites, des vues d’expositons, des images d’archive ponctuées de textes de Jean-Michel Espitallier, Charles Pennequin et d’un entretien entre Éva Prouteau et Stéphane Vigny.
À travers un usage répété du prélèvement et du réemploi, Stéphane Vigny (né en 1977, vit et travaille à Paris) développe une pratique sculpturale de l’assemblage. Par association de formes préexistantes, cette manière de faire de la sculpture se fonde sur l’idée que toute matière préformée, quel que soit son lieu d’extraction, est potentiellement utilisable. Jouant tantôt de la surdimension tantôt de la sousdimension, il associe des gestes, des techniques, des matériaux et des savoir-faire en mettant l’accent sur l’usage fertile mais aussi dissonant de la collision hétéroclite des motifs et des formes ainsi que sur l’assimilation d’objets issus d’autres champs que celui de l’art. La curiosité de Stéphane Vigny pour l’hétérogénéité lui offre un champ d’expérimentations et de découvertes infinies qu’il aime explorer sans cesse.

En bref. Ce volume, enrichi de nombreuses illustrations (on en trouvera 151 sur le site de l’artiste), arrive à point nommé pour présenter une œuvre singulière : « L’art de Stéphane Vigny renouvelle en permanence ses rapports à l’objet, et aux actions de réemploi, d’appropriation et de mixage directement rattachées à la pratique de l’assemblage » (E. Prouteau). Stéphane Vigny, drôle de zigue s’il en est, si l’on en croit Charles Pennequin : « Il voulait rester en bons termes avec lui-même, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il avait décidé d’être deux »… Ce patronyme de Vigny, Jean-Michel Espitallier le fait parler en propre : « le rythme, c’est la transe, hypnose et ivresse »…

 

► Séverine DAUCOURT, Noire substance, éditions Lanskine, automne 2020, 36 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-035-0.

Présentation éditoriale. La maladie de Parkinson est caractérisée par la disparition de neurones dans une zone particulière du cerveau appelée « substance noire » ou « Locus Niger » . Noire substance est un texte, le résidu d’une expérience intime : la mort programmée du père de l’autrice, touché par cette pathologie. Il tente de relater cet étrange voyage au cours duquel le moi se délite et où le corps seul finit par compter et imposer sa façon de parler.
Même s’il intègre à la narration les détails des conséquences de la dégénérescence, ce récit n’est que la vérité de celle qui l’a écrit en cherchant, comme dans ses précédents livres, à ne jamais mentir, à saisir l’abrupt de la vie pour y débusquer aussi l’improbable douceur.

En bref. Ce huis clos dramatique est scandé par un compte à rebours tragique : de « Onze » (« Il se croit mort depuis trois ans ») jusque « Un » (« Au funérarium, le défunt n’appartient plus aux siens »)… Entre ces deux bornes, un récit distancié qui n’omet rien de ce qu’endurent des figures génériques : « le vieux », « l’épouse », « la fille »…

5 décembre 2020

[Chronique] Jean Renaud, Bruno Fern joue free

Bruno Fern, Dans les roues, éditions, Louise Bottu, Mugron (40), coll. « ContraintEs », novembre 2020, 66 pages, 8 €, 979-10-92723-46-5.

 

Sur « l’asphalte de la départementale », un « quidam » à « biclou ». De temps en temps, une pancarte : « cassis ou dos-d’âne », « feux tricolores », « sens interdit »… Le « pédard » va, baladeur sur les oreilles, « plongé dans ses pensées ». Ses pensées qui avancent, qui tournent, comme les roues du biclou. ll y a de la métaphore dans le titre, d’autant plus que le livre, « cyclable » lui-même, « roule pas que sur la jante ».

On hésite à dire de ce livre que c’est un poème, comme on hésite à dire qu’il est constitué de versets, tant ces mots, en l’occurrence, sonnent faux (évoquant, quoi qu’on fasse, des écritures graves, empesées, solennelles). Ce sont soixante pages constituées de morceaux (fragments serait aussi un mot trompeur) d’une à six lignes, à la fois enchaînés et disjoints de toutes les façons possibles, selon la syntaxe la plus souple, le tout allant (presque) sans ponctuation, vite. Texte « incessant // trêve ni repos ».

La langue (lexique, syntaxe) est celle de tous les jours, libre pour cette raison (ne s’embarrasse pas de correction), mais soigneusement aménagée, conduite. Empruntant joyeusement à la « poésie » certains de ses pouvoirs, ceux que propose, en particulier, la tradition carnavalesque. Versification enfantine : « en plan serré tout riquiqui en pause pipi dans les taillis ». Pures inventions, comme cette suite de toponymes : « Cloulbec [salut à Proust, en passant], Tournavent, Pisenpis, Fantes-la-Jolie, Chépahoux, Crève-en-Auge » (à quoi se mêle cet autre nom, authentiquement littéraire, venu de Céline, et dans lequel, si on a lu Suites, cet autre livre de Bruno Fern, on trouvera peut-être le souvenir ému de son bisaïeul : « Noirceur-sur-la-Lys »). Rimes mirlitonesques : « en pleine forêt alpine aiguilles sève et résine loin des particules fines pics crevasses & ravines ça gonfle puis ratatine ». Transcriptions de la langue parlée : « çui qui jogge », « çui qu’hésite ». Jeux de mots : « saccades ou ça passe ». Double sens : « c’est voilé pour des raisons x » (double double sens, puisque « voilé » et « x » sont l’un et l’autre objets du jeu). Le tout emporté, rebondissant : « ça roule ma poule ». Droit devant, sans s’arrêter : « en combi fluo il sprinte illico ».

Il faut noter, d’un morceau de texte à l’autre, la pratique de la coupe. Non que Bruno Fern l’invente, mais l’usage qu’il en fait paraît à la fois mesuré et juste. Ainsi rebondit ou bifurque le sens : « c’est un truc à essayer pour voir ce que ça rend // enragé à force de chercher… » ; « ce qui explique qu’il trans // pire en pire sous les aisselles… » ; « c’est le métier qui entre // et sort par l’autre… » Le texte avance comme le vélo roule, sans tomber : « l’équilibre n’est qu’une succession de chutes évitées ».

Ce qu’il faut ajouter, c‘est que dans cette suite de phrases (presque) jamais achevées, dans ce flux de pensées, revient ce qu’on se résoudra à appeler le thème érotique. Comme on a pu le deviner déjà dans telles des citations données ci-dessus, le pédaleur ne pense qu’à ça : souvenirs ou scènes imaginaires, à la fois fuyantes et obstinées, scènes de films ou de peep-show, la voisine, la fente, la culotte, les bas, jusqu’au « matos mis à dispo ». On pense (et on a une autre raison de le penser, qu’on indiquera plus bas) au faune de Mallarmé et à son après-midi : « Ces nymphes, je les veux perpétuer. » Puisqu’elles sont absentes, comme sont absents les corps auxquels, sur son vélo, rêve le quidam.

Mais si le texte dit abondamment le sexuel, il ne dit pas moins la conscience qu’il a de lui-même. Du corps au corpus, il ne s’en faut que d’une syllabe : « sous le jupon vert amande à lécher il la tourne // sur toute la longueur du corpus… » Ce mélange, ou ce passage, donne lieu à de savoureuses formules : la ballade à biclou ne cesse de « couper // à travers les champs lexicaux » ; il faut « éviter // que la langue se contracte » et se soucier des « muscles buccaux », sans oublier la « tension pas que syntaxique ».

On notera toutefois, il faut être honnête, que des pensées sérieuses ou sombres viennent, par instants, à l’esprit du quidam. La mort, qui « ne s’écrit pas », rôde par instants, toute voisine de la pensée du plaisir. Ou bien c’est l’« Histoire à ne plus dormir », avec ses images douloureuses : « 3 pelés 1 tondu (l’oncle Jean ?) ». Mais ce peuvent être des souvenirs d’une autre sorte, en particulier des phrases d’écrivains. Le texte comporte d’assez nombreuses citations (de toute évidence ce pédaleur est cultivé), dont des notes indiquent les auteurs : Queneau, Kafka, Beckett, etc. Mais il en est un, au moins, outre Céline dont on a dit un mot, que le texte évoque à plusieurs reprises tout en se refusant, mais délicieusement, à le nommer. C’est Mallarmé. Citons, après avoir évoqué plus haut la présence du faune, ces trois formules, dont il est inutile de souligner l’humour : l’« universel papotage », la « vivace et peu vierge », « l’absente de tous pelotons ».

La ballade, pas plus que la pensée, n’a de début ni de fin. L’une et l’autre sont libres, sont free, comme la musique d’ « Ornette » (Coleman), qu’on ne saurait s’étonner de voir passer dans le texte.

 

22 novembre 2020

[News] News du dimanche

En ces temps lugubres, choisissons notre Libr-confinement, qui s’accompagne de la présentation de deux livres qui viennent de paraître (signés Jacques Barbaut et Bruno Fern)…

Libr-confinement…

â–º Agenda POL :

En décembre 2020

·        Suzanne Doppelt Meta Donna (poésie)

·        Charles Pennequin Père ancien (poésie)

·        Patrick Varetz Deuxième mille (poésie)

·        Trafic 116 (revue de cinéma)

En janvier 2021

  • Marianne Alphant  César et toi
  • Olivier Cadiot Médecine générale
  • Mathieu Lindon Hervelino
  • Shane Haddad Toni tout court
  • Mathieu Lindon le livre de Jim-Courage #formatpoche

► On pourra découvrir le catalogue de publications numériques qu’offre La Marelle (Friche la Belle de Mai à Marseille).

► Ou sans attendre, rendre visite aux Fées Spinoza de Marc Perrin…

► Ou encore ouïvoir « Welcoming the Welcoming the Flowers » (performance de Jean-Michel Espitallier avec Anne-James Chaton et Thurston Moore), samedi 21, ars musica, Bruxelles.

â–º Mercredi 25 novembre 2020, de 9h30 à 18h, Station d’arts poétiques : Journée d’études consacrée à Séverine Daucourt, à la Villa Gillet le matin (25 rue Chazière 69004 Lyon) ; à l’ENSBA Lyon l’après-midi (8bis, quai Saint-Vincent 69001 Lyon).
La journée d’étude se conclut par une performance poétique en amphithéâtre à 17h.

Signalons au passage l’hommage que Patrick Beurard-Valdoye, qui enseigne à l’Ecole Nationale Supérieur des Beaux-Arts de Lyon, vient d’adresser à Bernard Noël à l’occasion de ses 90 ans : écouter.

 

LIBR-CRITIQUE vient de recevoir et recommande…

► Jacques BARBAUT, C’est du propre. Traité d’onomastique amusante, éditions NOUS, coll. « Disparate », Caen, 208 pages, 20 €.

Présentation éditoriale. Le poète explore la question du nom sous toutes ses formes, du patronyme au pseudonyme en passant par l’anthroponyme, le prénom et le patronyme. Les jeux typographiques, les listes, les calligrammes et les rapprochements fantaisistes accompagnent les citations de philosophes et de critiques littéraires comme Derrida, Starobinski, Barthes et Deleuze.

â–º Bruno FERN, Dans les roues, éditions Louise Bottu, coll. « Contraintes », Mugron (40), 66 pages, 8 €.

Présentation éditoriale. Voici les rêveries - ou plutôt les jeux de pensée, comme disait Arno Schmidt dans ses Calculs – d’un cycliste en solo. Ça roule mais l’image n’arrête pas de sauter et tout est emporté par la succession de divers mouvements giratoires : la lecture de chaque fragment, de même que l’ensemble du livre, doit être aussitôt recommencée avant de poursuivre. Cette spirale sans fin entraîne les multiples « impuretés » qui font que « la vie est un perpétuel détournement qui ne permet même pas de se rendre compte de quoi il détourne. » (Kafka, Journal)

26 mai 2020

[Texte] Raphaëlle Muller, ri7

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 20:03

En droite ligne de Bruno Fern et de la Revue* (Caen), adepte de la poésie à contraintes, Raphaëlle Muller propose « Ri7 », composé de 17 strophes aux vers décroissants en heptasyllabes, dont le dernier vers renvoie à la première strophe (la touche 7 du clavier atteignant le début d’un document) : nul formalisme ici, puisqu’il s’agit de dénoncer l’enfermement de l’humain dans son environnement informatique.

 

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14 mars 2020

[Chronique] Éric Clémens, TeXTes (anthologie), par Bruno Fern

Éric CLÉMENS, TeXTes 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, illustrations de Philippe Boutibonnes, Marcinelle (Belgique), éditions du CEP, mars 2020, 144 pages, 15 €, ISBN : 978-2-39007-054-2.

 

Auteur de nombreux ouvrages aussi bien philosophiques que littéraires, Éric Clémens en publie ici un nouveau, fait de textes issus de ces deux veines et parus dans la revue TXT, du n° 2 (1970) au n° 33 (2019)[1]. À plusieurs reprises il y souligne les liens qu’il établit entre ces régimes différents d’écriture pour lui : « la fiction déchaîne la pensée : elle l’ouvre toujours à sa genèse et à son achèvement, jamais fixés », une telle démarche s’inscrivant dans la perspective d’une émancipation qui soit à la fois civique et artistique – autrement dit, dans l’exigence a priori paradoxale d’un en commun et d’une singularité. Du premier au dernier texte, on repère vite des lignes de force comme autant de questions fondamentales sans cesse retravaillées, tout particulièrement la mort, le sexe, la langue et le politique, croisées à travers des pôles entre lesquels l’écriture n’en finit pas d’osciller : excès/formalisation, réel/langage. Recourant à de multiples notions, essentiellement philosophiques (de Platon à Derrida), psychanalytiques (Freud et surtout Lacan) et littéraires (de Rabelais à certains de ses compagnons de route txtienne, en passant par Sade, Rimbaud, Mallarmé, Artaud, Bataille, Ponge, Max Loreau et Marc Quaghebeur, entre autres), Éric Clémens tente ainsi de penser sa pratique de lecteur et d’écrivain.

Selon lui, une lecture digne de ce nom doit être suffisamment lente pour opérer « un mouvement de doublement du texte lu » qui permette de mettre en évidence ses contradictions internes (c’est-à-dire l’absence en lui de « non-contradiction décisive »), sa dimension d’intertextualité et son caractère intrinsèque d’inachèvement. Au fil des années, il a lui-même appliqué cette méthode au décapant verheggenien dont il analyse avec précision l’efficacité, via une « cocasserie déformante », envers les discours totalitaires (ceux du maoïsme vivace à l’époque et d’une conception dogmatique de la psychanalyse) ; de même, il distingue dès 1985 les principales caractéristiques de la langue inventée par Christian Prigent et, par ailleurs, dans une approche bataillienne, il affirme de Rabelais que sa « fiction ne pourra dire les dépenses du réel (jouir, mourir) que dans les langues de la dépense ». Pour ce qui tient à l’écriture, Éric Clémens s’attache à détailler les trois composantes, à ses yeux, de la fiction telle qu’il la conçoit : la figuration (qui « cherche à doubler le réel d’un supplément qui ne lui ressemble pas, mais y insère des inventions de rapports »), le rythme qui « touche à toutes les dimensions de la langue et à toutes les sensations du corps, entre en jeu par la voix, au signifiant et au souffle » et la narration qui, loin d’une linéarité pseudo-transparente, « joue et déjoue les événements singuliers qui forment récit ».

D’un numéro de TXT à l’autre, ces deux questions centrales, parfois abordées par le biais de diverses problématiques (le carnavalesque, la pratique vidéo dans ses rapports à la fiction, la BD et l’illusion représentative, etc.) ont permis à Éric Clémens d’exprimer des positions qui échappaient heureusement aux modes successives de pensée – l’ensemble finissant par retracer une histoire certes personnelle mais significative du projet txtien qui était (et reste encore) de « vider la poésie de la poésie qui bave de l’ego, naturalise et mysticise, dénie obscurités, obscénités, chaos et cruautés, décore le monde et marche à son pas – même quand elle affirme le contraire, au prétexte de quelques énoncés protestataires »[2].

Quant aux textes de fiction de l’auteur lui-même, ils attestent de la cohérence de sa démarche car on y retrouve la plupart de ses interrogations théoriques : « simul or et corps / usure / simul ocre / âcre corps geste-sexe / simulacre / ocre d’or » (1970) ; « Et la langue ? / Qui survient ? Force le passage ? » (1988) ; à propos de passage, notons celui qui mène du titre d’un poème de 1990, Métamorphoses, au dernier vers : « Mets ta mort fausse » et pour poursuivre sur cette lancée : « je suis mort existe pas mais j’existe oui ça oui je ne cesse pas de rester en vie jamais suis mort jamais encore moins j’étais jamais pas de jamais pas de j’aimais à l’imparfait » (2018) – autre façon d’y être toujours.

TXT boys : de gauche à droite, Éric Clémens, Alain Frontier et Christian Prigent.

[1] TXT est parue de 1969 à 1993 (n° 1 à 31) puis réapparue depuis 2018 (n° 32 et 33).

[2] Christian Prigent, Point d’appui 2012-2018, P.O.L., hiver 2019 (une vraie mine à explorer), p. 231.

12 septembre 2019

[Chronique] Arpentage de TXT 33 l’Almanach, par Carole Darricarrère

le dire, le lire et le milieu

une proposition d’arpentage de « TXT 33 l’Almanach » par Carole Darricarrère

 

‘ VLAN ! TOC ! VROMB ! CRONCH ! HAN ! VROUM ! ARGH !‘ (SIC)
en Vroum « L’art est lourd et la vie con »
en Argh « Où y a du zen pas de plaisir (proverbe anti-bouddhiste) »
partout le Son & le Volume témoignent du fait que « Le moral des Français continue de chuter »

« AVIS AUX LECTEURS 

Non au bien écrit
(bien né crie mais dérange personne) 

Non au mal écrit
(cri mal poussé dérange pas plus) 

Oui à l’écrit !
(dérangeant des rangs-gens – de lettres) »

C’est séance tenante et vent debout qu’un effet bœuf nous embarque à la conquête de nouveaux territoires aux frontières de l’impensable poétique. Réinventant un no man’s land sur l’étendard d’une contestation ce numéro de TXT fait naître des débris nucléaires de la langue l’actualité d’une rentrée crépusculaire qui ne manque pour autant ni d’énergie ni de répondant et invite le lecteur éclaboussé à de nécessaires réflexions.

Les heureux élus de cette promotion emblématique sont au nombre de 21 dont une forte concentration d’hommes, deux plasticiens (mais pas que) et une photographe. La plus jeune de cette couvée remarquable d’écrivains performers aurait 30 ans et le doyen – il en faut toujours un ou deux – faisant bon poids bonne mesure, 81.

Dès la quatrième de couverture l’estoc d’une citation (Hélène Bessette, 1918-2000) résume outre-tombe une perforation des genres au sabre. Un bouquet d’apôtres préposés à la députation poétique dynamite la question de la limite. Du huis clos d’anciennes chapelles pendouillent vestiges sur le modèle de l’affichage à effet de mur grands contreforts grivois de « craductage », « marchandage », « délectage », « célébrage », « performage » et autant de pochettes surprises à allure de devinettes poétiques. Des partis pris de laboratoire d’expérimentation se suivent tels pains bénis recouvrant la langue de sensations tactiles rivalisant d’audace.

Radical, cinglant, vif, l’air du temps renseignant en première de couverture une fécondation erratique d’atomes de Philippe Boutibonnes, invite à la revanche un courant d’air, un dérèglement du sens instille instable une inquiétude.

33 pronosticages (maître nombre de l’ombre et de l’éveil) donnent le coup de gong d’une prolixe avalanche de contributions que ponctuent comme autant de rafraîchissements au laser les intempestifs graphes vrillés de guingois à main levée tout en grésillements de blancs d’Ena Lindenbaur. L’ensemble invite de concert le tournant à la relève et sonne l’heure d’une  permission de mise en croix.

Burnt to ashes, beau brûlot de tendances que ce bouillon de rapides éclaboussant le réel à coups serrés de lattes, feu dans les étables sur les perspectives. À peine défloré quelque chose gicle ici à moult mains d’un nid de coucous aux allures de commando, une trituration antipoétique éclabousse l’alphabet qui dégouline, en tête les sketches impitoyables d’Aldo Qureshi s’essoufflant en saignées lucides – impayable Mr Bean pris en étau entre la réalité et la réalité essayant sans succès à la manière d’un Bartleby de « ne pas être là » -, enfoncent continument le clou d’une overdose et donnent le la d’une apocalypse now. Le lecteur n’a dès lors d’autre recours, en ces temps de nouvelles croisades d’incivilités, que de laisser les courants le porter à l’extrême d’un ressac l’autre vers les sombres cascades détectées de funèbres destins.

Dans cette « soupe de lettres », Ana Tot ferre l’effet de ronde d’une morale initié par son prédécesseur (Benoît Toqué) pour mieux provoquer le sens le faisant « passer par le fourreau bombé de la griffe », son « hymen à lamoru » est le manifeste lucide d’un désordre nécessaire et consenti « désordre en actes, désordre complet, à savoir un chamboulement de tous ses constituants – sans en oublier un seul – sans quoi son chaos ne serait pas un K.-O., mais une dissolution, un appauvrissement, un frisson, une aporie, une poire » appelant le point final.

Le ver déjà ayant si tard œuvré dans le vers, qu’une littérature en alerte, remplissant son devoir de veille, s’empare tête baissée de la condition humaine jusqu’à la nausée prouve quel degré de lyrisme tragiquement réinventé acte dans l’urgence ici un no future page après page. La poésie y battant comme jamais de l’aile recouvre le tranchant politique d’une résistance annonciatrice qui sait d’une résilience. Un devoir d’inquiétude manifeste au sommet une imminence. Au sommaire, un radeau de la méduse qui n’a pas froid aux yeux hèle la veuve joyeuse (appelons-la la Beautésie) à la noyade dans le bel instinct baroque de le dire.

C’est alors dans un débordement salvateur d’humour au couteau témoignant d’une reptilienne santé caustique cruelle à toute épreuve que le diamant noir d’un épanchement exulte dans l’étranglement à la ligne des Majuscules du Réel pris dans les rets d’une transdéshumanisation perpétrée au jour le jour sans continence ni relâche. Dans l’ordre d’une tuerie, grésillent à mi-temps dans les blancs trucidés de l’entre-deux d’un non-lieu les spasmes d’une déportation des nerfs vers le kairos acousmatique du mur d’en face (Ena L. l’encore du dessin de desseins destinant le vide).

TXT 33 l’Almanach, dans le droit-fil outrageux d’une année décisive, s’avale et s’entend comme un gruau anti-dépresseur triomph’fatal sur l’autel rebelle de l’extrême contemporain où la nouveauté érigée en raison d’état ayant toujours le dernier mot prendrait en otage le souffle poétique pour mieux égorger le sens : COUIC ! (et rire jaune qui peut).

Il va bien falloir s’y faire, en témoigne le staccato de grappes de mots de Jean-Christophe Ozanne : « des choses ch. ont à être faites – faire ceci – à la main en 1 nuit :: Nous sommes venus portant des fagots des paquets des palmes – et assis Juste-Là Nous nous la passons à détacher défaire à ouvrir des liens tirant à part les feuilles < > dessous l‘obscurité qui enveloppe et sous les bulbes > nos mains vont se Mouvoir-Ensuite en vue de mettre ensemble – à nouveau – attrapant tout > en des formes inattendues ».

Avis sans gants aux ‘gens de lettres’, dans ce tronc commun des sons du dire : surtout ne pas se priver de lire coup sur coup au casque « La Promenade » silencieuse si magnétique du « Grand Départ », de l’écrivain libanais Rayas Richa, dont la puissance d’évocation poétique confondante se détache en 5D de son environnement, suivie de la très convaincante parabole de la maladie qui consiste hélas à nommer (« Le dodo et sa glose », Christian Prigent, « Réel, je ne sais ce que c’est. Mon poème parfois le sait. »). Aux autres un « conseil pratique » en forme de coup de poing à suivre ou non à la lettre : « Protégez-vous du printemps (…) Tenez-vous à distance de tout poème qui risquerait de favoriser l’infiltration de la Beauté ineffable du Monde ou la fécondation mystique d’une Parole rendue plus pure. »

Si certaines écritures imprimées ne gagnent effectivement pas à être lues à voix haute (comme le souligne à bon escient Jean-Pierre Bobillot) sinon peut-être en voix off sur France-Culture hors gestuelle par des comédiens professionnels (à chacun sa vocation), il s’avère en retour que les voix flamboyantes de la poésie orale ne gagnent pas toujours à être imprimées ni lues sur le papier – vu le risque encouru d’une désubstantification. La lecture à voix haute dans une société du spectacle étant entendue comme passage obligé et ayant créé une génération spontanée d’écritures qui mobilisent le regard et focalisent l’écoute sur une image et un contenu corporel décisifs ne s’adressant pas forcément aux mêmes loges cérébrales, exit une certaine qualité de silence sur laquelle d’autres auront bâti une œuvre en la sortant confidentiellement de l’ombre. Quel magnifique paradoxe dès lors que ce vain combat de cintres entre ceux-ci et ceux-là alors qu’ils ne travaillent pas au même endroit. Étant entendu que l’écrit reste dans tous les esprits le liant suprême de la postérité, faut-il pour autant couper le son ? Non ! Faut-il l’imprimer coûte que coûte pour avoir le sentiment d’exister ? Cela dépend ! De quoi ? D’un point d’équilibre rarement atteint. Reste qu’une certaine agressivité sous-jacente à ce très ancien dilemme dos à dos de l’ancien et du moderne en son puéril appareil ne fait honneur à personne. Que personnes prononcent le dernier mot afin que ´personne’ soit le remède en puissance de l’étendard qu’est l’habit. Tous ayant à apprendre de chacun, il n’est pas utile de cracher sur la veuve et rien ne sert d’entrer en guerre.

« l’essentiel c’est d’en sortir vivant » dira Bruno Fern, qui occupe très avantageusement les pages 88 à 93 de ce numéro mythique, illustrant peut-être entre tous la voie prometteuse de l’équilibre poétique dénué de tout esprit de revanche : celui qui pense trouvera son assiette entre l’ancien et le moderne, le lire et le dire.

« la notion de cycle est préférable
ou du moins celle de spirale pas forcément ascendante
même si l’on veut travailler les chutes
à la fin il n’en restera plus aucune »

On ne relira non plus jamais assez l’éclatante « improvisation » de Éric Clémens, sorte de pouls du juste milieu qui trouve là les mots & le tonpour le dire, dire le processus qui détaille si impeccablement avec un esprit de synthèse sans défaut cela qui conduit l’enfance du babillage à la lecture puis à l’écriture « au sens fort » sur une échelle positive de déceptions qui traverse la littérature, la philosophie, l’imaginaire, la fiction et le réel pour mieux s’avouer battu mais lucide dans l’état de grande maturité d’un « mentir vrai ».

C’est de préférence sur le mode « doucement Je m’endors » de J.-C. O. que dans cette rave éclaboussé le lecteur lui-même dos à dos à son tour s’endormira. Non sans avoir cédé toutefois à la tentation de tracer timidement quelques parallèles évidentes avec les voix historiques d’anciennes ‘vangardes’ entrées depuis en référence au pinacle des penseurs promus à la transmission pour l’éternité. L’Histoire qui est une formidable donneuse de leçons ne faisant nécessairement que se répéter offre aux générations à venir une chance d’appendre du meilleur et du pire.

K.-DO. de l’Adam à son Eve décapitée, tâtez Terriens du baromètre, le think tank des déconstructeurs poétiques réunis (DPR de l’oralité) ayant décidé yes que la belle bleue ne sera plus jamais ‘bleue comme une orange’mais caca d’oie, et ceci – on l’aura compris – n’étant pas discutable, c’est dans une saturation moche de jours qui aura eu raison de la beauté, entre asthénie folie et suicide (dans une logorrhée finale d’Ettore Labbate qui pense bien tout haut à la Thomas Bernhard), les ailes mitées de trous de balles et pieds et poings liés, que la poésie fait chez TXT sa rentrée décomplexée de grand agitateur de particules et qu’un crépuscule offre le spectacle d’un clap final tandis qu’au point le plus bas sur l’horizon chute inexorablement le moral des Français et que le lecteur lambda épouvanté s’enfuit, bien avant hélas que l’écrivain plasticien Philippe Boutibonnes – par ailleurs premier de couverture – ne nous offre la fabuleuse leçon d’écriture du neuf renouvelé de l’Impérissable («D’atroces eaux ») et ne ferme magistralement la marche (« Beau, c’est-à-dire difficile autant que rare », comme le rappelait très justement Bruno Fern).

TXT, éditions NOUS, Caen, n° 33 [graphisme : Emmanuel Caroux], été 2019, 144 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-74-5.

5 juillet 2019

[Chronique] Typhaine Garnier, Massacres, par Bruno Fern

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Typhaine Garnier, Massacres, postface de Christian Prigent, éditions Lurlure, Caen, en librairie à partir de ce 5 juillet 2019, 112 pages, 15 €, ISBN : 979-10-95997-21-4.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour son premier livre en solo (1) Typhaine Garnier n’y est pas allée de main morte, comme le titre l’indique, même si elle manie plutôt le scalpel que la tronçonneuse en opérant à la syllabe près. En effet, ayant sélectionné trente poèmes qui appartiennent pour la majorité au patrimoine littéraire (ici présentés en regard de leur version « massacrée »), elle tire de chacun d’eux un autre texte en conservant la métrique et, dans la mesure du possible, les sonorités. Bien entendu, cette procédure exige autant de rigueur que d’inventivité car le modèle résiste à la moulinette où il finit malgré tout par passer. Cela dit, loin de ne constituer qu’un simple exercice de virtuosité, cet ouvrage offre de multiples intérêts.

Tout d’abord, d’une « intro d’envergure » à une « coda à s’pendre » (tirée de l’Ode à Cassandre de Ronsard), la massacreuse en chef s’attaque vigoureusement aux poncifs des gendelettres pour lesquels certains auteurs semblent n’avoir écrit que pour fournir en matière première les épreuves du bac de français. À ce désossage radical contribue notamment la partie du livre parodiant les notes et consignes scolaires – on appréciera d’y lire, entre autres perles lagardémichardesques : « la Poésie, qui est le chant de l’âme », « commentez cette belle image », « Loin des servitudes urbaines funestes à la rêverie, les âmes blessées par la vie trouveront dans la Nature un refuge apaisant pour le cÅ“ur et favorable à la poésie » ou « Ce poème, d’une poésie délicate et pleine de rêve, contient un hymne à la Femme qui compte parmi les plus justes et les plus émouvants », de tels propos n’étant guère éloignés, hélas, de ceux tenus dans le cadre du poétiquement correct ayant toujours pignon sur rue ici ou là . (2) Par ailleurs, l’opération que nécessite chacun des nouveaux textes implique des éléments heureusement étrangers à ces clichés, ce dont témoigne le lexique employé, du savant à l’argot avec, en sus, archaïsmes, franglais branché, sigles, néologismes, etc. – bref, tous les mots de la tribu et non pas le résultat d’une prétendue purification. De plus, les contraintes rythmiques et sonores obligent souvent l’auteur à adopter une syntaxe pour le moins atypique ainsi qu’à recourir fréquemment à l’élision et à des coupes acrobatiques : « écor- / Ces, dents… » ; « moi je / Dépliais » ; « Où s’ / met » ; « de su- / Ite ». Un travail aussi minutieux permet de conserver en arrière-plan la soufflerie du poème originel et correspond à une véritable pratique du vers et non au découpage de grammaire fonctionnelle à quoi se réduit pour beaucoup le vers dit libre. Ce déboulonnage en règle des classiques ne s’arrête pas là puisque les thèmes abordés en six parties (« L’amour de l’art », « Les délices de la vie », « La fraîcheur rustique » , « L’ardeur de la passion », « Le transitoire », « Les revers du sort ») le sont effectivement mais sous un angle qui a tendance à virer au grotesque : « J’essuie la très nerveuse meuf au con salé, / La pince (le Captain a l’amour en phobie), / Sa sale étole est moche, et son tutu zélé / Me sort par les naseaux , d’où la belle embolie ! » (3) Quant aux nombreuses références diversement explicites, elles illustrent elles aussi le parti pris d’une hétérogénéité tous azimuts : elles vont d’Homère à Astérix en passant par Villon, Bataille, Sade, Jarry, Cervantès et Prigent – liste non exhaustive. Il ne s’agit donc pas de faire table rase de l’histoire littéraire mais de dénoncer le risque toujours actuel de sa momification, la plupart des textes du corpus massacré faisant indéniablement partie de ceux que Typhaine Garnier admire car pour elle, comme l’affirme Christian Prigent dans sa postface, il y a « derrière ses impiétés : sacre et massacre, indissolublement ».

Enfin, il faut souligner le fait que les poèmes issus de cette entreprise – qui n’est pas que de démolition – ne veulent pas rien dire. Ainsi on y trouve de fréquentes allusions à l’écriture en cours : « Rature, benne le chant des mots, fais ta loi ! », « La viande idiote, décale sons, qu’on s’marre ! », « – Ici, mon bic s’effondr’, jeux de mots broient l’esprit ! / Ovipare lexique, c’est nul : j’élimine. », « Vers défrisants ponds, toqué de bons mots », des allusions similaires étant également présentes dans certains textes de départ comme celui de Jacques Peletier du Mans (« Qui d’un Poëte entend suivre la trace / En traduisant, et proprement rimer »), celui, vrai guide méthodologique, de Tristan Corbière, 1 Sonnet, avec la manière de s’en servir, ou bien encore le titre de celui de Théophile Gautier, Adieux à la poésie. En outre, chaque poème garniérien, malgré les torsions drastiques imposées par la contrainte, parvient à atteindre une cohérence interne : scènes érotiques, évocations du monde littéraire, problèmes de poids, recettes de cuisine, soucis de santé, conseils de jardinage, démarches immobilières, péripéties informatiques, etc., se succèdent et finalement la profusion hétéroclite dont est faite une vie passe à travers ce tamis sophistiqué. Le ton sarcastique qui domine le livre n’exclut pas cette dimension existentielle où affleure parfois une certaine gravité, même si Typhaine Garnier excelle dans l’art de la pirouette : « J’émanais là, le groin dans les moches corvées ; / Mon palotin autiste aviné tudait mal ; / J’ai les sous, le fiel m’use et j’éteins tout vénal / Sot blabla ! Dans ma cour, cent Didon j’ai crevées ! » (4)

(1) Elle a publié en 2015, aux côtés de Christian Prigent et Bibi, un ouvrage constitué de « craductions » du latin, Pages rosses.

(2) Un exemple récent avec le Prix Goncourt de la poésie remis à Yvon Le Men que nous devrions remercier, selon Tahar Ben Jelloun, « d’avoir traduit pour nous le bruit de l’eau et la poésie du vent quand il traverse les branches de l’arbre de vie ».

(3) En écho au début d’ »El Desdichado », de Gérard de Nerval.

(4) Vers tirés du premier quatrain de « Ma Bohème », de Rimbaud – de ce dernier signalons au passage, chez le même éditeur, la parution récente de Vers nouveaux, dans une présentation d’Ivar Ch’Vavar qui vaut d’être lue.

7 mars 2019

[Chronique] Benoît Casas, Précisions, par Bruno Fern

Benoît Casas, Précisions, éditions NOUS, Caen, collection « Antiphilo-sophique », 2019, 386 pages, 22 €, ISBN : 978-2-370840-63-9.

Une fois encore, cet ouvrage de Benoît Casas est celui d’un dévoreur de livres (1) qui tire la matière même de son écriture des textes qu’il a lus. D’autres que moi, ici ou là (2), ont déjà exposé la méthode utilisée, à savoir le montage de prélèvements uniquement issus de notes de bas de page, méthode qui fut inventée, comme le rappelle l’auteur lui-même, par Gérard Wajcman. Cela dit, au-delà d’une performance textuelle qui pourrait s’inscrire dans le cadre des jeux oulipiques, il s’agit d’une véritable réussite, aussi bien à l’échelle de chacun des textes (qui, tenant sur une seule page, comportent entre deux et douze énoncés) qu’à celle de l’ensemble qu’ils forment indéniablement, ce que la numérotation de chaque fragment vient souligner.

Bien entendu, le titre peut au moins se lire de deux façons : la première tient à la nature des éléments prélevés car en règle générale une note de bas de page sert à fournir des précisions qui, dans le cas présent, se rapportent paradoxalement à un vide puisque le texte de départ est absent et qu’en dehors de quelques exceptions il semble impossible de l’identifier ; la seconde renvoie au travail minutieux de l’auteur grâce auquel chacune de ces 2458 pièces a été insérée dans le mécanisme tout en y ménageant du jeu. De ce fait, le lecteur se retrouve face à une imprécision calculée ou, si l’on préfère, à une suite de calculs aléatoires – et il y a incontestablement plus d’un coup de dés là-dedans, Mallarmé étant présent tout du long, ainsi que Lucrèce, et ce dès les citations liminaires où est affirmée la volonté de (se) lancer pour inventer du neuf.

Sur les deux tiers inférieurs de chaque page – le tiers laissé en blanc correspondant au(x) texte(s) manquant(s) – sont donc disposées des lignes qui constituent un texte, ce dont peuvent témoigner plusieurs indices. Tout d’abord, on distingue souvent un début et une fin : par exemple, on passe de « 1326. Aux jours brefs : en hiver. » à « 1330. Aux jours longs : en été. » ou de « 1989. [« Erotica »] » à « 1996. Il y a du phallus dans l’air. » ; par ailleurs, d’autres textes présentent une forte cohérence thématique : ainsi le Witz pour celui de la p. 131. De plus, au fil du livre, on entrevoit de multiples lignes de force : l’amour, la mort, les questions politiques, la lecture, etc., sans oublier l’écriture mise en œuvre, tant nombreuses sont les allusions au protocole choisi et notamment à la disparition élocutoire de l’auteur qui en résulte, même si cette dernière est relative : « 1608. Le décentrement du sujet implique un « sujet vide », et non une fin (une disparition) du sujet. » En effet, si le corpus requis (où dominent la littérature, la philosophie, l’histoire de l’art et la psychanalyse), la récurrence de certains traits biographiques (par exemple, l’Italie et sa langue) et les partis pris (« 649. En particulier parce que le système hégélien n’a pas laissé d’éthique et, par conséquent, ne sert à rien. / 650. On peut adresser à la philosophie de Heidegger les mêmes reproches. ») évoquent l’individu singulier Benoît Casas, l’objectif d’atteindre, selon la fameuse formule de Gertrude Stein, « l’autobiographie de tout le monde », est régulièrement rappelé : « 621. C’est le va-et-vient incessant entre le particulier et le général. » ou bien encore « 1183. On pourrait étendre cette réflexion au statut mouvant de la personne dans le chœur antique grec, qui transite sans fin du nous au je. »

Cette fluctuation fondamentale est pareillement sensible dans l’intervalle plus ou moins grand entre chacun des fragments qui, pour certains, tendent à l’aphorisme (3) : on relève des suites apparemment logiques, voire syntaxiquement compatibles, comme si une phrase originelle avait été simplement segmentée (« 2419. Les formes pour les larmes. / 2420. Se séparent en une averse. / 2421. Et puis descendent de nouveau. / 2422. Presque comme toute chose »), mais également des enchaînements dont l’étrangeté donne d’autant plus matière à penser : « 801. La linguistique structurale consiste elle aussi à ramener toute propriété à une relation. » / « 802. « Le Néant condensé en Mystère, bulles du rien dans les choses… » / « 803. Elle dut alors traverser son propre manque de réponses. » Ces décalages permettent parfois de faire preuve d’humour : « 508. « Pris dans son tout, le langage est multiforme et hétéroclite. » F. de Saussure, Cours de linguistique générale. » / « 508. Le panettone est une brioche fourrée de raisins secs et de fruits confits. »

De ce livre « labyrinthe », « fourmilière », « poème-puzzle », « toile d’araignée », « fantastique magasin de bric-à-brac », qui ne saurait avoir de fin, le lecteur sait qu’il n’est heureusement pas près de sortir : « 135. La complète intelligence de ce qui suit exige bien sûr qu’on relise ce texte. »

(1) « 995. Quelle nourriture ! Riche en calories et en vitamines mentales ! »
(2) Voir les sites Sitaudis, Poezibao et Diacritik.
(3) Ce dont l’auteur est conscient, Lichtenberg étant cité à plusieurs reprises.

17 février 2019

[News] News du dimanche

On commencera par (re)découvrir un brûlot de Bernanos qui ne peut que nous concerner aujourd’hui ; ensuite, deux Libr-événements à la UNE (Novarina/Orain et le groupe TXT) et l’agenda de Lucien Suel.

UNE : À (re)lire absolument, La France contre les robots de Bernanos /Fabrice Thumerel/

Georges Bernanos, La France contre les robots (1947), rééd. Louise Bottu, coll. « Inactuel / Intempestifs », février 2019,
132 pages, 10 €, ISBN : 979-10-92723-20-5.

Riche idée, en ce début de siècle assez catastrophique, que de republier cette réflexion à la fois intempestive et inactuelle dans une édition soignée !

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le constat est implacable : « Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie » (p. 103). En cause, la « civilisation des Machines », à propos de laquelle l’écrivain pamphlétaire pose une question cruciale : nous fait-elle gagner en humanité ?

L’auteur des Grands Cimetières sous la lune a parfaitement saisi les ressorts de nos démocraties technocratiques : « La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité » (107) ; elle n’est pas tant le fruit des savants que le dispositif mis en place de façon pragmatique par des hommes d’argent, cupides et cyniques… Et comme la masse éprouve plus le besoin de confort que de vertu, son triomphe est assuré ! D’autant que les « machines à bourrer le crâne » sont redoutablement efficaces et que cette société de masse est gangrenée par les spéculateurs…

Si la dictature qui venait de sombrer n’était que « la Masse incarnée » (108), la société capitaliste qui l’emporte désormais sous le nom de « Démocratie » n’est qu’un monde ignoble régi par les désirs préfabriqués de cette Masse. Y prédominent les Imbéciles au détriment des « inconformistes » (savants, artistes, écrivains ou originaux divers). Imbéciles : y compris et surtout ceux qui exercent des professions intellectuelles – car ils brilleront au service de la Technique ! Les perspectives ouvertes en fin de volume ne peuvent que nous glacer : « Dans un monde tout entier voué à l’Efficience, au Rendement, n’importe-t-il pas que chaque citoyen, dès sa naissance, soit consacré aux mêmes dieux ? » (114) ; « La Société moderne est désormais un ensemble de problèmes techniques à résoudre » (11)…

Libr-événements à la UNE

â–º Jusqu’au 2 mars au Théâtre de la Cité internationale (75014) : Cédric Orain, Notre parole, textes de Valère Novarina.

Tout commence par un article, sobrement intitulé « Notre Parole », publié en 1988 dans Libération. L’auteur ? Un poète inclassable à la langue vive et pointue, Valère Novarina. Avec ce style qui n’appartient qu’à lui, il y dénonce le traitement de la parole par les médias et la façon dont ils s’acharnent à lui ôter sa profondeur et son étrangeté. Dans un dispositif proche du plateau de télévision, les corps enfermés dans un langage médiatique sont poussés à éprouver leurs propres limites, avant que l’amplitude poétique de la parole ne vienne enfin les délivrer.

Théâtre de la Cité internationale : 17 bd. Jourdan 75014 Paris / 01 43 13 50 50 – accueil@theatredelacite.com.

► Samedi 23 février 2019, de 15h à 17h au Reid Hall (4, rue de Chevreuse 75006 Paris) : soirée TXT, avec Jacques Demarcq, Bruno Fern, Typhaine Garnier Christian Prigent et Yoann Thommerel. Et les voix de : Eric Clémens, Alain Frontier, Valère Novarina, Charles Pennequin et Jean-Pierre Verheggen.

En mai 2019 paraîtra TXT n° 33, entremêlant une littérature qui cherche à produire un bruit neuf, des œuvres de plasticiens et des rubriques almanachiques : solutionnages miraculeux, célébrages farcesques, craductages trilingues, délectages littéraires et force décervelages pour chaque mois !
La Mél et la librairie Tschann s’associent au groupe TXT pour fêter ce retour à l’occasion d’une rencontre au Reid Hall. Entrée libre, dans la limite des places disponibles. Directrice de la Mel : Sylvie Gouttebaron = s.gouttebaron@maison-des-ecrivains.asso.fr / Contact Presse : Lisette Bouvier (l.bouvier@maison-des-ecrivains.asso.fr).

Agenda de Lucien SUEL

► PARIS, le 8 mars 2019, à partir de 19h30, à l’Hôtel Marignan, lecture-performance dans le cadre des vidéo-poèmes réalisés par Pierre Lamassoure. Entrée libre.

► SENLIS, le 9 mars 2019, à 15h30, à la Librairie « Le Verbe et l’objet », lecture-rencontre signature autour des ouvrages récemment parus.

► AUXI-LE-CHÂTEAU, 15 mars 2019, à 19h, Médiathèque de l’Auxilois, rue Roger Salengro, projection du documentaire réalisé par Jean-Michel Jacquemin « Le jardin et le poète », suivi d’un entretien avec Lucien Suel. En partenariat avec Elea.

► PARIS, présence au Salon du Livre le 18 mars 2019 après-midi, sur le stand des éditions Cours toujours.

► CHÂTEAU-THIERRY, le 19 mars 2019, dans l’après-midi, au lycée Jean de La Fontaine, lecture-rencontre.

► AMIENS, le 22 mars entre 16h et 19h, dans la librairie du Labyrinthe, présentation, lecture et signature de « D’ù qui sont chés viaux ? », ouvrage bilingue picard-français édité par cette même librairie.

► AMIENS, le 23 mars 2019, à la bibliothèque Louis Aragon, présence au Salon du Livre de poésie avec les éditions Cours-toujours et la Librairie du Labyrinthe. Lecture publique (15 mn), horaires indéterminés.

► BONDUES, le 24 mars 2019, l’après-midi présence au Salon du Livre sur le stand des éditions Henry pour la signature de Sur ma route (octobre 2018).

30 octobre 2018

[Chronique – News] Bruno Fern, Suites de Suites… (Fabrice Thumerel)

Parmi les suites au livre de Bruno Fern, deux tout prochainement… RV vous est donc donné à Paris et à Caen. Et comme on a de la suite dans les idées, on revient sur ce drôle de roman fleuve bipartite.

â–º Le vendredi 2 novembre à 19h30, Librairie Texture, les éditions Louise Bottu seront à l’honneur. Auteurs invités : Guillaume Contré pour Discernement, Bruno Fern pour Suites, Alain Frontier pour Érudition et Pierre Barrault pour Clonck et ses dysfonctionnements. [Texture – 94, avenue Jean Jaurès – 75019 Paris – 01 42 01 25 12]

► Samedi 10 novembre, à 15 h, à la Bibliothèque Alexis de Tocqueville à Caen, Bruno Fern, aux côtés du tromboniste Thierry Lhiver, lira des extraits de son dernier livre, Suites, paru aux éditions Louise Bottu.

Bruno Fern, Suites. Roman fleuve. (Avec un dessin de Philippe Boutibonnes en couverture). Louise Bottu (Larribère, 40), mai 2018, 162 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-23-6.

Une écriture « dans les formes » : un assemblage dynamique /Fabrice Thumerel/

La quatrième de couverture, certes, remet de la suite dans les idées. Mais le critique n’a pas forcément envie de procéder en bonne et due forme…

Malgré notre étonnement, le ludisme formel de Bruno Fern, que Typhaine Garnier définit comme « la contrainte faite style », pouvait l’air de rin déboucher sur de telles suites : un texte excentré et excentrique, un capharnaüm polyphonique et polymorphique. Le texte lui-même nous offre une mise dans l’abîme : une plongée « dans les formes » avec « embranchements », un assemblage dynamique (cf. p. 158)…

Suites… Au sens de « saillies », il y en a peu, mais aux sens mathématique, linguistique et musical de « successions d’éléments » il y en a à foison : ce patchwork est une succession, plus chaotique dans la seconde partie, de fragments narratifs, listes, documents divers, chants, infos, chiffres, données biographiques, historiques, techniques, didactiques, érudites… et même de ratures (dans la série lis tes ratures). D’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, du poilu au « chevalier high tech » (92) nous virevoltons… Et de Verdun à aujourd’hui, « ON NE PASSE PAS / en territoire français » (140). Non sans dérision, Bruno Fern dresse un parallèle entre la Première Guerre mondiale et les phénomènes migratoires dans un monde mondialisé : « C’est en voulant à tout prix (entre 500 et 6 000 €) rallier ce patrimoine culturel mondialement renommé (un séjour sur ses terres équivaut à la visite d’un gigantesque musée à ciel ouvert) que 67 ont disparu dont 13 f. et 8 e., l’embarcation ayant chaviré après 4 jours de mer avec des rafales force 7. Si environ 5 000 ont connu un sort similaire depuis janvier dernier […] » (139).

Ces suites de virtuose s’avèrent bien entendu parfaitement mélanludiques, comme en témoignent les quelques relevés qui suivent. Un trait d’humour, entre autres : « pour le débourrage de crâne, aucune cellule psychologique n’a été mise en place dans un rayon d’au moins 50 km autour de la bâtisse, même à vol d’oiseau » (44). Un zeugme : « ils ne prennent pas que l’air et l’apéro » (155). Deux paronomases, dont une avec détournement : « Ã  la guêtre comme à la grêle » (14) ; « s’agite du bocal et du buccal » (40)… Des calembours : « un silence trop matique ? » (62), « Alex en drains » (67), « Impasses et père » (76), « glory hole » (114)… Et offrent un jeu implicite d’échos intertextuels : si par moments le phrasé sonne comme du Prigent, le texte va jusqu’à cligner du côté des zozios de Jacques Demarcq (107), autre membre de TXT… Mais auparavant, sont convoqués deux phares de la modernité, Rimbaud et Apollinaire (86) : « en qualité d’enchanteur plutôt pourrissant […] comme un trou dans les nuages ou deux rouges au côté droit »…

Et alors maintenant, quelles suites ?

30 septembre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de septembre, nos Libr-12 ; mais auparavant, Hommage à Pascale Casanova dans nos Libr-brèves

Libr-brèves

â–º Nous venons d’apprendre avec une grande tristesse – par Jean-Pierre Salgas – la mort de Pascale Casanova (1959-2018), qui avait participé à notre premier volume Manières de critiquer, quelques années avant le lancement de Libr-critique.com : elle représentait un âge d’or de France Culture ; c’était une critique exigeante qui s’inscrivait dans la perspective de la sociologie critique de Pierre Bourdieu.

â–º À découvrir sur le Net : le dossier que Laure Gauthier a lancé sur Remue.net, « Poésie et musique aujourd’hui »

â–º À ne pas manquer le 11 octobre : une ciné-séance Belle Époque, comme si vous y étiez…

Libr-12

En cette période pénible de palmarès et listes de nominés aux prix de novembre, LC vous propose 12 livres qui comptent et que nous vous recommandons vivement.

► Éric ARLIX, Terreur, saison 1, Les Presses du Réel/Al dante, été 2018, 96 pages, 10 €.

► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, septembre 2018, 272 pages, 18 €.

â–º Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, été 2018, 86 pages, 10 €.

► Jean-Michel ESPITALLIER, La Première Année, été 2018, 192 pages, 17,90 €.

► Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, mai 2018, 162 pages, 14 €.

► Pierre GUYOTAT, Idiotie, Grasset, août 2018, 256 pages, 19 €.

► Christophe HANNA, Argent, éditions Amsterdam, septembre 2018, 264 pages, 20 €.

► Hans LIMON, Poéticide, Quidam éditeur, paraît en ce début octobre 2018, 96 pages, 13 €.

â–º Michèle MÉTAIL, Le Cours du Danube en 2888 kms/vers… l’infini, Les Presses du réel/Al dante, été 2018, s. p., 17 €.

â–º Valère NOVARINA, L’Homme hors de lui, P.O.L, septembre 2018, 160 pages, 14 €.

► Jean-Claude PINSON, Là (L.-A., Loire-Atlantique), Joca séria, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

► Jacques SICARD, Suites chromatiques, éditions Tinbad, septembre 2018, 152 pages, 16 €.

31 juillet 2018

[Chronique] Marc-Émile Thinez, L’Éternité de Jean, par Bruno Fern

Marc-Émile Thinez, L’éternité de jean ou l’écriture considérée comme la castration du maïs, éditions Louise Bottu (40), juillet 2018, 140 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-26-7. [On notera un agencement révélateur, dans le tableau de Ludmila Naoumenko qui figure en couverture, les bandes parallèles du ciel et du sol étant en même temps distinctes et fondues les unes dans les autres (cf. paragraphe 2)].

Comme dans ses deux précédents livres parus aux mêmes éditions, Marc-Émile Thinez court, dans tous les sens du verbe (« […] claquement sur le bitume humide, longtemps j’aurai cherché dans ma course au long du maïs, dans ce souffle qui berce les pieds. »), après la figure d’un père prénommé Jean. Ici, après avoir composé un véritable ouvrage (et non une simple suite) en 140 aphorismes tweetiques puis conçu avec brio un roman sous la forme d’un dictionnaire , il a opté pour un dispositif d’écriture aussi singulier que les deux premiers : la culture du maïs et, plus précisément, ce geste de la castration qui constitue simultanément une ablation et un gain puisqu’il a pour objectif la fécondation de la fleur femelle d’une certaine variété par la fleur mâle d’une autre.

Un tel choix a des conséquences non seulement sur le contenu du livre mais aussi sur sa structure. Par exemple, on peut mentionner les cinq parties intitulées planches, terme emprunté à l’agriculture, quatre rangées de plants de maïs formant une planche. En effet, de l’une à l’autre (qui se succèdent à quelques pages d’écart), on voit s’opérer une interpénétration progressive entre des extraits d’origines très différentes (d’Albert Spaggiari à Pierre Alferi, en passant par Cioran et Robin Cook) et un texte de l’auteur d’abord découpé en seize fragments, le tout étant finalement présenté d’un seul tenant. Bien entendu, cette évolution rappelle le phénomène de la reproduction, au sens d’une répétition qui, à la longue (« Copier la copie. Même ça, ne pas savoir. Originalité pour dire maladresse, erreur. »), finit par engendrer un mélange d’une ligne à l’autre , une nouvelle génération quand le fils, initialement considéré comme « consubstantiel du père » (citation en exergue, extraite du Credo de Nicé), parvient à s’en détacher – l’écrivain faisant de même à la fois envers ses pairs dont il assimile peu à peu les influences ainsi qu’envers un usage quelconque de la langue qui risquerait de le réduire à un moi parmi tant d’autres car si les mots auxquels il a affaire sont inévitablement ceux de tout le monde il ne s’agit pas d’écrire « comme n’importe qui ».

Quant à la castration, si elle renvoie évidemment à la psychanalyse (d’ailleurs Lacan appartient aux auteurs cités dès les planches A), elle évoque également le castrat, ce qui permet à Marc-Émile Thinez de tresser de nombreux fils autour de la thématique de la voix, composante que la menace paternelle (« je te la coupe tout net si t’es pas sage ! ») concerne tout autant que le sexe ; plus tard, la mue des cordes vocales rapprochera l’enfant de ce que l’on désigne sous le nom – problématique pour lui – d’homme avant d’en arriver à faire naître « ce goût de l’écriture qui donne à la langue une résonance nouvelle, pose une voix détimbrée qui ne peut que s’écrire ».

Cela dit, ce livre fondamentalement hybride présente bien d’autres facettes : considérations historiques et techniques sur la culture du maïs (des Indiens mayas, les hommes de maïs, jusqu’aux pratiquants de l’agriculture intensive qui n’ont plus, hélas, « aucun souci du sol »), réflexions sur l’écriture, sur les notions d’éternité (« Écrire parce qu’on est déjà mort et que rien ne change. Du point de vue de l’éternité » – clin d’oeil à Spinoza) et de genre (« Jean est un mâle, pas une gonzesse. La part féminine de l’homme ? Il ne voit pas de quoi on veut parler, rien qu’un slogan au goût du jour. »), sur la Révolution (qui, pour l’ouvrier autodidacte, devait avoir lieu via le PCF), récits de rêves, multiples citations issues de la littérature, de la philosophie, de textes religieux ou mythologiques, éléments biographiques sur Jean Thinez et sur son fils, etc.

Ce qui importe dans ce travail qui est autant celui d’un deuil qu’une renaissance, c’est que l’auteur y croise subtilement toutes ces lignes pour dresser un portrait du père aussi attachant que sans complaisance (« Jean n’aime pas les Arabes, les pédés non plus. L’étranger lui fait peur, l’étrange. ») et cela sans se faire d’illusions sur les limites de sa tentative : « J’aurai cherché dans la signature oubliée, l’anonymat, l’écriture convenue, lieux communs comme autant de non lieux, j’aurai cherché où l’on cesse enfin de nommer. » – offrant au passage, sous un certain angle, une sorte d’autoportrait car en dernier lieu « […] les deux écritures se confondent, on ne sait plus qui a écrit quoi. »

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