Libr-critique

9 octobre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (3/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la deuxième livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 9 & 10

 

Le factotum bisexuel court vite. Il est sportif, va à droite, à gauche, fait des pieds et des mains ; il a le feu. Pour l’attraper, faut lui lancer son nom propre à la figure et pan ! Jouss, Maizoudon, Bolloni, Streff sont efficaces. Le type s’arrête net. Son nom l’assomme. Il y perd. Ça tangue. Il se floute. Dès qu’il a repris ses esprits il est jugé apte au travail. Par ici, ça commence. Il y a des colis à livrer, un livre à recoller, du grain à moudre et du vrac à trier. Quand il en a fini avec ça, la liste des choses à faire se renouvelle automatiquement et le factotum bi doit encore bricoler ici et là pendant des heures. Il n’a donc jamais un temps mort à lui (pas une minute pour penser à son suicide). Sauf la nuit. Et encore ! Car la nuit, le bougre est d’astreinte érotique : si son âme s’amenuise, son corps lui est corvéable. Il l’est dans sa totalité, comme dans ses parties (qu’elles soient pleines ou creuses, lisses ou rugueuses) : son dos tordu de fatigue n’a qu’à bien se tenir, et sa molle se raidir. On le sonne, il y va. Adieu au sommeil. C’est la fête : mais pas pour lui qui épuise ses forces, s’use les nerfs, bave et dilapide son capital-foutre. Le lendemain, il fait jour.

 

La doublure de proximité est au mieux un sosie, parfois une ressemblance frappante. Sinon, un simple air de famille fait l’affaire : les gens ne sont pas si physionomistes. Ah, vous êtes Mme Toller (ou Jaki, Rouma, Popino etc.), désolé, je vous avais pas reconnue ; asseyez-vous, la réunion va commencer. Et l’ennui dure des plombes. La doublure de proximité souffre et se sacrifie, là pour ça. Elle assiste aux enterrements, premières, vernissages, réceptions, va aux repas de famille, mariages, anniversaires, barbecues, soirées et autres chienlits entre amis ; elle est de toutes les corvées. Le métier est assez ingrat, sûr : il n’y faut pas trop d’ego. Il y a quelquefois des compensations. Quand la doublure fait des rencontres (écrivains, artistes, fous, ministres) : elle peut briller, plaire. Si elle veut elle couche. Elle boit du champagne ; on lui donne des drogues. Voyons Mme Bich (ou Frin, Jotti, Vida etc.), la cocaïne se met dans le pif, pas dans l’œil. Ah, il arrive aussi qu’elle voyage. Ces à-côtés ne sont pas rien. Ce qui rend amer le métier, ce sont les autres doublures : elles pullulent ! Avec ça, va savoir si tu côtoies quelqu’un ou son faux-semblant.

 

 

Offres 11 & 12

 

La femme sans histoire est écrivain. Elle écrit peu, court et léger disent ses détracteurs. Mes besoins est un livre de 80 pages, Le sursaut va jusqu’à 100. Cette relative brièveté est-elle une élégance ? Oui. Et non : ne rien écrire du tout est de fait plus élégant. Bref, outre le mérite d’écrire peu elle a aussi la réputation de ne pas se mêler des affaires d’autrui. Ainsi, double paraît chez la femme sans histoire l’idéal de discrétion, mais ce n’est qu’une façade. En réalité, elle écrit sous divers pseudonymes (Paul Granovitch ou Sandra Dhil, entre autres) des polars, des biographies cucus de Tartempions ou Pionnes à la mode et des romans lestes assez neuneus. Ces sous-livres alimentaires lui font honte, et aussi l’accaparent : il ne lui reste que miettes pour écrire autre chose, qu’elle puisse signer de son nom propre. Or, quand le temps manque l’énergie se dégrade, les idées sèchent. Si ses Besoins et son Sursaut avaient été des succès (tirés à 100 000, traduits en 25), elle n’en serait pas là. Faut-il qu’elle essaie une troisième fois ? Non. Publier un nouvel écrit de 60 pages intitulé J’y renonce n’apporterait rien. Femme sans histoire doit rester sans.

 

Le préposé aux poses est un employé de maison (un planqué, si on veut). Il se tient toujours prêt à intervenir. S’il n’est pas sollicité, il médite (il glande, disent les petites langues) ou entretient sa forme avec des gymnastiques zen. Son nom est court, monosyllabique (Ray, Bo, Kha, Fuz ou Py, par exemple) afin que son appel semble plus impérieux et partant que soit plus prompte la réaction du préposé. Kha au travail ! Vite ! Et M. Kha de surgir et de poser immédiatement là où on le lui dit papier peint, moquette, linoléum, parquet, carrelage, lambris, rideaux, plinthes, faux plafonds, vitres, serrures etc., et si besoin des pièges dans le jardin. En matière d’ameublement, il n’y a jamais urgence mais faire comme si plaît au préposé qui aime éprouver quant à son travail un sentiment de nécessité vitale. Et si la décoration était plus souvent regardée (disons-le) comme question de vie ou de mort, il y aurait moins de faute de goût. Le week-end, le préposé vaque. Il va au café ou à la patinoire ; il drague : ses loisirs. Si on le lui demande gentiment, il accepte de poser nu pour des peintres du dimanche homosexuels ; un aimable jeu exhibitionniste.

30 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (2/3)

 Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la première livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 5 & 6

 

 

 

Le conseil en ingéniosité prend son temps. Il observe. C’est un intuitif. Il ne fait pas le malin. Sa discrétion ne se remarque pas. Si on le prie de se vanter, il dit son nom (Navas, Vican, Tessonne ou Masoulin) et ajoute : six ans chez Missa & Fakenzi, huit chez Rudenko-Bass & Poor, de gros cabinets; ça pose là l’expérience. Il faut ce bagage. L’ingéniosité est une fraîcheur d’esprit. Et aussi souffle, longueur, discipline, endurance : routines que l’éclair illumine, ça va de soi. Le conseil en ingéniosité travaille en indépendant, c’est-à-dire : bureau flottant, horaires libres, pas d’obligation de résultat, tarifs à la tête du client. Il n’a pas d’enfant, ni chien : pas son genre (ni non plus de parapluie). Il peut se saouler comme diable dans l’intérêt d’une affaire en cours, whisky de préférence. Il est un homme de l’ombre. Il intrigue. Il aime à combiner. Il configure et anticipe. Dans les meilleurs cas, il résout les énigmes et dénoue les imbroglios; s’il tombe sur un os, il trouve une solution, un plan B (ou Z). Pour cuire un contradicteur, il sait taper du poing sur la table tel un karatéka qui perd son flegme, sinon il est doux. Il n’a pas d’amis. Des clients, dit-il.

 

La gestionnaire d’infortune travaille beaucoup. Chaque matin, du lundi au samedi, son bureau se remplit de larmes : elle éponge toute la journée. C’est long, le malheur des autres. Mais elle a les nerfs solides et la tête claire. Elle fait ce qu’elle à faire : nager, toujours nager. Son nom peut être Lavissen ou Boulakka, plus sûrement Spoll, Quatretiaires, de Rubinsacq. D’ailleurs, peu importe son nom tant qu’il est propre : soit tant que la gestionnaire prospère à la loyale sur les déboires et revers de ses clients. Affairistes floués, gogos, divorcés sur la paille, humiliés, dupes, licenciés, laissés pour compte, déçus divers, ruinés, maudits et malchanceux : ils sont pléthore, les noyés. Et tous pleurent du sang, et paient pour une bouée; le naufrage est remis à plus tard. Ce défilé d’âmes cassées, pesant, pas drôle, la gestionnaire d’infortune y est habituée. Si elle a un trop-plein le dos, le soir, elle fume de l’opium et/ou va au cinéma. Même un mélo larmoyant lui remonte le moral, s’il finit bien. Le dimanche, elle se trouve un amant; c’est fiction là encore. L’amour, elle n’y croit pas. Des errements dont il faut se garder, dit-elle payée pour le savoir.

 

 

Offres 7 & 8

 

 

 

La directrice des parcs et jardins n’est pas dans son bureau, elle préfère le dehors. Son nom seul est plaqué-or sur la porte : Mme Berzou-Zalla (Garon, Mozin, Danty ou Jollinot sont bien aussi mais Berzou-Zalla est bien mieux). La directrice a des bottes, un ciré, des gants verts, son sécateur. Elle connaît le terrain. Si on la cherche, elle est dans les espaliers où elle surveille le bon déploiement des palmettes; sinon elle taille les buis ou les lauriers, ratisse et pousse brouette, toujours active. Rarement, elle ne fait rien ; c’est qu’elle est occupée à sentir le vent. Ensuite elle décide : plans d’eau inclinés, fontaines pétrifiantes, folies, grottes, kiosques et cabanes pour tous ; geysers, fourches patibulaires et labyrinthes pour les pervers et les dépressifs; suppression des aires de pique-nique et des parcours sportifs ; jogging interdit. Courir et suer sont des vulgarités, dit-elle. Pour le vélo, messieurs, il y en a d’appartement. La directrice est terrible, une ambitieuse ; elle impose ses vues et desseins. Si on lui résiste, elle bipe son adjoint qui est un mercenaire ou un aventurier (le genre fanatique). Il arrive, et la contestation s’éteint. Le mort est recyclé.

 

Le médecin parallèle ne soigne pas. Ou autrement. Disons qu’il réconforte. Il a une bonne tête. Pas de barbe. S’il s’appelle Samain, Levigoureux, Roux, Cheval, il inspire confiance. Sinon son nom est Zona ou Letueur : le malade n’y survit pas. Souvent le médecin parallèle a été radié des Généralistes ; il a commis trop d’impertinences, comme de soigner la cachexie avec un cache-sexe et le rhume avec du rhum. Il est donc un homme libre à présent. Quant à l’Ordre, dit-il, eh bien, que dents lui tombent et cul lui pèle dans un parfait parallélisme ! Le médecin non conventionnel ouvre un cabinet dans une rue discrète ; il fait aussi des visites dans les beaux quartiers où, à la demande, il peut s’incruster plusieurs jours, ou semaines. Il traite en priorité le collapsus et l’égratignure, l’otite, les pathologies lourdes, mais si urgence il donne les premiers soins, accouche, vaccine, euthanasie. Il est grand donneur sang et sperme. Et encore : rebouteux jusqu’au bout des ongles, acupuncteur, yogi, thalassothérapeute. Il a lu Le livre du Chat, il peut se dire psy, vétérinaire et égyptologue. C’est le médecin complet, ses diagnostics sont très recherchés.

25 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & profils des postes vacants (1/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS de dimanche dernier), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

FACES & PROFILS DES POSTES VACANTS

Offres 1 & 2

 

 

 

L’homme de chambre ne sort pas. Il a à faire. Souvent il s’appelle Bullers. Ou Debullers. Parfois Blers, Bouilly, Broux, Bozzi, Deberecks. Il change de nom selon les perspectives, l’humeur. C’est un subtil et un obstiné. Il sait ce qu’il veut, et jusqu’où il peut jouer sa tête sur son nom. Classique est son art de l’insolence : si on l’appelle il ne répond pas. Simple. Il garde la chambre. Il économise ses forces. Il n’aboie jamais. À son âge on est au-delà de ça ; le temps de la colère est passé. Maintenant l’heure est là, de rester seul dans la chambre, il y a tant de travail. Ranger, réparer, coudre, lessiver l’accaparent. Il doit aussi chauffer, tenir les comptes et répondre au courrier. Mmes Jafar, Zouten, Loupy, Drogo et Barinski lui adressent tous les vendredis des offres d’amour spéciales qu’il ne peut laisser sans réponse, quand bien même il les rejette; l’homme de chambre est célibataire, il doit soigner seul ses rigidités. De même s’il est malade plus sérieusement, il s’automédicamente. Sans ces lettres qu’il doit écrire, l’homme de chambre aurait un peu de temps libre. Il n’en ferait rien, mais il l’aurait. Il pourrait rire ou fumer. Des futilités, dit-il.

 

La femme d’extérieur couche dehors. Schlutchnapfell-Dossery (son nom à rallonge) n’y est pour rien car dans l’usage il s’abrège en Schlut et même en Chlou voire en Loute, Louze, Louloute, Loutie, Loutinette ou Lou-Doss. On reproche à ces diminutifs d’être plus bouffes que le nom qu’ils abrègent. En principe, le complet est exigible. Mais la femme d’extérieur voyage presque tous les jours, souvent sous un faux nom, Daffen, Got ou Bockerspil, et cela simplifie les complications ; les hôtels sont moins regardants. Ah, Mme Got, comment va etc. ? Parfois il y a une chambre libre, et la dispense de coucher dehors. On peut travailler, établir la connexion, téléphoner, faxer. La femme d’extérieur donne de ses nouvelles; elle est libre de circuler mais doit rendre des comptes. Ses rapports sont attendus et lus avec avidité. Elle agit comme agent. Elle renseigne, elle éclaire; elle connaît l’ombre et les non-dits de nos ennemis. On a confiance. Elle sait qui est qui : noms, surnoms et sobriquets. En cas d’attaque, elle rend les coups, donne du bec et de l’ongle, du sabre et du fouet; elle ironise ! Elle s’en sort toujours. Elle a un mental de sentinelle.

 

 Offres 3 & 4

 

 

La danseuse intermittente crée des solos d’appartement. Elle bouge vite et bien, sur des durées variables. Le format Flash est bon (deux minutes maxi), il secoue ; les autres, longs et interminables, sont des danses d’ameublement. Dans tous les cas, il faut plaire sans émouvoir, ni lasser bien sûr. L’artiste se produit ici et là (chambre, salon), tôt ou tard ; donc à pas d’heure. Autrement dit, elle danse quand ça lui chante. Ce privilège s’acquiert au prix de parfois consentir à des duos en coulisses avec des non-danseurs, homme ou femme. Pendant ses intermittences, la danseuse maigrit et perd en flexibilité ; bientôt elle fait une dépression, ou sa crise d’épilepsie. Elle se bave, l’œil lui tourne en rond, la jambe est roide, le dos arqué dangereusement. Ce spectacle n’est pas plaisant. Qu’on la pique au Dépakine ! disent les connaisseurs. Oui, une intraveineuse bien tassée. Et un prompt rétablissement. Car la danseuse est là pour donner corps à l’art, non à la médecine; on aime ses solos, moins ses convulsions. Si elle apporte des joies et fantaisies, elle peut être adoptée par sa famille d’accueil. La voilà casée. Elle n’a plus besoin d’un nom de scène.

 

Le clown en civil n’est pas drôle : ni gai ni triste. Il peut donner le change à l’occasion, et qu’on en vienne à rire de lui, mais au naturel il est neutre. Son nom passe-partout est fréquemment Dubois, Duc ou Durand ; Dugenou n’est pas neutre, Doc est rare. Soyons sérieux. Et soyons clair : Knoche et Krakcy sont des rigolos eux, en costume rayé savates chapeau mou : lui n’est même pas un nain. Il ne jongle pas non plus. Et il ne boit pas. Le clown en civil est un pédagogue ombrageux qui rase les murs et n’élève jamais la voix. Il a les sciences infuses (modèle Pic de la Mirandole) et peut parler quinze langues propres et figurées sans faire de grimace et sans dénaturer les idiotismes. Le nombre de ses élèves enseignés à demeure est peu élevé, une dizaine ; quatre ou cinq externes complètent l’effectif. C’est la belle vie, obscure et sans joie mais belle, malgré le bas salaire (et les élèves agités du bocal). Le clown en civil n’a jamais de vacances ; il doit fournir sans relâche équations, études et analyses. Le soir, pour se distraire, il fréquente des écuyères autodidactes et des dompteurs sadiques. Ça joue au scrabble ou ça fricote ; la nuit est courte.

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