Libr-critique

4 septembre 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz 6/6

Terminons cette série par une livraison irrésistible… [Lire/voir Projet n° 5]

Projet n° 6

L’USINE D’IVRY SUR SEINE VA DEVENIR UN ÉROS-CENTER MUNICIPAL

Je suis contre. On avait la pollution sous nos fenêtres, on aura le viceà tous les étages. Quel intérêt ? Je ne vois pas le gain. Pour personne. Dans l’affaire, il n’y aura que des perdants. Je pense en particulier aux catholiques asthmatiques (ils sont minoritaires par ici mais il n’y a pas de raison de négliger les groupuscules) ; eh bien, les asthmatiques : une pollution chasse l’autre, etl’indignation aidant, ils ne cesseront pas de suffoquer. Certains, jusqu’à leur dernier souffle. Et pfuit. Ces victimes collatérales échapperont, il est vrai, aux ravages des MST : une maigre consolation. Un soir, après une réunion publique, j’ai eu l’occasion de dire au maire, en aparté, mon opposition à ses projets bordéliques et le sentiment de hontequ’ils m’inspiraient. Il a eu l’air étonné. Tu serais pas catho ? me dit-il. Non : athée intégriste, je réponds. Ça me rassure, dit-il. Et il me récite un interminable blabla sur les bienfaits à son avisdu sexe municipal. Tu comprends, conclut-il, c’en sera enfin fini de la misère sexuelle localemais pas seulement, ça va attirer les Parisiens et aussi les touristes, des millions de touristes ; eh oui, crois-moi, Pigalle, c’est mort ! Suis atterré. Ce maire de choc paraît si sûr de son nouveau credo : prostitution industrielle, certes, maissociale. Pas d’abattage, ni d’heures sup imposées. Un syndicat maison ; CE, tickets-restaurant, 6esemaine de congés payés. Mazette ! Il délire l’élu.  Et le client aussiest soigné : tarifs indexés sur le quotient familial ; CB acceptée ; gratuit pour les étudiants, les chômeurs, les seniors. Ah, le bougre ! Il a pensé à tout. Toi, sexuellement, t’en es où ? me lance-t-il in fine. Point mort, j’avoue ; zéro érec. Bien, dit-il. On va recruter des vigiles, ça te dirait ?

1 août 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (5/6)

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C’est vraiment folie en cette fin de série – avec toujours un graphisme épatant… [Lire/voir le Projet n°4]

Projet n° 5

L’USINE DE PANTIN SERA RECONVERTIE EN HÔPITAL PSYCHIATRIQUE

Je n’y crois pas. Un revirement complet. Pendant des années, on nous a bassinés avec un projet d’orphelinat international, et maintenant tout serait changé ? Pourquoi ? Je déteste les orphelins. Ils sont mal élevés, vicieux, fourbes, sans hygiène (pleins de pellicules et d’eczéma), mais je m’étais fait à l’idée d’avoir à supporter leur présence parmi nous, au parc, à la piscine, à la bibliothèque le cas échéant — si ça les amuse. Il n’y aura dans le lot ni polios ni lépreux avait dit Mme Lacx, directrice des services sociaux ; pas de Russes, au pire quelques irradiés Japonais inoffensifs. Ah, voilà du clair ! Ça m’avait plu, ce ton, cette assurance. Elle connaît son affaire, la directrice ! MAIS quand j’ai demandé (pour rire) si l’adoption de deux ou trois de ces gentils petits parias était UNE chose envisageable, Mme Lacx n’a PAS ri. D’aucuns pourront adopter, a-t-elle dit ; pas vous, cher monsieur ; vous êtes sale et tenez des propos d’ivrogne ; d’ailleurs vous sentez à plein nez la vinasse et l’urine ; vous avez davantage le profil clochard que celui d’un père adoptif, désolée ; à présent, allez vous laver, merci. Moi, un clochard ! Certes, je suis un pauvre développeur Java au chômage mais je suis loin d’être tombé si bas, j’ai encore des droits. J’ai replié la chaise sur laquelle j’étais assis et l’ai lancée de toutes mes forces à la tête de Mme Lacx. Je ne l’ai pas ratée. Elle a eu NEUF jours d’incapacité. J’ai casqué moi aussi, de mon côté. Sans regret. Et nous y voilà : on me dit que le projet d’orphelinat a CAPOTE, que la mère Lacx a laissé tombé l’affaire, etc. Désormais, il est question d’un hôpital psychiatrique ouvert à tous. Drôle d’idée ! Je crains les complications, et je déteste les fous autant que les orphelins.

 

17 juillet 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (4/6)

Allez, un peu d’humour noir pour cette 4e livraison… [Lire/voir 3/6]

Projet n° 4

UN MUSÉE DU DEUIL VA OUVRIR DANS L’USINE DU KREMLIN-BICÊTRE

Très déplaisant. On n’a pas besoin de ça ici. Dans une ville où la joie de vivre est obligatoire depuis que le conseil municipal (arrêté du 5. II. 2017) en a décidé ainsi, cela semble un contresens. Un parc aquatique, un bowling, un casino, même un musée de la malchance (car la guigne est toujours celle des autres), auraient été plus joyeux, en tout cas plus utiles et assurément dans le droit fil de l’aimable politique de nos élus. Le deuil, je sais bien qu’il se vit différemment selon les cultures etles latitudes (j’ai lu Le grand livre du deuildes anthropologues Choussard et Bray) mais exposer jusqu’à la nausée ces différences dans un musée forcément sinistre oùnul ne mettra jamais les pieds, c’est une hérésie ; et la faillite assurée. On va devoir empêcher ça. Mais comment ? Hier, justement, je dîne chez les Daquin ; il y a là les Jazzi, les Maulher etla veuve Bersuden (Jade, 34 ans) ; le sujet vient sur le tapis. Qu’en pense-t-elle ? je demande. Rien, dit-elle ; hein, de quoi, les soldes ? Bon. Elle ne suit pas. Elle est ailleurs. Dommage. Son mari (Carl, 66 ans) s’étant tué en voiture il y a un mois, elle aurait à dire sur le deuil. Mais elle ne dit rien. Elle s’en fout. Daquin qui, lui, a fossoyé sa mèredepuis déjà trois ans nous en fait tout un plat. Je ne m’en remets pas, etc. Il saoule ; et, disons-le, son sauté de veau à la bière est immangeable. Pour Laura Rey-Maulher, la psy de service, le travail du deuil est de fait un travail au noir, donc toujours mal payé, donc en monnaie de singe. Ah. Je me le tiens pour dit. Les Jazzi s’emmerdent, eux aussi. Il se fait tard. Jade soudain refait surface : Et si on lançait une pétitionen ligne contre ce musée du deuil ? Oui, allons-y ! je dis. Chez toi ? demande la veuve.

30 juin 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (3/6)

En ce temps de mondialisation, force est de le constater, les pouvoirs en place affectionnent les usines-à-gaz… Mais de là à… Facétieux Daniel Cabanis ! [Lire/voir : 2/6]

Projet n° 3

L’USINE DE CHARENTON SERA TRANSFORMÉE EN PRISON MODÈLE

Complètement idiot. Une très mauvaise idée, une aberration. Car que veut dire modèle, hein ? Modèle ! Qui respecte la dignité des détenus, c’est ça ? Bien sûr. On sait qu’elle n’est pas respectée dans les prisons ordinaires. Donc, de loin en loin, pour se donner bonne conscience, les pouvoirs publics tirent de leurs cartons leur tout dernier projet de taule idéale. En général, ça fait aussitôt pschitt et on n’en parle plus. Ici, le projet a reçu l’aval combiné de la municipalité et de la pénitentiaire ; il paraît donc particulièrement suspect. Qu’en est-il ? J’ai vu les plans de l’architecte Bo Potzer, ses gribouillis aquarellés, ses perspectives tape-à-l’œil. Le type est un mondain surtout réputé pour ses niches de chien design (il a eu l’Os d’or du fameux concours international de Juan-les-Pins). Bref, il a prévu des cellules individuelles de 30 m2 avec internet, home cinéma, jacuzzi, frigo-bar et vélo d’appartement. Pourquoi pas ? Sur le papier, c’est beau. Mais c’est trop beau ; on a envie d’y aller ! Et je connais en personne un certain nombre d’opportunistes prêts à tuer un préfet OU un amiral pour s’offrir vingt ans de cette vie-là. Si le luxe pousse au crime, il est contre-productif. Ajoutons aux plans du bon Bo Potzer le lit double (+ matelas multispires), une visiteuse pas bégueule DEUX fois par semaine, du papier-cul à fleurs, les romans de Jean D’O sur papier bible et c’est la ruée assurée ! L’émeute ! On se battra pour être écroué ici. Merci ! Caïds et autres gros durs multicartes assureront le spectacle devant la prison ; excellente publicité. Et le prix du foncier va s’écrouler. La natalité aussi. Les entreprises vont fuir. Ça va être un désastre. Ce Potzer va causer de grands dégâts. Sauf s’il a un accident.

4 juin 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (2/6)

Pour ouvrir comme il se doit ce 37e Marché de la poésie, et si l’on suivait à la lettre ce projet de Daniel Cabanis… [Lire/voir : 1/6]

Projet 2

UN INCUBATEUR D’ÉCRITURES S’INSTALLERA DANS L’USINE D’ORSAY

C’est consternant. Pendant dix ans, Région et Ville ont subventionné sans désemparer des ateliers d’écriture chaque SAISON plus nombreux. Il en a été organisé dans les établissements scolaires, comme il se doit, mais AUSSI dans les bibliothèques, crèches, hôpitaux, casernes, centres d’art, maisons de retraite, EHPAD, autres mouroirs ; en somme, il n’en a manqué qu’à la déchetterie. Bien, tout ça. Pour quel résultat ? AUCUN, me dit Alvin Jilas, un des écrivains multi-bénéficiaires desdits ateliers. Il n’y a pas en la matière la moindre obligation de résultat, précise-t-il. Ah bon. Je me renseigne. Je découvre qu’Alvin J, 52 ans, a publié une vingtaine d’ouvrages de poésie chez divers petits éditeurs éclairés. Ses meilleures ventes semblent avoir été Boues et bouées (66 exemplaires) et Random faisant (48 ex.) ; c’est assurément une voix qui fait autorité. Il a son blog, Ainsi dit-il, qu’il saupoudre avec la sublime sciure de ses fonds de tiroirs. Je suppose qu’il a déjà la médaille des Arts et Lettres ; sinon, il va l’avoir. Alvin, je demande, ces ateliers d’écriture, sinécure, planque, qu’en dit-il ? Aussitôt il prend des airs. C’est un job infect, ça fatigue, ça ne paie pas, aucune reconnaissance sociale, Elsa m’a quitté, mon fils se drogue, j’ai perdu mon smartphone, on m’a volé mon vélo. Alvin, je dis, ça suffit les jérémiades. Désolé, dit-il. Bon Dieu, c’est ce genre de gland qu’on va mettre à incuber ici tous frais payés ! Et quels sont ses projets ? Ah, euh, fait-il. Et il avoue des envies de roman. Des envies ! Pourvu qu’il se retienne. Il a pensé à un titre, Le Régisseur des variables, mais attend d’intégrer officiellement l’INCUBATEUR pour se lancer. Il se pourrait bien qu’il attende long. Et son Régisseur avec lui.

2 mai 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (1/6)

Dans cette nouvelle série très inspirée – dont nous remercions infiniment Daniel Cabanis -, la cible se rapproche du satiriste…

Projet n° 1

38 ATELIERS D’ARTISTES SERONT CRÉÉS DANS L’USINE DE GENTILLY

C’est regrettable. Il y a déjà bien assez d’ateliers ; et trop d’artistes, je veux dire, TROP de barbouilleurs impénitents, illuminés, célibataires et névropathes. D’ailleurs, ceux-là n’ont pas les moyens de payer le PRIX d’un atelier. Les vieux sculpteurs cubistes non plus. Quant aux artistes contemporains, ils sont nomades par définition ET ont leur atelier dans la tête ; ordinateur ET téléphone portables, un petit bureau quelque part, n’importe où, et la question est réglée : si Å’UVRES à proprement parler il doit y avoir, elles seront réalisées ailleurs et par des tiers. Autrement dit : ici, à grands frais, on prétend aménager une quarantaine d’ateliers d’artistes luxueux dont on sait d’ores et déjà qu’ils n’intéresseront PAS les intéressés. Il s’agit donc là d’un programme immobilier sournois, à l’image de ce qui s’est beaucoup fait depuis vingt ans dans la banlieue parisienne. TIENS, visitons ensemble la MVB, l’ancienne Manufacture de Vis ET Boulons de Vitry sur Seine (un bâtiment réhabilité en 1998). On ne s’attend pas à y VOIR des artistes au travail. Et en effet, il n’y en a pas (CAR on ne saurait appeler artistes des retraitées qui peinturlurent des bouts de carton, de vieux fonctionnaires chauves qui donnent dans l’abstrait primitif, ou des bourgeoises oisives tuant l’ennui en tournant d’improbables poteries). Les autres résidents ne sont PAS plus artistes : PDG d’une chaîne de magasins de chaussures, magistrat (président de cour d’assises), journaliste dans un quotidien du soir, avocat, gérant de salle de sport, etc. Que font là tous ces ravis de la crèche industrielle ? Eh bien, ils se gobergent : caves à vins, 4×4, chiens à pedigree, gosses à claques ; le week-end, barbecue éco-responsable ET sexe collaboratif.

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