Libr-critique

11 février 2017

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (6/6)

C’est la dernière fois que nous retrouvons la terrible Mme Jabert : pour le meilleur et pour le rire… [Lire/voir la 5e livraison].

SIXIÈME JOUR

Bonjour, c’est encore Mme Jabert. Plus pour longtemps, direz-vous. Pourtant le voyage vous aura profité. Je vous trouve plus civilisés que le premier jour. Hier soir, par exemple, quand le feu a pris Chez Aligieri, vous êtes sortis sans finir les desserts, ni bousculade. Personne n’a été brûlé. La paillote est partie en fumée en cinq minutes, et vous à l’hôtel en dix. Ce sang-froid m’a étonnée. Filer sans payer l’addition, c’est ce qu’il convenait de faire. INCENDIE JUSTIFIE GRIVÈLERIE, évidemment ; et tant pis pour Aligieri. Bon. Quelles sont les suite et fin de notre petit périple ? Beaucoup de route pour le dernier jour. On peut se dispenser de l’arrêt à Boisse. Le jubé de l’ancienne église des Dominicains n’est pas si admirable qu’on le dit, je passe, et si M. Loujine ne mollit pas on peut être au Settier à midi. Le Settier, ville moyenne autrefois sinistrée, a repris des couleurs depuis l’ouverture, il y a cinq ans, de son fameux zoo. Je précise pour les ignares qu’il s’agit du premier zoo humain, ce qui explique son succès international, car soutenu autant qu’universel est l’intérêt que l’homo sapiens lambda se porte à lui-même via le filtre puissant du des disons à travers l’altérité des autres. Du charabia cette phrase, je suis fatiguée, mais vous avez compris. Le zoo s’étend sur un peu plus de mille hectares. C’est grand. Vous ne pourrez pas tout voir. Je conseille de ne pas rater les Pygmées, les Roms, les Indiens Guarani, les Cannibales et les Berbères. Il y a aussi les Suisses et les Hottentots. Il faudra faire un choix. Le vivarium contient des Grecs in naturalibus qui passent leur temps à copuler. Amusant ? Si on veut. Une méchante rumeur a couru selon laquelle toutes ces espèces humaines ne seraient que comédiens au chômage. C’est difficile à croire tant ils sont criants de vérité. Quoiqu’il en soit : cacahuètes et pourboires interdits. Merci. Ensuite nous aurons une heure et demi de route avant de gagner Giré-Montrin. Tour de ville. Vieux pont, beffroi, rocher des archers : ça sera vite expédié. Puis visite de l’orphelinat et pour finir en beauté, à vingt heures, concert avec la célèbre chorale des orphelins de Giré-Montrin. Enfin, nuit en car et retour à la maison. Je vous libère demain à l’aube.

31 décembre 2016

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (5/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Nul regret des vacances et des voyages organisés… Terminons l’année avec Daniel Cabanis et son humour noir… [Lire/voir le quatrième post]

CINQUIÈME JOUR

 

Bonjour, c’est moi Mme Jabert. Pour une fois que j’avais bien dormi j’ai été mal réveillée. Par un imprévu. C’est M. Coty. Eh bien, il nous a quittés. Pas dans le sens de parti d’ici non, il s’est tué. J’ignorais qu’il jouait à la roulette russe en solitaire le soir pour se divertir. Cette fois il a gagné. On l’a su tôt ce matin. Ce garçon parfaitement doux et jovial, qui aurait pensé qu’il était dépressif ? Il nous a bien enfumés. Malin, le type. C’est sa femme qui va être veuve ! On trouvera un moment dans la journée pour lui faire une minute de silence. Tout ça va nous mettre en retard. Pas trop, rien d’irrécupérable. J’ai déjà pris mes dispositions. Un chauffeur remplaçant sera là dans une heure : M. Loujine. J’espère que c’est un rapide parce que moi les mous les ramiers les somnolents : pas mon genre. Bon. Grisolles n’est pas loin. Encore faut-il y aller. J’ai prévu la visite d’une usine de bonneterie en grève because menace de délocalisation, licenciements à la clef, etc. Les luttes sociales sont-elles un exotisme ? Vous en jugerez par vous-mêmes : slips, soutiens-gorge, bas, bustiers et autres froufrous de marque à prix coûtant ! Mesdames, votre conscience politique s’y retrouvera. Et il y a la buvette solidaire pour les messieurs que le sous-vêtement intimide. Pauvre M. Coty, j’y repense, il aurait pu rapporter une culotte sexy à sa dame. Maintenant c’est cuit. Bon. Voyons la suite du programme. Si nous pouvions être à Boryons vers midi et demi, on serait dans les temps. Il se trouve que cette jolie bourgade organise aujourd’hui sa Folle Journée Annuelle du Don du Sang. C’est conçu comme une fête. Il y a des expositions, des jeux, des ateliers vampire ou d’écriture, des spectacles, et bien sûr des prises de sang à tous les coins de rue. Ça attire du monde : gogos en tous genres. Ceux qui donnent ont droit à une collation; les autres font diète, sachez-le, car par arrêté municipal tous les restaurants de la ville sont fermés ce jour-là. Pareil les épiceries. Si grosse faim, je pense qu’en insistant gentiment, on pourra se faire saigner une seconde fois. En milieu d’après-midi, nous serons à Tyr-les-Pins. Repos pour tout le monde. Le soir, dîner dans une paillote sur le port, puis feu d’artifices.



 

26 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (4/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le troisième post]

QUATRIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Il n’est pas nécessaire que je vous dise à quel point je suis mécontente. Furieuse même. Rarement vu un groupe aussi manche que vous. Jamais ! Des plots, des buses, des pets de loup, voilà ce que vous êtes ! Des demeurés. Une catastrophe ambulante. Si vous n’aimez pas les ballades à pied, pourquoi en faites-vous ? Quatre jambes cassées, deux tentatives de noyade, un disparu, quelques côtes fêlées et je ne compte pas les évanouissements à répétition, le bilan est lourd pour une simple promenade sur les berges de la Sévère. Lourdes, ça vous dit quelque chose ? Pensez-y la prochaine fois. Parce que moi, les invalides seuls je supporte mais en groupe je fais pas. M. Coty non plus. N’est-ce pas, Coty ? Il confirme : jamais mis ses pneus à Lourdes. Bon, les fractures sont à l’hôpital, les noyés ont refait surface : tout va bien. Si M. Blanc n’est pas là dans cinq minutes nous partons sans lui. Qu’il se fasse rapatrier avec sa carte bleue. Dans une demi-heure nous serons à Viloissier. De là, pour conclure votre étude de l’hydrographie locale, je vous conduirai aux sources de la Sévère : trois filets d’eau et une flaque. Vingt minutes à pied. Ça vaut le détour. L’eau est potable. Elle a des vertus. Je sais plus lesquelles mais des vertus. Pour le foie, je crois. Cure possible. Avis aux alcooliques ! Passons. Dans tous les cas, vous pourrez vous tremper les arpions. Ambiance bucolique. Pur style Virgile corrigé Rousseau. Présence de truites et d’écrevisses. Merci de ne laisser aucun papier, mégot, bouteille, crotte, ruine, épave, rat crevé, préservatif et autres pollutions sur le site. Notez que : nudisme interdit. Feu également. À midi nous sommes attendus chez Boully à Bézin-en Bris : un restaurant pas d’étoile surtout réputé pour ses ruptures de la chaîne du froid. Je propose de leur faire la surprise de pas y aller, on a déjà du monde à l’hôpital. Et SAUTER REPAS JAMAIS GOINFRE NE TUA. Merci à tous. Nous gagnons un temps. Cet après-midi, visite de la villa romaine de Percinoy reconstituée à l’échelle 1 d’après les fouilles puis conférence de M. Got sur la réhabilitation du lotissement Les Atriums. Architecture et urbanisme OK c’est rébarbatif, mais il faut ce qu’il faut.

11 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (3/6)

Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le deuxième post]

 

TROISIÈME JOUR

Bonjour c’est moi, Mme Jabert. J’espère que vous êtes remis de vos émotions. Parce que, pas que ça à faire. Cela dit, je suis comme vous, la naissance de ce veau à deux têtes m’a bouleversée. Pauvre gosse, que va-t-il devenir ? Du pâté peut-être. On verra. Il n’est pas exclu, m’a dit le véto en chef, que le monstre soit viable. Ça, sûr, on en a vu d’autres. S’il survit, je vous donnerai de ses nouvelles. Les malotrus qui ont fait des photos, merci de les réserver au cercle familial. Je veux pas voir ça dans la presse locale ou internet. MM. Daquet, Balastre, Decoinchy et Vidal, êtes-vous les pères de ce petit veau bicéphale ? Non ? Alors, un peu de tenue s’il vous plaît. Bien, voyons le programme du jour. Pois-le-Mercy est un bourg médiéval d’une assez belle banalité. La plupart des pierres sont d’époque. Il y a aussi des échoppes à l’ancienne dont les vendeurs sont costumés façon braies cottes poulaines mais les prix sont modernes, genre coup de massue. Dans les ruelles, des mendiants déguenillés chantent La digue du cul et d’autres airs gaulois. Tout ça est navrant. On peut s’en dispenser. Filons plutôt à Gizons. Gizons est très bien aussi. On y sera dans une heure et demie, si M. Coty accélère au lieu de rêvasser. La maison de Zola se visite. Attention ce n’est pas celle de l’écrivain, il s’agit d’un homonyme mais sa maison est tout de même à voir. Belles cheminées, boiseries, cellier, jardin et dépendances, le tout de plain-pied. Il y en a pour quinze minutes. Ceux à qui le nom de Zola ne dit rien ou donne de l’urticaire pourront attendre au bistrot d’en face. Ensuite il nous faut être aux Moges impérativement à treize heures. Si nécessaire on évitera de déjeuner, inutile de s’alourdir avant l’effort. La randonnée pédestre dure six heures. Elle est obligatoire. Je n’accorde pas de dispense. Le point de départ est au village même des Moges, derrière le moulin au bord de la Sévère, puis c’est fléché. Il n’y a qu’à suivre le mouvement du groupe qui précède. Pas possible de se perde. Et on arrive au cirque. Vous verrez, c’est un enchantement ! La beauté des calcaires jurassiques, la magie du réseau karstique, les trous et grottes, et les eaux glauques de la Sévère; un spectacle inoubliable !

14 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (2/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant. [Lire/voir le premier post]

 

DEUXIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Je suis pas d’humeur, autant vous le dire de suite, mais alors pas du tout. Je croyais avoir à faire, pour une fois, à un groupe intelligent. Et il s’avère que non. Il y a des tarés dans le tas. Va falloir que je me méfie. Les deux ahuris, MM. Rank et Bobinot, qui se sont laissé enfermer hier soir dans le musée d’art brut, merci ! Grâce à eux, passé la nuit à pas fermer l’œil. La gendarmerie les a retrouvés à deux heures du matin. Dormaient par terre nus roulés en boule sur des cartons, pas gênés comme chez eux au milieu des sculptures en crottin de cheval séché. Me faire ça à moi ! Pour ces deux fêlés, le voyage est terminé : renvoi immédiat dans leurs foyers, au revoir messieurs. Avis à tout le groupe : j’exige un comportement irréprochable. Les rigolos et les crétins, les idiots, les hystériques, les dingues et les grands nerveux, je suis pas d’humeur à supporter ça. Bien sûr vous avez payé, le client est roi etc. mais moi je donne dans le tourisme, pas dans les colonies de vacances, merci. Et maintenant voyons la suite des festivités. Ce matin visite des abattoirs Lepaul à Istry-Giniez. Ça va être un grand moment, surtout pour les bestiaux. Ils verront du beau monde avant d’y passer. Lepaul est une entreprise modèle. Double filière bovine et porcine. Du haut de gamme, entièrement aux normes, abattage sous anesthésie, pas de souffrance animale, hygiène parfaite. Vous verrez : toutes ces bêtes qui font don de leurs personnes à la France carnivore, c’est très beau ! Au terme de la visite, M. Lepaul en personne vous fera son petit topo. Sa passion de la qualité, l’excellence de son management, l’avenir des viandes transgéniques, etc. Vous pourrez somnoler. Puis il nous offrira une dégustation de son steak haché cru maison garanti de la première fraîcheur. Il serait malvenu de refuser. Ceci d’ailleurs vous tiendra lieu de déjeuner. Végétariens, merci de vous forcer. POLITESSE OBLIGE. Et souvenez-vous que je suis pas d’humeur. Cet après-midi, nous ferons halte sur une aire de repos, vers Le Glissy : sieste jusqu’à seize heures. À dix-sept, nous serons à Tilles-Bisson et visiterons l’école vétérinaire où sauf rhume une vache devrait vêler en live à vingt heures pétantes.

3 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (1/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant.

PREMIER JOUR

Bonjour, je suis Mme Jabert. Malheureusement j’ai mal dormi. Voici quand même le programme. J’essaierai d’être claire si possible, de faire court. Mal dormi, mais alors mal c’est rien de le. Bon, je répète pour les sourds : Mme Jabert, J-A-B-E-R-T. Merci. Et rappelez-vous que je suis fatiguée. Je préviens aussi pour les questions stupides : ça m’énerve et pas qu’un peu, si vous n’en avez pas, n’en posez pas. Bien, quel est le but ce cette première journée ? J’en vois au moins deux : un limiter les arrêts au strict minimum et deux finir plus tôt. M. Coty notre chauffeur est d’accord, il est fatigué lui aussi. Qui est contre ? Personne. Adopté. En principe on aurait dû s’arrêter aux Boitières pour un petit déjeuner campagnard, eh bien on s’en passera. On n’est pas là pour se gaver de croissants, d’œufs au plat et de charcuterie, on n’est pas des anglais ni des allemands. Sauf exception, n’est-ce pas M. Schmitt ? Eh oui j’ai la liste des noms, alors tenez-vous à carreau. Danke. Pour un café ou thé chocolat potage autres boissons, il y a le distributeur à l’arrière du car, merci de pas renverser vos gobelets. Les empotés et les parkinsoniens, pas de blague, sinon faudra nettoyer vous-mêmes. Je suis votre guide, pas la femme de ménage. Idem pour les toilettes. Vu ? Parce que merci, hein ! Bon, où en étions-nous ? Oui, dans une heure trente on arrive à Virsy. Virsy : bof ! Une église romane en ruine, la place du marché aux dentelles transformée en parking, le lycée agricole en ruine également, tout ça n’intéresse personne. On peut s’arrêter si vous voulez, disons dix minutes mais pour quoi faire ? Le patron du bar-tabac est un repris de justice, les petits commerçants des voleurs et le centre-ville grouille de pickpockets serbes et croates; mieux vaut filer direct à Lorselles. Je pense que M. Coty est aussi de cet avis. Et il a raison. M. Coty est un professionnel, avec lui on est tranquille. Bien. Nous serons à Lorselles dans deux heures. Je vous lâcherai au musée d’art brut. Ceux qui ont faim pourront grignoter à la cafétéria. Le musée lui-même ne vaut pas tripette. Qu’est-ce que l’art brut ? Pas de l’art. En gros, des déjections. Parfois c’est à vomir. Moi, j’aime pas. Et je n’oblige personne à y aller.

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