Libr-critique

21 juin 2017

[Revue] Cahiers Robinson n° 41 : Encore Robinson

Le n° 41 des Cahiers Robinson salue les vingt ans de la revue, et pour l’occasion revoici Robinson dans tous ses états… Et pour ce qui concerne le contemporain auquel est consacré Libr-critique, on trouvera le "dossier Robinson" d’Olivier Cadiot…

Cahiers Robinson, n° 41 : "Encore Robinson", Presses de l’Université d’Artois (commander), en librairie depuis fin mai 2017, 240 pages, 16 €, ISBN : 978-2-84832-250-6.

Présentation éditoriale

Les Cahiers Robinson ont été créés en 1997. À l’occasion de cet anniversaire, ils rendent hommage à celui qui leur a prêté son nom.
Encore Robinson : qu’on l’envisage sous l’angle du mythe ou de son histoire « véridique », le personnage, la figure — souvent le nom seul — continue de hanter la conscience occidentale tout en colonisant le reste du monde.
Ce numéro souhaite développer une actualité qui s’exprime aussi bien dans la littérature et le cinéma que dans les jeux de la téléréalité. Si la revue privilégie les oeuvres, les objets culturels et les produits dérivés adressés à l’enfance et à la jeunesse, elle tient compte du croisement des publics que la critique anglo-saxonne range sous le terme de crossover.
Sur un autre plan, on constate aussi une rencontre de significations divergentes, entre une certaine futilité de l’invocation à Robinson et la morosité des apprentis Robinson incapables aujourd’hui de se hisser à la hauteur de leur modèle.

Table des matières

Danielle Dubois-Marcoin
Robinson, le roman de la mauvaise conscience

Isabelle Nières-Chevrel
À la naissance des « robinsonnades » françaises.
Petite bibliographie commentée de La Vie et les Aventures surprenantes de Robinson Crusoé  […] au Robinson de douze ans

Isabelle Arnoux & Christine Chaumartin
Avatars de la robinsonnade. Retour sur l’exposition « Robinson & Cie : de Daniel Defoe à Lost » au Musée national de l’Éducation (Munaé)

Édith Perry

The call of the wild

Isabelle-Rachel Casta
« Vivre ensemble, mourir seul » Les Robinsons tragiques du vol 815 (Lost)

Roland Carrée
Cinéma année zéro. Seul au monde de Robert Zemeckis

Virginie Douglas
Nation de Terry Pratchett,le testament littéraire en forme de robinsonnade du roi de la fantasy anglaise

Christine Guérinet
Les robinsonnades urbaines, reflets de nos comportements

Anne-Marie Petitjean
Des robinsonnades inversées : Anne Hébert versus Michel Tournier

Kathy Similowski
Robinsons en fin d’école primaire : de la réécriture à l’invention

Philippe Blondeau
Robinsons d’eau douce

Julie Saint-Hillier
De l’île du Désespoir à l’île de La Redousse, réécriture bosquienne de la robinsonnade

Fabrice Thumerel
Le dossier Robinson d’Olivier Cadiot

ENFANCES AU CINÉMA

Patrick Louguet
Le voyage vagabond au cœur de l’œuvre cinématographique de Jacques Rozier (Les Naufragés de l’île de la tortue, Maine Océan et Adieu Philippine)

VARIA

Les Cahiers Robinson ont vingt ans

Patrick Tourchon & Leniiw Roman
Éloge de la désobéissance :Georges Bayard et la contre-culture

Fabrice Thumerel : Signé R. Le dossier Robinson d’Olivier Cadiot (extraits)

Cinq ans après un Art poetic’ (P.O.L, 1988) qui, parce qu’il met en valeur le faire en réduisant l’écriture poétique à un inventaire de matériaux hétérogènes, un prêt-à-écrire constitué d’un stock d’éléments prélevés (technique du cut-up), signe une entrée tonitruante dans un champ littéraire recomposé après la fin des avant-gardes, sans dessein préconçu, Olivier Cadiot entame un cycle de prose poétique centré sur la figure mythique de Robinson : « Robinson, c’est l’employé modèle pour un roman. Voilà un type qui se retrouve dans une île avec trois caisses échouées et à partir de ça, nous refabrique un monde complet. On croque une petite madeleine à la plage, et déjà trois mille pages ! Robinson en fait trop, il est le comble en soi. C’est l’archipersonnage. Plutôt que de se fabriquer un hamac, un parasol, et de s’installer en vacances, il se met au travail pour l’éternité » ("Cap au pire", entretien de 2008).

Quel monde l’écrivain entend-il (re)fabriquer en cette fin-de-siècle dite « postmoderne » ? La légèreté du ton – avec un petit clin d’œil à Proust – annonce l’inévitable mise à distance du modèle qui suit : « Au fond, je ne m’intéresse pas au mythe Robinson, je ne fais pas une adaptation ou une dérive sur le thème. Robinson est un nom de code, c’est plus un Neutre, un embrayeur d’impressions et de transport. »

Le fait est que recycler ce mythe fondateur est pour le nouveau venu dans le champ le moyen de se situer par rapport à la modernité capitaliste comme à la modernité littéraire. Afin d’examiner la façon dont Olivier Cadiot s’est construit une position en traitant le matériau-Robinson très différemment au fil du temps, on se penchera de près sur ce que l’on peut appeler son dossier Robinson (cf. Futur, ancien, fugitif, p. 147 et 151), à savoir une pentalogie qui, publiée chez un éditeur en vue dans le pôle de création spécifique (P.O.L), s’étale sur dix-sept ans : Futur, ancien, fugitif, 1993 ; Le Colonel des Zouaves, 1997 ; Retour définitif et durable de l’être aimé, 2002 ; Un nid pour quoi faire, 2007 ; Un mage en été, 2010.

[…]

Mais que faire quand on arrive après les Modernes et que l’on est conscient des manques de la modernité ? Entré dans le champ en plein postmoderne, Olivier Cadiot opte pour la sortie du style : l’acte créateur n’est plus idiosyncrasique mais ludique. […]
Les fictions du cycle Robinson ressemblent fort à l’Objet Verbal Non Identifié (OVNI) décrit dans le premier numéro de la Revue de Littérature Générale (P.O.L, 1995) : agencement d’affects sensibles, intellectuels et formels, patchwork où se télescopent réel et imaginaire, rêves et souvenirs, matériaux textuels et iconographiques… À sa façon, Cadiot nous offre en cinq volumes La Vie (de Robinson) mode d’emploi : un manuel de (sur)vie.

15 janvier 2015

[Livre – chronique] Olivier Cadiot, Providence

En deux temps, découvrez le nouveau Cadiot, assez différent du dernier, Un mage en été (2010).

Olivier CADIOT, Providence, P.O.L, janvier 2015, 256 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-2014-2.

 

Présentation de Jean-Paul Gavard-Perret

Providence se décline en quatre « récits» dont l’origine est une anecdote. Cadiot rencontra un jour William Burroughs. L’Américain s’approcha de lui et lui mit la main sur l’épaule. Un « Young man » de ouvrit ce qui allait devenir un monologue entre les deux hommes. Les mots de Burroughs à la fois se perdirent dans les bruits extérieurs et une accentuation qui empêcha le  jeune Français  de comprendre quoi que ce fût. De ce trou noir, de ce rendez-vous « manqué » il retira l’idée que, ayant compris les mots de l’Américain, son œuvre en aurait été changée.

En tout état de cause, cet « échec » n’empêche pas au discours de se poursuivre en quatre biographies  rapides  nourries de vieilles dames bien sous tout rapport. Il y a aussi John Cage de passage en Europe, des collectionneuses tyranniques, un spécialiste du ricochet, un passionné de quadriphonie lacustre, des garde-chasse, etc. Dans le premier texte  l’auteur approfondit la jonction et la fonction maître et «  modèle » (féminin). Une créature – Robinson, bien sûr ! – se retourne violemment contre son auteur et pose la question de l’abolition d’un narrateur. 

Dans le récit « Comment expliquer la peinture à un lièvre mort », l’art moderne semble sur sa fin. Quant à l’héroïne d’« Illusions perdues » elle découvre que son artiste phare s’est réduit à une sorte de momie muséale. Dans le dernier texte un vieil homme doit assurer une conférence pour prouver qu’il n’a pas perdu la raison

D’un fragment à l’autre  surgit un étrange « corpus ». Entre versions avérées et apocryphes, entre variantes, remords et repentirs, il  avance toujours un peu plus vers ce que Blanchot nomma paradoxalement  « l’inachèvement », mais selon une poésie plutôt classique pour Cadiot.  Mais cette nouvelle manière est habile : elle insère du « mensonge » dans la fiction. Mais cette dernière étant elle-même mensonge elle permet d’annuler ce dernier selon la formule algébrique : – + – = +.

La fiction devient canular et le canular fiction – dit selon autant de pas en avant qu’en arrière. Dire une chose et son contraire crée chez Cadiot l’hésitation nécessaire à un espace de vérité qui contredit la « vocation » qu’on accorde au poète et la puissance qu’il revendique trop souvent.  L’auteur  la refuse et c’est pour cela que son œuvre n’a pas de fin. Preuve que la fiction modèle et la poésie ne même acabit n’existe pas. Cela n’empêche pas de les poursuivre de manière héroï-comique.

 

Note de lecture, par Fabrice Thumerel

"Providence, quel nom idéal pour une ville" (p. 220).

"Dès que je me questionne, je suis au paradis" (p. 95).

En cette ère du virtuel ("Le virtuel, c’est démocratique"), que peut-on écrire ? Assurément, la révolution numérique doit révolutionner l’écriture de soi : "Il doit bien y avoir un algorithme de vie pour moi" (226).
Que peut-on écrire, donc ? La-vie… La vraie-vie dans un roman-vrai, un "roman en son nom" (202) ?… Un roman familial : "Il paraît que quand on raconte n’importe quoi pour noyer le poisson, ça s’appelle roman familial. Mais quel verbe ? Faire un roman ? Réciter un roman ? Imaginer un roman ? Un rôman ? Pour quoi faire ?" (95). Un roman-à-la-Balzac ? C’est "idiot de vouloir faire un Balzac. […] C’est pas un sujet, bordel. Faut un sujet. Un type part en croisade avec un groupe de copains fanatiques. J’ai pensé ça ce matin. Ça c’est bon. […] Faire des cauchemars avec du vrai" (109). Pas trop de détails, tout de même, ça ressemblerait trop à de la poésie, et les éditeurs n’aiment pas.
Le roman, la forme la plus libre – of course.
Dira-t-on avec l’avatar du héros balzacien, Lucienne de Rubempré, qu’on est arrivé "trop tard dans le capitalisme tardif" (135) ?

Ce qui rend ce livre très jouissif, c’est le jeu avec les idées reçues, mais également le regard critique porté sur notre contemporanéité – et non notre "modernité". En effet, comment continuer à parler de "modernité" quand celle-ci, parce que consacrée, est devenue une affaire classée – classique… Paradoxe : "La poésie moderne était devenue tellement moderne qu’elle en devenait classique" (79). Notre "obsession de la nouveauté" (23) est tout aussi ridicule et dérisoire que notre manie de la datation en décennies ou notre passion du sujet, d’un inconscient devenu trop conscient – du Tout-à-l’Ego, du Tout-psy. C’est également à nous que s’adresse le personnage révolté : "Regarde un bout de toi au microscope, tu verras. Englouti dans ta propre personne" (27)… Les personnages demeurent le meilleur moyen pour éviter à leur auteur de s’enfermer dans l’écriture insulaire, l’ego-littérature (Forest). Quand on écrit sur soi, comment rendre compte d’une expérience singulière ? "Quand il n’y a plus de comparaisons possibles, c’est terrible, les choses vous arrivent vraiment" (224).

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