Libr-critique

1 avril 2018

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche d’avril, RV avec Eric Arlix, la revue Fourbi et Marina Skalova. À ces Libr-événements succède un Libr-7 : 7 invitations à une lecture passionnante…

Libr-événements 

â–º Jeudi 5 avril à 18H30 : Lecture d’Éric Arlix, Terreur, saison 1.

â–º Mardi 10 avril à 19H15, ENT’REVUES (4, rue Marceau 75008 Paris) : Lectures, rencontres, surprises.  Le Fourbi fête son N° 7 : "Le bout de la langue"
Avec Frédéric Fiolof, Hugues Leroy, Zoé Balthus, Anne Maurel, Tristan Felix, Camille Loivier, Laure Samama & Carl Frayne, Adam David, Fidelia Muto Rubio, Emmanuel Benito (as Prince).

â–º Mercredi 11 avril à 18H, Librairie Les Abbesses (Paris) // Samedi 14 avril à 12H, Librairie Le Parnasse à Genève : Marina Skalova, Exploration du flux / vernissage.

Quatrième de couverture. A partir de la notion de flux, si employée, si dévoyée dans le grand bavardage, Marina Skalova retrace l´emballement qui a conduit l´Europe à abandonner sa politique d´asile, et ce faisant à renoncer à elle-même, elle qui s’est construite sur l’idée du " plus jamais ça ". Flux migratoires, flux des échanges financiers, flux corporels et flux marins se trouvent tous pris dans le même mouvement – un flux qui nous déborde et dans lequel on pourrait bien un jour se noyer. Il est difficile de trouver une terre ferme sur laquelle poser ses chaussures. On cherche des mots auxquels se raccrocher. Mais les mots ne sont pas des bouées. Pourtant, les mots de ce livre nous réveillent, et nous rappellent de quoi, jour après jour, nous sommes devenus, souvent malgré nous, les complices. C’est parfois le sens de la littérature : réveiller. 

Libr-7 (LC a lu et recommande ces 7 livres parus au premier trimestre 2018)

 

â–º Julien Boutonnier, M.E.R.E, éditions Publie.net, coll. "Poésie/L’esquif", 496 pages, 25 €.

Après Ma mère est lamentable, parue chez le même éditeur en 2014, M.E.R.E est un abécédaire lacunaire (manquent les lettres Q, V et X) pour dire le manque dans les blancs et jeux typographiques. Un exercice de virtuose !

â–º Aurélien Marion, AdolescenZ, biotoputopie, Caméras animales, 72 pages, 10 €.

AdolescenZ, comme en son temps ExistenZ de David Cronenberg (1999)…
Adolescence : aptitude à la désertion…
Ados : "Les ados font p/utopie : rencontres excessives de présences, / joyeuse mousse d’affects, urgentes trouées orgiaques" (p. 22). Guerriants, mutireurs, piroètes dont les "putopies font respirer l’imaginaire" (61-62)…

â–º Philippe Maurel, Mélancolie des données, Publie.net, coll. "Poésie/L’esquif", 80 pages, 11 €.

La disparition du poème a cette fois une cause : "Comment meurent les poèmes ? / De panne logique ou physique" (13).
Dans ce triptyque ("Récupération des données", "Reset" et "Hyperpoèmes"), il est question, entre autres, de la poésie, des données et des activités du trader.
L’hyperpoème comme un mixage des données.

â–º Joachim Séné, La Crise, suivie de Je ne me souviens pas (réédition), Publie.net, 142 pages, 12 €.

Anaphores, polyptotes ou épanadiploses ressortissent à un dispositif critique que l’on peut nommer ARN (Agencement Répétitif Neutralisant). Cette neutralisation de l’idéologie dominante – y compris dans ses effets projetés – s’avère des plus salutaires :
"LA CRISE est la seule réponse possible à LA CRISE" (19).
"JE NE ME SOUVIENS PAS du dernier glacier, ni de la dernière île" (105).

â–º Joachim Séné, C’était (réédition), Publie.net, 122 pages, 14 €.
Retour sur une année de travail sous la forme d’une litanie : 53 semaines évoquées… TODO or not TODO, that is the question… Une charge terrible contre le monde du travail.

â–º Marina Skalova, Exploration du flux, Seuil, en librairie le 5 avril 2018, 78 pages, 12 €. [Extrait sur Libr-critique]

Notre XXIe siècle conjugue les flux pour le meilleur, mais surtout pour le pire : flux financiers, migratoires, communicationnels… En fin de compte, dans la forteresse de notre corps comme de notre monde, "tout circule, le sang, le sperme, les eaux, la merde" (18)…
La crise migratoire est traitée du 11 septembre 2015 au 8 mars 2016 dans cet apologue critique qui télescope les isotopies pour faire déraper les significations.

â–º Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires, CNRS éditions, 400 pages, 25 €.

Une approche bourdieusienne pointue sur un moment trouble de l’histoire littéraire peu étudié : la crise politique de Mai 68 relance les stratégies révolutionnaires des avant-gardes (revues, comités, groupes… positionnements politiques divers).

25 février 2018

[News] News du dimanche

Avant vos Libr-événements de mars (RV à la Maison de la poésie Paris, Maïsetti/Koltès, Virginie Gautier, les 10 ans de Publie.net), en UNE : Laurent Cauwet, ou Le pavé dans la mare artistique… Et des passages égrenés en lisant/zigzaguant/méditant…

UNE : Laurent Cauwet, ou Le pavé dans la mare artistique… /Fabrice Thumerel/

â–º Rencontres avec Laurent Cauwet pour son livre La Domestication de l’art. Politique et mécénat (La Fabrique éditions, 2017) : jeudi 1er mars à 19H, Librairie Texture (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris) avec Véronique Pittolo ; le vendredi 2 mars à 19H, Librairie Transit (45 boulevard de la Libération, 13001 Marseille) ; samedi 3 mars, 19H, à La Boutique de La Ciotat (8, rue des Frères Blanchard).

En avant-première, le début de ma chronique à venir tout bientôt :
Le point de départ de Laurent Cauwet, qui se situe en droite ligne de la pensée debordienne, est le constat que la société du spectacle a phagocyté la sphère artistique, dont l’autonomie est par conséquent en voie de disparition. Le champ artistique est annexé par ce que l’éditeur/auteur nomme l’"entreprise culture" : les institutions publiques comme privées n’ont de cesse de domestiquer en le divertissant un public le plus large possible et une foule de créateurs de tous poils en obtenant leur servitude volontaire. Cette dernière formule nous fait songer à Pierre Bourdieu, dont l’un des derniers travaux portait sur la révolution conservatrice dans l’édition : à la bipolarisation du champ littéraire (espace autonome versus espace commercial) succède la domination d’une vaste zone interlope où se recyclent les formes et les thèmes propres à la modernité ; d’où l’avènement de bricoleurs géniaux devenus experts dans l’art de récupérer, voire de subvertir des valeurs consacrées de l’art moderne comme la notion même de "subversion", la "liberté créatrice", la "bohème"…

En lisant, en zigzaguant…

♦ "au-dehors des humanolisses glissent et broutent la pelouse pendant la pause déjeuner ils ascenseurisent en troupeau terne et se merguezent et se moquettent grise frites froides. rapidement leurs cerveaux glacés se creusent par habitude ou se pizzagrillent d’autres bureautent seuls leur sandwich parcellisés dans un coin. au-dedans un suicidinformaticien s’agrippe à une table il tente vainement de tapoter sur son clavier xanaxé intranquille" (Beurk, Le Salariat pue, Caméras animales, 2018, p. 37).

♦ "Petite vie
passée au simple" (p. 66).

"Fibrée à l’intérieur et lisse à l’extérieur" (p. 11) : la meilleure parade, non ?

"Des comédies, je mâche prudemment
le rose putride" (p. 45).

Le poète n’est-il pas celui qui "réside où la chose se dit moindre" ?  (Marie de Quatrebarbes, Gommage de tête, Éric Pesty éditeur).

Libr-événements

â–º Trois RV à ne pas manquer en mars à la Maison de la Poésie :

â–º Vendredi 2 mars à 18H, rencontre avec Arnaud Maïsetti pour sa biographie de Bernard-Marie Koltès (éditions de Minuit) au Coupe-Papier (19, rue de l’Odéon 75006 Paris).

â–º Jeudi 8 mars, lecture-projection de Virginie Gautier :

â–º Pour les 10 ans des éditions Publie.net, RV mardi 20 mars à 19H à la Médiathèque François Sagan :
8 rue Léon Schwartzenberg – 75010 Paris
Métro : Gare de l’Est, lignes 4, 5, 7 (Sortie 8 Bld de Magenta)
Bus : Gare de l’est, lignes 30, 31, 32, 35, 47

LECTURES ET PERFOMANCES
– Nadine Agostini
– Julien Boutonnier
– Virginie Gautier
– Fred Griot
– Anne Savelli
– Joachim Séné

4 février 2018

[News] News du dimanche

En ces premières NEWS de février, ne manquez pas l’Actu vue par Cuhel/Heirman ; le livre de la semaine : Beurk, Le Salariat pue… Et nos Libr-brèves : AOC, Festival Bruits de Langues…

L’actu vue par CUHEL/HEIRMAN

Grand Président sur son foudre perché
great talker great crooner débiteur d’homélie-mélo
veut rendre plus humaine la mondialisation

Plan A : obliger 120 000 fonctionnaires à partir volontairement de leur plein gré.

Plan B : réforme économique du lycée = – 20 000 postes.

 

Plan Q : les dominants prennent le droit d’homonculiser de leur plein gré les dominés.
Plombé le ministre X ?

Le livre de la semaine

Ruez-vous sur le livre de Beurk, Le Salariat pue, Caméras animales, février 2018, 84 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9520493-6-8.

Extrait : "tu peux te démonter, te pendre, te foutre la tête dans la gazinière, te balancer par la fenêtre, ça t’as droit possible, autorisé. ça fera de la place pour d’autres numéros de ton espèce. on peut te remplacer vite fait et pour moins cher. c’est pas ce qui manque les chômeurs, la chair à ordres, économies. merdef. death."

Libr-brèves

â–º Il faut vraiment essayer d’aller voir du côté du nouveau journal indépendant lancé par Sylvain BOURMEAU : AOC = Analyse Opinion Critique

â–º De l’humanité de l’humain dans les arts : du 5 au 7 février à Aix-en-Provence

Intervention de Colette Tron et Patrick Portella sur le thème "Le divers du monde, ou des poétiques et politiques de l’altérité", dans le cadre des journées thématiques organisées par le laboratoire PRISM/CNRS, l’Ecole supérieure d’art d’Aix, COMUE Paris Lumières Qu’est ce que l’humain ? Qui est-il ? Comment le rencontre-t-on ? Comment faire sa connaissance ? Les arts et les artistes peuvent-ils nous guider vers "l’humanité de l’humain" ? Peuvent-ils nous dire sa valeur, ses enjeux ?

â–º Du 5 au 7 février : Ne manquez pas le Festival Bruits de Langues organisé par l’Université de Poitiers !

 

23 juillet 2016

[Chroniques-livres] La révolution mutantiste est en marche

Après un premier manifeste collectif, Manifeste mutantiste [blog Mutantisme], voici le deuxième qu’on attendait, accompagné d’un volume de syntextes signé du seul Mathias Richard : cette simple présentation sera suivie d’une étude plus approfondie.

Mutantisme : patch 1.2, Caméras animales, 2016, 324 pages, 20 €, ISBN : 978-2-9520493-8-2 ; Mathias Richard, syn-t.ext, éditions Tituli, 2016, 248 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37365-049-5.

"Le travail poétique est un chemin qui peut nous mener à la connaissance de la réalité extérieure" (Mutantisme, p. 58).

Le postulat fondamental du mouvement : à la mutation anthropologique que nous sommes en train de vivre doit correspondre une révolution artistique à même de la comprendre et de l’accompagner. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le mutantisme s’inscrive en droite ligne des avant-gardes : recours au manifeste, éthique et esthétique de la rupture [voir « Pour un déclin du mot "roman" »]… sortie de la littérature, du style, de l’expressivité : "Je n’écris pas, je copie. Ma bouche ne veut pas parler" (56). Désormais, place aux protocoles d’une création plus ou moins collective.

Le mutantisme est un avant-gardisme qui se nourrit de nouveaux imaginaires (heroic fantasy, SF, jeux vidéos…). Ce qui ne l’empêche pas de s’ériger à l’encontre des dérives ultra modernistes : "le mutantisme : une nouvelle manière d’être inadapté à un univers qui est une gigantesque boule de négativité, une pyramide de désespoir"… L’alliance des contraires est du reste souvent recherchée : hommes / machines, animalité / technicité… [Cf. "Poéscience dans la Préhistoire électronique"];

Face au flux d’images et de discours qui constitue désormais notre monde, bon nombre d’écrivains jugent salutaires tous types de recyclage (cut up et échantillonnages divers) ; pour sa part, Mathias Richard a mis au point la technique du syntexte, au carrefour de la performance, de la poésie sonore, de la poésie multimedia… À vous de découvrir, Libr-lecteurs : pour avoir un très large aperçu de ce processus créatif, il suffit de taper dans le moteur de recherche ci-dessus (en haut, à droite) "amatemp" ou "syntexte".

29 janvier 2012

[News] News du dimanche

Sans oublier ceux annoncés les deux derniers dimanches, on ne manquera pas de noter les Libr-événements à venir sous huitaine (Courtoux et Bertin à Lille, concert parl# et soirée Distorsion à Paris, expo (C)rève à Strasbourg…) ; après un "Pleins feux" sur les dernières publications de La Fabrique, on découvrira ensuite une nouvelle rubrique, plus poétique que politique à proprement parler : Libr-campagne (Cuhel/Heirman)…

(more…)

28 novembre 2007

[texte] Mathias Richard : Prolégomènes mutagénétiques 1.0 [extrait]

Filed under: créations,recherches,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 16:37

  [Avec la sortie de la revue Carbone n°4, où on retrouvera un entretien avec Mathias Richard et François Richard qui a été réalisé originellement par Libr-critique, nous vous proposons de découvrir une création textuelle de Mathias Richard, issu de ses recherches littéraires.]

Prolégomènes mutagénétiques 1.0 [extrait]

Quelques premiers outils mutantistes : syntexte, scriptopsie, film mutantiste [synthsation], synthimage, sneepll, snepll, intercept

Syntexte [syn-t.ext] : signifie "texte synthétique", et n’est pas uniquement un jeu de mot lacanien avec saint texte, cela peut se dire et écrire de multiples manières significatives : syntex, syntexe, synt.exe, synt.exp, syn-t.ext. On peut aussi ajouter un g pour faire sy(g)n-t.ext, pour accentuer la dimension "signe", ou un h (synth.etc.) pour accentuer le côté synthétiseur.
T.ext, .exp, .exe, comme des extensions de fichiers correspondant à des logiciels d’extériorité, d’exploration, et d’exécution, l’extension .exe étant sans doute la plus puissante des extensions [naissance = vie.exe], évoquant la notion de texte perfor(m)atif (installant et déclenchant logiciels et programmes).

Il s’agit de condenser des dizaines de pages en quelques phrases : concentrer les résumés pour aboutir au niveau 2, faire ouvrir la porte secrète des pensées du cerveau ; résumer les résumés pour trouver de nouvelles idées, de nouvelles visions. Le mutantisme pourrait être un amoncellement de concentrats visiotextes, de concentrats psychiques synthétiques.

Le syntexte doit être comme un shoot : 5mn de lecture est l’idéal, 10mn maximum ; après l’impact se perd, l’on passe à un autre type de super-syntexte qui nécessite organisation et subdivisions.
Pour cela : écrire pendant plusieurs mois ; relire, tout couper sauf quelques mots qui semblent mériter d’être sauvés (aller droit au nec) ; puis assembler (la phase d’assemblage doit être effectuée, si possible, dans un état de légère transe épiphanique, avec une musique adéquate, très violente, très compliquée, très rapide).
A force de travailler sur des textes de toutes origines sur de longues périodes, on finit vraiment par voir tout cela comme de la matière, de la sculpture de langage pensée-sensation. Tous les textes du monde sont de la matière à sculpter. Tout le langage du monde est de la matière à compresser et sculpter. Comme une immense casse de voitures, où de nombreuses carcasses sont démantelées et compressées en un seul parallélépipède métallique, une seule sculpture compacte et chaotique à la fois, un chaos compact.

De l’intérêt du développement des techniques de concentrat et de syntextique
Le nombre d’œuvres produites dans ce monde s’accroît chaque jour. Avec le temps qui passe, les écrits s’accumulent, et même après un tri rigoureux, le nombre d’œuvres méritant le détour, le regard, méritant d’être connues et conservées, ce nombre d’oeuvres s’accroît, lentement, mais inéluctablement.
La population sur Terre augmente, et avec les progrès de l’alphabétisation et de l’éducation, la population d’humains produisant et pouvant produire des œuvres écrites augmente en proportion.
Le nombre d’œuvres sur Terre va augmenter au point que tout regard d’ensemble deviendra de plus en plus ardu, voire impossible.
En l’absence de technique d’ingestion accélérée des œuvres (ce qui, peut-être, ne saurait tarder, grâce à l’invention de puces miniaturisées pouvant stocker des informations dans le cerveau), le temps de prise de connaissance des oeuvres importantes du patrimoine de l’humanité va et ira sans cesse croissant. Il suffit de considérer le nombre et la qualité des œuvres du 20e siècle : on ne peut faire l’économie de leur connaissance, pas plus que l’on peut faire l’économie de la connaissance des œuvres des siècles précédents. Il en sera de même pour le 21e siècle et les siècles suivants : même avec des zones désertiques, des périodes creuses, la fécondité reste la règle, sur la durée, et ce siècle produira son lot d’œuvres significatives qui ira s’additionner à celles des siècles et millénaires précédents, au point qu’il sera de plus en plus difficile pour un nouveau-venu de comprendre et assimiler l’ensemble, pour être un humain mis à jour et conscient du point historico-spatio-temporel où il se trouve.

Le Chinois comprennent particulièrement bien ce problème : leur écriture est si complexe, qu’il faut en moyenne à chaque Chinois plusieurs années de plus, par rapport aux autres civilisations, pour maîtriser leur idiome. Il va s’avérer crucial pour eux de trouver une technique de synthèse et de simplification de leur écriture. (Les Turcs sont par exemple exemplaires en la matière, avec la réforme de leur langue.)

Devant cette situation d’inflation généralisée et durable du nombre d’œuvres, il peut être intéressant de considérer une autre manière de produire des œuvres : faire très court, en utilisant les techniques mêlées de la condensation, du résumé et du cut-up : qu’une page condense, sans pertes, 30 pages d’images et de pensées. Selon le roman de science-fiction Babel 17, le langage condensé, compressé, serait l’arme absolue. Sans aller jusque là, nous pensons que l’humanité aurait à gagner à étudier cette voie, et il me semble que d’un point de vue littéraire cette voie n’a pas été pleinement explorée. [Attention nous avons pleinement conscience d’autres voies basées sur la répétition, l’amplification, le développement, etc.].

Quelques exemples

Les livres Caméras Animales (Raison basse, Crevard, Danse-fiction, Vitriol, excepté Musiques de la révolte maudite) sont des syntextes : chacun d’eux a été conçu avec l’auteur à partir de plusieurs œuvres de l’auteur, d’un volume à chaque fois environ 3 à 30 fois plus important que le livre final. Chacun de ces livres est donc un moyen d’en savoir beaucoup plus sur chaque auteur et son œuvre qu’un livre classique. Par exemple, 15000 mails sur des années des listes [compost_23] et [cucuclan] ont été syntexés en 51 pages dans Raison basse.
Quelques autres exemples de tentatives de langage concentré à partir de grandes quantités de texte : Réplicants (7 syntextes) ; examiner possibilité que certains textes existants (de François Richard par exemple) soient des syntextes.

Langage français plus compact et rapide

En français, nombre de petits mots dans une phrase ne sont pas pleinement nécessaires à la construction du sens (ils jouent un rôle de consolidation et réaffirmation du sens) et peuvent en de nombreux cas être supprimés, produisant ainsi des effets d’accélération de lecture et d’ingestion de données, et ceci sans avoir recours au langage sms ou sténo. Ainsi par exemple "je suis français" peut être transformé sans dommage en "suis français", ou "je vais à la pharmacie" en "vais pharmacie". Le but est d’inventer des codes plus rapides, tout en restant fluide et aisément compréhensible (éviter syndrome Guyotat-Le-Livre, le point où la compression n’est plus compréhensible (même si l’on peut voir ça comme une très belle partition musicale)).
Donner exemples de ce type d’accélération dans Machine dans tête et Réplicants.

Scriptopsie : condensé d’esprit, polaroïd de crâne, archivage compacté de données mentales, prélèvement d’échantillons de langage-texte. La scriptopsie est à la pensée ce que l’autopsie est au corps, ou la boîte noire à un avion. Elle peut être produite avec la technique du syntexte.

"Des fragments de cette conscience peuvent et pourront être transférés dans d’autres corps, par l’opération de la lecture de ses scriptopsies."

Pourquoi la scriptopsie ?
La littérature n’est pas qu’un générateur de fictions, d’"histoires", de scénarios, même si beaucoup la cantonnent à ça, ce qui la tue. Cette spécialisation la tue, car le cinéma et le virtuel font ça mieux qu’elle, avec plus de moyens sensoriels, de puissance technique, de suggestion.
Ce qui sauvera ce qu’on appelle la littérature est qu’elle peut être un relevé sismique des pensées, des états nerveux, des pulsions humaines : un moyen de connaissance. Son intérêt est autant littéraire que scientifique. Elle constitue un moyen biotechnologique de témoignage et connaissance du vivant, de la pensée humaine sous forme langage.
Issue de la théologie, la littérature devient ainsi une subdivision de la neurobiologie.
Nous faisons cette proposition. La littérature est une subdivision de la neurobiologie : l’exploration de la conscience a des fins de compréhension de l’humain et de l’univers.
Ou plutôt, dans notre volonté de puissance-poésie [la vodpoïssance], nous aimerions cancériser, gangrener la neurobiologie jusqu’à en faire une subdivision esclave de la littérature. Les écrivains, les poètes, sont des savants fous et sont leurs propres cobayes.

Film mutantiste [synthsation] : application du syntexte à la vidéo : comprimages, film d’information accélérée, entre la vidéo et le diaporama, vortex filmique protéiforme : prendre pour exemple les images stroboscopiques du clip de Den Harrow "Future brain" [1:46-2:03 ; 2:54-3:10] (1984, clip visionnaire quant à ce qui sera plus tard l’afflux d’informations Web) ; le film mutantiste est un magma concentré de données, de signes, sur le monde et sur l’humain (plusieurs options : a/ défilement d’images rapide mais pas trop, restant au-dessus du subliminal ; b/ film d’images subliminales, si rapides qu’on ne "voit" rien, sinon une forme mouvante), un magma à vocation éducative.
Les images défilant à toute vitesse constituent un archétype de vision en état de conscience modifiée, comme en témoignent certaines visions sous transe, ou certaines visions-EMI (expérience de mort imminente), ou certains états oniriques rares. Jérémy Narby décrit ainsi une vision sous ayahuasca (il parle d’une "télévision de la forêt", avec une dimension de connaissance) :

"Je me mis à vomir des couleurs et quittai mon corps pour voler au-dessus de la Terre. Je vis des images défiler à une vitesse ahurissante, par exemple les nervures d’une main humaine alternant avec les nervures d’une feuille végétale. Les visions défilaient sans relâche, je ne pouvais les retenir toutes. »

Ou encore : "Je voyais des images kaléidoscopiques devant mes yeux. Des images inondaient ma tête. Dans mes notes, je les décris comme "inhabituelles ou effrayantes : un agouti qui montre ses dents et dont la bouche est ensanglantée, des serpents multicolores, très brillants et scintillants, un policier qui me fait des problèmes, mon père qui me regarde d’un air soucieux"… Je vole dans les airs, des centaines de mètres au-dessus de la terre, et, regardant en bas, je vois une planète toute blanche. Je ne vois plus que des images confuses, dont certaines à contenu érotique, comme un femme avec vingt seins ! Je vois une feuille verte, avec ses nervures, puis une main humaine, avec les siennes, et ainsi de suite sans relâche. C’est impossible de se souvenir de tout."

Ces visions indiquent une direction à prendre pour le film mutantiste (un stroboscopisme encyclopédique).


Synthimage :
puzzle de la réalité. Application du syntexte à l’image. Cf. certains collages de Stéphanie Sautenet, François Richard, réalisés à partir de centaines voire milliers d’images découpées en petits fragments et assemblés en synthillement [partie à développer ; réfléchir également à l’équivalent sonore, l’intérêt, la pertinence (ou non) et la possibilité d’un équivalent sonore au syntexte]. Image composée à plusieurs échelles (macro- et micro-, voire nano- si technologiquement possible).

Sneepl, snepll (cartographies psychiques, sensorielles, nerveuses) : les sneepl sont les "sentiments non encore exprimés par le langage", et les snepll les "sentiments nouvellement exprimés par le langage".
Traquer, identifier, sculpter et exprimer des sneepll devrait être l’objectif n°1 de l’écrivant(e) mutantiste, l’un de ses objectifs suprêmes.
Et, pour cela, il doit plonger dans la multiplicité.

Exemple de sneepll :
"On rêve de devenir robot pour échapper à la douleur d’être humain, mais quand un matin on s’éveille enfin robot, on s’aperçoit trop tard que l’on ne savait rien de la douleur." (Anaérobiose, 2002)

La notion existante la plus proche est peut-être celle du percept deleuzien.
Percept = complexe d’états nerveux, ensemble de sensations, qui survivent à celui qui les ressent et exprime (écrit, peint, etc.). Souvent, les écrivants écrivent pour exprimer des percepts.

Un snepll célèbre : la madeleine de Proust.

Un snepll est la première occurrence d’une idée, d’un percept ou d’un concept, dans l’histoire connue des écrits.
Un travail d’érudition peut invalider ou valider des snepll. On peut découvrir qu’une idée de 1952, que l’on croyait un snepll, fut en fait déjà exprimée en 1825. En cas c’est l’occurrence de 1825 qui constitue le snepll. Un snepll peut être une phrase ou tenir en plusieurs pages.
Chaque snepll vit ainsi sous l’épée de Damoclès d’une mise à jour, d’une découverte, produite par les archéologues des sentiments humains écrits.


Intercept (notion d’) :
quand un concept est intercepté par un affect, et vice-versa, quand un affect est intercepté par un concept.

12 juin 2007

[NEWS] Lectures pour la sortie de Raison basse, le 16 juin

raison_basse.jpgSamedi 16 juin 2007, à 19h30, Galerie Mycroft, lectures pour la sortie de Raison basse aux éditions Cameras Animales, avec :
Nikola Akileus,  Philippe Boisnard, Elie Delamare-Deboutteville, Pierre Escot, HC Jones, Gilles Maté, Joachim Montessuis, Ner, Didier Ober, Tristan Ranx, François Richard, Mathias Richard, Christophe Siébert, Charles Simon, Denis Soubieux, Thierry Théolier.
[lire l’entretien avec François et Mathias Richard]
[lire la présentation du livre]

7 juin 2007

[ENTRETIEN] Mathias & François Richard, à propos de Raison Basse

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 9:09

raison_basse.jpg[Mathias et François Richard dirigent la maison d’édition Caméras Animales, dont nous avons déjà parlé à propos du livre de Thierry Théolier Crevard baise Sollers. Ils viennent de publier Raison basse, que nous avons déjà présenté sur Libr-critique [ici]. Cet entretien tente de montrer certains enjeux littéraires et critiques de ce livre collectif [30 auteurs], qui entrecroise une diversité d’expériences littéraires.]

1/ De quelle manière vous est venue l’idée d’explorer les variations possibles de l’écriture en rapport aux variations psychiques humaines ?
François : Je crois qu’il y a deux niveaux de réponse : par rapport à la création des éditions Caméras Animales, et par rapport à la nouveauté en particulier, Raison basse.
Pour la création des éditions, je ne sais pas si on peut appeler « une idée » quelque chose d’aussi viscéral. C’était une envie qui ressemblait fort à un besoin. Quelque chose qui semble être arrivé dans l’ordre des choses. En 2003 cela faisait des années que Mathias et moi, après avoir pris des chemins de traverse différents à partir de l’adolescence, cheminions parallèlement dans les recoins sombres de la vie créative du pays, du côté des musiciens et du côté de ceux qui écrivent. C’était aussi bien sûr les années d’initiation, et les années où nous sommes chacun rentrés dans nos voix d’écriture propres (la mienne, au début, était influencée par celle de Mathias, que je suivais lointainement, qui me fit entrer dans l’immensité de l’univers lecteur), des voix qui pour nous deux avaient le point commun d’être très sismogrammiques, très différentes tant d’aspects mais tendant toutes deux spontanément vers une pulsation des entrailles, tractile et ductile en séquences inconnues, laquelle nous est apparue a posteriori, intuitivement, comme la marque d’une voix de vérité nue transconsciente. Impossible de dialectiser davantage quelles traces sont d’elle et quelles traces ne sont pas d’elle, ce que nous savons, c’est que lorsque nous la rencontrons nous la reconnaissons, nous nous reconnaissons sous d’autres visages. Sa particularité est d’être insituable, de se développer sous tous les modes connus et possibles. Elle est l’adn de l’intensité térébrante, de la mise en abyme soudaine du corpus.
Notre projet d’éditions, c’est de montrer la pluralité et la dissemblance apparente des corps porteurs de cette trace, et de dégager en même temps l’essence magmatique commune.
Le projet de Raison basse, c’est de condenser le projet des éditions en un seul livre, une conjugaison à tous les corps, à tous les états et humeurs de son infrascience, « vision de paysage de voix en reliefs, prises d’airs et plongées en profondeur, en fondu-enchaîné ».
Mathias : L’espèce humaine a exploré les terres, les mers, le ciel, et attendant de pouvoir mieux explorer le cosmos (comme beaucoup j’attends de pouvoir voyager dans l’espace), nous explorons les pensées, les subjectivités. C’est notre « Go, West ! » intérieur, notre bois sacré, notre mystère à percer et notre « toujours plus loin ».
Pour paraphraser Punish Yourself, si l’avant-garde est morte alors nous sommes les zombies ! D’ailleurs certains, comme Charles Pennequin, explorent brillamment l’écriture-zombie.
Et qui dit zombie dit vaudou.
Et qui dit vaudou dit sacré, créolisation, magie, doubles en soi, mort, vie jusque dans la mort, résistance à l’oppression par déplacement et subversion de codes inculqués, langues mêlées, recréées, rituels, transe, rétablissement impossible d’une tradition coupée (détruite) par la violence du monde (en l’occurrence la traite et l’esclavage), mais portée par la vitalité du sacré, bref, hybridation, mutation.
Qui dit zombie dit aussi machine, machinisme, robot, androïde. Et non loin du zombie gît métonymiquement la figure du vampire.
Ce n’est pas un hasard si les figures privilégiées de ce que j’appelle le « mutantisme » sont le robot, le golem, le mutant, l’androïde, le métamorphe, l’alien, l’extra-terrestre, le mal-formé, le surdoué, l’inadapté, le freak, le monstre, le super-héros/vilain, le réplicant, le cyborg, l’ordinateur, la bête, les différents règnes vivants (animal, végétal, fongique, bactériologique… bientôt informatique, peut-être), le vampire, le lycanthrope, le zombie, le caméléon, l’hybride, le frankenstein, le cobaye. Toutes formes expérimentant des sèmes différentiels, par soustraction, addition, mélange, émulsion, réaction, cristallisation de devenirs contemporains.
Au moins autant que le résultat, au moins autant que la résolution en une figure, ce qui m’intéresse est le processus, l’anomalie, le différentiel d’un point à l’autre, l’« entre » (le santre : l’antre, le ventre, l’entre et le centre) et le « vers » (nexus : l’Entre des Vers (rires)). On peut imaginer 2 directions parmi les Å“uvres mutantistes : l’œuvre hétérogène dans laquelle on voit la mutation opérer à l’intérieur de l’œuvre (Å“uvre en plusieurs temps), et l’œuvre-bloc issue de la mutation.
L’un de nos mots-clé, effectivement, est l’exploration. La volonté d’exploration du possible, de l’exprimable, du pensable, du dicible, du sensible, du pensible, du poussable, du langageable. La connaissance comme plaisir pur ; et la lectriture, la lecture-écriture, comme moyen/outil de connaissance, de voyage, de traversée. (Ces activités me font entrevoir l’étendue de l’intelligence possible, et la faiblesse de mon cerveau.) L’exploration de tous les angles possibles, la connaissance de l’humain, du non-humain, de la pensée possible, de toutes les formes de pensée possible, a toujours été un aspect de la littérature (le dérèglement de tous les sens de Rimbaud, par exemple), c’est ce qui la sauvera de tout. La littérature n’est pas qu’un générateur de fictions, d’« histoires », de scénarios, même si beaucoup la cantonnent à ça, ce qui la tue. Cette spécialisation la tue, car le cinéma (et bientôt le virtuel) fait ça mieux qu’elle, avec plus de moyens, de puissance.
Ce qui sauvera ce qu’on appelle la littérature est qu’elle peut être un relevé sismique des pensées, des états nerveux, des pulsions humaines : un moyen de connaissance. Son intérêt est autant littéraire que scientifique. Elle constitue un moyen biotechnologique de témoignage et connaissance du vivant, de la pensée humaine sous forme langage.
Issue de la théologie, la littérature devient ainsi une subdivision de la neurobiologie.

26 avril 2007

[Livre] Raison basse, anthologie coor. par François et Mathias Richard

raison_basse.jpgRaison basse, coll., éditions Caméras Animales, 254 p. ISBN : 2-9520493-5-1, 16 €.
[site des éditions]
[commander le livre]
avec : Nikola Akileus, Manuel Aubert, Ariane Bart, Philippe Boisnard, Khalil Boughali, Lucille Calmel, Pierre Charbonneau, Raphaël Charpentié, Sylvain Courtoux, Elie Delamare-Deboutteville, Pierre Escot, Fapeyla, Guillaume Fayard, Daniel Giraud, H.C. Jones, Ly Thanh Tiên, Gilles Maté, Joachim Montessuis, neR, Didier Ober, Charles Pennequin, Tristan Ranx, Maurice Regnaut, François Richard, Mathias Richard, S/U/N, Stéphanie Sautenet, Christophe Siébert, Charles Simon, Denis Soubieux, Thierry Théolier

4ème de couverture :
Anthologie déviante
Raison basse est un syntexte*, une compilation de shoots de pensée soigneusement sélectionnés, et assemblés en un vortexte filmique protéiforme.
Amoncellement, jonction, grouillement de Déviants, anthologie ultra-subjective (incomplète), Raison basse est un plan ne correspondant pas aux chapelles existantes de la littérature. Il réunit 30 auteurs très différents (net-écriture, lettrisme, hyperlittéralité, beat generation, « classiques », et surtout : inclassables), dans un effort de cristallisation du meilleur des écritures contemporaines, de rassemblement des forces éparses de la poésie, de la littérature, d’en accorder les singularités ; dans un effort de recomposer une avant-garde, ou, du moins, de recomposer, de proposer, ce qui peut-être aujourd’hui manque le plus : un nous.

Mort, ou dissolution et évolution, des genres connus
Issu d’une passion et d’un rejet absolus, Raison basse participe d’un terreau pour une création et pensée libres, dégagées du formatage de genres littéraires périmés depuis longtemps.
Aux racines des courts-circuits, l’écriture rampe. Caméras Animales privilégie la notion d’écriture à la notion de genre, et par Raison basse souhaite définitivement entériner la mort de genres littéraires périmés depuis longtemps.

Pour une littérature mutantiste
Caméras Animales est une cellule de recherche sur les devenirs-multiples de l’écriture.
Raison basse explore la lycanthropie, le mutantisme à l’Å“uvre dans l’écriture, sa reptation-alien, sa capacité à évoluer dans tous les sens par torsions et bonds psychiques. Chacune des pages de ce livre est issue d’une singularité à vif qui s’engouffre dans la brèche d’une forme, d’une pensée, d’une perspective, d’une ligne de traversée, dont elle pousse et exploite les possibilités au maximum. Nous militons pour les émotions étranges, la psychodiversité. Pas d’esthétique uniformisée mais des singularités qui plongent au fond de leurs logiques dissemblables (dont l’aventure, la prise de risque, elle, est commune). La révolte, le saut, ne se trouvent pas dans une Révolution momentanément impossible, reportée sine die par l’hostilité du monde, mais dans des faisceaux de mutations audacieuses, désespérées et fécondes.

Bref, pour qui sait dé-lire, ceci est à vocation explose-tête ultime.

Cam_An 2007

[* ou syn-t.ext, ou syn-t.exp, ou syn-t.exe, ou syntex]

Premières impressions :
Les éditions Cameras Animales ont montré depuis leur création, à quel point, loin de toute littérature facile, de fast-reading, ou de publication d’easy-writing, ils s’attachaient à chercher, publier et défendre des littératures minoritaires, littératures parallèles. Cette exigence ne provenant aucunement d’une lubie, mais étant liée au parcours des deux éditeurs, car en effet avant de devenir éditeurs, Mathias Richard et François Richard sont d’abord écrivains, oeuvrant en liaison avec les expériences littéraires qui s’échappent de l’édition conventionnelle. On peut ici rappeler l’exigence du travail de Français Richard, exigence qu’il m’a été offert d’apercevoir dès les années 2000-2001, à partir de manuscrits qu’il m’a permis de lire, exigence qui a abouti à la publication chez Voixéditions de Vie sans mort, texte portant en lui la prolifération d’une pensée en crise tétanique d’existence.
Avec Raison basse, ils poursuivent en un certain sens le travail commencé avec la publication de Crevard baise Sollers de Thierry Théolier, livre auquel j’avais consacré une chronique vidéo [ici]. Avec le livre de Thth, ils indiquaient comment à partir d’un flux de listes de diffusion, de textes écrits sur blog ou sites, pouvait se créer un univers littéraire particulier proposant de nouvelles problématiques tant au niveau de l’écriture que de la lecture. Avec Raison basse, d’emblée, ils l’expriment, nous faisons face à un syntexte « compilation de shoots de pensée » qu’ils saisissent dans des flux de productions divers : aussi bien à partir de listes de diffusions [cu_cu_clan, compost] que de manuscrits non publiés, que d’expériences littéraires publiées sur site.
Le but d’un tel ouvrage, s’il est bien de créer une forme dynamique évolutive qui traverse l’ensemble du livre, toutefois, il tend aussi, et surtout à montrer les possibles mutations de la pensée/écriture en contact du monde, en contact d’autrui, en contact avec elle-même. Au lieu de tendre vers la réduction des possibles selon les normes de la communication et de ses principes historico-culturelles et économiques, cette anthologie propose des gestes de pensée qui, s’ils ne prétendent pour eux-mêmes à aucune authenticité, cependant se proposent comme des expériences possibles de la pensée, bien souvent évacuées d’emblée des milieux éditoriaux, et donc de la visibilité.
[Cette présentation générale sera suivie d’une chronique et d’un entretien avec les deux éditeurs.]

23 octobre 2005

[Livre] Crevard [baises-sollers]

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Editions Cameras Animales

190 pages , ISBN : 2-9520493-4-3, 16 €

commander par internet

ou par chèque : Caméras Animales / 4 rue Victor Grossein / 37000 Tours (chèque à l’oordre de Caméras Animales)

Voir l’émission vidéopodcastée consacrée à THTH : [la littérature au réveil]

4ème de couverture :

crevard.jpg“REVARDS VS CREVURES : LA BOMBE TH
Soudain il y eut un trou noir qui s’est connecté et ce trou noir, c’était le web.
Un Intrus à l’intérieur de moi me lance des messages en morse… Il me dit : “Casse-les tous…”
Ma dernière échappatoire… Créer le site des casseurs2hype et enrôler les meilleurs casseurs…
Nous sommes le premier groupe punk sans instruments.
En juillet 2002, Thierry Théolier fonde le Syndicat du Hype, dont l’objectif est d’infiltrer les soirées « hype » et les open bars (« O.B. »), et parfois d’y produire un certain bordel, cherchant à court-circuiter par une méga-cuite générale un système basé sur l’envie, la séparation, la rétention et l’exclusion.
THTH porte son action sur deux terrains : le territoire de P.A.R.I.S., où il multiplie les incrustes et apparitions, et la toile de l’Internet où il crée une nébuleuse tentaculaire de sites, blogs et mailing listes (dont le site des Casseurs2hype et le Blackblog). Programme de hack culturel intuitif et libérateur, le SDH prend tout son sens dans cette interaction entre le Web et la topographie parisienne, qu’il appelle à se réapproprier.
Plus qu’un mouvement festif, au-delà de son aile open-bariste, le SDH est un mouvement poétique, à la jonction de l’imaginaire et du communautaire, une œuvre collective interactive proliférante d’écritures et d’images, rendue possible par la technologie Internet. Et il a l’immense avantage sur ceux qui l’ont précédé d’être immédiatement opératoire.
Transfert contre-nature du Web vers le papier, écrit au jour le jour depuis la création du SDH, CREVARD est le manifeste de cette langue chaotique et vivante issue de la liberté que donne la Toile, et c’est, surtout, une bombe d’énergie mentale, un retour du refoulé rock’n’roll, le miroir dignement monstrueux donné à une époque monstrueuse par son Frankenstein cyberpunkpostmondain : THTH.
Egocentrique partageur, « hyperlien humain » (reliant les personnes les plus improbables), mystique de la hype, des jeux vidéo et des O.B., pirate mondain et pirate médiatique (s’incrustant tant dans les soirées sélect que sur les pages de journaux en tout genre), casseur ultime mélancolique et roi fainéant nu des crevards de la hype, harangueur péteur de plombs s’abîmant en cascades d’accusations virales, toujours dans l’indécision casseur/sucker, dehors/dedans (en être ou ne pas en être), prophète de l’hypocalypse, THTH est, peut-être, « le pire de l’époque », l’aliéné-même (Internet pour Interné et la HyPe pour Hôpital Psychiatrique), mais c’est un aliéné qui se tape la tête contre les murs.
Somme fracassée d’invectives à la syntaxe précipitée (voire hasardeuse), d’aphorismes, de plagiats, de lexiques inventés, de cut-ups, de règlements de compte, crises de nerf et reports de soirées, de poèmes de merde en novlangue de nerd, d’imprécations en abré(dé)viations SMS, l’écriture de Théolier, jetée sur le Net sans un regard en arrière (discipline du « spamouraï »), semble répondre à cet appel de Foucault :
« Quand est-ce que je me mettrai à écrire sans qu’écrire soit « de l’écriture » ? Sans cette espèce de solennité qui sent l’huile. Je voudrais échapper à cette activité enfermée, solennelle, repliée sur soi qui est pour moi l’activité de mettre des mots sur le papier. J’aimerais que l’écriture soit un truc qui passe, qu’on jette comme ça, qu’on écrit sur un coin de table, qu’on donne, qui circule, qui aurait pu être un tract, une affiche, un fragment de film, un discours public, n’importe quoi… Je rêve d’une écriture discontinue, qui ne s’apercevrait pas qu’elle est une écriture, qui se servirait du papier blanc, ou de la machine, ou du porte-plume, ou du clavier, comme ça, au milieu de tas d’autres choses qui pourraient être le pinceau ou la caméra. Tout ça passant très rapidement de l’un à l’autre, une sorte de fébrilité et de chaos. »
De l’obsession du refus du littéraire naît, malgré tout, quelque chose, un style, un langage personnel, un amas de vitesses et d’intensités surgies du chaos, une musique lunatique qui est un appel à l’expérience immédiate et à la communauté.
CREVARD [baise-sollers], ou quand la haine de la littérature mène à la littérature la plus brute, la plus urgente, la plus nécessaire.”

Richard Mathias

Premières impressions : Nous avons vu THTH lors de l’une de ses premières lectures (22 octobre Les voûtes, 10 ans de La Femelle du Requin). Texte dynamique, rythmr endiablé, même si persistait un jeu de trop pour une lecture, et des pauses qui ressemblaient plus à des hésitations que des tensions. Mais on ne refait pas les K$$eurs de HYPE. Au-delà du phénomène médiatique qui accompagne la sortie de ce livre et d’autre part les éloges convenues que tous les hypeux associent à cette écriture, nous interrogerons dans notre future chronique la question de l’émergence de cette écriture. Car assurément, comme cela a été souligné lors du colloque sur la littérature et internet au CIPM (1er octobre 2005), il y a bien l’émergence de nouvelles littéralités, qui sont liées à la technologie et ses procédures de diffusion.

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