Carbone n°4, CONTAMINATIONS, éditions Le mort qui trompe, 124 p. ISSN : 1953-681X // ISBN : 978-2-916502-05-2 // Prix : 8 €. [site des éditions]
29 novembre 2007
[revue] Carbone n°4
28 novembre 2007
[texte] Mathias Richard : Prolégomènes mutagénétiques 1.0 [extrait]
[Avec la sortie de la revue Carbone n°4, où on retrouvera un entretien avec Mathias Richard et François Richard qui a été réalisé originellement par Libr-critique, nous vous proposons de découvrir une création textuelle de Mathias Richard, issu de ses recherches littéraires.]
Prolégomènes mutagénétiques 1.0 [extrait]
Quelques premiers outils mutantistes : syntexte, scriptopsie, film mutantiste [synthsation], synthimage, sneepll, snepll, intercept
Syntexte [syn-t.ext] : signifie "texte synthétique", et n’est pas uniquement un jeu de mot lacanien avec saint texte, cela peut se dire et écrire de multiples manières significatives : syntex, syntexe, synt.exe, synt.exp, syn-t.ext. On peut aussi ajouter un g pour faire sy(g)n-t.ext, pour accentuer la dimension "signe", ou un h (synth.etc.) pour accentuer le côté synthétiseur.
T.ext, .exp, .exe, comme des extensions de fichiers correspondant à des logiciels d’extériorité, d’exploration, et d’exécution, l’extension .exe étant sans doute la plus puissante des extensions [naissance = vie.exe], évoquant la notion de texte perfor(m)atif (installant et déclenchant logiciels et programmes).
Il s’agit de condenser des dizaines de pages en quelques phrases : concentrer les résumés pour aboutir au niveau 2, faire ouvrir la porte secrète des pensées du cerveau ; résumer les résumés pour trouver de nouvelles idées, de nouvelles visions. Le mutantisme pourrait être un amoncellement de concentrats visiotextes, de concentrats psychiques synthétiques.
Le syntexte doit être comme un shoot : 5mn de lecture est l’idéal, 10mn maximum ; après l’impact se perd, l’on passe à un autre type de super-syntexte qui nécessite organisation et subdivisions.
Pour cela : écrire pendant plusieurs mois ; relire, tout couper sauf quelques mots qui semblent mériter d’être sauvés (aller droit au nec) ; puis assembler (la phase d’assemblage doit être effectuée, si possible, dans un état de légère transe épiphanique, avec une musique adéquate, très violente, très compliquée, très rapide).
A force de travailler sur des textes de toutes origines sur de longues périodes, on finit vraiment par voir tout cela comme de la matière, de la sculpture de langage pensée-sensation. Tous les textes du monde sont de la matière à sculpter. Tout le langage du monde est de la matière à compresser et sculpter. Comme une immense casse de voitures, où de nombreuses carcasses sont démantelées et compressées en un seul parallélépipède métallique, une seule sculpture compacte et chaotique à la fois, un chaos compact.
De l’intérêt du développement des techniques de concentrat et de syntextique
Le nombre d’œuvres produites dans ce monde s’accroît chaque jour. Avec le temps qui passe, les écrits s’accumulent, et même après un tri rigoureux, le nombre d’œuvres méritant le détour, le regard, méritant d’être connues et conservées, ce nombre d’oeuvres s’accroît, lentement, mais inéluctablement.
La population sur Terre augmente, et avec les progrès de l’alphabétisation et de l’éducation, la population d’humains produisant et pouvant produire des œuvres écrites augmente en proportion.
Le nombre d’œuvres sur Terre va augmenter au point que tout regard d’ensemble deviendra de plus en plus ardu, voire impossible.
En l’absence de technique d’ingestion accélérée des œuvres (ce qui, peut-être, ne saurait tarder, grâce à l’invention de puces miniaturisées pouvant stocker des informations dans le cerveau), le temps de prise de connaissance des oeuvres importantes du patrimoine de l’humanité va et ira sans cesse croissant. Il suffit de considérer le nombre et la qualité des œuvres du 20e siècle : on ne peut faire l’économie de leur connaissance, pas plus que l’on peut faire l’économie de la connaissance des œuvres des siècles précédents. Il en sera de même pour le 21e siècle et les siècles suivants : même avec des zones désertiques, des périodes creuses, la fécondité reste la règle, sur la durée, et ce siècle produira son lot d’œuvres significatives qui ira s’additionner à celles des siècles et millénaires précédents, au point qu’il sera de plus en plus difficile pour un nouveau-venu de comprendre et assimiler l’ensemble, pour être un humain mis à jour et conscient du point historico-spatio-temporel où il se trouve.
Le Chinois comprennent particulièrement bien ce problème : leur écriture est si complexe, qu’il faut en moyenne à chaque Chinois plusieurs années de plus, par rapport aux autres civilisations, pour maîtriser leur idiome. Il va s’avérer crucial pour eux de trouver une technique de synthèse et de simplification de leur écriture. (Les Turcs sont par exemple exemplaires en la matière, avec la réforme de leur langue.)
Devant cette situation d’inflation généralisée et durable du nombre d’œuvres, il peut être intéressant de considérer une autre manière de produire des œuvres : faire très court, en utilisant les techniques mêlées de la condensation, du résumé et du cut-up : qu’une page condense, sans pertes, 30 pages d’images et de pensées. Selon le roman de science-fiction Babel 17, le langage condensé, compressé, serait l’arme absolue. Sans aller jusque là, nous pensons que l’humanité aurait à gagner à étudier cette voie, et il me semble que d’un point de vue littéraire cette voie n’a pas été pleinement explorée. [Attention nous avons pleinement conscience d’autres voies basées sur la répétition, l’amplification, le développement, etc.].
Quelques exemples
Les livres Caméras Animales (Raison basse, Crevard, Danse-fiction, Vitriol, excepté Musiques de la révolte maudite) sont des syntextes : chacun d’eux a été conçu avec l’auteur à partir de plusieurs œuvres de l’auteur, d’un volume à chaque fois environ 3 à 30 fois plus important que le livre final. Chacun de ces livres est donc un moyen d’en savoir beaucoup plus sur chaque auteur et son œuvre qu’un livre classique. Par exemple, 15000 mails sur des années des listes [compost_23] et [cucuclan] ont été syntexés en 51 pages dans Raison basse.
Quelques autres exemples de tentatives de langage concentré à partir de grandes quantités de texte : Réplicants (7 syntextes) ; examiner possibilité que certains textes existants (de François Richard par exemple) soient des syntextes.
Langage français plus compact et rapide
En français, nombre de petits mots dans une phrase ne sont pas pleinement nécessaires à la construction du sens (ils jouent un rôle de consolidation et réaffirmation du sens) et peuvent en de nombreux cas être supprimés, produisant ainsi des effets d’accélération de lecture et d’ingestion de données, et ceci sans avoir recours au langage sms ou sténo. Ainsi par exemple "je suis français" peut être transformé sans dommage en "suis français", ou "je vais à la pharmacie" en "vais pharmacie". Le but est d’inventer des codes plus rapides, tout en restant fluide et aisément compréhensible (éviter syndrome Guyotat-Le-Livre, le point où la compression n’est plus compréhensible (même si l’on peut voir ça comme une très belle partition musicale)).
Donner exemples de ce type d’accélération dans Machine dans tête et Réplicants.
Scriptopsie : condensé d’esprit, polaroïd de crâne, archivage compacté de données mentales, prélèvement d’échantillons de langage-texte. La scriptopsie est à la pensée ce que l’autopsie est au corps, ou la boîte noire à un avion. Elle peut être produite avec la technique du syntexte.
"Des fragments de cette conscience peuvent et pourront être transférés dans d’autres corps, par l’opération de la lecture de ses scriptopsies."
Pourquoi la scriptopsie ?
La littérature n’est pas qu’un générateur de fictions, d’"histoires", de scénarios, même si beaucoup la cantonnent à ça, ce qui la tue. Cette spécialisation la tue, car le cinéma et le virtuel font ça mieux qu’elle, avec plus de moyens sensoriels, de puissance technique, de suggestion.
Ce qui sauvera ce qu’on appelle la littérature est qu’elle peut être un relevé sismique des pensées, des états nerveux, des pulsions humaines : un moyen de connaissance. Son intérêt est autant littéraire que scientifique. Elle constitue un moyen biotechnologique de témoignage et connaissance du vivant, de la pensée humaine sous forme langage.
Issue de la théologie, la littérature devient ainsi une subdivision de la neurobiologie.
Nous faisons cette proposition. La littérature est une subdivision de la neurobiologie : l’exploration de la conscience a des fins de compréhension de l’humain et de l’univers.
Ou plutôt, dans notre volonté de puissance-poésie [la vodpoïssance], nous aimerions cancériser, gangrener la neurobiologie jusqu’à en faire une subdivision esclave de la littérature. Les écrivains, les poètes, sont des savants fous et sont leurs propres cobayes.
Film mutantiste [synthsation] : application du syntexte à la vidéo : comprimages, film d’information accélérée, entre la vidéo et le diaporama, vortex filmique protéiforme : prendre pour exemple les images stroboscopiques du clip de Den Harrow "Future brain" [1:46-2:03 ; 2:54-3:10] (1984, clip visionnaire quant à ce qui sera plus tard l’afflux d’informations Web) ; le film mutantiste est un magma concentré de données, de signes, sur le monde et sur l’humain (plusieurs options : a/ défilement d’images rapide mais pas trop, restant au-dessus du subliminal ; b/ film d’images subliminales, si rapides qu’on ne "voit" rien, sinon une forme mouvante), un magma à vocation éducative.
Les images défilant à toute vitesse constituent un archétype de vision en état de conscience modifiée, comme en témoignent certaines visions sous transe, ou certaines visions-EMI (expérience de mort imminente), ou certains états oniriques rares. Jérémy Narby décrit ainsi une vision sous ayahuasca (il parle d’une "télévision de la forêt", avec une dimension de connaissance) :
"Je me mis à vomir des couleurs et quittai mon corps pour voler au-dessus de la Terre. Je vis des images défiler à une vitesse ahurissante, par exemple les nervures d’une main humaine alternant avec les nervures d’une feuille végétale. Les visions défilaient sans relâche, je ne pouvais les retenir toutes. »
Ou encore : "Je voyais des images kaléidoscopiques devant mes yeux. Des images inondaient ma tête. Dans mes notes, je les décris comme "inhabituelles ou effrayantes : un agouti qui montre ses dents et dont la bouche est ensanglantée, des serpents multicolores, très brillants et scintillants, un policier qui me fait des problèmes, mon père qui me regarde d’un air soucieux"… Je vole dans les airs, des centaines de mètres au-dessus de la terre, et, regardant en bas, je vois une planète toute blanche. Je ne vois plus que des images confuses, dont certaines à contenu érotique, comme un femme avec vingt seins ! Je vois une feuille verte, avec ses nervures, puis une main humaine, avec les siennes, et ainsi de suite sans relâche. C’est impossible de se souvenir de tout."
Ces visions indiquent une direction à prendre pour le film mutantiste (un stroboscopisme encyclopédique).
Synthimage : puzzle de la réalité. Application du syntexte à l’image. Cf. certains collages de Stéphanie Sautenet, François Richard, réalisés à partir de centaines voire milliers d’images découpées en petits fragments et assemblés en synthillement [partie à développer ; réfléchir également à l’équivalent sonore, l’intérêt, la pertinence (ou non) et la possibilité d’un équivalent sonore au syntexte]. Image composée à plusieurs échelles (macro- et micro-, voire nano- si technologiquement possible).
Sneepl, snepll (cartographies psychiques, sensorielles, nerveuses) : les sneepl sont les "sentiments non encore exprimés par le langage", et les snepll les "sentiments nouvellement exprimés par le langage".
Traquer, identifier, sculpter et exprimer des sneepll devrait être l’objectif n°1 de l’écrivant(e) mutantiste, l’un de ses objectifs suprêmes.
Et, pour cela, il doit plonger dans la multiplicité.
Exemple de sneepll :
"On rêve de devenir robot pour échapper à la douleur d’être humain, mais quand un matin on s’éveille enfin robot, on s’aperçoit trop tard que l’on ne savait rien de la douleur." (Anaérobiose, 2002)
La notion existante la plus proche est peut-être celle du percept deleuzien.
Percept = complexe d’états nerveux, ensemble de sensations, qui survivent à celui qui les ressent et exprime (écrit, peint, etc.). Souvent, les écrivants écrivent pour exprimer des percepts.
Un snepll célèbre : la madeleine de Proust.
Un snepll est la première occurrence d’une idée, d’un percept ou d’un concept, dans l’histoire connue des écrits.
Un travail d’érudition peut invalider ou valider des snepll. On peut découvrir qu’une idée de 1952, que l’on croyait un snepll, fut en fait déjà exprimée en 1825. En cas c’est l’occurrence de 1825 qui constitue le snepll. Un snepll peut être une phrase ou tenir en plusieurs pages.
Chaque snepll vit ainsi sous l’épée de Damoclès d’une mise à jour, d’une découverte, produite par les archéologues des sentiments humains écrits.
Intercept (notion d’) : quand un concept est intercepté par un affect, et vice-versa, quand un affect est intercepté par un concept.
21 juin 2007
[REVUE/chronique] Carbone n°3
Carbone n°3, ed. Le mort qui trompe, 128 p. ISSN : 1953-681X // ISBN : 978-2-916502-04-5, 8 €.
[site de la maison d’éditions]
Sommaire :
Entretien avec Sarah Vajda par Laurent Shang.
Récits : Helena de Angelis, Pascal Torres, Alban Lefranc, Aurélie Champagne et Laurent Schang
Critique : Alain Jugnon, Frédéric Saenen, Andy Verol, Valérian Lallement, Yvan Gradis et Otomo Didier Manuel
Poésie : Patrice Maltaverne
Cahier graphique : agence_konflict_systm.
Présentation :
Le sabotage, comme cela est indiqué d’emblée sur le visuel de couverture réalisé par l’agence_konflict_sysTM, n’est pas d’abord un acte qui s’attaque à une structure, mais une forme « d’entreprise généralisée » du pouvoir s’attaquant à la vie, aux devenirs singuliers des individus. Le saboteur, en tant qu’individu introduisant de l’entropie dans le plan du pouvoir, fait d’abord le constat que le pouvoir vient court-circuiter ses potentialités individuelles. Son geste est la conséquence d’un constat. Le pouvoir et son monopole, par sa force, sclérose les intensités, les fait périr, les anéantit.
Alain Jugnon exprime parfaitement cette idée dans son article : Nous sommes sabotés. À partir d’une relecture de Debord, en passant par Marx et Nietzsche, il met en évidence, en quel sens à partir de la vision monoccidentaliste théiste liée au travail et à l’aliénation biopolitique, il y a eu une forme de court-circuit de la vie des hommes, à savoir de leur devenir intensité. Son article fort intéressant, ainsi propose de « saboter le sabotage » en inversant le « mouvement ontologique qui consistait à faire de nous des « malgré nous » civilisés et au travail » [p.46] et ceci afin de re-prendre « notre pouvoir, de rejeter la dépossession de nous-mêmes » [p.45].
On le comprend, ce nouveau numéro de la revue d’histoire potentielle, aborde la question du sabotage non pas seulement selon l’ordre de l’idéalisation, mais selon une réflexion pragmatique liée à une nécessité critique. Si le sabotage fait histoire, c’est qu’il entre toujours dans un contexte d’intervention qui demande à être réfléchi. C’est en ce sens que la couverture graphique, le schéma X-pensée, met en perspective des dates déterminantes de l’histoire du sabotage depuis le début du XIXème siècle : 1812 : Ned Ludd, et le mouvement des ouvriers contre les machines de la production, 1913, Emile Pouget et son histoire du sabotage, 1943 : Colonel Nicholson et la légendaire résistance des soldats britaniques devant consruire le pont de la rivière Kwai, 1968, les graffitis des enragés, venant perturber l’espace horizontal de la ville.
Cette histoire potentielle mène ainsi jusqu’au XXIème sièce aux dernières expériences de sabotage. Cela apparaît parfaitement avec l’intervention d’Yvan Gradis [découvrir YG ici], militant anti-pub, qui depuis les années 1990, appelle à une forme de sabotage : celui de l’emprise publicitaire agissant sur les consciences urbaines [+ d’infos sur wikipedia]. Dans ce n°3 de Carbone, il donne à lire le texte Pour une solution civque non-violente aux excès de l’affichage publicitaire, ouvrant à la « réappropriation des affiches par le citoyen auquel elles sont destinées » [p.57]. Le sabotage de l’emprise commerciale esthétiquemet établie dans l’espace public est ainsi lié à une reprise et à une reconfiguration de l’objet saboté. Saboter n’est pas détruire, mais produire, inventer, créer.
Ce numéro de Carbone est ainsi tout à la fois retour sur les causes et les possibilités du sabotage comme acte de résistance, mais aussi ouverture à des gestes de sabotage, tels ceux de Baader dont nous reparle Alban Lefranc, ou bien encore ceux de Pierre Guyotat dans et par son écriture, qu’analyse avec précision Valérian Lallement dans son article, écrivant à propos de Quelques procédés du sabotage dans l’oeuvre de Pierre Guyotat, qu’une « langue qui voudrait faire apparaître le refoulé de toute langue ne suppose pas seulement un rejet théorique de la représentation, mais sa mise en oratique à travers une suite de stratégies textuelles que l’écriture met en place pour se saboter elle-même » [p.119].
Ce numéro est assez riche et répond parfaitement à son thème. On y découvrira aussi le texte hilarant de Pascal Torres Baiser, ou bien encore l’article sur Contre-culture et monstruosité d’Otomo Didier-Manuel. De même en son coeur, pourront être découverts les schémas de l’agence_konflict_sysTM, qui tout en thématisant le sabotage, expérimente, une suite de court-circuits de la logique rationnelle du schématisme historico-politique. C’est avec plaisir que nous voyons se répandre ses schémas, que nous avions découvert lors de la publication de l’un d’eux [ici] puis que nous avions redécouvert avec la publication d’Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas.