Libr-critique

10 février 2018

[Chronique] Jacques Cauda, L’Amour, la Jeunesse, la Peinture, par Guillaume Basquin

Jacques Cauda, L’Amour, la Jeunesse, la Peinture, éditions Lamiroy, coll. "Opuscules", #20, 2018, 50 pages, 5 €, ISBN : 978-2-87595-109-0.

Je n’ai jamais écrit sur l’œuvre littéraire de Jacques Cauda, ayant été l’éditeur de l’un de ses livres, son plus « ambitieux » jusqu’ici, Comilédie (éd. Tinbad, 2017). Mais quoi ? Aurais-je pour autant l’interdiction de le faire ? Que non ! Philippe Sollers, éditeur de Roland Barthes, a bien écrit plusieurs textes sur lui, et même un livre entier, L’amitié de Roland Barthes (éd. du Seuil, 2015). (Je sais, cet exemple est un peu écrasant et prétentieux… Mais enfin, il est exemplaire.) L’amitié que j’ai pour Jacques Cauda, je vais la montrer ici : plus il écrit (écrira) de la bonne littérature, plus je suis (serai) heureux ! Et, revers de cette « médaille », moins il en a écrit de la bonne, moins j’en ai été satisfait…

Mais commençons.

En cet hiver 2017-2018, Cauda publie encore deux livres (il en est à environ 5/an !), dont un exercice contraint chez Lamiroy (50 pages/5 000 mots — c’est la règle), dans la petite collection « Opuscule ». (On y sort un livre/semaine ; cela fonctionne sur abonnement, pour contourner la difficulté d’être présent en librairie…) La contrainte semble réussir à notre peintre-écrivain-poète : il a écrit là un véritable livre de peintre (avec des mots) ! Cela vérifierait-il cet adage comme quoi « tout art naît de contraintes » (la poésie), et « meurt de leur absence » ? (Voir dans la musique, le film, la poésie épique, le théâtre élisabéthain, etc.) C’est une hypothèse sérieuse. (—Ne riez pas, au fond de la salle ! — Poéticides !) A contrario, il m’a semblé que Cauda s’égarait quand il faisait de la littérature de « genre » (Les Caliguliennes dans le genre « littérature pornographique », et Ork dans le genre « parodie de roman de gare »). Pourquoi ? Jacques Henric, dans ses écrits, l’a martelé définitivement : « Rien de plus mortel pour le roman que de l’emprisonner dans un genre. » Le roman doit être impur ; et le romancier « un peu pilote, un peu stratège, un peu guerrier, un peu gérant de fonds et de boîte de nuit, un rien souteneur, un chouia gigolo, un poil armée du Salut […] Il lui en faut des connaissances, à ce colosse! ». Ici, dans ce nouveau recueil L’amour / La jeunesse / La peinture, Jacques Cauda fait montre de tout un tas de ses qualités : un brin pornographe, un rien poète, un peu romancier libertin (du 18e siècle français), un poil philosophe (dans le boudoir), un chouia gigolo et escroc ; mais surtout absolument peintre ! D’ailleurs, son double, qu’il avance ici dès le début, un narrateur grimé en Gilles de Watteau, aura suffi à nous mettre sur la piste. Voici le début du « roman » : « J’ai un temps vécu à la semblance du Gilles de Watteau à qui je voulais ressembler : longuement vêtu de blanc, un long vêtement plissant aux coudes et trop court des jambes de pantalon etc. » Quand un romancier s’avance masqué en peintre, cela finit par donner ceci : « Saucisson vu de trois quart gauche, assis autour de la table octogonale, le verre à la main, naer het leaven, “pris sur le vif” selon l’expression qu’il y a sur 74 dessins faits par Bruegel croquant 112 hommes et femmes et 6 animaux (3 chevaux, 1 mule, 1 cerf et 1 bison d’Amérique). » (On se souvient de la naissance de l’art à Lascaux…) Et puis : « C’était immonde et magnifique, comme dans l’entrée où la mère de Sonia avait disposé sur des étagères en coin des poupées d’Espagne et des peluches assises dans différentes attitudes, certaines tenant un flageolet, d’autres des instruments champêtres inconnus. » (Ce tableau se défait, comme chez Sade.) Et enfin : « Le plafond était entouré de bougies en verre, toutes munies d’ampoules et bien espacées de trois pouces l’une de l’autre, diffusant ainsi une pâle lumière jaune d’œuf quand on allumait. » Blanc d’Espagne, jaune d’œuf, toutes les couleurs importantes pour un peintre sont là. Quoi ? Il manque l’or et l’argent ? Les voici : « Enfin, comme c’était Noël, il y avait un grand sapin dressé dans la pièce, les branches poudrées de blanc, au bout desquelles une flopée de petits lampions en forme d’accordéons, que Sonia avait peints en argent et en or, se balançait quand on soufflait dessus. » Pfff… Le tableau pivote. (Il manque ici le rouge carmin, mais Cauda en a déjà fait le sujet presque exclusif d’un précédent livre de peintre : Les jouets rouges, 2016.) Si j’ajoute que Jacques Cauda, vrai peintre qui ose s’affronter au Mal (voir La Peinture et le Mal de Jacques Henric sur cette question ; la dégringolade dans la peinture occidentale y étant « expliquée » comme un recul de la croyance en l’idée d’un péché originel (tel que théorisé d’abord par Charles Baudelaire — notre contemporain)), aime à taquiner l’art contemporain (content pour rien ?) et ses trop grandes facilités : « J’étais bon dessinateur (et le suis resté puisque je suis devenu peintre ; je souris en écrivant cela car je sais très bien que le dessin et la peinture ne sont quasiment plus liés l’un à l’autre aujourd’hui ni trop pratiqués, tout au moins en France qui est un pays où l’art officiel préfère éviter le rapport du visible et de l’invisible sans doute trop catholique à ses yeux) et je croquais Staline nu etc. » (Toute ressemblance avec l’actuelle « affaire Jeff Koons » serait totalement fortuite), on commence à envisager l’aspect fortement transgressif de toute son œuvre. Vous qui êtes politiquement correct, laissez tout espoir de pénétrer ici ! Quand on voit la nouvelle méthode du peintre-écrivain, annoncée dans ce « petit » livre : « Je vais m’inspirer des meilleures peintures d’histoires, c’est-à-dire par simultanéité d’actions, tel Nicolas Poussin voulant montrer comment la manne fut envoyée aux Juifs, représenta en même temps etc. etc. », on comprend alors qu’il annonce l’apothéose de son œuvre écrite, Profession de foi, en cours de travail, et à paraître en 2019…

21 janvier 2018

[Chronique] Les truismes de Jacques Cauda, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, OObèse, Z4 éditions, janvier 2018, 112 pages, 14 €.

Jacques Cauda ose la profonde descente dans la nuit du sexe dont les érotiques à la petite semaine ne cherchent qu’à mimer le chemin de jouissance. Ici et dans un roman qui se revendique comme « pornographique », l’auteur ose un sacrilège éminemment parodique où la contre-consécration se superpose de diverses couches de gras et d’insanités farcesques. Cauda conserve écriture et pensées pornographiques qui sont des plagiats inversés des chants religieux.

Tout cela néanmoins au nom de la congélation amoureuse qui tient parfois d’un règlement de compte. Sentir parfois un souffle sur sa nuque et sur là où sa croupe se scinde fait tirer le diable obèse par la queue. Mais au gémissement d’extase fait place le gémir de la violence là où la femme fatale devient objet d’un héros adipeux.

Dès lors l’histoire d’OO n’a plus rien à voir avec celle de Pauline Réage, femme enamourée qui se glisse dans les fantasmes de son amant pour le revigorer. Ici par leurs excès ils deviennent ce qui annonce une perte. Mais elle est toujours jouée dans la verve outrancière, orageuse.

L’auteur ne tient jamais sa langue dans sa bouche, et invente des images hors de l’image. Ce qui s’ouvrait se referme, ce qui s’enrobe se dérobe suivant le vieil adage « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Et il suffit de la flamme d’une chandelle pour réchauffer, voire mettre le feu sur un fleuve noir et fétide, grouillant de démons entre la jouissance et l’horreur.

La dimension transgressive de l’érotisme devient chez Cauda la dynamique de l’inversion de l’inversion. Non seulement des valeurs du noble et de l’ignoble, de l’honnête et de l’obscène, du haut et du bas, mais aussi d’un envisagement beaucoup plus profond. L’auteur ne fait donc pas de la pornographie un hédonisme vulgaire qui caractérise habituellement les romans légers.

L’« écart sexuel » pour parler comme Bataille visite différents points de rupture de la conscience, de l’inconscient, du récit, de la peinture. Les deux dernières deviennent ici fiction de la fiction : l’extase et la transgression, le rire et l’horreur se trouvent directement et intimement associés. Les plaisirs de la chair prennent différents fléchages et la surcharge de lipide du héros au besoin s’en nourrit.

Son OObèse « baise ». Mais il fait plus et pire. Mais ce n’est pas là la débauche pusillanime qui laisse intacte – d’une façon ou de l’autre – quelque chose d’élevé et de parfaitement pur. Cauda ose tout et c’est d’ailleurs l’inverse qui serait surprenant. L’artiste et auteur situe l’expérience pornographique autant aux antipodes de la conception chrétienne de l’Amour que de celle de Bataille. Il n’existe là ni péché, ni rédemption. Mais du gras (au dessein cochon) et du « sangsuel » aux assises meurtrières. Du moins en ce qui demeure une facétie de l’obscène. Les cochons qu’on égorge n’y oublient pas certains « truismes ».

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