Libr-critique

14 février 2007

[Chronique] Philippe Forest, Le Roman, le Réel et autres essais

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — Fabrice Thumerel @ 14:17

Pour une nouvelle écriture du Je
Cette autre contribution à la réflexion actuelle sur le roman s’inscrit à l’encontre de celle menée par Jean Bessière, qui, sous l’enseigne de l' »autofiction », disqualifie toute écriture de soi pour son manque d’universalisme : d’après lui, ces récits à la première personne ne recyclent l’autotélisme textualiste des dernières avant-gardes historiques que pour justifier le repli égoscriptocentrique. Et pourtant le constat initial de Philippe Forest semble aller dans le même sens : reprenant à son compte la définition péjorative du postmoderne comme avènement de la post-histoire et de l’individualisme, il dénonce l »ego-littérature » comme « exhibitionnisme psychologique » (115), « régression vers le naturalisme de l’intime, le narcissisme inquestionné d’une protestation personnelle » (195).

Cependant, de cette « ego-littérature » à laquelle a fini par se réduire l' »autofiction » en vogue (et il conteste l’annexion dans l’autofiction d’une écriture de soi aussi originale que celle d’Annie Ernaux), l’écrivain et essayiste distingue le « roman du Je », dont il décline la généalogie non exhaustive : de Breton, Aragon et Céline à Cixous, Jouffroy ou Quignard, en passant par les nouveaux romanciers (Robbe-Grillet, Simon, Duras), les oulipiens (Perec avant tout), les avant-gardes des années 60-70 (Barthes, Sollers, D.Roche,Henric) et d’éminentes figures contemporaines des littératures étrangères (Philip Roth, Peter Handke, Kenzaburô Ôé, Gao Xingjian). Contrairement à ce qui se passe dans l' »ego-littérature » à la mode (ou dans l’autofiction désormais), il ne s’agit pas de donner de sa vie une représentation mensongère et de confondre vraisemblable et réalité sous le vocable de « vécu », de souscrire à l’illusionnisme naturaliste pour se (ré)conforter dans une prétendue expression de soi (solipsisme narcissique), mais de se laisser emporter par le mouvement de dépersonnalisation qui fait se confronter au sein du texte « le support nécessaire d’une expérience dont s’absente le sujet » et « l’impossible réel » (138).

Pour un réalisme négatif

A la suite de Lacan et de Bataille, Philippe Forest assimile en effet le « réel » à l' »impossible », ce qui n’est pas sans conséquence sur sa vision du roman, puisqu’il conçoit un réalisme négatif proche de celui que défend Christian Prigent depuis plus de trente ans : se mouvant « dans cet espace entre sens et non-sens qui n’appartient ni à la philosophie ni à la poésie », le roman vise « la représentation de l’irreprésentable » (45), c’est-à-dire le « réel » comme envers des discours légitimes. Mais s’il évoque l' »obscénité » et l' »idiotie » de ce « réel », il ne va pas jusqu’à se rattacher à la littérature carnavalesque.

Au reste, se situant entre un neo-naturalisme hégémonique et un neo-formalisme qui se caractérise par le virtuel et le ludisme, le critique-écrivain revendique l’héritage des dernières avant-gardes historiques, mais sans renoncer à la fonction heuristique de la littérature humaniste et sans adhérer à une quelconque illisibilité. (De ce point de vue, il est plus proche d’Ernaux que de Prigent).

On notera enfin que la démarche critique de Philippe Forest, bien que se présentant comme moins ambitieuse que celle de Jean Bessière, est cependant plus rigoureuse et plus efficace. Car l’avantage de l’approche immanente est de ne pas chercher à masquer la part subjective derrière un objectivisme théoriciste : « Loin de prétendre à l’objectivité ou (moins encore) à la scientificité, la parole critique relève évidemment d’une fiction qui vise à fonder après coup la conviction personnelle dont elle procède et à laquelle elle prétend pourtant aboutir » (14-15).

12 février 2007

[Livre] Philippe Forest, Le Roman, le Réel et autres essais

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 18:24

reelforest.jpgPhilippe Forest, Le Roman, le Réel et autres essais. Allaphbed 3. Éditions Cécile Defaut, Nantes, 2007, 306 pages, 20 € ISBN : 978-2-35018-038-0
Quatrième de couverture
Un roman est-il encore possible aujourd’hui ?
Oui, à condition de se vouloir à la mesure modeste de l’impossible.
Le « réel » est l’impossible. L' »impossible » est le réel. Et le roman n’a de sens et de valeurs qu’à répondre à l’appel qu’il adresse à chacun de nous, produisant en retour l’écho de sa parole.
Cet appel est-il encore audible dans le monde où nous vivons ? La possibilité d’une parole en écho y existe-t-elle encore ?

Philippe Forest est l’auteur de nombreux essais et de trois romans parus aux éditions Gallimard : L’Enfant éternel (Prix Femina du Premier roman, 1997), Toute la nuit (1999) et Sarinagara (Prix Décembre 2004). Après La Beauté du contresens (2005) et De Tel Quel à L’Infini (2006), ce troisième volume d’Allaphbed rassemble une série d’études et de conférences, toutes récentes et souvent inédites, consacrées au roman moderne. A partir de ses propres livres et de ceux de quelques écrivains majeurs (depuis James Joyce et Georges Bataille, André Breton et Louis Aragon jusqu’à Alain Robbe-Grillet et Philippe Sollers, Kenzaburô Ôé et Philip Roth), Philippe Forest développe une vraie vision systématique du roman présent qui, renouvelant leur approche et leur interprétation, touche aux principales questions littéraires d’aujourd’hui et invite à les envisager de nouveau dans la fidélité à l’idéal moderne : répondant au réel et répondant de lui, le roman se trouve défini comme une expérience de l’impossible à la faveur de laquelle une figure du « Je » se réinvente à l’épreuve du monde.

Premières impressions

Après le court essai normatif de Jean Bessière, Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? [ici], et la passionnante réflexion collective que des praticiens ont menée dans Devenirs du roman [ici], voici une nouvelle pièce au Dossier sur le roman contemporain : Philippe Forest propose avec brio une mise en crise des rapports entre « roman », « réel » et « Je » qui débouche sur une conception stimulante de l’écriture de soi et du réalisme. /FT/

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