Libr-critique

28 janvier 2015

[Livre] Laura Vazquez, La Main de la main, par Jean-Paul Gavard-Perret

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 Apparemment plus lyrique que d’habitude… mais toujours : images éclairs, agencements répétitifs et dissonances pour dire le corps-paysage, les choses invisibles… /FT/

 

Laura Vazquez, La Main de la main, Cheyne éditeur, Le Chambon-sur-Lignon, prix de la vocation 2014, 64 pages, 16 €, ISBN : 978-2-84116-209-3.

 

Une fois de plus Laura Vazquez étonne. Son livre – si intime mais totalement pudique – résonne comme un bestiaire :

« Le premier matin de ma vie

la guêpe est venue dans ma bouche »

d’où une suite de modifications existentielles :

« j’ai senti

des renards dans mes seins

les pieuvres dans mon cou »

mais aussi des buissons, des prairies, des forêts dans son ventre. Et cela ne fut pas simple. Il fallut attendre que la voix sorte de la bouche d’ombre et que la langue devienne « Main de la main ».

 

Pour la faire passer il fallut la plier, la réduire en molécules et qu’elle devienne une flaque d’encre de celle qui se dissout parfois sous l’aspect d’une tache d’ombre. Comme un furet elle court, court sa forêt des songes et celle des temps, s’y avance, trouvant des conduits où au nom de l’amour. C’est sans doute ce sentiment qui lui fait tirer la langue aux objets et à ceux qui passe sans la voir. Non qu’elle ait besoin de reconnaissance, elle veut simplement « être » –  en dépit des maladies de « peau », des maladies de cœur. Mais qu’on se rassure son livre n’a rien d’un énième poème sentimental : la poésie n’est là qu’à la recherche de sa langue – « mon bout de chair que j’aime » dit finalement la poétesse.

 

Cette langue est une terre qui tremble comme dans un vieux film italien. Tandis que dans son ventre «  le poisson tourne », le poème fuit les abstractions et les diamants en toc. Laura Vazquez leur préfère ses animaux. Qu’importe s’ils sont malades de la peste. Pour écrire leur confidences,  la poésie se fait velours-humour en sauts et gambades.  Elle laisse derrière elle une évidence crayeuse, une joie ironique et l’être dans ses secrets. Ils sont lourds de douleurs. Mais rien ou presque n’en sera dit même lorsqu’elle adresse à elle-même son « tu entends ce qui sort de ta bouche ? ».

 

Elle préfère non se taire mais demander aux arbres qui la peuplent de répondre pour elle. Comme si la bouche « pleine de cheveux, de cirages, de groseilles pourries » ne pouvait plus oser ou n’osait pas encore dire la pensée qui traverse ses lèvres. Mais au nom de cette impossibilité, elle fait beaucoup mieux dans ce qui ressemble à un pleurement sans larme et une interrogation toujours déplacée.

 

2 mars 2011

[News] Rencontres poétiques

En ce jour où nous saluons la parution sur PUBLIE.NET du dernier texte de Claude Favre, nous tenons également à annoncer celle de Tout public (demain), premier livre d’Antoine Boute, qui sera accompagnée de quelques manifestations, ainsi que quelques rencontres autour de Vincent THOLOMÉ et de Déborah HEISSLER – tout en rappelant le rendez-vous de ce week-end autour de la revue Fusées à la Bibliothèque Marguerite Audoux (75003).

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26 octobre 2007

[Livre & chronique] Demeure le corps de Philippe Rahmy

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 9:18

band-rahmy.jpg Philippe Rahmy, Demeure le corps, Cheyne éditeur, collection Grand Fonds, 62 p.
ISBN : 978-2-84116-121-8 // Prix : 14€50.
[Découvert tout d’abord par remue.net, Demeure le corps est un livre bouleversant]

4ème de couverture :
Dans ce deuxième livre, Philippe Rahmy reste fidèle à son entreprise d’écrivain : questionner son corps malade dont l’aventure, loin d’être close sur elle-même, n’est pas sans lien avec les tumultes du monde.

Apre et cruel, sont « chant d’exécration », qui renonce à toute espèce de compassion comme aussi bien à toute complaisance à souffrir, atteint ici, tant la parole dit juste depuis sa violence même, à une densité poétique bouleverse et comble le lecteur.

Lisant ce livre, on se dit que si la littérature était toujours aussi libre, autant détachée du souci de paraître, il y aurait moins de raison de désespérer de l’homme et de la souffrance.

J.M B.

rahmy.jpgExtrait :
Le corps est l’orifice naturel du malheur

je n’espère plus quitter cet hôpital, à moins que le soignant qui me chérit le plus ne me brise encore le bassin en me frappant du sien; on ne viole pas deux fois un enfant de verre sans éveiller de soupçons

je choisis la question pour demeure

la joie est condamnée, elle qui ne souffre pas; l’agonie suit une pente folle; sa plainte enfouit au fond de toi la note aigüe de la naissance; et le trèfle recouvre l’espace que tu laisses vacant

le corps voudrait se rendre invisible au crépuscule qui l’entraîne; mais l’heure n’est pas venue; est-ce le sentiment d’avoir remporté une victoire, ou d’avoir eu de la chance, qui me fait alors sourire et lever une paume vers l’ampoule

Notes de lectures :
J’ai découvert Philippe Rahmy par ses textes sur remue.net. Ils m’ont surpris tant par leur violence, que par leur non complaisance vis-à-vis de la violence. Des textes violents, sur le corps, le sexe, il y en a pléthore, toutefois, ce qui caractérise son travail n’est pas la fascination, mais une forme de minutie du phrasé, enveloppant la violence, la décrivant minutieusement, comme s’il s’agissait d’un phénomène déterminé à décomposer. Cette première impression, très positive, ne connaissant pas l’auteur, s’est affirmée à la vue de son travail vidéo qui est visible sur le même site : Demeure le corps, qui est un vidéo-livre de 12 mn.
Le livre publié par Cheyne éditeur, s’il croise ce travail vidéo, en est cependant distinct. La seule voix qui sera entendue est celle de notre lecture, qui est tout à la fois appelée à s’approprier ce qui est dit à la première personne, et en est exclue, radicalement exclue du fait de l’impossible passage, du point de vue du vécu, entre celui qui a écrit je et celui qui lit en revêtant ce je.

« je te hais de préférer ma souffrance à la tienne »

Lire, c’est répéter à distance, à la fois pris par l’enchainement des phrases, leur juxtaposition, leur brièveté, et rejeté par celles-ci.
Demeure le corps, s’inscrit dans un double jeu : la demeure du corps est vécue en tant que le corps demeure, insiste dans sa durée, dans sa présence de souffrance.
Ce chant est l’expérience de cette souffrance, expérience du corps et de la langue qui s’affronte à celle-ci. Cette expérience est faite sans pathos. Je me souviens, il y a quelques années, devant modérer une des premières intervention d’Alexandre Jolien en France, de la saine cruauté qui ressortait de ses paroles, lorsqu’il nous parlait du Métier d’homme. Handicapé depuis sa naissance : il portait avec lui, non pas la demande d’un regard de pitié, mais bien la force d’une conscience aiguë sur sa propre monstruosité.
Philippe Rahmy, de même, refusant toute forme de pitié, plonge dans l’inconnaissance de la douleur, pour parler de ce qu’elle apprend comme vie.

« Je ne tiens pour vrai que ce qui me mutile »
« la douleur est un savoir à l’usage du corps »

Ainsi s’il écrit au tout début que « la douleur n’apprend rien », c’est qu’il refuse la connaissance évidente de la douleur : la compassion, la mise à distance, le larmoiement. La douleur est savoir du corps qui se fait langue, de la souffrance qui ne se distingue plus de la langue.

« je ne fais aucune différence entre lui et mes mots »

Ce chant — qui est aussi une forme de confession de sa propre intimité — par ce refus de la pitié, affronte le mal avec lucidité, sachant que toute résistance serait vaine. Écrire pour vivre et lutter mais simultanément rejeter la lutte et la plainte comme tromperies de la conscience. C’est que le mal est inguérissable.

« j’écris autant contre ce qui m’anéantit que pour faire taire la voix qui résiste à cet anéantissement »

Ce chant est témoignage, témoignage de la permanence du corps, à savoir de la maladie. Car en effet, si Canguilhem explique bien dans le Normal et le pathologique que la santé est le silence des organes, Philippe Rahmy s’affrontant au dysfonctionnement total de son organisme du fait de sa maladie, se tient comme l’épicentre d’un brouhaha permanent du corps.
Ici c’est un corps qui se présente, et non pas la représentation d’un corps.
Ici c’est le corps qui écrit, et nous ne sommes pas face au simulacre d’une écriture qui mime les perturbations du corps.
Ces remarques sont très importantes, car elles permettent de mieux saisir son écriture : nulle fioriture, peu métaphorique, plutôt économe, sèche par moment, cruellement lisible en chacun de ses aspects. Il n’y a pas de jeu, car pour jouer il faut être autre par rapport à celui que l’on joue. Philippe Rahmy n’est pas autre, il est ce corps.

« le corps est l’orifice naturel du malheur »

[+] Lire aussi la chronique de Jean-Louis Kuffer sur son blog

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