Libr-critique

18 février 2020

[News] Libr-News

En cette seconde quinzaine de février, RV à Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille… pour la fin de l’extraordinaire exposition « Tourbillon d’être, Ghérasim Luca » ; les rencontres avec Espitallier autour de son Cow boy ; Isabelle Sbrissa à la Station d’Arts poétiques ; Laure Gauthier, les éditions Tinbad, Florence Jou…

 

â–º Jusqu’au 22 février 2020, exposition « TOURBILLON D’ÊTRE, GHÉRASIM LUCA« , Librairie Métamorphoses (17, rue Jacob 75006 Paris).

Livres, affiches, manuscrits, maquettes, cubomanies, dessins, œuvres en collaboration
Du 21 janvier au 22 février 2020, la Librairie Métamorphoses présente près de 200 œuvres (livres, manuscrits, collages, dessins) réalisées par le poète, plasticien et performeur d’origine roumaine Ghérasim Luca (1913-1994), que Gilles Deleuze tenait pour l’un des poètes majeurs du XXe siècle.

Jean-Michel Espitallier, sur AOC : « L’œuvre protéiforme, multiple, hybride de Ghérasim Luca  (1913-1994) pose avec une acuité particulièrement intéressante l’inlassable question des hypothétiques et fantasmatiques territoires de la poésie, et partant, de son statut, de ses limites, de ses rebords, de ses rebonds. La riche exposition que consacre la librairie Métamorphoses à cet « apatride » (d’origine roumaine, Luca s’installe définitivement en France dans les années 1950) surchauffe avec beaucoup de pertinence cette interrogation, ce doute ».

Un ouvrage sera publié à l’occasion de l’exposition :

Tourbillon d’être, Ghérasim Luca
Textes de Serge Martin
Catalogue par Michel Scognamillo
1 volume de 270 x 240 mm, 208 pages
365 illustrations en couleurs
Prix public : 40 €
Commander à :
Librairie Métamorphoses
17 rue Jacob
75006 Paris
librairie.metamorphoses@gmail.com

► Rencontres lectures avec Jean-Michel Espitallier pour son récent Cow-boy :

– Frontignan (salle de l’Aire), 25 février 21h.
– Marché de la poésie (Bordeaux), 14 mars.
– Montevideo (Marseille), 25 mars (en compagnie d’Anne-James Chaton qui lira des extraits de son nouveau livre).
– L’Escale du livre (Bordeaux), 4 & 5 avril.

â–º Mercredi 19 février 2020 de 9h30 à 18h, Isabelle SBRISSA à l’ENBA Lyon (Salle de cours du premier étage). La journée d’études se conclut par une lecture performée en amphithéâtre à 17h. [ENBA : 8 bis quai Saint-Vincent 69001 Lyon - 33 (0)4 72 00 11 70]

Cette journée d’études de la Station d’arts poétiques (programme d’enseignement et de création vers l’écriture en arts poétiques) aborde quelques points saillants de l’œuvre poétique d’Isabelle Sbrissa (en sa présence).

Isabelle Sbrissa est poète, auteure de théâtre et de récits. Elle vit en Suisse. Elle est titulaire d’un master d’art contemporain, en section Écriture, de la Haute École des Arts de Berne (HKB). En 2013 elle fonde les éditions Disdill (ouvrages que l’auteure met en page, illustre, imprime, relie et souvent offre lors de lectures en public). En 2014 elle invente avec Nathalie Garbely LE KHADIE, une bibliothèque itinérante et multilingue de poésie contemporaine autogérée constituée de dons, proposant des lectures collectives. Ici là voir ailleurs (Nous) interroge les liens de la langue au monde. Dans Tout tient tout (à paraître), il s’agit de dire comment dans le vivant tout s’interpénètre pour former un ensemble indissociable. Elle travaille actuellement à un long discours anagrammatique Nous permacultures, reliant mouvements des saisons, transformation intérieure et changements politiques, ainsi qu’à un roman jmenvè. Elle a publié dans les revues Edit (Leipzig), Grumeaux (Caen), RBL (Lausanne), Hochroth (Berlin), K.O.S.H.K.O.N.O.N.G (Marseille), etc.

« Chez Isabelle Sbrissa, tout semble pouvoir devenir poème, une idée de Charles Bernstein ou le bruit de la scie de Willy, le voisin. Son écriture se présente comme ancrée dans le présent : le présent de la sensation, de l’observation, de la pensée qui tâtonne, s’élabore et se contredit. Le présent de l’expérimentation. »(Nathalie Garbely, in La Revue de Belles-Lettres, 2019/1, à propos de Ici là voir ailleurs).

► Le printemps arrive et PAN! comme chaque année depuis 2011 propose de fêter ce temps nouveau par une manifestation ouverte à tous les arts !

Après Camouflages et Le risque, cette année il s’agit d’Ouvrir le spectre.

Qu’entendons-nous par ouvrir le spectre ?
Ouvrir le spectre c’est s’intéresser aux médias technologiques, à leurs effets dans nos vies et à ce qui les perturbe.
Ouvrir le spectre c’est se rendre attentif à ces formes d’existence invisibles, précarisées, clandestines, sans droits, qui hantent nos sociétés.
Ouvrir le spectre c’est faire varier les fréquences d’un mot : à quels murs nous heurtons-nous ? Comment prendre corps, quelle apparence revêtir ? Quelles tactiques de survie adopter dans un monde qui semble prêt à l’effondrement ?
Cette manifestation décline plusieurs approches de la question des spectres.

  • Human Services, du 20 février au 17 avril , une exposition consacrée aux nouvelles formes de travail provoquées par les réseaux de communication, réunissant des artistes de divers horizons, de la région à l’international.
Le 20 février à 18h vernissage de l’exposition à Lavitrine en présence des artistes suivi d’une performance de Leslie Ritz & Julien Salban-Créma et d’une lecture de Nathalie Quintane à partir de 19h.
Le 21 février à 14h30, une visite de l’exposition par Franck Bauchard commissaire de l’exposition avec les artistes présents, et à 16h30, au CiRA Limousin, une conférence débat de Yves Citton (théoricien des médias, universitaire, co-directeur de la revue Multitudes)
  • Spectres & Cie, les 13 et 14 mars, des rencontres, lectures performances et conférences à l’IF avec Jean Gilbert, Christophe Hanna, Manuel Joseph, Liliane Giraudon, Antonio Casilli
  • Je vous fais pas un dessin du 11 au 27 mars une exposition BD de jeunes collégiens allophones, un atelier BD le 14 mars pour des adolescents et une lecture par arpentage (lecture collective) de « Au bonheur des morts » de Vinciane Despret, à la BFM Aurence.
  • Traverser les murs du 18 au 21 mars un ensemble de rencontres étonnantes, conférences, débats, projection, expositions, ateliers, propositions sonores, plastiques et gustatives organisées par le collectif spectre qui est un groupe informel d’artistes plasticiens ou poètes, de personnes migrant.e.s et sans-papiers résidant à Limoges et de militant.e.s impliqué.e.s dans l’accueil et l’accompagnement de migrant.e.s. Artistes, auteurs et chercheurs invité.e.s : Maëlle Berthoumieu, Pomme Boucher, Mellie Brancherau, Jean-Marc Chapoulie, Isabelle Coutant, Yves Lapeyre, Madeleine Moisie, Karine Parrot, Julien Salban-Créma… Au CIRA Limousin et au squat du 4 bis avenue de la Révolution

Entrée libre et gratuite

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â–º Mercredi 26 février à 19H30, Librairie Le Merle moqueur (51, rue de Bagnolet 75020 Paris) : Rencontre-lecture avec Philippe Thireau et Gilbert Bourson, qui présenteront/liront leurs ouvrages respectifs Melancholia (coll. « Tinbad-fiction ») et Phases (coll. « Tinbad-chant »).

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3 novembre 2019

[News] News du dimanche

En cette première quinzaine de novembre, vos Libr-événements à Nantes (Le Lieu Unique) et Paris (avec notamment le Salon de l’Autre Livre)… Mais auparavant, tous vos RV du séminaire sur « les pratiques d’évaluation dans l’art et par l’art »…

DÉSINVISIBILISER LES PRATIQUES D’ÉVALUATION DANS L’ART ET PAR L’ART », NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2019

Séminaire ouvert au public (Nancy Murzilli)

Master ArTec (également ouvert au Master 2 PCAI, Master 2 Création littéraire et Masters associés)

Séances du 5 novembre au 10 décembre 2019. Le séminaire sera clôturé par une journée d’études le 19 décembre au Centre Pompidou.

ARGUMENTAIRE

Ce séminaire/atelier de recherche-création s’inscrit dans le cadre du projet de recherche-création soutenu par l’EUR ArTeC « Évaluation générale. L’Agence de notation comme dispositif artistique » (https://evalge.hypotheses.org).

Sous l’effet du néolibéralisme et de la révolution numérique, les activités d’évaluation s’emballent, se généralisent deviennent frénétiques et paradoxales. Ce séminaire a pour but d’explorer et de comprendre les problèmes publics spécifiques que soulève la généralisation de l’évaluation. Son objectif n’est pas de faire simplement communiquer les produits de la recherche théorique et de la pratique artistique, mais de faire en sorte que leurs processus s’interpénètrent dans une pratique expérimentale qui les met en acte. Pour ce faire, seront analysés et mis en place des dispositifs artistiques et d’enquête appelés à intervenir en situations institutionnelles réelles afin de désinvisibiliser non seulement ce qu’est l’activité d’évaluation-notation mais aussi ses effets concrets immédiats.

Il s’agira, avec l’intervention de poètes et d’artistes  (Christophe Hanna, Franck Leibovici, Eva Barto, Antoine Dufeu et Natacha Guiller), de se munir d’outils d’évaluation alternatifs à ceux que nous offrent les modèles institutionnels et économiques dominants.

Des activités d’évaluation non orthodoxes seront proposées à toutes les étapes du séminaire.

Le séminaire se conclura par une journée d’études au Centre Pompidou intitulée « Évaluer l’art : commissions, subventionnements, mécénats », qui mettra en perspective les réflexions menées dans les ateliers, où artistes, chercheurs et acteurs du domaine s’interrogeront sur la façon dont sont évalués les œuvres et les projets artistiques dans le cadre des politiques de financement de l’art, sur la pertinence des méthodes de sélection, et sur les alternatives à une évaluation de l’art soumise aux logiques du marché.

PROGRAMME

Séance 1 – mardi 5 novembre, 14h-18h

« Agence de notation »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Christophe Hanna

Contenu : « Tous évalués ! », c’est à cette injonction, qui nous vise (presque) tous aujourd’hui, que se propose de répondre Agence de notation. Cette agence de notation alternative conçue par Christophe Hanna, se déploie dans le projet de recherche-création « Évaluation générale » dirigé par Nancy Murzilli. Son action consiste à investir des espaces protégés de l’évaluation où n’existe encore aucune forme d’expertise instituée, et de les soumettre à une évaluation d’un autre genre, de façon spectaculaire, sous la forme de performances en public, avec des évaluateurs libres de toute influence et jouant cartes sur table. Durant cet atelier introductif, seront explorées les relations entre écriture et institution à travers l’exemple de l’Agence de notation, dont Christophe Hanna racontera l’histoire. On réfléchira aussi en direct sur ce que peut signifier la notion d’écriture évaluative.

Christophe Hanna est enseignant de littérature et écrivain. Au sein du groupe informel « La Rédaction », il rédige des « rapports » informatifs en inventant des formes procédurielles. Il les publie dans diverses revues (Nioques, Musica falsa, Axolotl, Éc/arts…) ou sous la forme de livres (Valérie par Valérie, Al Dante, 2008 ; Les Berthier. Portraits statistiques, Questions Théoriques, 2012). Christophe Hanna dirige par ailleurs la collection de théorie littéraire « Forbidden Beach » aux éditions Questions théoriques.

Séance 2 – mardi 12 novembre, 14h-18h

« L’addition, s’il vous plaît? »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Antoine Dufeu

Contenu : Derrière une question aussi triviale, l’entité économique qui émet l’addition est légalement tenue de rendre des comptes, essentiellement un compte de résultat et un bilan. En s’intéressant aux grandes masses qui les déterminent, on se demandera comment il serait possible de les faire évoluer.

Ancien contrôleur de gestion et journaliste auto, Antoine Dufeu est poète, écrivain et dramaturge, professeur, éditeur et revuiste. Depuis 2009, il collabore régulièrement avec Valentina Traïanova sous l’entité Lubovda. Il a fondé la plateforme de recherche Lic en 2012. Il a fondé en 2015 et dirige avec Frank Smith la revue RIP. Il est membre du comité rédactionnel de la revue Multitudes depuis 2015. Il a co-fondé et co-dirigé IKKO (2002-2009) et la revue MIR (deux numéros en 2007 et en 2009). Il est responsable du pôle « écrit » et de l’édition de l’école de design Strate. Avec Fabien Vallos, il a co-dirigé les éditions Mix de 2015 à 2018.

Séance 3 – mardi 19 novembre, 14h-18h

« Art without property,(un)valued art? »

Rendez-vous : au DOC ! dans l’atelier d’Eva Barto (26/26bis rue du docteur Potain 75019 Paris), 14h-18h.

Intervenant : Eva Barto

Contenu : “(…) avoiding description, our character deals with ambivalences stemming from property issues, such as broad definitions of what owning could mean (a legal loophole mastery, a misleading language apparatus, an ambiguous philanthropist posture), on what authorship could reclaim (see plagiarism studies), on how power can leak and decrease (unmanaged time, undisplayed images, unexpected downturns) (…)”

Langue de l’intervention : français

Eva Barto remet en cause les enjeux qu’impliquent la propriété en déstabilisant le statut de l’auteur ainsi que l’économie de production et de diffusion des œuvres. Elle constitue des environnements ambigus, des contextes de négociations apparemment dénués de particularités dans lesquels il est difficile de saisir ce qu’il faut considérer ou laisser pour compte. Les objets qu’elle conçoit sont des emprunts au réel qu’elle copie ou modifie pour leur donner une valeur d’imposture. Le pouvoir revient ici aux parieurs, aux falsificateurs et aux coupables de plagiat. Son travail à fait l’objet de plusieurs expositions personnelles à l’IFAL (Mexico,2013), à La BF15 (Lyon,2014), à Primo Piano (Paris, 2015) et plus récemment à la galerie gb agency (Paris, 2016), au Centre d’Art de la Villa Arson (Nice 2016), au Kunstverein Freiburg (2019) et prochainement au Kunstverein Nuremberg, au LVH Pavillion (Berlin) ainsi qu’à la Galerie Max Mayer (Düsseldorf). Depuis 2018 elle mène une série de réflexions et actions sur le milieu de l’art en tant que monde du travail au sein du groupe La Buse ainsi qu’avec Estelle Nabeyrat sous le format de l’émission ForTune, diffusée par la radio Duuu*.

Séance 4 – mardi 26 novembre, 14h-18h

« « J’ai été sous-diagnostiquée ». Révision chronique des protocoles d’examen clinique »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Natacha Guiller

Contenu :  Il sera proposé aux participant-es de revisiter et de détourner des formes de récit et de notation, ainsi que des dispositifs d’évaluation procédant du monde de la santé, dans un souci de recyclage, de réappropriation et d’exploitation poétique, publique et immodérée de données personnelles et intimes, sur l’exemple de multiples formes de hacking exercées sur mon propre dossier patient.

Artiste, poète, performeuse, Natacha Guiller (SNG) explore le monde et l’existence à travers des dispositifs artistiques et de communication protéiformes, autobiographiques et parallèles qui génèrent la rencontre, la transmission et une création-témoignage arborescente basée sur le recyclage, la collecte d’archives, le détournement et la transformation des matériaux, l’hybridation d’univers a priori incompatibles ou paradoxaux et la culture du mélange des genres.

Séance 5 – mardi 3 décembre, 14h-18h

« un dessin pour mieux voir »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Franck Leibovici

Contenu : l’évaluation ne peut être réduite à un effet du néo-libéralisme, de la révolution digitale, ou du contrôle institutionnel. elle est une activité partagée, et routinisée dans nos activités quotidiennes. ainsi, face à une œuvre d’art, pour rendre compte et partager l’œuvre en question avec des amis, nous produisons bien souvent une évaluation en lieu et place d’une description littérale : “j’aime / je n’aime pas”, “cela m’intéresse, cela m’ennuie”. ces moments comptent alors parmi les propriétés de l’œuvre, et sont constitutifs de sa présence au monde, au même titre que ses dimensions, son medium, ou son année de création. rendre visible cette propriété, c’est alors non plus partir des intentions de l’artiste, ni du “projet artistique”, mais des usages réels des œuvres. mais comment la rendre visible ?

franck leibovici est poète et artiste. il a tenté de rendre compte des conflits dits «de basse intensité», sous la forme d’expositions, de performances et de publications, à l’aide de partitions graphiques et de systèmes de notation issus de la musique expérimentale, de la danse, de la linguistique – un mini-opéra pour non musiciens (mf, 2018). il a également publié des correspondances de spams et des discours de 70 heures (lettres de jérusalem, 2012 ; filibuster, jeu de paume, 2013). son travail sur les écologies de l’œuvre d’art a pu prendre la forme d’albums panini, de transcriptions de conversations ordinaires comme de dessins de visualisation – des récits ordinaires (les presses du réel / villa arson, 2014, avec grégory castéra et yaël kreplak) – ou d’installations – the training, an artwork for later and after, biennale de venise, 2017. depuis 2014, franck leibovici travaille avec julien seroussi, à un cycle d’expositions intitulé «law intensity conflicts» et de publications (bogoro, questions théoriques, 2016) autour de l’invention de la justice internationale contemporaine et du premier procès de la cour pénale internationale (cpi) de la haye.

Séance 6 – lundi 9 décembre 17h

« De la finance algorithmique aux circuits opaques de la finance offshore »

séance commune avec le séminaire ARTS & CRISE. L’ÉCONOMIE À L’ŒUVRE. Production, représentation et réception de l’économie dans les arts, PCAI, animé par Martial Poirson.

Rendez-vous : INHA, salle Walter Benjamin, à partir de 17h

Intervenants : Collectif RYBN, rencontre animée par Marie Lecher (Gaîté Lyrique)

Séance 7 – mardi 10 décembre, 14h-18h

« Rendu public des ateliers »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h

Séance consacrée au rendu public des ateliers au moyen d’une création personnelle ou de groupe  (performance, lecture, présentation d’une création plastique, d’une mini-exposition, etc) qui sera filmée et mise en ligne sur le site (https://evalge.hypotheses.org)

Journée d’études – jeudi 19 décembre, 13h30-19h

« Évaluer l’art : commissions, subventionnements, mécénats »

Rendez-vous : Centre Pompidou Petite salle (13h30-19h00)

Présentation : https://evalge.hypotheses.org/1546

Responsable  :  Nancy MURZILLI, Université Paris 8 : nancy.murzilli@univ-paris8.fr

Libr-événements

► Agenda de Jean-Michel Espitallier : 

• Jeudi 7/11 – 21 h. Iris Purple (tribute to John Giorno). Anne-James Chaton : électronique + texte. Jean-Michel Espitallier : batterie. Avec la voix de Thurston Moore. La MECA, Bordeaux.

• Mardi 19/11, 19h. Le Grand R – scène nationale. Medley Spit (lecture-performance), La Roche-sur-Yon.

• Samedi 23/11, 14h30. World Is A Blues. Avec Kristoff K.Roll. Halle des Douves, Bordeaux.

• Mercredi 27/11, 18h30. À propos de Tourner en rond: de l’art d’aborder les ronds-points (PUF, 2016). ENSCI, 48, rue Saint-Sabin – 75011.

Vendredi 29/11, 20h. World Is A Blues. Avec Kristoff K.Roll. Festival « Et + si affinités ». Le Vent des Signes, Toulouse.

► Du 8 au 11 novembre, Salon de l’Autre livre à Paris :

Avec notamment les éditions Lanskine :

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â–º Le dimanche 17 novembre, 16H à L’Anachronique (42, rue du Mont Cenis 75018 Paris), Laure Gauthier invitera la poète Séverine Daucourt à présenter Transparaître (LansKine, 2019) et à dialoguer avec elle et le public.

► Le mercredi 20 novembre à 19H30, Le Lieu Unique (2, Quai Ferdinand Favre à Nantes), Lecture-concert de Christophe Manon & Frédéric D. Oberland (guitare), suivi d’un entretien animé par Guénaël Boutouillet.

15 septembre 2019

[News] News du dimanche

Pour cette seconde quinzaine de septembre, nos Libr-événements nous emmènent au Festival ActOral (Marseille) et à la Maison de la poésie Paris. Mais auparavant, retour réflexif sur le Festival EXTRA! puis notre rubrique « En lisant, en zigzaguant », qui se nourrit de deux nouveautés extraordinaires de Tinbad (signées Jacques Brou et Jacques Cauda !)…

Libr-retour sur le Festival EXTRA! /FT/

Le bien nommé Festival EXTRA! vient de s’achever au Centre Pompidou. Rien à redire : sous l’impulsion de son dynamique directeur, Jean-Max Colard, cette 3e édition fut réussie – avec un programme et des rencontres extraordinaires. C’est le genre d’événement qu’il faut soutenir (et LIBR-CRITIQUE l’a fait dès 2017) et réitérer pour la création contemporaine.

Mais pourquoi diable avoir sous-titré ainsi cette initiative ambitieuse : « Le Festival de la littérature vivante » ? Faute de précaution et de rigueur, la trop grande extension de la notion aboutit à sa dissolution : comment caractériser précisément une « littérature vivante » ? Quel degré de pertinence l’épithète « vivante » peut-elle bien présenter ?
Certes, à l’époque de la poésie action (au sens large du terme), les poètes expérimentaux militaient en faveur de la « poésie vivante » : c’était de bonne guerre, il fallait bien sortir de la tyrannie du livre. Mais, sans faire de procès d’intention envers qui que ce soit, on peut considérer que, comme souvent dans ce cas, les présupposés (souvent implicites et plus ou moins involontaires) sont révélateurs de l’aire du temps : si la « littérature vivante » s’oppose à la littérature morte, à quoi cette dernière correspond-elle ? Assurément à celle du passé, c’est-à-dire à celle du livre. Exit la littérature publiée en volumes, vive la littérature scénique ! On nous explique du reste que cette riche « littérature vivante » se définit comme un « spectacle live » qui réussit à déplacer les lignes… Quelles lignes ? Assurément, celles entre le pôle autonome et le pôle commercial.
Déplacer les frontières n’est donc plus l’apanage des avant-gardes : en un temps où l’injonction néo-managériale nous incite à sortir-de-notre-zone-de-confort, la machinerie spectaculaire nous somme de faire-bouger-les-lignes (cliché footballistique annexé par le discours dominant)… Ce mouvement de spectacularisation qui nous plonge dans un éclectisme profitant aux pêcheurs d’eaux troubles est somme toute logique : il a fallu un demi-siècle pour que le recyclage des avant-gardes débouche sur l’institutionnalisation du vivant.

En fait, rien ne sert d’opposer les camps : dans la querelle entre littérature écrite et littérature scénique, il importe de défendre l’inventivité,  dans la mesure où il y a un académisme du livre comme il y a un académisme des « performances »… Ce qui compte, c’est la vie comme créativité, et elle peut se trouver dans les livres comme partout ailleurs et quel que soit le support… Cela étant dit, le débat restera ouvert, vu les querelles pour imposer telle ou telle définition des formes vives.

© Photos : Christian Prigent ; Agence de notation (animée par Christophe Hanna), chargée d’évaluer le fonctionnement du Jury Heidsieck.

En lisant, en zigzaguant…

♦ Moi cauda du latin cauda « la queue » car malsain de corps et d’esprit et malsain de queue dit cauda dit aussi le vénéneux moi qui ne crois qu’au mal car malsain de queue au bout d’un corps qui ne croit en rien ni au nom du père ni au sain d’esprit moi au nom du fiste je dis ici en toute innocence que je suis comme la flèche du Parthe décochée à cheval sur la queue du cheval c’est-à-dire en cauda forcément venenum

Jacques CAUDA, Profession de foi, Tinbad,
septembre 2019, 18 €, p. 55.

♦Quand hommemorts vivent vies données & faites par autres, envie les quitte de penser quoi que ce soit méchant, sale ou même impoli. Disent le merci, continuent de glisser & dévalent. Remontent 1 fois la pente avant le naître puis se précipitent vers ne savent quoi. Disparaissent à fur & mesure que vivent et ne savent où vont vies et heures de vie déjà vécues – dans quel trou ? Quel mou ? Égout ? Dans quelle poubelle ?

Jacques BROU, La Histoire du Hommenfant, Tinbad,
septembre 2019, 18 €, p. 58.

Libr-événements

â–º Festival ActOral : programme du 20 septembre au 12 octobre 2019.

♦ Samedi 28 septembre à 15H, Montévidéo à Marseille (3, impasse Montévidéo) : Liliane Giraudon et Robert Cantarella, « Le Travail de la viande ».

Le travail de la viande est constitué de sept textes, sept formes très différentes, appelées à explorer ce que peut être aujourd’hui une littérature de combat. Pour cette lecture performée, Robert Cantarella s’attèle à l’un d’entre eux : le dramuscule, « Oreste pesticide ».

« En lisant Liliane Giraudon, depuis le temps, j’entends une voix qui me parle, me dit les mots que je lis. Tout cela sans corps prévu, même le sien, ne va pas forcément avec. Sacrée histoire, la voix sans corps, ou la voix qui ne va pas avec. On connaît la déception d’une voix qui ne va pas avec. Je ne la voyais pas comme ça, dit-on (…).

Passer à la voix haute est toujours une déliaison, une opération de déliaison contre toutes les voix qui jusque là se sont tues, pour le bien du texte, pour le bien du lecteur. Alors pour la première traduction du texte écrit en texte dit, tout seul, au festival actoral, j’ai peur, donc j’ai envie ».

♦ Lundi 30 septembre à 20H, Montévidéo à Marseille (3, impasse Montévidéo) : Aldo Qureshi, Barnabas

Les 98 poèmes de Barnabas font écho aux 105 poèmes de Made in Eden (éditions Atelier de l’agneau, 2018), voyage à travers le territoire intime, sous l’entité microcosmique d’un immeuble, où chaque appartement pourrait être un poème, chaque pièce une excavation dans l’espace du corps poétique, chaque habitant une part d’un seul individu, un repli de lui-même, un revers de l’entendement à exhiber ou à cacher, c’est selon.

► Du côté de la Maison de la poésie Paris :

♦ Samedi 28 septembre à 16 H : à propos du dernier numéro de la revue Po&sie
Cette séance sera consacrée au dernier numéro de la revue Po&sie « Des oiseaux » composé avec Jacques Demarcq, le poète des Zozios. Dans le moment de la plus grande urgence écologique, la revue tient à marquer sa différence. Les poètes, écrivains, historiens et philosophes conviés à participer au numéro ne se contentent pas seulement de célébrer les oiseaux, de les prendre comme des motifs, comme des lucioles clignotant au moment de leur disparition. L’oiseau relance plutôt la rage de l’expression. C’est un défi à la poétique – la relance périlleuse d’une question de principe : quelles sont les chances de la poésie, comment peut-elle inscrire une langue neuve dans la voix ?

Avec Michel Deguy, Claude Mouchard, Martin Rueff, Jacques Demarcq, Florence Delay, Jacques Roubaud, Jean-Louis Labarrière…

Po&sie, n° 167/168 : « Des oiseaux », Belin, 2019.

3 septembre 2019

[News] Libr-News

Cette première quinzaine va vous donner des frissons : RV à la soirée organisée par Ivy writers… avec la décapante Agence de notation au Festival EXTRA !, Lucie Taïeb au Monte-en-l’air, les cris poétiques de Patrick Beurard-Valdoye, Laure Gauthier/Christophe Manon, François Bizet à Marseille…
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► AGENCE DE NOTATION à EXTRA !, Forum 1, Centre Pompidou (Paris) : Mercredi 11 septembre à 16h15 ; jeudi 12 septembre à 16h15 ; vendredi 13 septembre à 16h ; samedi 14 septembre à 15h15 ; dimanche 15 septembre à 15h30.

« Tous évalués ! », c’est à cette injonction, qui nous vise (presque) tous aujourd’hui, que se propose de répondre Agence de notation, invitée quotidienne d’Extra! Cette agence de notation alternative conçue par l’écrivain Christophe Hanna, se déploie dans le projet de recherche-création « Évaluation générale » dirigé par l’universitaire Nancy Murzilli. Son action consiste à investir des espaces protégés de l’évaluation où n’existe encore aucune forme d’expertise instituée, et de les soumettre à une évaluation d’un autre genre, de façon spectaculaire, sous la forme de performances en public, avec des évaluateurs libres de toute influence et jouant cartes sur table. Ici, au Centre Pompidou, entre autres : le bureau du Président, le vernissage VIP de l’exposition « Bacon en toutes lettres » ou encore l’idée de « littérature vivante », sous-titre du festival Extra!

Les jurys d’Agence de notation sont constitués de volontaires. Pour participer à l’un de ces jurys, il suffit de contacter l’Agence à l’adresse suivante : evaluationgenerale@gmail.com

Le projet de recherche-création Évaluation générale : l’Agence de Notation comme dispositif artistique (evalge.hypotheses.org), soutenu par l’EUR ArTeC, réunit un groupe d’une vingtaine d’artistes, éditeurs, théoriciens des arts, critiques littéraires, philosophes, sociologues, juristes, politologues et spécialistes en sciences de gestion, en vue d’explorer et de comprendre les problèmes publics spécifiques que soulève l’emballement du phénomène de l’évaluation dans nos sociétés néolibérales hyperconnectées.

► Jeudi 12 septembre, 19H, au Monte-en-l’air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris) : Rencontre avec Lucie Taïeb animée par Florian Caschera.

« Comprends‑moi bien, pourtant. Je ne dis pas que ton histoire n’est pas la vraie. Je dis seulement qu’elle n’est pas assez forte face à la leur. Et tu as déjà compris, puisque tu la tais, tu sais déjà, sans doute, qu’il vaut mieux, toujours, dans une famille où règnent des histoires divergentes, et dans le monde tel qu’il va, être du côté des histoires les plus fortes. »
Au cœur de l’été, une fille étrangère vient troubler le quotidien morne d’Oskar et de sa sœur, qui habitent avec leurs parents une maisonnette en bordure d’une voie de chemin de fer désaffectée. En parallèle de ce récit d’initiation, ou plane l’ombre d’un drame, se déploie une société entièrement dévouée au travail et a l’asservissement des esprits et des corps. Il règne dans cet univers un discours de terreur, la promesse d’une terrible menace qui est sur le point d’advenir et que seule Stern, héroïne placide, poète plus que guerrière, ose défier.
Au cours de quatre saisons mouvementées, Les Échappées tisse un récit de l’émancipation par le mouvement. On suit des femmes qui ont choisi la fuite par courage, pour se sauver et sauver celles et ceux qu’elles aiment, pour échapper à une parole autoritaire et mensongère, à un pouvoir oppressant et destructeur. Lucie Taïeb noue, en deux intrigues parallèles, un drame qui met en opposition, dans la sphère intime et dans la sphère politique, des individus isolés face à un pouvoir qui pourrait les écraser, mais dont ils parviennent à s’affranchir.

â–º Avant sa Soirée le samedi 14 au Cipm de Marseille où il sera question du Cycle des Exils, l’un des plus grands poètes actuels sera au Vélo-Théâtre d’Apt le 13 septembre :

► Samedi 14 septembre, 19H, au 113 (113, rue Nationale 75013 Paris) : Rencontre avec Laure Gauthier et Christophe Manon.

► Samedi 14 à 19H, Transitlibrairie (45, Bd de la Libération 13001 Marseille) : François Bizet lira Extinction et Dans le mirador.

6 juin 2019

[Chronique] Destination de la poésie : marche arrière… (à propos du livre de François Leperlier), par Fabrice Thumerel

François Leperlier, Destination de la poésie, éditions Lurlure, Caen, mars 2019, 192 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-17-7.

L’interrogation sur la destination de la poésie (ses objectifs comme son devenir) est devenue un topos. Le livre de François Leperlier n’en est pas moins utile, ne serait-ce que pour sa critique salutaire d’une posture moderniste hégémonique qui a pour inéluctables corollaires toutes sortes d’impostures en plus de l’arrogante et insensée ignorance du passé. Aux antipodes du discours dominant sur la poésie, pleurnichard et aquoiboniste, François Leperlier a raison de juger problématique l’actuelle grande visibilité de la poésie, n’hésitant pas à emprunter la voie polémique, excessive mais drôle : « La moindre commune n’a-t-elle pas droit à un service public de la poésie ? N’a-t-elle pas vocation à bénéficier du label « Villes et villages en poésie », à l’instar des « Villes et villages fleuris » […] » (p. 106)… Et de souligner ce premier paradoxe : « Voilà une activité que l’on a vue animée d’une ambition sans pareille, qui sut porter la contradiction un peu partout, qui s’est distinguée par un fort indice d’asocialité, de résistance et de défi, qui inventa des mondes et fit parler les dieux, qui voulut à elle seule décider du sens de la vie… Et voilà qu’elle doit solliciter les encouragements de l’État, qu’elle doit veiller à sa bonne santé institutionnelle, justifier de son action, rendre des comptes, après qu’elle s’est recyclée dans le déballage littéraire, l’animation culturelle et le vivre ensemble ! » (136). Et cet autre, tout aussi essentiel : jamais la poésie n’a suscité autant d’intérêt et d’investissement financier, et pourtant elle est décrétée en déclin. Et l’essayiste de s’attaquer à un nouveau type de poète, animé par la « fièvre de légitimation » : « La vie d’un poète qui en veut vraiment a fini par s’apparenter à celle d’un petit entrepreneur, chargé d’affaires ou, si l’on y tient, de missions. CV et agenda remplis à bloc. Il sait diversifier ses talents et consent volontiers à certaines tâches complémentaires, telle l’animation des « ateliers d’écriture », eux-mêmes en constante extension » (111-112). Désormais, tous les coups sont permis : s’autoproclamer « subversif » et re-clamer à l’envi que « la poésie est inadmissible » (sic !) fait partie des « bons plans » – comprendre : est une façon efficace de créer puis gérer sa surface de visibilité. Pourquoi « une telle boulimie de représentation » (135), alors même que très souvent il y a incompatibilité entre les types de production et les circuits de médiatisation choisis ?

On se gardera toutefois de se réjouir trop rapidement. En effet, une lecture un peu attentive conduit le lecteur à déplorer tout d’abord le recours au name dropping et à l’affirmation aussi péremptoire que hasardeuse : comment peut-on voir triompher au XVIIIe siècle « l’autonomie de la poésie par-delà les distinctions de genre » ? (83)… Mais surtout une tactique des plus malicieuses, que l’on pourrait synthétiser en appliquant à son auteur cette mise en garde : « sous la phraséologie progressiste, qu’elle soit morale, sociale ou esthétique, il faut plutôt s’attendre à trouver une passion conformiste et régressive bien caractérisée » (135). C’est ainsi que François Leperlier adopte une posture moderniste, prônant une conception élargie de la poésie (favorable à une « hybridation généralisée des pratiques »), pour mieux s’attaquer au fétichisme textualiste – qu’il fait passer pour une restauration -, au littéralisme, à la poésie scénique comme numérique. Sa cible principale est la poésie contemporaine, « ce label chargé de couvrir non pas, tout bonnement, l’art actuel, l’art d’aujourd’hui, mais un vaste et interminable chantier de retraitement institutionnel des avant-gardes » (38) : « Notons qu’on est déjà passé, après la « postmodernité des années 70, à « l’extrême contemporain », ça fait bien une quinzaine d’années, et qu’on ne recule pas devant « l’ultra », le « néo » ou même le « post-contemporain » » ! Exit Prigent, Espitallier, Hanna… Rien que cela. Et pour quoi ? Aboutir à la restauration d’une poésie métaphysique fondée sur la métaphore… Remétaphysiquer la poésie, car, vous comprenez, sa « désublimation est sa liquidation pure et simple » (53). CQFD !

Vous comprenez… la Dualité… la Réversibilité des contraires… la Poésie des essences… la Poésie des profondeurs !
Destination de la poésie : marche arrière…
Basta, et en avant toute !

7 mai 2019

[News] Libr-News

Des RV de mai à ne pas manquer, après une UNE consacrée à Annie ERNAUX… Maison de la poésie Paris, FiEstival… Rencontres avec Marie de Quatrebarbes, Patrice Robin… Journée d’études sur l’évaluation générale…

UNE : Annie ERNAUX /FT/

â–º Tous les Libr-lecteurs passionnés d’Annie ERNAUX découvriront avec plaisir le site tout en sobriété qu’ont lancé deux spécialistes, Élise Hugueny-Leger et Lyn Thomas : l’essentiel vous y attend en français et en anglais, Bio- et Bibliographie, une liste de publications avec liens qui permettent de (re)lire quelques textes – y compris politiques -, les références d’un bon nombre d’entretiens, quelques textes, les Actualités… Et même une rubrique originale : « Lieux ».

Annie ERNAUX vient du reste de recevoir pour l’ensemble de son oeuvre le prestigieux Prix international Formentor, créé en 1960 et restauré en 2011, qui a déjà récompensé Borges, Beckett, Gadda, Sarraute, Fuentès, Goytisolo, Vila-Matas… Ce prix doté de 50 000 € lui sera officiellement remis à Majorque tout bientôt.
Le 21 mai prochain, elle sera à Londres, en lice pour l’attribution du Man Booker international Prize (traduction anglaise des Années : The Years).

Libr-événements

► À la Maison de la Poésie Paris :

► Jeudi 9 mai à 20H30, Librairie Equipages (61, rue de Bagnolet 75020 Paris) : Rencontre-lecture avec Tristan Felix pour sa Ovaine La Saga.

â–º Du 9 au 12 mai, FiEstival *13 ReEvolution, Le Senghor (Belgique): programme.

► Vendredi 10 mai, 19H, Librarie Les Mots à le Bouche (6, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie 75004 Paris) : Rencontre avec Marie de Quatrebarbes pour son fascinant Voguer (P.O.L).

â–º Vendredi 10 mai, 19H, La Chouette Librairie (72, rue de l’Hôpital Militaire à Lille) : rencontre avec Patrice Robin pour Mon histoire avec Robert (P.O.L).

► Vendredi 10 et samedi 11 mai : LA FABRIQUE DU POSSIBLE. Sur une proposition de Jean-Charles Massera, dans le cadre de sa résidence d’auteur financée par la Région Île-de-France.
Collectif 12 : 174, Bd du Maréchal Juin à Mantes-la-Jolie. Entrée libre. Tout public. Infos et réservations au 01.30.33.22.65 ou à contact@collectif12.org

Dans le cadre de sa résidence d’écriture au Collectif 12, Jean-Charles Massera présente un ensemble de propositions littéraires et artistiques contemporaines dans lesquelles un processus d’écriture interrogeant notre aujourd’hui et les conditions autour desquelles nos imaginaires et nos projections s’organisent est à l’oeuvre. Des propositions critiques en phase avec notre monde !

PROGRAMME

Films (ven. 10 mai à 20h) : « Münster » de Martin Le Chevallier, « Déshabillé » et « Capri » de Valérie Mréjen, « Rituel 2 : Le vote » de Louise Hémon et Emilie Rousset, « Poétique de l’emploi », « Cogito », « Calme ? » et « L’engagement des intellectuels » de Noémi Lefebvre et Laurent Grappe.
Lectures et performances (sam. 11 mai à 18h) : « L’affaire La Pérouse » d’Anne-James Chaton, « L’aveu de Nantes » de Jean-Charles Massera, « Les noms salis et autres trucs » de Jean-Michel Espitallier, « Poétique de l’emploi » de Noémi Lefebvre, et « Monsieur Rivière » de Valérie Mréjen.
Exposition (ven. 10 et sam. 11 mai) : « Les films du monde / 50 cinétracts +1 » de Frank Smith, « Manufrance » de Valérie Mréjen, « L’année passée » de Valérie Mréjen et Bernard Schefer, « Image Text Works » et « Jean de la Ciotat » de Jean-Charles Massera.

â–º Programme de la journée d’études « Ã‰valuation générale. Effets de l’évaluation # 2 »
Lundi 13 mai, 9h30-18h Université Paris 8, Salle des thèses
(Espace Deleuze Bât. A 1er étage).

Lors de cette deuxième journée d’études autour du projet « Ã‰valuation générale. L’Agence de notation comme dispositif artistique », réflexion sur les effets de l’évaluation à partir de 3 axes :
– les effets de la production de l’évaluation (pathologie ou érotique de la notation)
– les effets de la réception de l’évaluation (souffrance, toxicité, émulation)
– les effets du fonctionnement de l’évaluation (modalités de circulation de la note ou des préconisations, performativité de l’évaluation).

Le projet de recherche « Evaluation générale : l’Agence de Notation comme dispositif artistique » réunit un groupe d’artistes, éditeurs, théoriciens des arts, critiques littéraires, philosophes, sociologues, politologues et gestionnaires, en vue d’explorer et de comprendre les problèmes publics spécifiques que soulève la généralisation de l’évaluation. Il se constitue autour de l’Agence de Notation, dispositif artistique et d’enquête appelé à intervenir en situations institutionnelles réelles afin de désinvisibiliser non seulement ce qu’est l’activité d’évaluation-notation mais aussi ses effets concrets immédiats.

PROGRAMME
Matinée
– 9h30-9h45
Accueil des participants
– 9h45-10h
« Projet « Évaluation générale » : point sur les activités et prochains événements »
Nancy Murzilli, Bérengère Voisin (Université Paris 8 et LHE), Christophe Hanna (Ed. Questions Théoriques, LHE)
– 10h-10h30
« Le SWOT d’« Évaluation générale. L’Agence de Notation comme dispositif artistique #1 »
Magali Nachtergael (Littérature et arts contemporains, Université Paris 13, Pléiade)
– 10h30-11h30
« Agences de notation : problématiques juridiques »
Akram El Mejri (Droit, Université Paris 8, CRDPDS)

– 11h30-12h30
« Statactivisme »Emmanuel Didier (Sociologie, CNRS, Centre Maurice Halbwachs)

Après-midi
– 14h-15h
« Agent double : du recours au récit dans l’administration de l’anticipation »
Frédéric Claisse (Sciences politiques et sociales, IWEPS)
-15h-16h
« « J’ai fait fermer U Express ». Réinjecter de l’évaluation dans la manutention ordinaire »
Natacha Guiller (Poète et artiste)
-16h-17h
« Testeur : écrire ce que valent les marchandises d’Amazon »
Christophe Hanna (Théorie littéraire, Ed. Questions théoriques, LHE)
-17h-18h
Discussion prospective sur les lignes directrices de la suite du projet « Évaluation générale »

Contact : Nancy Murzilli (nancy.murzilli@univ-paris8.fr)

3 janvier 2019

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (Entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel, 2/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la seconde partie, centrée sur la posture critique. /FT/ [Première partie]
[Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Quels que soient les sujets traités, les formes et les supports choisis, ce qui est frappant c’est ta posture critique, et souvent même politique – sans vouloir évidemment ici reparler d’ « art engagé »… En fait, l’évolution esthétique que tu viens de retracer n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec la volonté de mieux saisir ton objet ?
Dans un monde postpolitique où les effets politiques sont annexés par la sphère spectaculaire, quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ?
Quel regard portes-tu sur le retour progressif du politique dans le microcosme poétique, notamment au travers de la déconstruction du discours médiatique, des problématiques de la guerre, de la domination économique, des flux migratoires, etc. ? (Que l’on songe à des auteurs d’âge et de poétiques différents comme Patrick Bouvet, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Christophe Hanna, Emmanuèle Jawad, Sébastien Lespinasse, Juliette Mezenc, Marina Skalova, Frank Smith…).

JCM. Je me souviens d’une table ronde avec Paul Otchakovsky-Laurens, Jean-Jacques Viton, Marie Darrieussecq et Jean Rolin à Marseille organisée à l’occasion des vingt ans des éditions P.O.L. Pour présenter une des particularités de mon travail (je cite de mémoire, ce ne sont pas les termes exacts), il disait (en substance donc) que ce qui l’avait intéressé dans mes livres, c’était ma manière de saisir le politique avec une forme singulière, la relation entre la forme et le politique… En gros 🙂 Une fois la table ronde terminée, il m’avait demandé si ça m’avait ennuyé qu’il ait présenté mon travail sous cet angle en évoquant cette dimension politique (il savait que je commençais à être agacé par le fait qu’on m’invite souvent à la radio pour parler de cette seule dimension en gommant ce qui faisait l’essentiel du travail… Ce qui me fera dire des années après que pour We Are L’Europe, j’avais plus été invité pour l’Europe que pour « We Are »). Je lui avais répondu qu’à partir du moment où l’on soulignait ce qui constituait la dimension majeure du processus d’écriture, ça ne me dérangeait évidemment pas. Au début des années 2000, à ces questions tournant autour de mon supposé engagement politique, je répondais en insistant sur trois aspects : D’abord si les écrivain(e)s avaient encore quelque chose à dire et si elles et ils avaient (encore) les moyens d’être entendu(e)s comme ça pouvait être le cas dans la première partie du vingtième siècle, ça se saurait. J’avançais ensuite l’argument que grosso modo mes livres n’apprenaient rien à personne d’un point de vue politique, que tout lecteur, toute lectrice de gauche lambda ne pouvait qu’être d’accord avec ce qui était raconté dans France guide de l’utilisateur ou United Emmerdements of New Order, que le travail se situait ailleurs, dans le dispositif de mise à distance de l’objet raconté, dans la manière de faire – vivre – avec, de le remettre à sa place, de représenter les mécanismes et les logiques qui le produisent, etc. Je travaillais (enfin j’essayais) les processus, les logiques de production de ce sens visé, de ces instrumentalisations mises en Å“uvre par des logiques économiques, financières, politiques, idéologiques… un travail au cÅ“ur du langage donc, mais au sens large, pas au seul sens littéraire (le paradigme de celui-ci m’intéressant au fond assez peu dans le sens où le littéraire n’est qu’un outil pour Å“uvrer sur quelque chose qui l’excède). Enfin et surtout, je répondais en disant que si l’un des enjeux du travail consistait à représenter les conditions d’être ici et maintenant, à travailler ce qui nous anime et nous constitue, à représenter, à critiquer, à mettre à distance et en perspective le sens de nos existences, alors il fallait opérer avec les logiques, les conditions, les dimensions, etc. qui sont à l’œuvre dans ces mêmes existences, ces mêmes conditions… qu’on ne les choisissait pas, elles étaient là… c’est une donnée, point (et là d’utiliser la fameuse image du « miroir qui se promène sur une grande route » de Stendhal).

Mais il y a quand même d’autres raisons, plus lointaines, moins intellectuelles qui sont certainement à l’origine, non pas de l’importance que j’ai souvent accordée au politique dans mon travail, mais au moins à l’origine de certaines obsessions qui touchent à des questions politiques… Ces raisons sont familiales et elles remontent à mon enfance. Déjà, je passais presque tous mes mercredis après-midi et une grande partie de mes vacances d’été entre une grand-mère ultra-catho et une grande tante qui avait été proche des Croix-de-Feu et qui avait une idée assez particulière de l’éducation qu’il fallait dispenser aux enfants, comme celle qui consistait à me confisquer mes jouets pour me mettre en main des récits illustrés des exploits coloniaux de Lyautey afin que j’apprenne à lire tout en apprenant l’histoire de « la France » (le tout en ayant pris soin de me briefer quelques jours avant mon entrée au CE2 où les enseignants sont « tous cocos » que si plus tard j’étais comme elle ça serait bien, mais que si j’étais « coco », elle me « mettrai[t] en tôle »… Parfois, le samedi, mon père me ramenait à la réalité contemporaine en m’emmenant sur des chantiers de terrassement pour le voir tutoyer « ses » ouvriers nord-africains en bon paternaliste blanc occidental sûr de l’évidente supériorité de sa culture (alors que depuis que j’étais entré au collège du Val Fourré (Mantes-la-Jolie) mes potes étaient majoritairement les enfants de ceux à qui mon père parlait mal ou que ma grand-tante nostalgique de la France telle que la concevait Lyautey désignait par des termes immondes)… Dans ces mêmes années, j’ai également progressivement pris conscience que ma mère remplissait toutes les cases de la non-existence et du refus de toute conscience de soi et de ses désirs pour répondre à la seule loi de l’effacement, de la soumission et du sacrifice à (la carrière de) son mari et à (l’éducation de) ses enfants (mâles) voulue par l’Église. Dans la foulée, vous commencez à comprendre que l’absence de sentiments dans votre vie familiale tient uniquement à et par des codes, des choses qu’il faut faire et des choses qu’il ne faut pas faire, que tout ce qui occupe une journée est une succession de devoirs… que « c’est comme ça parce que c’est comme ça »… Et aussi, quand vous avez douze ans, en plus de voir ses ami(e)s du collège traité(e)s comme des moins que rien par votre grand-tante et grand-oncle d’extrême droite, c’est très dur d’observer chaque dimanche ses grands-parents maternels condamnés au silence et à des postures d’humilité en bout de table parce qu’ils viennent d’un milieu populaire où l’on quitte l’école à 14 ans pour aller travailler et que par conséquent ces deux grands-parents doivent être déjà contents d’être là et que de toute façon il et elle ne peuvent rien à avoir à raconter ou à dire qui puisse être digne d’intérêt pour des gens qui jusqu’à ce mariage problématique auraient au mieux pu être à leur service… Et que dire de ce jour où, jeune homme j’ai vu mon père parler « de » « sa femme » à un ami devant elle comme si elle n’était pas là et surtout n’était pas un sujet puisque la conversation tournait autour du fait que la femme de l’autre ami et « sa » femme à lui pourraient éventuellement se rendre visite… Au-delà de la honte et de la colère d’assister impuissant à ces scènes très représentatives d’un certain ordre du monde et de la connerie de la culture et des croyances qui ont failli vous former, cette accumulation d’expériences familiales vous forge très vite et sur un mode totalement épidermique une conscience politique de petit résistant certes, pas encore très équipé, mais fermement convaincu de l’urgence et de la nécessité d’en finir avec cet ordre et cette culture là…

Enfin, quand malgré certaines paroles et certains actes (commis par la faction d’extrême-droite de la famille) que vous jugez odieux à l’endroit de vos proches, de vos amis ou de vous-même alors que vous n’étiez encore qu’un enfant votre père vous demande de « respecter » la famille et faire profil bas parce que « la famille, c’est sacré », c’est clair que quand vous êtes en âge d’envoyer balader la famille et de vous barrer… vous vous barrez. Je me suis ainsi brouillé très jeune (avant le moment « normal » de la crise de l’adolescence on va dire) avec mes parents et une partie de ma famille pour des raisons essentiellement politiques, des raisons de forte opposition à leur idéologie catholique romaine, bourgeoise postcoloniale paternaliste que mon père incarnait terriblement et bêtement dans la transmission de la loi et ma mère dans son exécution sans la moindre conscience critique. Je les ai surtout vus comme pris dans des logiques, une culture qui les agissaient, les parlaient, écrivaient leur vie ; plus que comme des parents avec lesquels on entre en conflit sur des motifs intimes, familiaux, etc. En même temps, je peux être reconnaissant à cette famille de m’avoir évité quinze ans de psychanalyse… Et la lecture de Bourdieu…

FT. Mais tu viens là de parler en bourdieusien élémentaire, agi par sa langue… (rire)

JCM. Exact ! Disons que j’ai senti Bourdieu avant de le lire… 🙂 Bref, la nécessité d’intégrer dans mon travail la conscientisation de ces dimensions constitutives de l’aliénation ordinaire, de ce qu’elles produisent et ont produit sur nos imaginaires et nos pratiques de vie, vient certainement plus de ce que j’ai vécu enfant que de ma fréquentation des milieux militants d’extrême-gauche pendant mes années étudiantes.

Ensuite, pour revenir à l’évolution esthétique que j’ai retracée à grands (voire gros 🙂 traits, elle a effectivement à voir avec la volonté de mieux saisir mon objet, c’est même sa seule raison, son seul moteur. Je n’ai pas décidé de devenir artiste ou réalisateur ou je ne sais quoi… J’essaye toujours de trouver une forme juste, une forme nécessaire… C’est la visée qui justifie la forme, qui donne telle ou telle forme. C’est le rapport de nécessité qui fait art (ou « Å“uvre » pour reprendre un terme qui renvoie à une conception prémoderne de l’art, mot que je n’emploie évidemment pas, mais ça c’est une autre question). Une forme n’est jamais donnée, elle est toujours à trouver, non pas dans une logique qui consiste à trouver de l’inédit, de l’inconnu, de l’inouï ou je ne sais quel cliché de cette conception de l’écriture qui réduit une démarche artistique ou littéraire à une démarche formelle et décorative sans autre objet que sa propre apparition. Même lorsqu’au début des années 90 j’écris mon premier livre, en l’occurrence Gangue son, initialement publié par feu les éditions Méréal et récemment réédité par La Ville Brûle, alors que tout dans ce texte tend vers la volonté de faire des phrases inédites où le rythme et le son composent des fondamentaux, la visée consistait à trouver la forme la plus juste pour transmettre les sensations, les expériences et les idées formulées à propos de ce qui pouvait poser question dans certaines caractéristiques intimes, culturelles, sociales ou politiques de nos existences. Ce qui fera dire à Marcelin Pleynet à qui j’avais envoyé le manuscrit qu’il y avait trop de sociologie dans mon texte, que la littérature c’était des montagnes qui se parlaient, comme Heidegger et Céline [je cite de mémoire]… Si mon but n’a jamais été de dialoguer avec les géants (mâles) de l’histoire de la littérature (masculine) occidentale, j’avoue avoir cherché dans ce livre à travailler la langue, la sculpter… j’avoue avoir rêvé de phrases inédites taillées dans une gangue sonore… Sorte de naïveté certainement, mais qui me poursuit encore, surtout quand certains de mes proches ou ami(e)s découvrant ce texte des années après, me disent que c’était peut-être là un livre où j’inventais une langue… Je me demande toujours s’ils ou elles me disent ça par sympathie, provocation ou volonté de me dire que j’ai peut-être fait fausse route. En tout cas, Gangue son est un peu ma mauvaise conscience, mon Å“il de Caïn.

FT. Avec Gangue son, en quelque sorte, tu commences par où TXT finissait…

JCM. Je ne sais pas, je n’en avais pas la prétention en tout cas, même si Gangue son est alimenté ça et là d’extraits de textes ou d’idées de TXT – qu’il s’agisse de Christian Prigent ou de Jean-Pierre Verheggen. Ce qui reste certain pour moi, et j’ai toujours travaillé en ce sens : il n’y a pas de formes, de médiums ou de genres permanents, inscrits dans l’Histoire for ever. Pour reprendre Walter Benjamin que je cite souvent quand j’interviens dans des écoles d’art ou des universités, « À de grands intervalles dans l’histoire, se transforme en même temps que leur mode d’existence le mode de perception des sociétés humaines. La façon dont le mode de perception s’élabore (le médium dans lequel elle s’accomplit) n’est pas seulement déterminé par la nature humaine, mais par les circonstances historiques » [1]. De fait, une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit. La première et seule question est donc de savoir ce qui peut constituer un enjeu sur le plan littéraire et esthétique aujourd’hui (qu’est-ce qui peut faire sens ici et maintenant en 2018 dans nos contrées et sociétés contemporaines ?). Après le travail commence.

Maintenant, pour répondre à la question « quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ? », et même si comme je viens de le dire au sujet de mes travaux dans l’espace public, je rêve de questionnements critiques à visée émancipatrice que l’on emporte chez soi après avoir fait l’expérience de ces propositions… je crois en fait qu’il ne nous reste plus (beaucoup ?) de marge de manœuvre. Et je pense même que la plupart des passant(e)s sont passé(e)s… devant mes affiches sans les voir, sans vraiment « imprimer »… Pareil pour l’installation sonore à Auchan. Le principe de la masse d’informations noyant tout dans le bruit a gagné la partie contre l’art (critique) depuis longtemps. On peut toujours dire que l’on opère dans les interstices de la machine de l’ennemi, qu’on grippe un peu cette même machine le temps d’une intervention, mais bon… « dans tes rêves »:). D’abord ça n’a aucune efficace et ensuite, ça ne « touche » que celles et ceux qui sont déjà convaincu(e)s de la chose et vont chercher ce type de propositions critiques. Once again, si l’art pouvait changer le monde, ça se saurait.

Alors évidemment je continue à être particulièrement sensible au travail d’auteur(e)s que je suis depuis longtemps comme Espitallier, Bouvet, Pireyre, Brossard, Cadiot, Arlix, Lefebvre, Adely, Quintane, Jallon ou encore à ceux et celles que je découvre aujourd’hui, comme Skalova. Curieux aussi de ce que tentent, dans des registres auxquels je n’arrive pourtant plus à adhérer, mais qui me posent question quand même, des auteurs comme Desbrusses, Coupland, Bertina, DeLillo, Fiat, Ostende (d’autres encore, mais je ne cite là que ceux et celles dont je me sens proche dans certaines visées). Et je suis surtout heureux que ce type de travail existe et se poursuive encore (déjà parce que nous partageons souvent beaucoup de choses dans nos travaux respectifs… parfois à des années d’intervalle). Mais bon, ce que je vois c’est que nous sommes toujours peu nombreux et nombreuses en termes de lecteurs et de lectrices de nos travaux respectifs, que les « grands livres » français restent les livres des prix littéraires et vendus dans et par les médias (le nouveau P.A.F), que ce sont ces mêmes productions qui sont traduites et vendues à l’étranger comme « la littérature » française… Bref, que nous n’avons aucune force, aucune puissance… aucun respect surtout – et à terme aucun sens reconnu d’utilité publique 🙂 Nous sommes des clowns sympathiques et tristes (remplacés depuis longtemps par des « personnalités » qui parlent d’elles-mêmes entre elles et du monde au monde sans autres compétences que celle d’être connues) à qui l’on offre ici un coin pour exposer à l’ombre des regards qui pourraient être concernés, là un éditeur pour publier des livres qui se vendront à quelques lecteurs et lectrices assidu(e)s de nos pages Facebook ou des quelques rares pages critiques que les principaux journaux daignent encore accorder aux journalistes qui essayent de faire le job, mais qui doivent se battre pour placer un papier sur un travail pertinent au milieu du tout-venant commercial (spéciale dédicace aux très bon(ne)s essayistes, critiques, journalistes qui se reconnaîtront et que j’admire pour leur ténacité… Déjà parce qu’ils et elles liront peut-être cet entretien 😉
Reste que quand j’interviens dans une école ou une université et que je lis d’une traite sur le mode d’une quasi performance un passage d’un texte d’Emmanuel Adely ou la totalité d’un livre de Patrick Bouvet, que je donne à lire, à voir, quelques pages d’un livre de Nathalie Quintane ou d’Emanuelle Pireyre ou que je donne à voir une vidéo de Noémi Lefebvre dans le cadre d’un atelier d’écriture ou de théâtre et que je vois des regards soudain s’allumer, comme si quelque chose était passé (pour la suite de leur existence ?), ça me fait un bien fou… et ça me procure un plaisir bien plus fort que celui que j’essayais de repérer dans l’assistance quand je lisais mes propres textes à la fin des années 90 ou au tout début des années 2000.

FT. Le problème, c’est que dans le champ littéraire français l’étiquetage a la vie dure… Derechef, il est encore difficile pour un créateur de varier les formes, ça nuit à sa « visibilité »… Quelles que soient les formes choisies – livres, films, pièces sonores, performances, ou encore campagnes d’affichage -, je vois dans ton travail deux lignes de force, la première étant pour l’instant majoritaire : d’une part, la déconstruction des discours et représentations dominants ; d’autre part, la monstration de la parole des dominés à partir de prélèvements bruts, comme dans Under The Resultats. En tant que monteur/montreur, ton travail critique – souvent ironique – me semble plus proche des Modernes que des postmodernes, non ? (Cela dit, sans vouloir tomber dans des classifications et taxinomies rigides…).

JCM. Jusqu’à a cauchemar is born en 2007, la « déconstruction » des discours et représentations dominants est effectivement une tendance forte dans mon travail, mais ensuite – et on en revient à ce moment de rupture dont je parle plus haut – la question devient plutôt, « comment faire avec » ici et maintenant, dans les conditions qui nous sont données, imposées ou proposées (et non continuer à dire et redire que ça craint)… Il a donc fallu laisser de l’espace aux possibles, aux autres aussi… laisser de l’espace à l’usage… aux points de suspension… (ces questions à emporter dont je parle plus haut par exemple). Depuis We Are L’Europe (2009), cette déconstruction n’apparaît plus. Idem pour les prélèvements bruts (de paroles) que je rapporte effectivement dans une campagne d’affichage comme celle de la Biennale de Rennes en 2008, dans des documentaires fictions radio comme celui que nous réalisons en 1997 avec Vincent Labaume (La Vie qui va avec, France Inter 1997) et où nous mixons des paroles rapportées sur des expériences et pratiques de vie avec la maison individuelle, la voiture, l’alimentation, les animaux, les plantes vertes avec des paroles prélevées dans les représentations-projections publicitaires ou cinématographiques, les chansons, les reportages et bulletins d’informations, etc. J’ai retravaillé cette dimension une fois dans un film « documentaire de création », Call Me Dominik, film (qui je ne sais pas s’il sortira un jour en salles dans sa forme finalisée comme il en fut question à un moment donné) où je laisse parler de leur vie, de leurs rêves si elles en ont encore, les personnes travaillant dans des centres d’appel en France et au Maroc. Mais hormis ce film, là non plus je ne travaille plus cette dimension de la parole brute rapportée.

En fait, depuis la fin des années 2000, ce que j’essaye de travailler a plus à voir avec une esthétique du faire avec, une esthétique des possibles (ouvertures, appropriations, détournements à des fins d’émancipation, etc.). Comment on fait dans telle ou telle situation donnée pour vivre mieux la, les chose(s). Le tout, doublé – évidemment – de protocoles, de fictions (ou plutôt de reconstitution) de situations de mises à distance critiques des conditions et des logiques d’aliénation, des forces contraires de l’épanouissement possible on va dire. Par exemple, l’installation vidéo Ad Valorem Ratio (2015) – montrée pour la première fois au MAC VAL dans l’exposition « Chercher le garçon » – rejoue la manière dont les corps de cadres hommes et femmes se mouvant dans l’espace des bureaux, des couloirs d’entreprises et des salles de réunions, peuvent exercer, imposer, assouplir, jouer avec l’exercice du pouvoir. Cette double projection nous mettant face à une salle de travail ou de déplacement d’une entreprise où l’on voit évoluer un ou plusieurs cadres pendant qu’un autre écran sur le côté nous montre un hors champ, un « ce qui se passe ailleurs dans un autre endroit de l’entreprise pendant que… », tente par la manière dont elle dilate le temps de travail, d’insérer un temps de pause, ou plutôt de ralentissement du temps de production pour reprendre du temps à soi et pour soi (sur celui de l’entreprise). Le travail des quatre pistes sonores qui accompagnent la double projection amplifiant ou assourdissant certains bruits de bureaux, certaines rumeurs de paroles provenant des bureaux voisins, certains pas, certains rythmes de pas masculins ou féminins, des pas de décideurs ou décideuses, des pas d’exécutant(e)s, permet d’intérioriser cette appropriation, on va dire déformante, de l’expérience du temps de travail en entreprise. La possibilité de la sensualité et de la séduction entre deux temps de stress, de moments de production est également très présente dans cette installation. L’autre facette de cette proposition artistique étant l’usage de la métaphore des jouets « de petits garçons » (camions, tractopelles) et des attitudes de jeux de ces mêmes petits garçons transposés dans la vie professionnelle adulte où le rapport enfants maman vient troubler le rapport managers (hommes) N+1 femme… etc.


Ad Valorem Ratio, installation sonore et vidéo – 17 mn loop (Avec Emmanuelle Lafon, Emmanuelle Vérité et Pierric Plathier)

Si l’on prend l’exemple des dessins vectoriels (pensés pour la salle d’exposition ou l’affichage public), ceux-ci tentent de représenter des situations de vie, de travail où soudain, au milieu d’un moment où notre corps et notre concentration sont occupés par une occupation professionnelle ou une activité sociale, une phrase, un éclair de conscience viennent faire un trou dans la manière dont on vit habituellement ce moment en énonçant (conscientisant ?) une pensée philosophique critique (de base :), une pensée qui permettrait de vivre autrement ce moment, ou de le mettre à une place qui permette d’ouvrir d’autres places, d’autres rapports au monde auquel soit l’on n’avait jamais pensé, soit qu’on avait jamais osé envisager, etc. Ce travail qu’on pourrait appeler du trou critique dans un moment professionnel ou social (ou plus intime) est très présent dans ce que j’essaye de fabriquer actuellement.
Dans mes récentes séries de photographies (notamment Less Men is More – Le protocole de Pierric – 2016), la possibilité de se construire un corps moins projeté par les logiques et les besoins de l’entreprise, un corps plus « approprié » quand bien même il est en complet noir ou en veste de tailleur est également très présent. Ou encore ce mélange d’espoir et d’inquiétude d’une mère cadre voyant sa petite fille fascinée par les tours de verre de la Défense dans la série de photos Don’t tell me she… (the Child and the Towers), 2017 où l’espoir d’une émancipation (la petite fille plus intéressée par les tours de verre d’un quartier d’affaires que les tours d’un château de Princesse) laisse progressivement apparaître sur les traits du visage de la mère la peur d’une nouvelle forme de soumission à d’autres logiques.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

FT. Tu évoques parfaitement l’évolution concrète de tes pratiques, mais avec un certain refus du théorique… Moderne / antimoderne : ces concepts te paraissent-ils pertinents pour rendre compte de l’évolution de ton travail ?

JCM. Je crois surtout à la dimension d’historicité, c’est-à-dire à ce qui peut constituer un enjeu ici et maintenant. En fait, l’histoire et la succession, l’enchaînement logique ou non, des pratiques, des écoles, etc. je m’en fous totalement… dans la mesure où je suis fermement convaincu qu’une démarche artistique (littéraire, poétique or whatever) se mesure à sa pertinence au moment où elle essaye de s’énoncer et dans les conditions (historiques) de son énonciation, dans son rapport aux questions, aux objets (et à leur pertinence) et non par rapport à une histoire de l’art et de la littérature. Donc, le rapport anciens/modernes… I don’t know… ça ne me parle pas du tout. Tout comme la croyance dans un art intemporel et universel, relève me semble-t-il de la plus grande naïveté ou de la volonté gentiment réactionnaire de conserver le même ordre du monde, toujours, croire que les questions sont toujours les mêmes (au-delà des grandes questions de la mort et du sens de nos existences)… Ce rapport maladif au « grand art », aux « grands textes », c’est non seulement faire l’économie de la difficile question du qu’est-ce qui peut constituer un enjeu littéraire et esthétique aujourd’hui en rêvant de représentations de mondes et de manières d’être qui ne sont plus, qui n’existent plus que dans les mémoires (nostalgiques), mais c’est surtout manquer totalement l’époque, c’est refuser de voir que les conditions d’expérience du monde ne cessent de changer et qu’il faut à chaque fois chercher des formes et des outils ad hoc pour les appréhender… Pour prendre un exemple très simple ; m’intéresse plus ce que sont en train de produire dans ma conscience la modification de nos rapports aux animaux ou la prise en compte de ce que signifie être un homme cis blanc que ce que mon prochain opus pourrait apporter de plus par rapport à la poésie ou à la littéraire contemporaine. J’aime bien le bricolage et la technique, mais pour moi ce ne sont que des moyens pour… pas des fins.


Ad valorem Ratio

FT. Dans tes fictions, ton texte avait du corps – comme l’on dit d’un vin ! – grâce à la performance de l’écrivain. De tes performances et autres créations, quelle(s) fiction(s) se dégagent-elles ? Quelle pensée critique ?

JCM. Des performances, si on s’en tient à la définition, disons historique (celle du début des années 70 dans le champ des arts dits « visuels », avec les figures également historiques comme Marina Abramović, Chris Burden, Vito Acconci (cf. photo à gauche), Barbara Smith, Michel Journiac, etc.), il s’agit d’une forme basée sur la présence face ou avec un public qui ne se produit qu’une seule fois et qui se joue souvent sur le mode de l’improvisation… Donc, sauf à prendre l’aventure fictionnelle de Jean de La Ciotat dans l’espace réel (et l’imaginaire tout aussi réel) du cyclosport français et européen, je n’ai jamais fait de performances. En revanche, oui j’ai fait quelques solos ou duos écrits et joués avec ma propre voix préenregistrée ou exceptionnellement avec un partenaire (Pascal Sangla ou Yves Pagès)… Mais ces prestations scéniques sont rares et ce sont plutôt des minis spectacles où je chante aussi parfois… Bref, des plages de détente et d’émotion dans ma trajectoire, pas plus… Je ne mets donc pas cette partie de mon travail au même niveau que le reste. Seules les « performances » de mon corps de fiction, Jean de La Ciotat peuvent-être placées au niveau des propositions que je revendique comme faisant pleinement partie intégrante de mon travail. À l’origine, la reprise de la pratique cycliste de manière ludique et littéraire était une tentative de mise en crise de ce en quoi je croyais en tant qu’auteur dans les années 90 par une pratique critique en actes, physique et opérant dans un espace et une communauté non artistique, une communauté de pratique de loisir très éloignée des questionnements qui m’animaient en tant qu’écrivain. La première mise en crise était celle d’une croyance qui m’occupait beaucoup dans les années 90, celle qui considère qu’il n’y a plus d’expériences possibles en dehors des expériences de pensée, que le corps s’est déporté du côté de ses représentations spectaculaires… Mais quand vous êtes à la limite de la rupture avec une nuée de moucherons dans la gueule sur les derniers kilomètres du troisième col à plus de 2000 mètres d’altitude sur une pente à plus de 12 % de dénivelé dans une épreuve de 200 km avec la menace d’être repris par la voiture balais, c’est clair que le retour du corps dans votre vie, vous le prenez en pleine tronche. Plus sérieusement, toute cette aventure avait aussi à voir avec l’exploration d’une pratique et des imaginaires qui s’y agglomèrent dans un moment où la réalisation de soi et l’épanouissement dans le travail salarié sont désormais souvent perçus comme une fiction dans laquelle peu de personnes marchent, l’investissement se faisant alors ailleurs, notamment dans des pratiques de loisir.

Mais pour répondre plus précisément à ta question concernant la ou les fiction(s) qui se dégage(nt), il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux d’un travail artistique, littéraire, cinématographique, whatever, est de travailler contre les fictions dont nous sommes saturés : fictions politiques, religieuses, idéologiques, collectives ou conçues à l’échelle de nos habitudes de vie ou de consommation, etc. Il s’agit donc surtout de ne pas produire une fiction de plus ou même de « contre-fiction » ! Dans le cours de notre entretien, je crois que j’ai trouvé, ou plutôt retrouvé le terme qui me convient le mieux… « retrouver » car je l’avais déjà employé quand j’avais réécrit une partie de La Société du Spectacle de Guy Debord dans La Leçon de Stains, le petit livre qui accompagnait l’exposition de l’installation The Third Memory de Pierre Huyghe en 2000 au Centre Georges Pompidou à Paris et à la Renaissance Society à Chicago, ce mot c’était « reconstitution », comme je parle plus haut de « reconstitution de situations ». Dire ici au passage que la fréquentation de Pierre Huyghe [2] et de son travail dans ces mêmes années est un moment très stimulant dans ma démarche et mon rapport à certains protocoles d’expérience du monde que lui travaille alors à merveille, avec une liberté que je ne me donne pas encore pleinement à l’époque. D’ailleurs dans The Third Memory, tout l’enjeu du travail proposé par Pierre à John Wojtowicz – l’auteur du premier casse médiatisé et suivi en direct à la télévision – dont s’était inspiré Sidney Lumet pour réaliser son Après-midi de chien, était de reconstituer une scène clé du film dans laquelle l’homme explique ses motivations que Sydney Lumet avait totalement occulté dans le film (John Wojtowicz avait fait ce casse pour que son compagnon d’alors puisse réaliser son rêve : se faire opérer pour changer de sexe). À l’époque du casse, des militants homosexuels étaient même venu soutenir John Wojtowicz, voyant en lui un porte-drapeau médiatique. En l’occurrence Pierre Huyghe lui offrait la possibilité de reconstituer la personne et une partie de son existence dont la fiction de Sydney Lumet (et le jeu de l’acteur jouant son rôle, Al Pacino) l’avait dépossédé. Donc là aussi, la fiction était plutôt la forme à combattre ! Aujourd’hui, la fiction – toutes les formes de fiction – sont des instruments d’aliénation auxquels il faut opposer des outils (d’émancipation) résolument autres.
Donc écrire, penser, imaginer, construire des formes, des moyens d’échapper à ce sempiternel besoin de fiction, de projection dans des croyances, des partitions, des projets, des trajectoires de vie qui nous dépossèdent de nos capacités à nous projeter ailleurs que dans des logiques servant des intérêts pensés à des échelles qui ne sont pas les nôtres et qui ne penchent en tout cas pas du côté de l’émancipation et de l’épanouissement, oui ! La fiction est certainement le pire ennemi de l’émancipation, de l’épanouissement, de la pensée de possibles autres que ce qui nous arrivent. On a besoin d’outils, pas de récits de sorties de soi (d’instruments de divertissement et de diversion), de fictions de prêt-à-vivre et penser sans passer par la case qu’est-ce qu’on peut faire ensemble, ici… qu’est-ce qui peut nous modifier dans nos croyances, dans ce qui continue de nous arriver, ce qui continue de faire en sorte que ce qui (nous) arrive est cet état du monde que nous combattons (les logiques de guerre ou de haines ; l’inégalité des sexes, les fonctions et les manières d’être genrées, etc.) ou qui se révèle soudain problématique (exploiter, tuer, manger les animaux)… Ce ne sont là que quelques exemples, mais ce sont là des enjeux d’être autrement plus signifiants que le confort (de la conservation de ce qui est) des fictions. Les pensées de l’amélioration, de la modification, de la possibilité d’autrement passent par des opérations de prise de conscience, de changements de paradigmes, de mises en crise de ce qui arrive, pas par des plages d’occupation du temps (libre) pour ne plus y penser (l’aliénation).

FT. Que cherchais-tu en reprenant le vélo avec la plume pour un diptyque sur les aventures de ton double, Jean de La Ciotat ? De ton point de vue, quelles interactions dynamiques perçois-tu entre écriture et performance, corps et plume, théorie et pratique, Moi et Autre ?

JCM. Certainement une réconciliation. Déjà d’un point de vue personnel et peu intéressant pour les lecteurs et lectrices (d’ailleurs ce point de vue n’apparaît que sous la forme de quelques détails dans les deux livres), c’est peut-être une mini – et très relative – réconciliation avec, disons, la part « sauvable » de mon père après sa mort, père avec qui je n’ai rien partagé ou ne voulais rien partager depuis l’âge de onze ans pour les raisons évoquées précédemment. Enfant, il avait été passionné par le Tour de France, ses mythes, ses coureurs de légendes… Ce rapport au mythe du Tour de France, nous le partagions. Aussi, autant il ne m’a pas soutenu dans mes études et mes choix de vie privés et professionnels qu’il méprisait, autant, adolescent il m’a accompagné et encouragé à pratiquer le cyclisme au niveau où je cherchais à le pratiquer. Mais c’est surtout une réconciliation avec ma part « non intellectuelle » qui est en jeu dans ces « aventures » de Jean de La Ciotat, cette part que j’avais délaissée au sortir du lycée pour vivre exclusivement dans une sphère sociale et professionnelle qui, pour le dire simplement, dénigre souvent ou ne considère pas du tout les pratiques de vie, les pratiques culturelles qui constituent le cadre de ce que vit et raconte Jean de La Ciotat. Au premier degré, c’était une façon de passer du côté de ou plutôt dans les posters qui ont décoré nos chambres d’adolescents… Au second degré, il y avait la volonté, à la fois de participer à une fiction collective (la vivre plutôt que l’écrire) et ensuite de la penser, de penser ce que cette participation modifiait. J’aimais aussi les ponts qui pouvaient se construire entre des imaginaires, des projets de vie aussi différents que ceux qui peuvent se croiser sur les routes un dimanche matin. Faire entrer Guy Debord aux côtés d’Antoine Blondin, écrire des devenirs-autres sur les routes du Tour de France, travailler la question de l’être-ici-et-maintenant-pleinement sur l’asphalte et de l’en-commun dans un moment de perdition sur des pentes très raides d’un col italien pour cause de fringale, c’était déjà quelque chose, mais aussi et peut-être surtout, avant de devenir un puis deux livres, ça a commencé à s’écrire sur un mode d’échanges collectifs sur des forums de discussion dédiés au cyclosport et au cyclisme (certains de ces échanges constituent des passages entiers du livre). Ce que j’écris ensuite dans Jean de La Ciotat confirme et Jean de La Ciotat, la légende c’est un peu la consignation (par écrit) de ces quatre années vécues en milieu cyclosportif, de ce que ce temps vécu différemment (à faire des milliers de kilomètres d’entraînement par an pour être capable d’arriver dans les délais à défaut d’être compétitif, à avoir une certaine hygiène alimentaire, à traverser la France et une partie de l’Italie, de l’Espagne ou de la Suisse pour aller finir souvent dans les profondeurs du classement, à aménager sa vie en fonction de ces « objectifs » relativement dérisoires en regard de ce qui m’animait dans ma vie d’écrivain, puis par la suite d’artiste). Mais la grande différence entre cette fiction à échelle 1/1 dans l’espace-temps « réel » et celles représentées, projetées et condensées dans les pages de l’espace littéraire, c’est effectivement d’abord une expérience de corps, et une tentative d’écrire des états de corps dans l’effort, des sensations… autres que celles que peut généralement nous offrir la littérature, plus tournée vers ce que ses auteur(e)s connaissent… donc des états de corps liés au sexe, au travail, à l’usage des drogues, à la déambulation, à la vie pratique mondaine, etc. En clair : le vélo et ce qui se joue dans le corps sur un vélo, c’est pas un sujet en littérature.

FT. Le corps comme support de pensée critique, c’est plus limité, non ? J’aime l’expression « trou critique »… N’y avait-il aucune trouée critique dans tes agencements répétitifs ?

JCM. Le « corps » qui a beaucoup occupé les écrivains mâles français (de Bataille à Sollers ou à Prigent) ne m’a jamais paru véritablement critique de quoi que ce soit de majeur. C’est un « standard » au sens d’un standard de Jazz qui a donné lieu à de belles compositions, mais pour la dimension critique je préfère l’usage véritablement critique qu’en ont fait des artistes dans le champ de la performance au début des années 70, notamment le corps féminin objectivé et assigné à résidence par le « male gaze » pendant des siècles d’histoire de l’art et de la littérature non émancipés. Là, le corps devient un espace, une forme, un organisme potentiellement et politiquement support d’une critique des plus pertinentes. Mais pour mon modeste Jean de La Ciotat, non, évidemment. Le corps est juste un médium (entre le réel et la conscience écrivante) et une forme d’expérience : celle qui consiste à repousser les limites de ce même corps et surtout les limites mentales. Il s’agissait pour moi de transcrire des expériences de corps et de mental, de raconter ce qu’elles modifient en nous, des expériences de corps et de mental que seul le sport pratiqué à une certaine intensité peut procurer. Nulle visée ou prétention critique ici ; simplement un médium ou un support au sens artistique du terme… l’interface entre un contexte et une conscience qui me manquait pour raconter « ça ». C’était aussi une façon de vivre aux côtés d’am(i)es rencontré(e)s sur les routes pendant quatre années. J’ai vécu de formidables moments, parfois très intenses sur les épreuves. Évidemment, au départ, penser qu’on va éprouver un grand bonheur dans une Pasta Party d’après course, c’est sûr que c’est pas gagné quand on est plus habitué aux dîners d’après vernissages. 🙂

FT. Même si tu ne te sens pas concerné au premier chef, quel regard portes-tu sur l’espace contemporain de la performance ?

JCM. Encore une fois, ma fréquentation du champ de l’art dit contemporain et mes rencontres avec des artistes majeurs de la scène nord-américaine du début des années 70 font que je n’arrive pas à nommer « performance » ce que je vois nommé comme « performance » sur la scène littéraire contemporaine, mais disons que j’ai pu prendre et prends encore un immense plaisir à écouter Noémi Lefebvre, Anne-James Chaton, Louise Desbrusses, Antoine Boute, Jean-Pierre Ostende, Emmanuel Adely, Thibault Croisy, Yves Pagès ou tout dernièrement Yoann Thommerel – dont j’ai découvert le travail à Nantes dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie #18 – lire à voix haute des textes adaptés ou conçus spécifiquement pour l’exercice… peut-être parce qu’elles et ils nous disent à voix haute quelque chose sur certaines caractéristiques, certains aspects de notre aujourd’hui de manière drôle, avec une pertinence et une distance critiques qui « me parlent » et que je ne sais pas ou plus porter moi-même de manière aussi forte.

FT. Jean-Charles, et maintenant ? Des projets, des intuitions sur le devenir de ton travail en relation avec le devenir de notre monde ?

JCM. Ouais, mon producteur et moi attendons que les hautes instances du cinéma français acceptent de déplacer légèrement leur regard et leurs attentes quant à ce que doit être un film d’auteur(e) et nous donnent enfin une chance pour que je puisse tourner mon projet de long métrage Le verre et le sable (une sorte de comédie d’anticipation portée – entre autres – par deux petites filles qui tentent de faire ce que leurs prédécesseurs mâles n’ont jamais voulu, pu ou su faire… En attendant, je travaille sur Les personnes renouvelables (un film plus court avec Emmanuelle Lafont) ; Transition attentionnelle – Volet 1 L’enfouissement de la puissance (une exposition monographique au centre de la photographie de Genève), une installation vidéo pour « 100 artistes dans la ville » organisée par Nicolas Bourriaud à Montpellier. L’année théâtrale 2019 verra également la reformation de notre team avec Benoît Lambert pour une collaboration sur l’écriture et la mise en scène de How Deep is Your Usage de l’Art ?… Et puisqu’on en est au stade des confidences, cher Fabrice, disons que mon éditeur va peut-être (ten years after) pouvoir ouvrir sa boîte de réception avec des sortes de phrases assez courtes, isolées et posées sur et entre beaucoup d’espaces blancs, à assembler dans un livre…


Ad Valorem Ratio (vue d’installation) – 2017. Casino Luxembourg / Forum d’art contemporain

[1] « L’Å“uvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », in Écrits français, Bibliothèque des idées, Gallimard, p. 143.

[2] Jean-Charles Massera avec Pierre Huyghe sur le tournage de The Third Memory dans les studios de Stains en 2000. © Christine Van Assche (Alors commissaire de l’exposition au Centre Georges Pompidou).

2 décembre 2018

[News] News du dimanche

Pour terminer l’année en beauté : RV avec Béatrice Brérot ; les invités d’Ivy writers et de l’Escale des Lettres… Stéphane Nowak Papantoniou, Christophe Hanna, le peintre Mathias Pérez…

â–º RV avec Béatrice Brérot : dimanche 16 décembre 17h, Cabaret poétique, avec Cédric Lerible et Kevin Prost (Le Périscope : 13 rue Delandine 69002 Lyon) ; mardi 18 décembre 19h30, Mardis de la poésie, Maison de la poésie Rhône-Alpes (33 avenue Ambroise Croizat 38400 Saint-Martin-d’Hères).

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[Chronique] Sylvain Courtoux, L’Argent est une écriture (à propos de Christophe Hanna, Argent)

Christophe Hanna, Argent, éditions Amsterdam, septembre 2018, 264 pages, 20 €, ISBN : 978-2-35480-177-9.
[Dernier entretien de Sylvain Courtoux sur LC]

â–º Culpa bene…[sic]

Je suis le travail de Christophe Hanna depuis de nombreuses années déjà, je sais que c’est le théoricien/poéticien (avec, aussi, ses amis dans Questions Théoriques, notamment Olivier Quintyn) qui a le plus d’influence aujourd’hui sur moi. Je me sens tout à fait proche de lui et de son travail (je le connais personnellement et il se trouve que j’ai fait partie des personnes interrogées dans le présent livre). Je peux aisément dire que je suis un fan d’Hanna (« de a-ha à Hanna », on pourrait dire, dans mon cas). C’est une première chose. Deuxièmement, dans notre milieu (comme dans d’autres), il y a d’innombrables chroniques qu’on peut dire de complaisance (x écrit un texte sur y, parce que y est le meilleur ami de x, ce genre). Je trouve ça normal (humain trop humain, pour ainsi dire), dans un milieu aussi numériquement petit et fracturé, que les gens se côtoient assez pour devenir proches et/ou amis (ou pas) et, entre amis, on se rend des services (qui sont explicites ou, le plus souvent, pas). Ce sont des pratiques inévitables que parfois moi-même je mets en branle.
Si je puis me permettre, dans cette note : je mets simplement en cause le fait de le dire ou de ne pas le dire.
Comme le thème du « conflit d’intérêt » (conflit, mais aussi népotisme, favoritisme, délit d’initié, corruption, etc.) est devenu plus que prégnant dans les agendas de toutes sortes ces dernières années, il est nécessaire, à mon humble avis, pour la plus grande intelligibilité de tout ce qui s’écrit et se publie, de le communiquer de manière éthique quand c’est le cas. Que ça se sache plutôt que ça reste caché (même si je ne me fais aucun souci sur le fait que ces pratiques, ces « entraides », restent toujours très courantes). C’est donc mon cas ici. Il y a un conflit d’intérêt manifeste entre moi et l’objet de cette chronique — car j’ai intérêt (parce que je suis fan, parce que c’est mon camarade, parce qu’un jour j’ai envie de publier un livre chez Questions Théoriques) à faire progresser le public de Christophe Hanna. Je trouve cela plus sain mais aussi plus démocratique de le dire.

Si on regarde les estampilles, Argent ne serait que le deuxième livre poétique de Christophe Hanna, vingt ans après les Petits poèmes en prose chez Al Dante. Ce qui fait un sacré come back !
Evidemment, c’est une boutade.
Des livres poétiques, il en a sorti trois autres sous l’estampille de La Rédaction. Et il y a deux essais à son nom (dont l’important Nos dispositifs poétiques, Questions Théoriques, 2010). Plaisanterie mise à part, s’il y a bien une chose qui relie l’Argent aux Petits poèmes en prose : c’est le rapport entre le discours, l’action et le réel.

Certes, le discours des autres est un matériau important pour Christophe Hanna et on retrouve cette question dans chacun de ses livres (notablement dans Valérie par Valérie, Al Dante, 2007). L’action, c’est-à-dire le rapport d’une forme de vie à un réel, n’est certes pas l’apanage non plus de l’Argent (notablement dans Les Berthiers, Questions Théoriques, 2012), mais il me semble que depuis les Petits poèmes en prose, la question de l’articulation entre énonciation (discours) et sujet de l’énonciation, et/ou entre vision du monde et forme de vie, n’a jamais été aussi bien traitée que dans Argent. Et puis il faut rajouter quelque chose, c’est un livre très agréable à lire, le plus « pop » de Hanna à ce jour.
Par contre il y a une chose cruciale qui sépare les deux livres : Argent est un « vrai » livre autobiographique, pleinement assumé comme tel. Sans doute le seul de tous les livres de Christophe Hanna à pouvoir revendiquer complètement, totalement ce qualificatif (ses autres livres le revendiqueraient plutôt localement).

Seulement rien n’est simple quand il s’agit d’un livre de Christophe Hanna.
Et c’est pour cela que je l’aime tant.

I.

Argent est le résultat d’une quasi quête (sans jeu de mots) de plusieurs années où Hanna a essayé d’interroger (par courriel ou Skype, mais essentiellement par rencontres en chair et en os [1]) des dizaines de personnes (autour de 200) sur leur rapport ordinaire, quotidien à l’argent (« L’ordinaire du capital » [2] étant le nom de la collection chez Amsterdam où le livre est publié) : ce que les gens gagnent et comment, ce qu’ils dépensent et comment, s’ils se sentent pauvres ou riches, etc., que des questions un peu « touchy », entre problèmes publics et vies privées, et dont la difficulté de mise en œuvre irrigue les récits (avec, par ex, des gens qui ne donnent tout simplement pas suite ou qui ne disent pas grand-chose).

Ce texte peut donc, de prime abord, se lire comme un récit-enquête socio-journalistique à visée statistique (ce que disent bien, par exemple, les noms ou les alias des personnes interrogées, toujours accolées à leur salaire ou revenus, comme, dans mon cas, « sylvain720 » ou le graphique du sommaire qui indique la répartition des différents niveaux de revenus dans le livre). Quand je dis « statistique », c’est surtout pour faire le lien avec les autres livres de Christophe Hanna (les « portraits statistiques » des Berthiers), car le livre a un rapport tout à fait détendu et décontracté, pourrais-je dire, à la méthodologie « scientifique » de l’enquête sociologique ou statistique. Tant mieux pour nous car c’était ça ou un livre beaucoup plus chiant à lire, et, chiant, ce livre ne l’est pas d’un poil (de ma Sukie bien sûr g).

Le texte commence par le récit des rencontres avec les gens aux plus bas revenus (200-400 euros) et se finit avec les personnes qui affirment gagner plus de 4 mille euros par mois. D’ailleurs exactement comme Nos dispositifs poétiques, l’Argent commence avec le récit d’une rencontre avec Christophe Tarkos (Hanna est fan) — et parce qu’il n’a pas pu interroger Christophe Tarkos spécifiquement pour ce livre, Hanna fait acte d’autobiographe. Et l’on chemine, comme ça, de récits en récits (plusieurs récits dans un même chapitre), de revenus en revenus, chaque rencontre ou chaque entretien étant en quelque sorte l’objet d’une « nouvelle » plus ou moins longue, plus ou moins lisible indépendamment des autres, le tout en suivant Christophe Hanna dans le récit de ces aventures, de ces « avenquêtes » (et ce sont véritablement des aventures, car parfois rien n’est simple dans ces conversations).
Chaque texte ou nouvelle s’écrit ainsi : d’abord Hanna nous fait un court portrait de la personne qu’il va interroger, tout en nous racontant le contexte de la rencontre, souvent liée à son activité littéraire : comment elle a été organisée, s’il connait la personne, où l’a-t-il rencontrée, etc. – où l’on apprend aussi dans ce livre qu’Hanna a pu et su parfois donner de sa personne [3]). Puis il y a ensuite le cÅ“ur de la « nouvelle » (cette forme « récitale » et nouvelliste m’a un peu fait penser aux Microfictions de Régis Jauffret) où Christophe Hanna retranscrit, parfois avec guillemets, parfois sans (souvent sans), ce qu’il a gardé des paroles de la personne interrogée. Ou du personnage. Car après tout, les personnes interrogées peuvent mentir, ou ne dire que ce qui les arrange, et que, de toute façon, tout passe par le prisme d’un auteur auquel on fait confiance (c’est le « pacte autobiographique »). C’est en cela d’ailleurs que c’est un livre de littérature et non un ouvrage de journaliste qui irait traquer les non-dits, les mensonges, etc. D’ailleurs, parfois, on ne sait pas très bien qui parle et/ou qui dit quoi (ceci dit on s’y retrouve quand même, ne désespérez pas ! Et je vous l’ai dit, c’est son livre le plus pop !). Un critique (sur Sitaudis il me semble) avait déjà parlé, à son égard, de cette technique de « piratage énonciatif », pour parler de cette façon (c’est ce qui fonde son « style ») qu’avait Christophe Hanna, et qu’on retrouve bien sûr ici, de faire perdre au lecteur le nord du sujet de l’énonciation. Et qui vient sans cesse brouiller la frontière entre ce que dit l’auteur et ce que « disent » ses « personnages », ce qui est certes classique en romanesque mais qui l’est beaucoup moins quand on parle de « non-fiction » à haute valeur référentialiste.

Au tout début de ma lecture, je me suis demandé pourquoi Hanna n’essayait pas de tirer les enseignements globaux de toutes ces paroles, principalement sur un plan politique, et puis en lisant, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout ce qu’il désirait faire ; car pour reprendre une formule de son acolyte Florent Coste, la littérature de Christophe Hanna est un « objet processuel », quasi « collectif », qui s’inscrit dans des faisceaux d’intentionnalités institutionnelles diverses qu’il retravaille de l’intérieur comme le ferait un anthropologue, mais un anthropologue de la littérature.

Il y a tellement de choses qui ressortent de ces portraits qu’il serait difficile de les résumer ou d’en mettre un ou plusieurs en valeur. L’analyse globale politico-sociale que j’appelais naïvement de mes vœux au commencement de ma lecture se retrouve bien souvent, en fait, dans les paroles reprises des personnes (sur l’inégalité des revenus, la « plus-value » par exemple ou sur la vision du monde [4] — on peut noter qu’il n’y a, d’ailleurs, pas que des paroles de « gauche » dans ce livre, notablement chez les gens aux revenus confortables).

Ce qui se lit, en trame, dans ce livre marxien (Marx tendance pragmatiste), c’est que chacun a, en réalité, sa propre écriture de l’argent. Et que cette écriture, ce discours a comme condition de possibilité ce que fait l’argent à une vie (ce que fait l’argent d’une vie) et donc d’un discours. L’argent a cette incroyable pouvoir de produire, de créer un réel (du réel). D’être, en fait, toujours son propre postulat et théorème (comme le capital qui va invariablement à davantage de capital) en y entraînant les discours et en en façonnant les vies, étant une forme de relation sociale (un rapport social). C’est ce que nous a enseigné Marx, il produit des attitudes, des représentations, des imaginaires, des valeurs qui, à leur tour, produisent des formes, des sujets, des vies, des discours qui produisent des positions, des positionnements, des positions de pouvoir — un univers sociolectal. L’argent est une forme de boucle récursive — c’est un ruban de Möbius (sans extérieur, sans intérieur).

II.

Le deuxième aspect de ma lecture est le niveau « autobiographique » (j’en ai déjà rapidement parlé).
Comment le poète Christophe Hanna négocie-t-il (socialement, matériellement) le devenir forme de son livre. Comment l’argent devient, ici, un générateur d’échanges pour l’écriture de ce livre (toujours l’argent comme écriture).
On suit littéralement l’auteur dans sa lutte pour faire exister les rencontres, et après les rencontres, les entretiens, et faire face au quotidien, tout en enchainant les interventions publiques pour rendre visible son travail.

Bien sûr les récits de ce livre se constituent presque entièrement autour des rencontres-entretiens, et de ce qu’elles impliquent dans/pour la vie de l’auteur (voyager, trouver de l’argent et payer ses factures), mais il y a, au moins, deux passages dans le livre, où le récit purement autobiographique prend le pas sur les considérations contextuelles des enquêtes et des dits des enquêtés.

A la fin du livre, Christophe Hanna nous plonge dans les suites judicaires de deux affaires dans lesquelles il se trouve malheureusement impliqué : 1. une agression physique et un vol glaçant à Lyon de la part de deux jeunes en janvier 2014 (l’agression, la plainte qui a suivi et le passage au tribunal occupe, et ceci de manière véritablement poignante, quasiment toute la fin du livre). Et, 2, moins grave judiciairement mais bien plus kafkaïen, les problèmes qu’il a avec une Université qui ne l’a pas payé pour un travail de jury et qui, malgré ses nombreuses sollicitations, refuse toujours de le faire. Comme souvent chez lui (il le fait avec plusieurs intervenants aussi), il nous raconte ces mésaventures documents à l’appui (photographies, courriels, courriers administratifs – il y a notamment quasi l’entièreté du procès-verbal qu’Hanna a déposé lors de son affaire d’agression de 2014 (p.214-222).
Un écrivain non-autobiographe n’aurait pas le souci de la preuve comme il l’a lui.
Cet aspect autobiographique est à la fois poétique et méta-poétique.
Formellement (enquête, récit de l’enquête, mais sans « poétismes » et avec une forte teneur en littéralisme [5]), mais aussi par son contenu (concret, ordinaire, référentiel), ce livre est un guide : je veux dire que pour moi il représente tout à fait ce que peut être une poésie expérimentaliste du réel en ce début de siècle.

III.

« Le problème n’est pas d’où vient l’argent. Il est de savoir ce qu’implique, pour l’artiste, d’accepter cet argent : non seulement les comptes qu’il doit rendre à ceux qui le financent mais aussi le contexte dans lequel l’œuvre se trouve dès lors insérée – les financements et les partenaires donnent une couleur aux Å“uvres et aux gestes » (p. 51)

L’argent est donc constamment au cœur de ce livre, que ce soit le problème de l’auteur ou de l’un de ses interlocuteurs. Mais il y a un monde qui est un peu plus touché, raconté que les autres, c’est le monde littéraire.

Page 148 : « […] selon lui, ce qui constitue le cœur véritable du livre, qu’il définit devant moi comme la manière dont le champ littéraire s’institue avec les médiations de l’argent. »

Et ce sera pour moi mon appréhension favorite de ce livre (celle qui m’intéresse le plus, aussi en ma qualité de poète moi-même). C’est le niveau « institutionnel ».
Car chacun devrait le savoir : la littérature est un sport (de combat) collectif (où tout le monde est en relation avec tout le monde et où chacun peut être le « personnel de renfort », selon l’expression d’Howard Becker, de quelqu’un).

Petit aparté. J’écris ces lignes alors qu’hier et avant-hier, il y a eu le premier week-end de mobilisation des « Gilets Jaunes ». Je comprends ce mouvement car moi-même je vis chichement, frugalement, avec des fins de mois difficiles (qui commencent de plus en plus tôt) et un sacré manque de considération (que j’essaie d’enrayer par l’écriture). Cette « France Périphérique », qui ne se sent pas vraiment représentée, ni écoutée, qui se sent surtout déclassée, j’en viens et je dirai que même j’en suis toujours (malgré mes grandes espérances — Charles Peguy dans les premières phrases de L’argent n’écrit-il pas : « tout est joué avant que nous ayons douze ans »). Et même si on pourra toujours arguer que c’est un mouvement « poujadiste », « réac’ », « arriéré », etc. (les grands médias s’en donnent à cœur joie avec ces éléments de langage), parce que je crois, moi, à un « populisme de gauche », il me semblait important de faire le lien.

En lisant Argent, puisque je le lis comme un livre sur « l’argent dans l’écriture » (p.204), sur la façon dont des créateurs (des écrivains pour une grande part, des poètes – Hanna, lui-même) négocient leur travail, l’envisagent, le produisent, via l’argent qu’ils gagnent ou qu’ils peuvent gagner, on ne trouve pas beaucoup de potentiels « gilets jaunes » dans ce milieu (surtout dans le versant « contemporain »). Mais Christophe Hanna le sait bien : il y a beaucoup de pauvres dans notre milieu poétique. Hanna le sait très bien puisqu’il a dédié 21 % du livre (si on prend le nombre de pages) aux gens qui ont des revenus inférieurs à 1000 euros (je rappelle que le « seuil de pauvreté relative » en France, chiffre de 2014, est de 1008 euros et qu’il concerne 14,1 % de la population). Ce différentiel pourrait être la preuve que dans les (nos) professions « intellectuelles », il y a beaucoup de précarité et de pauvreté, sans doute proportionnellement plus que dans la population française globale.

Si l’argent est une écriture alors l’écriture est de l’argent. Elle est de l’argent quand Hanna essaie de négocier le paiement d’une intervention ou quand il discute de son contrat avec son futur éditeur ou bien encore quand il discute a posteriori d’une intervention publique avec ses proches. Le travail de l’écrivain, et de l’écrivain Hanna, ses activités de renfort, sont partout dans le livre.

Il n’est alors, dans ma lecture, plus seulement question d’argent mais de « cartographie ».
Ce livre, je le lis aussi comme une cartographie de l’influence de Christophe Hanna. D’abord parce que nous avons à peu près, dans ce livre, tous les auteurs proches de Hanna (à tous les sens du mot « proches », personnellement et/ou intellectuellement). Les gens qui s’occupent des éditions Questions Théoriques (qu’Hanna a co-fondées) comme de ceux qui y publient. Y compris votre serviteur (qui n’y publie malheureusement pas). Les informations (qui émanent de Hanna ou d’un de ses interlocuteurs écrivains) circonscrivent, en quelque sorte, le périmètre « artistique » et « symbolique » de Christophe Hanna (encore une preuve de son autobiographisme). Elles donnent un aperçu de son « capital symbolique » (sa renommée, sa réputation) et, singulièrement, de son « capital social » (son carnet d’adresses, ses relations). Une cartographie des dispositions de Christophe Hanna en somme, dispositions autant esthétiques que sociales, qui se traduit par les gens qu’il côtoie. Ces capitaux (social + symbolique) sont fortement liés et reliés dans un milieu aussi numériquement petit que le nôtre. Même si la présence de ses interlocuteurs n’a pour but que de servir au récit de l’argent, elle dit aussi, par ricochet, l’importance « auratique » de Hanna dans ce monde-là.
A un moment donné, Hanna raconte comment il s’est retrouvé à dîner avec l’éminent philosophe Axel Honneth (un philosophe que j’aime bien). Je me suis dit : ce n’est pas à moi que ça arriverait ça. Du coup, il y a quelque chose de déprimant, quand on est comme moi wannabe-poète, de voir qu’on n’arrivera sans doute jamais à dîner avec Axel Honneth (ça pourrait devenir le titre d’une chanson). Déprimant aussi de voir qu’il y a tant de poètes qui s’en sortent bien mieux que moi (je n’ai pas pu m’empêcher de constamment me comparer en lisant ce livre – et pas seulement parce que je suis présent dans le livre…).

Ces informations émanant du Hanna autobiographe ou de certaines personnes interrogées (je parle des écrivains que je connais – il n’y a certes pas que des écrivains dans le livre et il y a, en outre, des écrivains que je ne connais pas) sont, avant tout, pour moi, et dans le prolongement de la « cartographie », des informations stratégiques.
« Stratégiques » au sens où les informations qui touchent les différents écrivains du livre (ceux qui ont un alias sont, quand on les connait, tout à fait reconnaissables – c’est un problème que n’auront pas les lecteurs non-impliqués dans ce monde) disent beaucoup d’une trajectoire et donc d’un positionnement (esthétique comme artistique) ; au sens où elles disent beaucoup de la personne même de l’écrivain, de son milieu social, de son niveau et style de vie et donc de ses dispositions et donc de son esthétique et de ses textes (toujours l’argent comme écriture). Je ne dis pas qu’un style de vie renseigne toujours sur la forme d’un texte, mais en bon marxien que je suis qui ne craint pas le « biographisme », cela donne souvent des infos pertinentes pour comprendre l’œuvre ou pour l’appréhender dans une trajectoire. Ce qu’on voit, ce sont des formes de vie plus ou moins attachantes, plus ou moins attrayantes, plus ou moins raccord avec l’œuvre, et ce que l’on est nous-mêmes.

Et ces informations, elles peuvent bien sûr nous servir. D’abord parce qu’elles nous donnent parfois du grain à moudre quand on aime (personnellement et/ou artistiquement) un écrivain ou, à l’inverse, quand on le déteste — et ces renseignements, il faut quand même avoir en tête que les gens peuvent donner des infos qui les avantagent, peuvent nous aider, nous, à former (in-former) notre propre trajectoire d’écrivain – Comment ? D’abord parce que ce livre nous fait discuter entre-nous – plusieurs fois j’ai parlé de certaines informations du livre avec mes amis Emmanuel Reymond, Emmanuel Rabu et Jérôme Bertin, pour les commenter et, bien sûr, se comparer. Parce que, dans un monde médiatique comme le nôtre, où le public et le privé ne cessent de s’entremêler, y compris dans le monde littéraire (les affects qui fondent nos jugements et vice-versa), l’information (qu’elle soit de l’ordre du « gossip » façon Gala ou d’un vrai dévoilement) est un capital dont on pourra se nourrir et se servir, dans un texte, dans une conversation, en exemple, en contre-exemple, voire devenir une aide dans une future négociation, si l’on a en face de nous l’une des personnes du livre, que ce soit un éditeur pour négocier un a-valoir, un « curateur » pour se faire inviter, un directeur de revue pour qu’il puisse nous publier, un membre du CNL pour qu’il puisse nous aider etc. Ces informations sont fortement nécessaires (comme dans la vie en général), et passablement dans un écosystème artistique où le jeu diplomatico-politique est basé sur la « fama », la réputation, le « capital symbolique », car elles nous donnent des armes pour la « diffamation », c’est-à-dire, au sens littéral, l’attaque de la réputation, que l’on jugerait selon nos critères et nos valeurs injustifiée, d’un auteur.

Voici un petit florilège des choses qui m’ont marqué ou m’ont fait sourire ou m’ont attristé chez les écrivains que je connais (et qui disent ce dont je parle, quoique pas toujours au même niveau et que je prends comme du grain à moudre…) :
– Anne-James Chaton se fait faire, depuis le début, des costumes par Agnès B.
– Nathalie Quintane paye un loyer de 600 euros à son ex-compagnon Stéphane Bérard.
– Christophe Hanna est un vrai bourreau des cÅ“urs (j’aimerais bien avoir son mojo).
– Frank Leibovici est quasiment l’exécuteur testamentaire de Henri Michaux.
– Stéphanie Eligert a un très gros trac, limite incapacitant, avant une intervention (et je comprends très bien cela moi qui ai besoin d’adjuvant chimique avant chaque « lecture »).
– Je ne savais pas qu’Eric Loret n’officiait plus à Libération mais au Monde (il faudra donc changer l’adresse quand on enverra un livre).
– Cyrille Martinez s’est vu refuser une Bourse de création du CNL (ce qui est assez dingue).
– Manuel Joseph a une vie qui ressemble beaucoup à la mienne (mais il a une plus belle trajectoire que la mienne).
– On peut être à la commission poésie du CNL et juger non sur dossier mais purement sur affects.
– Je ne savais pas que Vannina Maestri s’appelait en fait Michelle et que c’est elle qui loue les bureaux aux éditions Questions Théoriques.
– Je ne savais pas que Pierre Alféri avait besoin d’un bureau pour écrire, un bureau qu’il loue hors de chez lui.
Et il y en a beaucoup d’autres (et certaines que je ne garde que pour moi).

Page 208, Alexandra3200 donne (peut-être alias « piratage » par Hanna) cette phrase sans guillemets qui résume bien ma lecture du livre et le fonctionnement de ce foutu monde :
« L’impression un peu cynique que tout est déjà biaisé et foutu ».

*****

[1] Page 204-205 : « La seule nécessité était d’avoir un salaire, des revenus et d’accepter d’en parler librement avec moi ».

[2] Page 147 : « Allan [le directeur de collection] cherche des ouvrages qui décrivent la vie familière du capital, la manière dont il façonne les sociétés, s’immisce dans les corps privés et dans le corps social ». Ce résumé pourrait tout aussi bien être le résumé du livre.

[3] Page 130 : « La discussion d’argent peut servir au démarrage d’un amour, encore que bref (Astrid860), d’une relation de séduction qui s’interrompt d’elle-même quand s’achève l’écriture (Alexandra3200). »

[4] Page 117 : « Le problème du travail, c’est celui de la vie en entreprise, dit Amélie1850 : l’entreprise vous oblige à manifester de l’intérêt pour des choses qui ne peuvent en aucun cas être centrales dans une existence. La vie s’en trouve comme totalement fictionnalisée ».
Dans cet extrait, on a un exemple de cette énonciation flottante dont je parle. On imagine que c’est « Amélie1850 » qui la dit, mais sans guillemets, je ne peux pas être certain qu’Hanna n’ai pu mettre son grain de sel.

[5] Ce qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de Christophe Hanna. Nathalie Quintane représente aussi très bien pour moi cette volonté de produire une écriture pour TOUS, lisible, compréhensible et qui nous parle du monde réel et de notre quotidien.

30 septembre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de septembre, nos Libr-12 ; mais auparavant, Hommage à Pascale Casanova dans nos Libr-brèves

Libr-brèves

â–º Nous venons d’apprendre avec une grande tristesse – par Jean-Pierre Salgas – la mort de Pascale Casanova (1959-2018), qui avait participé à notre premier volume Manières de critiquer, quelques années avant le lancement de Libr-critique.com : elle représentait un âge d’or de France Culture ; c’était une critique exigeante qui s’inscrivait dans la perspective de la sociologie critique de Pierre Bourdieu.

â–º À découvrir sur le Net : le dossier que Laure Gauthier a lancé sur Remue.net, « Poésie et musique aujourd’hui »

â–º À ne pas manquer le 11 octobre : une ciné-séance Belle Époque, comme si vous y étiez…

Libr-12

En cette période pénible de palmarès et listes de nominés aux prix de novembre, LC vous propose 12 livres qui comptent et que nous vous recommandons vivement.

► Éric ARLIX, Terreur, saison 1, Les Presses du Réel/Al dante, été 2018, 96 pages, 10 €.

► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, septembre 2018, 272 pages, 18 €.

â–º Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, été 2018, 86 pages, 10 €.

► Jean-Michel ESPITALLIER, La Première Année, été 2018, 192 pages, 17,90 €.

► Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, mai 2018, 162 pages, 14 €.

► Pierre GUYOTAT, Idiotie, Grasset, août 2018, 256 pages, 19 €.

► Christophe HANNA, Argent, éditions Amsterdam, septembre 2018, 264 pages, 20 €.

► Hans LIMON, Poéticide, Quidam éditeur, paraît en ce début octobre 2018, 96 pages, 13 €.

â–º Michèle MÉTAIL, Le Cours du Danube en 2888 kms/vers… l’infini, Les Presses du réel/Al dante, été 2018, s. p., 17 €.

â–º Valère NOVARINA, L’Homme hors de lui, P.O.L, septembre 2018, 160 pages, 14 €.

► Jean-Claude PINSON, Là (L.-A., Loire-Atlantique), Joca séria, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

► Jacques SICARD, Suites chromatiques, éditions Tinbad, septembre 2018, 152 pages, 16 €.

23 septembre 2018

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche d’automne, en UNE : pleins feux sur le dernier volume de la collection « Le Cinéma des poètes » ; puis, vos Libr-événements : soirée AOC et hommage à Christophe Marchand-Kiss à la Maison de la poésie de Paris ; rencontre avec Christophe Hanna pour Argent

UNE : Sébastien Rongier, Duchamp et le cinéma

â–º Sébastien Rongier, Duchamp et le cinéma, Nouvelles Editions Jean-Michel Place, coll. « Le Cinéma des poètes », septembre 2018, 128 pages, 10 €.

Ça vous a peut-être échappé, mais Marcel Duchamp était également acteur et cinéaste : un seul film, et de sept minutes seulement, Anémic cinéma (1926, avec Man Ray et Marc Allégret) – lequel est à rattacher à sa « hantise du cercle » (p. 12), même s’il est ici plutôt question de la spirale. Ses pratiques expérimentales – stéréoscopiques ou anaglyptiques – le conduisent à concevoir un cinéma ready-made. Et aussi à rêver de « rêves de cinéma » (p. 95)… Un parcours passionnant signé par l’auteur de Cinématière. /FT//p>

Libr-événements

► Mardi 25 septembre à la Maison de la poésie Paris, soirée AOC :

► Mercredi 26 septembre à 20h00, Maison de la poésie, Paris (Passage Molière, 157 rue Saint-Martin, 75003 Paris) : Hommage à Christophe Marchand-Kiss. Aléas, temps, suite et temps.

Écrivain, poète, traducteur, performeur, critique d’art, Christophe Marchand-Kiss a dirigé la collection « L’Œil du poète » aux Éditions Textuel, et y a traduit et publié de nombreux poètes contemporains. Il est l’auteur de Regard fatigué (Aleph, 1998), Traduire en poésie (collectif, Farrago, 2001), Léo Ferré, la musique avant tout (Textuel, 2004), Gainsbourg, le génie sinon rien (Textuel 2006), Aléas, éditons bleu du ciel, Normal, (Éditions Marie Delabre), CRS, de Charonne à Charlie-Hebdo, (Flammarion), 2018.
Christophe Marchand-Kiss, né en 1964 à Chateaubriant (44) est décédé le 8 juillet 2018.

Cet hommage sera l’occasion de saisir l’intense activité intellectuelle et la curiosité envers les arts de Christophe Marchand-Kiss. Erudit, cultivé, attentif, intense, généreux, amical, sensible, délirant, amoureux…, nous souhaitons restituer l’intelligence et l’intelligibilité de sa personnalité et de son œuvre. Son ivresse, sa rigueur.

Lectures, enregistrements sonores et œuvres vidéo seront proposés par Julien Blaine, Éric Dubois, Jean-Luc Hervé, Dominique Quélen, Chiyoko Slavnicz, Anne Kawala, Colette Tron, Jean-Marc Montera, Natacha Nisic, Véronique Pittolo, Anne Bertrand, Gordon Shrigley, Vanina Maestri, Julia Marchand, Emmanuelle Pelligrini, Marianne Thery, Isabel Violente & autres invités…

â–º Vendredi 28 septembre à 19H30, Librairie Texture, parlons d’un tabou français, surtout dans l’univers artistique : rencontre avec Christophe pour son brillant document poétique, Argent, paru aux éditions Amsterdam…

26 août 2018

[News] Libr-vacance 2018/2

Tandis qu’on nous serine que « c’est la rentrée » – « littéraire », entre autres -, efforçons-nous de nous maintenir encore un peu en état de libr-vacance : avec tout d’abord la rubrique « En lisant, en zigzaguant », puis avec douze invitations à la lecture…

En lisant, en zigzaguant…

â–º Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel [dystopie ultramoderne] :
« Je suis la nouvelle Eve, le fantasme incarné
Je suis la nouvelle chair, virale et délectable
Je suis ton désir, au plus profond de l’absence du désir
Je suis le futur de ton corps dès lors
que tu me baises
Je suis la nouvelle Eve, la nouvelle ère,
le corps mutant qui peut sauver l’humanité […] ».

« L’altérité de la chair est déclencheur des fantasmes de la différence, des fantasmes qui déclenchent les angoisses. La différence est intrusion dans la sécurité qui nous est nécessaire. Ils ont été le cancer de notre humanité, notre immunité les a pulvérisés. Au karsher, nettoyer tout espace de leur présence, au napalm les brûler vif dans la moindre contrée » (Editions Supernova, été 2018, p. 46 et 79).

► Béatrice BRÉROT, Dix mille êtres dedans [épopée cosmopoétique] :
« dedans dix mille êtres dedans
en terre les mots
dedans dix mille êtres dedans
ont terre à dire
en boucle
tourne tourne
pas toujours rond dans la tête
tourneboule en tête à terre
tourneboule bulbe s’accumule
pelote pelotonne aux pliures
encoincements
empilements de vésicules » (COLOR GANG, été 2018, p. 31).

Libr-12 : LC a reçu, lu et vous recommande

* Pascal Durand et Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique : XVe – XXIe siècles, Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, mai 2018, 576 pages, 26 €.

* Revue des Sciences Humaines, Université de Lille III/Presses du Septentrion, n° 329 : « Orphée dissipé. Poésie et musique aux XXe et XXIe siècles », printemps 2018, 296 pages, 28 €.

* La Revue des revues, n° 59, printemps 2018, 128 pages, 15,50 €.

* Frédéric ACQUAVIVA, The 120 days of music, Les Presses du réel/Al dante, été 2018, s.p., 15 €.

* Éric ARLIX, Terreur, saison 1, Les Presses du réel/Al dante, printemps 2018, 96 pages, 10 €.

* Béatrice BRÉROT, Dix mille êtres dedans, estampes de Nadège Druzkowski, éditions COLOR GANG (66), été 2018, 64 pages, 13 €.

* Jalal EL HAKMAOUI, Ce que je n’ai pas dit à Bob Dylan, Les Presses du réel/Al dante, printemps 2018, 48 pages, 8 €.

* Jean-Michel ESPITALLIER, La Première Année, éditions Inculte, août 2018, 192 pages, 17,90 €.

* Christophe HANNA, Argent, éditions Amsterdam, août 2018, 264 pages, 20 €.

* Michèle MÉTAIL, Le Cours du Danube, Les Presses du réel/Al dante, été 2018, s. p., 17 €.

* Antoine SIMON, C’est Rimbaud qu’a foutu la merde, Parole Auteur, Toulon, 154 pages, 12 €.

* Frédéric VALABRÈGUE, George Brecht, histoire d’un effacement, Les Presses du réel/Al dante, été 2018, 120 pages, 15 €.

4 mars 2018

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de mars, RV avec deux festivals importants, EXPOÉSIE + "Camouflages" (organisé par Pan! à Limoges)… Mais tout d’abord, l’agenda printanier de Christian Prigent… Mais aussi : Mathieu Brosseau, Sandra Moussempès, François Rannou…

AGENDA printanier de Christian PRIGENT

â–º À lire, de Christian PRIGENT : "Sonnets Les Mâtines", revue Catastrophes ; "La Poésie sur place" (entretien avec Olivier Penot-Lacassagne), dans Olivier Penot-Lacassagne & Gaëlle Théval dir., Poésie & performance, éditions Cécile Defaut, février 2018, p. 175-187.

â–º A Dunkerque : le dimanche 18 mars, à 15 h, à lmoussema Halle aux Sucres, route du Quai Freycinet, Dunkerque (03 28 64 60 63). Lecture, avec Vanda Benes. Dans le cadre des « Dimanches des Arts Urbains ». www.halleauxsucres.fr  

â–º A Strasbourg : le vendredi 23 mars, à 17 h, à la librairie Kleber, 1, rue des Francs-Bourgeois, Strasbourg. Autour de Chino aime le sport (P.O.L, 2017). Lecture et discussion. Avec Vanda Benes. Dans le cadre du festival POEMA (03 83 25 26 45, cieescalier@free.fr)

â–º A Paris : le samedi 24 mars, à 17 h, à la bibliothèque universitaire Sainte-Barbe, 4 rue Vallette, 75005-Paris (01 56 81 76 00.) Lecture et discussion. Avec Vanda Benes. Dans le cadre de « La Poésie au corps ». Réservations : bsb-invit@liste.univ-paris3.fr

â–º A Binic : le samedi 31 mars et le dimanche 1er avril, au Festival « Les Escales », 2 Quai de Courcy, 22520-Binic (secretariatdesescales@gmail.com). Signature, lecture, discussion.

â–º A Paris : le samedi 07 avril, à 18 h, à la Maison de la Poésie de Paris, 157 Rue Saint-Martin, 75003 Paris (01 44 54 53 00). Autour de Christian Prigent, Trou(v)er sa langue, actes du colloque de Cerisy « Christian Prigent ». Table ronde avec Alain Frontier, Bénédicte Gorrillot, Christophe Kantcheff, Fabrice Thumerel. Lectures avec Vanda Benes et Charles Pennequin. Réservation : www.maisondelapoesieparis.com

 

â–º A Caen : le samedi 14 avril à 17 h, à l’Artothèque, Palais Ducal, Impasse Duc Rollon, 14000-Caen (02 31 85 69 73). Lecture et discussion. Avec Vanda Benes.

Libr-événements

â–º Du 7 au 24 mars 2018, 17e Festival EXPOÉSIE à Périgueux, dont vous trouverez ci-dessous l’essentiel du programme. Pour plus d’infos : ici.

07/03/2018
11 h 30
Lecture de Tita Reut
Librairie les Ruelles, Périgueux
07/03/2018
14 h 00
Cinéma jeune public : « Paul Éluard – 13 films-poèmes »
Cap Cinéma, Périgueux
07/03/2018
18 h 30
Conférence d’Emmanuèle Jawad + documentaire de Laurence Garret
Médiathèque de Trélissac, Trélissac
08/03/2018
12 h 30
« Jeudi du Musée » : rencontre avec Joël Ducorroy,
Musée d’art et d’archéologie du Périgord, Périgueux
08/03/2018
18 h 00
Vernissage de Carole Lataste + performance
Galerie L’App’Art, Périgueux
08/03/2018
19 h 00
Vernissage de Fred Lagarde + expo « créations poético-plastiques »
Centre culturel de la Visitation, Périgueux
08/03/2018
20 h 00
Soirée de créations poético-gastronomiques
Préfecture de la Dordogne, Périgueux
09/03/2018
10 h 00
« Cinexpoésie »
Lycée Jay de Beaufort, Périgueux
09/03/2018
14 h 00 – 19 h 30
Salon des Revues et des petits Éditeurs de Création + performances et animations
Musée d’art et d’archéologie du Périgord, Périgueux
10/03/2018
11 h 00 – 18 h 00
Salon des Revues et des petits Éditeurs de Création + performances et animations
Musée d’art et d’archéologie du Périgord, Périgueux
10/03/2018
19 h 30
« Bouche à oreille », cabaret de poésie gourmande
Guinguette de Barnabé, Boulazac
13/03/2018
20 h 00
« Paterson », film de Jim Jarmusch
Cap Cinéma, Périgueux
14/03/2018
17 h 30
Remise des prix Expoésie Jeunesse + lecture + vernissage
Médiathèque Pierre Fanlac, Périgueux
15/03/2018
19 h 00
« Noir », d’après Christophe Tarkos, par Flore Audebeau et David Chiesa
Galerie verbale Le Paradis, Périgueux
16/03/2018
16 h 30
Dédicace de Jean-Pierre Bobillot
Libraire la Mandragore, Périgueux
16/03/2018
18 h 30
Film : Bernard Heidsieck, la poésie en action
L’Arche, Périgueux
16/03/2018
21 h 00
Concert de Forever Pavot
Le Sans Réserve, Périgueux
17/03/2018
10 h 00
Rencontre avec Véronique Vassiliou
Château des Izards, Coulounieix-Chamiers
17/03/2018
14 h 00
« Poésie ville secrète »
Couloir de bus face à la Tour Mataguerre, Périgueux
17/03/2018
16 h 45
« Le journal du brise-lames » + vernissage de Hey!
Espace culturel François Miterrand, Périgueux

â–º Jeudi 8 mars à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : rencontre avec Mathieu Brosseau pour son dernier livre, CHAOS.

â–º Du 9 au 31 mars à Limoges : Camouflages

â–º Dimanche 18 mars à 16H : lecture de Sandra Moussempès, organisée par la Kunsthalle Centre d’art contemporain de Mulhouse. Réservations : 03 69 77 66 47. La Fonderie | 16 rue de la Fonderie – Mulhouse

â–º Samedi 24 mars, 17H, à l’occasion de la sortie du prochain livre de François Rannou, La Pierre à trois visages (d’Irlande), RV à L’Anachronique :

1 mars 2018

[Chronique] Laurent Cauwet, ou le pavé dans la mare artistique, par Fabrice Thumerel

Laurent Cauwet, La Domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique éditions, automne 2017, 162 pages, 12 €, ISBN : 978-2-35872-156-1.

â–º Rencontres avec Laurent Cauwet pour son livre La Domestication de l’art. Politique et mécénat : jeudi 1er mars à 19H, Librairie Texture (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris), avec Véronique Pittolo ; le vendredi 2 mars à 19H, Librairie Transit (45 boulevard de la Libération, 13001 Marseille) ; samedi 3 mars, 19H, à La Boutique de La Ciotat (8, rue des Frères Blanchard).

Le point de départ de Laurent Cauwet, qui se situe en droite ligne de la pensée debordienne, est le constat que la société du spectacle a phagocyté la sphère artistique, dont l’autonomie est par conséquent en voie de disparition. Le champ artistique est annexé par ce que l’éditeur/auteur nomme l’"entreprise culture" : les institutions publiques comme privées n’ont de cesse de domestiquer en le divertissant un public le plus large possible et une foule de créateurs de tous poils en obtenant leur servitude volontaire. Cette dernière formule nous fait songer à Pierre Bourdieu, dont l’un des derniers travaux portait sur la révolution conservatrice dans l’édition : à la bipolarisation du champ littéraire (espace autonome versus espace commercial) succède la domination d’une vaste zone interlope où se recyclent les formes et les thèmes propres à la modernité ; d’où l’avènement de bricoleurs géniaux devenus experts dans l’art de récupérer, voire de subvertir des valeurs consacrées de l’art moderne comme la notion même de "subversion", la "liberté créatrice"… La "bohème" : "Portée par l’entreprise culture, la bohème affichée est une catégorie des classes moyennes, de celle qui jouit avec arrogance de ses privilèges, de ceux qu’on octroie en contrepartie d’une employabilité à toute épreuve" (p. 53). Le gain de l’opération est de taille : le rejet de tous ceux qui doutent de cette bohème sponsorisée/subventionnée dans la catégorie pestiférée de "réactionnaires" ; et bien entendu sont antimodernes tous ceux qui s’opposent à cette néo-modernité qui est un ersatz de la Modernité (CQFD). Désormais triomphe le simulacre : "Ce qui est demandé à l’artiste n’est plus de produire des gestes critiques, mais d’obéir à l’injonction de produire des gestes critiques" (45).

L’auteur énumère les conséquences pernicieuses de cet état de fait : prolétarisation des artistes et des poètes (transformation des noms en labels) ; prédominance du festif et de l’événementiel ; totalitarisme culturel, c’est-à-dire hégémonie de la culture-pour-tous comme forme élaborée du bien-vivre-ensemble ; patrimonalisation des formes artistiques socioculturellement admissibles et marginalisation de tout ce qui n’est pas intégrable ; mise à mort de l’esprit critique au profit d’une logique consensuelle… Et le polémiste de soulever les paradoxes les plus brûlants : à la lutte des classes a succédé la lutte des places, mais à quoi bon se battre si l’enjeu est d’être larbinisé par l’entreprise-culture ? Pourquoi prétendre écrire pour tous, alors que la réception de la poésie est par essence limitée ?

Il faut dire que la définition de la poésie que défend Laurent Cauwet est conforme à des décennies d’engagement (oui, engagement, et non pas ce nouveau terme à la mode, "implication", qui n’implique que les moins impliqués) : "La constellation poétique est le non-lieu où se réinventent les mots pour dire le monde qui nous entoure ; où est remise en question la langue de la domination" (23). Son panthéon, ce sont quelques revues des années 60-80 qui l’incarnent : "Les Lettres (des Garnier), Ou (d’Henri Chopin), Doc(k)s (de Julien Blaine), Robbo (du même), Émeute (de Serge Pey), CÉÉ (de F. J. Ossang), L’Humidité (de Jean-François Bory)… puis TXT (de Christian Prigent), Banana split (de Jean-Jacques Viton et Liliane Giraudon), Nioques (de Jean-Marie Gleize)…" (20). Avec un tel lignage, il ne peut que s’inscrire dans la radicalité : ou l’artiste cède aux sirènes de l’entreprise-culture, ou il poursuit son combat solitaire et exigeant, sans la moindre subvention – et avec tous les -SANS. Cette position rappelle un peu celle du théoricien Olivier Quintyn dans Valences de l’avant-garde. Essai sur l’avant-garde, l’art contemporain et l’institution (Questions théoriques, 2015) : après avoir décrié l’actuel "jeu de faire-semblant qui se persuade que l’art s’identifie intégralement à un pôle de résistance actif aux logiques de la domination sociale", il opte pour un "activisme souterrain", "une guérilla de la marge, de la minorité, de l’invisibilité" (p. 99 et 101).

L’ancien éditeur d’Olivier Quintyn, proche également d’auteurs Al dante comme Sylvain Courtoux et Christophe Hanna pour leur refus de toute compromission, dénonce « l’inépuisable maxime collaborationniste du "si c’est pas moi, c’est un autre. Alors à quoi bon…" » (40) et va jusqu’à mettre les artistes devant leurs responsabilités : "Le problème n’est pas d’où vient l’argent. Il est de savoir ce qu’implique, pour l’artiste, d’accepter cet argent : non seulement les comptes qu’il doit rendre à ceux qui le financent mais aussi le contexte dans lequel l’œuvre se trouve dès lors insérée – les financements et les partenaires donnent une couleur aux œuvres et aux gestes" (51). Pour lui, accepter quelque fonds que ce soit, c’est tolérer une atteinte à la liberté créatrice et s’exposer à la censure – comme Larissa Sansour par Lacoste et Frank Smith par Cartier. Et de fustiger les collusions entre monde de l’art et monde de l’argent, institutions publiques et institutions privées (exemple : Grand Palais / Louis Vuitton). Et de dévoiler la stratégie politique du Tout-culturel (mécénat public) : "les grandes messes festives prescrites par l’entreprise culture (fêtes de la musique, gay pride, Banlieues bleues, Printemps des poètes, Nuit des musées, Paris-plage et autres festivals, biennales, triennales…) ont pour fonction principale d’occulter la guerre sociale" (35). Mais aussi la stratégie commerciale du mécénat privé, dont il explicite ainsi le discours, insistant sur l’alibi que constitue l’humanisme new look : « "Oui nous sommes riches, oui nous gagnons beaucoup d’argent. Mais nous sommes des gens de cœur, et aimons l’humanité. Et cet argent que nous gagnons honnêtement, nous n’hésitons pas à en reverser une partie pour le bien-être de tous et pour participer à la grandeur de notre civilisation" » (91). La face cachée de cette propagande : les pratiques anti-humanistes de ces entreprises (nuisances, malversations, exploitation !) ; leur passé trouble (collaboration de Vuitton durant la Seconde Guerre mondiale ; l’argent de Cartier provient de l’apartheid)… Et pourtant les expositions organisées par les principales fondations fonctionnent bien : alors, que demande le peuple ? La réponse de Laurent Cauwet est des plus cinglantes : par exemple, Cartier participe au "travail de lissage de toute pensée critique, en substituant l’exaltation de la bonne conscience et de la morale à la réflexion politique" (117).

Pour incisif et stimulant que soit cet essai qui se compose de 17 chapitres plus ou moins longs suivis de 6 annexes, il n’en comporte pas moins deux limites. La première est d’ordre méthodologique : non seulement il manque une mise en perspective de ces nouvelles pratiques par rapport à l’histoire du mécénat en France et en Europe, mais en outre on peut regretter une certaine hésitation entre perspective sociologique et analyse politique. La seconde est d’ordre contextuel : une bonne partie des écrivains que Laurent Cauwet a publiés chez Al dante, adeptes d’une écriture exigeante, se sont précipités à l’appel des fondations (Vuitton, Ricard, etc.)… Comment (s’)explique-t-il ce phénomène, nous n’en savons rien à la fin de notre lecture. À ces réserves s’ajoutent ces questions fondamentales : doit-on forcément vivre dans la précarité pour être un véritable créateur ? Où commence et où s’arrête la compromission : quand un artiste, un poète, un dramaturge, ou encore un comédien bénéficie d’une subvention publique ou d’une résidence dans un lieu plus ou moins prestigieux, quel est l’impact véritable sur le processus créateur ? Un éditeur doit-il refuser toute subvention, y compris du CNL ? N’est-ce pas suicidaire ? N’y a-t-il aucune différence entre mécénat privé et mécénat public ?

8 février 2018

[Chronique] Emmanuèle Jawad, Anecdotes et statut du poète

Le poète insupportable rassemble 24 anecdotes prélevées dans le milieu poétique. Elles en mettent ainsi en évidence certains caractères propres, ouvrant, par ce répertoire, à la réflexion critique et à une perspective théorique. Christophe Hanna, dans une préface éclairante intitulée Logique de l’anecdote, définit notamment l’anecdote sous l’angle d’un « rituel de reconnaissance ». Il relève la rigueur de la démarche de Cyrille Martinez dans son travail (« faits auxquels il a lui-même assisté ou dont il a été un des protagonistes »). Une première version de ce texte a été publiée en 2016 (éditions D-Fiction). Si la circulation des anecdotes permet une « reconnaissance entre pairs », les procédés mis en place dans le traitement poétique des anecdotes et les opérations effectuées sur le matériau même des anecdotes renvoient à des pratiques et des processus de littérarisation (ainsi procédé d’anonymation). On notera la présence d’une des anecdotes (« erreur sur la biographie »), d’un livre à l’autre, celle-ci faisant poème dans le dernier livre également de Patrick Beurard-Valdoye (Le vocaluscrit section Le métier de poète). La mise en circulation des anecdotes s’opère ainsi en marge des lectures publiques jusqu’aux livres eux-mêmes de façon transversale. Plusieurs publications récentes ouvrent à une dimension réflexive et critique du milieu poétique, dans des approches néanmoins très différentes : analyse des rapports de la culture, d’un milieu poétique en particulier avec les lieux de pouvoir et un système de domination, dans un rapport de classes (La domestication de l’art de Laurent Cauwet), critique acerbe des conditions matérielles dans les manifestations poétiques et lectures publiques (Le vocaluscrit dans sa seconde section). Dans La domestication de l’art, la culture, en tant qu’entreprise, se trouve redéfinie prioritairement sous l’angle de la coercition. Le questionnement concernant le statut du poète traverse les livres et l’actualité d’un milieu poétique. L’approche sociale et politique rejoint les préoccupations et les enjeux d’une reconnaissance.

â–º Cyrille Martinez, Le Poète insupportable et autres anecdotes, préface de Christophe Hanna, éditions Questions théoriques, décembre 2017, 128 pages, 8 €.

â–º Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, éditions Lanskine, automne 2017, 102 pages, 14 €.

â–º Laurent Cauwet, La Domestication de l’art. Politique et mécénat, La Fabrique éditions, automne 2017, 168 pages, 12 €.

26 mai 2016

[Entretien] Valeur du politique, politique des valeurs. Entretien avec Sylvain Courtoux (Critique et création 3, par Emmanuèle Jawad)

C’est avec un immense plaisir que nous publions ce troisième entretien avec Sylvain COURTOUX, qui vient enrichir les précédents grâce à la problématique retenue par Emmanuèle Jawad. [Lire le dernier]

La seule chose dont on est sûr,
c’est que l’on perd toujours à la fin.

Jérôme Bertin

Emmanuèle Jawad : Le travail sur le sample qui prélève des énoncés dans le flux des textes contemporains et les agence dans un montage à la fois serré et fluide semble contenir dans les choix opérés et le montage de ces échantillonnages une dimension critique. La technique des samples ne participe-t-elle pas ainsi au sein du travail de création d’une recherche critique ? Les pratiques d’écritures « inventives » ne se développent-elles pas dans et par le geste critique ?

 

Sylvain Courtoux : Est-ce que l’échantillonnage à lui seul, comme sampler une liste de noms de rues dans un plan, suffit-il à lui seul pour placer un point de vue critique sur le monde ? Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre positivement à cette question… Cela dépend de deux choses : ce que l’on échantillonne et comment on le « monte ». Pour moi « sampler », plagier, ne se dépare pas d’un travail de montage… C’est la totalité du geste qui en fait un instrument critique. Plus votre visée discursive. Cela peut sembler paradoxal mais le sample m’intéresse moins pour sa visée plasticienne que pour ce qu’il « m’aide » à (pouvoir) dire… J’ai l’habitude de me dire, d’après Frédéric Lordon, qu’un texte, c’est d’un côté les « structures », et, de l’autre, les « affects » : les structures – ce qu’est ontologiquement un sample (l’Autre qui nous structure, fait de nous ce que l’on est…), les affects – ce qui me pousse à utiliser ce sample-là. Le sample, l’échantillon ne me sert que pour autant qu’il dit mieux mon « je » que "je" ne pourrai jamais le faire… Les pratiques d’aujourd’hui qui m’intéressent le plus ont toutes à faire et à voir avec la théorie ou/et la critique. Je ne peux même pas concevoir, pour n’importe quel type d’écrivain, que l’on puisse ne pas s’intéresser au politique, au social, à la théorie littéraire, etc. L’« art pour l’art », qui, soit dit en passant, est toujours défendu par tout un pan des poésies plutôt lyriques (mais aussi par des « modernes » et des « contemporains »), est, en ce sens, une ineptie… Non seulement une défaite de la pensée, mais une méconnaissance, une in-connaissance sciemment revendiquée des enjeux (culturels, sociaux, politiques, économiques, symboliques) de la pratique scripturale. Les avant-gardes comme Dada, ou plus tard les Lettristes, ou la triade Tel Quel-Change-TXT avaient bien compris cela. La présence de discours « spéculatif » ne vient pas asseoir l’activité créatrice mais en est la concomitance même. Je sais qu’une œuvre « intéressante », de mon point de vue, ne peut se passer de théorie, ne peut pas se passer de réfléchir à la fois sur sa propre pratique, sur celle des autres, et sur le « pourquoi » et le « comment » de ce que nous faisons face au réel. Le « sample » est un marchepied parfait pour le méta-littéraire et la théorie littéraire ou philosophique. C’est parce que je sample que la théorie ne peut que me sauter constamment à la figure (si le sample est du côté de la « structure », qu’est-ce cela qui nous structure, et si nous sommes bien dans un « monde toujours-déjà légendé » comme dit Prigent, et si nous sommes bien façonnés par les multiples discours qui nous entourent, comment on fait pour s’en extirper, qu’est-ce que la « novation », qu’est-ce qu’un « sujet », … Vous voyez ! Les questions théoriques, philosophiques, ne peuvent que s’enchaîner à la vitesse du clavier…). Par ailleurs, il y a une forme de « responsabilité » de l’écrivain à laquelle je crois ; à ajouter au reste. La justesse de l’adresse.

 

EJ : La dimension critique au sein de votre travail de création semble se référer conjointement à la technique donc même du sample (le travail de montage élaboré sur la réappropriation de références) et à un regard politique (porté sur le milieu poétique lui même et dans une position d’avant-garde). La critique prend-elle en charge des affinités ou des liens qui pourraient être à la fois d’ordre individuel, intellectuel et littéraire, ou doit-elle s’en écarter dans une visée descriptive ? La dimension politique de votre travail n’est-elle pas ce qui fait le lien entre critique, théorie et pratique ?

 

SC : Il ne peut jamais y avoir d’analytique pur, tout est axiologique, tout discours, même s’il se veut le plus « neutre » possible, descriptif comme vous dites, est toujours chargé d’affects et de jugements de valeurs. On n’y échappe pas. Il y a toujours du « normatif » quelque part, même quand c’est, dans un livre de sociologie, sous des couches de précautions oratoires ou sur une tentative de désamorçage des problèmes liée au « normatif ». Quand je lis un livre de philosophie ou de sociologie, je préfère toujours quand l’auteur est en accord (même précaire + dissonant) avec ses arrière-pensées. C’est le B.A.ba de la sincérité pour moi. Après, c’est une question de positionnement. Car si la question est la lutte des points de vue et donc des valeurs liées à ces points de vue (comme il y a lutte des classes), c’est le positionnement de votre travail, au sein du champ poétique, positionnement autant artistique qu’esthétique, qui importe. Et ce positionnement est autant choisi que subi, pourrait-on dire. « Subi », car on est tous le jeu d’influences et de ce que notre socialisation a fait de nous (par le biais des capitaux : économiques, culturels, sociaux) ; « choisi » car c’est à partir de cette « donne » de départ que nous mettons en œuvre les valeurs artistiques, esthétiques, philosophiques, que nous mettons en jeu dans nos œuvres. Valeurs et « influences », affects et structures, est ce qui fait le lien entre l’individuel, le littéraire, le socio-politique. Et nous revenons au « tout axiologique » du début… Question de valeurs et donc de positionnement sur un échiquier de luttes. Les valeurs que je défends ne me sont aucunement personnelles : l’autobiographie et la question du champ littéraire, le montage, le travail de sample, l’expérimentation visuelle – c’est sans doute par ce mélange, qu’on pourra dire énergumène, ou en tout cas peu usité dans le champ littéraire (quelques-uns m’ont précédé, d’une façon ou d’une autre, appuyant sur un point ou sur un autre, Michel Leiris, le Michel Vachey de Toil, Manuel Joseph, Jean-Marie Gleize, Kathy Acker, Raymond Federman, le Michel Deguy du Comité, Chloé Delaume) que la dimension politique affleure ou déborde… Ou plutôt disons qu’elle est présente deux fois, l’une à cause de ce mix, l’autre grâce à mon "habitus" de rebelle… Car, certes, le positionnement implique des valeurs (certaines plutôt que d’autres), mais on ne joue ces valeurs au maximum que si on est prêt à se battre contre celles que nous trouvons dangereuses et putassières…

 

EJ : L’émission radio POETES/VESTIAIRES dresse un panorama de la Nouvelle Poésie Française que vous situez entre 1989 et 2004-2008. Vous en formulez ainsi les caractéristiques : travail sur la frontière poésie/ non poésie, réappropriation de la Pop culture (BD, musique, cinéma), plasticité des textes (dimension visuelle/conceptuelle avec rôle des logiciels informatiques dans le travail de création), ancrage performatif, influence de la musique (notamment électronique), filiation avec le cut-up. Si certains travaux poétiques semblent relever transversalement de plusieurs de ces caractéristiques (ainsi votre propre travail, ou celui encore de Sandra Moussempès associant références au cinéma et ancrage performatif notamment, ou le travail de Jérôme Game), comment inscrivez-vous au regard de ces marquages caractéristiques de la Nouvelle Poésie Française les travaux poétiques des années plus récentes (2008-2016) ? Quels axes actuellement privilégiés (performatif, plastique, etc.) dans votre propre travail et dans ce que vous percevez des travaux poétiques d’aujourd’hui ?

 

SC : Nous sommes dans un « trou » qui a dû ressembler pour pas mal d’auteurs expérimentaux des années 70 au « trou » des années 80. C’est ce que je ressens en tout cas. La révolution symbolique de la NPF est passé… Certes, institutionnellement (éditorialement), nous en sentons encore les à-coups, et il y a une grande partie du public qui en est encore à découvrir ses auteurs, mais artistiquement, je trouve qu’il n’y a pas encore de relève, aussi importante symboliquement et démographiquement (puisque c’est aussi bêtement une question démographique)… Nous sommes bien peu en 2016 … Même s’il y a des « jeunes » dont j’aime et dont j’ai envie de suivre le travail futur, comme Marie de Quatrebarbes, Amandine André, Emmanuel Reymond, Caroline Zekri (dans le Nioques 15), Elodie Petit, Justin Delareux, Noémie Lothe (dans le Nioques 15), le travail sonore/musical de Thomas Dejeammes, par exemple. Ce que je vois tout de même, c’est l’arrivée d’un certain paradigme « contemporain » dans les poésies expérimentales. Je dois cette sorte d’« analyse » (un peu sauvage) à Nathalie Heinich (dans Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard, 2014) qui, elle, parle d’un paradigme « contemporain » dans le champ des arts plastiques, mais je pense que maintenant il commence à pointer son nez dans les pratiques d’écritures… Paradigme né certes à la faveur de la NPF mais qui re-questionne plus radicalement peut-être le rapport clé de la tradition avant-gardiste : la question art/non-art, dans un jeu constant de subversion de l’acte d’écriture au nom d’une dé-définition de cette acte d’écriture… C’est le sens du travail récent d’un Christophe Hanna, par exemple, qui m’influence beaucoup (même si je reste plus « moderne » que lui)… Mais on trouvait déjà des prémices de ce questionnement chez Vanina Maestri, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Nathalie Quintane, ou Jean-Michel Espitallier – tous ceux qui déjà travaillaient sur l’échantillon et dans une certaine envie de dépersonnaliser le sujet de l’écriture… On voit aussi ça dans le renouveau de la thématique du « ready-made » chez Gaëlle Théval, l’arrivée de ce concept de « factographies » créée par Marie-Jeanne Zenetti, comme dans le domaine du roman, la reconnaissance importante dont commence à jouir, chez le grand-public, l’œuvre de Annie Ernaux, ou dans le domaine poétique, l’œuvre de quelqu’un comme Jean-Marie Gleize, le fait (enfin) que le Pragmatisme philosophique (à travers les notions de « document » et d’« enquête ») se fasse de plus en plus commun dans les milieux expérimentaux (remplaçant peu ou prou le « deleuzisme » qui était à la mode à la fin des années 90)… Tout cela est le signe que ça théorise encore, même si par ailleurs nous sommes dans un « trou » qui a des allures de champ de mines … Même si, l’ultime limite (paradoxale) de l’incursion de ce paradigme « contemporain » dans le champ poétique reste le mur de l’« objet-livre » (dans l’art « contemporain », l’œuvre ne réside quasiment plus dans l’objet, alors que dans le cas de l’écriture, impossible de se départir du texte) et reste aussi le mur du « nom de l’auteur »… Tout cela mériterait sans doute d’être détaillé ou d’être, plus avant, analysé, je ne fais ici qu’un rapide état des lieux…

 

EJ : La question du politique présente ou non au sein des pratiques d’écritures, des ouvrages théoriques (vous évoquez J.-M. Gleize …), des lieux également où la poésie se rend visible, la question de l’engagement plus ou moins prégnante selon les périodes, pourrait-elle contribuer d’une façon ou d’une autre à combler cet écart (« trou ») que vous notez présent depuis la Nouvelle Poésie Française des années 1989-2004/2008 ?

 

SC : Vous avez raison de parler de la question de l’engagement… Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Je trouve que le « créer, c’est résister » de Deleuze a fait beaucoup de mal à l’engagement critique explicite. Car si toute œuvre est une résistance, alors pourquoi ne pas bénir directement le plus putassier des romans ou des positionnements artistiques, puisque à ce régime-là, on sera toujours (dans le) politique !? 90% de ce qui se publie sous le nom de poésie aujourd’hui n’a rien à voir avec une critique du monde explicite. Et, à cause de ce « trou », on ne peut plus se permettre de louvoyer avec le système. Il faut explicitement revendiquer nos valeurs. Prenons un poète comme Anne-James Chaton qui appartient de plein fouet au paradigme « contemporain » dont je parlais ci-dessus1 : effacement de la notion d’auteur, renoncement à l’expressivité, écriture qui n’aurait pu exister sans les logiciels de traitement de texte, prédominance du « conceptuel », eh bien je peux dire que c’est parce que son travail a fini par nier toute expression, qu’il peut aujourd’hui frayer, sans que ça lui pose de problèmes de conscience, avec le pire du capitalisme le plus outrancier représenté par LVMH, le « leader mondial des produits de luxe », faisant ainsi (je reprends la critique de Pierre Alféri) de la « poésie contemporaine » un produit de luxe pour dominants. L’assomption de sa « critique » des signes du capitalisme (dans les Evénements) dans un dispositif formel plastique a, avec le temps et la notoriété aidant, tout simplement produit un désengagement face à la question du réel : à force de critique « effacée » ou au « second degré », ne reste évidemment plus qu’un simulacre de critique. Je n’attaque évidemment pas le paradigme « contemporain » en tant que tel puisque je fais partie, par mes « outils », de ce paradigme-là, et qu’à l’inverse des poètes très « contemporains » comme Christophe Hanna, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Olivier Quintyn, Emmanuel Rabu, Stéphanie Eligert, Nathalie Quintane, Pierre Alféri, Stéphane Bérard, eux, sont explicitement politiques et n’ont pas peur de dire quelles sont leurs options. Disons que c’est le « formalisme », allié à la dissolution de toute expression et donc de toute sincérité, du paradigme « contemporain », qui est ici le problème : certains auteurs en viennent simplement à oublier qu’ils sont dans un « réel » qui demande in fine de prendre position, surtout si on vient des « marges » de ce réel comme Chaton. Quand je revendique la notion de « post-poésie » dans Consume Rouge, je revendique un expérimentalisme qui n’oublie pas l’expression et la mimesis (c’est ma différence avec la critériologie gleizienne, même si chez moi ça se joue avec les phrases, les propositions, les énoncés plagiés dans le texte des autres). Au moins, le paradigme « contemporain » a eu quelque chose de bon dans sa "volonté" de « dé-subjectivisation » : déplacer le regard des gens non plus seulement sur l’œuvre, mais sur la personne même de l’auteur, dans un genre de paradoxe dont est friand l’histoire de l’art, c’est maintenant l’attitude entière, complète, de l’artiste qui fait œuvre, et non plus uniquement et/ou intrinsèquement l’œuvre en elle-même. Dans un même geste, ça donne, au pire, le triomphe du « nom » de l’artiste sur son œuvre, et tout ce que le show-business médiatique peut impliquer : autour du « nom de l’auteur » comme « marque », mais, au mieux, ça nous permet de nous interroger sur une trajectoire et le positionnement conséquent ou non, « éthique » ou non, cohérent au regard de ce que nous dit l’œuvre ou non, de l’artiste…

 

EJ : Dans un texte intitulé « Actions politiques/actions littéraires »2, Christophe Hanna (se référant au livre de Jacques Sivan Le bazar de l’hôtel de ville, ed. Al Dante, 2006) affirme « Quand j’essaie d’imaginer un autre espace littéraire, qui ne serait plus un lieu replié sur ses valeurs esthétiques, capable d’assujettir toute forme de fonctionnalités qui lui seraient étrangères, me vient l’image d’un BHV textuel-politique, un endroit où de nouveaux objets verbaux seraient proposés à expérimenter pour changer nos façons d’être exposés ou disposés au pouvoir. » Dans quelle mesure vous rapprochez-vous de cette conception d’« un autre espace littéraire » ?

 

SC : 1. La « prophétie » de Christophe Hanna a bien eu lieu ou plutôt on est en plein dedans, du moins dans le versant « expérimentaliste » des poésies. Ça s’appelle le paradigme « contemporain ». Le « contemporain » a tellement joué avec les frontières (entre les différents genres de l’écrit et entre les différents arts) et les cadres d’appréhension & d’appréciation qui leur sont liés, dans une mixité et une dilution, dont, du reste, je me réclame, que je ne suis pas totalement d’accord pour abandonner in fine toute « valeur esthétique » comme le dit Hanna. Je vois bien ce qu’il met "dedans" : les valeurs esthétiques traditionnelles (« classiques » ou « modernes »). Si on prend aujourd’hui la globalité de ce qui se publie sous le nom de « poésie », ce qui est donc symboliquement dominant, il a absolument raison et il faut continuer à subvertir les cadres dominants (l’histoire de l’avant-garde est aussi l’histoire de cette dilution des catégories esthétiques, artistiques). Mon commentaire de cette citation, je ne l’oublie pas, est le commentaire de quelqu’un qui essaie de penser son travail comme en connexion constante avec tout ce qui n’est pas « poésie », ou tout ce qui n’est pas « littéraire », donc, d’entrée de jeu « hannaienne » si l’on veut… Je l’ai dit plus haut, une œuvre, une trajectoire, un positionnement, c’est, de toute façon, quoi qu’on y fasse, des « valeurs ». Esthétiques, artistiques, politiques, même quand on feint de s’en écarter ou de les mettre à distance. Et même un auteur qui se voudrait hors des valeurs les plus communément admises par tel ou tel groupe serait quand même un auteur qui, de fait, défend des valeurs minoritaires. Donc autant revendiquer à plein ce que sont les valeurs à défendre (je les récapitule) : l’autobiographie, le sample, le montage, le mix entre pratique et théorie, la visée mimétique, la sincérité, l’autonomie éthique via l’hétéronomie formelle, etc. C’est pour ça que je me bats. Une grande partie de ces valeurs sont tout à fait communes et même traditionnelles, mais c’est leur métissage qui rend problématique leur ancrage générique/génétique.

 

2. Dans la seconde partie de la citation on reconnait bien le tropisme « pragmatiste » de Hanna. Que je ne peux que faire mien (rires). Ce qui m’intéresse le plus dans la philosophie de l’art pragmatique, c’est l’« intégration du contexte » de production. En cela, ça rejoint mes recherches actuelles sociobiographiques sur le champ littéraire, la façon dont « se fabrique » un poète (en l’occurrence, puisque je suis autobiographe, moi-même)… Un poète, c’est certes un texte mais c’est également tout un ensemble de médiations matérielles (capital économique) comme symboliques (capital social, capital culturel) qui permette au texte non seulement d’être « écrit », mais d’être publié, puis d’être reconnu et enfin d’être reçu – cette réception engendrant une nouvelle façon d’écrire, etc. Il ne faut pas se mentir, le projet d’un auteur, comme de n’importe quel être humain, c’est d’abord de se faire « reconnaître », et « reconnaître » par le/les groupe/s auquel/s il veut appartenir : ici, dans mon cas, les autres poètes. Ensuite, dans un second temps (premier et second temps sont certainement enchâssés) de produire des objets « intéressants » en fonction de notre complexion, de nos valeurs, de nos possibilités (cognitives, matérielles, institutionnelles). En sachant tout de même qu’il y a autant de publics différents, en fonction de l’origine sociale et du diplôme, que de manières de trouver un texte « intéressant ». Et, même si j’en reste à ma seule expérience, qui est évidemment partiale et partielle, « intégrer le contexte » veut dire parler, du moins autant que faire se peut, de ce qui se passe derrière le rideau de la couverture d’un livre. Evidemment, le sujet est tellement complexe, que chez moi ça se fait de manière tout à fait hétérodoxe et pas très « sociologiquement correct ». C’est une sorte de justice : nous n’écrivons que ce qu’on est capable d’écrire, non ? Et faire un texte « intéressant » de mon point de vue, c’est se rebeller contre les normes communes, les catégories dominantes dans le champ littéraire en général. Se rebeller contre les valeurs dominantes, c’est « subvertir », tout en faisant en sorte que je sois conséquent avec ce que j’écris, que le texte dise, montre, la même chose que ce que je fais, que ce que je suis (le principe de sincérité est un principe d’identité, au double sens du terme). Ça nécessite une bonne dose d’indestructibilité contre l’implémentation de toutes ces logiques (hétéronomes) économiques et marchandes qu’on retrouve dans le champ littéraire comme dans le champ de la vie ordinaire. Ça nécessite une lutte constante, ça nécessite des principes et une position. Et je ne pose pas des questions de lecture, mais des questions de vie ou de mort sociale…

 

EJ : L’hétérogénéité dans la construction des textes et le montage restent des préoccupations centrales et structurantes dans votre travail. Comment situez-vous les écritures aujourd’hui au regard de cet axe ainsi défini ?

 

SC : Quelque chose qui n’en finit pas de m’étonner : c’est la minorité (voire la défection), dans le champ poétique "versant" expérimentaliste, et d’un point de vue institutionnel, des « écritures de montage » se revendiquant comme telles. Cette question du « montage » est revenue à la mode dans les années 90 ― avec non seulement la Revue de Littérature Générale (L’Art poétic’ de Cadiot est l’un des premiers livres de montage de la Nouvelle Poésie Française) mais aussi les travaux de M. Joseph, J-H Michot, C. Hanna, R. Federman, Thibaud Baldacci, C.Fiat, E. Sadin (qui avait théorisé brillamment tout cela dans Poésie_atomique, éc/artS, 2004), Olivier Quintyn, Jacques Sivan ― et j’ai appris à écrire, à « sampler » et à « monter » en lisant ces auteurs comme certains autres, Joseph Guglielmi et son génial La préparation des titres, Rolf Dieter Brinkmann avec son Rome, regards, Kathy Acker, Hubert Lucot, Terminal de Jean-Jacques Viton, les deux Roche (Denis et Maurice), Alain Jouffroy, le Biographies de Mathieu Bénézet, Liliane Giraudon, tous plus ou moins en connexion avec une pratique de montage et/ou de cadrage. C’était aussi le développement grand public de l’informatique, du traitement de texte, la question de l’hypertexte, l’étendue virtuelle et interactive du web, j’ai eu mon premier ordinateur personnel en 1999 et ça a eu un fort impact sur ma pratique (Action-Writing est né comme ça)… Ce qui ne cesse de m’étonner (donc) c’est pourquoi, malgré le développement domestique des logiciels de montage (son, vidéo, image) et leur utilisation de plus en plus facile, n’y a-t-il pas plus de poètes-monteurs – y compris dans la « jeune génération » ? Alors même que le roman a déjà une sorte de tradition avec le « roman postmoderne » américain apparu dans les années 1960 (c’est Malraux qui "inventa" l’expression « Littérature de Montage » dans les années 30, soit juste après qu‘ont paru les romans « montés » de Alfred Döblin ou de John Dos Passos). Aujourd’hui, en 2016, je serai bien embêté de vous dire quels sont les poètes qui travaillent sur cet axe, à part Emmanuel Rabu, Manuel Joseph, Patrick Beurard-Valdoye, Anne Kawala, Frédéric Léal, Frank Leibovici avec Portraits Chinois (qui date de 2007), un peu Nathalie Quintane avec Grand ensemble, un peu Frank Smith dans Surplis et quelques autres (la liste, à ma grande déconvenue, n’excèderait pas une dizaine/quinzaine d’auteurs). Quand je parle de « montage », ce n’est pas seulement la juxtaposition d’énoncés hétérogènes qui m’intéresse, car ça, c’est relativement "courant" dans nos esthétiques à la croisée du « moderne » et du « contemporain » (juxtaposition et énumération comme le montrait déjà Gertrude Stein sont les deux mamelles de l’esthétique « moderne »), c’est plutôt « l’impression », en regardant un texte, que le poète n’aurait pas pu se passer des logiciels informatiques pour produire son texte (ici le Part & de Kawala ou la deuxième partie de Dire ouf de Frédéric Forte serait un très bon exemple) ― évidemment, ça ne suffit pas à faire un « bon » texte, mais ça a au moins l’intérêt d’aguicher mon regard + de titiller mon intérêt ―, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé trouver dans un livre : cet aspect visuel, qui aime faire exploser la page, pour autant qu’il ne soit pas un « formalisme » et que le contenu soit aussi intéressant que sa forme… Si ma question d’ensemble, celle qui est à l’œuvre depuis Still nox puis dans Consume Rouge puis (surtout) dans mon livre actuel3, est la capacité du texte à produire un discours le plus réaliste et mimétique possible (sincère, donc, et qui produit des « effets de vérité »), et que le « réel » reste bien un « impossible » à figurer (car trop « complexe » – et c’est à cause de cette « complexité »-là que je ne crois pas à la possibilité de la « fiction » pour le faire), c’est la multiplicité des formes qu’on peut « synthétiser » par « montage » amplifiée par la technique du « sample » qui structure "mon" « autre », qui peut le mieux, je le crois, parvenir à ce réalisme mimétique expressif. Quand on travaille comme moi sur un sujet aussi ambitieux que le « champ littéraire », comment se construit une trajectoire, pourquoi x est plus reconnu que y alors qu’ils sont de la même génération et chez le même éditeur, quels types de socialisation peuvent affecter une trajectoire, pourquoi et comment peut-on dire que certaines valeurs artistiques (littéraires) sont dominantes et d’autres pas, quelles sont les résistances qui s’opposent institutionnellement à ma (ou à certaines) pratique(s), etc., et qu’on essaie de lier toutes ces questions à des problèmes politiques, sociaux (autobiographiques et concrets) et littéraires/poétiques, pour communiquer une expérience, faire expérience (faire réel, être comme un moyen de connaissance), face aux lignes de puissances du champ social & dans le bruit incertain du réel, je n’ai pour ma part, trouvé que le montage pour combiner, assembler ensemble tout cela (questions, réponses / valeurs, positions). Il y a cette phrase de Bernard Heidsieck que je donnerai en temporaire conclusion : « nous sommes tous dans le même bain, quant à moi, voici ma thérapeutique, puisse-t-elle vous être de quelque usage » …

1 Paradigme « contemporain » dont on pourrait tout à fait aligner les critères, pour l’écriture, sur la définition que donne Jean-Marie Gleize de la « post-poésie » dans Sorties, p. 59-60.

2 in « Toi aussi, tu as des armes » poésie &politique, éditions La Fabrique, 2012.

3 Dont le titre sera : L’avant-garde, tête brûlée, pavillon noir… Que j’espère donner à Al Dante pour la fin de l’été 2016…

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