Libr-critique

7 janvier 2009

[Revue chronique] Mobile 01 / in between

   mobile, album / international, 01 / in between, ed. Montagne Froide en partenariat avec le centre d’art mobile. ISSN en cours. Dif. Presses du Réel. 10 €.

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6 novembre 2008

[Revue] TINA n°1

  TINA, There is no alternative —  Littératures, n°1, ed. è®e, 190 pages. ISBN : 978-2-915453-58-5. 10 € [blog TINA].

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10 mai 2008

[Revue-chronique] Inculte, # 15

  Inculte, revue littéraire et philosophique bimestrielle, # 15, 192 pages, 8,50 €   ISBN : 978-2-916940-05-2 [voir le site des éditions Inculte : http://www.inculte.fr].

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21 janvier 2008

[revue + chronique] Action Restreinte n°9

  Revue Action restreinte n°9 — thème (entre parenthèse). premier semestre 2008, ISSN 1638-7473. [site de la revue]. Prix 12€50.

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6 décembre 2007

[Revue + chronique] Contr’UN n°1

Contr’Un, La revue des individus au carré, revue annuelle n°1, Marx, Jouffroy, Novalis, Machiavel, ed. Le grand souffle, 222 p. // ISBN : 978-2-916492-40-7 17,5 € // [site des éditions]

[4ème de couverture]
"La singularité est par essence nomade, mobile, toujours susceptble de modifier sa position sur la carte. Nomade, la singularité est libre de ses mouvements puisque, étant à égale distance des autres, aucune affinité ne préexiste qui serait susceptible de déterminer a priori l’agencement dans un sens ou dans l’autre. Il en résulte que toute multiplicité est frappée en son coeur même du sceau de la contingence : sa forme n’est guère nécessaire, mais résulte de l’agencement spontané et toujours modifiable des singuarités. Chaque multiplicité pourrait ainsi être pensée comme un Sahara, dont la carte serait, toujours à refaire au gré des sables…" Mireille Buydens, Sahara, l’esthétique de Gilles Deleuze.

Contr’un, comme un sahara, fait jouer aux singularités la carte de la multiplicité.
Toujours refaire la carte au gré des sables qui la constituent.
Le carré distribue les cartes du jeu en cours. Juxtapositions.
Le gué découvre la donne pour quelques parties possibles, individuations.
La partie individuo-logiques forge le coeur vivant des individualismes en jeu. Manifestations.

"Il est temps de brancher toutes les pensées les unes sur les autres"
Alain Jouffroy

[Présentation]
[Cette présentation sera suivie d’un entretien avec Alain Jugnon, que nous publierons prochainement]
Les premières pages font immédiatement écho à la citation de Mireille Buydens qui concerne Deleuze. Après des exergues de Cioran, Philippe Lacoue-Labarthe ou Antonin Artaud, un texte signé d’Alain Jouffroy et d’Alain Jugnon, vient offrir un horizon à la revue : la question de la constitution de l’individu, comme force de résistance : "tout individu peut apporter un trouble, une inquiétude, une joie, une ouverture inattendue sur tout".
Cette revue se donne comme un lieu d’ouverture et de résistance, non pas en vue d’une communauté, d’un collectif ou d’une contre-idologie,mais dans l’agencement éphémère de ses textes. Alain Jugnon qui la dirige, poursuit là, en quelque sorte, ce qu’il avait initié, chez le même éditeur : 22 avril, ceux qui préfèrent ne pas. Ainsi il écrit : "la revue Conr’un aime les individus libres : elle prend le titre qui lui faut pour donner de l’espace et du jeu à la liberté individuelle. Elle respire et vit son opposition radicale aux faux-monnayeurs, marchands de l’un, de l’unique, de l’unicité, contempteurs du corps et de la vie elle-même".
Les quatre auteurs choisis ne sont pas alors anodins. Ils viennent participer, chacun à leur époque, et chacun selon leurs textes, à cette question de l’individu. Chacun de ces auteurs est une ligne de fuite de la singularité face au monde, ligne de fuite qui s’est construite selon des particularités à comprendre, à remettre en jeu tout à la fois théoriquement et littérairement.
Quatre auteurs : Marx, Novalis, Machiavel, Jouffroy. Le dossier se concentre surtout sur Alain Jouffroy, avec plusieurs articles qui lui sont consacrés : Demain joueur d’Alain Jugnon, La poésie impensable de Jean-Michel Goutier, Une voile où le vent souffle de Malek Abou et Passage Jouffroy de Philippe Sollers. En parallèle de ces articles, deux inédits de l’auteur. Françoise Dastur, consacre un très bel article à Novalis et à son rapport à la pensée orientale notamment la Shakuntala. Très référencé et précis, et c’est une joie de lire de nouveau Françoise Dastur. Suivent deux articles sur Marx, l’un de Daniel Bensaïd et l’autre de Jean-Clef Martin qui essaie de montrer, en analysant la question de la production de valeur chez Nietzsche et Marx, en quel sens ce qui chez eux est ouverture à la singularité de l’existence, s’est transformé, dans un système marchand en un fétichisme démocratique : "On comprendra sans doute par là, que la philosophie des valeurs, soumise à l’économie, ait engendré dans le monde moderne, un certain conformisme, des rengaines et des aliénations qui ne sont nouvelles qu’en apparence, tandis qu’elle trouve chez Nietzsche et sous une autre forme chez Marx, le sens créateur d’une affirmation de l’existence selon sa force maximale, un point de vue supérieur, une évaluation plus large que n’importe quel système économique" (p.72). Pour finir le dossier sur le carré d’auteur, deux articles sur Machiavel. Le premier d’Alain Brossat est une analyse passionnante de la pensée machiavelienne à partir du prisme de l’antagonisme et de la création des institutions de la Rome antique, selon le Discours de la première décade de Tite Live. Alain Brossat, qui s’intéresse particulièrement à l’articulation entre les classes politiques, telle la figure de Diderot de Jacques Le Fataliste, montre que Machiavel lorsqu’il déconstruit la concorde de la Rome antique, loin de poser en fondement de celle-ci une bonne institution, comme cela pourrait être le cas avec Solon pour Athènes qui révolutionne la politique héritée de Dracon, il met en lumière que c’est l’antagonisme de classe entre ls nobles et la plèbe qui a amené le système sénatorial à prendre des décisions permettant d’établir celle-ci : "C’est sur ce formidable paradoxe que va insister sans fin Machiavel : le caractère unique du destin de Rome, de la grandeur romaine, est à rapporter à cette permanence de l’indice de la division, d’absenc d’homogénéité du corps social et du corps politique ou civique romain."(p.75). Le deuxième article de Christina Ion interroge la pensée politique de Machiavel, comme lieu d’énigme, comme lieu d’une inquiétude constante du politique, du fait que cette pensée s’inscrit dans la prise de conscience que de politique il n’y en a que dans un contexte historique déterminant et non reproductible.

Vient ensuite la partie Gué, ou encore contretextes. Un peu inégal quant à la qualité des textes littéraires qui sont présentés. Je retiendrai pour ma part le très intéressant texte hyper-narratif de Bertrand Bonello : [american music]. En effectuant un travail de synopsis, Bertrand Bonello nous fait entrer dans un univers de gémellité , où deux Vincent, A et B, tout à la fois opposés et complémentaires, vont se lier. Le déroulé, proche d’une boucle panique, mêle avec intelligence l’absurde et les données politiques et économiques contemporaines.

La dernière partie de la revue, partie "individuo-logiques", est consacrée à des pensées singulières. On retrouvera Michel Surya avec un inédit, qui est analysé par Alain Jugnon, et une pertinente réflexion de Luis de Miranda consacrée à l’immanence une vie de Gilles Deleuze.

 

A la lumière de ce que nous venons de présenter, il est indéniable que Contr’Un est une revue de très grande qualité au niveau de la réflexion. Après la Soeur de l’Ange qu’Alain Jugnon a co-dirigé avec Mathieu Baumier, Contr’Un, radicalise la démarche en direction de la pensée individuelle et de ses configurations possibles. Avec un rythme annuel, elle devrait conserver à chaque numéro cette qualité d’intervention. A suivre donc, prochaine livraison en 2008.

29 novembre 2007

[revue] Carbone n°4

Carbone n°4, CONTAMINATIONS, éditions Le mort qui trompe, 124 p. ISSN : 1953-681X // ISBN : 978-2-916502-05-2 // Prix : 8 €. [site des éditions]

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27 septembre 2007

[Revue-chronique] Fusées, n° 12

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fusee-ban.jpg Fusées, n° 12, Carte Blanche [29, rue Gachet 95430 Auvers-sur-Oise], septembre 2007, 120 pages, 15 € ISBN : 978-2-905045-48-5
[Site]

fusees12.jpgLe dernier numéro de Fusées arbore un pavillon vélocipédique : la photo de Paul Pouvreau est à l’image de la revue, décalée – pour ne pas dire déjantée.
Le vélo, qui, pour Jarry, est « un prolongement minéral de notre système osseux », c’est bien comme littérature, non ?
Au reste, le projet fustérien est éminemment jarryque : refusant de « ne tenir compte que de l’activité d’un organe arbitrairement choisi entre tous les organes, le cerveau », il entend nous plonger dans un capharnaüm un peu kitch qui fait un sacré barnum ! Fusées se devait donc de mirlitonner un peu : les dessins de Jean-Marc Chevallier, Daniel Dezeuze, Serge Lunal et Jean-Louis Vila accompagnent les vers mirlitonesques de Christian Prigent.

☛ Rétropédalage : Fusées, c’est la revue qui refuse « l’usiné usé » (1)…

fusees-invit.jpg☛ Mathias Pérez, son directeur, pédale dur : peu après le dossier que la revue Il particolare lui a consacré (voir ma chronique du 14/09), il organise à l’Atelier-Véritable (7, rue du Marché Popincourt 75011 Paris) une soirée pétaradante le 26 octobre (avec présentation de ce numéro 12, précédée des lectures de Jacques Demarq et de Christian Prigent), qui sera suivie de l’exposition de ses dernières oeuvres (27 octobre-3 novembre). Bon coup d’accélérateur pour lancer le changement de vitesse : Fusées devient bi-annuel !

☛ Sport, morale,etc.

« Imaginez donc la rencontre d’une boîte de conserve et d’un crustacé, tous deux rivalisant de vitesse dans une course de côte, puis pariez quant à la longévité qu’indique pour chacun la date de péremption. Moralité : quel que soit son emballage tout finit par se gâter sauf si les mots viennent manger le temps dans la main du sujet
en se moquant de l’identité comme de la spécialité. Conséquence : mieux vaut s’investir dans une revue que dépenser son énergie dans la compétition et la rentabilité » (Préface de Bernard Noël).
À bon entendeur salut !

De cette livraison plus bigarrée que d’habitude, on retiendra encore et surtout
le dossier sur Oskar Pastior (1927-2006), dans le travail duquel Christian Prigent voit une tension entre oulipisme et carnavalesque et dont on lira avec intérêt les poèmes traduits, ainsi que la flamboyante BD de L. L. de Mars, « Quelques prières d’urgence à réciter en cas de fin des temps »…

(1) On pourra lire mon article « Fusées, une revue moderne », La Revue des revues, n° 34, 2004, pp. 99-106.

23 septembre 2007

[Revue-chronique] Europe, Dossier Blanchot/Volodine

europe_revue.jpgEurope, n° 940-941 : « Maurice Blanchot/Antoine Volodine », août-septembre 2007, 384 pages, 18,50 € ISBN : 978-2-351-50009-5

euro.jpgOn ne peut que saluer le dernier numéro d’Europe, que l’on peut placer à l’enseigne du déshumain (Pierre Fédida) : les planètes Blanchot, Volodine et Kafka nous invitent en effet à sortir de l’humain pour en explorer l’être-autre. Les trois figures marquantes qui jalonnent cet itinéraire anthropoclaste constituent les principales entrées d’une livraison avoisinant les quatre cents pages : le Dossier Maurice Blanchot, le plus important (quelque 190 pages encadrées par Evelyne Grossman), précède celui sur Antoine Volodine (52 pages coordonnées par Frédérik Detue et Anne Roche) et la longue étude de Marc Weinstein, intitulée « Le Monde et l’Immonde. La dém(arist)ocratie de l’être selon Franz Kafka » (50 p.), qui vient clore logiquement le diptyque puisque les deux premiers auteurs s’inscrivent en droite ligne de Kafka.

L’une des tâches de la critique étant de reconsidérer périodiquement une oeuvre en fonction des mutations que connaissent les champs de production et de réception littéraires, la réouverture du dossier Blanchot (1907-2003) est la bienvenue, quatre ans après sa mort. Indépendamment des « ferventes célébrations » ou du « retour d’anciennes polémiques » (p. 3) suscitées par le centenaire de sa naissance, il s’agit d’abord ici de mettre en pratique l’aphorisme derridien, « C’est grâce à la mort que l’amitié peut se déclarer » : loin de toute complaisance, la perspective choisie consiste à tendre vers un être-avec la part inventive, étrange et étrangère propre à l’écrivain et critique. D’où le recours à une démarche endogène, empathique ; ainsi, contrairement à l’approche poéticienne qui fait du texte un objet de savoir, Christophe Bident invoque-t-il une lecture subjective qui fait prévaloir « la qualité d’une expérience » (102).

Pour ce qui est de la réévaluation, il se pourrait que Thomas Régnier ait raison : « Il se pourrait pourtant que l’inactualité de Blanchot aille de pair avec un autre mode de présence qui, s’il n’est pas visible, n’en est pas moins réel » (18). Ce qui est certain, c’est l’importance de Blanchot pour Leslie Kaplan, auteure de L’Excès-L’Usine (P.O.L, 1987), ou encore les échos de cette oeuvre chez quatre écrivains d’Amérique latine, Juan Villoro, Macedonio Fernandez, Salvador Elizondo et Mario Bellatin. Au fil des articles, cette oeuvre est du reste mise en relation avec celles de Mallarmé, Kafka, Bataille, Paulhan, Malraux, Beckett… Plus précisément, ressort des études sur l’érotisme (Karl Pollin) et l’écriture fragmentaire (Leslie Hill, Annelise Schulte Nordholt), des analyses comparatives ou portant sur des textes particuliers (Evelyne Grossman, Christophe Bident, Jonathan Degenève, Jean-Louis Jeannelle, Curt G. Willits, Ayelet Lilti), l’entre-deux qui régit l’ écriture blanchotienne : entre vie et mort, lumière et obscurité, puissance et impuissance, sensibilité et abstraction, masculin et féminin, possible et impossible, oeuvrement et désoeuvrement, pensée et travail de la langue, discours et écriture, liaison et déliaison…

Quant au dossier sur Volodine (né en 1950), qui paraît peu après, non seulement son seizième livre (Songes de Mevlido, Seuil, août 2007), mais encore le volume collectif dirigé par Anne Roche et Dominique Viart (Écritures romanesques : Antoine Volodine. Fictions du politique, Caen, Lettres Modernes Minard, vol. 8, 2006), la première monographie (Lionel Ruffel, Volodine post-exotique, Nantes, éditions Cécile Defaut, 2007) et le premier colloque international (Frédérik Detue et Katia Dmitrieva, « Le Post-exotisme d’Antoine Volodine », Moscou, avril 2006), il se concentre sur la littérature post-exotique, qui, selon Pierre Ouellet, « est la géopolitique imaginaire de cette claustration généralisée, de cette incarcération universelle même à ciel ouvert, de cette séquestration totalitaire même à l’air libre, bref, de cet emprisonnement à la fois réel, onirique et mnésique de l’homme et de la femme dans un monde et une histoire en apparence sans issue » (214). Dans un entretien de 1999, l’écrivain lui-même donnait cette définition : « le post-exotisme, c’est concrètement, écrire des livres qui surgissent comme d’une langue étrangère, mais sans référence à une terre situable sur la carte » (L’Humanité, 7 octobre 1999). La puissance d’attraction de l’univers volodinien est due à son étrange familiarité : s’il a pour horizons l’Histoire récente et la littérature de genre (la science-fiction en particulier), en revanche il met en place un inquiétant « système d’humanité-animalité » (242) qui fait penser à Novarina ou Desportes. Reste à s’interroger sur la portée d’une telle oeuvre : l’inventivité onomastique et la virtuosité narrative suffisent-elles à rendre la langue étrangère, à la faire délirer, pour le dire en termes deleuziens ? – plus radicalement : peut-il y avoir littérature étrangère dans une langue classique ?

14 septembre 2007

[Revue-chronique] Il particolare, numéro 15 & 16

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 8:00

il_particolar.jpg Il particolare, numéro 15 & 16, 2007, 26 € ISBN : 2-87-720266-6

ipmp.jpgLancée en 1999 par le lacanien Hervé Castanet, la revue Il particolare (en italien, « la singularité d’un détail ») s’attache à la singularité d’une oeuvre littéraire ou picturale. Aussi n’est-il pas étonnant que la dernière livraison – dont la couverture vert-orange fait penser, entre autres, à Alechinsky – consacre un dossier à Mathias Pérez, lui dont la peinture, parce que dure, « ne fait pas dans le détail ». Et Jacques Demarcq de préciser : « Les tableaux de Pérez sont des natures mortes abstractisées à l’extrême, des vanités nettoyées de la vanité qu’éprouvait la peinture d’antan à raffiner ses figurations » (209). D’où le qualificatif de « primitive » qui revient sous la plume de Daniel Dezeuze et de Rémi Froger pour rendre compte d’une peinture surfaciale dans laquelle Christian Prigent voit miroiter une profondeur certaine. Car, selon le poète-essayiste, le défi de cette oeuvre est de montrer l’inmontrable, de donner à voir le corps in-figurable. C’est dans cette perspective que Rémi Froger parle de « peinture en colère » : colère « contre la représentation, contre l’image » (212).

cliquer sur le lienLes toiles de Mathias Pérez, par ailleurs responsable des éditions Carte Blanche et de la revue Fusées (1), sont ainsi habitées par l’obsession du corps sans tomber dans la « complaisance érotique » (Jacques Demarcq). Après Bernard Noël dans Mathias Pérez ou le Roman des corps (in Mathias Pérez, La Différence, 1988), plusieurs collaborateurs de ce « Cahier » mettent l’accent sur le matériau d’une oeuvre (Christian Prigent, « Corps en gloire » ; Cécile Wajsbrot, « La poursuite du corps ») qui a évolué de figures phalliques à des formes féminines – soit du temps de la montée en couille à celui des « mamelons de Mathias » (Jean-Pierre Verheggen). Ces formes, les nom et surnoms mêmes du peintre les font parler en propre : celui que Verheggen appelait Animalthias est docteur clitoris causa, mais également « gros Mathou » (Hubert Lucot), « mathias le peint-peint » (Charles Pennequin)…

Au reste, une bonne partie de ce numéro 15 & 16 porte sur la peinture. On retiendra surtout les articles de Dino Commetti, qui fait remonter à Manet et Cézanne la rupture avec la notion de chef-d’oeuvre et la naissance de l’art moderne, et de Jean-Pierre Cometti, qui souligne qu’avec la vidéo et les arts numériques on assiste à une mutation artistique selon laquelle l’antinomie figuration/abstraction cède la place à l’opposition entre horizontalité et verticalité, à savoir entre fonction référentielle et fonction différentielle de l’oeuvre (la latéralité de la référence fait s’inscrire les oeuvres dans un système de relations esthétiques) ; quant à Jean-Luc Nancy, il insiste sur la circularité qui affranchit du temps l’oeuvre musicale. Signalons enfin le poème de Pierre Le Pillouër, qui offre tout à la fois une parodie de Du Bouchet et un clin d’oeil à Prigent.

(1) On pourra se reporter à mon étude intitulée « Fusées, une revue moderne », parue dans La Revue des revues (n° 34, 2004, pp. 99-106), ainsi que, ici même, à ma présentation du dernier numéro (12).

21 mars 2007

[réponse] Sur Arno Calleja

Filed under: News,recherches,UNE — Étiquettes : , , , , — Hortense Gauthier @ 3:05

Suite à l’article sur le n°6 de la revue le Quartanier, et à la note sur le travail de Arno Calleja, les réactions furent rapides, énervées, pleines d’injures pour certaines, et de mécompréhension pour d’autres, je vais donc essayer d’éclaircir le propos tenu dans cette chronique. Ce petit article devait être une simple réponse aux commentaires de Antoine Hummel et Ludovic Bablon, mais se faisant au fur et à mesure de son écriture plus longue et plus précise, j’ai pensé qu’il pourrait être publié ici.

Si je peux reconnaître ma critique rapide, et peu argumentée, à propos de Calleja, elle n’est pourtant ni un dédaigneux revers de la main, ni un a priori, ni le signe d’une lecture rapide de cet auteur, elle est plutôt la manifestation d’un certain agacement et même d’une certaine colère face à son travail, que je connais bien le suivant déjà depuis trois ans environ (à travers des textes sur le net, revues, livres, lectures…). Elle se voulait aussi un petit coup de pied alors qu’il est de bon ton de dire les choses entre soi, plutôt que d’affirmer clairement des partis pris, afin d’ouvrir le dialogue, et pourquoi pas la polémique, à propos de ses textes et des questions qu’ils soulèvent, les réactions d’ailleurs n’ont pas tardé. ( y compris de l’intéressé qui m’a écrit une très belle lettre à laquelle j’ai répondu, lettre qui engage un dialogue justement et qui n’est pas simple invective et insulte, contrairement à d’autres mails et commentaires reçus).

Tout d’abord, dans ma chronique du Quartanier n°6, je n’ai jamais parlé ni utilisé les critères de « nouveauté » et de « modernité », qui d’ailleurs n’est pas simplement un vieux concept, mais un concept classique qu’il ne faut cesser d’interroger, et qui n’en finit pas d’être interrogé lui-même par les travaux littéraires en train de s’écrire …
(NB : par ailleurs, oui, quand j’ai découvert Tarkos, je me suis dit que je n’avais jamais entendu ni lu un truc pareil, oui c’était nouveau, et je pense que le travail de Tarkos est vraiment inédit, « jamais dit », je ne trouve rien qui lui ressemble, et cet inédit est tellement fort dans son cas, que le critère de nouveauté peut être un critère, même s’il n’est pas le seul, de qualité.)
Cependant, je ne juge pas Calleja à l’aune de ces concepts, mais je ne peux pas non plus le lire détaché de toute relation dans le champ littéraire, de toute histoire, de toute généalogie, et il se trouve qu’avant lui il y a eu Tarkos, et Pennequin (qui est toujours là lui) __ la proximité avec ces auteurs est flagrante, je ne vois même pas comment cela pourrait être autrement, ne pas le reconnaître serait de la malhonnêteté et de la mauvaise foi. Par contre, je reconnais n’avoir fait qu’affirmer ce fait sans l’argumenter, ce que je vais donc faire :

En effet, Calleja n’est pas un « plagiaire », le terme ne convient pas (je ne l’ai d’ailleurs pas employé), mais la proximité entre Pennequin et Tarkos et lui me semble indéniable, donc de quelle proximité s’agit-il ?
Des travaux qui sont proches de ceux de Pennequin et Tarkos, il y en a beaucoup, poursuivre les pistes, les interrogations, les formes qu’ont lancées ces deux auteurs, pourquoi pas, il peut y avoir des choses intéressantes …
Mais dans le cas de Calleja, une chose me gêne profondément : c’est une proximité qui veut se masquer elle-même, qui ne reconnaît pas la généalogie dans laquelle elle se situe, je ne trouve pas cela correct (aucune morale là-dedans, même si je ne trouve pas d’autre mot), vis-à-vis de Tarkos, qui est mort, et qui ne peut plus rien dire. Je pense que c’est un auteur majeur, dont la reconnaissance n’est pas encore assez solide et établie, il est donc encore facile de le recouvrir par d’autres travaux qui sont dans la reprise et la continuation de son travail. Déjà des gens rencontrés m’ont dit « ah alala que c’est bien Calleja » et ils n’avaient pas lu Tarkos, je trouve ça intolérable, comme si on enterrait une deuxième fois Tarkos, peut-être mon côté historienne que d’être comme ça préoccupée par la mémoire, mais je pense que c’est important …
2ème chose : la proximité d’entretient Calleja avec Tarkos et Pennequin est une proximité qui me semble en deçà des possibilités qu’ont ouvertes Tarkos et Pennequin dans la langue.
Car Calleja est dans la reprise d’une forme, (et oui on peut parler d’une forme, comme on parle de forme en peinture, en cinéma, en musique, etc…toute création est faites d’idée(s), de matière(s) et de forme(s)), d’une mécanique, d’un rythme, d’une construction qui est parfois plus celle de Tarkos, parfois plus celle de Pennequin __ forme qu’il n’arrive pas à renouveler, et dans laquelle, toute la singularité de son écriture, toutes les pistes et idées personnelles qu’il ouvre (car oui il y a des choses intéressantes dans ses textes) ne peuvent véritablement se déployer tellement elles sont prises dans et recouvertes par cette forme. Ainsi tout ce qui pourrait se jouer vraiment dans son texte est déjoué par cette forme, à mon sens.
En effet, les formes, les mécaniques, les logiques respectives de Pennequin et Tarkos sont tellement singulières, tellement définies, dessinées, abouties, qu’il est à mon sens très difficile de les reprendre ; mais elles sont en apparence tellement simples, élémentaires (tout en étant aussi complexes quant aux éléments qu’elles mettent en jeu et dans la manière de les agencer) qu’il peut sembler très facile de se les réapproprier.
La question qui se pose alors est : le travail de Pennequin et Tarkos peut-il trouver des successeurs qui parviennent à le reprendre tout en le renouvelant ? peuvent-ils laisser des enfants qui ne soient pas de mauvais ersatz ? je ne pense pas, mais j’attends que l’on me prouve le contraire, que ce soit de façon théorique ou pratique.
Ainsi, Calleja me semble échouer dans la reprise des langues de ces deux auteurs auxquels il reprend de nombreux éléments et caractéristiques, et n’être que dans une duplication qui rate, en plus, ce qui est en jeu dans le travail de Tarkos, c’est-à-dire cet étirement, cet étalement de la langue, d’où ce mot de facial, sans profondeur, simplement en surface, poésie de l’horizontalité, dont les seules profondeurs ou perspectives sont des jeux de géométrie produits par les agencements particuliers qu’il fait de la grammaire et du sens. Chez Calleja il y a, dans la petite mécanique de syllogismes finement huilés mais trés rhétorique, les profondeurs d’un sujet qui tourne autour de son propre abîme, et qui réintroduit de la verticalité, d’où la mise en échec de la grammaire de son écriture, qui paraît alors d’autant plus comme un emprunt.
Là où la rumination schizophrénique de Pennequin ouvre sur une multiplicité de voix et d’énoncés du monde qui le traverse de toute part, là où sa langue macératrice et ravageuse est un forage qui détruit, déjoue l’ego, Calleja rate ce forage de lui-même (contrairement à ce qu’il écrit – texte « poésie crisique » dans la revue Los flamencos no comen p.48) en maintenant un sujet unifié, enfermé dans une rumination de lui-même, qui ne fait que répandre et déverser sa psychologie dans un fleuve, un ruisseau, un égout, ou dans ce qu’il appelle « une psychidité », de psyché et liquidité (cf. texte dans le pdf Reprise 4 des Cahiers de Benjy).
« je suis en train de me singulariser, je ne parle jamais de moi au pluriel, parce que je n’en suis pas encore là, j’en suis encore au singulier, à chaque fois qu’on dit je c’est toujours singulier, pour plusieurs je, on ne met pas de s à je non plus, bien qu’il s’agisse du pluriel » (Hargne)
« j’me sauve par moi. au trou de moi. le trou c’est moi. c’est moi qui sent pas bon. je sens moi. que j’ai une fuite. ma salive coule à l’égout. à l’ego d’moi-même. j’me sauve au ruisseau. par l’ruisseau d’ego. je coule le moi. dans la salive. pour qu’il se sauve. » (texte sur Inventaire/Invention, Cheval)

Calleja se cogne frontalement au monde, il se pense lui-même face au monde et aux choses, là où Pennequin n’est qu’une éponge traversée de part en part, là où Tarkos est immergé, dissolu dans les éléments du monde et dans le langage.
Là où la poésie de Tarkos est une poésie des choses du monde, une poésie d’objets, bâton, caisse, bidon, merde, terre, oiseau, air, argent, etc … la poésie de Calleja parle seulement de lui, et ce n’est pas parce qu’il prend la voix d’une femme dans plusieurs de ses textes (dans la revue le Qr, ou dans son texte sur remue.net « Légen ») que ce n’est pas toujours lui, ou un sujet … d’ailleurs il le dit « Je suis moi-même mon autre c’est totalement identifié. » Alors que l’on ne me refasse pas le coup de la différence entre l’auteur et le narrateur, on n’est plus à l’école.
Cet affrontement face au monde se traduit par une position peu originale et assez basique dans son expression__ à savoir une critique de la dévastation sociale par le Capital (cf. le texte de la revue Qr, le texte sur remue.net)__ et donc par des figures binaires récurrentes : « légen riches et légen pauvres », la parole libre et la « parole d’esclave », les maîtres et les opprimés (cf. texte sur remue .net) ,
Et cette position a son pendant dans l’écriture : Calleja ne rentre pas dans l’écriture, dans la langue, mais ne cesse de tourner autour, de la poursuivre. Contrairement à ce qu’il dit à la fin d’un texte Hargne : « je suis dans la langue », si il y était peut-être n’aurait-il pas besoin de le dire ? mais accordons-lui le fait qu’il y soit s’il le dit, je dirais alors qu’il n’est non pas dans la langue, mais dans les mots, pris dans les mots, empêtré dedans, à tel point qu’il ne parvient pas à toucher l’écriture. Il poursuit les conditions de possibilités du surgissement de l’écriture (la pauvreté, la maladie, la crise, la vitesse, la lutte contre l’aliénation, ect…), il parle de l’écriture, il est dans un vouloir de l’écriture avec ses « je veux », « il faut » mais il n’est pas dans l’écriture, comme le sont Tarkos ou Pennequin :
cf. texte Cheval, « je veux être dans la vitesse » « je veux que personne n’arrête ma vitesse. je veux pas qu’elle s’arrête la vitesse. on arrête pas la vitesse. tout est vitesse. rien ne s’arrête. dedans rien ne s’arrête. »,
« il y a encore du travail à faire, il faut être, il faut être dans la philosophie, être dans la parole, le soir on continue une parole qui n’est pas la même parole que la parole du jour au travail, le travail est la parole qui ne travaille pas, le travail se fait la journée, la journée c’est esclave que je suis la journée, et le soir je dois trouver une autre parole, une parole qui n’est plus une parole d’esclave, mais qui est une parole du soir, du libre soir de soi, »

On peut se rendre compte de cela dans une lecture de Calleja à Montévidéo en 2006, il parle de la respiration, du souffle, il parle de cela, mais sans y être. Alors que dans une lecture de Tarkos sur le site des éditions Cactus, (cliquer sur CD, expressif le petit bidon, puis sur « le bonhomme de merde »), on entend Tarkos respirer de façon forte et régulière, il respire, il respire, puis il dit « je gonfle », et continue de respirer, respirer …
C’est là toute la différence entre Tarkos et Calleja, le premier n’a pas besoin de dire, de parler de, il est dans le souffle, dans la respiration, alors que le second ne fait que tourner autour en en parlant …

Il faut aussi aller regarder une lecture de Tarkos au CEP à Lyon (surtout la lecture 2, en bas de page) __ et là, on voit bien que Calleja reprend complètement la façon de lire, de dire, entre l’improvisation et l’explication, de Tarkos, tout en reprenant des questions de Pennequin comme par exemple, l’idée selon laquelle c’est pas moi qui parle, c’est la parole qui parle toute seule, c’est la parole qui parle en moi , quand il dit : « je souffle avec des mots dedans » « c’est pas moi qui est mis des mots dans le souffle », « les mots viennent dedans, s’inscrutent », « c’est eux qui ont quelque chose à dire, moi rien ».
On retrouve aussi cette reprise de l’idée de Pennequin notamment (car on pourrait faire encore de très nombreuses comparaisons, entre Pennequin et Calleja, ce ne sont pas exemples qui manquent) dans un texte publié sur le blog Les Cahiers de Benjy, dans le pdf Reprise 1 : « i paraît que j’ai rien à dire. me dit la parole. i paraît que t’as rien à dire. me dit la parole. i paraît que t’as rien à faire. me dit l’être. je dis à la parole que je criture l’être. elle me dit ah bon. je dis à l’être que je me laisse parler. »

« Criture est une nouvelle langue dans le français. Criture s’écoule quand ça lui vient, car criture n’est assujetie a rien. Criture parle pour criture, et pour personne d’autre. Criture n’est assujetie, criture n’est aliénée qu’à elle-même. Criture est à la langue ce que bougnoule est au français. »
Avec son concept assez flou et vague de « criture », qui fait surtout penser à la trace scribouillarde d’un malade de l’écriture, on peut aussi se demander si Calleja n’essaye pas d’inventer un concept opératoire de son travail, comme Tarkos a pu le faire avec « pâte-mot », qui était une idée bien plus complexe et intéressante me semble-t-il.
Car pâte-mot n’était justement pas pour Tarkos une langue différente de la langue commune, il travaillait avec cette pâte-mot commune, à tous, avec cette langue banale que nous partageons, et il y avait là une dimension politique intéressante. La poésie de Tarkos ne s’extrait pas de la langue commune, elle est faite de celle-ci, donc il maintient ce commun, pour en souligner les fonctionnements, les absurdités mais aussi pour nous indiquer tout ce qu’il est possible de faire avec, pour le réanimer autrement, de façon vivante, pour lui donner de nouvelles intensités, dans une lecture que j’ai entendu de lui, il parlait de cette idée « d’intensification du texte».
Alors que la criture de Calleja (cf. citation ci dessus) se pense comme une langue étrangère dans le français, et comme une langue pauvre, une langue du pauvre, une langue pour les pauvres __ mais en fait cette langue n’est qu’un idiome singulier, qui ne vaut que pour lui-même, qui ne peut ni être partagé, ni créer du commun, elle lui appartient trop, et d’ailleurs il le dit lui-même, « Criture parle pour criture, et pour personne d’autre. », il reste donc enfermé dans sa criture, impartageable, incommunicable, sa criture tautologique, qui ne parle qu’à lui, à travers laquelle il se parle à lui-même et non aux autres.
Par ailleurs, on peut encore souligner une proximité avec Tarkos, à travers cette question d’une langue pauvre, simple, “prolétaire”, et les implications politiques qu’elle contient. Tarkos et Molnar avaient réfléchi à cela à travers la revue Poézi Prolétèr de façon plus fine et plus intéressante à mon sens que ne le fait Calleja.

Chez Calleja, il y a aussi, derrière une naïveté factice, artificielle, une tentation philosophique, une tentative de faire une poésie philosophante, qui pense et qui se pense elle-même, il élabore une sorte d’art (faussement) brut qui philosophe, il y a déjà là une contradiction __ on retrouve d’ailleurs de nombreuses références à Heidegger, à Aristote … (cf. texte dans le pdf Reprise 1 des Cahiers de Benjy : « l’être et la parole sont un couple divorcé, et moi je suis l’enfant séparé », cela signifierait-il que Calleja ne parvient à être ni dans l’être ni dans la parole en même temps, c’est peut-être pour cela qu’il n’est pas dans l’écriture … ?)
Alors que Tarkos parvient à créer de véritables outils de pensée dans sa poésie, ainsi que des objets de pensée quand il parle d’un bidon, d’une caisse, de l’argent, et en créant des situations cognitives perturbantes, il interroge de façon très vive à mon avis la philosophie, mais sans faire le philosophe, sans être dans une poésie pensante, qui se veut un pensée, il interroge vivement le langage, mais à l’intérieur du langage lui-même, il questionne la parole depuis la parole, c’est pourquoi ses lectures étaient si fortes. Chez Calleja, il y une interrogation de la pensée et du langage de l’extérieur, il tourne autour, s’y frotte, s’y cogne, violemment (et cela peut produire des choses intéressantes) mais il n’y entre jamais véritablement ; on sent ainsi beaucoup trop les lectures philosophiques qui transpirent dans son écriture … Comme le disait si bien Bernard Desportes, il faut apprendre à désapprendre pour pouvoir entrer vraiment dans l’écriture …

Enfin, pour reprendre la distinction entre les trois rapports à la vérité qu’opère C. Hanna dans un article en hommage à Tarkos sur le Web de l’Humanité , on peut vite se rendre compte en relisant le travail de Calleja qu’il est en fait dans un rapport classique à la vérité, celui que C. Hanna appelle “métaphysique”, et selon lequel la poésie est un outil critique de dévoilement de la vérité du réel, et de celle du sujet face à celui-ci.
C’est à cela que je voulais faire référence en disant « une posture classique de l’écrivain maudit », et non pas “romantique”, comme l’ont mal lu certains.
La poésie de Calleja repose sur la croyance que les conditions de possibilité d’une poésie vivante, sa poésie, sa langue “prolétaire”, c’est la pauvreté (cf. texte dans la revue le Qr), la hargne, la souffrance (la crise, la poésie crisique «c’est dans la crise qu’on travaille. on n’est travaillé par la crise. c’est dans la crise qu’on travaille la parole. »
« la parole crisique fait du corps une chose qui questionne librement. la parole crisique fait du corps une chose libre ».
Ainsi finalement la poésie crisique, la poésie qui se fait dans la crise, a une vertu thérapeutique qui libère le corps et l’esprit de l’aliénation, on est finalement entre l’art brut et l’écriture automatique (car quand Calleja dit qu’il faut laisser la parole parler, se déverser, sans réfléchir, il réhabilite d’une certaine façon un automatisme de l’écriture), et on sait à quelles illusions et impasses à la fois politiques et littéraires mène cette conception de l’écriture. Car la crise, oui la crise, mais n’est pas Artaud qui veut…

Mais peut-être que tout cela n’est pas très important compte tenu de ce que peut écrire Calleja :
« je ne parle pas du résultat je parle du geste ce qui est intéressant c’est le geste, le résultat c’est pas intéressant, le résultat toumonde a des résultats des bons et des mauvais résultats des résultats qui plaisent ou des résultats qui ne plaisent pas mais un geste peu de gens sont dans un geste, un geste est une manière de faire qui est une manière de vivre, un geste de criture fais vivre un texte »
Ainsi, si le résultat n’est pas important, mais que seul compte le geste, alors laissons Calleja faire des gestes de criture, laissons le brasser de l’air et des mots, allons relire Tarkos, et continuons à lire Pennequin .

28 février 2007

[revues] La revue Le Quartanier n°6

La revue que publient les éditions le Quartanier est dirigée par Eric de la Rochellière et Guillaume Fayard, entre Montréal et Marseille, elle tisse des liens entre des auteurs du continent européen et du continent américains, quasiment tous nés dans les années 1970, et nous donne d’intéressantes découvertes. De la poésie assez classique à la prose, en passant par de la fiction, de la narration poétique ou par des poésies plus expérimentales, les travaux sont divers, trans-genres, et assemblée dans la revue, cette variété des formes contribue à brouiller encore plus les définitions que l’on pourrait tenter de faire de la poésie de tous ces jeunes auteurs.
[Chaque numéro contient aussi des notices bibliographiques sur les auteurs et un cahier critique assez épais, qui donne à lire de petites chroniques de poésie, mais aussi de romans, de cinéma et de revue, les rédacteurs sont Guillaume Fayard, Hélène Frédérick, Daniel Canty, Alban Lefranc, Xavier Person, Anne Malaprade, tous ayant une activité critique importante par ailleurs…]
On peut cependant remarquer à la lecture de ces deux numéros, qu’au-delà de la diversité formelle, c’est plutôt à une poésie du sujet que l’on a affaire, que celui-ci se débatte avec un réel absurde, insaisissable, problématique, ou qu’il cherche dans la langue une matière pour le construire et l’agencer afin de pouvoir s’y positionner, les textes sont nombreux à être de petits ateliers subjectifs. Ligne moderne donc dans cette revue, mais sans la dimension politique, et posture assez classique, même si quelques textes proposent des positionnements dans la langue plus complexes et novateurs, dans une logique plus active et ludique, la revue Le Quartanier est-t-elle une revue qui rejoue et creuse la modernité ou ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ?

Le n°6, paru en automne 2006, est une livraison diversifiée, bien montée, finement agencée, dense, il y a de quoi lire, de jeunes auteurs essentiellement (et tant mieux), donc allons voir de plus prés.
Il y a, du côté de la narration, une histoire de dépucelage et d’errance nostalgico-nihiliste par Antoine Bréa, chronique anecdotique et désabusée d’une teinte un peu adolescente. Teinte que l’on retrouve aussi dans le texte de Julien de Kerviler « éloge de la solitude après la pluie » (quel titre ! il faut oser…), qui décrit, en 49 paragraphes, sur un mode journal intime, dans une prose épurée, martelant un « tu » qui ne fait pourtant que souligner un « je » qui s’épanche avec beaucoup de pathos, les affres de sentiments (surtout amoureux) en Chine.
Par contre, le périple narratif de Samuel Lequette, entre Les fleurs bleues et Jacques le Fataliste version canine, est vraiment très drôle et enthousiasmant, c’est une petite épopée poétique absurde au rythme enlevé et trépidant, dans lequel le narrateur s’amuse à embarquer et à malmener un lecteur de papier, dommage que cela soit si court …
Même enthousiasme pour le texte Matthieu Larnaudie, « Placebo Consortium » qui se détache du peloton, avec là aussi une incursion/excursion effrénée dans le langage mais celui du monde actuel ; road-movie objectiviste dans le réel contemporain et ses codes langagiers, qui se déroule tel un décor derrière les vitres d’une voiture lancée sur les autoroutes de l’information, processus de fabrication d’une fiction qui recycle sur un mode samplé les multiples énoncés qui constituent le système communicationnel actuel auxquels se mêlent les hypothèses d’une histoire d’amour ainsi que la grammaire de l’informatique, le voyage est haletant.
Enfin, Ludovic Bablon nous donne à lire un extrait d’un roman en chantier, texte à la narration fragmentée par divers prismes de vision, récit étrange et délirant autour d’un personnage maladif et schizophrénique, entre solitude sexuelle et parano microbienne, qui s’agite dans des visions pas toujours très compréhensibles. Si les pistes proposées sont intéressantes, cela reste encore peu abouti au niveau de la langue, et pourrait être poussé plus loin, à suivre donc …

Du côté poésie, Benoit Caudoux donne une suite, pas très cohérente et inégale, de bribes et fragments de pensées ; subjectivité qui se débat avec ses situations et perceptions, poésie du sujet en prise, face, contre, toujours en difficulté avec le réel, et ses impératifs, avec le temps et ses espaces enfermant ou précipitant dans le vide, des propositions intéressantes (les murs qui nous traversent, l’explosion de soi, «il faut se ramasser, décroître, se réduire : descendre et reculer de partout, au même rythme, pour arriver au Centre. » « Il faut que la conscience se place, comme la voix, à l’aplomb de son vide. Sans quoi elle étouffe » __ on pense notamment à Michaux __ mais des poses et des lourdeurs aussi…
Dans le texte d’André Gache, « Cosmogonie », le corps et les éléments du monde se mêlent dans une inter-pénétration amoureuse, de la peau aux pieds, en passant par les oreilles, la bouche, la poitrine, la matière-langage se fait corps de façon musicale et métaphorique.
« le corps s’impose epi d’erm’ ite na pas cours il court autour de lui-même mouvement vrillique et vers l’autre de partout corps »
« marcher sous le ciel qui soutient les pas en les courbant vers la nuit »
Cette prose qui, à première vue, peut sembler assez moderne et déconstruite révèle en fait rapidement une poésie lyrique assez classique, où émotions et images prennent le dessus ; il en ait de même pour la poésie condensée et presque versifiée de Gilles Toog. Il y aussi une « Musique New-Yorkaise » de Christan Zorka, poésie polyphonique où s’égrènent en éclatement des bribes d’une ville, et un « Onratorio » d’Hervé Bouchard, prose au lyrisme épique et un peu ampoulé et incantatoire, qui raconte l’errance onirique en auto-stop de drôles de damnés …
Enfin, on ne parlera de Arno Calleja que pour dire (il le faut bien quand même) qu’il continue à faire du sous-Tarkos et du sous-Pennequin (soupir) au niveau de la forme, et que dans le fond, il ne fait que défendre une posture classique de l’écrivain maudit notamment à travers la dichotomie stupide qu’il fait entre « légen » riches et ceux qui sont pauvres, dont l’écriture est plus pure que celles des gens riches, qui sont méchants par ce que ce sont de sales bourgeois, ah lalala …

À la fin de la lecture de ce numéro, on peut être dubitatif, les propositions d’écritures sont intéressantes, les textes plutôt bons, le travail honnête et sérieux, c’est bien et puis ? On se dit que tout cela est en fait trop lisse, trop propre, que la légèreté et l’humour manquent, ainsi qu’une certaine radicalité ou affirmation dans les partis pris. Tout se tient trop bien, c’est fin, intelligent, parfois charmant, mais un peu figé, mou, et finalement, et c’est dommage, presque ennuyeux.
Les écritures de cette jeune génération de poètes (et de prosateurs ou romanciers, on ne sait pas bien et tant mieux pour les genres) sont assez maniéristes, très tournées vers la subjectivité et ses émois, l’expression des émotions y trouve une place importante, dimension plutôt absente et même combattu en poésie contemporaine, et un rapport politique semble assez absent. De nombreux textes (Gache, Toog, Caudoux, Bablon, Kerviler, Calleja, Bouchard …), malgré des effets d’expérimentations plus que de véritable expériences poétiques de la langue, traduisent des modalités poétiques assez classiques, même si elles sont singulières.
On retiendra donc essentiellement Lequette et Larnaudie pour leur prose narrative trépidante qui intègre des expérimentations poétiques à l’intérieur de leur fiction, ou qui parviennent à développer une véritable architecture narrative avec des éléments poétiques, au lieu d’en rester à de simples exercices expérimentaux …

Bientôt la chronique du n°7 de la revue Le Quartanier …

4 décembre 2006

[revues] La revue Livraison

Malgré son ambiance plutôt morne et son ronron poussiéreux (triste absence de Al Dante, Boxon estropié, car Gilles Cabut était grippé et Georges Hassoméris absent, résurrection de Nioques cadavre plutôt fantomatique que phénix, nouvelles jeunes revues déjà vieilles et peu sexy…heureusement qu’il y avait la joyeuse folie d’un Franck doyen et de 22(M)dp, ainsi que l’enthousiasme de Giney Aime et d’Incidences), nous avons découvert lors du Salon des revues trois revues stimulantes, qui existent déjà depuis quelque temps mais mieux vaut les découvrir tard que jamais : MU, Action Restreinte et Livraison. Nous parlerons tout d’abord de cette dernière, publiée par Rhinocéros, dirigée par Nicolas Simonin, (qui dirige aussi la structure de diffusion R-diffusion), et plus particulièrement du dernier numéro, le n°7, coordonnée par Manuel Daull et Chloé Tercé.

Livraison, revue d’art contemporain, n’est pas une revue littéraire, mais une revue d’art et d’écritures, de très belle facture, couverture glacée, 190 pages, sans être un objet lourd, mais au contraire souple, à l’intérieur en couleur, au graphisme épuré, efficace, et tout est bilingue anglais-français. Chaque numéro de la revue est thématique, et ce numéro 7 parle de « bribes / ratures / fragments ».
« « Notre situation postmoderne est caractérisée par la fragmentation ».
On peut regretter la fin des certitudes produites par des grands récits, des identités stables, des formes totales. On peut aussi faire le pari inverse : lâcher les gros mots et les métathéories globales — parce qu’elles sont inadéquates — et utiliser les fragments comme lieux pour des bribes de sens, pour de modestes tentatives d’empêcher la reconstruction des tentations totalitaires. »
Voilà comment débute cette revue. En effet, pas de défense d’une théorie unifiée et unifiante ni d’une pratique, ni d’une école chez Livraison, mais véritablement exploration transmédia d’un thème et confrontation des différentes pratiques de créations actuelles. On retrouve donc à l’intérieur artistes plasticiens, architectes, écrivains, musiciens, graphistes, photographes, ainsi qu’une pluralité de pratiques et de créations. Chaque participant a peu de pages, les travaux sont assez courts, et semblent fonctionner comme des fragments, des traces des œuvres des participants. Malgré les différences importantes entre les médias utilisés et les réalisations, cette multiplicité de pratiques est pourtant très cohérente, le thème est exploré de toute part, jamais de façon démonstrative ou illustrative, mais bien problématique ; et il est intéressant de voir les convergences et les divergences sur le sujet entre les artistes. Le rapport aux médias est intéressant, car il y a un véritable brouillage des genres et des appartenances, la question ne se pose alors plus, et l’exploration de la thématique en sort renforcer. Des architectes font de la photo, des plasticiens de l’écriture, des écrivains des oeuvres visuelles…
Le thème donne donc lieu à des travaux d’écriture sans pour autant être strictement littéraires, et à des travaux plastiques qui questionnent l’écriture. Le texte de Frédéric Dumont, « Condensations pour n décimales de PI [fragment.1.] », est en fait plusieurs blocs de chiffres dans lesquels on distingue à l’intérieur des fragments de phrases. Langage émergeant de l’informulée abstraction, suite de nombres elle-même fragment d’une suite infinie, qui est pris dans ce magma numéraire, pour un faire un matériau poétique au même titre que les lettres. Questionnement du rapport entre structure du langage, de l’écriture et celle du monde, de l’espace, de la matière, que l’on retrouve dans son petit livre Monde. On pense alors au travail d’Espitallier dans son Théorème. Le texte de Manuel Daull, dans une veine/verve proche de celle de Pennequin dans la première partie, est très différent dans la seconde, il crée une déstructuration du prénom John (renvoyant à Steinbeck, Cassavetes, Cage…), par une fragmentation rythmique du texte, comme ayant subi un bug informatique ou ayant été scandé mécaniquement pour en faire une sorte de partition qui appellerait une expérience sonore.
On trouve ensuite encore deux autres textes qui puisent chez les poètes contemporains, celui d’Emmanuel Adely, qui fait un agenda de ses achats avec prix, dates, lieux, dans une logique très proche de celle de Anne-James Chaton, et celui de Jean-Louis Py, qui entoure et barre des phrases dans un texte préexistant, technique du cut bien connue, que pratique notamment de la même façon depuis longtemps Lucien Suel dans ses « poèmes express ». Hugo Pernet donne un texte sibyllin, seuls quelques mots et traits sur des pages d’autant plus blanches et silencieuses, travail énigmatique, qu’il faudrait développer pour en comprendre la cohérence. Seul le texte de Christophe Grossi, poème assez lyrique et narratif sur le corps, se détache des autres travaux littéraires par son classicisme.
Moins littéraires, et plus tournés vers l’interrogation de l’écriture, il y a le texte de Christophe Fourvel qui fait un « portrait de femme magnifique », celui de « Magdalena, dans la Dolce Vita », description romanesque de cette femme fascinante selon une formule assez facile, alors que le texte de Vivien Philizot, « Iconographie de Steven Seagal », lui aussi dans l’écart-rapport entre littérature et cinéma, est plus drôle et intéressant. Il y a aussi des fac similés de listes de courses de Hervé Roelants, ready made du quotidien, jolie visuellement, illustrant bien le thème, mais que dire d’autre ? et les écritures-dessins de Matthieu Messagier sur la notion de rature, sujet mieux exploré chez Charles Mazé, qui nous montre des extraits, des fragments de ses « exTraits », tracés produits par des machines qu’il a lui-même conçu pour produire des dessins aléatoires en grands formats, sorte de sismographies, presque musicale dans leur mouvement, qui semblent retranscrire de multiples vibrations ou intensités, on pense à Michaux mais à un Michaux mécanisé.
Pour les travaux plus plastiques ou autres, il faut souligner les « captures » de Toeplitz, partition pour ses créations sonores et chorégraphiques qui sont de véritables poèmes visuels, graphiques, dommage que les reproductions soient si petites. Ou encore la très belle suite photographique de Thierry Genin, qui a photographié toujours de la même façon les activités de jardinage sur son balcon de son voisin d’en face, durant toute une saison, ce qui produit une sorte de BD muette, mais dans laquelle on peut lire toute une histoire…

Ainsi, si les travaux littéraires ne sont pas très étonnants, ils n’en sont pas moins de qualité, et l’ensemble de la revue est vraiment très bien élaboré et intéressant ; les pratiques plastiques, littéraires, visuelles, se répondent, s’interrogent, et on en arrive presque à se dire qu’il y a plus de littérature dans certaines propositions plastiques ou visuelles que dans des travaux poétiques de certains revues littéraires.
Livraison est véritablement une revue transdisciplinaire, qui relie et confronte de façon très stimulante des travaux hétérogènes sans être dans la dispersion ou la juxtaposition, ou comment la différence et le fragmentaire crée néanmoins de la cohérence et du continu.

NB sur Rhinoceros :

En cette période de reconfiguration des structures éditoriales et des espaces de production artistique, il nous paraît intéressant de parler de la structure Rhinoceros, basée à Strasbourg, association artistique qui organise, met en relation, diffuse des travaux et pratiques d’arts contemporains, mais qui est aussi ouverte aux nouvelles écritures.
Leurs activités, qui ont débuté en 1996 par des expositions dans un atelier, sont l’organisation d’events, de rencontres, de conférence, d’expositions, mais aussi l’édition. Ils publient la revue Livraison, ainsi que des livres et ouvrages d’art, des catalogues réfléchis d’expositions, comme Trouée, perforations, laps de Dominique De Beir + Eric Suchère (2004), des badges créer par des artistes (projet PIN-UP~badges by artists). On peut noter chez eux ce souci de trouver pour chaque œuvre, objet, idée un vecteur spécifique de présentation, d’exposition, de diffusion et « de créer à chaque fois une économie nécessaire à [nos] actions » disent-ils dans un entretien pour le Matricule des Anges.
Comme il est écrit sur leur site, « il n’y a pas d’artistes labellisés rhinoceros, aucune écurie de galerie stable, pas de galerie d’artistes, juste une histoire de réactions en chaîne – que des praticiens ou des acteurs, ou des amateurs du monde de l’art, de passage en quelque sorte, dans un temps et une rencontre donnés. Il n’y a pas de définition possible de rhinoceros si ce n’est la liste des gens qui y participent d’une manière ou d’une autre de façon durable ou pas, même si l’on peut parler de structure d’art associative qui cherche à adapter constamment ses réflexions et ses supports d’apparition en fonction d’un propos – qui crée chaque fois l’économie nécessaire à ses actions autant que leur diffusion, une structure qui cherche à être d’utilité publique, je crois, indéfinie tout simplement »
Cette structure ouverte qui privilégie l’hétérogénéité des croisements à la défense d’une ligne nous semble intéressante ici car elle met en relation la littérature, avec d’autres formes d’écritures, plastiques, vidéos, etc… qui viennent des arts contemporains, et car elle réfléchit à l’économie particulière qu’il faut développer pour défendre de façon pertinente et efficace tel ou tel type d’objet dans l’état actuel

Nous parlerons aussi bientôt des éditions ère et PPT, qui nous semble être dans cette même dynamique de création et de réflexion sur la littérature/l’art, ses supports, et ses vecteurs de diffusion et de circulation.

3 décembre 2006

[revue] Il Particolare 12-13-14

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 11:09

Il Particolare, Art, Littérature et critique, n°12-13-14, 303 p., 31 €. ISBN- 2-87-720266-6
ilparticolare118.jpg Ce dernier numéro, qui en réunit 3, a surtout le mérite de présenter Arno Schmidt, qui s’il est indéniablement connu, voire mythique au niveau de la poésie contemporaine, n’en reste pas moins peu lu, peu découvert. En témoigne d’emblée la présentation de Marjorie Carveribère et de Jean-Pierre Cometti : « Arno Schmidt est au nombre des écrivains dont le succès d’estime dépasse de beaucoup le nombre de ses lecteurs. […] Le nombre extrêmement restreint de textes ou d’ouvrages critiques consacrés à Schmidt, en particulier en France, en dit long sur les réticences que ses livres ont suscitées et sur la nature des certitudes qui nous servent aisément de viatique ». Le cahier interne qui lui est consacré permet ainsi d’ouvrir le lecteur à une oeuvre que chaque intervenant présente comme celle d’une exigence absolue, de l’opération de calculs singulier de et dans l’écriture.

Ce dossier se compose à la fois d’un texte d’Arno Schmidt, d’une bibliographie sommaire et de textes d’analyse ou de présentation de Eric Chevillard, Marjorie Caveribère, d’Eric Bullot, de Stéphane Zékian, de Pierre Senges ou de Thomas Keller.
Pour saisir l’enjeu littéraire dans lequel nous situe l’écriture schmidtienne, d’emblée il faut en exposer la particularité : Arno Schmidt pose l’écriture dans le jeu turbulent d’une conscience qui comme prisme diffracte par sa perception le donné continu perceptuel pour produire des fragments tout à la fois discontinus et qui pourtant se suivent dans la forme d’un continuum où l’hétérogénéité domine, où l’accidentalité phénoméno-linguistique brise toute linéarité. « Une succession d’instantanés scintillants en vrac » écrit Schmidt, que Erik Bullot définit en tant que mode « d’écriture discontinu, proche de notre perception, excessivement poreuse, qui ne retient que les aspérités de l’expérience ». L’écriture de Schmidt est indéniablement phénoménologique au sens strict du terme : expérience du donné dans l’axe de composition/décomposition, fragmentation/dialation spécifique à la donnée littéraire. S’il y a grossissement du donné, c’est par le speculum spécifique de la conscience qui agit en tant qu’appareil optique. La vue ne tire pas sa consistance d’abord et avant tout de l’extérieur, mais se tient dans l’entrelacs de la masse inchoative du donné indicible et de la perception-langage qui décompose l’unité en présence dans le dicible de la représentation. Travail de loupe donc. « Une loupe grossissante comme celle-là, voilà ce qu’il me faudrait, voilà ce qu’il me faudrait : 15 centimètres de diamètre. » (Scènes de la vie d’un faune, p.163). Ce travail spécifique de l’écriture tel que l’explique très bien Marjorie Carveribière tient à un calcul libre de l’appareil de perception de Schmidt : « La liberté de Schmidt va jusqu’à séparer des possibilités sémantiques minimales au sein du même mot. En le divisant, il multiplie ses possibilités d’interférences puisque c’est autant cette unité sémantique qui est invoquée que les parties qui la composent ». Travail d’hyper-littéralité, où le jeu n’est pas seulement dans la composition entre des unités sémiotiques, mais dans la prolifération qui peut résulter de l’opération d’écriture qui introduit une nouvelle indicialité de relations au niveau syntagmatique.

Ce travail de langue, toutefois ne se boucle pas sur lui-même, mais s’ouvre dans des récits. Thomas Keller l’explique parfaitement en revenant sur « Paysage lacustre avec Pocahontas » publié en 1955 dans la revue Texte und Zeichen. Derrière une histoire simple, celle d’un amour d’été, celui de Joachim Bomann et de Selma Wientge, Arno Schmidt, en fait, développe non seulement une critique de l’Allemagne et des conventions qui règlent les rapports humains, mais en plus inverse les déterminations onto-théologiques de la religion, pour libérer la relation sexuelle entre ses deux protagonistes. Tel que Thomas Keller l’explique, en décrivant l’acte de baptême opéré par Bomann : il « ne transforme pas l’indien en chrétien, c’est l’inverse qui se produit : il libère du pêché originel les amants qui peuvent se donner au plaisir et à la jouissance ». L’écriture de Schmidt ne s’enferme alors dans aucun formalisme, mais il libère l’opération linguistique dans des possibilités non seulement narratives mais aussi critiques. Scruter par la langue, c’est aussi déconstruire tout un ordre de liaisons et de relations établies par la langue aplanie, celle de la carte qui est seulement vu macroscopiquement. La cartographie ouverte par Arno Schmidt est en ce sens un acte opératoire des liaisons préétablies, acte opératoire qui met au jour des ordres déterminants qu’il fait voler en éclat.

14 septembre 2006

[chronique] Revue Fusées n°10 par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 9:42

fusees_10.gifÀ n’en point douter, Fusées est et restera comme l’une des revues françaises de poésie contemporaine les plus importantes — avec d’autres tels DOC(K)S, JAVA, Nioques (série 2) — de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Travail méticuleux, héritage généalogique précis, parution volumineuse et de qualité. Comme l’exprimait Hubert Lucot en préface de Fusées n°6, en effet, Fusées est une revue de Luxe, de ce luxe de l’écriture et de la transmission. Ce numéro 10 en témoigne une fois de plus, à travers ces dossiers, notamment, il me semble celui consacré d’une part à Charles Pennequin et de l’autre celui qui présente Kirili.
Charles Pennequin, auteur immanquable dans la poésie contemporaine française, qui se pose dans une tradition moderne, tout le monde semble connaîre. Mais comment l’aborder, si comme Laure Limongi le dit justement : il se donne dans « une dispersion de l’écrit, du croisement avec des artistes », s’il s’échappe sans cesse au point de ne pouvoir être contenu dans un seul regard, au point de ne pouvoir être saisi tant il a publié de droite et de gauche, tant il s’est dispersé en lambeaux de lui-même dans d’innombrables textes et expériences in situ ? La force de ce dossier tient à la possibilité, non pas d’en faire le tour, mais par les prismes qui sont proposés, d’en saisir une dynamique à partir tout à la fois de textes peu connus, voire inconnus de nombreux lecteurs [telle la reproduction complète de Le père ce matin, paru aux éditions Carte-Blanche en 1997] et des approches succesives que d’autres auteurs ou amis, ont donné à ce dossier. C’est ainsi que l’on peut lire, une très belle approche graphique de Julien Blaine qui pose la question du corps-voix [ « Il est là penché sur son microphone (…) Les mots sont le corps, le corps congestionné, congestionné avec tous les mots qui y sont »], ou encore des textes qui tentent d’en montrer certaines facettes comme ceux de Laure Limongi, Antoine Boute ou de Huguette Hérin-Travers. C’est ainsi que l’on peut lire aussi, des textes de création qui tentent d’en indiquer des angularités relationnelles, tel cet hommage que je lui avais consacré lors de notre première rencontre en 2000, ou bien encore cette approche aspirée et haletante de Serge Pey, ou encore ce contrat de tueur à gages honoré par Julien d’Abrigeon. C’est ainsi que l’on peut voir aussi, le travail graphique de Cécile Richard et de Mathias Pérez ouvrant d’autres horizons que ceux de la seule écriture. Par cet ensemble, nous comprenons, oui, nous rencontrons en effet, cet auteur bien vivant, vivant de par les mots de sa bouche, de cette bouche surmontant le corps vivant bien vivant d’un monde d’écriture.

Le dossier Kirili est lui aussi à ne pas manquer. Mise en lumière assez vaste (50 pages) qui tout à la fois présente des textes et une large part de photographies issues du travail de Ariane Lopez-Huici. Ce dossier montre avec pertinence en quel sens peuvent être accomplies des croisements, des échanges entre la danse, le jazz, la sculpture et la poésie. Même si on est peu sensible à ce travail plastique, ce qui ressort c’est l’énergie des rencontres entre Kirili et Cecil taylor, ou encore Archie Shepp, Roy Campbell, Leena Conquest ou Steve Lacy. Travail d’emmêlement par la danse avec entre autres Maria Mitchell, ou d’hybridations musicales comme avec Sunny Murray percutant la sculpture Solo d’Alain Kirili. En ce sens, alors que d’une certaine manière la poésie actuelle en revient au seul texte lu, à la feuille et au besoin du livre, il est clair que ces expériences permettent de comprendre en quel sens la sortie du livre et les rencontres peuvent permettre d’autres formes d’intensité.

1 juillet 2006

[chronique] Stalker n°8 par Fabrice Thumerel

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Fabrice Thumerel @ 11:18

Stalker

stalker1.gif“L’art ça serait l’endroit où c’est possible ça.(…). De ne pas dérouler ce qui va se passer avant que ça se déroule. De faire ce qu’on ne sait pas qu’on va faire ni même qu’on fait”, peut-on lire dans l’article inaugural du n° 8 (octobre 2005), “vlan 1”, signé “adel so”, qui fustige cette dérive consumériste transformant l’oeuvre en produit financé et “conçu à partir d’un Projet Pour qui Pour quoi Pour où”. Et, si l’on adopte cette perspective, la revue trimestrielle Stalker relève effectivement de l’art, puisqu’elle privilégie le faire : anthologie de valeurs sûres (Federman, Pennequin…) et d’auteurs moins connus -mais qui méritent de l’être, tels Julien d’Abrigeon,Antoine Boute et Thierry Rat-, inventaire collectif de matériaux bruts, comme beaucoup de jeunes revues qui refusent tout systématisme théorico-didactique, elle ne contient ni sommaire, ni éditorial, ni mode d’emploi, ni ligne directrice_ ne fût-ce que thématique _, ni article critique, ni note informative, ni présentation des auteurs… Et comme toute publication actuelle qui se respecte, elle offre un CD en bonus depuis le numéro 2 : de “vestibule #1” à “vestibule #5”, ce sont des compositions sonores et des lectures enregistrées qui, sans être dépourvues d’intérêt, manifestent hélas un éclectisme d’autant moins acceptable que fait défaut une articulation intermédia.
Dès les premières livraisons, cet objet littéraire lancé par les éditions du Caillou ( nouvelle adresse?), avec pour responsables Estelle Fialon et Stéphane Collin -qui vient d’autres horizons (rock, cinéma, video)-, se réclame du cinéaste d’avant-garde Andreï Tarkovski. Profitons de l’une des rares déclarations dont on dispose: “Dans le film, il s’avère que la tâche du Stalker (le personnage principal) est moins de guider les gens dans la zone (un espace interdit et hostile au sein duquel se trouve la Chambre des Désirs) que de les ouvrir à la zone, donc à eux-mêmes”. Toutefois, conformément à son nom anglais, Stalker est pour le moment plus suiveur qu’ouvreur… En témoigne le dernier numéro de 2005, qui regroupe quelques composantes scripturales et artistiques de la (post-)modernité: l’excrémentiel, le ligneux, le pâteux, le surfacial, l’écriture théorématique (façon Espitallier), la boucle, la liste…

On suivra le devenir de cette revue, car il faudra assurément un peu de temps pour que certains poètes et performeurs se démarquent de leurs aînés, tels Arno Calleja et Fabrice Cesario, trop proches de Tarkos.
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2 février 2006

[revue] Talkie-Walkie n°1, par Franck Doyen

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — franck doyen @ 13:36

Franck Doyen

Editions Trame-Ouest — 2005— 6€
site Talkie-Walkie
partenariat Libr&critique et 22(Montée) des poètes

Alors que sort ces jours-ci, le n°2 de la revue Talkie-Walkie, nous mettons en ligne, suite à la proposition de Franck Doyen, l’article qu’il avait rédigé dans 22 (Montée) des poètes (n°45), à propos du n°1. Découvrez le sommaire du n°2 et les publications on line de T_W [site T_W]

Éditée par les éditions Trame-Ouest de Philippe Boisnard, la toute nouvelle revue Talkie-Walkie vient de tomber dans les bacs et sur les téléscripteurs du paysage multitransdirectionnel et archétypectonique des tentatives revuistes.

C’est Hortense Gauthier et Juliette Decroix qui tiennent la barre et y assurent la direction assez triple. En effet, s’il s’agit bien d’une capsule / bouée / sac / trousse / bouteille / pneumatique / canot de « survie cognitive en milieu hostile » (A_K_S), celle-ci (de survie) reposera sur tois axes : le poétique, le politique et le pop. Tentative donc de mise en convergence et en synergie de la radicalité et du jeu dans le champ poétique. Energies politiques et impacts pop – la réciproque se devant d’être tout autant valable.

De plus dès sa naissance, Talkie-Walkie se veut une « plate-forme multimodale » : à la fois une revue pouvant s’afficher, un site internet, une carte poétique postale, un sticker. Détournant et s’appropriant par là les supports usuellement réservés à la publicité.

Bon alors, vous allez me dire, c’est bien joli tout cela ce sont de bien beaux mots, mais dans le dedans de la trousse, après le zip, mais sous le dessous, après le retournement de la peau, il y a du qui-que-quoi dont-où : et bien Christophe Fiat, Sylvain Courtoux, Philippe Castellin, Vannina Maestri, Joachim Montessuis, Franck Laroze et Philippe Boisnard. Donc, pour ronchonner, on pourrait dire qu’il y a peu de surprise quant au choix des auteurs. Dans quelques numéros, on verrra certainement des apparitions plus étonnantes.

Cependant les travaux sont d’une réelle qualité et tout à fait inédits. Ainsi l’affiche sur papier calque de Philippe Boisnard est particulièrement réussie, dérivant le tryptique regard / visage / écriture (« l’écriture fait partie des traits d’expressio du visage ») ; de même le texte de Sylvain Courtoux, Nihil Inc._3, qui trouve une formidable extension sur le site internet de Talkie-Walkie, fait preuve de l’épaisseur du travail de celui-ci. Le plus pop de cette transmission est au demeurant Franck Laroze avec sa ballade en Préservation – Sécurité – Avenir : ou comment passer d’un « Ensemble de Préservation pour la sécurité de l’avenir » à un « Ensemble d’ignorance pour la venir de la préservation » à un « Ensemble de destruction de la préservation de l’avenir » à l’ « Avenir d’ensemble pour la préservation de l’oubli ».

En dessert, une carte postale de Akenaton en forme de persistance rétinienne et un sticker signé des directrices de publication qui sera du plus bel effet collé sur votre frigo, sur le cul de votre 2CV, ou encore sur le front de votre facteur : « un réseau de communication homogène n’existe pas, les terrains sont toujours accidentés ».

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