Libr-critique

9 décembre 2018

[News] Colloque international ENS : les écritures du JE dans la langue de l’exil

Colloque international organisé par Isabelle Grell-Borgomano (ITEM) et Jean-Michel Devésa (Université de Limoges), du vendredi 14 au dimanche 16 décembre 2018 à l’ENS Paris (45, rue d’Ulm 75005 Paris).

Interroger « l’écriture translingue de soi » (Alain Ausoni) est devenu indispensable dans un monde de plus en plus multiculturel, par choix, mais le plus souvent par nécessité.
Le colloque souhaite approcher cette question par une résolution double :
Laisser la parole à des écrivains actifs, vivants, afin d’échanger concrètement autour de leur création dans la langue de leur pays d’adoption, et prendre plus de recul avec des chercheurs spécialistes d’autres auteurs translingues dont la langue de l’enfance aura dû se mêler à la langue de la pensée (engagée). Nous nous attellerons donc à une re- ou déconstruction de l’idée de la langue comme propriété, mais à penser LA langue comme siège de l’individualité. Pour les premiers, vous partagerez ici la réflexion d‘auteurs nord-africains tels Abdellah Taïa (Maroc), qui a dû quitter son pays pour « délit » d’homosexualité et qui s’engage aujourd’hui ouvertement, en langue française, pour plus de lucidité dans sa terre d’origine, ou la dramaturge et auteure Darina al Joundi (Liban), ainsi que l’écrivaine et scénariste turque Emine Sevgi Özdamar qui ont fui leur terre et leur langue pour mieux la rendre, haut et fort, dans leurs ouvrages respectifs rédigés de manière translingue, donc « étrangifiée », ce qui signifie en mélangeant la langue, les sensations linguistiques et interhumaines de l’enfance avec la langue libératrice de la terre choisie. Ce qu’ils vivent dans l’acte de création est ce qu’on nomme le code-switching qui désigne une alternance de deux voire plusieurs langues au sein d’un seul ouvrage.
D’autres écrivains sud-africains tels Beata Umubyeyi-Mairesse et Mukasonga (à travers une spécialiste) évoquent la nécessité de parler pour redonner parole à leurs familles rwandaises. Les auteurs africains de la diaspora Sami Tchak et Théo Ananissoh ouvriront un dialogue sur le (non)choix de changer sa langue maternelle en langue quasi universelle, le français.

Beaucoup d’auteurs de générations différentes et d’ailleurs distingués par la par des prix, ont choisi l’Allemagne comme pays d’accueil, tels la japonaise Yoko Tawada (invitée au Salon du livre de Paris), la vietnamienne Linda Lê, Emine Sevgi Özdamar (Turquie), Dagtekin Seymus (Kurdistan), et, avant eux historiquement, traqués pour cause de leur judéité, l’auteur tellement vivant George-Arthur Goldschmidt (Allemagne-France) et Raymond Federmann, décédé il y a peu de temps et qui avait élu les Etats-Unis pour écrire l’indisible. S’ajoutent plus récemment l’auteure et traductrice de Peter Handke, Elfriede Jelinek et alii, Anne Weber qui, elle, comme Goldschmidt et Tawada, s’autotraduit.
D’autres auteurs préfèrent parler de cette nécessité d’écrire la vie à travers d’autres voix, vivant quotidiennement leur diglossie, que la leur, avec lesquels il y a parfois identification, tels Sarah Chiche qui évoque ici sa fascination pour la faille dans l’écriture de la langue du JE de Pessoa, Claire Legendre (Ancienne pensionnaire de la Villa Médicis, lauréate de la Fondation Hachette Jean-Luc Lagardère) avec Fernando Arrabal et Linda Lê s’interrogera à propos de Norman Manea et déconstruisent ainsi l’idée du monolinguisme comme base pour écrire vrai.

Programme

VENDREDI 14 DÉCEMBRE, APRÈS-MIDI : 14.30 – 18.00
SALLE CELAN
« Perspectives théoriques et critiques appliquées » (Modération : Isabelle Grell-Borgomano)
14.30-14.45 Ouverture : Isabelle Grell et Jean-Michel Devésa
14.45-15.15 Alain Ausoni (ENS-Paris, France/Université de Lausanne, Suisse), « Je après d’autres : affiliations littéraires et dialogues d’exilé·e·s dans les mémoires d’outre-langue »
15.15-15.45 Faure Alexandre (Doctorant, Université de Rennes 2, France), « Les Langues de l’exil : écriture du reste »
Pause
16.00-16.30 Dagtekin Seyhmus (Écrivain, Kurdistan-France), « Comme on changerait de monture en cours de route »
16.30-17.00 Sarah Chiche (Écrivain, psychanalyste, Paris), « ‘Je ne suis rien’. Exil de soi et hantises dans le livre de l’intranquilité de Fernando Pessoa »
17.00-17.30 Darina al Joundi (Écrivaine, dramaturge, actrice, Liban-Paris), « Prisonnière de l’exil »
17.30-18.00 Discussion

SAMEDI MATIN : 9.30 – 12.45
SALLE CAVAILLÈS
« Voix (croisées) africaines » (Modération : Lori Saint-Martin)
9.30-10.00 Beata Umubyeyi-Mairesse (Écrivaine, Rwanda-France) : « Comprendre le je, dire le nous : élaboration d’un récit singulier entre français et kinyarwanda »
10.00-10.30 Marie-Claude Hubert (Université de Lorraine, France), « Mukasonga, (se) réfléchir dans l’histoire »
10.30-11.00 Karen Ferreira-Meyers (University of Eswatini), « L’Autofiction historique de Vamba Sherif : réécriture en langue étrangère »
Pause
« Se perdre ou se trouver dans la langue de l’A/autre » (Modération : Jean-Michel Devésa)
11.15-11.45 Lori Saint-Martin (Écrivaine, Université du Québec à Montréal, Québec), « Ma Vie entre les langues »
11.45-12.15 Table ronde : Les Écrivains africains de la diaspora et leur(s) langues : Sami Tchak (Togo) et Théo Ananissoh (Togo)
12.15-12.45 Discussion

SAMEDI APRÈS-MIDI : 14.30 – 18.15
SALLE CAVAILLÈS
« Se dire en terre(s) d’islam » (Modération : Sylvain Bureau)
14.30-15.00 Arnaud Genon (Écrivain et critique, Allemagne), « De la langue du pouvoir au pouvoir de la langue : les différents ‘je’ d’Abdellah Taïa »
15.00-15.30 Abdellah Taïa (Écrivain, scénariste, Maroc-Paris), « Manger ou ne pas manger, écrire ou ne pas écrire »
15.30-16.00 Fadoua Roh (Doctorante, Université de Paris IV-Sorbonne), «L’Œuvre d’Abdellatif Laabi ou le moi ‘exilé’ marocain »
Pause
« La Difficulté d’être translingue » (Modération : Arnaud Genon)
16.15-16.45 Sylvain Bureau (Université fédérale du Paraná – Brésil), « L’« Écrivivance » de Conceição Evaristo ou l’autofiction contemporaine des femmes brésiliennes »
16.45-17.15 M’Raim Malika (Université Ibn Khaldoun, Tiaret, Algérie), « Écriture et mise en scène du ‘je’ chez la romancière Assia Djebar»
17.15-17.45 Houdu Lucie (Doctorante, Paris 3) : « Un Je toujours entre deux langues : Tony Harrison et l’écriture poétique de l’exil »
17.45-18.15 Discussion

DIMANCHE MATIN : 9.30 – 12.45
SALLE CAVAILLÈS
« Du choix de la langue du pays d’accueil » (Modération : Nurit Levy)
9.30-10.00 Claire Olivier (Doctorante, Université de Limoges, France), « Agota Kristof et les ‘langues ennemies’ »
10.00-10.30 Dirk Weissmann (Université de Toulouse – Jean Jaurès, France), « La Langue de l’Europe, c’est le plurilinguisme — Yoko Tawada et l’identité européenne »
10.30-11.00 Entretien d’Isabelle Grell avec l’auteur Anne Weber
Pause
11.15-11.45 Martina Wagner-Egelhaaf (Université de Münster, Allemagne) : « Autofiction et multilinguisme chez Emine Sevgi Özdamar »
« Fuir l’horreur pour la dire et l’écrire » (Modération : Dirk Weissmann)
11.45-12.15 Nurit Lévy (Université de Lille, France), « Raymond Federman dans l’entre deux langues. Étude de La Voix dans le débarras/The Voice in the Closet »
12.15-12.45 Georges-Arthur Goldschmidt (Écrivain, Allemagne-France)

DIMANCHE APRÈS-MIDI : 14.30 – 17.45
SALLE CAVAILLÈS
« Le Fil assumé ou dénié de l’exil » (Modération : Romuald Fonkoua)
14.30-15.00 Rania Fathy (Université du Caire, Egypte), « La Trilogie de Gulpérie Efflatoun Addalla : l’exil de la langue ? »
15.00-15.30 Nathalie Segeral (University of Hawaï, États-Unis), « Exil, langue maternelle et (non-)maternité dans Une Autobiographie allemande de Cécile Wajsbrot et Hélène Cixous »
15.30-16.00 Linda Lê (Écrivaine, Vietnam-Paris), « Hors Je. À propos de Norman Manea »
Pause
« De l’exil, des langues et de leurs poétiques » (Modération : Karen Ferreira-Meyers)
16.15-16.45 Romuald Fonkoua (Université de Paris IV – Sorbonne), « De la langue comme pré-texte : petite histoire d’un faux malentendu francophone »
16.45-17.15 Claire Legendre (Université de Montréal, Québec), « La Poétique de l’exil dans l’œuvre autofictionnelle de Fernando Arrabal »
17.15-17.45 Discussions

22 juin 2012

[News] Culture(s) et autofiction(s), colloque de Cerisy

Le colloque de Cerisy qui suit celui sur Annie ERNAUX, sous la direction de Isabelle GRELL et de Arnaud GENON, explore un territoire proche : "Culture(s) et autofiction(s)". On ne manquera pas de s’inscrire à cette manifestation qui réunit écrivains et chercheurs : réserver ici.

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24 février 2007

[Chronique] Vienne le ciel de Jérôme Bonnetto

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 14:44

intimite8.jpgJe profite de la sortie du nouveau livre de Jérôme Bonnetto coécrit avec Claire Legendre, Photobiographies, aux éditions Hors-Commerce, pour mettre en ligne la chronique portant sur son précédent livre Vienne le ciel, publié aux éditions L’Amourier.
Vienne le ciel est un roman. La compréhension première devrait donc porter sur son histoire. Toutefois, ce serait passer à côté de son montage, ou plus précisément d’un travail de développement du récit, lié à la photographie, celle-ci posée tout à la fois comme saisie et comme développement littéral du texte.

Ce qui est au coeur du récit de Vienne le ciel tient à un double regard, qui se croisent à partir de la photographie. Deux regards aimant, aimant la même femme, les aimant aussi tous les deux, à la fois amante et mère, amante pour l’un, mère pour l’autre. Le récit de J. Bonnetto s’articule dans ce croisement, met en jeu ce croisement dans la juxtaposition des paragraphes.
Ainsi, on suit, sans trop le savoir pendant un certain temps, ceci troublant avec justesse la perception de l’histoire, à la fois la relation d’amante d’Ada Krocinova avant la naissance de son fils jusqu’à son accouchement et la relation du fils à sa mère et ceci jusqu’aux derniers instants de vie de celle-ci, jusqu’à cette mort qu’elle lui demande de donner, celle-ci ne pouvant être véritablement sa mère, préférant être femme passionnée demandant la mort à celui qu’elle aime, né de sa chair. Récit qui croise sans le dire deux temporalités disjointes, dont la première est cause de la seconde, disjointes mais qui se rencontrent, comme recto et verso d’une seule existence, celle d’Ada.

Mais derrière l’histoire de cette double passion, celle de deux hommes distincts pour une même femme, selon deux modalités séparées, ce qui se joue c’est davantage la rencontre du regard de ces deux hommes : le premier, l’amant qui photographie, le second, le fils qui regarde les photographies. Le premier “ la cadrant, la visant d’amour”, le second, oubliant, parfois, “ l’espace d’un instant qu’il était son fils”, ouvrant la boîte de Pandore de ces photographies que l’autre a prises d’elle, sentant alors “à l’intérieur de son ventre les premiers effets de cette bile indélogeable qui lui pourrissait les entrailles et alimentait fiévreusement les limbes infinis de sa solitude”.
Les deux hommes sont unis autour de la photographie, deux regards opposés, l’un saisissant la femme dans sa jeunesse, l’autre observant cette saisie une fois l’histoire achevée, une fois la femme, devenue mère et précipitée dans la mort du fait de la pierre qu’il a lui-même jeté sur elle.

C’est donc bien la question de la photographie qui est ici en jeu dans ce récit, photographie qui porte sur la passion de l’altérité, non pas celle seulement du corps, mais celle aussi du temps. Ce roman donnant alors à lire ce qui anime J. Bonnetto, qui loin de seulement écrire sur la photographie, la pratique lui-même, comme nous pouvons le voir sur son site.

La photographie n’est donc pas seulement un prétexte de l’histoire, mais est la médiation poétique de la construction du texte. Toute la force de ce roman comme je vais maintenant l’expliquer tient à sa structure, qui si elle paraît éclatée, cependant est d’une remarquable maîtrise, d’autant plus que le texte est condensé, se développant sur peu de pages.

Le parti pris de J. Bonnetto est d’interroger le regard sur la photographie et la différance qu’il y a entre d’un côté celui qui photographie et de l’autre celui qui regarde la photographie, qui se laisse hanter par son insistante mémoire, sans pouvoir s’y refuser. Une telle perspective supposant alors de lier ces deux regards par un affect intensifant la relation à chaque fois singulière.
sombre.jpg Le premier affect, celui de l’amant, est lié à l’emprise sur une femme. Ce premier, “sans nom”, que l’on ne connaît que par l’épreuve sensible d’Ada, est celui qui saisit, qui fixe, qui hypnotise la femme par l’objectif, qui n’a de relation que photographique, disparaissant derrière elle, au sens où Ada si elle l’aime, ne dépeint surtout que cette entreprise répétée de captation d’elle-même, la photographie devenant le seuil initiatique à leurs étreintes. Le second, Alexandre, fils, aimé et aimant, est lié à la mère par un désir que J. Bonnetto décrit comme antérieur à l’inceste. Il ne souffre pas “d’un traumatisme bien connu, d’une pathologie classique mis en lumière par Dr Untel”. Leur relation n’est pas oedipienne, elle serait davantage de l’ordre de la surdimension bataillienne du désir. Désir qui, dans le souvenir de sa mère morte apparaissant vivante dans la fixité de la photographie et de la mémoire, le lie au seul passé, à sa répétition : lui-même devient photographe et répète inlassablement une même photographie, toujours au même lieu, avec des femmes qui en ignorent les motifs : saisir ce fantôme diaphane de la mère sous la muraille où elle mourut. Alexandre est “juste un espace et un temps” écrit J. Bonnetto “mais un espace et un temps piégés, retenus et dilués dans un autre espace et un autre temps qui à la fois le précèdent et l’avalent”.

La photographie est ainsi le révélateur où l’histoire apparaît, se construit, se découpe, comme les ombres et les lumières apparaissent dans le bain de développement. Et le montage textuel, est ce moment où les différences de lumière dues à l’exposition se dessinent.

Cette logique du développement est redoublé par les fragments de l’histoire de la photographie qui viennent s’insérer tout au long du double récit et qui viennent en ponctuer les intensités par des jeux de miroir. C’est selon ce principe qu’est révélée — il me semble — une des clés de l’écriture. Ainsi on peut lire :
“ L’obturateur focal ou obturateur à rideau est monté sur la chambre photographique aussi près que possible de la surface sensible ; il se compose de deux rideaux en tissu noir opaque ou de lamelles métalliques, formant une fente de largeur réglable, qui se déplace à une vitesse constante devant l’émulsion, pendant la prise de vue. Cette vitesse de défilement est réglée, selon les types d’obturateurs, par un mécanisme approprié ou par un mécanisme asservi à un système électronique de régulation. Les vitesses d’obturation dépendent de la largeur de la fente de l’obturateur et s’échelonnent de plusieurs secondes à 1/4000 de seconde”(p.31)
Clé de lecture, car clé des fragments, chaque fragment étant en quelque sorte comme la saisie d’un temps de pause de ce qui là, à ce moment là, se déroule. Ainsi, si l’ensemble structuré est à considérer comme un seul et unique tirage, toutefois, ce tirage se déplie lui-même comme un jeu de prises de vue.
Ici cela rejoint les travaux photographiques que fait J. Bonnetto. Lui-même insistant sur la question de la vitesse d’obturation de chaque prise, comme cela peut se voir exemplairement dans au point.

Vienne le ciel est ainsi — je crois au sens strict — un roman photographique posant la question de la mémoire, de l’image qui hante l’esprit tout en étant de nouveau jouée selon l’artifice de la narration.

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