Libr-critique

6 août 2019

[Livres – News] Libr-vacance (3)

Redisons-le pour tous ceux qui nous ont rejoints depuis peu : Libr-vacance ne propose nullement une sélection « cool » de livres-de-vacances : c’est une invitation à méditer-rêver-pester de façon libr&critique… En ce début août, dans nos Libr-brèves, une spéciale BEURARD-VALDOYE et un retour en vidéos sur « Les Écrits numériques #4 » ; après avoir lu en zigzaguant, des Libr-lectures les plus diverses (livres intéressants dont nous n’avons pu rendre compte jusqu’à présent, parus entre le printemps 2018 et l’été 2019)… [Libr-vacance 2]

Libr-brèves

► Patrick Beurard-Valdoye, À travers Le Cycle des exils : Lectures / Rencontres le vendredi 13 septembre à 20h30, au Vélo Théâtre, à Apt / tarif : 5 €
Les cris poétiques (hors série) de Patrick Beurard-Valdoye
Une invitation de Alt(r)a Voce / Florence Pazzottu

Le samedi 14 septembre à 17h, au cipm : Le Cycle des exils : qu’est-ce que c’est que cette histoire ? [tarif : 3€ | soutien : 5 €]

Autour de Patrick Beurard-Valdoye : Jaqueline Merville(écrivain et dramaturge) et Jean de Breyne (écrivain et fondateur des Cris poétiques) qui introduiront la soirée ainsi que Florence Pazzottu (poète et cinéaste) et Michaël Batalla (poète et directeur du Cipm) qui liront quelques extraits des premiers volumes du Cycle. Patrick Beurard-Valdoye donnera ensuite une performance intitulée Artaud chez les Irlandais (extrait du huitième livre, en chantier).

Patrick Beurard-Valdoye donne forme depuis les années 1980 à l’une des œuvres majeures de la poésie contemporaine, que Libr-critique suit depuis sa création (entretien avec Philippe Boisnard). Vaste épopée de la construction européenne, Le Cycle des exils compte aujourd’hui 7 volumes publiés. Le dernier en date, Flache d’Europe aimants garde-fous, a paru en mars 2019 aux éditions Flammarion.

♦ Dans l’attente des projections en festivals, voici le teaser d’un magnifique portrait du poète Patrick Beurard-Valdoye, film d’Isabelle Vorle projeté à la Maison de la poésie le 23 mars dernier : Vibes & Scribes

â–º En ligne, les communications des Écrits du numérique #4 (21 mars 2019), parmi lesquelles : « Arts, littératures et formes numériques du livre » par Lucile Haute, artiste et enseignante-chercheuse.

En lisant, en zigzaguant

â–º « Je cherche au long de mes plages la différence entre l’écrit et le lisible, entre le lisible et le visible. »
« La différence entre le poème et le reste n’est pas une différence linguistique. De prétendus poèmes ne sont pas des poèmes. […] De bons, voire d’excellents poèmes n’ont ni l’allure ni la facture de ce que l’on appelle, faute d’avoir accepté mille réflexions passées et présentes, ou d’avoir opté passionnément pour l’ignorance, un poème » (Dominique Meens, L’ÃŽle lisible, P.O.L, hiver 2018, p. 76).

â–º « Nous voulons du chaud. Que l’on crève de chaud. Qu’il n’y ait plus que ça. La chaleur. […] Plus ça viendra et plus la chaleur nous couvrira de toute part. C’est nous qui le voulons. Nous et nous seuls. Nous voulons vivre où ça chauffe. Où ça bouillonne. […] Nous voulons cuire. Nous voulons la cuisson des corps. Que ça nous brûle au-dehors et aussi en dedans. […] Que l’on ne soit plus que des générations de têtes brûlées » (Charles Pennequin, Gabineau-les-bobines, pp. 200-201 : cf. ci-dessous).

Libr-lectures

► Marianne Simon-Oikawa, Les Poètes spatialistes et le cinéma, Nouvelles éditions Place, printemps 2019, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-376280460.

Pour le couple renommé Ilse (née en 1927) et Pierre Garnier (1928-2014), le cinéma constitue « un des possibles de la poésie » (p. 12), dans la mesure où « les mots doivent être vus » (Å’uvres poétiques, éditions des Vanneaux, t. 1, 2008, p. 78) ; d’autre part, ces chefs de file du spatialisme conçoivent la poésie comme une pratique cinétique. D’où l’incursion de Pierre dans les domaines de la vidéo et du dessin animé, et les deux « ciné-poèmes » créés par Ilse en 1996, Voyage cosmique et Poème cinématographique.

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Dans ses Déplacements, recueil d’énoncés dénonciateurs, Claude Favre rappelle  « l’expérience d’Énée, rêve d’une ville ouverte à tous les étrangers » (p. 35)… Hélas, nous sommes bien loin de l’hospitalité inconditionnelle que préconisait Derrida : nous assistons bien au contraire à l' »accélération des déplacements » (37)… Les chiffres dépassent l’entendement : « fin 2015, on compte 65,3 millions de déracinés » (39) , « déplacés de force ou migrants, 48 millions d’enfants, dans le monde »… La mondialisation produit en séries des millions d’exclus, qu’ils soient « réfugiés, migrants, exilés, demandeurs d’asile » (38)… D’où cette litanie de la misère que propose Claude Favre en 1672 assertions/respirations.

Le monde de la mondialisation est un monde ouvert, disent-ils. Or, peu de temps après la Chute-du-Mur (Berlin, 1989), c’est l’Occident qui fait dans le mur, qui s’emmure : « on finance la sécurisation de la frontière » (Carnets de murs, p. 51).

Que veut-on protéger ? Les Intérêts des dominants.
Que veut-on sécuriser ? Les Propriétés – toutes sortes de propriétés.
Logique : les ex-colonisateurs ne veulent pas être colonisés ; l’impérialisme n’est pas un humanisme.

Quel horizon s’en dégage-t-il ? Aucun autre horizon que celui de l’ostracisme et du différentialisme : « Une frontière, c’est ce qui permet de séparer une chose d’une autre chose, il faut séparer pour pouvoir faire une différence, pour pouvoir dire que l’un est l’un et que l’autre est l’autre », peut-on lire dans Exploration du flux de Marina Skalova, apologue critique qui traite la crise migratoire en télescopant les isotopies pour faire déraper les significations. Voici un exemple de la façon dont elle expose l’implacable logique d’exclusion immondialisée : « Il y a les migrations provoquées par les guerres, on appelle ça des exodes. Et il y a les migrations des barbares, on appelle ça des invasions. Les exodes, c’est quand beaucoup de gens partent en exil, et l’exil, c’est quand on peut demander l’asile. Pour demander l’asile, il faut un papier, une carte de vÅ“ux, une invitation. Sans invitation, on appelle ça une invasion » (16)…
« Bienvenue au Mirador, dernier-né d’une idée d’avenir », tel pourrait être le message délivré aux indésirables – emprunté à la toute récente dystopie de François Bizet, Dans les miradors, parue aux bien nommées Presses du réel.

♦ Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-034-6.
♦ Emmanuèle JAWAD, [carnets de murs], Lanskine, automne 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0. [Sur cette poésie qui fait le mur : ici]
♦ Marina SKALOVA, Exploration du flux, Seuil, printemps 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 978-2-02-139401-6. [Extrait LC]
♦ François BIZET, Dans le mirador, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-033-9.

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► Attaques, #2, Les Presses du réel/al dante, printemps 2019, 544 pages, 27 €, ISBN : 978-2-37896-089-6.

« La poésie est-elle une forme de résistance ? » (p.  127).

« C’est quand on va au tribunal
qu’on sait dans quel pays on vit »
(Jérémy Gravayat, p. 232).

À l’âge de la post- (histoire, vérité, politique, littérature, critique) qui croît sur un compost d’imposture, cette deuxième salve d’Attaques est la bienvenue parce que rare. Tous azimuts, bien entendu : de l’Europe à l’Amérique latine (Brésil, Argentine, Mexique, Vénézuela), en passant par l’Algérie, le Mozambique, la Palestine ou l’Iran… Et de convoquer tous moyens et tous domaines : textes théoriques/manifestaires, satiriques, polémiques, didactiques ou lyriques, entretiens, photographies et photomontages ; sphères poétique, politique, philosophique, socioculturelle, artistique…

Entre autres et brièvement, sont interrogés / analysés / dénoncés :
– la violence de l’État, au service des dominants ;
– le concept de « nation », dont Rada Ivekovic nous invite à nous méfier (chimérique, elle « fonctionne à coups d’identifications et d’imaginaires commu-nautaires naturalisés ») ;
– le français comme langue de la domination : « Cette langue hautaine, arrogante, aveugle et coloniale qui fabrique une littérature subalterne autochtone au service des instituts français locaux » (Jalal El Haknaoui, p. 16) ;
– l’art de la rue, pas forcément subversif (Clemente Padin) ;
– la situation du Brésil : « nous sommes sortis du cycle du populisme de gauche rien que pour nous installer dans celui, dit « nouveau », du populisme de droite » (Horácio Costa, p. 111) ; au Brésil, « les institutions fonctionnent bien et mieux »Â â€“ mais le texte sérié par André Valias est contaminé par un processus viral…
– l’art de perruquer, c’est-à-dire, en milieu professionnel, de détourner les moyens de production à des fins personnelles (Jan Middelbos)…

Au plan politique, saluons l’article de Laurent Cauwet sur le phénomène des Gilets jaunes, fustigeant la violence étatique comme le mépris de classe, y compris dans les milieux artistique et intellectuel – où, du reste, peu se sont exprimés sur le sujet. On regrettera seulement l’amalgame, courant à gauche, entre totalitarisme et fascisme – lequel correspond à une idéologie et des pratiques bien définies. Sans compter qu’il faut être vigilant et rigoureux dans l’usage d’une certaine terminologie : pour se faire l’auxiliaire d’un totalitarisme ultra-libéral ou propre au capitalisme financier, au plan des institutions politiques l’état français ne saurait encore être taxé de « totalitaire »Â â€“ autoritaire, policier, voire illibéral plutôt. Au plan poétique, signalons le lyrique agencement répétitif de Claude Favre : sa « Caravane » est un chant universel en faveur des exilés et des exclus. Quant à Sylvain Courtoux, c’est le seul poète français à inventer des formes originales à partir de la sociologie critique : nourri des théories de Pierre Bourdieu, Bernard Lahire et de Howard Becker, en suivant les modèles du Jeu de l’oie et du Monopoly, il met à jour de façon ludique et subtile les fondements du Jeu littéraire.

► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, Bruxelles, automne 2018, 272 pages, 18 €, ISBN : 978-2-87560-102-5.

Toujours différente et toujours la même, avec la verve et l’inventivité verbale qui la caractérisent, cette fois Véronique Bergen nous fait vivre la folle histoire – dite « moderne » – de l’humanité à travers le regard lucidement halluciné de chiens célèbres, de la Révolution Française à l’austérité capitaliste en Grèce, en passant par l’extermination des Indiens, la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête spatiale (mémorable Laïka !)… Dans cet univers où l’on s’exprime en canidien standard, le regard porté sur les humains – dont s’avère consternante « la pauvreté spinocortico-connective » (116) – ne peut être que distancié (drôle, ironique, sarcastique, satirique) : « Quelle aberration de sacrifier deux pattes pour bipéder comme des autruches… De toutes les lubies, de toutes les tocades des humains, regarder des heures durant des images qui défilent sur un écran, se tartiner le visage de confit de bananes, courir sur place sur un tapis volant qui ne décolle jamais, manger avec des ustensiles qui blessent les aliments sont celles qui me darwinent à l’envers » (p. 9). Les translations concourent à l’effet d’étrangeté : à « bipéder » et « darwiner », ajoutons que le chien statistique, waf waf, etc. Homoncules, prenons en pour notre grade : « J’ai honte de votre manie narcissique, immature des autoportraits, de vos défécations de selfies » (10) ; « Ce n’est qu’au prix de la mort de l’homme que la planète aura chance de survivre ; la sélection naturelle cosmique exige son éradication » (35)…

â–º Grégoire CABANNE, Michel, Leïla (Lui, Elle, Toi), éditions MF, coll. « Inventions », printemps 2019, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37804-013-0.

Dans sa préface qui multiplie les références au discours savant, l’auteur présente ainsi son projet : « Le pari de Michel, Leïla est de raconter une histoire sans aucune narration, uniquement thématisée par le titre […], et la détermination quasi-arbitraire de deux pronoms » – le pronom étant du reste « la marque de l’homme dans le langage ». Ainsi : Lui, Elle, Toi, qui font parfois Eux : « Et ils se marièrent / et n’eurent qu’autant /   d’enfants » (139). C’est dire qu’il s’agit ici de parodier et détourner les clichés romanesques, de redonner vie aux lieux communs au moyen de dérapages plus ou moins contrôlés : « Il est / capitaine / de désindustrialisation » ; « Il voit la vie / par le bout d’une / sornette » ; « Il a les poings suspensifs »… Et parfois, au passage, des clins d’Å“il appuyés à ce que l’on appelle des références littéraires : « Il a six trous bleus / au côté gauche / de l’arme droite » (Rimbaud) ; « Elle écrit / ton nom / sur des murs de nuages » (Éluard)… Et, bien entendu, les diverses variations de ces micropoèmes demandent à être prolongées ad libitum.

â–º Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €, ISBN : 979-10-96415-13-7.

Une bien belle invitation, même s’il est moins question ici de cul que de culot : l’écrivain invisible qui moud l’essence-ciel – par ailleurs homme-surnuméraire – s’attaque à notre monde lisse : « Comme vous avez besoin de vous rassurer ! Vous vous jetez sur vos rasoirs et votre savon à peine sorti du lit. Ça en dit long… Vous ne supportez pas votre propre odeur. Une femme ne se déshabille jamais devant qui que ce soit sans avoir préalablement gommé sa pilosité » (p. 29). Monde du simulacre et du Tout-à-l’Ego : « Savonne ton ego avec tes propres vomissures » (11)… L’écrivain contemporain n’est pas épargné, vu les actuelles « règles du Je » : « Le Moi s’éparpille s’immisce dégouline sur la tartine de sa création littéraire » (71)… Qu’à cela ne tienne, optimisons notre pouvoir de séduction et prenons soin de notre névrose (fiches pratiques offertes !).

De culot et d’humour, celui qui n’aurait « pas voulu être un écrivain raté ordinaire » (chap. VIII) n’en manque pas. Il en faut pour nous donner à mordre l’essentiel de ses publications les plus diverses en revues entre 2004 et 2018 : ce « livre résolument post-Dada » (4e de couverture) va jusqu’à nous livrer des « quatrièmes d’imposture » et des couvertures fantaisistes (Naître et autres domaines dans lesquels j’aurais dû m’abstenir ; Respirer c’est déjà cautionner un système ; Démantèlement de la structure paradisiaque en vue de satisfaire les actionnaires…).

Mais que cela ne vous empêche pas de répondre à cette question cruciale : « L’homme libre dont personne ne peut prouver scientifiquement l’existence, est-il lui aussi répertorié dans des bases de données informatiques ? » (310).

â–º Alain MARC, Actes d’une recherche. Carnet 1986-2019, Z4 éditions, coll. « La Diagonale de l’écrivain », juin 2019, 306 pages, 14,50 €, ISBN : 978-2-490595-47-1. [Écouter un extrait]

Au fil des décennies, le poète du cri cherche sa voie/voix, la renforce, l’améliore, portant son attention à « l’organisation de la voix intérieure » (p. 139), au rythme, au « jeu phonique et sonique » (149), à la posture… Un exemple : « Lire la tête en bas, ou renversée à l’arrière, gosier écrasé. Et voir comment le corps réagit, comment le geste influe sur la voix, sur la lecture » (179). L’auteur/le noteur s’interroge sur l’articulation entre poétique et politique, développe une poésie existentielle qui doit beaucoup à la poésie spatiale et concrète, et s’oppose au formalisme : « C’est une poésie du dit et non du dire, une poésie du sens et non de la forme. C’est le sens, des mots même, qui fait rythme, et non les syllabes voyelles et consonnes… » (131). L’ensemble est stimulant ; on lui pardonnera juste l’aspect disparate ou redondant de certains passages, tout comme son rapport traditionnel à la langue : « La langue de Christian Prigent est une sorte d’argot anglophonisé » (225).

► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, novembre 2018, 208 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-4631-9. [Un extrait]

« l’écrit est  un bruit prolétaire. un bruit prolétaire
est un son qui ne cherche pas à reprendre les discours  »
(Les Exozomes, P.O.L, 2016, p. 71).

Si, à la fin surtout, on retrouve celui qui fait merdRer la langue avec son oralité syncopée et ses Agencements Répétitifs Névralgiques (ARN), toutefois le dépaysement est  grand pour les lecteurs de Charles Pennequin : exit l’emmerdReur que l’on connaît, celui qui fulmine contre les grands-écrivains, les foulosophes et zinzintellectuels, les graveurs de marbre et penseurs à majuscules… Cette fois le discursif a cédé le pas au narratif : la retrempe aux origines permet à celui qui merdRe de laisser émerger avec une certaine tendresse tout un monde populaire, celui des années 70 et 80 − et par là même affleurer un « nous » possible, celui d’une communauté authentique.

Comme un lointain écho à Jésus la Caille de Carco, Gabineau-les-bobines fait ainsi revivre des personnages hauts en couleur aux savoureux sobriquets (Momo, Lulu, Gégène, Peigne-Cul, le Grand- et le Petit-séquin, Nono, la Tchitchette, Avec-plaisir, etc.), avec le parler et les habitudes sociales de ce microcosme du Cambraisis : le « maroilles arrosé de grands Picon » (30), les jardins ouvriers et leurs pigeons, les blagues de Cafougnette, les virées en 4L, le « toubaque à Gégène » (198)…

3 janvier 2019

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (Entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel, 2/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la seconde partie, centrée sur la posture critique. /FT/ [Première partie]
[Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Quels que soient les sujets traités, les formes et les supports choisis, ce qui est frappant c’est ta posture critique, et souvent même politique – sans vouloir évidemment ici reparler d’ « art engagé »… En fait, l’évolution esthétique que tu viens de retracer n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec la volonté de mieux saisir ton objet ?
Dans un monde postpolitique où les effets politiques sont annexés par la sphère spectaculaire, quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ?
Quel regard portes-tu sur le retour progressif du politique dans le microcosme poétique, notamment au travers de la déconstruction du discours médiatique, des problématiques de la guerre, de la domination économique, des flux migratoires, etc. ? (Que l’on songe à des auteurs d’âge et de poétiques différents comme Patrick Bouvet, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Christophe Hanna, Emmanuèle Jawad, Sébastien Lespinasse, Juliette Mezenc, Marina Skalova, Frank Smith…).

JCM. Je me souviens d’une table ronde avec Paul Otchakovsky-Laurens, Jean-Jacques Viton, Marie Darrieussecq et Jean Rolin à Marseille organisée à l’occasion des vingt ans des éditions P.O.L. Pour présenter une des particularités de mon travail (je cite de mémoire, ce ne sont pas les termes exacts), il disait (en substance donc) que ce qui l’avait intéressé dans mes livres, c’était ma manière de saisir le politique avec une forme singulière, la relation entre la forme et le politique… En gros 🙂 Une fois la table ronde terminée, il m’avait demandé si ça m’avait ennuyé qu’il ait présenté mon travail sous cet angle en évoquant cette dimension politique (il savait que je commençais à être agacé par le fait qu’on m’invite souvent à la radio pour parler de cette seule dimension en gommant ce qui faisait l’essentiel du travail… Ce qui me fera dire des années après que pour We Are L’Europe, j’avais plus été invité pour l’Europe que pour « We Are »). Je lui avais répondu qu’à partir du moment où l’on soulignait ce qui constituait la dimension majeure du processus d’écriture, ça ne me dérangeait évidemment pas. Au début des années 2000, à ces questions tournant autour de mon supposé engagement politique, je répondais en insistant sur trois aspects : D’abord si les écrivain(e)s avaient encore quelque chose à dire et si elles et ils avaient (encore) les moyens d’être entendu(e)s comme ça pouvait être le cas dans la première partie du vingtième siècle, ça se saurait. J’avançais ensuite l’argument que grosso modo mes livres n’apprenaient rien à personne d’un point de vue politique, que tout lecteur, toute lectrice de gauche lambda ne pouvait qu’être d’accord avec ce qui était raconté dans France guide de l’utilisateur ou United Emmerdements of New Order, que le travail se situait ailleurs, dans le dispositif de mise à distance de l’objet raconté, dans la manière de faire – vivre – avec, de le remettre à sa place, de représenter les mécanismes et les logiques qui le produisent, etc. Je travaillais (enfin j’essayais) les processus, les logiques de production de ce sens visé, de ces instrumentalisations mises en Å“uvre par des logiques économiques, financières, politiques, idéologiques… un travail au cÅ“ur du langage donc, mais au sens large, pas au seul sens littéraire (le paradigme de celui-ci m’intéressant au fond assez peu dans le sens où le littéraire n’est qu’un outil pour Å“uvrer sur quelque chose qui l’excède). Enfin et surtout, je répondais en disant que si l’un des enjeux du travail consistait à représenter les conditions d’être ici et maintenant, à travailler ce qui nous anime et nous constitue, à représenter, à critiquer, à mettre à distance et en perspective le sens de nos existences, alors il fallait opérer avec les logiques, les conditions, les dimensions, etc. qui sont à l’œuvre dans ces mêmes existences, ces mêmes conditions… qu’on ne les choisissait pas, elles étaient là… c’est une donnée, point (et là d’utiliser la fameuse image du « miroir qui se promène sur une grande route » de Stendhal).

Mais il y a quand même d’autres raisons, plus lointaines, moins intellectuelles qui sont certainement à l’origine, non pas de l’importance que j’ai souvent accordée au politique dans mon travail, mais au moins à l’origine de certaines obsessions qui touchent à des questions politiques… Ces raisons sont familiales et elles remontent à mon enfance. Déjà, je passais presque tous mes mercredis après-midi et une grande partie de mes vacances d’été entre une grand-mère ultra-catho et une grande tante qui avait été proche des Croix-de-Feu et qui avait une idée assez particulière de l’éducation qu’il fallait dispenser aux enfants, comme celle qui consistait à me confisquer mes jouets pour me mettre en main des récits illustrés des exploits coloniaux de Lyautey afin que j’apprenne à lire tout en apprenant l’histoire de « la France » (le tout en ayant pris soin de me briefer quelques jours avant mon entrée au CE2 où les enseignants sont « tous cocos » que si plus tard j’étais comme elle ça serait bien, mais que si j’étais « coco », elle me « mettrai[t] en tôle »… Parfois, le samedi, mon père me ramenait à la réalité contemporaine en m’emmenant sur des chantiers de terrassement pour le voir tutoyer « ses » ouvriers nord-africains en bon paternaliste blanc occidental sûr de l’évidente supériorité de sa culture (alors que depuis que j’étais entré au collège du Val Fourré (Mantes-la-Jolie) mes potes étaient majoritairement les enfants de ceux à qui mon père parlait mal ou que ma grand-tante nostalgique de la France telle que la concevait Lyautey désignait par des termes immondes)… Dans ces mêmes années, j’ai également progressivement pris conscience que ma mère remplissait toutes les cases de la non-existence et du refus de toute conscience de soi et de ses désirs pour répondre à la seule loi de l’effacement, de la soumission et du sacrifice à (la carrière de) son mari et à (l’éducation de) ses enfants (mâles) voulue par l’Église. Dans la foulée, vous commencez à comprendre que l’absence de sentiments dans votre vie familiale tient uniquement à et par des codes, des choses qu’il faut faire et des choses qu’il ne faut pas faire, que tout ce qui occupe une journée est une succession de devoirs… que « c’est comme ça parce que c’est comme ça »… Et aussi, quand vous avez douze ans, en plus de voir ses ami(e)s du collège traité(e)s comme des moins que rien par votre grand-tante et grand-oncle d’extrême droite, c’est très dur d’observer chaque dimanche ses grands-parents maternels condamnés au silence et à des postures d’humilité en bout de table parce qu’ils viennent d’un milieu populaire où l’on quitte l’école à 14 ans pour aller travailler et que par conséquent ces deux grands-parents doivent être déjà contents d’être là et que de toute façon il et elle ne peuvent rien à avoir à raconter ou à dire qui puisse être digne d’intérêt pour des gens qui jusqu’à ce mariage problématique auraient au mieux pu être à leur service… Et que dire de ce jour où, jeune homme j’ai vu mon père parler « de » « sa femme » à un ami devant elle comme si elle n’était pas là et surtout n’était pas un sujet puisque la conversation tournait autour du fait que la femme de l’autre ami et « sa » femme à lui pourraient éventuellement se rendre visite… Au-delà de la honte et de la colère d’assister impuissant à ces scènes très représentatives d’un certain ordre du monde et de la connerie de la culture et des croyances qui ont failli vous former, cette accumulation d’expériences familiales vous forge très vite et sur un mode totalement épidermique une conscience politique de petit résistant certes, pas encore très équipé, mais fermement convaincu de l’urgence et de la nécessité d’en finir avec cet ordre et cette culture là…

Enfin, quand malgré certaines paroles et certains actes (commis par la faction d’extrême-droite de la famille) que vous jugez odieux à l’endroit de vos proches, de vos amis ou de vous-même alors que vous n’étiez encore qu’un enfant votre père vous demande de « respecter » la famille et faire profil bas parce que « la famille, c’est sacré », c’est clair que quand vous êtes en âge d’envoyer balader la famille et de vous barrer… vous vous barrez. Je me suis ainsi brouillé très jeune (avant le moment « normal » de la crise de l’adolescence on va dire) avec mes parents et une partie de ma famille pour des raisons essentiellement politiques, des raisons de forte opposition à leur idéologie catholique romaine, bourgeoise postcoloniale paternaliste que mon père incarnait terriblement et bêtement dans la transmission de la loi et ma mère dans son exécution sans la moindre conscience critique. Je les ai surtout vus comme pris dans des logiques, une culture qui les agissaient, les parlaient, écrivaient leur vie ; plus que comme des parents avec lesquels on entre en conflit sur des motifs intimes, familiaux, etc. En même temps, je peux être reconnaissant à cette famille de m’avoir évité quinze ans de psychanalyse… Et la lecture de Bourdieu…

FT. Mais tu viens là de parler en bourdieusien élémentaire, agi par sa langue… (rire)

JCM. Exact ! Disons que j’ai senti Bourdieu avant de le lire… 🙂 Bref, la nécessité d’intégrer dans mon travail la conscientisation de ces dimensions constitutives de l’aliénation ordinaire, de ce qu’elles produisent et ont produit sur nos imaginaires et nos pratiques de vie, vient certainement plus de ce que j’ai vécu enfant que de ma fréquentation des milieux militants d’extrême-gauche pendant mes années étudiantes.

Ensuite, pour revenir à l’évolution esthétique que j’ai retracée à grands (voire gros 🙂 traits, elle a effectivement à voir avec la volonté de mieux saisir mon objet, c’est même sa seule raison, son seul moteur. Je n’ai pas décidé de devenir artiste ou réalisateur ou je ne sais quoi… J’essaye toujours de trouver une forme juste, une forme nécessaire… C’est la visée qui justifie la forme, qui donne telle ou telle forme. C’est le rapport de nécessité qui fait art (ou « Å“uvre » pour reprendre un terme qui renvoie à une conception prémoderne de l’art, mot que je n’emploie évidemment pas, mais ça c’est une autre question). Une forme n’est jamais donnée, elle est toujours à trouver, non pas dans une logique qui consiste à trouver de l’inédit, de l’inconnu, de l’inouï ou je ne sais quel cliché de cette conception de l’écriture qui réduit une démarche artistique ou littéraire à une démarche formelle et décorative sans autre objet que sa propre apparition. Même lorsqu’au début des années 90 j’écris mon premier livre, en l’occurrence Gangue son, initialement publié par feu les éditions Méréal et récemment réédité par La Ville Brûle, alors que tout dans ce texte tend vers la volonté de faire des phrases inédites où le rythme et le son composent des fondamentaux, la visée consistait à trouver la forme la plus juste pour transmettre les sensations, les expériences et les idées formulées à propos de ce qui pouvait poser question dans certaines caractéristiques intimes, culturelles, sociales ou politiques de nos existences. Ce qui fera dire à Marcelin Pleynet à qui j’avais envoyé le manuscrit qu’il y avait trop de sociologie dans mon texte, que la littérature c’était des montagnes qui se parlaient, comme Heidegger et Céline [je cite de mémoire]… Si mon but n’a jamais été de dialoguer avec les géants (mâles) de l’histoire de la littérature (masculine) occidentale, j’avoue avoir cherché dans ce livre à travailler la langue, la sculpter… j’avoue avoir rêvé de phrases inédites taillées dans une gangue sonore… Sorte de naïveté certainement, mais qui me poursuit encore, surtout quand certains de mes proches ou ami(e)s découvrant ce texte des années après, me disent que c’était peut-être là un livre où j’inventais une langue… Je me demande toujours s’ils ou elles me disent ça par sympathie, provocation ou volonté de me dire que j’ai peut-être fait fausse route. En tout cas, Gangue son est un peu ma mauvaise conscience, mon Å“il de Caïn.

FT. Avec Gangue son, en quelque sorte, tu commences par où TXT finissait…

JCM. Je ne sais pas, je n’en avais pas la prétention en tout cas, même si Gangue son est alimenté ça et là d’extraits de textes ou d’idées de TXT – qu’il s’agisse de Christian Prigent ou de Jean-Pierre Verheggen. Ce qui reste certain pour moi, et j’ai toujours travaillé en ce sens : il n’y a pas de formes, de médiums ou de genres permanents, inscrits dans l’Histoire for ever. Pour reprendre Walter Benjamin que je cite souvent quand j’interviens dans des écoles d’art ou des universités, « À de grands intervalles dans l’histoire, se transforme en même temps que leur mode d’existence le mode de perception des sociétés humaines. La façon dont le mode de perception s’élabore (le médium dans lequel elle s’accomplit) n’est pas seulement déterminé par la nature humaine, mais par les circonstances historiques » [1]. De fait, une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit. La première et seule question est donc de savoir ce qui peut constituer un enjeu sur le plan littéraire et esthétique aujourd’hui (qu’est-ce qui peut faire sens ici et maintenant en 2018 dans nos contrées et sociétés contemporaines ?). Après le travail commence.

Maintenant, pour répondre à la question « quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ? », et même si comme je viens de le dire au sujet de mes travaux dans l’espace public, je rêve de questionnements critiques à visée émancipatrice que l’on emporte chez soi après avoir fait l’expérience de ces propositions… je crois en fait qu’il ne nous reste plus (beaucoup ?) de marge de manœuvre. Et je pense même que la plupart des passant(e)s sont passé(e)s… devant mes affiches sans les voir, sans vraiment « imprimer »… Pareil pour l’installation sonore à Auchan. Le principe de la masse d’informations noyant tout dans le bruit a gagné la partie contre l’art (critique) depuis longtemps. On peut toujours dire que l’on opère dans les interstices de la machine de l’ennemi, qu’on grippe un peu cette même machine le temps d’une intervention, mais bon… « dans tes rêves »:). D’abord ça n’a aucune efficace et ensuite, ça ne « touche » que celles et ceux qui sont déjà convaincu(e)s de la chose et vont chercher ce type de propositions critiques. Once again, si l’art pouvait changer le monde, ça se saurait.

Alors évidemment je continue à être particulièrement sensible au travail d’auteur(e)s que je suis depuis longtemps comme Espitallier, Bouvet, Pireyre, Brossard, Cadiot, Arlix, Lefebvre, Adely, Quintane, Jallon ou encore à ceux et celles que je découvre aujourd’hui, comme Skalova. Curieux aussi de ce que tentent, dans des registres auxquels je n’arrive pourtant plus à adhérer, mais qui me posent question quand même, des auteurs comme Desbrusses, Coupland, Bertina, DeLillo, Fiat, Ostende (d’autres encore, mais je ne cite là que ceux et celles dont je me sens proche dans certaines visées). Et je suis surtout heureux que ce type de travail existe et se poursuive encore (déjà parce que nous partageons souvent beaucoup de choses dans nos travaux respectifs… parfois à des années d’intervalle). Mais bon, ce que je vois c’est que nous sommes toujours peu nombreux et nombreuses en termes de lecteurs et de lectrices de nos travaux respectifs, que les « grands livres » français restent les livres des prix littéraires et vendus dans et par les médias (le nouveau P.A.F), que ce sont ces mêmes productions qui sont traduites et vendues à l’étranger comme « la littérature » française… Bref, que nous n’avons aucune force, aucune puissance… aucun respect surtout – et à terme aucun sens reconnu d’utilité publique 🙂 Nous sommes des clowns sympathiques et tristes (remplacés depuis longtemps par des « personnalités » qui parlent d’elles-mêmes entre elles et du monde au monde sans autres compétences que celle d’être connues) à qui l’on offre ici un coin pour exposer à l’ombre des regards qui pourraient être concernés, là un éditeur pour publier des livres qui se vendront à quelques lecteurs et lectrices assidu(e)s de nos pages Facebook ou des quelques rares pages critiques que les principaux journaux daignent encore accorder aux journalistes qui essayent de faire le job, mais qui doivent se battre pour placer un papier sur un travail pertinent au milieu du tout-venant commercial (spéciale dédicace aux très bon(ne)s essayistes, critiques, journalistes qui se reconnaîtront et que j’admire pour leur ténacité… Déjà parce qu’ils et elles liront peut-être cet entretien 😉
Reste que quand j’interviens dans une école ou une université et que je lis d’une traite sur le mode d’une quasi performance un passage d’un texte d’Emmanuel Adely ou la totalité d’un livre de Patrick Bouvet, que je donne à lire, à voir, quelques pages d’un livre de Nathalie Quintane ou d’Emanuelle Pireyre ou que je donne à voir une vidéo de Noémi Lefebvre dans le cadre d’un atelier d’écriture ou de théâtre et que je vois des regards soudain s’allumer, comme si quelque chose était passé (pour la suite de leur existence ?), ça me fait un bien fou… et ça me procure un plaisir bien plus fort que celui que j’essayais de repérer dans l’assistance quand je lisais mes propres textes à la fin des années 90 ou au tout début des années 2000.

FT. Le problème, c’est que dans le champ littéraire français l’étiquetage a la vie dure… Derechef, il est encore difficile pour un créateur de varier les formes, ça nuit à sa « visibilité »… Quelles que soient les formes choisies – livres, films, pièces sonores, performances, ou encore campagnes d’affichage -, je vois dans ton travail deux lignes de force, la première étant pour l’instant majoritaire : d’une part, la déconstruction des discours et représentations dominants ; d’autre part, la monstration de la parole des dominés à partir de prélèvements bruts, comme dans Under The Resultats. En tant que monteur/montreur, ton travail critique – souvent ironique – me semble plus proche des Modernes que des postmodernes, non ? (Cela dit, sans vouloir tomber dans des classifications et taxinomies rigides…).

JCM. Jusqu’à a cauchemar is born en 2007, la « déconstruction » des discours et représentations dominants est effectivement une tendance forte dans mon travail, mais ensuite – et on en revient à ce moment de rupture dont je parle plus haut – la question devient plutôt, « comment faire avec » ici et maintenant, dans les conditions qui nous sont données, imposées ou proposées (et non continuer à dire et redire que ça craint)… Il a donc fallu laisser de l’espace aux possibles, aux autres aussi… laisser de l’espace à l’usage… aux points de suspension… (ces questions à emporter dont je parle plus haut par exemple). Depuis We Are L’Europe (2009), cette déconstruction n’apparaît plus. Idem pour les prélèvements bruts (de paroles) que je rapporte effectivement dans une campagne d’affichage comme celle de la Biennale de Rennes en 2008, dans des documentaires fictions radio comme celui que nous réalisons en 1997 avec Vincent Labaume (La Vie qui va avec, France Inter 1997) et où nous mixons des paroles rapportées sur des expériences et pratiques de vie avec la maison individuelle, la voiture, l’alimentation, les animaux, les plantes vertes avec des paroles prélevées dans les représentations-projections publicitaires ou cinématographiques, les chansons, les reportages et bulletins d’informations, etc. J’ai retravaillé cette dimension une fois dans un film « documentaire de création », Call Me Dominik, film (qui je ne sais pas s’il sortira un jour en salles dans sa forme finalisée comme il en fut question à un moment donné) où je laisse parler de leur vie, de leurs rêves si elles en ont encore, les personnes travaillant dans des centres d’appel en France et au Maroc. Mais hormis ce film, là non plus je ne travaille plus cette dimension de la parole brute rapportée.

En fait, depuis la fin des années 2000, ce que j’essaye de travailler a plus à voir avec une esthétique du faire avec, une esthétique des possibles (ouvertures, appropriations, détournements à des fins d’émancipation, etc.). Comment on fait dans telle ou telle situation donnée pour vivre mieux la, les chose(s). Le tout, doublé – évidemment – de protocoles, de fictions (ou plutôt de reconstitution) de situations de mises à distance critiques des conditions et des logiques d’aliénation, des forces contraires de l’épanouissement possible on va dire. Par exemple, l’installation vidéo Ad Valorem Ratio (2015) – montrée pour la première fois au MAC VAL dans l’exposition « Chercher le garçon » – rejoue la manière dont les corps de cadres hommes et femmes se mouvant dans l’espace des bureaux, des couloirs d’entreprises et des salles de réunions, peuvent exercer, imposer, assouplir, jouer avec l’exercice du pouvoir. Cette double projection nous mettant face à une salle de travail ou de déplacement d’une entreprise où l’on voit évoluer un ou plusieurs cadres pendant qu’un autre écran sur le côté nous montre un hors champ, un « ce qui se passe ailleurs dans un autre endroit de l’entreprise pendant que… », tente par la manière dont elle dilate le temps de travail, d’insérer un temps de pause, ou plutôt de ralentissement du temps de production pour reprendre du temps à soi et pour soi (sur celui de l’entreprise). Le travail des quatre pistes sonores qui accompagnent la double projection amplifiant ou assourdissant certains bruits de bureaux, certaines rumeurs de paroles provenant des bureaux voisins, certains pas, certains rythmes de pas masculins ou féminins, des pas de décideurs ou décideuses, des pas d’exécutant(e)s, permet d’intérioriser cette appropriation, on va dire déformante, de l’expérience du temps de travail en entreprise. La possibilité de la sensualité et de la séduction entre deux temps de stress, de moments de production est également très présente dans cette installation. L’autre facette de cette proposition artistique étant l’usage de la métaphore des jouets « de petits garçons » (camions, tractopelles) et des attitudes de jeux de ces mêmes petits garçons transposés dans la vie professionnelle adulte où le rapport enfants maman vient troubler le rapport managers (hommes) N+1 femme… etc.


Ad Valorem Ratio, installation sonore et vidéo – 17 mn loop (Avec Emmanuelle Lafon, Emmanuelle Vérité et Pierric Plathier)

Si l’on prend l’exemple des dessins vectoriels (pensés pour la salle d’exposition ou l’affichage public), ceux-ci tentent de représenter des situations de vie, de travail où soudain, au milieu d’un moment où notre corps et notre concentration sont occupés par une occupation professionnelle ou une activité sociale, une phrase, un éclair de conscience viennent faire un trou dans la manière dont on vit habituellement ce moment en énonçant (conscientisant ?) une pensée philosophique critique (de base :), une pensée qui permettrait de vivre autrement ce moment, ou de le mettre à une place qui permette d’ouvrir d’autres places, d’autres rapports au monde auquel soit l’on n’avait jamais pensé, soit qu’on avait jamais osé envisager, etc. Ce travail qu’on pourrait appeler du trou critique dans un moment professionnel ou social (ou plus intime) est très présent dans ce que j’essaye de fabriquer actuellement.
Dans mes récentes séries de photographies (notamment Less Men is More – Le protocole de Pierric – 2016), la possibilité de se construire un corps moins projeté par les logiques et les besoins de l’entreprise, un corps plus « approprié » quand bien même il est en complet noir ou en veste de tailleur est également très présent. Ou encore ce mélange d’espoir et d’inquiétude d’une mère cadre voyant sa petite fille fascinée par les tours de verre de la Défense dans la série de photos Don’t tell me she… (the Child and the Towers), 2017 où l’espoir d’une émancipation (la petite fille plus intéressée par les tours de verre d’un quartier d’affaires que les tours d’un château de Princesse) laisse progressivement apparaître sur les traits du visage de la mère la peur d’une nouvelle forme de soumission à d’autres logiques.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

FT. Tu évoques parfaitement l’évolution concrète de tes pratiques, mais avec un certain refus du théorique… Moderne / antimoderne : ces concepts te paraissent-ils pertinents pour rendre compte de l’évolution de ton travail ?

JCM. Je crois surtout à la dimension d’historicité, c’est-à-dire à ce qui peut constituer un enjeu ici et maintenant. En fait, l’histoire et la succession, l’enchaînement logique ou non, des pratiques, des écoles, etc. je m’en fous totalement… dans la mesure où je suis fermement convaincu qu’une démarche artistique (littéraire, poétique or whatever) se mesure à sa pertinence au moment où elle essaye de s’énoncer et dans les conditions (historiques) de son énonciation, dans son rapport aux questions, aux objets (et à leur pertinence) et non par rapport à une histoire de l’art et de la littérature. Donc, le rapport anciens/modernes… I don’t know… ça ne me parle pas du tout. Tout comme la croyance dans un art intemporel et universel, relève me semble-t-il de la plus grande naïveté ou de la volonté gentiment réactionnaire de conserver le même ordre du monde, toujours, croire que les questions sont toujours les mêmes (au-delà des grandes questions de la mort et du sens de nos existences)… Ce rapport maladif au « grand art », aux « grands textes », c’est non seulement faire l’économie de la difficile question du qu’est-ce qui peut constituer un enjeu littéraire et esthétique aujourd’hui en rêvant de représentations de mondes et de manières d’être qui ne sont plus, qui n’existent plus que dans les mémoires (nostalgiques), mais c’est surtout manquer totalement l’époque, c’est refuser de voir que les conditions d’expérience du monde ne cessent de changer et qu’il faut à chaque fois chercher des formes et des outils ad hoc pour les appréhender… Pour prendre un exemple très simple ; m’intéresse plus ce que sont en train de produire dans ma conscience la modification de nos rapports aux animaux ou la prise en compte de ce que signifie être un homme cis blanc que ce que mon prochain opus pourrait apporter de plus par rapport à la poésie ou à la littéraire contemporaine. J’aime bien le bricolage et la technique, mais pour moi ce ne sont que des moyens pour… pas des fins.


Ad valorem Ratio

FT. Dans tes fictions, ton texte avait du corps – comme l’on dit d’un vin ! – grâce à la performance de l’écrivain. De tes performances et autres créations, quelle(s) fiction(s) se dégagent-elles ? Quelle pensée critique ?

JCM. Des performances, si on s’en tient à la définition, disons historique (celle du début des années 70 dans le champ des arts dits « visuels », avec les figures également historiques comme Marina Abramović, Chris Burden, Vito Acconci (cf. photo à gauche), Barbara Smith, Michel Journiac, etc.), il s’agit d’une forme basée sur la présence face ou avec un public qui ne se produit qu’une seule fois et qui se joue souvent sur le mode de l’improvisation… Donc, sauf à prendre l’aventure fictionnelle de Jean de La Ciotat dans l’espace réel (et l’imaginaire tout aussi réel) du cyclosport français et européen, je n’ai jamais fait de performances. En revanche, oui j’ai fait quelques solos ou duos écrits et joués avec ma propre voix préenregistrée ou exceptionnellement avec un partenaire (Pascal Sangla ou Yves Pagès)… Mais ces prestations scéniques sont rares et ce sont plutôt des minis spectacles où je chante aussi parfois… Bref, des plages de détente et d’émotion dans ma trajectoire, pas plus… Je ne mets donc pas cette partie de mon travail au même niveau que le reste. Seules les « performances » de mon corps de fiction, Jean de La Ciotat peuvent-être placées au niveau des propositions que je revendique comme faisant pleinement partie intégrante de mon travail. À l’origine, la reprise de la pratique cycliste de manière ludique et littéraire était une tentative de mise en crise de ce en quoi je croyais en tant qu’auteur dans les années 90 par une pratique critique en actes, physique et opérant dans un espace et une communauté non artistique, une communauté de pratique de loisir très éloignée des questionnements qui m’animaient en tant qu’écrivain. La première mise en crise était celle d’une croyance qui m’occupait beaucoup dans les années 90, celle qui considère qu’il n’y a plus d’expériences possibles en dehors des expériences de pensée, que le corps s’est déporté du côté de ses représentations spectaculaires… Mais quand vous êtes à la limite de la rupture avec une nuée de moucherons dans la gueule sur les derniers kilomètres du troisième col à plus de 2000 mètres d’altitude sur une pente à plus de 12 % de dénivelé dans une épreuve de 200 km avec la menace d’être repris par la voiture balais, c’est clair que le retour du corps dans votre vie, vous le prenez en pleine tronche. Plus sérieusement, toute cette aventure avait aussi à voir avec l’exploration d’une pratique et des imaginaires qui s’y agglomèrent dans un moment où la réalisation de soi et l’épanouissement dans le travail salarié sont désormais souvent perçus comme une fiction dans laquelle peu de personnes marchent, l’investissement se faisant alors ailleurs, notamment dans des pratiques de loisir.

Mais pour répondre plus précisément à ta question concernant la ou les fiction(s) qui se dégage(nt), il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux d’un travail artistique, littéraire, cinématographique, whatever, est de travailler contre les fictions dont nous sommes saturés : fictions politiques, religieuses, idéologiques, collectives ou conçues à l’échelle de nos habitudes de vie ou de consommation, etc. Il s’agit donc surtout de ne pas produire une fiction de plus ou même de « contre-fiction » ! Dans le cours de notre entretien, je crois que j’ai trouvé, ou plutôt retrouvé le terme qui me convient le mieux… « retrouver » car je l’avais déjà employé quand j’avais réécrit une partie de La Société du Spectacle de Guy Debord dans La Leçon de Stains, le petit livre qui accompagnait l’exposition de l’installation The Third Memory de Pierre Huyghe en 2000 au Centre Georges Pompidou à Paris et à la Renaissance Society à Chicago, ce mot c’était « reconstitution », comme je parle plus haut de « reconstitution de situations ». Dire ici au passage que la fréquentation de Pierre Huyghe [2] et de son travail dans ces mêmes années est un moment très stimulant dans ma démarche et mon rapport à certains protocoles d’expérience du monde que lui travaille alors à merveille, avec une liberté que je ne me donne pas encore pleinement à l’époque. D’ailleurs dans The Third Memory, tout l’enjeu du travail proposé par Pierre à John Wojtowicz – l’auteur du premier casse médiatisé et suivi en direct à la télévision – dont s’était inspiré Sidney Lumet pour réaliser son Après-midi de chien, était de reconstituer une scène clé du film dans laquelle l’homme explique ses motivations que Sydney Lumet avait totalement occulté dans le film (John Wojtowicz avait fait ce casse pour que son compagnon d’alors puisse réaliser son rêve : se faire opérer pour changer de sexe). À l’époque du casse, des militants homosexuels étaient même venu soutenir John Wojtowicz, voyant en lui un porte-drapeau médiatique. En l’occurrence Pierre Huyghe lui offrait la possibilité de reconstituer la personne et une partie de son existence dont la fiction de Sydney Lumet (et le jeu de l’acteur jouant son rôle, Al Pacino) l’avait dépossédé. Donc là aussi, la fiction était plutôt la forme à combattre ! Aujourd’hui, la fiction – toutes les formes de fiction – sont des instruments d’aliénation auxquels il faut opposer des outils (d’émancipation) résolument autres.
Donc écrire, penser, imaginer, construire des formes, des moyens d’échapper à ce sempiternel besoin de fiction, de projection dans des croyances, des partitions, des projets, des trajectoires de vie qui nous dépossèdent de nos capacités à nous projeter ailleurs que dans des logiques servant des intérêts pensés à des échelles qui ne sont pas les nôtres et qui ne penchent en tout cas pas du côté de l’émancipation et de l’épanouissement, oui ! La fiction est certainement le pire ennemi de l’émancipation, de l’épanouissement, de la pensée de possibles autres que ce qui nous arrivent. On a besoin d’outils, pas de récits de sorties de soi (d’instruments de divertissement et de diversion), de fictions de prêt-à-vivre et penser sans passer par la case qu’est-ce qu’on peut faire ensemble, ici… qu’est-ce qui peut nous modifier dans nos croyances, dans ce qui continue de nous arriver, ce qui continue de faire en sorte que ce qui (nous) arrive est cet état du monde que nous combattons (les logiques de guerre ou de haines ; l’inégalité des sexes, les fonctions et les manières d’être genrées, etc.) ou qui se révèle soudain problématique (exploiter, tuer, manger les animaux)… Ce ne sont là que quelques exemples, mais ce sont là des enjeux d’être autrement plus signifiants que le confort (de la conservation de ce qui est) des fictions. Les pensées de l’amélioration, de la modification, de la possibilité d’autrement passent par des opérations de prise de conscience, de changements de paradigmes, de mises en crise de ce qui arrive, pas par des plages d’occupation du temps (libre) pour ne plus y penser (l’aliénation).

FT. Que cherchais-tu en reprenant le vélo avec la plume pour un diptyque sur les aventures de ton double, Jean de La Ciotat ? De ton point de vue, quelles interactions dynamiques perçois-tu entre écriture et performance, corps et plume, théorie et pratique, Moi et Autre ?

JCM. Certainement une réconciliation. Déjà d’un point de vue personnel et peu intéressant pour les lecteurs et lectrices (d’ailleurs ce point de vue n’apparaît que sous la forme de quelques détails dans les deux livres), c’est peut-être une mini – et très relative – réconciliation avec, disons, la part « sauvable » de mon père après sa mort, père avec qui je n’ai rien partagé ou ne voulais rien partager depuis l’âge de onze ans pour les raisons évoquées précédemment. Enfant, il avait été passionné par le Tour de France, ses mythes, ses coureurs de légendes… Ce rapport au mythe du Tour de France, nous le partagions. Aussi, autant il ne m’a pas soutenu dans mes études et mes choix de vie privés et professionnels qu’il méprisait, autant, adolescent il m’a accompagné et encouragé à pratiquer le cyclisme au niveau où je cherchais à le pratiquer. Mais c’est surtout une réconciliation avec ma part « non intellectuelle » qui est en jeu dans ces « aventures » de Jean de La Ciotat, cette part que j’avais délaissée au sortir du lycée pour vivre exclusivement dans une sphère sociale et professionnelle qui, pour le dire simplement, dénigre souvent ou ne considère pas du tout les pratiques de vie, les pratiques culturelles qui constituent le cadre de ce que vit et raconte Jean de La Ciotat. Au premier degré, c’était une façon de passer du côté de ou plutôt dans les posters qui ont décoré nos chambres d’adolescents… Au second degré, il y avait la volonté, à la fois de participer à une fiction collective (la vivre plutôt que l’écrire) et ensuite de la penser, de penser ce que cette participation modifiait. J’aimais aussi les ponts qui pouvaient se construire entre des imaginaires, des projets de vie aussi différents que ceux qui peuvent se croiser sur les routes un dimanche matin. Faire entrer Guy Debord aux côtés d’Antoine Blondin, écrire des devenirs-autres sur les routes du Tour de France, travailler la question de l’être-ici-et-maintenant-pleinement sur l’asphalte et de l’en-commun dans un moment de perdition sur des pentes très raides d’un col italien pour cause de fringale, c’était déjà quelque chose, mais aussi et peut-être surtout, avant de devenir un puis deux livres, ça a commencé à s’écrire sur un mode d’échanges collectifs sur des forums de discussion dédiés au cyclosport et au cyclisme (certains de ces échanges constituent des passages entiers du livre). Ce que j’écris ensuite dans Jean de La Ciotat confirme et Jean de La Ciotat, la légende c’est un peu la consignation (par écrit) de ces quatre années vécues en milieu cyclosportif, de ce que ce temps vécu différemment (à faire des milliers de kilomètres d’entraînement par an pour être capable d’arriver dans les délais à défaut d’être compétitif, à avoir une certaine hygiène alimentaire, à traverser la France et une partie de l’Italie, de l’Espagne ou de la Suisse pour aller finir souvent dans les profondeurs du classement, à aménager sa vie en fonction de ces « objectifs » relativement dérisoires en regard de ce qui m’animait dans ma vie d’écrivain, puis par la suite d’artiste). Mais la grande différence entre cette fiction à échelle 1/1 dans l’espace-temps « réel » et celles représentées, projetées et condensées dans les pages de l’espace littéraire, c’est effectivement d’abord une expérience de corps, et une tentative d’écrire des états de corps dans l’effort, des sensations… autres que celles que peut généralement nous offrir la littérature, plus tournée vers ce que ses auteur(e)s connaissent… donc des états de corps liés au sexe, au travail, à l’usage des drogues, à la déambulation, à la vie pratique mondaine, etc. En clair : le vélo et ce qui se joue dans le corps sur un vélo, c’est pas un sujet en littérature.

FT. Le corps comme support de pensée critique, c’est plus limité, non ? J’aime l’expression « trou critique »… N’y avait-il aucune trouée critique dans tes agencements répétitifs ?

JCM. Le « corps » qui a beaucoup occupé les écrivains mâles français (de Bataille à Sollers ou à Prigent) ne m’a jamais paru véritablement critique de quoi que ce soit de majeur. C’est un « standard » au sens d’un standard de Jazz qui a donné lieu à de belles compositions, mais pour la dimension critique je préfère l’usage véritablement critique qu’en ont fait des artistes dans le champ de la performance au début des années 70, notamment le corps féminin objectivé et assigné à résidence par le « male gaze » pendant des siècles d’histoire de l’art et de la littérature non émancipés. Là, le corps devient un espace, une forme, un organisme potentiellement et politiquement support d’une critique des plus pertinentes. Mais pour mon modeste Jean de La Ciotat, non, évidemment. Le corps est juste un médium (entre le réel et la conscience écrivante) et une forme d’expérience : celle qui consiste à repousser les limites de ce même corps et surtout les limites mentales. Il s’agissait pour moi de transcrire des expériences de corps et de mental, de raconter ce qu’elles modifient en nous, des expériences de corps et de mental que seul le sport pratiqué à une certaine intensité peut procurer. Nulle visée ou prétention critique ici ; simplement un médium ou un support au sens artistique du terme… l’interface entre un contexte et une conscience qui me manquait pour raconter « ça ». C’était aussi une façon de vivre aux côtés d’am(i)es rencontré(e)s sur les routes pendant quatre années. J’ai vécu de formidables moments, parfois très intenses sur les épreuves. Évidemment, au départ, penser qu’on va éprouver un grand bonheur dans une Pasta Party d’après course, c’est sûr que c’est pas gagné quand on est plus habitué aux dîners d’après vernissages. 🙂

FT. Même si tu ne te sens pas concerné au premier chef, quel regard portes-tu sur l’espace contemporain de la performance ?

JCM. Encore une fois, ma fréquentation du champ de l’art dit contemporain et mes rencontres avec des artistes majeurs de la scène nord-américaine du début des années 70 font que je n’arrive pas à nommer « performance » ce que je vois nommé comme « performance » sur la scène littéraire contemporaine, mais disons que j’ai pu prendre et prends encore un immense plaisir à écouter Noémi Lefebvre, Anne-James Chaton, Louise Desbrusses, Antoine Boute, Jean-Pierre Ostende, Emmanuel Adely, Thibault Croisy, Yves Pagès ou tout dernièrement Yoann Thommerel – dont j’ai découvert le travail à Nantes dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie #18 – lire à voix haute des textes adaptés ou conçus spécifiquement pour l’exercice… peut-être parce qu’elles et ils nous disent à voix haute quelque chose sur certaines caractéristiques, certains aspects de notre aujourd’hui de manière drôle, avec une pertinence et une distance critiques qui « me parlent » et que je ne sais pas ou plus porter moi-même de manière aussi forte.

FT. Jean-Charles, et maintenant ? Des projets, des intuitions sur le devenir de ton travail en relation avec le devenir de notre monde ?

JCM. Ouais, mon producteur et moi attendons que les hautes instances du cinéma français acceptent de déplacer légèrement leur regard et leurs attentes quant à ce que doit être un film d’auteur(e) et nous donnent enfin une chance pour que je puisse tourner mon projet de long métrage Le verre et le sable (une sorte de comédie d’anticipation portée – entre autres – par deux petites filles qui tentent de faire ce que leurs prédécesseurs mâles n’ont jamais voulu, pu ou su faire… En attendant, je travaille sur Les personnes renouvelables (un film plus court avec Emmanuelle Lafont) ; Transition attentionnelle – Volet 1 L’enfouissement de la puissance (une exposition monographique au centre de la photographie de Genève), une installation vidéo pour « 100 artistes dans la ville » organisée par Nicolas Bourriaud à Montpellier. L’année théâtrale 2019 verra également la reformation de notre team avec Benoît Lambert pour une collaboration sur l’écriture et la mise en scène de How Deep is Your Usage de l’Art ?… Et puisqu’on en est au stade des confidences, cher Fabrice, disons que mon éditeur va peut-être (ten years after) pouvoir ouvrir sa boîte de réception avec des sortes de phrases assez courtes, isolées et posées sur et entre beaucoup d’espaces blancs, à assembler dans un livre…


Ad Valorem Ratio (vue d’installation) – 2017. Casino Luxembourg / Forum d’art contemporain

[1] « L’Å“uvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », in Écrits français, Bibliothèque des idées, Gallimard, p. 143.

[2] Jean-Charles Massera avec Pierre Huyghe sur le tournage de The Third Memory dans les studios de Stains en 2000. © Christine Van Assche (Alors commissaire de l’exposition au Centre Georges Pompidou).

18 novembre 2018

[News] News du dimanche

Vos RV pour terminer novembre en beauté : Cabaud & Favre, Espitallier, Emmanuèle Jawad et les éditions Lanskine, lancement d’une nouvelle collection aux éditions Vanloo, « Poésie et musique »…

â–º mercredi 21 novembre 2018 à 18h30, Jean-Baptiste Cabaud & Claude Favre, Salle Kantor de l’ENS Lyon (15, parvis Descartes, sur l’avenue Jean Jaures – en face du 249).

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â–º

â–º Jeudi 29 novembre, 20h, théâtre Jean-Vilar, Vitry/Seine : Jean-Michel Espitallier, « She Was Dancing » (chorégraphie Valeria Giuga).

► Vendredi 30 novembre à 19H, Maison de la poésie Paris, « POÉSIE & MUSIQUE » : DOMINIQUE QUÉLEN, PHILIPPE BECK, LAURENT COLOMB, AURÉLIEN DUMONT, ARIELLE BECK & LUCAS BELKHIRI. Rencontre animée par Laure Gauthier & Sébastien Rongier.

Tarif : 10 € / adhérent : 5 €

Comment renouer les liens distendus entre poètes et compositeurs de musique écrite afin d’inventer de nouvelles voies de réflexion et de collaboration ?
La soirée donne la parole à trois poètes et un compositeur qui proposent de nouvelles façons de faire dialoguer poésie et musique contemporaines et repensent la question du lyrisme ou encore de la voix. Lectures, performance et musique sont au programme de cette soirée qui sera suivie d’une discussion.

11 novembre 2018

[News] News du dimanche

Au moment même où se termine le 28e Salon de la revue, et avant celui de l’Autre édition qui aura lieu en cette fin de semaine, en UNE, tout d’abord, « Les revues en revue… » Ensuite, notre Libr-10, puis nos Libr-brèves (Caligaris, Wauters, Festival Ritournelles #19, Doppelt, Hans Limon et son Poéticide, Stiegler)…

UNE : Les revues en revue…

Dans l’avant-dernier numéro de La Revue des revues, Jérôme Duwa perçoit « la revue comme coeur surchauffé de la machine littéraire. Ça vrombit, ça met en mouvement des flux, ça grince, ça fuit, de l’énergie circule et ça irrigue une quantité de membres formant une totalité organique. En cas de défaillance, l’explosion catastrophique n’est pas à exclure » (p. 95).

En cette soirée de clôture du 28e Salon de la revue, on ne peut que rendre hommage à celle qui les met en vue et les passe en revue depuis plus de trente ans… Entre autres, à découvrir dans les deux derniers numéros de La Revue des revues : pour le numéro 59, « Blaise Gautier et la Revue parlée » (R. Stella), « Format : poésie, la parole aux typographes » (Hervé Laurent), « Le mook, chimère éditoriale » (Frédéric Gai), « Pourquoi des revues ? » (J. Duwa)… Et pour le n° 60, « Quand le coeur d’Europe battait pour l’Espagne » (Jean-Baptiste Para), « Du Bout des bordes au bout du monde, les royaumes imaginaires de Jean-Luc Parant » (Jeanne Bacharach)…

► Voici le début de ma chronique sur le retour de TXT (n° 32°) :

Quoi TXT ? « Le Retour »… On n’en croit pas ses yeux : la dernière avant-garde historique recyclerait-elle une stratégie commerciale des plus éculées ? Le petit clin d’œil d’Éric Clémens dans sa contribution « La Mort n’existe pas », allusion à un texte paru dans la collection « TXT » (De r’tour, éditions Limage 2, 1987) – avec en prime la référence au fameux « imagimère » –, nous (re)met sur la bonne voie, celle de la distance ironique : Magna Via : vis comica !
Un quart de siècle après le dernier numéro et un demi après sa création post-soixante-huitarde, voici le « ressusciTXT » – selon le bon mot de Christian Prigent dans sa dédicace personnalisée –, revoici les TXThéoristes de la « communauté dormante » (p. 1)… Tous les principaux acteurs d’une aventure collective (1969-1993) qui avait à ce point marqué la fin du siècle qu’elle avait donné naissance à un véritable label : Philippe Boutibonnes, Éric Clémens, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Pierre Le Pillouër, Valère Novarina, Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen ; les artistes de Supports/ surfaces ne manquent pas à l’appel non plus, avec Pierre Buraglio qui donne de nouveaux contours au sigle « TXT » trente-cinq ans après, et les créations toniques de Daniel Dezeuze (Grotesque), Claude Viallat (Conan) et de Jean-Louis Vila (La Méduse et le Paon). /Fabrice Thumerel/

Libr-10 : LC vient de recevoir et recommande…

â–º François BIZET, Dans le mirador, Les Presses du Réel, coll. « PLI », 96 pages, 10 €.

► Suzanne DOPPELT, Rien à cette magie, P.O.L, 80 pages, 13 €.

► Maria EFSTATHIADI, Hôtel rouge, Quidam éditeur, 128 pages, 15 €.

â–º Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Les Presses du Réel, coll. « PLI », 96 pages, 10 €.

â–º Dominique MEENS, L’ÃŽle lisible, P.O.L, 304 pages, 22 €.

► Marcel MOREAU, À dos de Dieu, Quidam éditeur, 140 pages, 16 €.

â–º Florence PAZZOTTU, Le monde est immense et plein de coïncidences, éditions de L’Amourier, 116 pages, 13 €.

► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, 208 pages, 18 €.

► Christophe STOLOWICKI, Deuil pour deuils, Lanskine éditions, 88 pages, 14 €.

â–º Louis-Michel de VAULCHIER, Le Hall, Atelier de l’Agneau, 150 pages, 18 €.

Libr-brèves

â–º Mercredi 14 novembre, de 10 à 18H : Journée d’études sur Nicole Caligaris à l’ENSBA Lyon, organisée par la Station d’Arts poétiques (8bis, quai Saint-Vincent 69001 Lyon). Programme : ici. [Photo de Camille Faucheux]

► Vendredi 16 novembre à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012): Rencontre avec Antoine Wauters.

â–º FESTIVAL RITOURNELLES #19 – Samedi 17 novembre, La brasserie de l’Orient : 6 Esplanade François Mitterand, 33500 Libourne :
* 18H30 : Dégustation littéraire avec Julien Blaine, entrée 10 €. [Réserver]
* Rencontre et lectures avec Amandine Dhée, La Femme brouillon (Editions La Contre Allée) et Stéphanie Chaillou, Le Bruit du monde (Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia).
Deux récits de femmes qui interrogent la nécessité de se battre contre les carcans d’une culture toujours archaïque, ce qui revient à se faire violence pour être enfin soi-même.
Rencontre animée par Thomas Baumgartner.
Infos pratiques : Entrée gratuite – réservation conseillée sur reservation@permanencesdelalitterature.fr

► Dimanche 18 novembre, à l’occasion de la publication de Rien à cette magie, Double Change et la galerie éof vous invitent à une lecture de Suzanne Doppelt et Avital Ronell qui débutera à 18h Galerie éof (15 rue saint fiacre 75002 Paris).

► Vendredi 23 novembre à 19H, à la librairie Le Coupe-Papier, Laure Sagols accompagne Hans Limon dans une lecture-présentation de Poéticide, texte hybride mêlant poésie, théâtre et roman. C’est à 19h, au 19, rue de l’Odéon 75006 Paris. M° Odéon.

â–º Samedi 24 novembre, de 14 à 19H : Une journée avec Bernard Stiegler, organisée par l’Association Lacanienne Internationale (25, rue de Lille 75007).

10 juillet 2016

[News] Libr-vacance (1)

En cette période estivale, prenez le temps de vous mettre en "vacance". Nous avons demandé à plus d’une centaine d’auteurs de nous faire partager leurs libr-choix de (re)lectures et d’événements, et aussi de nous faire part de leurs projets. Après nos Libr-brèves (C. Portier et le festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée), Libr-parcours d’auteurs avec Anne GALZI et Emmanuèle JAWAD.

Libr-brèves

â–º Les Libr-curieux ne peuvent manquer, sur Itinéraires, cette visite guidée du site de Cécile Portier : Étant donnée… On en profitera pour explorer cette revue des plus intéressantes, totalement accessible en ligne : Itinéraires.

â–º Du 22 au 30 juillet 2016, Festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, avec, entre autres, côté français : Jean-Pierre Bobillot, Mathieu Brosseau, Claude Favre, Christian Prigent, James Sacré…

Libr-parcours d’auteurs

â–º Anne GALZI (écrivain : on découvrira son blog, Variations, qui présente d’intéressantes passerelles entre écriture et peinture).

En général, je préfère les zigzags et les lignes brisées aux lignes droites, monocordes et ininterrompues.
Je ne suis donc pas un seul et même auteur à travers tout son opus.
Je fragmente.

De la même manière, je ne lis pas un livre en son entier.
Je fragmente.
Je lis des passages de livre, que je lis comme des petits poèmes. J’essaie de les apprendre par cœur, pour fleurir ma mémoire.

Par exemple, j’aime beaucoup la première page du Roi pâle de Foster Wallace, on dirait un poème du livre Arbres d’hiver de Sylvia Plath. Et comme je suis généreuse, je ne suis pas à une, mais à deux contradictions près. Du même auteur (Wallace) – car cela m’arrive tout de même quelquefois de poursuivre le même auteur – j’aime les pages 219 et 220 de son livre fleuve L’Infinie Comédie : deux pages d’amour magnifiques sur Brando.
Je laisse alors Wallace-auteur sur le bord de la route et poursuis le personnage de fiction : Brando. Il court de traviole en roulant des mécaniques et n’est pas difficile à rattraper… avec Arno Bertina. D’un livre à l’autre, d’une fiction, l’autre : un même personnage romanesque, Brando, dans un nouveau procédé créatif avec cet autre livre : Ma solitude s’appelle Brando.

S’interroger sur ses lectures permet de prendre conscience de sa façon de lire.
Pour moi, lire, aussi étrange que cela puisse paraitre, c’est aussi couper.
Couper amène à relier, à fabriquer de nouveaux ponts ou passerelles.

 Il y a autant d’écrivains qu’il y a de lecteurs, de façons d’écrire et de façons de lire.

♦♦♦

Par ailleurs, je suis plutôt danse qu’expo, la grâce fait partie du monde, c’est elle qui nous aide à penser.

Vous pouvez découvrir un corps volute avec Lyakham et un esprit tourmenté avec Genet.
Genet à découvrir ou redécouvrir à travers l’exposition du Mucem (à Marseille) : « Jean GENET, l’échappée belle ».
L’exposition a pour but d’enraciner Genet, dans ce territoire qu’il aimait plus que tout autre, la Méditerranée.
Genet outre Atlantique a influencé toute une génération de musiciens, photographes (Mapplethorpe) et écrivains, ceux de la Beat Génération.

Poursuivez le mouvement de la Beat Generation à Paris, avec l’expo du centre Pompidou.
D’un continent l’autre, d’une ville l’autre, d’un auteur l’autre, d’un personnage fictif l’autre.
Des ponts et des passerelles.
Dans la vie tout est passerelle, tout s’enjambe.

♦ Du 22 juin au 3 octobre 2016, Centre Pompidou, Galerie 1, Niveau 6, 75191 Paris cedex 04. 01 44 78 12 33. Métro Hôtel de Ville, Rambuteau. Ouverte de 11 à 21h, tous les jours, sauf le mardi, 14 ou 11€. Valable le jour même pour le musée national d’art moderne et l’ensemble des expositions.

â–º Emmanuèle JAWAD (écrivain et critique ; collaboratrice de LC) : plusieurs entretiens en cours pour Diacritik ; en projet, des articles un peu transversaux sur la question "poésie et politique" (qui aborderaient notamment le travail de Patrick Beurard Valdoye / Frank Smith / Véronique Bergen également…)… Concernant les travaux de création personnels, En vigilance extérieure paraît cet automne aux éditions Lanskine (extrait sur Libr-critique).

8 mai 2016

[News] News du dimanche

En mai, va où il te plaît : RV avec Julien Blaine ; autour de Bernard Heidsieck à la SDGL ; avec AnnaO, Mathias Richard… et au Salon du livre de Narbonne.

 

â–º Les RV de Julien BLAINE :

En  mai                                                                                                            

La nuit des musées – La  notte del museo di Gap – The night in the Gap museum
au Musée-Muséum de  Gap : inoubliable r’assemblement !
le 21 mai  2016
Julien Blaine :
Une  girafe dans la neige
Spermato zoo  !

En juin
22° Festival Internazionale di Poesia di Genova Parole spalancate
Adriano Spatola, un poeta scomodo – omaggio all’alfiere della Poesia totale.
Le samedi 11 juin à 18h00 dans le Cortile Maggiore du Palazzo Ducale a Gênes.

â–º Mardi 10 mai,19h30, Jean-Michel Espitallier, Sébastien Lespinasse, Emmanuel Rabu et Lucas Siribil participeront à une lecture et table-ronde autour de Bernard Heidsieck animée par Laure Limongi, Hôtel de Massa, SGDL, Paris.

â–º Jeudi 12 mai, 19H à la Maison rouge (10, Bd de la Bastille 75012 Paris)

Inédits #8 : Lumière absolument par AnnaO
dans le cadre de la programmation d’Aurélie Djian

Pour Lumière absolument, AnnaO propose un concert/installation qui revisitera dans une version inédite (piano/guitare/voix & autres sons) les compositions de son album « She was a Princess » (Kwaidan Records 2012) et de son nouvel album à paraître « Trash-Beauty ».

AnnaO sera accompagnée par María León Petit (piano) et par Eric Michel (installation/lumière). Un vidéogramme AnnaO/Eric Michel viendra compléter le dispositif scène/hors-scène.

Musicienne, poète et plasticienne, AnnaO (Anne-Olivia Belzidsky) vit et travaille à Paris.
Son oeuvre musicale et sa recherche plastique (peinture, sculpture, vidéo) se rejoignent toujours sur scène – où projections et installations viennent scander une proposition tout à la fois musicale et théâtrale.

10 euros / 7 euros tarif réduit
sur réservation: reservation@lamaisonrouge.org

 

â–º Vendredi 13 mai à 19H, lecture-performance de Mathias Richard à l’occasion de la sortie de son syn – t. ext chez Tituli (142 rue de Rennes à Paris / code 1469 B).


â–º LC vous donne RV au Salon du livre du Grand Narbonne, en particulier le samedi 14 mai 2016.

Performance : « Hommage à Emmanuel Darley, auteur narbonnais »

Les élèves de l’Ecole d’Arts Plastiques du Grand Narbonne vous invitent à les rejoindre pour participer à la performance collective « Mon ami le banc » sur le Salon. Un temps de création et d’échanges autour de l’œuvre d’Emmanuel Darley, qui restera « gravé » sur ces bancs publics ensuite installés dans la cour du Conservatoire de Musique et d’Art Dramatique du Grand Narbonne.

14h – 14h45 : rencontre « Trois femmes écrivains durant l’année 2015 »

Avec Sonia Bressler, Claude Favre, Sophie Mousset et Franck-Olivier Laferrère des éditions E-Fraction.
Fidèle à son engagement pionnier de donner accès à tous ses publics à l’édition numérique de littérature contemporaine, Le Grand Narbonne a souhaité franchir un pas supplémentaire lors l’édition 2016 de son Salon du livre et de la jeunesse, en soutenant la création contemporaine à sa source.
Ce projet innovant et unique en France a donné naissance à trois textes originaux écrits par trois femmes écrivains durant l’année 2015. Trois textes de Sonia Bressler, Claude Favre et Sophie Mousset, trois visions littéraires de cette année terrible, parus en numérique et en papier dans la collection Fugit XXI, collection de journaux d’écrivains créée par les éditions E-FRACTIONS et que les publics narbonnais sont invités à venir découvrir en avant-première et en présence de leurs auteures.

14 novembre 2015

[Texte] Claude Favre, Thermos fêlé 2. Journal de mal langue (6 janvier – 21 janvier 2015)

L’avait-on déjà oublié ?… 2015 se termine de la même façon qu’elle a commencé… Claude Favre a souhaité nous livrer un autre passage de son journal de mal langue – et nous l’en remercions. [Lire Thermos fêlé]

 

mardi 6 janvier, Que notre sang rie en nos veines

mercredi 7 janvier, ce vers, aujourd’hui
terrible, d’apprendre que ceux qui prenaient le risque
de rire par le dessin des travers et des maux de
notre époque, plutôt que d’en venir aux mains
aux armes, ont été, lâchement, assassinés
leur sang de leurs veines a coulé ce sont nos larmes
pour eux que nous n’avons pas assez soutenu
eux qui n’ont pas été trop loin, qui ont, juste
été très loin tandis que nous n’allions pas assez
combattre la bêtise, la lâcheté et la haine, ils ont le nom
de ma liberté, à ne jamais encore céder

jeudi 8 janvier, se réveiller
hier soir me suis retrouvée, allée, parmi quelques
personnes, en état de choc, gueule de bois
300, on dit, à Ploucville, 2000 pour des mêmes villes
j’ai peur ici, mes amis manouches ont peur
rien ne se fait ici sans intérêt, rien hors de son clan
sa communauté, peur, hébétée
sans mots, il faudra, je le sais, renouer, écrire
les mots travailler, pas que pleurer pour
tous ceux qui, loin de moi
tout au long de l’histoire sont morts pour moi, et pas que

vendredi 9 janvier, de soi aussi, se défaire après
la sidération, et ces larmes tout venant
des mots de colère, brusques qui ne savent, quoi
faire et comment, chercher ces mots, tourner autour
creuser le sens, les conversations désirer les
contradictoires, celles qui secouent mais font espérer
les amitiés sont notre espoir, quand 48h après
la condamnation par Riad de l’attaque contre Charlie Hebdo
un blogueur saoudien a reçu 50 coups de fouet pour
insulte envers l’islam dans ce royaume qui n’accepte
aucun écart, perdre le nord l’épuisement, dormir, ne pas

samedi 10 janvier, cœur à mal, mes amis aussi
menaces contre des lieux de culte musulmans, des morts
messages antisémites sur réseaux sociaux, des morts
la haine s’exprime, fait couler le sang et ailleurs
des centaines de corps qu’on ne peut dénombrer
d’enfants qui n’ont pu s’enfuir, corps éparpillés, des morts
de personnes âgées, une attaque de Boko Haram
noyée sous le feu de l’actualité tout comme au Congo
nous ne sommes, rien, si nous ne faisons, ensemble
notre combat contre, à aimer les contradictions mais contre
ceux qui arment, d’une bombe, une toute petite fille

dimanche 11 janvier, éloignée je suis des vôtres
conjurer le chagrin conjurer le chagrin
marcher, marcher avec des mots de travers avancer
avec sa petite mal langue à soi qui aux autres, doit
marcher, à Paris, cette puissance du non
ce n’est pas vivre que perdre sa part d’humanité
mort aux arabes écrit en breton, mort aux juifs
dans tant de bouches ici et encore
qu’est-ce qu’un slogan, ce mot gaëlique
qui signifie cri de guerre
et qu’en penserait Abdelwahab Meddeb

lundi 12 janvier, l’idée que les gens ont
de la poésie
heurte ma sensibilité, je retiens les chiens
l’extrême mitraille, mes tigres
et je lis Marie-José Mondzain sur la question
de la réprésentation de la figure
figure est une image, l’iconoclasme
est une façon de ne pas s’en laisser conter
et dans certaines traditions, suivant l’époque
représenter Mahomet qui n’est que le portrait
est possible, et la vie, ensemble, à vivre

mardi 13 janvier, flagellé, on traduit comme ça
la brutalité du mot est-elle même en arabe
en public, dos à vif devant une foule, comment ces regards
et le cœur, pour avoir créé un forum de discussion en ligne
"Libérez les libéraux saoudiens", dans un royaume en lutte
contre Daesh, Raïf Badawi, condamné à
10 ans de prison
1000 coups de fouet
mais plus qu’y perdre peau, plus perdre de
soi, qui de sa dignité devant les autres à s’acharner
sur un seul homme à terre, qui d’eux, de nous, ou de lui

mercredi 14 janvier, agressions contre des musulmans
menaces verbales, jets de grenades tirs et, têtes de porc
jusqu’à, comment peut-on, des croix gammées, des lieux de culte
ou sur des monuments aux morts, que peuvent les morts
que peuvent les enseignants qui font au jour le jour
peu aidés lorsqu’on déploie force mesures sécuritaires
on parle à tort travers mais on parle, des nouvelles on parle
de la nouvelle une de Charlie-Hebdo, qui évoque le pardon
un musulman qu’on traduit par prophète verse une larme
et un ailleurs qui n’est pas ici mais près même si loin et, qui n’
imagine son rapport aux mots que littéral manifeste, à quoi

jeudi 15 janvier, qui parle d’amalgames peut en faire ce qui
atteint un seul en ces jours noirs tous nous atteint
il faudrait faire joie des mots, troubler mieux le langage pour
décoller l’œil du guidon, agrandir l’horizon pour, contre
chacun sur son quant-à-soi et la guerre
la haine armée de fantasmes identitaires
on brûle des effigies du président de la France au Pakistan
c’est Sarkozy, c’est dire notre différente temporalité
à Grozny éclatent des manifestations obligées téléguidées
au Niger il y a 45 églises brûlées, et dedans, des morts
à Ploucville on espère qu’il n’y aura pas de vent

vendredi 16 janvier, un mot est un mot ce qui veut dire
qu’il nous faudrait, de vergogne, être et de peur et cependant
de rigueur, homme, c’est dire à apprendre des autres
avec la langue bien pendue, fêlés des mots mais pas que
et non pétris de haine, en dépense charnelle
blasphémer est un mot, curieux de paroles avec
et le recul et l’affection, et rire aussi
et on le sait depuis Aristote, cela déplaît, inquiète
comment en arabe se dit, en pilipino, en pachtoun, blasphémer
c’est-à-dire aussi pure articulation vocale, plaisir de
donner aux autres un chemin qui sépare et qui rit et qui lie

samedi 17 janvier, 0 degré, gel sur les routes, la mitraille
qui claque brûle le froid, les Syriens sous des tentes on dit
abris de fortune, qui est un mot qui veut dire si on y pense
en hiver ce vieux fiancé des phtisiques, mal à me plaindre
moins 10 dans les zones montagneuses du Kurdistan
tant le froid cueille âgés ou jeunes, cœurs à nu
plus de 200 000 morts depuis le début de la guerre en Syrie
pas d’accès aux médicaments, hypothermies, une seule
bronchite tue, des maladies qu’on ne connaissait plus
et des bébés que leurs parents affolés, perdus, réchauffent
au fioul et qui meurent, brûlés

dimanche 18 janvier, on s’étonne de tant de
la pauvreté ici aussi et comment, mesurer quoi, qui n’a rien
le mot ne dit pas ce que ressent un père avec son fils
dans un garage abandonné, ou ma mère, à l’école qui
voulait apprendre, désignée par un mot qui aussi tue
indigente, et les carences, et les hontes, de quoi ne plus jusqu’à
perdre la tête, n’être pas très, hors gonds, n’être pas
là, dans ce monde où chacun est plus souple à l’appât du gain
au vol qu’au partage, à l’envie qu’à l’écoute, à la haine
crie encore mort aux juifs, juif la France n’est pas ta France
par révisionnisme, invention française, à si minable quenelle

lundi 19 janvier, comment a-t-on pu comment encore
que font les guerres aux hommes, qui ne s’oublie pas
a-t-on pu revenir d’Auschwitz
comment parler, quoi dire comment faire, face à
l’islamophobie masque de viles peurs, à l’antisémitisme
ces mots stéréotypes cachés par d’autres mots que peuvent
les mots, n’y sont pour rien, ce sont nos responsables usages
mésusages, nos périphrases hypocrites
il y a des peurs, des haines contre les Arabes, contre les Juifs
qui se croisent, des mépris, méconnaissances jusqu’aux
guerres, que font les guerres, même si on ne les vit pas

mardi 20 janvier, si mal, n’être que, n’être pas, perdue
la folie, tuer ces dessinateurs, des êtres seulement humains et
leurs proches ou ceux qui les défendaient ou des juifs pour être
juifs, ou êtres humains, on peut tuer des hommes qui rient
cibles, attentats, exécutions, sale guerre civile, délations
se débarrasser de, il prenait toujours la place de parking
dire qu’il n’est, qu’il a, blasphémé, c’est-à-dire, non tué, mais parlé
trop de chiffres et nombres/ de bouches à rire, pas le droit de vivre
n’a, même mal de guingois, mon devoir le leur dois, ne jamais
ni en rabattre ni en lâcher les mots, surtout pas, pour, tous
et surtout pour Cabu et son rire d’être libre

mercredi 21 janvier, et que font les guerres même si on ne les vit pas

8 novembre 2015

[Texte] Claude Favre, Déplacements août 2015

On appréciera ces précipités de Claude Favre que l’on pourrait nommer "vrac indignations"…

 

1. à la guerre comme à la guerre

 

2. migrants de Calais, le fret britannique perd de l’argent

 

3. mauvaise tête

 

4. amputé de quelque, dès l’enfance, fil ténu de la confiance

 

5. en Hongrie, au Soudan

 

6. un pied dehors

 

7. partir dans le monde pour de tels moments

 

8. sur 2 personnes appelant le 115, 1 n’obtient pas d’hébergement

 

9. on convie les fantômes, d’un mot à l’autre, qui demeurent assez secrets

 

10. des guerres, en tout cas dans le détail

 

11. d’enfants à la Kalashnikov

 

12. qu’on nettoie, brique, caresse, des armes

 

13. recours, l’an dernier, au 115 par plus de 21 000 mineurs

 

14. effets de déplacement des dépenses publiques en cas de crises, guerres

 

15. jusqu’au bout

 

16. relevés, diagnostics, sanctions

 

17. nouveau meurtre sordide à Mexico, tortures

 

18. journalistes assassinés, en morceaux

 

19. les oreilles du gouvernement

 

20. sons gravés par la Nasa, banque de sons dans une sonde, hittite, zoulou, etc.

 

21. hôtel de la puissance

 

22. objectifs d’Ankara, stratégie, a laissé faire

 

23. Daesh, Assad, yézidies violées, embarras, contentieux

 

24. à partir de, quelque chose changerait, à partir de

 

25. kurdistan irakien en frontière avec l’état islamique

 

26. état du nombre,1 800 000 réfugiés

 

27. quel début à la guerre

 

28. engourdis, relevés, diagnostics, tremblés

 

29. tout ce qui non musulman, ou chiite pour sunnite, ou inversement

30. ils étaient là on les a tués

 

31. tout ce qui est non chrétien, non bouddhiste, etc., pire, athée

 

32. Yézidis, Coptes, Arméniens, Juifs, Irakiens, etc., Kurdes, autres Kurdes, etc.

 

33. deuxième front, économie, embarras disparates

 

34. Kurdes ou Turcs, en Turquie, apprenant qu’ils sont Arméniens

 

35. conversions, déplacements des patronymes

 

36. antisémitisme en Turquie, graine

 

37 opérations de police, formations de militaires, on franchit le pas

 

38. les oiseaux font leur nid dans ma maison

 

39. le système symbolique est une toupie

 

40. il n’en restera plus qu’un

 

41. à la guerre comme à la guerre

 

42. cochon attribué de tous les vices

 

43. dont on ne prononce pas même le nom chez certains rabbins

 

44. extrêmistes juifs, un bébé brûlé vif dans sa maison

 

45. dont le corps

 

46. pilules, prévention, théâtre des opérations

 

47. crime, organisé, au Mexique, autorités impliquées, impunités

 

48. désireux de promouvoir la détente internationale

 

49. le renforcement de la confiance entre États, traité de non

 

50. prolifération nucléaire, baisser la garde, un grand ménage, main de fer

 

51. déploiement de dix chasseurs F16 en Turquie, où est la Turquie

 

52. summertime

 

53. rafles, attaques, tout ce qui n’est pas autorisé

 

54. rotation des frappes, fidèle à l’honneur d’être vivant, dit Lobo Antunes

 

55. à la guerre comme à la chasse

 

56. chaises musicales

 

57. plus de vide que de plein dans le fromage, et le champagne

 

58. Sibérie, des peuples disparaissent brisés par l’alcoolisme

 

59. chaises défonçées, etc.

 

60. jusqu’au bout

 

61. la petite bête

 

62. Irak, manifestations, choses extraordinaires, tout n’est pas officiel

 

63. scénarios, affaires, dispositifs

 

64. St Domingue, seul pays à accepter les juifs après 45, faire venir des blancs

 

65. les voitures de course pour les nazis avant 45, et les avions après

 

66. l’occasion, le καιρος, l’extrêmement construit, des vagues d’idées

 

67. les pays ne sont pas là où ils devraient être

 

68. d’en appeler à l’histoire, choisir son nombre de pages

 

69. St-Domingue, des blancs contre les noirs en trop grand nombre, et l’argent

 

70. on trace, chante, donne forme, etc.

 

71. où vont les espoirs à la rue

 

72. ultra, orthodoxes, comptes, idéologies

 

73. Autriche, 1 700 migrants depuis le début de l’année

 

74. enfermés plus de 12 heures à l’arrière d’un camion, 86 personnes, 16 enfants

 

75. zone de sécurité, zone de non agression aérienne, postures diplomatiques

 

76. à tout le moins

 

77. il prend le vent et le verse dans un panier ajouré, devinette tchadienne

 

78. le temps presse, cochonneries, tenir les positions

 

79. Tel-Aviv sur Seine, sur scène, polémiques, tenir les positions, symboles

 

80. ce qu’on a beaucoup dit, chaos actuel

 

81. Syrie, pas utile pour nous, dans la rue

 

82. tout a lieu pour la première fois, labyrinthe de mémoires, agace Borgès agace

 

83. frappes à l’aveugle, ça n’a pas eu lieu, armées conventionnelles

 

84. assurer la sécurité de Bachar al-Assad

 

85. une semaine dans le monde

 

86. pas de direction où aller, on the road, n’est-ce pas Kerouac

87. y va de son plan, ne propose rien

 

88. on serait plus optimistes, si

 

89. bourbier, combien de générations, de corps, questions

 

90. Tianjin, champ de bataille, camions de pompiers, voitures carbonisées

 

91. plus de 100 morts, jeune main d’oeuvre non formée pour premiers secours

 

92. 17 000 riverains, déflagratations, composants chimiques toxiques

 

93. ça n’a pas eu lieu, quel air, quelle eau

 

94. purges en Birmanie, ça n’a pas eu lieu

 

95. et derrière la vitre, tenir les positions, venir à bout, limiter les dégâts

 

96. plusieurs centaines de tonnes de gaz inflammable et toxique

 

97. Hongrie, 4 m/ haut-175 kms/ long, barrière anti-migrants

 

98. l’Europe doit rester aux européens, et pourtant elle tourne

 

99. incidents sur l’ile de Kos, touristes dérangés

 

100. godasses, précieuses, des migrants

 

101. vers l’Angleterre, l’Allemagne, la France parce que

 

102. il paraît que les Afghans y sont bien accueillis

 

103. hébergements de fortunes, fortunes de mer, affrontements

 

104. estimation du nombre d’arrivées, décès par points d’entrée

 

105. à la guerre comme à la bonne ou mauvaise fortune

 

106. tu viens en Hongrie tu dois respecter nos lois

 

107. dans la cale étouffé, chanceux à Calais

 

108. où vivent les anges, portés disparus

 

109. quel début à la guerre

 

110. où vont les morts étouffés dans les cales, conteneurs, les oiseaux

 

111. puisque l’idéologie ne voit rien, n’entend rien, ne dit rien, sauf

 

112. Boulogne, un boulanger donne son pain aux migrants

 

113. lames de rasoir tranchantes sur fil de fer barbelé pour, frontière

 

114. rescapés, survivants, périmètre de sécurité

 

115. Syrie, plus de 100 morts, à même le sol, les blessés, le sol, le sang

116. C’est un trou de, tout le monde, concerne tout le monde Rimbaud

 

117. remblais, ourlets de terre, frontière de contrebandes, Rimbaud

 

118. le nom des murs, obstacles, terres des deux côtés, vers où

 

119. c’est où est le Dombass

 

120. summertime

 

121. Libye, qui essaie d’avoir quelques objectifs

 

122. et quel bel aujourd’hui, avec tout l’obstacle

 

123. ne pas couler avec les morts, flache

 

124.. Palmyre, 82 ans, protecteur des antiquités, torturé pendant des semaines

 

125. sur place publique, décapité

 

126. perle du désert

 

127. ne pas couler avec les morts

 

128. il y aurait du soleil

 

129. inscriptions araméennes et grecques, pillages, tueries

 

130. il y aurait des guerres saintes, des géants pétroliers

 

131. autorisés par les États-Unis à forer plus profond en Alaska

 

132. nous sommes déterminés

 

133. Calais, 120 filières de passeurs seraient démantelées

 

134. Turquie, loi martiale

 

135. attentats Égypte, Turquie, Irak, Syrie, etc., déplacements, etc. Yémen, etc.

 

136. un ballon, non, une tête, juste un homme

 

137. nous sommes déterminés

 

138. Macédoine, où va la route

 

139. n’est pas qu’une route, la route

 

140. filières, concentrations, traversées, barbelés

 

141. à travers lesquels

 

142. bel été, nombre de touristes français en Grèce

 

143. Palmyre, temple de Baalshamin saccagé, musée devenu tribunal, prison

 

144. tabula rasa, fantasmes, manque d’air

145. Palmyre, la Croisette, Mélenchon, 3 vidéos à ne pas manquer

 

146. il y aura plus de femmes, moins de poésie sur France Culture

 

147. qui est partout la poésie, c’est ça c’est ça, qui est nulle part

 

148. à la guerre comme à la peur

 

149. Auch, incendie d’une mosquée, étendue des dégâts

 

150. des dieux païens intercesseurs des hommes

 

151. un pied dehors

 

152. Bulgarie 5m/ haut-1,5 m/ large/ 130 kms/ frontière, n’empêche

 

153. financé par l’Union Européenne

 

154. un pied dehors

 

155. Allemagne, Hongrie, gaz lacrymogènes contre un centre de migrants

 

156. Macédoine, assemblage hétéroclite, manœuvres, langues

 

157. mot d’emprunt que la route à la langue turque, en macédonien

 

158. et un certain nombre d’emprunts remplacés, puis à nouveau en usage

 

159. quoique pas de la manière que disent les hommes

 

160. frontière, clôture, voie ferrée, est-ce qu’on peut expliquer

 

161. que 2 femmes en fauteuil roulant

 

162. une grande foi dans la vie, tu parles

 

163. sommet des questions migratoires à Vienne, 71 morts dans un camion

 

164. plus compliqué de partir de

 

165. n’obtiendront jamais l’asile en Allemagne, axphyxiés

 

166. ils ont fui

 

167. ils ont fui l’Ukraine, la Tchétchénie, le Congo, la folie des hommes

 

168. état de décomposition

 

169. ils ont 11, 5, 9 ans, attendent copie de leur acte de naissance

 

170. les poings dans les poches, la rentrée des classes, la tête ailleurs

 

171. migrants, réfugiés, exilés, débat sémantique, pas que, clandestins

 

172. summertime

 

173. pour homosexualité, rebellion, sorcellerie, par Daesh tués

174. Palmyre, figures anthropomorphes du temple de Bêl dynamité

 

175. état de décomposition, amputé, de

 

176. et le jeu des peurs, ambitions électorales, etc.

 

177. Irak, tout vestige de petite taille vendable sur marchés clandestins

 

178. et le jeu du marché, facteurs explicatifs, etc., etc.

 

179. intérêts, primes, endettement, etc.

 

180. dégradations des terres, promotions, manger français

 

181. contamination de l’eau

 

182. spectacle de la mise à mort

 

183. quoique pas de la manière que disent les hommes écrit Patti Smith

 

184. poussières

 

185. summertime

 

186. Palmyre, carrefour caravanier, de l’Inde à l’Euphrate

 

187. et Hatra, c’est où Hatra

 

188. et si

 

189. on n’arrête pas de dire des choses

 

190. et si, fidèle à l’honneur d’être, nous écoutions Lobo Antunes, vivants

 

191. jusqu’au bout

 

192. coupés, etc.

 

192. zones de l’entre-deux

 

193. Marjane Satrapi à la direction de France Culture

 

194. je dis ça, je dis rien

 

 

et par ailleurs

4 juin 2015

[Texte] Claude Favre, Thermos fêlé

C’est avec plaisir que nous retrouvons Claude Favre sur Libr-critique, avec un texte que l’on ne qualifiera pas de "journal poétique", vu la distance que l’auteure entretient à ce que l’on appelle ordinairement "poésie". Il s’agit plutôt d’un journal de misère en mal langue, que nous vous laissons méditer dans sa typographie particulière, par delà le blanc et le mal. /FT/

 

 

À ceux qui, sans nom, sans toit, sans paix, sans soins, sous les coups de la douleur, du froid, de la faim, du mépris, de la haine, du feu, la lâcheté des pierres, des bombes, du silence et des cris, regardent le monde, entendent les cris du monde et la peur, la peur et l’intolérance, recueillent la violence sans nom se recroquevillent, et meurent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Est-ce qu’un homme

peut jamais cesser de l’être ?

Federico García Lorca

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lundi 29 décembre, ici, 3° ce soir, dehors

on parle de la température ressentie c’est

autre chose que dormir sous une tente au Liban

 

 

 

pour les réfugiés syriens, et tout le malheur autour

et jusqu’où en Grèce la politique d’austérité

savoir sur le sens précis des mots le plus près

serait un beau projet du jour déjà et, merci

Amandine m’envoie une photo de Todd Hido

caravane en guingois qui fait pencher le sol

l’horizon engorgé il y aurait plus loin

à ne pas bien comprendre, tenter, plus loin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mardi 30 décembre, nuit, plus âpre, dedans

qui m’intéresse le plus le long terme

il faut tenir, pense aux amis, aux hommes

qui a sens, texture, surprises parfois, toujours

 

 

 

chacun en particulier

au court terme ne va pas bien

observe cela tout autour le monde obscurci

dans le contexte, ensemble

quand de nouveaux séparatismes exploitent

les peurs, les envies, les identifications

caravane est un lieu, précieux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi 31 décembre 2014, je lis

"Moujik moujik" de Sophie G. Lucas, ça

j’use mes bras à que/ ça s’envole pas de/

bout/ de, et à plusieurs tenir à ne pas

ni rien oublier des histoires de

ceux qui meurent et pas que le froid jusqu’

aux fosses communes pour les indigents se

serrer dans les bras les cœurs, hiver m’attaque/

je me ivre lire, c’est ça avec elle, aller plus loin

plus loin que soi, merci pour nous les autres

Je voudrais être demain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 1er janvier 2015, s’arc-bouter

contre butées, si, préfère l’impair, mais

able est un suffixe de qualité dans ce pays

pleureur crispé sur ce qui serait in

dubitable une et seule identité n’est pas

l’autre, quoi qu’il lui, n’est-ce pas Don Quichotte

le plus à l’ouest n’est pas celui qu’on croit

qui croit n’a pas le verbe nouveau mais l’intérêt

sélectif quand caravane a beaucoup d’ex

ploits et pas que les renards font les poubelles

en mer, meurent des étrangers, sans nom

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi 2 janvier, un peu je me rappelle

rien d’un exercice d’écriture ni d’un seul

marronnier, d’autres rêves, pas la première fois

Beckett aidant, revenir et repartir rappelé

et repoussé, ménages ce matin, suite de fêtes

obligatoires s’achève terrible qui me rejette en bloc on

est en famille comme on est entre soi comme on s’en fout

des autres comme on est dans, préposition indiquant

la situation d’une personne par rapport à ce qui la contient

et je vais m’enrager laver crasse saloperies jusqu’au

vomi que je reçois comme étrennes ça doit s’appeler avec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

samedi 3 janvier, lever 3h30 pour

longeant les hautes marées, long chemin, pour

chez un mareyeur la brutalité, les prix

augmentés avec l’arrivée des touristes

pas toujours la qualité, j’use mes mains

de cette période, être demain

étrange de vivre tantinet d’écart

quand il y aurait même des dindes

au Japon et des pères Noël et 6 personnes

en quelques jours mortes en France

d’hypothermie, 6 retrouvées, pour combien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dimanche 4 janvier, me voilà à penser ou

tenter, au locus amœnus, me dis-je c’est ici

pas tant de petits oiseaux, mais goulus goélands

qui font de la ville une poubelle à ciel et noises

et chacun sous la pluie l’air d’une baleine échouée

pas à bon port, ici, il n’y a pas, ni d’espoir

amarrés à la peur que la vie remue

et riches, aussi, et le ressentiment, faire payer

l’état français, pour s’être couchés, rapaces

surtout que rien ne change, profiter, mesquins autant

qu’avides, mais rien, dans la langue, qui, bouge

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lundi 5 janvier, il fait doux, je n’aurais pas et déjà

l’an dernier tenu dans le Doubs ou le Nord

hypothermie, malaise cardiaque, il suffit, de quelques

heures longues douloureuses, pour, mourir

des milliers de personnes, en France, ne trouvent pas

à se loger, où, ce n’est qu’au-dessous de moins 5°

que les préfectures ouvrent des places

supplémentaires, à Paris, 54% des demandes ne

donnent pas lieu à un hébergement, pour

avoir appelé le 115, nul ne peut comprendre

la honte, la déshumanisation, il me faut dire, dire, redire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mardi 6 janvier, jour malaisé, Qu’on patiente et

qu’on s’ennuie/ C’est trop simple.

Fi de mes peines, temps de renouer avec les poèmes

des autres je me demande comment on dit par cœur

dans les autres langues, et qu’il en a beaucoup

Vieux Rimb à jouer des presque doubles et pas sonnets

tout à fait et diérèses Rien de rien ne m’illusionne

note pour noter que je note garder le cap capitaine t’es

seul en ton navire prends l’eau rien de nouveau sous

le soleil tant mieux il pleut Que

notre sang rie en nos veines

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi 7 janvier, ce vers, aujourd’hui

terrible, d’apprendre que ceux qui prenaient le risque

de rire par le dessin des travers et des maux de

notre époque, plutôt que d’en venir aux mains

aux armes, ont été, lâchement, assassinés

leur sang de leurs veines a coulé ce sont nos larmes

pour eux que nous n’avons pas assez soutenus

eux qui n’ont pas été trop loin, qui ont, juste

été très loin tandis que nous n’allions pas assez

combattre la bêtise, la lâcheté et la haine, ils ont le nom

de ma liberté, à ne jamais encore céder

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 8 janvier, se réveiller

hier soir me suis retrouvée, allée, parmi quelques

personnes, en état de choc, gueule de bois

300, on dit, à Ploucville, 2000 pour des mêmes villes

j’ai peur ici, mes amis manouches ont peur

rien ne se fait ici sans intérêt, rien hors de son clan

sa communauté, peur, hébétée

sans mots, il faudra, je le sais, renouer, écrire

les mots travailler, pas que pleurer pour

tous ceux qui, loin de moi

tout au long de l’histoire sont morts pour moi, et pas que

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi 9 janvier, de soi aussi, se défaire après

la sidération, et ces larmes tout venant

des mots de colère, brusques qui ne savent, quoi

faire et comment, chercher ces mots, tourner autour

creuser le sens, les conversations désirer les

contradictoires, celles qui secouent mais font espérer

les amitiés sont notre espoir, quand 48h après

la condamnation par Riad de l’attaque contre Charlie Hebdo

un blogueur saoudien a reçu 50 coups de fouet pour

insulte envers l’islam dans ce royaume qui n’accepte

aucun écart, perdre le nord l’épuisement, dormir, ne pas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

samedi 10 janvier, cœur à mal, mes amis aussi

menaces contre des lieux de culte musulmans

messages antisémites sur réseaux sociaux

la haine s’exprime, fait couler le sang et ailleurs

des centaines de corps qu’on ne peut dénombrer

d’enfants qui n’ont pu s’enfuir, corps éparpillés

de personnes âgées, une attaque de Boko Haram

noyée sous le feu de l’actualité tout comme

des morts des morts des morts, un génocide au Congo

nous ne sommes, rien, si nous ne faisons, ensemble

combat contre, à aimer les contradictions mais contre

ceux qui arment, d’une bombe, une toute petite fille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dimanche 11 janvier, éloignée je suis des vôtres

conjurer le chagrin conjurer le chagrin

marcher, marcher avec des mots de travers avancer

avec sa petite mal langue à soi qui aux autres, doit

marcher, à Paris, cette puissance du non

ce n’est pas vivre que perdre sa part d’humanité

mort aux arabes écrit en breton, mort aux juifs

dans tant de bouches ici et encore

qu’est-ce qu’un slogan, ce mot gaëlique

qui signifie cri de guerre

et qu’en penserait Abdelwahab Meddeb

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lundi 12 janvier, l’idée que les gens ont

de la poésie

heurte ma sensibilité, je retiens les chiens

l’extrême mitraille, mes tigres

et je lis Marie-José Mondzain sur la question

de la représentation de la figure

figure est une image, l’iconoclasme

est une façon de ne pas s’en laisser conter

et dans certaines traditions, suivant l’époque

représenter Mahomet qui n’est que le portrait

est possible, et la vie, ensemble, à vivre

 

18 janvier 2015

[News] News du dimanche

Avant nos Libr-événements (Claude Favre et Maël Guesdon) et nos Libr-livres reçus (Kiko Herrero et Jean Rolin), notre Libr-débat, qui fait suite à la publication hier midi d’un texte de Pacôme Thiellement.

 

Libr-débat

Suite à la publication hier midi du texte signé Pacôme Thiellement, "Je suis Charlie : nous sommes tous des hypocrites !", nous tenons à remercier tous ceux qui, sur les réseaux sociaux, ont lancé et animé le débat de façon libre & critique. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que, depuis son lancement, dans ses créations, ses chroniques et ses News, le polyphonique Libr-critique a pris ou donné la parole sur de nombreux sujets brûlants. Ainsi avons-nous déjà mis en ligne trois posts différents sur les récents événements.

Oui, le texte de Pacôme Thiellement, parce que polémique, pose problème. Du moins, dans une société régie par la bien-pensance et la positivité. Le problème, dans notre monde politiquement correct, c’est que l’on finit par ne plus rechercher que des "messages" entendus au premier degré… Exit la polysémie, le second degré, le satirique, le philosophique, l’esthétique… La morale, toujours la morale, rien que la doxa moralisatrice.

Ainsi, ce texte ferait le jeu de l’extrême-droite, participerait au french bashing… serait stupidement moralisateur et dangereux au sens où il tomberait dans un essentialisme manichéen, un réductionnisme identitariste… Mal écrit, mal pensé.

L’excès polémique ressortirait-il à l’extrémisme ? L’affect serait-il infect ? Le "Nous" est ici une façon de nous amener à réfléchir sur notre mauvaise conscience, notre mauvaise foi : proclamer "Je suis Charlie !", n’est-ce pas aussi – en plus d’une cruciale mobilisation pour la défense de nos libertés, d’un formidable élan de solidarité/fraternité, etc. – une façon de se donner bonne conscience, la majorité d’entre nous ayant baissé la garde ou ayant renoncé à revendiquer l’esprit critique, la libre pensée, la rationalité contre la religiosité galopante ? L’idéologie marchande, l’ultra-libéralisme favorisent-ils l’esprit de 89 ? L’individualisme de masse est-il compatible avec l’esprit frondeur et les idéaux de 89 ou avec les particularismes des anti-Lumières ?

Derrière la façade idéaliste, ne sommes-nous pas en train de tomber dans le Tout-secturitaire (Au secours, la Sécurité est quand même préférable à la Liberté !), dans un manichéisme inadmissible (l’innocent Occident victime du terrorisme islamiste/oriental) ?

Voici quelques questions que nous pose ce texte qu’on se doit d’appréhender dans sa spécificité littéraire.

Fabrice Thumerel

Comme souvent chez Pacôme, il ne s’agit pas de répondre par un degré analytique ou de rationalité classique, mais par la nécessité abyssale (mystique, métaphysique ,…) de se confronter et de faire sentir l’écart, la sismographie irrationnelle de certains mouvements de pensée et de l’âme, de type altération syncrétique, ou d’illumination syncrétique fort peu basée sur des éléments étayés, objectivés ; j’y entrevois ainsi davantage le résultat d’une réaction que la tentative d’y cerner des causalités, des apparentements, des filiations et des jonctions peu orthodoxes. Il n’y a pas en tant que tel de systématique, ou de systémisme. Il y a, par contre, une intrication violente de s’ex-purger de ce qui nous a conduits à tel aveuglement, ou glisser dans tel mécanisme de renoncement, avec l’insistance de biais, dépliant tout un champ focalisé de pensée aveugle. Certains ont cru y déceler de la folie, en oubliant ou minorant au passage que toute pensée émise dans sa radicalité ressort d’un trouble du comportement. Alors, oui, ce qui n’était qu’une tentative d’épuiser les formes de ce mal aveugle, partagé, endossé, se décline en des formes bien contradictoires.

J’ai souvent retrouvé ces caractéristiques dans la matière des écrits divers de Pacôme. Il n’est guère étonnant de voir figurer ou pressentir quelques traits non pas tant d’essentialisme que de réductionnisme, de détails qui renversent la perspective, mais qui n’ont en fait que peu à voir avec la binarité que l’on semble lui conférer. Il est à lire dans ce Geste d’arrachement, de tentative d’irruption, ou d’extraction de cette gangue, qui ne porte pas tant sur l’indélicatesse ou la régularité de la rédaction de Charlie, de la ligne tenue durant des années, mais par une compression radicale du monde de la postmodernité qui creuse et rédime ce qu’elle englobe et annule dans des formes indifférenciées d’unités vides, proliférantes et désincarnées, le social ne se faisant plus là tellement où il devrait être opéré, dé-territorialisé, noué, renvoyant par effet de miroir déstructurant les effets d’inégalités dans les discours et les actions portées, recouvrant les plans d’ une inégalité fondamentale, sournoise et d’autant plus flagrante. C’est cela dans ce geste qui peut prêter à confusion, et c’est là aussi, me semble-t-il, cette force confusionnelle, par la mise en tension d’une langue qui est toute et indivisible, sauf rationnelle et dialogique, qui n’escamote pas les pans usuels de la dialectique, mais qui a ce travers et cette vitalité du poème de combat dans la désertion et critique de certaines valeurs, et qui pourtant parvient à faire voir, sentir, cette singularité. Maladroitement. Dans l’adresse sans adresse, ou dans l’Adresse d’un trop d’adresse, en son tropisme inclusif, confuse de ce Nous qui sommes. Un Nous : sommation qui génère en toute logique de la dissension. Ce qui semble paradoxal, que ce texte-réaction ne refuse pas le conflit, et le porte même à une certaine incandescence qui dérange, qui désarme, par cette inclusion diffractée du Nous. Il ne vise pas un schéma explicatif commun, par une série de comparatismes historiques et géopolitiques construits a posteriori, son audace et terrible ouverture semble ailleurs, visant à faire sentir une sorte de mauvaise conscience en acte, non pas relevant de je ne sais quelle domination symbolique plus ou moins masquée, qu’il y a toujours ce risque d’hybridation des petits essentialismes dans ces recours incessants à la perte de repère, entre masse et individus, d’intuition ou de vibration qui justement ne se plie pas aux purs outils rhétoriques. Pâcome se situe dans ces frontières-là. Dans ces passages-là. Dans ces transitions-là, que le rapport au capitalisme intégralisé dans ces frictions d’images ne permet plus de moduler, ni de médier. Et chacun sait si bien sa connaissance fine des mondes de l’islam en la finesse de ses traditions pour le réduire à jamais ce qu’il n’est pas.

S’il y a un versant de néo messianisme ou de fond archaïque sacrificiel dans cette parole, ce pourrait être celui de la réforme de soi à mener, un rite à tenter, à vivre, entre rire et possession, pour reprendre des catégories ou des pratiques si peu rationnelles, que parvient à matérialiser le calibrage de cette adresse, dans sa radicalité touchante, sorte de cri de douleur expédié au vaste monde. Car il faudra la porter au cœur, cette impérieuse dissension, cette contradiction auto-génératrice. Un Nous désormais nus, qui englobe dans ce questionnement éthique de la responsabilité. Un Nous qui ne métaphorise pas. Un Nous qui n’élide pas. Mais un Nous que nous pourrions considérer comme incubateur. Comme intégrateur à ne pas désolidariser devant tant d’effroi. Qui n’anthropologise pas. Un Nous qui reste dans les remous du confusionnel. Car de ce confusionnel, sortira peut être les fondations d’une mise à distance de cet horizon jugé comme indépassable par les tenants de qui retiennent encore ce Nous … Que ce Nous qui figure cette part inclusive de l’autre de nous-mêmes rendant encore plus critique cette projection folle et incomplète d’une herméneutique du sens, alliée d’une conscience critique des ravages du néo-capitalisme, représentant cette réaction totalement inversée de ce Nous sommes victimes, face aux mécanismes d’assujettissement et de paupérisation, et de variabilité de positionnement dans des discours.

Ce que tendait à être signifié, c’est que ce corps social, clivé, divisé, particularisé, laminé, pris dans les effets de structures de masses de la bombe à retardement, est parlé avant d’agir, mais qu’il a déjà été blessé, lésionné, inscrit dans les chaînes par cette part antécédente d’aveuglement dans l’énonciation même de ce Nous qui sommes. Dans la sommation. Alors, que serait-on tenté de retenir de ce Nous ? ! A quel démon tentateur devrions-nous rendre compte ? Rien de tout ceci. Mais à des formes de reconnaissance de lutte pour l’égalité qui s’exercent selon des plans asymétriques et asynchrones. Qu’il y aurait bien des connexions à faire dans la conversion des détails, à analyser, mettre en rapport ; mais force est de reconnaître que là n’était pas le dessein.

Sébastien Ecorce

 

Libr-événements

â–º Jeudi 22 janvier à 19H30, rencontre – Lecture avec Maël Guesdon pour la sortie de Voire aux éditions Corti.

http://www.jose-corti.fr/titresfrancais/voire-mael-guesdon.html

11 rue de Médicis | 75006 Paris

â–º Vendredi 23 janvier à 19h30, Rencontre avec Claude Favre : (lecture et) Tentative de conversation – Sismographie du "bruit du temps" (Mandelstam), par rapts et concrétions, d’argots divagations et blagues à la gomme, carambolages étymologiques, structures accidentées, en basses fréquences, pour capter les micro-séismes, mettre au jour les effets du désordre que charrie l’ordre.

Librairie TEXTURE
94, Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris
01 42 01 25 12

Libr-livres reçus (Périne Pichon)

â–º Kiko Herrero, ¡ Sauve qui peut Madrid !,  P.O.L, octobre 2014, 288 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2140-8.

« Sauve-qui-peut », c’est généralement le signal de la fuite. Cri au secours ou cri du « chacun pour soi » qui succède à une situation désespérée.

Madrid sous Franco, voilà le cadre de l’enfance du narrateur. L’enfance d’abord, qui regarde les obscurités et les étrangetés du monde des adultes, encore incompréhensibles, parfois fantastiques : baleine transportée au milieu de Madrid, enfants-monstres mis en bocal et la surnaturelle Catherine Barthélémy… Puis Madrid après Franco. Explosion de l’Espagne qui subit une révolution politique et culturelle. Sauf qu’avoir la liberté d’exprimer ses opinions et ses désirs ne donne pas les clefs pour les comprendre, surtout dans une société longtemps figée dans un carcan répressif au nom de la soi-disant moralité.

Le narrateur raconte cette Espagne qui change à travers Madrid et la vie de sa famille, le tout par séquences de chapitres brefs, comme des flashs. On est face à une avalanche de souvenirs, commentés un à un : la tante Gigi, chroniqueuse de la famille, ou la Abuela Pepa et ses éternelles robes de chambre. Les scènes sont croquées souvent avec humour, parfois avec désarroi, car comme toute explosion, celle de l’après Franco fait des victimes. Après l’électrochoc de la liberté, le choc et la crise. Fuir Madrid est une solution. Raconter l’Espagne et ses crises, une autre, voire un moyen de renverser le « sauve-qui-peut » en sauvetage de Madrid.

 

Blondes, brunes, vieilles ou jeunes, elles sont sur leur trente et un. Un trente et un bien étrange : chacune porte una bata, une robe de chambre, flambant neuve ! Tous les ans à Noël, elles s’achètent un nouveau modèle. Le jour de l’épiphanie, elles l’étrennent et vont d’appartement en appartement buvant champagne catalan, muscat, ou café.

 

â–º Jean Rolin, Les Événements, P.O.L., janvier 2015, 208 pages, 15 €,  ISBN :  978-2-8180-2175-0.

Si avec des « si » on met Paris en bouteille, pourquoi ne pas imaginer Paris sens dessus dessous suite à une guerre civile ? D’obscurs groupuscules politico-religieux, des ONG dépassées dont les membres cherchent le profit et la survie, des paysages revisités sous l’optique d’un conflit interne.

Le narrateur, familier du paysage, ne perd pas son temps à décrire le pourquoi du comment des villes désertées et des affrontements entre les milices. Les situations qu’il décrit n’en paraissent que plus tragico-absurdes, comme son voyage en pays désolé pour livrer un mystérieux traitement médical au chef d’un parti politique. Notons que le narrateur semble exempt de tout parti-pris idéologique, il observe les événements avec une ironie qui perce parfois malgré lui et se laisse porter par le courant. Ce courant, dont le mouvement est souvent influencé par les intentions d’autrui, lui fait traverser la France.

Au-dessus du narrateur, il y a le Narrateur. Ses interventions occupent un chapitre ici et là entre les pérégrinations du personnage. La distance ironique s’en trouve augmentée au point d’inclure les faits, gestes et pensées du narrateur 1, à première vue bien connu de Narrateur 2. Toutefois, le ton de ces deux voix reste sensiblement le même, provoquant une différence de cadrage plutôt que de point de vue.

Finalement, Les événements a quelque chose d’un road movie, ou plutôt d’un road book. Du début à la fin, le narrateur 1 parcourt les routes, et observe avec attention les paysages qui les bordent. Un aperçu de l’intérieur d’une France en guerre.

 

Tandis que, lorsque nous retrouvons le narrateur, au volant de sa Toyota, stationnant brièvement sur ce parking, afin de vérifier que les tirs de chevrotine qu’il croit avoir essuyés, plus tôt dans la matinée, n’ont pas fait de trous dans sa voiture, le même paysage de plaine céréalière, au sortir de l’hiver, présente une coloration plus terne, plus terreuse, outre que sa profondeur est limitée par une brume peu dense mais qui tarde à se lever.

5 octobre 2014

[News] News du dimanche

Plusieurs RV majeurs vous attendent cette semaine (Libr-événements) : MIDI MINUIT POÉSIE#14 à Nantes ; 24e salon de la revue à Paris ; rencontre avec Alain Badiou à Marseille. Mais tout d’abord : pleins feux sur Christian Prigent !

 

 Pleins feux sur Christian Prigent

En plus de l’actualité de l’écrivain, signalons que le blog Cantos Propaganda met à votre disposition les deux premiers numéros de TXT entièrement reproduits.

— Christian Prigent à Berlin. Le samedi 27 Novembre 2014, 20h. A propos de la traduction en allemand de L’Âme (POL, 2000), lecture et discussion. A «lettretage», Mehringdamm 61, D-10965-BERLIN. Contact : Katharina Deloglu, 0151-59 17 26 50. Voir http://comment.lettretage.de/category/christian-prigent

— Christian Prigent à Nantes. Le mardi 16 Décembre, 20 h 30. Grand-mère Quéquette, Demain je meurs, Les Enfances Chino. Lecture-rencontre organisée par le CAP (Culture, Art, Psychanalyse). Salle Vasse, 18 rue Colbert, 44000-Nantes. Contact : CAP Nantes, 06 10 28 64 88.

 

Libr-événements

â–º Mercredi 8 octobre 2014, Marseille, au Toursky à 19h. Théâtre/poésie/philosophie. Alain Badiou et Quentin Meillassoux. La première des six rencontres avec le philosophe Alain Badiou du 8 au 12 octobre 2014 dans plusieurs lieux de Marseille. Le programme complet ici : http://www.altravoce-marseille.com/#!a-venir/c9vr

 

â–º MIDI MINUIT POÉSIE#14, Quartie Decré à Nantes (plus d’infos : Maison de la poésie à Nantes).

Jeudi 9 octobre
15h30 | café-librairie les Bien-aimés.
Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard.
(Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés)
De 16h30 à 19h30 | Cité des Voyageurs.
Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit)
19h30 | Cité des Voyageurs.
Projection du film Berliner Trio pour stations et traversées d’Isabelle Vorle, sur une lecture performée en live de Patrick Beurard-Valdoye et une musique de Jean-Jacques Benaily, suivie d’un entretien avec les invités, animé par Guénaël Boutouillet, et de la projection du film Tous se terrent, sur un texte de Patrick Dubost.
(Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)

Vendredi 10 octobre
De 11h30 à 14h30 | Cité des Voyageurs.
Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit)
De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix
"Les cabines phoniques", installation-atelier pour les enfants. (Gratuit)
18h30 | café-librairie les Bien-aimés.
Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard.
(Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés)
21h00 | galerie de l’école des Beaux-Arts.
Approches de la poésie actuelle : trois éditeurs présentent leurs travaux, et un auteur de leur catalogue pour une lecture. Avec les éditions Héros-Limite et Christophe Rey, les éditions La Barque et Ossip Mandelstam, les éditions Plaine Page et Ritta Baddoura. Animé par Alain Girard-Daudon.
(Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)

Samedi 11 octobre | de midi à minuit | gratuit

11h00 | Les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard.
(Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés)
12h00 | Place Sainte-Croix. Inauguration.
12h30 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Claude Favre et François Corneloup
14h00 | Le Cercle rouge. Performance d’Anne-Laure Pigache.
14h45 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Marie Borel.
15h30 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Lecture-projection de François Matton.
16h15 | Place Sainte-Croix. Performance sonore de Charles Robinson.
17h00 | Le Cercle rouge. Performance de Mathias Richard.
17h45 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Projection commentée de Alphabet, de et avec Philippe Jaffeux.
18h30 | Passage Sainte-Croix. Performance poétique de Patrick Beurard Valdoye.
19h15 | Place Sainte-Croix. Performance musicale d’Anne Waldman et Will Guthrie.
20h00 | Les Bien-aimés. Entretien avec Jacques Sicard.
21h00 | Cité des Voyageurs. Lecture bilingue de Yu Jian (salle d’exposition).
21h45 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Samuel Rochery et Cyril Secq.
22h30 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Fabienne Raphoz.
23h15 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Stéphane Batsal : projection de vidéos et lecture par Fabienne Rocher et Véronique Rengeard (comédiennes).
00h00 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Bœuf poétique et musical, rencontres impromptues
Et aussi
De midi à minuit | Émission en direct sur JetFM 91.2
De 11h à 22h | Les Bien-aimés. Présentation et vente de livres des éditions La Barque.
De 12h à 22h | Cité des Voyageurs. Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée.
De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix. Présence des éditions Plaine Page : livres et "Cabines phoniques", installation-atelier pour les enfants.
De 14h à 18h | La Maison de la Poésie ouvre les portes de sa bibliothèque.

Dimanche 12 octobre
15h00 | au Cinématographe
Projection du film Gare de Jade, de Yu Jian, et entretien avec l’auteur, Li Jinjia (traducteur) et Claude Mouchard, animé par Alain Nicolas.
(Entrée : 5€ / Abonnés, étudiants, enfants, demandeurs d’emploi, Carts, Carte blanche : 3€)

Du 3 au 12 octobre : Création textes et dessins de François Matton dans l’espace public et aux Galeries Lafayette.

 

â–º Du 10 au 12 octobre 2014, 24e salon de la revue, Espace d’animation des Blancs Manteaux (48, rue Vieille-du-Temple 75004 Paris) les 10, 11, 12 octobre 2014 : le vendredi 10 de 20h00 à 22h00 ; samedi 11 de 10h00 à 20h00 ; et dimanche de 10h00 à 19h30.

Pour vous en donner la couleur : Éditorial.

Retrouvez : – les revues présentes – ou la liste par éditeurs exposants. LC vous recommande les stands d’Al dante, les revues Attaques Cassandre/Horschamp Chimères Espace(s) L’Étrangère Faire part La Femelle du Requin Grumeaux, Gruppen, Il particolare K.O.S.H.K.O.N.O.N.G Nu(e)

Et voici le programme complet des 27 rendez-vous qui rythmeront le Salon : ANIMATIONS.

Quelques RV :

Le vendredi 10 octobre à 20H, salle J. Risset : Chevillard est de la revue.

Le samedi 11 octobre, à 17h30, lectures à l’occasion de la parution du n° 4 de la revue Grumeaux (avec Typhaine Garnier, Jacques Demarcq et Luc Benazet).

Dimanche 12 octobre de 15h30 à 16h30, salle Jacqueline Risset.

« poésie, philosophie – réel » : Une réflexion proposée par la revue il particolare. Le nouage poésie/philosophie peut être de circonstance, construit artificiellement pour les besoins d’un débat. Les deux se nouent de façon lâche voire molle. Ce nouage-là ne nous intéresse pas. Choisissons, en revanche, un et « dur », comme disent les épistémologues, entre ces deux termes : poésie-philosophie. Ce nouage dur, un troisième terme le fonde : réel. Donnons-lui sa définition lacanienne : il est « l’exclu du sens » « le réel est, il faut bien le dire, sans loi. Le vrai réel implique labsence de loi ».

Posons alors cette question : que nous apporte cette confrontation/nouage/articulation entre poésie et philosophie pour traiter ce vrai réel nouveau ? À la logique universelle du « pour tous » s’opposent les usages et traitements pragmatiques du « cas par cas ».

Avec Éric Clémens et Jean-Patrice Courtois. Débat animé par Hervé Castanet et Françoise Santon.

 

18 août 2014

[Texte] Claude Favre, Dernières pages de Cheval peint

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 17:24

Claude Favre, à qui nous avons rendu hommage dans un récent dossier, recourt cette fois à une sorte de simultanéisme pour rendre compte de toute la misère de notre monde. [© Daniel Joux, La Misère du monde]

 

tenant lieu de cheval réel, les mots qu’on ne veut entendre

 

Irak, 1500 manuscrits d’une très vieille civilisation, brûlés

 

de longue sinistre mémoire, auto-dafés

 

les livres, puis les hommes

 

Yézidis, et les Shabaks aussi, kurdophones

 

[j’écris Yézidis, comme Touaregs, en pluriel français, parce que je ne parle ni le kurde ni le tamasheq, malheureusement]

 

des hommes, de haines attaqués, sans possibilités d’avenirs, privés, sans, ni

 

6 août, Rroms expulsés, camps fermés       [camps, de quelle mémoire]      repoussés, méprisés, conspués ici maintenant en bretagne ( . ça . gêne les voisins)

 

7 août, silence sur Gaza, la trêve n’est pas la paix     .   4/6 milliards de dégâts directs, infrastructures à terre, 1900 morts dont une majorité de civils, odeurs des corps en décomposition, combien de blessés, têtes folles .

 

Irak, 1737 morts en juillet, dont 1186 civils, pour l’instant

 

Ukraine, nombre de morts sous le sceau du secret, corps atrocement mutilés      . videos sur internet .

 

Ukraine, 1200 morts, pour l’instant

 

ne peux que, conter/compter, dire qu’il y a eu un mort

 

l’EI s’empare du barrage de Mossoul

 

l’EI décide de massacrer les Yézidis, seraient polythéistes, abattre/bétail

 

fureurs, enlèvements, tortures, viols de masse

 

exode de 200 000 personnes dans le nord irakien, quelques voitures, dans la colonne de Peshmergas battant en retraite, à pied, à pied sous 45°

 

des centaines réfugiés à Erbil, quelques uns, à plusieurs familles/chambre dans les hôtels, la majorité dans les églises, dedans, dehors, sales, réclamant des passeports, des avions, Ciel feuille d’annonce

 

c’est où Erbil

 

tandis qu’on monte des centaines de tentes

 

40 000 Yezidis, enfants, vieillards sous 50°, encerclés dans le Sinjar, ne peuvent recevoir aucune aide humanitaire

 

40 enfants morts déshydratés, et leurs mères, une naissance

 

sans eau, sans nourriture, sans toit, sans médicaments, sans soin

 

sans lien avec le monde, batteries de leur téléphones épuisées, quel silence

 

plus démunis que tout, sales

[Yézidis, kurdophones, de religion pré-islamique, d’avant, du qui remet l’origine en question, toujours, même pour soi]

 

Yémen, 8 août, 15 soldats exécutés par un commando d’Al-Qaida, les attaques se sont multipliées ces derniers jours au Hadramout, c’est où

 

8 août, Gaza, 70 roquettes tirées par le Hamas, rompant la trêve

 

pressions, menaces

 

hôpitaux sans électricité, pris au piège

 

et aussi réactions légitimes, qui font peur

 

à la paix mondiale, déferlantes

 

lever du blocus (Israël/Égypte)       . d’exigence, imposer .

 

avant que

 

contre/Hamas/Fatah/détruire Israël/Palestine

 

et

 

Donetsk, 20 000 soldats russes massés à la frontière, que sera demain

 

des centaines de milliers de civils refusent de quitter Donetsk, pris au piège

 

9 août, du ciel, lâcher d’eau et de nourriture pour les Yézidis, qu’ils vivent

 

mais où vont les larmes les torrents de larmes

 

où sont les hommes, âme qui vive

 

il faut tisser de nos mains une chemise blanche

 

un réfugié sunnite dit ne pas comprendre ce que les djihadistes, sunnites, veulent/ furie viols, égorgements décapitations, crucifixions de chrétiens

 

je pense au divers, je pense à Ségalen, comment ne pas aimer, ça pulse, les autres façons de vivre, autres langues autres habitudes, qui ouvrent des mondes, nous fait respirer

 

pour l’EI : chrétiens/croisés, Yézidis/prémusulmans donc adorateurs de Satan, sunnites résistant/traîtres : tous à exterminer/bétail

 

chrétiens, quelques protestants, catholiques orthodoxes [chaldéens, de vieille culture, de langue araméenne] en majorité (ne seraient que 350 000, 2 fois moins qu’il y a 10 ans)

 

(persécutés depuis 30ans/silence)

 

Kurdes irakiens, et leurs peshmergas armés, offrent refuge aux minorités, depuis 10 ans

 

quel mélange, cela serait beau

 

vœu que les peshmergas puissent

 

et de ton lit blessé, Darius

cheval peint, serait-ce un vœu

 

pas très bien, je dis

 

août ici, tout le monde en vacances, et tout recommence

 

enterrer les cadavres, retrouver les morceaux, il dit

 

nous nous réveillons à ne pas entendre, dos rond des années que ça dure (précautions, angélisme, hésitations, rétractations, etc etc

 

entendre les intellectuels irakiens nous supplier d’intervenir/que cessent les tortures, le régime de mort de Saddam Hussein (qu’arme et finance la France)

 

entendre les voix des Juifs chassés d’Iran, d’Irak, etc etc

 

entendre les exactions, persécutions, crimes du gouvernement israélien contre les Palestiniens

 

entendre les voix des populations chrétiennes en Syrie, Irak, etc etc (ce qui dérange)

 

leurs nuits peurs bleues

 

on a des mots, puissance de feu, tirs d’obus, explosions, massacres, représailles

 

des approximations de mots

 

nous nous réveillons, très tard, brusquement

 

après que

 

(EI proclamé en octobre 2006, pour projet d’un Califat à l’ensemble du monde musulman, esprit de conquête, esprit de mort, vieilles histoires)

 

calife plus fort que tous les califes, supplanter Ousama Ben Laden, l’orgueil la vanité, aucun souci de, le goût de la mort : l’autre le tuer/bétail

 

islam qui mot ne veut plus rien dire : couvrir les pis des vaches qui seraient indécents

 

ce qu’ils font des corps des morts

 

machine de guerre

 

tenir, nous marchions comme des enfants

 

un jour nouveau

 

9 août, Cambodge, condamnation des deux principaux responsables (Pol Pot mort dans son lit) de l’Angkar, l’Organisation khmère rouge, condamnés à la prison à vie, qu’est-ce/2 millions de personnes exterminées entre 1974-79 (avec l’impunité de l’Occident)

 

nous fermons les yeux pour ne pas voir le monstre dans l’homme, nous l’homme, l’homme serait bon, ainsi le monde ira comme il ne va pas

 

on compte, décompte tandis que שלום est de même étymologie que سلام

 

qu’est-ce que

 

frappe aux fenêtres, frappe aux fenêtres, tant que, l’alerte météorologique, se poursuit, ce poème ne s’achève pas

 

après que, comment souffle le vent aujourd’hui en Syrie

 

à Alep, où les enfants grandissent trop vite ou tombent

 

à Gaza, où les enfants grandissent trop vite, tombent

 

à Bagdad, Qaraqosh, où les enfants grandissent trop vite, tombent

 

etc etc

 

aujourd’hui j’apprends belle nouvelle belle découverte archéologique d’une inscription/5e siècle de notre ère, peut-être la plus ancienne trace de l’alphabet arabe, dans l’extrême s.o de l’Arabie Séoudite

 

le texte est écrit dans une graphie intermédiaire entre le nabatéen (même groupe linguistique que l’hébreu) et l’arabe (groupe linguistique apparenté) premier stade de l’écriture arabe dit "nabatéo-arabe", c’est dire les échanges, les partages, les passages, les histoires, métamorphoses, etc etc

 

 

 

 

8 juin 2014

[News] News du dimanche]

Dans les NEWS de ce soir, spécial Christian PRIGENT et un RV exceptionnel avec Claude FAVRE. Enfin, LC vous guide dans l’espace gigogne de ce qui, hélas, s’appelle toujours "Marché de la poésie"…

 

Autour de Christian Prigent

â–º AGENDA estival de Christian PRIGENT

15 juin. Marché de la poésie, Place Saint-Sulpice, Paris. Christian Prigent sera de 14 h 30 à 16 h 30 sur le stand des éditions FICELLES (STAND 503).

17 juin | Rencontre, débat
Christian Prigent. «Une soirée d’amour martial» à Paris 14e

Christian Prigent. «Une soirée d’amour martial» (DCL épigrammes de Martial, chez POL). Lecture/discussion à la Librairie «À Balzac à Rodin», 14 bis, rue de la Grande Chaumière, Paris 14e, M° Vavin. Le jeudi 17 juin à 18 h 30

18 juin | Lecture
Christian Prigent à Pantin

Christian Prigent à Pantin
Mercredi 18 juin 2014 à 20 heures, dans le cadre du festival « Côté court » : projection de Variation Chino, film de Sol Suffern et Rudolf Di Stefano (2014, 15 minutes) et lecture de Christian Prigent : Visions de Chino. Au Ciné 104, 104 avenue Jean Lolive, 93500 Pantin, métro : Eglise de Pantin (ligne 5).

Du lundi 30 juin au lundi 7 juillet : participation au premier colloque international de Cerisy consacré à son œuvre, "Christian Prigent : trou(v)er la langue" (dir. : B. Gorrillot, S. Santi et F. Thumerel). [Il reste quelques places pour les curieux]

Toute l’actualité de Christian Prigent, des textes et documents inédits, des articles de recherche, des chroniques sur le blog Autour de Christian Prigent : vous y trouverez le programme complet du colloque, la réédition de son premier recueil La Belle Journée – devenu quasiment introuvable -, une synthèse sur l’aventure TXT, un article de Typhaine Garnier sur "la trouvaille d’une langue"… et bientôt, l’entretien de l’auteur paru dans Les Temps Modernes sur Bataille, une Bibliographie générale complète…..

â–º L’ensemble d’essais et d’entretiens de Christian Prigent, intitulé SILO, consultable et téléchargeable sur le site de pol éditeur vient d’être enrichi de trois textes : [ http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=feuilletons&numauteur=160&numfeuilleton=13&numpage=21&numrub=12]
1— "Aux grands Anamorphoseurs" (essai)
La mode des anamorphoses (vers 1560) comme trace d’une crise dans les modes de représentation. La torsion anamorphosée comme «structure de fiction». Une difficulté de la psychanalyse : Freud et la peinture. L’écriture moderne au delà du principe d’anamorphose.
Exposé au colloque « De l’art les bords », Milan, 1978. Paru dans La Langue et ses monstres, Cadex, 1989. Revu et corrigé en avril 2014.
2— "Du Sens de l’absence de sens" (essai)
La question de l’illisibilité en littérature. Qu’est-ce qu’un texte illisible ? Ecriture et sens du « présent ». L’écriture comme expérience du sens de l’absence de sens.
Exposé au colloque « Liberté, licence, illisibilité poétique », San Diego, USA, 2008 (direction Bénédicte Gorrillot et Alain Lescart. Une version légèrement différente figure dans les actes de ce colloque (L’illisibilité en questions, Presses du Septentrion, avril 2014).
3— "Du Droit à l’obscurité" (entretien)
La littérature et la fatalité de l’obscur. Aux origines de la revue TXT. De Commencement à Demain je meurs : vers une plus grande lisibilité ? Pour qui écrire ? Fiction et pédagogie critique. La peinture comme médiation. Le rapport aux « maîtres ». Narration et voix. Pourquoi et comment des « lectures publiques ». Le style comme puissance de distinction.
Entretien avec Bénédicte Gorrillot. Colloque « Liberté, licence, illisibilité poétique », USA, 2008. Une version abrégée figure dans les actes de ce colloque (L’illisibilité en questions, Presses du Septentrion, avril 2014).

 

Spécial Libr-événement

Les rencontres avec Claude FAVRE étant rares, on ne manquera pas celle-ci, organisée par notre ami libre & critique Sébastien Écorce :

Claude Favre,

 

« VOYOUS »

 

LECTURE-PERFORMANCE

avec Dominique Pifarely (violon).

 

 

samedi 14 juin 2014 à 20h

 

Atelier Natalie Lamotte

10 – 12 rue Louis Marchandise

94400 Vitry sur Seine, Brooklyn

 

un mot j’ai commencé d’étourdissements il arrive que ça, démange un mot mon amour il arrive qu’à parler, ça donne sur la mort, n’est pas rien commencer, pas trop de culbutes, et totems je me joue certains jours à l’envers si vous saviez la langue, la langue et le corps, le corps étrange de l’intérieur qu’interpréter, ça qu’à moitié mais d’alertes je me joue je brouille, les cartes à l’orée de la langue de l’effroi je suis née et protéiforme, arrachée me raconte d’alertes c’est pas dit, c’est pas dit

 

Claude Favre, autour d’A.R.N. et inédits

(Ed. revue des ressources 2014)

© Nathalie Lamotte, série acrylique

 

32e Marché de la poésie Paris, du mercredi 11 au dimanche 15 juin 2014 (place St Sulpice)

 Notons l’hommage à Pierre Garnier jeudi 12 à 17H30 ; les stands de la revue GRUPPEN (501), des éditions de l’Attente (110-112), des éditions Le Grand Os (stand 205), Arbre à paroles et Maelström (209)…

â–º LES ÉDITIONS AL DANTE SERONT PRÉSENTS AU MARCHÉ DE LA POÉSIE, STAND 506.

Programme des événements, signatures et interventions :
– Jeudi 12 juin à partir de 17h, en présence de Julien Blaine & Stéphanie Éligert, présentation du livre "DOC(K)S MORCEAUX CHOISIS (1979-1989).
– Jeudi 12 juin à 19h, STÉPHANE NOWAK PAPANTONIOU lira des extraits de son dernier livre : GLÔÔSSE. + présentation & signature.
– Vendredi 13 juin à partir de 18h, apéro & présentation des nouveautés aldantiennes en présence des auteurs :
AGENDA ROUGE DE LA RÉSISTANCE CHILIENNE de SERGE PEY
VORONEJ – CHOIX de Ossip Mandelstam, traduit par HENRI DELUY
– Samedi 14 juin à partir de 18h, apéro & présentation du livre AVAVA-OVAVA, publié avec La Voix des rroms. En présence des auteurs PIERRE CHOPINAUD, ANINA CIUCIU, LISE FOISNEAU, VALENTIN MERLIN ET SAIMIR MILE.

Sur la scène centrale, le dimanche 15 juin à 17h : "L’Édition de l’oralité", table ronde proposée par l’association Poema, avec Sébastien Lespinasse, Laurent Cauwet, Franck Puja. Modérateur : Jean-Michel Espitallier.

Autres nouveautés :
Poésie/littérature
– "Du bitume avec une plume" de Skalpel
– "Nous avons marché" de Yannick Torlini
– "Consume rouge" de Sylvain Courtoux
– "La sphinge mange cru" de Liliane Giraudon
– "Première ligne" de Jérôme Bertin
– "Le projet Wolfli" de Jérôme Bertin
– "Edie. La danse d’Icare" de Véronique Bergen
Politique
– "Procès d’une homme exemplaire" de Éric Toussaint
– "La démocratie" de Alain Brossat
Gastronomie
– "Cuisine action" de Henri Deluy

Samedi 14 juin
11h Rimbaudmobile, organisée par Poètes dans la Ville, parcours dans différents points de la capitale avec des poètes invités accompagnés du collectif Poésie is not dead (poètes : Vincent Tholomé, Laurence Vielle et Peter Holvoet Hanssen).*
Ouverture au public à 11h30.
14h 30 ans des éditions Bernard Dumerchez avec les poètes Hervé Carn, Zéno Bianu, Thomas Compère-Morel, Anne Mulpas, Jean-Dominique Rey, Yves Jouan, Valérie Schlée, Werner Lambersy, Dominique Dou.
15h Quelle place pour la poésie dans le “marché” de la littérature ? l’exemple de la Grande Bretagne, table ronde organisé par l’Union des Poètes & Cie
Anime par Paul de Brancion, poète et président de l’Union des poètes & Cie
Avec Lachlan Mackinnon, poète et critique littéraire, Jacques Darras, poète et président de Circé, et Brigitte Gyr, poète et vice-présidente de l’Union des Poètes & Cie.
Intervention : Mathias Lair, poète et secrétaire général de l’Union des poètes & Cie
16h Poésie Bassin du Congo : rencontre avec les poètes : Lopito Feijó (Angola), Éric Joël Békalé (Gabon), Michaella Rugwizangoga (Rwanda). Modérateur : Gabriel Mwènè Okoundji
17h Lectures : Poésie chinoise avec Han Bo, Jiang Hao, Jiāng Tāo, Ming Di, Tai E et Zhang Er, lecture organisée par le Festival franco-anglais

18h30 4e Nuit du Marché

Poésie Bassin du Congo

Présentation : Marie Alfred Ngoma
Lectures avec les poètes : Alexandrine Lao (Centrafrique), Thierry Manirambona (Burundi), Jean-Claude Awono (Cameroun)
Concert Bassin du Congo
20h Odette’s Tip (Afrobeat, Groove, Trance, Psychedelic Lounge, Cameroun)
21h Royaume Zipompa Pompa (Rumba- World music, Congo RDC)
Fermeture à 22h30

* Rimbaudmobile III : L’épopée Belge
Samedi 14 juin 2014
Dans une grange à Roche, le collectif Poésie is not dead a retrouvé il y a deux ans la voiture que la famille Rimbaud utilisait pour aller travailler aux champs.
Arthur et Vitalie la subtilisaient régulièrement, sous le nez et la barbe de leur mother, pour aller aux bals des villages alentours et pour leurs virées en Belgique et aux Pays-Bas.
Cet hiver, contre toute attente, elle a quitté sa grange ardennaise pour aller se promener en Belgique sur les pas d’Arthur et de Paul.
Heureusement, nos cousins poètes belges l’ont retrouvé à Bruxelles au n°1 de la rue des Brasseurs, devant l’ancien hôtel nommé A la Ville de Courtrai où se déroula le "drame de Bruxelles".
Cette année, les poètes belges Laurence Vielle, Vincent Tholomé et Peter Holvoet-Hanssen accompagnés par le créateur sonore en direct et en différé Michel Bertier et les vidéastes Anne-Sophie Terrillon et Christophe Acker ont décidé de faire revivre l’aventure abracadabrantesque de la Rimbaudmobile sur le bitume parisien.
Site de la Rimbaudmobile : http://rimbaudmobile.blogspot.fr/

Lectures-Performances dans les espaces publics suivants :
Avec le soutien de Wallonie Bruxelles International et du Fonds Flamand des Lettres
11h00 : Parvis Eglise Saint Eustache, rue Rambuteau près de la sculpture « L’Ecoute » d’Henri de Miller, avec Laurence Vielle et Michel Bertier
14h30 : Place de Furstenberg (près du Musée Delacroix) avec Vincent Tholomé et Michel Bertier
16h30 : Place Stalingrad avec Peter Holvoet-Hanssen et Michel Bertier
Captation vidéo : Anne-Sophie Terrillon et Christophe Acker
Conception et coordination : François Massut pour le collectif Poésie is not dead et l’association Poètes dans la Ville

Dimanche 15 juin
Ouverture au public à 11h30
14h30 Prix Coups de cœur/parole enregistrée de l’Académie Charles Cros
15h45 : Poésie du Bassin du Congo, rencontre avec tous les poètes venus pour l’occasion : Alexandrine Lao (Centrafrique), Thierry Manirambona (Burundi), Jean-Claude Awono (Cameroun), Madina Alima (Congo Brazzaville), Nocky Djedanoum (Tchad), Toussaint Kafarhire (Congo Kinshasa), Lopito Feijó (Angola), Éric Joël Békalé (Gabon), Michaella Rugwizangoga (Rwanda). Modératrice : Dominique Loubao
17h L’édition de l’oralité, table ronde organisée par POEMA. Avec Laurent Cauwet (éditions Al Dante), Sébastien Lespinasse (poète) et Franck Pruja (éditions de L’Attente). Modérateur : Jean-Michel Espitallier
17h45 Performances, de clôture : Patrick Dubost, Lili Frikh, Sébastien Lespinasse
20h Clôture du 32e Marché

31 mai 2014

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils [Libr-Java 9]

Dans un champ poétique caractérisé par une lutte des classements d’autant plus âpre que l’espace est symboliquement et économiquement restreint, le succès et donc la réédition de Caisse à outils – juste après l’anthologie Pièces détachées – signifient à quel point Jean-Michel Espitallier a réussi sa gageure d’offrir à chaque curieux "des plans et des modèles pour construire son propre engin d’exploration". C’est dire à quel point il nous faut (re)lire ce trois-en-un (essai-manuel-panorama). Cette réédition n’apportant qu’une réactualisation des références – très utile au demeurant -, on commencera par la version relue de la chronique publiée en 2006 par Philippe Boisnard ; et on terminera par le dialogue critique que propose Fabrice Thumerel à son auteur. [Lire Libr-Java 8]

Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils. Un panorama de la poésie française aujourd’hui, Pocket, 2006 ; édition revue par l’auteur, Pocket, coll. "Agora", printemps 2014, 256 pages, 12 €, ISBN : 978-2-266-25041-2.

 

Un manifeste postmoderne (Philippe Boisnard)

Jean-Michel Espitallier publiant Caisse à outils aux éditions Pocket, prenait un risque certain : témoigner de la création de la poésie française contemporaine, dans une édition grand public, à savoir accessible à tous, alors que les enjeux de cette poésie semblent demander une certaine connaissance de l’histoire de la poésie du XXème siècle et des questions qui s’y sont tissées. Risque dont lui-même n’était pas dupe, tel qu’il en témoigne dans sa première partie Ouvre-boîte : « Le pari n’était pas facile étant donné la grande diversité des gestes artistiques, la complexité des questions, la multiplicité des formes et des pratiques (…) Si j’emprunte parfois la casquette de l’historien, c’est qu’il me paraît difficile de prendre la mesure des formes contemporaines sans les replacer dans la continuité et les ruptures qui les ont produites, les légitiment, en expliquent les mécanismes et les apports. »
Lire cet essai, car il s’agit davantage d’un essai que d’un panorama, nécessite alors de tenir compte de ce grand écart, de ne pas voiler cette tension sous les prétextes, soit de spécialistes, soit de chapelles, qui discréditeraient par avance son effort de clarté, voire de clarification de certaines questions.
Alors, quel est l’enjeu précis de cette caisse ? Tient-il seulement à rendre visible les compartiments de la poésie contemporaine, les différents outils mis à disposition par les pratiques et les créations ? Cela pourrait être le cas, si nous nous référions seulement à la table des matières, si nous prenions cet essai seulement comme une taxinomie des différentes expériences contemporaines.
Mais ce serait aussi se détourner certainement de ce qui le creuse, venant indiquer non plus la simple description neutre de poésies, mais témoigner de lignes qui se construisent, s’affrontent, viennent se contredire, selon un rapport au temps, à l’histoire, à la société. C’est de cela que je voudrai parler ici.
Alors que le champ poétique au niveau des essais est dominé sans nul doute possible, depuis plus de quinze ans, par les thèses de Christian Prigent, ce qu’accomplit ici Jean-Michel Espitallier, sans le dire explicitement, c’est une réévaluation critique de la modernité prigentienne, et l’ouverture à de nouveaux horizons, dont témoigne fort peu Christian Prigent.
Que cela soit dans Ce qui fait tenir, ou encore dans ses articles, comme celui publié dans Fusées n°8 sous le nom Encore un effort, Prigent n’a de cesse : 1/ de défendre la pensée d’une modernité poétique qui se structure sur la négativité des grandes irrégularités du langage, sur l’illisibilité (cf. ce qu’il écrit encore à propos de Scarron : « Écrire, c’est alors faire injure aux écrits droits (…) inoculer là-dedans épouventable peste gangrenne » (p.52), 2/ de mettre en critique les pensées post-modernes, qui ne s’affrontent plus à cette logique, 3/ ceci en tentant de rabattre certains des auteurs de ce tournant post-moderne dans le champ de la modernité (cf. Fusées °8 : « Tout cela est bien intéressant [il parle de Fiat et Hanna]. Un peu tartarin, sans doute, dans le genre ultra-avant-gardiste. Derrière insistent lourdement, l’ombre de Burroughs, le spectre de Gertrude Stein (…) Côté théorie cela fait beaucoup de scolarité »).
Jean-Michel Espitallier pose la possibilité de sortir de cette logique, il la met en critique en se positionnant en rapport à un tournant post-moderne, que l’on retrouve aussi bien chez Christophe Hanna que dans ce que je tente de même de mettre en place au plan de la réflexion [cf. "Hackt° theory(Z)" dans Doc(K)S]. Mais en quel sens établit-il cette réévaluation post-moderne ?
Il accomplit son analyse dans la partie centrale de son essai : « Chronomètre, horloge, agenda », à partir de la mise en évidence de ce que c’est qu’être contemporain : « C’est parce que je suis contemporain que je vis mon temps et non le contraire » (p.137). Les questions de la poésie se polarisent sur l’époque où elle apparaît à partir dès lors, ni de la recherche d’une langue propre (idiolectale), ni de la volonté de faire surgir une propriété extra-époquale (le corps, le singulier, la pulsion, le ça, la négativité) qui serait voilée par l’époque. Bien au contraire, être contemporain selon Jean-Michel Espitallier, c’est saisir un certain nombre de questions « qui se posent mais ne me sont pas posées » (rupture de l’obnubilation du sujet), c’est intensifier des rapports logiques, politiques, sociaux, non pas en vue de trouver une part maudite, une sorte d’ipséité que la modernité rationnelle aurait voilée, mais selon le projet de les décrypter, de les mettre à jour du point de vue de leurs stratégies de domination, de diffusion, d’imprégnation. C’est pourquoi cette contemporanéité se définit en tant que tournant post-moderne. La post-modernité, comme j’y reviendrai par ailleurs, ne définit pas d’abord et avant tout une réalité époquale (même si cela peut être le cas), mais surtout la réévaluation critique des héritages qui ont défini l’histoire, selon une logique de mise à distance des méta-vérités qui l’ont structurée. Alors que la modernité poétique a opposé à la téléologie de la raison issue du XIXème siècle (Hegel, puis Husserl) une téléologie du sujet compris comme singularité et tout à la fois vérité d’une possible communauté politique (d’où la récurrence du thème de la révolution), la post-modernité ne revendique plus aucune forme de vérité/communauté, mais situe son travail comme déchiffrement des mécanismes politiques, économiques ou communicationnels qui définissent chacune des micro-segmentarités de vérité relative qui constitue la réalité parcellisée du monde occidental. Contre la performation moderne, le post-moderne tendrait à un travail critique. Contre l’idiolectal lié à l’assomption du singulier, la post-modernité poserait des langages conventionnels, issus des pôles hégémoniques de la représentation, mais cela à partir de la remédiation de leurs logiques ou de leurs contenus, selon des déplacements circonstanciels ou événementiels, selon des stratégies de déterritorialisation, sans réelle reterritorialisation dans une dimension de vérité. C’est ainsi que Jean-Michel Espitallier peut écrire : « Faisant le deuil du clivage historique entre passé et présent, le post-moderne s’inscrit en faux contre tout messianisme. L’écrivain post-moderne retourne contre eux les phantasmes d’une inspiration créatrice, raille l’esprit de sérieux et les supposés vertus politico-thérapeutiques de son travail. » (p.126)
Il était nécessaire qu’une telle entreprise puisse enfin voir le jour. Non pas qu’il faille en finir avec la modernité, mais au sens où elle permet enfin d’avoir accès à des pratiques qui, hétérogènes à l’intention moderne, ne pouvaient apparaître au vu de la focalisation moderne qui caractérise encore les pratiques expérimentales. Ainsi, même si Espitallier a tendance à tomber dans le name-dropping, et par moment à citer des noms qui sont peu pertinents par rapport à ce qu’il développe, il réussit à rendre visible, si ce n’est lisible, les nouvelles intentionalités poétiques qui s’élaborent. Il ne reste plus qu’à attendre maintenant des essais qui réfléchissent et approfondissent ces nouveaux horizons, qui ne seront plus de l’ordre de la caisse à outils, mais plus certainement tiendront du mécano.

 

Bricolage et vagabondage (Fabrice Thumerel)

Nul point de vue de Sirius ici, nul voyage olympien ni parnassien : c’est en bricoleur que Jean-Michel Espitallier propose ses découvertes et expériences, tout comme ses réflexions sur le renouvellement de l’objet poétique, les mutations de l’espace poétique, ou encore les pratiques transartistiques et transgénériques. Et parce que le bricolage ressortit à la "pensée sauvage" (Lévi-Strauss), cette caisse à outils s’avère aussi pratique qu’originale. Indispensable par sa riche diversité et la clarté de ses synthèses. Indispensable pour ses prises de position vives ou mesurées, ses mises en garde salutaires : assurément, on pourrait très bien se passer de ce "téléthon annuel" que constitue le Printemps des poètes, tout comme de l’incontournable "transversalité", "nouveau sésame de la cuistrerie branchée"… Le poétisme ne frappe pas que la poésie "traditionnelle", pouvant "se manifester dans la pompe lyrique ou le stylisme boursouflé comme dans la littéralité ou l’avant-garde" ; il importe donc de "se méfier des hâtives sacralisations du nouveau" – tant "il ne suffit pas de piloter de gros logiciels et d’articuler images, sons, textes, hologrammes, etc., pour faire la révolution poétique" (p. 50-51)… Quant au fameux cut-up, pour être "devenu l’une des marques de fabrique de l’époque", il n’en est pas moins discutable : il a "tendance parfois à se faire un peu rouleur de mécaniques postmoderne, besogneux à force de se vouloir démonstratif, démonétisé comme valeur d’échange en ateliers d’écriture, conformiste à se croire naïvement visa de toutes les modernités" (198)…

Reste que l’on se serait attendu à une plus grande révision : si le paysage ne s’est pas métamorphosé en huit ans, il s’est tout de même enrichi de nouvelles formes et teintes. Par exemple, concernant les poésies du dispositif, comment ne pas rendre compte précisément des apports théoriques de Franck Leibovici, Olivier Quintyn, ou encore Christophe Hanna ? Comment traiter les "écritures à contraintes" sans évoquer les expériences actuelles de Philippe Jaffeux ou de Bruno Fern ? Comment réduire les poésies numérique et multimedia à deux seules pages ? Comment ignorer cette nouvelle ligne de force que représentent les objets poétiques en français fautif (OPFF), de Claude Favre à Corinne Lovera Vitali en passant par Alexander Dickow ? le renouveau multiforme du lyrisme : le lyrisme objectif, dramatique ou spirituel, de Suzanne Doppelt, Sandra Moussempès ou Jean-Luc Caizergues ; le lyrisme spiritualiste de Mathieu Brosseau ; le lyrisme poéthique de Jean-Claude Pinson ; le lyrisme utopique  de Christophe Manon ou héroï-comique de Vincent Tholomé ; les litanies de Laura Vazquez ? Mais sans doute ne doit-on pas confondre le libre vagabondage de Jean-Michel Espitallier avec une exploration scientifique exhaustive.
To be continued ?

Reste que l’on est dubitatif quand, à la page 151 exactement, l’auteur reprend à son compte sans nullement l’interroger le label "extrême contemporain", qui le conduit loin de sa base poétique… Juste pour titiller un peu le poète essayiste, on rappellera brièvement la généalogie de cette appellation. En 1986, au cours d’un colloque auquel participent également Dominique Fourcade, Michel Deguy et Jacques Roubaud, Michel Chaillou forge le concept d’"extrême contemporain", c’est-à-dire d’un contemporain englobant les extrêmes. L’opération symbolique vise à rien moins que labelliser une plateforme d’écritures exigeantes conçue comme une alternative au modèle avant-gardiste agonisant. Peu après la publication des Actes de ce colloque (1987) dans la revue Po&sie dirigée par Michel Deguy depuis 1977, naît chez le même éditeur Belin la collection du même nom, riche aujourd’hui de quelque soixante-quinze titres. Depuis, l’appellation est entrée dans l’usage courant en matière de littérature, employée dans des colloques de spécialistes comme dans divers panoramas et articles de presse. Arrêtons-nous sur le premier colloque international consacré à cette notion aussi vague que vaste, qui a eu lieu en mai 2007 à Toronto : trois jours durant, des chercheurs du monde entier ont débattu sur les "enjeux du roman de l’extrême contemporain : écritures, engagements, énonciations". La première remarque qui s’impose est l’extrême extension du "concept", puisqu’il recouvre aussi bien l’écriture de soi que "l’écriture du jeu, l’écriture des idées et l’écriture du réel". Quant à la liste des auteurs dont il est principalement question, elle laisse pour le moins perplexe : Angot, Chawaf, Darrieussecq, Duras, Germain, Grainville, Houellebecq, Laurens, Toussaint… Quels rapports établir objectivement entre ces écrivains dont les pratiques comme les capitaux symboliques sont aussi différents ? Le succès de ce label s’explique par son "utilité pratique". Mais la difficulté de penser ou d’objectiver le contemporain justifie-t-elle la réduction de l’"extrême contemporain" au seul genre narratif ou à la seule "esthétique du fragment" ? le recours à l’amalgame, courant dans les milieux médiatiques, au sein d’une liste alphabétique d’auteurs des plus hétéroclites (de Abécassis à Wajsbrot, en passant par Adely, Angot, Apperry, Assouline, Beigbeder, Bon, Despentes, Echenoz, Ernaux, Germain, Houellebecq, Laurens, Michon, Pennac, Quignard ou Volodine) ? Pourquoi publier dans une encyclopédie un objet qui ne saurait relever d’aucun savoir car non construit, si ce n’est pour tenter, grâce à un fallacieux bricolage pseudo-théorique, de légitimer des "valeurs littéraires" défendues par telle ou telle chapelle, voire par le Marché même ? Car, à l’évidence, le label "extrême contemporain" possède deux atouts majeurs : c’est un terme neuf pour désigner des valeurs proches de celles contenues dans "avant-garde" : appartenir à "l’extrême contemporain", c’est être en effet à la pointe du nouveau. Est-ce à dire que, vigilant quand il s’agit du concept d’"avant-garde", Jean-Michel Espitallier a baissé la garde devant ce label en vogue ?
To be continued

10 avril 2014

[Chronique] Claude Favre, A.R.N. Agencement Répétitif Névralgique, par Sébastien Ecorce

Le propre des textes singuliers est de susciter diverses écritures-lectures : après celle de Jean-Nicolas Clamanges, voici celle de Sébastien Ecorce, tout aussi inspirée dans sa radicale différence.

Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

Le titre est annonciateur (et finement trompeur) de cette force motrice de la langue de Claude Favre. Il reprend un mouvement dans son intégralité publié dans différents sites numériques de qualité, revues et éditeurs indépendants. Mais il est surtout révélateur des identités différenciées qu’il s’agit d’ineffacer. Ce titre suggère qu’il y a de la réplication, de la transformation, et de la trans-duction. Il permet de saisir avec toute facilité l’arrière-fond génétique quant à l’emprunt connoté des pratiques, de déterminations et de transmissions, dans la nature du code (qui reviendrait selon Claude Favre à un faire-corps dans ses actes, ou ses coordonnées). Voyou n’est pas tant là un ajout superflu, dans la mesure où il comporte toute la directionnalité, la profondeur du biais.

Il y a de la scansion, de la répétition, de la plasticité, de la spatialité, dans ces voix. On pourra bien évidemment y décrypter un sens de la structure qui sera limité tant les lignes d’intensités sont riches, segmentées, et proliférantes. Ces bouches abattoirs signent bien souvent d’étranges tétanies, de phosphorescences parcellaires, de complications (complexions) sémantiques, de glissements batailleurs. De l’annotation, de l’incision, de la partition souveraine de l’enfant roi perdu dans son royaume sans sujet de n’être autre que ce commencement perpétuel, de ces trajets, retours. Car savoir aussi que ce n’est jamais le même retour. Nous avançons à pas. Ou au galop ; qu’il faudra raccrocher bien sûr à cet emportement de pouls. Si bien qu’à quelle distance se placer deviendrait presque un impératif si nous voulons frontalement nous lier durablement à cette poétique si singulière, rigoriste et douce. Année lumière ou infra mince. Un Ancien ne nous rappelait-il pas en brouilleur de l’habiter : qu’il ne préférait pas habiter dans l’infini. Ce que Claude Favre ne pourrait infirmer tant elle se joue de ces déterminations à habiter la langue, qu’elle aimerait tant réveillée vivante (je veux la grammaire vivre). Tous les démons tous les esprits cette troupe dans cette traque. C’est la chair qui dicte les emboitements. Claude Favre ne tient pas les choses à distance. Elle écarte finement par ces traversées crans, pour une autre présence. Il y a souvent l’examen froid jovial et lyrique de l’arrachement. Il y aussi, souvent, en ce que la langue du poème est capable de faire passer le temps comme une lame ou un couteau au cœur de l’expérience. Il y a ce temps de prise en charge des énoncés, car la vérité n’est pas l’exactitude.

Si les mots manquent toujours étant cette cinétique de la caravane et des troupes arythmiques. Mais une a-rythmicité qui joue la retrouvaille avec le passage et la décohérence d’un rythme primitif, qui ferait souche et serait en quelque nature princeps au nom d’un réel qui cogne ou d’un sang qui fouette. Tout un système de notations fines, parfois infimes (liens, coupures, sauts, impasses), autant de marques infiltrées qui réifient le souffle pour nous en rendre le potentiel en d’autres fronts. Une implication du corps dans la langue. De rétroaction, de morcellement et de rétrocession. Tout une cinétique de couches minces qui donnent matière, la condensent pour la faire éclater avec douceur (pointe, aiguille, le mouvement, danse). Attendre un point de crise : ou un point de danse dans le mouvement qu’il manque des mots toujours. Pour phraser, il faut savoir parler carnes.

Un corps pour vivre a des verbes. Nous sommes des parlêtres un peu perdus dans l’éblouissement. Même si ça pavane et pagaille. Tout ne se fige pas. Se réamorce. Ça repart tort travers ; et toute possibilité de repartir parce que ça rompt brutalement. Toute une jouissance qui n’est jamais languide, mais tensive. Ces cruautés adoucies par ce qu’elle lance comme propositions d’erreurs, son fou bestiaire. Ce qui renforcera cette trajectorialité, ces petits scénarios voyous. Se croiser ; se recroiser, tisser et détisser, encore dans ce drôle de mix. Mix qui n’est pas à considérer sur le seul angle du montage, mais d’un atavisme (ou une puissance de dévoration) syncrétique, impossible de la grammaire qui déploie ce corps dans la langue. Se cogner au Réel, comme ce qui n’a pas de régime. Elle dit le réel n’a pas de régime régiments de vérité. Il y aura toujours l’issue possible d’un coup qui foire en cette grammaire vivre, qui fonde les séparations pour mieux les relier, assez de seul pour faire communauté. Cet homme de ne, est. Comme le rythme, c’est de cette division, basée sur ce corps qui confond, s’éloigne, plus loin que les discours, qu’il peut y avoir la concrétude d’un lien.

Grammaire donne aux humains ce qu’il en était sorti du Monde. Leur confère un mode de nouage. Un point nodal arraché entre les voix. Le réinscrit dans le périple de bête et de ces mondes hospitaliers. Des petits rituels. Des paroles de diseurs. Se déplace et module l’adresse. Qu’elle déjauge comme entropie. Beautiful crâne, au-dessus du vide. On le voit. Elle danse. Grammaire est cette dette lourde d’une éternité, mais aussi, l’oubli, un temps qui ne reviendra pas, ces petits pharmakons, en tentant de l’habiter si ce n’est pas la paralysie.

La reconnaissance précède son devenir cavalière en des langues fictives affiliatives et recombinantes. Elle projette des mémoires de langues. Déplace sous le visage d’emprunt une altération d’un savoir possible, cette grammaire entre l’anonyme et du mendiant. Un Nous tente toujours de pluraliser. Même si elle le reconnaît la scansion poétique défamiliarise. Tresse les sons des mots perdus. Dans la mortelle douceur des chants. Coupés. C’est ça le réel, elle dit à en. Jouant des mauvaises et terrifiantes rencontres. Animal totémique. La Bête ou un corps horde au tournant refaisant place ou vide. Ou sa place. A la faveur de quoi le monde peut avoir lieu de cette résistance. Elle voudrait dire, des pratiques de déterrement et faire circuler une mémoire, une grammaire vivante de l’interdit. Elle synthétise cette fonction : mi dieu, mi-homme, mi bête, avec ce côté cuiseur à faire gémir le verbe. Mettre en acte un verbe d’état, de transformation, faire vibrer cet état de commencement en un rejaillir vivant. Faire battre ce temps des croyances et des coexistences.

Cette idée centrale et diffuse d’un commencement et d’un revenir. Revenir reviens : au-delà du simple abord du redoublement, un temps à jouer avec les seuils pour lequel le temps ne se laisse pas absorber, faire croiser des lieux de grandes solitudes que ces voix creusent, testent par leur résistance et redistribuent en des franges dangereuses, des espaces d’isolements qui permettent le développement du jeu avec le langage, ça vous sauve, ce jeu, ni passé, ni futur, ni d’ailleurs, pris dans cette incertitude insurrectionnelle, ce champ de manœuvre, ce mouvement d’un monde où il faut faire retour, de passeurs et de mondes culbutés, où les rêves décomposés se consument et se consomment comme des chairs, des retrouvailles comme dans l’évocation même des morts, comme autant de cristallisation et de floraisons, enfant un peu, et s’il peut y avoir dérive c’est pour que cela se rejoue aussi au plan de l’infantile dans la répétition ou l’énumération, l’extraction vaporeuse et stuporale, si elle se met en fureur, c’est pour mieux nous faire porteur de ces courants, de ces limons, saillies ; où chaque courant est la prise non figée d’un commencement, puisqu’elle tisse d’affronts ses propres débandades.

 

Il sera malaisé de scinder les deux premiers opus tant ils se répondent, par une forme d’unité, de récitatif qui les subsument, justement. Un décentrement porté dans et par la danse même. D’imagines et dérives. De galop fracturé, qui renvoie là aussi à la précision des coupes, de la métrique à ouïr, discrète, dans l’écoute quasi physiologique de position mobile dans ces parlers. Elle rassemble des parlers composites ; qui bruissent d’expressions archaïques, apprend à lire, dé-lire dans son petit conservatoire vivant ; ce corps traversé, la respiration vigoureuse qu’elle déclenche à la moindre corporéité du verbe ; Claude Favre puise au pneumatique, à la composition-devenir des pompes, entre enfoui et perdu, même si du montage préfiguré dispose l’allant, toujours du phrasé, le versant et la coupure en avant sec, car la coupe est l’apnée au sec. Elle explore les voix comme des traces mnésiques, les collige : quel chaos boite pandore.

 

Un peu agnostique, épiscopalienne, mystique sans créance en ce qu’elle interjecte ces noms d’absence au monde en cette sacralité du commencement, dans ces modes de touches, et ces sauts. Le saut dans le vide pouvant constituer son mode d’enquête. Ne dit-elle pas admirablement, ou plutôt faussement (facétie des biais) admirablement, qu’elle n’est pas métaphysique. Voudra brouiller avec finesse toute cette généalogie qu’elle jugerait pesante. Préférer l’esquive (voie naturelle plus ou moins incorporée des sans crédos ou des sans parts) pour mieux replonger dans ces phases d’excavations. Cette grammaire, par le travers. Les biais. Tenter d’autres nouages même si le corps la langue ça tourne et quelque fois pire. Ce pire telle une indicialité (et le revers d’indocilité) de cette reprise métaphysique qu’elle semblait vouloir faire refluer, faussement.

 

Le recueil précipité apparaît plus ramassé. Quelques novations typographiques, telle l’esperluette. Un peu comme changer de virgule. Faire amas et coalescence. Produire aussi du différent en cet alignement. Cela confère de la tonicité dans l’insistance. Du renforcement dans ce qui est convoqué. Le temps fuit. Et nous sommes pas bien équipés. Dans l’attente. Une attente qui assigne. Qui fera sarcophage. Alors tout un biais papillon. Rat. Chiens chacals. On pense effraction. Exfiltration. D’aller en déchié, nous prenant par l’encolure d’une cécité qu’il y a toujours cette fonction défécatoire et excrétoire (Rabelais, Guyotat) dans la langue, propitiatoire pour tendre vers cet allant, dans l’ordre de la connaissance (et ce mouvement du défait). Tout un art du bruissement, du bruissement au bruire, et du bruire au bruit, à la carcasse, déjà à l’œuvre. Grenades en têtes. Ce corps dans l’articulation des voix. Rappel d’une incise du grand Vitez. Plus loin, une note de Quignard, quasi cosmogonique. Et l’on sait que ces encoches-là, ne sont pas dues au hasard. Qu’elles font partie vivante de cette toile. De cette mise en espace. Qu’elles peuvent être de nature à infléchir. Des langues pleins la bouche. La parole ne négocie rien. Si ce n’est un jeu de disparition. Je serai tout de viande agonisée pour ne justement pas agoniser et se faire piège mortel.

Comment pourrait-on se faire ajuster ? Dans ces cadrages d’histoires d’histoires, dans ces mal monde qui confinent aux marges de l’histoire, en des centres gravités qu’elle refuse de prendre pour de pures images, à nous braquer son télescope pour nous faire sortir de soi, en des plongées d’attentions aux bords inconsolés ; nous sommes touchés par le beau voir. Même si on fait l’ange / de quoi que voir saisir ? Entendre ce qui fait œuvre. Le doigt sur la bouche. Et ce petit décalage : quel œil quand le doigt sur la bouche ? Suspection inspection. L’auteur perpétue son régime de l’enquête sur une fugue plus ou moins continue qui se dérobe. Et ce désir qui fait décalage. Nous rappelant une nouvelle fois que la vie est non seulement ajustements face aux cordes, mais aussi cette force comique et non tragique (cf. Lacan) ; Précipité serait donc un monde d’arrière passages, un monde d’arrière fond, d’arrière geste, un fond, et une façon de glisser sur tous les tableaux. Quelques requis seraient presque à considérer : la concentration et le décalage.

 

Le dernier opus de l’ouvrage nous laisse des traces mnésiques, pathiques, quasi électriques. Long déroulé de chute, avec cette pesanteur. Froideur sèche. Clinique. Et lyrique. La dureté des chiens errants de l’Histoire. De vers ciselés comme des couteaux. On ne nomme pas les femmes. Mais les filles. Comme des grandes, seules. Elle les englobe dans sa langue, qui n’est qu’un filet dans le dispositif de chutes, leur insuffle une forme secrète d’affection, de dernier rempart contre la barbarie. Longue exécution. Arrachement. Sorte de monolodie puissante et fractionnée qui joue sur cette scansion dans la disparité forclosante de l’atteinte au corps. De la colonisation et du sursaut. Les filles dans l’orbite de ce schéma exécutoire Du-Il.

 

Ce Il qui désanthropise les filles, tout en réanatomisant en d’autres plans leurs corps puisque seul point d’entrée, d’intrusion, par la radicalité de gestes négateurs et du langage crevé, d’invasivité et perforatives séries : touchers, touchers, prolongées d’un savoir ou pré-savoir, où l’impensé d’un savoir dans l’angle aveugle de ces nominations. Rivés à ces suspensions, le fait de défaillir et de se reprendre à terre par le langage. Qu’elle relativise avec cette vue radicale, Les filles ça va pas comme il. Les filles ça toujours ça pire. Les filles pour dé-génériser un langage qui ne peut, au final, qu’accompagner cette chute. Qui accompagne l’opération dévitalisante de ces annexions. Dans l’émeute et la discordance. Des bouches colères. Ce nom de la colère ressassée. Au milieu de ces terres incultes. Est-ce que la chute peut ruiner ce nom de la colère. (« Le monde s’en est allé nous a quitté… » – cf. Celan). La colère ça un genre à tomber. Est une catastrophe qui n’est pas seulement subjective. Elle n’est pas cette fois-ci cet écart, cette ruse ou ce délitement du signifiant. Elle est là. Même si de mauvaise manière. On ne peut pour autant l’assimiler à de la glose qui tombe et qui borderait ainsi le vide. La tombée ou la chute ne fera pas sépulture ni protection d’une mauvaise mort ; la chute qu’elle parvient à polyphoniser, cette chute qui finira par porter, par ces remâches, ces syncopes, qui humanise en retournant celle-ci en parade de colère aggravée. Des dédoublements, des redoublements, des retours secs. Un champ d’honneur qu’elle métabolise avec des circuiteries d’hallucinations. Des rixes et grenailles. Toutes ces filles pas toutes ne relèvent pas du nom vidé ou des effets d’une purge. Deviennent personne par ce qui les rattache à la terre. En cette gravitation. Jamais terrassée, même à terre. Une oscillation entre impuissance et résistance. A terre, le vocabulaire presque à l’envers. Certaines se relèvent. Encore de la place pour de la motricité d’une colère. Que la chute diffracte. La colère est cette présence qui les relie secrètement au péril de la chute. Pas toucher à terre : les corps increvables. Exilé dans le devenir du regard sans altérité de Il qu’elle brise par cette déflagration de tombée, rendue perméable ; qu’une voix ouvre le peu d’espace de transmission. La chute n’est pas immuable. Et résister à la colère. Y fixer non pas un terme, mais un différé. Une trame apparaissante. Et tenter de réécrire l’humanisation du nom : les filles. Face à ces Il d’oubli et d’effroi. Que la chute fait communauté dans la diffraction. Quelles tombent de partout. Qu’il y a bien une forme de commandement ou une injonction au destin que la voix tentera de ralentir. Celles des vivants déjà morts qui savent honorer leur morts et vivants. Pas de saintes. L’errance lourde et légère. La chute ou la tombée faisant figure de topos où peut surgir l’imparlable. Avec des mots tombés, eux aussi, d’où querelle. Comment parler ou faire silence dans ces machineries de désinterprétations des liens, dans la césure entre les vivants. Se ressaisir dans la logique même de la chute à forger les puissances créatrices qui sauvent leurs corps.

26 mars 2014

[Chronique] Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique, par Jean-Nicolas Clamanges

Suite à la première présentation du livre, voici la lecture lumineuse de Jean-Nicolas Clamanges – que nos Libr-lecteurs connaissent bien maintenant.

Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

Certains écrivains sont des sismographes : ils anticipent les désastres en voie de coagulation dans leur époque, et sans doute les précipitent au sens chimique du terme, voire en son sens historique, comme des accélérateurs. Précipités est d’ailleurs le titre de l’un des ensembles du recueil, et quant à l’accélération, un autre titre se passe de commentaire : Comme quoi un mot c’est un galop. À lire Claude Favre, si la langue va mal, c’est qu’elle est fille d’un siècle en ruines (le précédent) et si elle survit, c’est pour rire en pleurs faute d’espoir car c’est devenu « un drôle de mix » ; c’est en effet un précis de décomposition in process que livre son A.R.N. agencement répétitif _ voyou, composé du texte éponyme suivi de trois autres ensembles dont une réédition (Interdiction absolue de toucher les filles même tombées par terre, éd. Cousu main, 2011).

« Zoom la pagaille la langue »

Dans cet accélérateur de particules verbales qu’est l’emportement de son écriture, la langue est soumise à de telles vitesses mentales et à de telles contraintes formelles qu’elle y entre en mutation : les liaisons grammaticales fondamentales se déchirent ou disparaissent, les syntagmes implosent, les mots de liaison se volatilisent ou se regroupent vaille que vaille en chaînes aléatoires. Quant à la ponctuation, soit elle disparaît quasiment, soit elle combat rythmiquement ce qui reste de la syntaxe de l’écrit avec les scansions de l’oralité.

Par exemple :

Elle, dit, d’efforts à je suis de, n’être suis si
je n’ai, tant pis pour moi si la mort est plus
cruelle que la vie, elle dit je n’ai plus la tête à,
trésor en peines, tous les gens dans ma tête
qu’on enlève, l’hôpital en bras-de-fer avec
la charité, la mort est ma vivante elle dit,
parodie elle dit, qu’on me l’enlève, et litres
litres de sang rouge ça vif tort travers belle
nature traduis elle dit, qu’on me l’enlève,
je suis fatiguée
                                                  A.R.N., p. 33

Imaginons la langue comme une nébuleuse autour d’un trou noir qui aspire violemment toute matière verbale attirée dans sa proximité et dans lequel disparaissent en vrac tous les vocabulaires possibles, toutes les façons de dire, du plus trivial de l’expression au plus littérairement sophistiqué, où « elle s’en va jusqu’à trop & tard & tohu plus que diable bohu » (Précipités, p. 86). Supposons votre esprit suffisamment éloigné du trou pour ne pas y passer mais assez bien équipé pour observer ce qui s’y perd en tourbillons affolés, que verriez-vous passer ? Le tohu-bohu, c’est la Genèse ; mais aussi Le Bateau ivre : « Et les péninsules démarrées/N’ont pas subi tohus-bohus plus triomphants » ; et puis la mythologie « parce que des enfers descendus sont revenus Gilgamesh, Dionysos, Orphée et Tirésias et Énée » ; d’ailleurs la voilà l’Énéide, avec le mythe de Palinure, ce pilote d’Énée voué par les dieux à périr sacrifié en échange de la vie de tous, si bien « _que Palinure plouf à la mer s’est fait la belle » ; plongeons, chutes, sauts et vertiges, c’est l’axe de chute dans le champ gravitationnel du temps humain :

_à traverser les bouches précipités d’histoires
quand Kafka dans son journal évoque si
fréquemment le saut par la fenêtre comme
unique solution
                                               Précipités, p. 117

Défilent des lambeaux de récits des atrocités sans précédents du XXe siècle : les meurtres déguisés en suicides par les tortionnaires, les massacres en masse, les dictateurs qui monnaient leurs peuples, et Primo Levi récitant Dante à Auschwitz « pour se dire vivant se dire je suis un être humain ». S’emmêlent à cela les paroles, comme citées de mémoire, de la misère, de la faim, du froid et de l’extrême solitude de la grande pauvreté contemporaine :

Un corps traversé du froid c’est crispes an-
kyloses, est-ce le temps qui se ralentit, ou
est-ce le cœur, sécessions, faims amères et,
relents sens dessus dessous et, esprit lent, elle
dit non, ce n’est à côté rien, loin de, non,
voudrais me taire, taillé cœur, nos réveils
lents, que de plus nous, quand certains
geignent vacances certains dorment sous
des tentes l’hiver dehors, dorment on dit,
café chaud
                                                      A.R.N., p. 41

Et puis tous les lexiques : les mots du besoin, du désir, de la souffrance, ceux du corps, de la mémoire et de l’amour, ceux du déchet et de l’avoir, du cosmos et de la poussière, du silence et des mots, de l’insomnie et de l’extase, de la métaphysique et du quotidien, des humeurs et du sang, des tempêtes et de l’aridité, de l’animalité et de l’angélitude, de l’art et de la barbarie, du dicible et de l’ineffable, de la mort et de la joie et de la farce aussi : comme un abrégé de tous les langages, parlures, styles, tons, niveaux de langue tournant en sorte de maelström dans un creuset sorcier qui aurait l’échelle de l’infini, « un drôle de mix » :

scories des langues, beautiful crânes,
calvaire variante oh les beaux, tempes
hurlent j’entends mes loups chambres
d’échos, alors que finira, beau pas q’un
peu fou bestiaire comme quoi un mot
mâchoires, à langue la pendouille, bien
pendue crocs, mal ma tête, est-ce tête,
plus qu’un plus qu’un, galop fracturé,
contre les tempes du labyrinthe, vous
m’auriez dit vous dites du sang mon
amour votre bouche c’est du sang,
j’aurais dit, sans doute ut pictura poesis,
un peu panache à mal encontre, toujours
un tantinet […]
         Comme quoi un mot c’est un galop, p. 73

Dans le cosmos, un trou noir s’observe par déduction car on ne peut pas le voir, la lumière y étant capturée comme le reste par la densité du champ gravitationnel. Ici, on nous donne l’illusion du direct parce que les textes sont presque tous adressés, que l’infinitif et l’indicatif y tournent à plein régime, nous procurant l’illusion d’assister à la chose (même si aucun des autres modes n’est exclu, en particulier le conditionnel, mode des possibles), que la syntaxe tend à la concaténation, à l’agglutination en chaînes de mots ou au contraire à leur dissémination, comme si nous assistions, le temps d’une lecture, à un abrégé de l’histoire de la langue passée, présente et à venir :

[…] les heures ça tourne, nous arrange
ça débande, aveuglé, pas drôle des
fois, d’envies faire tant pagaille, des
fois boules, ça tourne, matins bonjour,
matins traduire, encore et déjà, qui
noue le corps la langue ça tourne, et
quelquefois pire, qu’il m’en souvienne
          Comme quoi un mot c’est un galop, p. 65.

 

« La grammaire ça échappe »

Parfois, on dirait qu’on nous emmène au cœur de la spirale où tout s’engendre et se défait. Ce n’est pas pour rien que le titre A.R.N. est décalqué de la chimie du vivant où, nous dit l’encyclopédie, l’acide ribonucléique est une copie, une transcription, autant dire une traduction engendrée à partir de l’ADN en double hélice dans le noyau des cellules : « hélice force motrice c’est-à-dire la vie pousse, succombe, implosive, preuve de l’inexistence de dieux » (p. 52). Et puis le verbe traduire qui engage ici une genèse balbutiante, comme d’après déluge, comme un recommencement du désir de dire-vivre, tel un « agencement répétitif névralgique » où les noms sont encore mal différenciés des verbes :

c’est pas dit, de traduire c’est pas dit,
d’extension débandades, d’apercevoir
ce n’est pas rien, et des fois pavanes,
ça surprises des fois, et des fois aussi
gambades, et dépouilles, ça fait toute
une histoire assombrie, ça colle aux
basques, l’effroi, certains soirs sont des
riens, vous comprenez mon amour,
ce qui palpite, de parler, de parler
commencer à, de parler commencer,
on ne sait quoi, on ne sait quoi des
dépouilles, faire quoi, sinon traduire à
l’envers à l’endroit, en dérives […]
            Comme quoi un mot c’est un galop, p. 64.

Écrire procède d’absence : il manque des mots : pas d’adjectif en français « pour dire qui ne pleure pas » ; les dictionnaires se trompent : contrairement à ce qu’ils prétendent, « abominable veut dire qui ne peut pas avoir de nom » ; et puis la mort n’est pas un substantif « mais un verbe malmené, défectif » ; quant au verbe se rendre, il n’est pas classé dans la bonne liste, le bon paradigme, car c’est « un verbe insistant, ça ne peut être qu’après, après le chaos, après apprendre » ; la grammaire n’est pas si morte ou si formelle qu’on croit (Baudelaire l’avait dit et pratiqué), « dire est un verbe qui bouge », il faut inventer une « grammaire vivre ». Et c’est tout un art. En principe, on considère que la poésie s’occupe de ça pour l’essentiel, cependant, méfiance :

Elle dit sables mouvants elle dit poussière de
foin, elle dit blatte dans la soupe, elle dit on
ne peut pas me séparer de la vie elle insiste,
brutale, si, il faut attaquer la poésie […] elle
dit bravo, ne ménagerai mes points de fuite
                                                  A.R.N., texte d’ouverture.

C’est dans la série intitulée Précipités qu’on trouve, à peu près au centre de l’ensemble, des textes qui disent de quoi il retourne, en mode d’ailleurs aussi facétieux qu’énigmatique. Quelques mots ici de la structure de cette série qui exhibe assez ouvertement les paramètres formels dont les variations règlent moins ostensiblement l’agencement des textes de tout le recueil : marquage des frontières par tiret bas ou par crochets ; présence ou défaut de ponctuation ; usage de l’esperluette ou conjonction « et » ; énonciation à l’indéfini ou à l’impersonnel, énonciation en Je explicitement adressée ou non, et leur mélange aussi ; nombre de lignes des textes, disposition en paragraphes ou en versets séparés par un, deux ou trois blancs typographiques selon les cas, etc. Cela donne cinq dispositifs textuels agencés et enchaînés fermement selon différentes combinaisons de ces paramètres, sans négliger les transitions entre les agencements, ni la place réglé de deux citations (l’une de Vitez, l’autre de Quignard) qui annoncent deux thématiques majeures de l’ensemble. Du travail d’orfèvre, ou de fée brodeuse (mais l’énonciation évite absolument le féminin, à la différence des autres ensembles du recueil).

C’est aussi un ensemble très questionneur, voire auto-questionnant, particulièrement à partir de la petite série intitulée « Devinettes », qui débouche sur une réponse en forme d’énigme joueuse qu’on peut lire comme une sorte d’art poétique à l’envers :

[On ne sait quoi ni répondre que cette
question -sous des dehors facétieux s’en
cache- est celle de l’art ; c’est-à-dire
l’œuvre. Ajustement, des histoires d’histoires
& carcasses.
Tendre des cordes sur les murs ?
L’occasion de se faire entendre, rien de plus.
Qu’entendre ?
L’histoire de quoi qu’entendre ?
Suspections ? Inspections ? Beau voir.
Quel œil quand le doigt sur la bouche ?
On se concentre -désir fait décalage- &
voilà on ne sait plus, on se mêle pinceaux
& corbeaux.
On s’enrage trompettes, on fait l’ange.
De quoi que voir saisir ?

Une façon de glisser ?]
                                       Précipités, p. 107

« Le doigt sur la bouche » est la troisième occurrence d’une formule apparue dans les pages précédentes, qui dit muettement le secret, l’exigence intimée de tenir sa langue (c’est aussi une figure classique du dieu Harpocrate, censé signifier le silence des initiés sur les mystères d’Isis dans l’Antiquité). Autrement dit, c’est la nécessité hermétique de l’art qui se trouve à la fois affirmée et questionnée ici : on touche peut-être le fonds mallarméen (ou trobar clus ?) de la poétique de Claude Favre, selon une interrogation sur ce que fait voir le dire, autrement dit sur ce que peint la voix et ce que figure ou représente l’œuvre, comme si l’inusable ut pictura poesis, qu’on avait lu plus haut se trouvait renversé en disjonction – en contre-ut ou en contre-comme, si l’on peut dire : « l’histoire de quoi qu’entendre ?» La réponse est qu’on ne sait plus, sinon que dire-entendre-voir-saisir, etc., tout cela est glissade à la chute.

 

« On préfère renseigner les frontières »

Pourtant, il y a peut-être (ou peut-être eu) une alternative vers le haut, une sorte d’escalade : quand je lis « tendre des cordes sur les murs ? », je pense à cette phrase des Illuminations : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Le mot « cordes » apparaît un peu en amont, lié au mot « ombrage » dans un verset au passé qui semble évoquer une rébellion vitale : « On était prévenu contre. Perdu la tête, on manquait d’air. Par cordes, ombrages, de langues prévenu ». Sur la page d’en face, en revanche, quelqu’un paraît plus calme : « Il existe aussi ce que certains appellent l’oubli, on dépose les cordes on ne prend pas ombrage pour un oui non, on n’est pas loin de la langue, celle des autres ». Pas loin, mais pas dans : une sorte de paix armée en somme, à l’égard de cette langue étouffante : « on cherche des mots » est la phrase suivante, elle conclut la page.

Rimbaud danse sur les cordes de ses métaphores inouïes et se ramasse: « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » (« Adieu », Une saison en enfer). Dans Précipités, quelqu’un dit qu’on sait bien ça, qu’ « on regarde la danse des plongeurs tellement/qu’on ne sait plus », sauf que tout tourne à perte, cf. Icare : « _une si petite mer intérieure s’y jeter c’est déjà fait » – car enfin tout défaille :

[On n’est pas toujours bien équipé.
On sait des cœurs lourds le plongeon. On se
trompe dans les mots & plombs.
Un cri nous rappelle. Alors on regarde les
corbeaux mais où ils vont.
On s’emmêle les souvenirs, y a du collage
, contes et défaits. Cela peut coûter cher à
chercher forces quand raison n’est.
On se mêle aux cordeaux & trompettes mais
où elle va la langue on peut se demander
pourquoi on a failli on peut se demander.]
                                                 Précipités, p. 100

Beaucoup serait à étudier de ce côté des contes, des corbeaux-augures, du montage, en lien avec d’autres contemporains (je pense au travail de Philippe Beck sur Grimm dans Chants populaires), mais je fais l’impasse pour m’en tenir au travail du texte avec l’ancien vers et ce qui s’y dissimule ouvertement, si j’ose dire (c’est le côté facétieux de Claude Favre). J’entends ici une citation d’un fameux monostiche d’Apollinaire : le poème « Chantre » d’Alcools :

Et l’unique cordeau des trompettes marines.

On pense au cordeau du maçon ou du jardinier qui dessine la ligne virtuelle d’un mur ou d’un semis. Dans Précipités, Ce thème est inscrit dans une suite de quatre versets dont voici le second et le troisième :

_le doigt sur la bouche bornoyer on peut se
demander et pourquoi se jeter

_pleine tête tempête les vendanges sont
faites qu’est-ce qu’on perd à
                                                 Précipités, p. 104

Bornoyer, c’est cligner de l’œil pour vérifier un alignement, sa rectitude. Traduction : à quoi ça sert encore d’aller à la ligne dans la langue ? Et pour vérifier quoi ? Pour chanter quel air quand « le monde radote en magasin », quand « on se bluffe trompettes on se trompe et blues » ? Circulez, plus rien à voir : est-ce que tout n’a pas été déjà fait dans cet ordre, pourquoi semer au cordeau quand les vendanges ne sont plus à faire ? Et risquer sa tête dans l’affaire ? Traduction encore, pourquoi s’acharner à écrire des ‘blocs justifiés’ (comme dans Des os et de l’oubli ou Pas de titre ni rien et peut-être encore ici) pour faire parler autrement la langue en la comprimant à mort entre les marges, sachant que « poésie c’est crevé », comme l’a écrit Denis Roche au siècle précédent ? « [… Aussi il arrive qu’on ne soit pas loin de dépasser les bornes, même si quelqu’un./Cela arrive mais./C’est trop tard./Pourquoi on ne sait pas. C’est trop & tard & pourtant./On préfère renseigner les frontières.] »

Travailler aux frontières, aux bords, à flanc d’à-pic. Par exemple avec des tirets soulignés, des crochets, des paragraphes aux lignes comptées, des points à la ligne ou pas de point final, et tout le reste ; et puis encore (surtout) en soumettant la prose à la puissance rythmique du vers, c’est-à-dire en effaçant quasiment leurs frontières puisque « rien, rien, rien, limons, rien, rien, sauf la scansion poétique qui défamiliarise, cœur, craque dire, simplement rien, mais cela suffit ».

Ainsi scandez comme on ne scande plus, c’est-à-dire classiquement, et vous trouverez que les deux premières lignes des versets cités de la p. 104 sont des 12 syllabes, idem pour les deux dernières de la p. 100 ; et vous vérifierez aussi en passant que « le doigt sur la bouche » et « pleine tête tempête » sont des segments à césure lyrique (accentuée sur le ‘e’ caduc interconsonantique comme souvent chez Rimbaud : « Périssez! puissance, // justic(e), histoire, à bas! », tandis que « où elle va la langue » et « on peut se le demander » sont des hémistiches réguliers. Ce n’est qu’un fragment minuscule du travail métrique de vaste envergure qui se poursuit – à la syllabe près il semble –, dans l’écriture de Claude Favre, et pas seulement dans tels lignes ou versets mais quasiment partout. Je ne puis qu’en suggérer la réalité car c’est trop technique pour en faire matière de chronique à peu près lisible. Mais essayez un peu d’entendre/voir ce qui se passe là, y compris en comptant sur vos doigts, pourquoi non ? S’y confronter, sera s’assurer de ce que la musicalité proprement unique de sa diction en performance présuppose un art aussi raffiné que trop un petit peu voyou – comme elle dit ; un art qui est aussi, parfois, joie de la langue vive, jouissance du joglar et de son gai savoir, car si « _Palinure ne croit pas savoir ne croit pas/savoir gouverner ne croit pas au retour ni aux/mythes », croyons, puisque Claude Favre nous l’écrit, que :

[…] certains jours à l’endroit de la
langue je me rends, hospitalière, sauvée,
des tempêtes si vous saviez certains jours,
d’un mot à l’envers, la renverse étourdie,
je me brouille bruisse, ça palpite la vie
comme ça et on peut écrire comme
ça, paille, étourdissements, lièvres en
débandade
                       Comme quoi un mot c’est un galop, p. 63

« Et puis… »

Tout de même, après ces enthousiasmes et ces étourdissements, on sait qu’il faut retourner « à la rudesse qui fait la lecture » des lignes bornoyées au cordeau, pour aller voir « les gouttes de pluie sur le fil à linge » – le fil de ligne où ça s’écrit la chute des temps. Cap au fond :

_d’aller en déchié serait-ce progrès &
contestable dans l’ordre de la connaissance
& à grandes plongées s’esquiver léger léger
                                                                    Précipités, p. 83
– Vous avez vu Le Grand Bleu ?

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