Libr-critique

28 août 2020

[Chronique] Juliette Mézenc, Journal du brise-lames, par Ahmed Slama

Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

 

« On dirait que le brise-lames de Sète tient son journal » : pas qu’une impression, il se déploie tout au long de la centaine de pages qui le composent, c’est dense et ça danse. On ouvre et l’on retrouve quelques illustrations du jeu-vidéo accompagnant la parution du livre ; un tétrapode placé ici, le plan du brise-lames là. Façon de nous immerger dans cette œuvre particulière qui allie littérature et jeu-vidéo ; oui, le journal du brise-lames est disponible en version vidéoludique, développée par Stéphane Gantelet. Mais d’abord cette question, certes un peu bête, c’est quoi un tétrapode, un brise-lames ?

Devenir brise-lames

L’écriture de Juliette Mézenc vaut plus que n’importe quelle définition, être brise-lames ; ressentir ce qu’est le brise-lame ; de l’intérieur du brise-lame. Expérience singulière que seule la littérature et l’écriture peuvent porter. À sa manière et en son temps – chaque temps ayant ses manières – Claude Simon avait opéré des tentatives de restitutions, avec deux de ses premiers romans du côté des éditions de Minuit, à tel que point que le premier qui y parut devait porter le titre : Tentative de restitution d’un retable baroque[1] ; ce Journal pourrait être alors tentative de restitution de la manière d’être un brise-lame.

« L’air de rien, je respire. Le vent circule dans mes tuyaux. Sans ces voies d’air je le sais, je ne résisterais pas à la pression de la mer. Chaque vague propulse l’air du large dans les boyaux qui me trouent de part en part, à intervalles réguliers, et c’est de cette façon simple et très involontaire que l’air et l’eau font de moi leur instrument. (…) Par gros temps, le vent et l’eau se disputent mes vides. C’est violent. Et beaucoup moins inquiétant. »

Pas une question ici de compréhension ou d’utilité du brise-lames, on est brise-lames, et pas n’importe lequel celui de Sète, par quelques flashs successifs, on traverse son histoire à lui, à ce brise-lames qui déjà, comme les enfants qui existent avant même leur naissance dans et par le prénom qu’on leur destine, le brise-lames il nous confie :

« À mes débuts, 1673, j’étais hébergé dans le cerveau de l’ingénieux La Feuille. Mais de la conception à la réalisation, il y a des pas de fourmis et de géants, de travers en arrière, je vais pas tout vous refaire (…) : le 21 mai 1821, première pierre, façon de parler, au début on n’a rien vu. À la sortie de l’eau : un mur en arc de cercle assorti de deux musoirs circulaires (…). Élégance, efficacité. »

Membres et parties extensives

Deux adjectifs aisément transposables au Journal du brise-lames, tant on glisse sur cette personnification filée. Jour après jour, chaque fragment du journal étant daté, et parcelle par parcelle on est brise-lames dans et par l’écriture de Juliette Mézenc. On scrute ses membres à lui, le moindre de ses recoins, lui dont « la structure se renouvelle constamment ». On y adjoint ces blocs de béton qui le prolongent, parties extensives de l’être brise-lames afin qu’il résiste mieux aux remous des vagues, et s’installe alors cette poétique des blocs de béton– appelés tétrapodes ou accropodes – où tout est saisi, et leur entremêlement avec les éléments, et les stigmates qu’ils subissent.

« Si le tétrapode est doux c’est pour mieux rouler [la vague] et la renvoyer au large, sans même trembler. Et que dire de l’accropode (…) plus dense encore, plus résistant (…). Eux aussi pourtant seront rattrapés par la mer et les gens, tout comme les blocs, c’est forcé, à moins que les gens disparaissent bien avant les accropodes, c’est probable. »

 

Le vivant autour et dedans

Pas disparus les gens, enfin pas encore. Ils sont là et parcourent le brise-lames, portent leurs histoires à elles, à eux. Mosaïque d’histoires qui s’agence autour de celle du brise-lames de Sète, histoires que condense d’abord cette anaphore de six pages. Chaque paragraphe commence par ce « Il y a : » et qui nous plonge instantanément dans un fragment d’histoire. Un tableau subreptice et quotidien du brise-lames.

On les suit ces gens, habitant·es de Sète ou d’ailleurs, leur existence et leur vie qui ne font qu’un avec celle du brise-lames, le port de Sète ou la plage. Ça va de « Mathilde [qui] se nourrit de sel et de rats » à Mamadou, Kindezi, Abbas ou encore Shatterjee. De celles qui squattent un temps le brise-lames et ses abords, ceux qui y viennent l’été ou le printemps à celles échouent à côté ; immigré·es et émmigré·es. Et qui n’est pas sans nous rappeler par certains aspects La Double Absence du regretté Abdelmalek Sayad.

« C’est pour te dire que l’immigré c’est la honte, c’est la honte deux fois : la honte d’être ici parce qu’il y a toujours quelqu’un pour te dire et te faire dire – te faire dire à toi-même, c’est ainsi que je l’ai ressenti toute ma vie – pourquoi, pour quelles raisons tu es là, tu n’as pas à être là, tu es de trop ici. (…) La deuxième honte, c’est là-bas, c’est d’être parti de là-bas, c’est d’avoir émigré. Émigrer reste toujours une faute. »

Position paradoxale de l’immigré·e, émigré·e, ici et ailleurs, là et pas vraiment là, position instable et floue qui recoupe, par certains aspects, celle du brise-lames lui-même.

« Je suis un être hybride à la proue de la ville, issu du croisement entre l’homme, l’industrie lourde et les éléments naturels, eau, vent, sel, un peu la terre mais très peu et puis le feu… »

 

Un livre et un jeu-vidéo

Position du Journal du brise-lame l’œuvre : le livre et comme nous l’avons évoqué le jeu-vidéo. Œuvre hybride donc, à la proue de l’expérimentation, issu du croisement entre expérience vidéoludique et littérature.  Le jeu se présente comme un FPS littéraire [First Person Shooter, jeu de tir à la première personne], première personne qui recoupe celle que l’on (re)trouve dans les pages. Et dans les pixels du jeu, on parcourt ce brise-lames, il y a cette petite boule que l’on roule, et qui n’est pas sans rappeler Beautiful Katamari (Namco, 2007).

Ici quelques touches – que l’on peut configurer avant de lancer le jeu – servent à se déplacer, à parcourir le brise-lames. On (re)découvre le texte sous une forme spatialisée. À la dimension du temps, les dates dans le journal qui se succèdent, s’ajoute la dimension spatiale. On peut s’amuser à reprendre les lieux évoqués dans le journal. S’immerger dans la mer, aux abords du brise-lame par exemple, et on les voit les blocs de bétons, et on l’entend, le texte, la poétique des tétrapodes et accropodes. Et ainsi de suite pour l’ensemble des lieux dans et autour du brise-lames ; on peut se prendre au jeu de la navigation – ce fut mon cas – prendre le jeu, non pas comme un FPS, mais comme Point’n click (pointer et cliquer) et voir, éprouver, entendre ce qu’est être brise-lames, celui de Sète.

 

[1] Jérôme Lindon trouvant le titre peu approprié lui préférant le simple Le vent (1957).

25 février 2020

[Chronique] Joachim Séné, L’Homme heureux, par Ahmed Slama

Joachim Séné, L’Homme heureux. Détruire internet, Publie.net, coll. « Temps réel », 2020, 216 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37177-592-3 ; 5,99 € en format numérique : télécharger.

Il est des œuvres dont on rend compte plus difficilement que d’autres, L’Homme heureux est de celles-là, tant elle déroute par son foisonnement et sa manière, agencée par des flux entremêlés qui composent cette matière tout à fait englobante : tout y est pris, tout y est brassé, nos lubies et nos désirs, nos divertissements et nos errements, c’est le quotidien qui s’y esquisse, celui de nos vies contrôlées et disciplinées.

Quel fil tirer, ou plutôt quel câble ? Parce que de câbles – sous-terrains et sous-marins – il en sera question tout au long des 200 pages qui composent ce texte singulier, ces câbles qui font internet, par l’intermédiaire desquels vous lisez ces lignes. Et C’est là l’une des particularités de ce texte, rendre compte du monde en s’attardant sur la manière dont le média numérique en façonne notre représentation – nous l’évoquions avec Pierre Ménard –, tout en prolongeant le questionnement du côté des infrastructures qui font et font tourner le média numérique.

Le pouvoir est dans l’infrastructure

Nous sommes passés des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, il faut avant tout contrôler et non pas simplement réprimer. Et pour exercer ce contrôle, il faut des infrastructures, car « le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde » (Le Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, 2014, p.83). Et c’est ce que démontre admirablement L’homme heureux, on les voit, on les lit ces mots d’ordre qui partout essaiment, dans le monde de l’entreprise comme dans celui des transports –  « Vous êtes à bord du tramway 1, en route pour une belle journée de travail, avec la ratp et votre employeur » –, les corps, donc les êtres et leurs manières, domestiqués –  « tout le monde est debout, les sièges ont été enlevés des transports en commun pour des questions d’optimisation (…) tout se joue debout désormais ». Mots d’ordre qui se répercutent et que lentement on intériorise, cette Karine végétarienne et qui se met à manger de la viande parce qu’ « être carniste permet de mieux s’intégrer (…)  elle a développé d’autres compétences relevant de la virilité me dit-elle, une autorité agressive quand il faut, les blagues aussi, sous forme d’une misogynie tendre qu’elle s’applique avant les autres.» Elle se rassure, Karine, « c’est un rôle qui lui sert ». Mais à y regarder de plus près, à y regarder du côté de l’étymologie, le rôle, l’adoption d’un rôle, c’est déjà la victoire du contrôle.

Et c’est là la force de ce texte, c’est de s’attarder sur la représentation, ce monde de la représentation – « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » (Guy Debord, La société du spectacle, Folio Gallimard, 1992 [1967], p.15) –, mais en pointant la manière, la matière physique dont se construit le spectacle de la représentation ou la représentation du spectacle. Ces câbles, ces câbles qui charrient la masculinité. Et la finesse de Séné, en excellent connaisseur du numérique, ce n’est pas de faire du web un mal en soi[1]. Pour internet comme pour toute chose, il n’y pas de mal, mais du mauvais, ce mauvais venu par la centralisation, le bon étant le code, ce code qui nous permet de faire d’internet ce que nous voulons et désirons. « Le code ne pourra pas faire loi sur les réseaux sociaux, comme il fait loi sur le transport neutre de données malgré les tentatives des états de casser ça. »

Ainsi s’agira-t-il de « Détruire internet » tel qu’il s’est construit, tel qu’il se fait prolongement du contrôle. Sortir internet, et nos vies avec, de la marchandise, du travail marchand, de la production qui n’a d’autre but que de produire et se reproduire.

« … cette étanchéité entre les deux, total schizo mais ça marche et se maintient et ça ne bouge pas, c’est une condition de fonctionnement de l’ensemble et on tremble de penser que, sous d’autres conditions, dans les murs d’une entreprise on pourrait vivre comme dehors en lisant, en créant, en prononçant des mots vains sans rapport direct avec demain et la production, en organisant des événements, en imprimant des journaux. »

Un tramway simonien

À lire les lignes ci-dessus, on pourrait croire que nous avons affaire à un essai ou à quelque roman à thèse, il n’en est pourtant rien. L’une des plus grandes forces de L’Homme heureux est que le propos s’insère dans l’écriture, et cette même écriture sert le propos. Joachim Séné fait partie de ces quelques écrivains et écrivaines  ayant lu avec l’attention qui lui est due Claude Simon, et qui prolongent à  leur manière l’écriture simonienne – il y a peu, je vous parlais de Ryad Girod. À lire L’Homme heureux, à voir tout au long de ses pages ce tramway cheminer, impossible de ne pas faire le parallèle avec l’auteur du Tramway et ce n’est pas tant à ce roman que je pense, mais au Palace – 1962, Minuit – trop injustement méconnu, se déroulant à Barcelone au cœur de la révolution de 1936, et dont la troisième partie met en scène, selon une composition tout à fait singulière, le cheminement de tramways portant des enseignes publicitaires disséminant ces « réclames » dans toute la ville, répétant l’apparition de ces réclames par leurs allers et retours incessants, avec les arrêts de ces tramways, leurs cahots. Et c’est à un tel jeu que se prête Joachim Séné avec ce tramway qui va et qui vient, ce tramway qui traverse le roman et qui, à mon sens, est l’allégorie de la révolution. Tramway et révolution, quel lien ? Pour le comprendre, il faut en revenir à l’épigraphe du roman de Claude Simon susmentionné :

« Révolution : Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points » (Larousse).

Ce tramway donc qui sillonne le roman de Séné et qui fait écho à la contre-révolution advenue, ce passage, que nous évoquions, de sociétés disciplinaires à des sociétés de contrôle. Et voici, comment nous bouclons notre propre boucle.

 

[1] Spinoza et tant d’autres nous ont appris à nous affranchir des conceptions du Bien et du Mal, leur préférer la relativité du bon et du mauvais. Une chose étant bonne ou mauvaise selon son contexte et sa situation. « Par exemple, la Musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé ; et pour le sourd, ni bonne, ni mauvaise » (Préface du Livre 4 de L’Éthique, trad. Bernard Pautrat, Le Seuil, 2014).

30 octobre 2015

[Chronique] Christophe Manon, Extrêmes et lumineux

Juste avant le RV de ce soir à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille ; 19H, en partenariat avec Libfly), revenons en détail sur le lumineux premier roman d’un poète dont nous suivons l’œuvre depuis des années sur Libr-critique (Constellations, 2006 ; Grande beuverie de poètes au ciel, 2006 ; L’Idieu, 2007 ; Univerciel, 2009 ; Qui vive, 2010 ; Testament, 2011).

 

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, Verdier, été 2015, 192 pages, 13,50 €, ISBN : 978-2-86432-805-6.

"C’est à nous de nous rendre compte que le passé réclame une rédemption
  dont peut-être une tout infime partie se trouve être placée en notre pouvoir"
(Walter Benjamin, cité en exergue à Extrêmes et lumineux).

"Il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque
donnée de son existence – ce qui fait sa vérité, son sens – sa subtile
et pénétrante essence" (Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres,
cité par Claude Simon dans Le Jardin des plantes).

"La tâche que je m’efforce d’accomplir consiste, par le seul pouvoir des mots
écrits, à vous faire entendre, à vous faire sentir, et avant tout à vous faire voir"
(Joseph Conrad, préface du Nègre du Narcisse).

 

Mais bon sang… Mais enfin comment     ?… Mais où… Mais qu’est-ce qu…, etc. Ces interrogations syncopées qui constituent un leitmotiv structurent une mémoire personnelle et familiale "fragmentaire ainsi qu’un livre dont des pages entières auraient été inexorablement arrachées ou effacées" (p. 120). La question est plus que jamais cruciale : quel sens donner au "maelström de voix, de paroles, de visages, de corps, d’objets" (162) qui nous emporte, au ‘tumultueux flot de souvenirs s’emmêlant, se confondant, se télescopant sans cohérence" en nous (107), au "magma confus et nauséeux de sensations" (137), à la "sempiternelle litanie" des médias (45) ?

Pour le poète dont c’est le premier récit, la mémoire est une chambre d’échos, une boîte à fantômes et à fantasmes ; il ne s’agit pas d’"exhumer une hypothétique réalité", mais plutôt de "retracer les contours indistincts d’un passé oublié" (12) : comme on ne saurait "entrevoir le passé à partir d’aucune anamnèse" (101), il est clair que la quête ne saurait être proustienne. Aussi le texte commence-t-il par nous plonger dans un labyrinthe kafkaïen – un parking souterrain décrit un peu à la manière du Nouveau Roman -, dans cet "espace abstrait et infini, sans issue ni direction" que constitue la galerie temporelle (12) ; d’où le lecteur finit par sortir quelque deux cents pages plus loin : exit "êtres et choses non pas s’avançant mais se bousculant, se piétinant, pris de panique, cette accumulation d’images, d’adjectifs, d’adverbes, de souvenirs, d’instants"… Entre les deux, comme l’indique l’un des passages réflexifs : "une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelés et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués […], oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction" (140).

Extrêmes et lumineux apparaît ainsi comme une mosaïque de fragments, de tableaux, de visions. Les anadiploses inter paragraphes – avec certains raccords dans l’axe, comme l’on dit au cinéma, qui font se confronter Eros et Thanatos – font se télescoper êtres et lieux, photos et bribes de souvenir. Et nous lecteurs d’être plongés avec ravissement dans une galerie des glaces où se réfractent de multiples éléments narratifs mis en valeur par divers jeux typographiques. C’est dire qu’une telle esthétique se situe dans le droit fil de la modernité : la parole comme l’écriture se heurtant à l’irreprésentable, le texte se présente comme fragmentaire et lacunaire ; l’esthétique réaliste étant remise en question, l’accent est mis sur l’impossible reconstitution autobiographique, vu les limites de la mémoire comme du langage. Prime la "puissance fictionnelle" du langage (81), même si Manon ne se fait aucune illusion sur les pouvoirs de l’écriture (cf. p. 109). Moderne encore cette façon de considérer des photos dont il veut saisir l’"aura fantomatique et irréelle" (64) comme des "opérateurs textuels", des "matières permettant de déclencher la machine verbale" (142). Plus précisément, une telle poétique ne peut que rappeler celle de Claude Simon, qui déclarait dans un entretien avec Claude Sarraute : "J’étais hanté par deux choses : la discontinuité, l’aspect fragmentaire des émotions que l’on éprouve et qui ne sont jamais reliées les unes aux autres, et en même temps leur contiguïté dans la conscience. Ma phrase cherche à traduire cette contiguïté. L’emploi du participe présent me permet de me placer hors du temps conventionnel" (Le Monde, 8 octobre 1960, p. 9).

Pour Manon, écrire revient à capter chaque moment intense, "extrême et lumineux, culminant dans une perception hallucinée des couleurs, des formes, des matières et des sons" (66). Chaque stase – et en particulier dans les scènes érotiques, l’amour étant une expérience sensorielle absolue – est ek-stase, visant à fixer des états de "semi-conscience hypnotique", de "fulgurantes sidérations" (102), l’instant suspendu, la "seconde d’éternité en apesanteur" (31). Des procédés comme l’énumération/accélération, le flux déterminatif et métaphorique, l’apposition de participes présents ou d’infinitifs, ou encore l’emploi récurrent de "comme" et/ou "comme si" participent d’un même art de la suggestion par contraction spatio-temporelle, condensation elliptique, et seule compte la visée poétique : l’agencement d’affects et de percepts, la transformation intensive des matériaux sensibles, l’émergence de l’image-cristal (Deleuze) dont la puissance hypnotique est maximale… Et bien entendu de telles visions pures ne peuvent que susciter un ravissement absolu.

♦ EXTRAIT : "l’éternelle humanité empêtrée, embourbée, se débattant dans l’éternelle, invraisemblable, chaotique et indécente accumulation d’actions et de réactions, de passions voraces et frénétiques, la vaine et pathétique gesticulation de toute créature vivante que certains nomment destin, mais qui est en réalité bien plus cruelle encore et bien plus imprévisible que ce qu’on a coutume d’entendre derrière ce simple mot […]" (p. 62).

4 janvier 2009

[News] News du dimanche

Dans cette première édition 2009 de nos News du dimanche, des libr-éclats 2009, tout ce qui vous attend d’intéressant en ce début d’année sur LIBR-CRITIQUE comme dans la sphère des écritures libres & critiques, une invitation surprise pour vous libr-lecteurs + les livres et revues reçus, notamment Patrick Dubost, Alban Lefranc, Sébastien Rongier…

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