Libr-critique

16 octobre 2014

[News] Annie Ernaux : en soi et hors de soi (3/4)

Ce troisième volet de notre dossier présente tout d’abord les Actes du colloque de Cerisy, Annie Ernaux : le temps et la mémoire, avant le prochain, qui se tiendra à l’Université de Cergy-Pontoise les 19 et 20 novembre 2014 (troisième colloque international en trois ans : "En soi et hors de soi : l’écriture d’Annie Ernaux comme engagement"). [Lire le 2e volet]

 

Actes du colloque de Cerisy – Annie Ernaux : le temps et la mémoire

Annie Ernaux : le temps et la mémoire, Francine Best, Bruno Blanckeman et Francine Dugast-Portes (dir.), avec la participation d’Annie Ernaux, actes du colloque de Cerisy (juillet 2012), éd Stock, automne 2014, 486 p., 23 euros, ISBN : 978-2-234-07821-5.

Quatrième de couverture. Cet ouvrage est issu du colloque de Cerisy qui s’est déroulé autour d’Annie Ernaux en 2012 et a rassemblé des chercheurs internationaux issus de divers champs disciplinaires. Chaque article est suivi d’un texte de l’auteure et d’une discussion critique, ce qui donne à l’ensemble l’allure d’une libre conversation.

Le temps et la mémoire constituent les deux fils conducteurs de l’ouvrage. Ils sont abordés selon plusieurs problématiques : les évolutions des groupes sociaux, la question de l’humiliation et les problèmes de hiérarchies culturelles, ou encore la constitution d’une mémoire des femmes. Écrire, pour Annie Ernaux, c’est tenter de saisir les multiples dimensions du réel en conjuguant la pression de l’Histoire et la puissance de la mémoire dans la restitution de la vie collective, comme dans celle de la vie intime.

Renouvelant l’approche de l’oeuvre par une attention apportée au travail de l’écriture, parfois occulté au profit de la seule dimension sociologique, ce livre permet d’en mesurer toute la richesse et la puissance.

Sommaire. Les quatre parties sont encadrées par une préface et les notices bio-bibliographiques. [Pour la présentation des travaux, on se reportera à notre chronique post-Cerisy : ici]

I. L’Œuvre en son temps, le temps de l’œuvre (D. Viart, "Annie Ernaux, historicité d’une œuvre" ; É. Hugueny-Léger, "Annie Ernaux : une écriture palimpseste ? Inscriptions, effacements et possibilités de réinvention dans son œuvre" ; A. Adler, "Les Années, livre-somme retissant les fils de l’œuvre" ; F. Bouchy, "Expérience et mémoire du quotidien" ; M. Touret, « Les Lieux dans les romans d’Annie Ernaux ou "Sauver sa circonstance (ce qui a toujours été autour d’elle, continuellement) » ; P.-L. Fort, "Pulsations de la ville nouvelle : le temps des espaces marchands").

II. Mémoire/Histoire/Trajectoires (J. Lyon-Caen, "Le Temps qui vient, qui passe – et ce qu’il en reste dans Les Années" ; Y. Inizan, "Les Années : entre mémoire et histoire, genèse d’une forme" ; "F. Best, "La Guerre d’Algérie, le silence et l’oubli" ; J. Lecarme, "Voix des humbles, fierté des humiliés" ; L. Thomas, « La "mémoire humiliée" et sa narration : Annie Ernaux et la communauté internationale des transfuges de classe » ; F. Thumerel, "Les Années, ou les Mémoires du dehors" ; C. Baudelot, "Annie Ernaux, sociologue de son temps").

III. L’intime, entre évidences et réticences (A. Schaffner, "Le temps et la passion dans Passion simple et Se perdre" ; N. Froloff, "Se perdre : un roman russe ?" ; R. I. Kahn, « "Anatomies de la mélancolie" : Les Armoires vides d’Annie Ernaux et Les Exclus d’Elfriede Jelinek » ; F. Simonet-Tenat, « L’Autre Fille : "Tu es morte pour que j’écrive…" » ; B. Havercroft, "Le tombeau de la sœur : récit et réconciliation dans L’Autre Fille" ; T. Samoyault, "Création, procréation dans l’œuvre d’Annie Ernaux").

IV. Résonances et médiations (Th. Hunkeler, "Bien vu, mal dit : la littérature selon Annie Ernaux" ; E. Bouju, « "Une phrase pour soi" : mémoire anaphorique et autorité pronominale (dans Les Années d’Annie Ernaux) » ; J.-M. Zakhartchouk, "Ce que l’œuvre d’Annie Ernaux peut apporter pour la réflexion sur l’école aujourd’hui" ; I. Roussel-Gillet, " De Birthday au photojournal, l’expérience des images pour remonter la mémoire" ; B. Blanckeman, "La chanson, les chansons" ; F. Dugast-Portes, "Voix croisées autour d’Annie Ernaux (2008-2012)").

© Dorothea Tanning, Birthday (1942), Philadelphia Museum of Art.

 

 Colloque international de Cergy-Pontoise : "En soi et hors de soi : l’écriture d’Annie Ernaux comme engagement"

Présentation

A une époque où la littérature engagée apparaît souvent comme suspecte, Annie Ernaux insistait dans « Littérature et politique » (1989) sur le caractère inévitable de l’engagement par l’écriture :

« L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant ou non à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. »

De fait, qu’il s’agisse de relater son avortement clandestin, de restituer son histoire d’émigrée de l’intérieur, d’interroger son existence de femme, de rédiger un « journal du dehors » de sa vie à Cergy ou, plus fondamentalement, d’« écrire la vie », le souci permanent d’Annie Ernaux, via un je « transpersonnel » et des textes dont l’auteur revendique la  démarche parfois plus sociologique que littéraire (des « ethnotextes », des « auto-socio-biographies »), est de se confronter au réel, d’interroger l’ordre du monde : «  ce lien entre exercice de l’écriture et injustice du monde, je n’ai jamais cessé de le ressentir et je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société ».

Que ce soit au niveau de l’intime, du social ou du politique, l’écriture d’Annie Ernaux déplace les frontières et « engage »  le sujet, celui de la mémoire, celui du rapport au temps et à l’époque, celui de la relation aux autres et à soi :

« Je ne peux pas concevoir de faire des livres qui ne mettent pas en cause ce que l’on vit, qui ne soient pas des interrogations, des observations de la réalité telle qu’il m’est donné de la voir, de l’entendre ou de la vivre, ou de m’en souvenir. Une littérature qui m’engage et qui engage le lecteur. » Annie Ernaux participe finalement elle-même de ce que des auteurs comme Beauvoir (« sur la condition des femmes ») ou  Bourdieu (« sur la structure du monde social ») lui ont permis de ressentir : « l’irruption d’une prise de conscience sans retour ».

Ce colloque visera ainsi à saisir une œuvre qui refuse les clivages traditionnels entre littéraire/non littéraire et ne cesse d’innover formellement et intellectuellement. Des chercheurs d’horizons divers (littéraires bien sûr, mais aussi sociologues, historiens et linguistes) examineront l’écriture d’Annie Ernaux dans la perspective de  « l’engagement ». Quelle est la nature de l’engagement de l’auteur ? Quelle(s) forme(s) cet engagement prend-il chez Annie Ernaux ? A-t-il évolué au cours du temps, dans ses propos et dans son œuvre ? Peut-on redéfinir l’engagement littéraire au XXIe siècle à la lumière de cette œuvre ?

 

Programme

MERCREDI 19 NOVEMBRE 2014 

10 h15.  Accueil

10h30-10h45. Ouverture du colloque

10h45 – 12H00. Quel engagement de l’écrivain dans le débat public ?

·      Isabelle Roussel-Gillet : Annie Ernaux, à corps ou l’impossible désengagement

·      Aurélie Adler : Une communauté de désirs

·      Véronique Montémont : Avorter, scandale

12h00-12h20. Discussion

* Après-midi

14h – 15h15. Féminin, féminisme : au-delà des évidences

·      Michèle Bacholle-Bošković : Annie Ernaux le « premier homme »

·      Marie-Laure Rossi : Une intellectuelle au féminin ? De Beauvoir à Ernaux

·      Barbara Havercroft : Lorsque le sujet féminin devient agent.

15h15 – 15h35. Discussion

15h35-16h00. Pause

16h -16h50.  La domination en question

·      Pierre Bras : Politesse, bon goût et bonne conduite : la résistance aux codes sociaux dans l’œuvre d’Annie Ernaux

·      Anne Coudreuse : La honte comme « vérité sensible » de la domination

16h 50 – 17h10. Discussion

17h15 fin.

18h00 : Représentation d’une adaptation théâtrale des Années par la troupe Zon’art au Théâtre 95

 

JEUDI 20 NOVEMBRE 2014

            *Matin

9 h 15 – 10h30. Identité et altérité 

·      Fabrice Thumerel : Passage(s) Ernaux

·      Yvon Inizan : Apparition et disparition du témoin : « l’autobiographie vide »

·      Violaine Houdart-Merot : L’engagement comme altérité : soi-même comme un autre

10h35-10h55 Discussion

10h55- 11h10 Pause

11h15 – 12H05. Histoire et sociologie : manières d’engagement

·      Elise Hugueny Léger : Retours sur une socioanalyse : Annie Ernaux et Didier Eribon

·      Nathalie Froloff : Formes et enjeux de l’Histoire dans l’œuvre d’Annie Ernaux

*Après-midi

14h -14h50. L’engagement du lecteur 

·      Francine Dugast : La mise en œuvre de formes brèves comme implication de l’écrivain et du lecteur

·      Lyn Thomas : « Regarde l’auteure mon amour » : engagement et célébrité.

14h50 – 15h05. Discussion

15h05-15h25. Pause

15h30 -16h20.  L’engagement, une notion en débat 

·      Bruno Blanckeman : Une écriture impliquée : Annie Ernaux, témoin de « l’ordinaire » 

·      Catherine Douzou : L’engagement côté corps

16h20 – 16h 40. Discussion

17h00. Clôture du colloque.

18h. Cérémonie de remise du doctorat d’honneur à Annie Ernaux, suivie d’un cocktail.

2 octobre 2014

[Livre] Annie Ernaux, Le Vrai Lieu [Annie Ernaux : en soi et hors de soi 1/4]

La richesse de l’actualité ernausienne justifie l’ouverture d’un nouveau dossier : "Annie Ernaux : en soi et hors de soi".
On commencera par présenter le dernier livre d’Annie Ernaux, paru aujourd’hui même – ce qui vaut à son auteure d’être invitée ce soir sur France 5 à La Grande Librairie. Il s’agit des entretiens – retravaillés – qui constituent la matière du film signé Michelle Porte, Les Mots comme des pierres, Annie Ernaux écrivain (diffusé sur France 3 en 2013).

Annie Ernaux, Le Vrai lieu, entretiens avec Michelle Porte, Gallimard, octobre 2014, 120 pages, 12,90 €, ISBN : 978-2-07-014596-6.

 

Quand l’indicible devient écriture, c’est politique (Le Vrai lieu, p. 108).

Depuis le début de ce siècle, Annie Ernaux a livré de nombreux entretiens – dont certains sur Libr-critique -, avec à la clé le riche volume réalisé avec Frédéric-Yves Jeannet, L’Écriture comme un couteau (Stock, 2003). En quoi Le Vrai lieu se distingue-t-il donc ? Telle une comédienne ou une danseuse, ce que l’écrivaine trouve devant la caméra est cela même qu’elle connaît dans l’écriture : une mise en danger qui, par la déstabilisation, favorise la spontanéité ; qui déconcerte, et par là même décentre la parole, la fait sortir de ses gonds.

Le vrai lieu est celui de l’écriture, et il est lié au lieu originel comme à celui que l’on habite. Nul enracinement, pourtant, chez Annie Ernaux : "L’identité française. Je ne sais pas ce que ça signifie, l’identité. La langue française, oui, la mémoire française, aussi, parce qu’on a été traversés par les mêmes choses, mais pas l’identité française" (p. 104). À l’identité, à la continuité, à l’immobilité qui favorise les positions de survol ou le point de vue de l’esthète, elle préfère la traversée, le passage, l’aller-vers. Écrire n’est pas une opération de transsubstantiation, d’identification à soi : c’est être hors de soi, se perdre dans une mémoire impersonnelle. (D’où cette vision singulière : "Je ne suis qu’une caméra. J’ai simplement enregistré. L’écriture consiste à aller à la recherche de ce qui a été enregistré pour en faire quelque chose" – 88). Écrire ne revient pas non plus à affirmer son être-femme ; nul féminisme basique chez cette auteure réputée féministe : "Quand je me suis mise à écrire, je n’ai pas eu l’impression d’écrire avec ma peau, mes seins, mon utérus mais avec ma tête, avec ce que cela suppose de conscience, de mémoire, de lutte avec les mots ! Je n’ai jamais pensé, voilà, je suis une femme qui écrit. Je ne suis pas une femme qui écrit, je suis quelqu’un qui écrit. Mais quelqu’un qui a une histoire de femme, différente de celle d’un homme" (57).

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que son lieu originel comme son lieu d’habitation soient des lieux de passage (Yvetot/Cergy).

En somme, l’intérêt de ce court volume qui paraît en même temps que les volumineux Actes du colloque de Cerisy (Annie Ernaux : le Temps et la Mémoire, Stock, 488 pages), dont la problématique constitue le fil rouge de ce Vrai Lieu, est d’offrir une synthèse de l’univers ernausien (Bibliothèque, trajectoire, œuvres, écriture et engagement…) qui sache proposer des points de vue décalés, voire lumineux, sur sa relation complexe à la mère ("Ma mère, c’est le feu"), ou encore sur son activité scripturale : "Écrire, je le vois comme sortir des pierres du fond d’une rivière" (72) ; "C’est quoi, le style ? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire" (76).

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